La Perruque du tsar Pierre

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Moscou 1699. Alors qu'une épidémie de choléra dévaste la ville, Caspar Ottens, chirurgien néerlandais réfugié en Russie, comprend en examinant le corps de certaines victimes qu'elles ont été empoisonnées. Anna Mons, la resplendissante maîtresse du tsar Pierre le Grand à l'époque, figure au nombre des intoxiqués. Au milieu de ce peuple arriéré et bigot, aidé d'un serf "aux narines arrangées" naïf mais sagace, intrigué par la découverte de superbes saphirs de Sibérie, Caspar réussira-t-il à démasquer le coupable ? Surtout, saura-t-il percer le mystère de la personnalité insolite de ce souverain colossal, génial organisateur, travailleur infatigable mais ivrogne, paillard et pervers ?


Publié le : lundi 24 juin 2013
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ISBN numérique : 978-2-332-59896-7
© Edilivre, 2013
1
Moscou, 11 novembre 1699 Dans la pénombre de l’écurie, il devina un corps recroquevillé sur une litière de paille. Il était immobile, presque nu, présentait le dos. C’était un homme jeune, d’une maigreur extrême, un squelette presque. Il le retourna. Le corps était froid, raide, les genoux demeuraient fléchis. La peau du visage, violacée, prenait un aspect noirâtre par endroits. Les yeux grands ouverts, écarquillés, le regard fixe à travers des pupilles rétractées et le rictus déformant la bouche témoignaient d’une terreur ou d’une horreur mortelles. – Encore un, soupira le médecin. Au sol, les débris d’une cruche. Rien d’autre dans la stalle. Dominant celle, familière, de l’écurie, la puanteur acre n’était pas équivoque : l’homme était couché dans ses excréments. Caspar lui saisit le poignet : il était glacé, le bras rigide. Il se redressa. – Dame, demanda-t-il à l’ombre demeurée près de la porte, depuis combien de temps ce valet est-il dans cet état ? Elle avait placé devant son visage un petit linge de batiste et humait avec ostentation le parfum imprégné. Elle haussa les épaules et répondit d’une voix étouffée : – Je n’en sais rien, moi ! Mitia, mon maître palefrenier, m’a informée ce matin du fait que l’un de mes valets d’écurie se prétendait trop malade pour travailler. Je lui ai dit que c’était son affaire mais qu’il ait à lui donner le fouet, au moins dix coups. C’est le seul argument compris par ces gens-là, n’est-ce pas ? La question ne reçut pas de réponse. Elle reprit : – Comme il refusait toujours de se lever, m’a-t-on rapporté, je t’ai envoyé chercher, médecin : le service parfait que j’exige du personnel nécessite une alimentation suffisante et un minimum de soins. Ses fins sourcils levés quêtaient une approbation. Comme il se taisait toujours, elle ricana en levant les épaules : – Je devine ce que tu penses, mais non ! Son état n’est pas dû au fouet, tu as vu la peau de son dos, d’ailleurs, les cicatrices y sont anciennes. La punition n’a pas encore été appliquée car Mitia s’est aperçu que l’homme était vraiment malade. Mais il ne perd rien pour attendre : je connais le père, Boris Pavlovitch, un manant, un pêcheur de la Rive Pouilleuse, il demeure derrière l’église de l’Annonciation. Je me plaindrai à lui de la paresse de son fils, mais que peut-on espérer du ramassis de crapules de ce quartier ? Quant à toi pourquoi n’es-tu pas encore au travail ? Et puis, pourquoi t’es-tu permis de me convoquer, c’est le mot, pour assister à tes soins ? Elle l’apostrophait sur un ton impérieux, exaspérant, tenant haut le menton en l’écrasant du regard. L’envie ne manquait pas à Caspar de répliquer vertement et de planter là valet mort et maîtresse venimeuse, mais il ne se trouvait pas en position de force. Il lui fallait traiter cette dame Mons de la Croix avec le plus grand respect au moins apparent, compte tenu de ses très hautes, de ses impériales relations… et de la précarité de sa propre situation. – Dame, répondit-il en s’astreignant au calme, d’après ce que je peux déduire d’un examen rapide, cet homme est mort depuis au moins quatre heures. La cause du décès est sans doute ce flux de ventre dont vous pouvez constater les effets : c’est une nouvelle victime de l’épidémie qui ravage Moscou depuis quelques semaines. Elle haussa les épaules, peu concernée par la révélation d’un fait si négligeable. – Mais je suis surpris, continua-t-il, d’imaginer que personne ne l’ait entendu se plaindre hier ou cette nuit et ne soit venu à son secours. Il est évident qu’il a souffert, le masque de son visage en est assez évocateur. Sans doute a-t-il appelé à l’aide, ou au moins gémi… était-il donc seul dans cette écurie ?
– Je n’en sais rien, proféra-t-elle et je n’en ai cure ! J’ai bien d’autres choses en tête que le sommeil de mes palefreniers ! Avant tout maintenant, j’entends être débarrassée de cette charogne puante et m’enquérir d’un autre valet d’écurie mieux portant. Quant à toi, médecin, puisque tu es incapable de faire ton métier, tu peux partir. Il la considéra pendant un moment. On ne l’avait pas trompé : sous cette crinière d’or aux boucles divinement coiffées, dans ce déshabillé de soie carmin à ramages à la dernière mode européenne, cette grande femme aux yeux d’améthyste était suprêmement belle. Sculpturale, ses rondeurs dodues en auraient fait un bon modèle pour un Rubens. Désirable, elle était pourvue de tous les moyens de séduction aptes à susciter l’adulation et les transports des mâles qu’elle avait choisis pour s’en repaître, tout particulièrement du premier d’entre eux, le tsar Pierre le premier. Mais son aspect cachait un tempérament dur, une redoutable volonté d’arriver à ses fins et de se maintenir au premier rang du monde de seigneurs et de boyards où elle s’était hissée. – Avant de me retirer puisque vous me congédiez, dame, je souhaite savoir si, dans votre personnel, il n’y a pas d’autre malade. En effet, l’épidémie s’étend toujours, chaque jour apporte de nouveaux cas et je ne voudrais pas que l’infection dont a souffert ce malheureux soit un point de départ, un nouveau foyer de la maladie. – Que t’imagines-tu ? gronda-t-elle. Que tu vas me soutirer quelques bons roubles sous prétexte d’honoraires ? Reconnais que tu ne les as pas mérités. Donc non, tu n’auras rien et sache que personne ici n’a besoin de tes soins. Va, maintenant.
La neige arriverait tôt cette année, disaient les Moscovites. Depuis quelques jours, des masses de suie et de cendre aux reflets livides s’accumulaient sur la ville. Les ruisseaux gelaient et chacun regardait le ciel avec inquiétude. Caspar espérait rentrer avant les premiers flocons. – Allons, Ouragan, au trot ! Mais il savait l’inutilité des incitations, invitations ou pressions destinées à faire hâter le pas d’Ouragan, son bidet si mal nommé. Comme pour venir au palais d’Anna Mons situé à la Sloboda, dans la banlieue, il lui faudrait deux bonnes heures pour regagner son officine au cœur de la ville, près du Kremlin, à l’ombre de la Spasskaïa, la Tour du Sauveur. Pendant deux heures donc, il irait remâchant son amertume et sa misère au milieu des chariots, des bestiaux et de la foule des moujiks et des portefaix, sur ce mauvais chemin serpentant entre isbas vétustes, baraques en ruine et moulins aux bras suppliants alors que des patients, urgents peut-être, l’attendaient. Elle l’avait bien possédé, la Mons, en lui faisant parvenir ce billet où elle lui demandait de venir aussitôt chez elle, à la Sloboda, pour donner ses soins « à un illustre patient », sans rien préciser. LaSloboda Niemetzkaïa, c’était « le faubourg allemand », ainsi surnommé parce que vivaient là, à l’écart pour être mieux surveillés et ne pas contaminer la population russe d’idées subversives, les étrangers de Moscou. Parmi ces sévères et sombres maisons de bois ou parfois de pierre, elle avait obtenu de son impérial amant l’édification d’un charmant et vaste palais italien avec balcons ouvragés, terrasses, statues imitées de l’antique, colonnades, marbres et vitraux. On prétendait qu’elle y disposait de sept chambres à coucher et d’une salle de concert. Et Caspar soupirait en regrettant que la Fortune manifestât une telle ingratitude à ceux qui auraient mérité d’en être comblés. Comme elle le voulait, il s’était donc imaginé que « l’illustre patient » ne pouvait être que le tsar Pierre le premier, l’amant tout puissant de la dame. Et un appel du tsar nécessitait qu’on accoure aussitôt et présageait parfois du sourire de la Fortune. En fait de tsar Pierre, il n’avait trouvé là que le cadavre d’un palefrenier serf baignant dans ses excréments et la mauvaise humeur hautaine de sa maîtresse. De quoi ce palefrenier était-il décédé ? Sans aucun doute de cette épidémie decoliques de
miserereleur forme humide comme il en avait vu tant les jours précédents. Cette dans affection était si grave, son évolution si rapide que chaque patient atteint semblait au delà de toute possibilité thérapeutique. – Un traitement ? grogna-t-il. Des clous ! En dehors de quelques mesures d’hygiène et de bon sens, d’un peu de laudanum et de quelques grains d’opium, il ne disposait guère de remèdes et devait céder la place aux prières au grand saint Nicolas et à sainte Barbe, invoqués par les bonnes gens pour guérir les maux d’entrailles. Ouragan n’avançait pas. De plus, Caspar se demandait s’il ne serait pas bon de rendre visite à la famille de l’infortuné palefrenier pour voir si la contagion n’y avait pas fait de ravages. Anna Mons lui avait involontairement fourni des indications sur la demeure de son père, au bord de la Moskova, sur la Rive Pouilleuse où il était pêcheur. Il lui faudrait annoncer à sa famille le décès du palefrenier. Que leur dire ? Caspar n’avait même pas eu le temps d’examiner le corps, cette femme l’avait jeté dehors. – Tu peux aller ! lui avait-elle lancé, le congédiant comme un vulgaire moujik venu quémander un kopeck. – La garce, la salope ! pensa-t-il et sans doute le pensa-t-il si fort qu’Ouragan poussa un discret hennissement approbateur, compatissant sans doute à la détestable humeur de son maître. Mais quoi ? Montrer une telle indifférence à la mort d’un de ses serviteurs, même serf ? Et le traiter ainsi, lui Caspar Ottens, chirurgien et anatomiste néerlandais, anciennement professeur à l’Université de Leyde et contraint à se réfugier dans cette barbare Moscovie à la suite d’une indigne cabale ? De plus, n’avait-elle pas eu l’audace, dans son billet, d’employer le terme : « compatriote » et de faire appel au devoir de s’entraider entre étrangers ? Si lui, Caspar, venait des Provinces Unies, il estimait ne rien avoir de commun avec cette Allemande dont le défunt père, un aubergiste ivrogne disait-on, était originaire d’un quelconque village de Westphalie. Sa réflexion n’était donc pas souriante lorsqu’un cheval lancé au galop s’arrêta devant lui. Le cavalier était Iouri, le serviteur serf qui faisait fonction de secrétaire, d’interprète et d’intendant, dirigeant les huit serfs de la maison. Il était discret, plein d’astuce, paraissait dévoué et honnête. Ce grand gaillard aux longs cheveux blancs contrastant étrangement avec une forte barbe noire lui rendait d’immenses services bien qu’il fût défiguré par l’amputation de son nez, châtiment des voleurs infligé par erreur, prétendait-il. Ce trou noir au milieu du visage était hideux mais on s’y habituait et beaucoup appelaient Iouri selon le sobriquet en usage de « Narines Arrangées ». – Maître, s’écria l’homme, il disaitbarine,j’ai emprunté le cheval du charpentier pour venir te prévenir : trois personnes demandent que tu passes à la Rive Pouilleuse où semble-t-il, plusieurs nouveaux cas se seraient déclarés. L’un des foyers de l’épidémie se situerait-il dans cette population défavorisée ? Il décida d’aller voir. La jument du charpentier était heureusement plus nerveuse qu’Ouragan. Empoignant sa sacoche, Caspar changea de monture et, s’engageant dans un chemin de traverse, il rejoignit la rive de la Moskova.
La Rive Pouilleuse, ainsi surnommée du fait de la misère de ses habitants, était assez proche mais il lui fallut cheminer encore longtemps sur la berge pour parvenir à l’église de l’Annonciation. Là, parmi les roseaux, des barques étaient amarrées. Sur l’eau noire et comme figée de la rivière traînaient des écharpes de brume. Un timide rayon de soleil y allumait parfois des reflets fugaces, des moirures changeantes. Tout alentour, sur des palissades, des filets verts séchaient que des hommes réparaient.
Tout paraissait normal dans le quartier, des enfants jouaient, on entendait le refrain monotone de la scie d’un charpentier. Derrière la vieille église pourtant, les volets d’une isba délabrée demeuraient fermés. Là vivaient sans doute ce Boris Pavlovitch, sa femme et leurs enfants. Le fait qu’on n’entende à l’approche de cette demeure ni cris ni pleurs lui sembla étonnant tant, dans chaque maison, la marmaille passait son temps en chamailleries et en batailles réprimées d’une main de fer et d’un verbe tonitruant par la matrone. Furieux, tirant sure sa courte chaîne, un molosse sembla gicler de sa niche et faillit l’accrocher alors qu’il approchait de la porte. Il réussit à passer sans mal et frappa longtemps en vain. Finalement, il poussa cette porte. Elle n’était pas fermée mais butait sur un obstacle qui résistait à son effort. Il réussit enfin à se glisser entre le chambranle et le battant. L’obstacle, c’était le gros corps de la matrone effondrée là, masse inerte. La puanteur le prenait à la gorge tandis qu’il se penchait sur elle. Elle était froide, déjà rigide. Son visage lunaire, violacé, ses yeux grands ouverts arboraient une expression de stupéfaction terrifiée semblable à celle du palefrenier, son fils. Elle aussi était couchée dans ses déjections et, autour de sa bouche et sur son cou, il nota la présence de vomissures contenant des débris semblables à des grains de riz. Levant la tête il vit dans la demi-obscurité de la pièce le corps de deux enfants, deux garçons d’une dizaine d’années couchés sur le sol, morts eux aussi dans les mêmes conditions que leur mère. Leur cadavre reposait dans des positions étranges, ils paraissaient disloqués. Il lui sembla que l’un des corps était animé de mouvements brefs, saccadés mais il frissonna en devinant la présence d’un rat attablé là. En travers de la porte de la pièce voisine, le corps échevelé d’une fille de quinze ans. Il lui sembla entendre des gémissements. A côté, sur une paillasse, une petite fille de deux ans geignait faiblement. Le plus important était de soustraire l’enfant à cet environnement mortel. Il la prit dans ses bras, et, repoussant du pied le corps de la mère, sortit au grand air, horrifié de sa découverte mais soulagé d’échapper à la pestilence et à l’avidité des rongeurs. Là, il s’aperçut que, mort ou vivant, manquait Boris Pavlovitch, le père de famille. Le pêcheur était-il une autre victime ou sinon, comment avait-il échappé à la mort ? Caspar fit le tour de la maison, l’enfant toujours dans les bras. Boris cultivait apparemment quelques légumes dans un petit jardin, sur l’arrière de l’isba. Il reposait là, le nez dans un carré de choux, froid, raide, grimaçant et violacé lui aussi, présentant les mêmes signes que sa femme, ses enfants et le palefrenier d’Anna Mons, son fils. Caspar fut intrigué de constater que le poing gauche du corps était crispé alors que la main droite tenait encore une petite houe dont le mort avait commencé à creuser. Il posa l’enfant qui maintenant hurlait puis essaya d’ouvrir ces doigts contracturés. Il y parvint difficilement. Dans la main glacée se trouvaient quatre cailloux gros comme la phalange terminale de son pouce. Il plaça l’un d’eux devant l’un de ses yeux : malgré leur gangue, ces pierres étaient translucides, laissant deviner une lueur bleue très douce. Il était stupéfait. – Ce sont quatre saphirs bruts ! murmura-t-il. Lourds et de très bonne qualité. Ils valent une fortune ! Ils provenaient sans doute de Sibérie où il existait des gisements importants, dans l’Oural plus précisément. Mais que faisaient-ils là ? Proche d’une famille de diamantaires, il avait une assez bonne connaissance des gemmes. Pourquoi des pierres d’un prix si élevé se trouvaient-elles entre les mains d’un pêcheur misérable ? Et pourquoi voulait-il les enterrer ? Qui allait les tailler, qui allait les vendre et à qui allait-on les vendre ? Il lui parut impossible de laisser là ce qui pouvait devenir de magnifiques joyaux. Il les enveloppa dans un mouchoir qu’il attacha à la chemise de la petite fille : c’était le bien de sa famille. Il reprit l’enfant, se remit en selle et retourna au bord de la rivière.
Il avait soigné peu auparavant une certaine Matriona, veuve de l’un des prêtres de l’église de l’Annonciation, une brave femme peu préoccupée de son étonnante obésité. Elle habitait une petite isba, un peu plus loin. Elle possédait un sens de l’hospitalité, une culture du partage et du don qui en faisaient la confidente et le recours de tout le quartier : c’était une vraie mère russe. Connaissant chacun de ses voisins car sa bienveillance n’était pas exempte de curiosité, elle lui signalerait s’il existait d’autres malades. Elle accepterait de joindre cette enfant, avec ses saphirs, à sa marmaille personnelle. Et le clergé de l’église s’occuperait sur sa demande de la sépulture de ce Boris Pavlovitch et de sa famille. Le cheval allait au pas. L’angoisse tordait le ventre du médecin, sa main de fer pesait sur sa nuque. Rien ne permettait d’entrevoir une rémission dans la progression de l’épidémie et cette interminable procession de cadavres au masque grimaçant et noirâtre lui soulevait le cœur. Epuisé, excédé, il commençait à souhaiter d’être atteint à son tour, de devenir l’un de ces corps dont on n’exige plus rien. Si encore il avait pu se confier, partager son souci et peut-être son travail avec d’autres… mais il était le seul praticien occidental exerçant dans la ville de Moscou, les autres s’enfermant entre médecins occidentaux dans la Sloboda ou réservant leurs soins aux boyards ou aux seigneurs qui les employaient. – Personne ? Personne pour m’aider, personne pour me comprendre ? s’écria-t-il. Ce fut alors qu’il s’aperçut que l’enfant avait cessé de pleurer. Elle le regardait et il fut surpris du regard de ces yeux bleus très clairs, un regard de saphir. Un regard sérieux où se devinait une certaine maturité, un regard d’adulte, presque, montrant l’espoir total que l’enfant mettait en lui. Cette manifestation de tranquille abandon, de confiance totale, le don que l’enfant lui faisait de tout son être le bouleversa. Sans qu’il comprît pourquoi, le poids qui pesait sur sa poitrine se leva, l’angoisse desserra son étreinte. A quoi bon la peur ? Devant lui, la rivière coulait, tranquille, loin de l’agitation et des inquiétudes de la ville. Sa vue, elle aussi, le calmait, évoquant pour lui la sérénité de ce peuple russe, humilié, offensé mais si souvent gai et bienveillant. Là, maintenant, la maison de Matriona se détachait sur le soleil couchant. Au-delà du petit jardin, une fenêtre de l’isba était ouverte et la bonne femme, souriante, le regardait approcher.
2
Caspar avait fait la connaissance du tsar Pierre aux Pays-Bas un an plus tôt. Un matin d’octobre 1698, le professeur van Metsys, le doyen de la Faculté de Leyde où il exerçait la médecine et la chirurgie, l’avait convoqué d’urgence. – Monsieur Ottens, avait-il déclaré, sachez que vos travaux sur la petite vessie du foie ont attiré… en quelque sorte, notre attention. Or il se trouve que le professeur Boerhaave, titulaire de la chaire d’anatomie, est cloué au lit par une fièvre quarte… je dirai fort pénible. Nous référant donc à votre compétence indiscutable, nous ne pouvons mieux faire… comment dire ? que de vous demander de le remplacer jusqu’à amélioration de son état.
Le verbe du doyen était filandreux, aussi empesé que son col de dentelle. Caspar était heureux de voir ainsi sa science et son talent reconnus, ravi aussi d’apprendre la maladie de ce Boerhaave, confrère renommé, célèbre même, dont il n’appréciait ni la réussite précoce, ni la concurrence féroce, ni l’insolente condescendance. Il chercha un peu à se faire prier mais ne résista pas longtemps au désir de montrer ses connaissances et sa virtuosité opératoire. La première leçon eut donc lieu dès le lendemain devant une dizaine d’étudiants passionnés. Le cadavre, celui d’un criminel pendu de la veille et fourni par les services du bourgmestre, n’était ni trop gras ni déformé par l’âge, il ne présentait aucun signe visible de maladie et devait se prêter parfaitement à la démonstration. Caspar, le feutre sur la tête comme l’exigeait sa nouvelle fonction, commença sa leçon par rappeler quelques considérations d’ordre général. Ses élèves l’écoutaient bouche bée. Il parla de la façon de tenir un bistouri ou un écarteur, de la nécessité aussi d’examiner les organes de l’abdomen en premier sur un cadavre frais avant que la corruption n’ait fait son œuvre, toutes notions que le professeur Boerhaave aurait dû déjà leur avoir inculqué, regretta-t-il. – Je vous démontrerai aussi, messieurs, continua-t-il comment le tempérament criminel de ces sujets s’illustre dans la petite vessie du foie,vesicula, en y secrétant de minuscules cailloux,calculi,ou parfois seulement du sable.Car si comme chacun le sait le cerveau est le siège de la pensée, le cœur celui des sentiments, le foie est celui du tempérament et des humeurs, d’où les humeurs noires des atrabilaires et l’humeur détestable de certains. Il parlait encore quand une voix tonnante à l’accent rocailleux se fit entendre : – Dis-moi, il est bien outillé, ton cadavre ! Quelle paire de couilles ! Caspar, outré, s’apprêtait à faire expulser le grossier quand il vit le doyen et les étudiants se lever et saluer profondément celui qui venait de parler, une espèce de géant hirsute, jeune, portant la chemise rouge des charpentiers et assis au dernier rang. – Décoiffez-vous et saluez, voyons ! lui glissa Van Metsys. Sa Majesté le tsar de Russie, de passage, est venu en secret assister à votre leçon. Caspar avait entendu parler d’une ambassade russe visitant les Provinces Unies mais n’aurait pas imaginé qu’il allait se trouver ainsi face au tsar Pierre le premier. Pénétré de sa dignité, toute provisoire pourtant, il ne se décoiffa pas mais interpella le perturbateur : – Messire roi, je suis honoré de votre présence à ma leçon mais veuillez garder pour vous vos propos inconvenants. – Ne m’appelle pas roi, répondit l’autre, je ne le suis point. Je serais plutôt charpentier de navires. Appelle-moi si tu y tiens par mon nom tout simplement, c’est Piotr Ivanovitch. Quant à ce que j’en dis… regarde toi-même ! Caspar dut constater que la taille des testicules du sujet était plus proche de celle des œufs de poule que de celle des œufs de pigeon habituels. – Continue, maintenant, dit le tsar. Je suis curieux de savoir comment tu vas te tirer de ton histoire de petite vessie. Caspar enfonça son chapeau sur sa tête et incisa l’abdomen du sujet.
Malgré l’aide de l’assistant de laboratoire, il eut quelque difficulté à parvenir à ses fins : une malformation, des adhérences retardèrent son accès à la face inférieure du foie et l’isolement de la petite vessie,vesicula, du sujet. Quand il y fut parvenu, il l’incisa au dessus d’une bassine. Dans la bile qui s’en écoula, quelques petits cailloux sonnèrent contre le métal aux exclamations d’étonnement des étudiants. – C’est donc exact ! s’exclama le tsar. Et tu prétends que tous les voleurs, les assassins, enfin les criminels fabriquent ces…calculi ? Je prétends, répliqua le médecin, que la mauvaise qualité des humeurs secrétées par le foie, c’est-à-dire de la bile, et les concrétions qui s’y trouvent sous forme de ces petits cailloux les poussent à leurs actions criminelles. Et je le prouverai. Le tsar, impressionné, hocha la tête et Caspar continua son cours.
La leçon terminée, le tsar Pierre prit Caspar en privé. – Tu es un bon anatomiste et sans doute un chirurgien de talent, apprécia-t-il. Combien gagnes-tu dans une année ? C’était un géant haut de plus de six pieds, à la voix tonnante, dont une cicatrice balafrait la joue droite et qui portait, mise de travers, une perruque courte, jaunâtre, une étrange perruque à l’aspect de paillasson. Caspar dut avouer que, nanti d’une clientèle peu fournie, sa situation financière n’était pas brillante. – Dis un chiffre ! gronda l’autre et, quand Caspar eut avoué ses six cents florins dans les bonnes années, c’est une honte ! s’exclama-t-il. Un homme comme toi doit vivre en seigneur et c’est le devoir du souverain du pays où tu exerces tes talents de t’aider à y parvenir. Il lui posa la main sur l’épaule. – Je réunis à ma cour, à Moscou, les personnages les plus éminents dans les différentes spécialités que je rencontre pendant ce voyage, des charpentiers, des tisserands, des forgerons, des orfèvres… Viens t’installer en Russie, à Moscou, avec tes connaissances et ta pratique tu y gagneras vite un monceau d’or. Réfléchis-y. Maintenant, montre-moi tes instruments. Le tsar choisit de garder par devers lui dans une petite trousse deux bistouris et quatre pinces. Tout ce qui était technique le passionnait. Il s’intéressa particulièrement aux daviers dont une collection était exposée là. Ordonnant à chacun des Russes membres de l’ambassade d’ouvrir la bouche, il entreprit d’arracher sur le champ toutes les dents qui lui paraissaient mauvaises et il y en eut beaucoup.
Sur le coup, la proposition du tsar ne tenta guère Caspar et il décida de n’en pas tenir compte. En effet, la Russie était une contrée fort éloignée, habitée d’une population inculte, à demi sauvage. Pierre, le tsar tout puissant, tout désireux de moderniser son pays qu’il apparût, était fantasque, violent, passait son temps à boire et à courir les filles : sa conduite depuis son arrivée aux Pays-Bas avec l’ambassade lui avait valu la réprobation générale. Hormis quelques gourgandines excitées et quelques professionnelles avides, il n’avait séduit que les contremaîtres des chantiers de construction navale par son assiduité à devenir un bon charpentier de navires. L’indisposition du confrère Boerhaave fut hélas de peu de durée : Caspar continua donc à vivre chichement, recevant de rares patients vite édifiés sur le peu d’intérêt qu’ils présentaient pour lui. Seule l’anatomie le passionnait et particulièrement celle de la petite vessie du foie, ses rapports et son fonctionnement : c’est ce qui fut sa perte. Un peu plus tard, une loi fut promulguée aux Provinces Unies limitant la pratique des autopsies et des dissections. Beaucoup se posaient la question de la Résurrection des corps après que leurs organes eussent été dispersés : comment pratiquerait l’Ange du Jugement pour réunir ces morceaux épars ? On manqua de cadavres, alors même que Caspar était à la veille de découvertes fondamentales et de publications fracassantes sur lavesiculales et
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