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La phase finale de la guerre d'Algérie

De
407 pages
Après avoir retracé l'histoire des protagonistes de la guerre d'Algérie, Jean Monneret s'est attaché à éclairer les deux dernières années du conflit, en mettant en relief divers épisodes demeurés obscurs voire sciemment occultés. Des révélations sont faites sur le rôle des barbouzes, ainsi que sur les crises internes de l'O.A.S. et du F.L.N. L'action des forces de l'ordre est analysée et le problème des harkis présenté. Cette nouvelle édition tient compte des nouvelles sources accessibles depuis 2004.
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Jean Monneret

LA PHASE FINALE

DE

LA GUERRE D'ALGERIE

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITAllE

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Dernières parutions

Zoubir CHATTOU, Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998. Boualem BOUROUIBA,Les syndicalistes algériens, 1998. André MICALEFF, Petite histoire de l'Algérie, 1998. Samy HADAD, Algérie, autopsie d'une crise, 1998. Romain DURAND, De Giraud à de Gaulle: Les Corps francs d'Afrique, 1999. Ahmed DAHMANI, L'Algérie à l'épreuve, 1999. Rabah SOUKEHAL, L'écrivain de langue française et les pouvoirs en Algérie, 1999. Henri MSELLATI, Les Juifs d'Algérie sous le régime de Vichy, 1999. Laurent MULLER, Le silence des harkis, 1999. Gilles LAFUENTE, La politique berbère de la France et le nationalisme nouveau, 1999. Mustapha BABA-AHMED, L'Algérie: Diagnostic d'un développement, 1999. Bernard DOUMERC, Venise et l'émirat hafside de Tunis (1231-1535), 1999. Pierre DUMONT, La politique linguistique et culturelle de la France en Turquie, 1999. Moktar LAMAR! - Hildegard SCHÜRINGS, Forces féminines et dynamiques rurales en Tunisie, 1999. Thomas de SAINTMAURICE, Sahara occidental 1991-1999, 2000. Marianne LEFEVRE, Géopolitique de la Corse. Le modèle républicain en question,2000. Maurice FAIVRE, Les archives inédites de la politique algérienne, 19581962, 2000. Claude LIAUZU, Passeurs de rives, changements d'identité dans le Magreb colonial, 2000.

~L'Harmattan,2000 ISBN: 978-2-296-10337-5

Préface de Dominique Venner

Après un demi-siècle, à l'exemple d'autres déchirements français, la guerre d'Algérie reste un passé qui ne passe pas. Un passé dont la page n'est pas tournée, tant ses conséquences restent vives, cruelles, objets de controverses et de polémiques sans fill. Il se publie en France chaque mois au moins un nouveau livre sur le sujet. Des films et des émissions télévisées de qualité très inégale lui sont consacrés. Les hasards de l'actualité font aussi resurgir parfois le souvenir des ambigüités fondamentales de ce conflit. L'un des témoins les plus célèbres des déchirements franco-algériens fut, on le sait, Albert Camus (1913-1960). Le grand-père maternel du futur écrivain, Etienne Sintès, était né à Alger en 1850. Lui-même avait passé une partie de son enfance dans le quartier populaire de Belcourt, peuplé de « petits Blancs» que l'on n'appelait pas encore les «Pieds Noirs ». Lycéen, puis étudiant à la faculté des lettres d'Alger, Albert Camus adhéra au parti communiste en 1934. Il collabora au journal Alger républicain, l'organe du parti, révélant des qualités de plume qui feront plus tard sa renommée. En 1945, alors qu'il avait pris ses distances avec le communisme, il fut l'un des rares journalistes à dénoncer dans la presse française (Combat) la répression de Sétif et de Guelma. Entre-temps, en 1942, il avait publié L'Etranger, roman universellement célèbre qui a la ville et les admirables rivages d'Alger pour cadre géographique. La guerre inaugurée par l'insurrection de la Toussaint 1954 devait mettre à la torture l'esprit libre d'Albert Camus. Il plaida tout d'abord pour une trêve impossible entre les combattants. Simultanément, il refusait le principe de l'indépendance algérienne. Il résuma son déchirement à Stockholm, le 10 décembre 1957, dans son discours de remerciement pour l'attribution du prix Nobel de littérature: « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice ». Ce message fit scandale, au moins dans la fraction politisée de l'opinion française qui avait jusqu'alors célébré Camus. Le discours de Stockholm manifestait pourtant de façon éloquente et sincère l'intense tragédie des Français d'Algérie. Mais qui s'y intéressait vraiment? C'est à cette tragédie qu'est consacré l'ouvrage magistral de Jean Monneret que rééditent les Editions de 1'Harmattan. Ouvrage tiré de sa thèse de doctorat d'Histoire en Sorbonne. Né à Alger en 1939, Jean Monneret a consacré sa carrière à l'enseignement, ainsi qu'à l'étude de la langue arabe. Il a lui-même vécu sur place les événements qu'il décrit. Puis il a entrepris des 7

recherches dans des fonds d'archives jamais explorés avant lui. Ce sont les résultats de ces recherches qui sont exposés ici avec une probité et une méthode critique des sources véritablement exemplaires. Jamais Jean Monneret ne se laisse emporter par la subjectivité du témoin qu'il a été. En toute circonstance, même sur des sujets qui pourraient inciter à la révolte toute personne éprise de justice - on pense à la fusillade du 26 mars 1962, aux massacres d'Oran, le 5 juillet suivant, à l'abandon et aux tueries dont furent victimes les harkis - oui, même sur ces questions brûlantes, Jean Monneret conserve la retenue et la distance que l'on attend d'un authentique historien, mais que l'on rencontre rarement. C'est pourquoi ce qu'il avance possède une telle force. Jamais chez lui de manifestations d'indignation, mais l'énoncé de faits qui deviennent d'autant plus révélateurs et accablants. Du point de vue historique, pour la compréhension de ce qui s'est vraiment passé en Algérie au cours de l'année 1962, la part peut-être la plus novatrice des enquêtes de Jean Monneret concerne les enlèvements d'Européens pratiqués par le FLN algérien à partir du 19 mars (accord d'Evian sur le cessez-le-feu). Les documents qu'il a réunis permettent de comprendre l'ampleur et la rapidité affolante de l'exode des Européens fuyant l'Algérie vers une Métropole qui ne les attendait pas et ne fit rien pour les protéger ou les accueillir. Dans le sang, l'anarchie et, disons-le, pour nous Français, dans la honte, s'est ternlÎnée une histoire qui avait commencé de façon imprévisible en 1830* (l). Cette histoire a bien des fois hésité. Elle fut souvent féroce pour ses acteurs de toutes origines, mais sans être aussi noire qu'on l'a prétendu après coup. Surtout, à la lecture de Jean Monneret, on découvre qu'elle aurait pu se terminer autrement. Avec moins de souffrances pour les Européens d'Algérie et pour les partisans indigènes de la présence française. Avec moins de malheurs aussi pour l'Algérie nouvelle, issue du chaos de l'été 1962. D. V.

*

Pour un tableau d'ensemble de l'histoire de l'Algérie française et du conflit, on se

reportera au précis remarquable de Jean MOIUleret, La Guerre d'Algérie en 35 questions, L'Hannattan,2008. 8

Introduction

Laforêt ici et là s'est agrandie. De tout ce qui fut nous, presque rien n'est vivant; Et, comme un tas de cendres éteintes et refroidies, L'amas des souvenirs se disperse à tout vent! Victor Hugo Tristesse d'Olympia

L'Algérie a fait, fait et fera longtemps la une des journaux. Aujourd'hui ce pays est en crise. En effet son accession à l'Indépendance en 1962 a donné naissance à une société très déséquilibrée. La longue et profonde influence de la France a été quasiment effacée. La présence d'un million d'Européens a été brutalement interrompue en quelques semaines. L'Algérie nouvelle a subi un traumatisme important et difficilement surmontable. Or les causes du départ des Européens n'ont jamais été expliquées de façon complète. Les raisons invoquées à l'époque et, dans de nombreux ouvrages ensuite, sont insuffisantes. En effet, à côté des responsabilités qui sont celles de l'OAS, il convient de souligner d'autres causes de désordre qui sont: la pr~tique des enlèvements par les commandos du FLN et des groupes incontrôlés, les consignes données aux forces de l'ordre par le gouvernement français, la faiblesse intrinsèque de l'Exécutif er Provisoire dans la période qui va du 19 mars au 1 juillet 1962, intervalle entre le cessez-le-feu et la tenue du référendum. D'autres facteurs ont également joué: en particulier les divisions et la scission du FLN pendant l'été. L'ensemble de ces données a conditionné la naissance de la république nouvelle, ce que nous nous proposons d'analyser ici en retraçant le contexte historique originel: la phase finale de la Guerre d'Algérie. Pour cela et sur chacun des points énumérés, nous sommes en mesure de présenter des faits nouveaux ou mal connus. Le départ chaotique des Français d'Algérie ne fut pas le moindre des faits marquants de cette époque. Ni prévu, ni semble-t-il, initialement souhaité, il allait entraîner des conséquences difficilement évaluables sur le moment, mais dont la gravité est aujourd'hui patente: manque de cadres, agriculture détruite, absence d'un tissu de petites entreprises indispensables à la production et à l'emploi, arabisation incohérente et brutale. Pour toutes ces raisons, la phase finale de la guerre d'Algérie fut cruciale. Elle mérite d'être étudiée à la lumière des nouvelles sources d'informations offertes: ouverture des archives militaires et de certains fonds privés, témoignages nombreux des militants engagés dans les combats, et des citoyens de base 9

pris dans les remous de l'Histoire. Nous analyserons tout d'abord la stratégie des protagonistes et des variations. Celle du général de Gaulle passe pour aussi rigoureuse qu'inflexible, et sans doute le fut-elle à bien des égards, ce qui n'exclut pas, sur le terrain, les sinuosités tactiques. Sur la coopération du gouvernement français avec le FLN, quasi officielle après le 19 mars 1962, sur le problème occulté des enlèvements et sur la scission du FLN, nous avons pu bénéficier d'informations inédites et ainsi procéder à des analyses neuves. Précisons encore que nous étudions la fin de la guerre d'Algérie dans un cadre géographiquement et historiquement délimité. Nous n'évoquons pas les épisodes métropolitains de la lutte menée par l'Organisation de l'Armée Secrète. Notre sujet est centré sur l'Algérie et le sort de ses populations. En matière de chronologie, nous ne nous sommes pas bornés à la proclamation de l'Indépendance le 2 juillet 1962. Les conséquences de la guerre d'Algérie s'étendent bien au-delà: en particulier, la question des enlèvements d'Européens, la libération des survivants, les conflits entre factions nationalistes, le sort douloureux des harkis sont évoqués et analysés jusqu'à la fin de l'année 1962.

10

Chapitre 1

Evolution politique et militaire de l'Algérie sous la Ve République

Les insurgés du 1er novembre 1954 ne disposaient que de moyens militaires rudimentaires. Néanmoins, leurs appuis internationaux et un certain soutien populaire dans l'Est de l'Algérie, leur permirent de s'équiper quelque peu. La rébellion compensa sa faiblesse par une stratégie ultraviolente qui érigeait les attentats contre les Européens et les Musulmans fidèles en pratique systématique. Pour s'y opposer, les autorités ftançaises recoururent à la pacification du pays. Dans les deux premières années de l'insurrection, elles ne purent cependant empêcher que les rebelles n'étendissent leur influence. Après 1956, le déploiement de la machine de guerre française, l'envoi de renforts nombreux et l'action des troupes d'élite permirent de renverser le cours des choses. Dans les trois années suivantes, l'Armée française réduisit de manière drastique, le potentiel du FLN. Pendant cette période, la doctrine de guerre du gouvernement français fut peu claire. Guy Mollet a laissé dans l'histoire, le souvenir d'un fameux triptyque qui pouvait la résumer: cessez-le-feu, élections, négociations. Les socialistes alors au pouvoir, se refusaient à reconnaître la représentativité du FLN ou de tout autre, avant des consultations électorales. Celles-ci ne pouvaient avoir lieu avant un cessez-le-feu. Celui-ci pouvait résulter de la décision des insurgés de déposer les armes ou de leur écrasement militaire. Dans l'intervalle, la politique française en Algérie était résumée par la déclaration des politiciens de l'époque: " La France restera en Algérie ". Ce slogan rassurait les pieds-noirs et les Musulmans fidèles, mais il n'était pas dénué d'ambiguïté, car, il pouvait s'interpréter de diverses manières. Néanmoins la France de l'époque (sous la IVe République) n'avait pas publiquement renoncé à faire prévaloir le fait que l'Algérie était une partie intégrante de la République.
Le virage de 1959

Le général de Gaulle orienta très différemment les choses en proclamant le 16 septembre 1959 que les Algériens devraient désormais 11

s'autodéterminer. Rejetant les slogans opposés et, dit-il, " les mots d'ordre simplistes ", il annonça que le problème algérien serait résolu par fIle libre choix que les Algériens, eux-mêmes [feraient) de leur avenir". Il était précisé que ces derniers se prononceraient sur ce point dans leurs douze départements et que tous les Français devraient entériner ce choix. Le chef de l'Etat avait rajouté que la question serait posée aux Algériens en tant qu'individus. La notion d'un peuple algérien distinct d'un peuple français n'était pas encore reconnue. L'avenir se résumerait en trois options: sécession, francisation, ou le

"gouvernement des Algériens par les Algériens" avec "l'aide de la
France" et " en union étroite avec elle ". En faisant cette proclamation, le général de Gaulle bouleversait les données du conflit, ce qui, sur le moment, n'apparut qu'aux observateurs les plus avertis. En effet, il pouvait paraître avantageux devant l'opinion de se montrer pleinement acquis aux procédures démocratiques. Ceci retirait au FLN le droit de parler au nom du peuple algérien puisque justement, la solution du conflit reposait sur l'autodétermination de ce dernier. Mais, par contre, la France renonçait à se prévaloir de l'appartenance des départements algériens à la République. L'Algérie faisait partie de la France. En accordant à ses habitants l'autodétermination, le Général mettait fin, d'une certaine façon, à cette situation. En effet, la République est une et indivisible, le recours à l'autodétermination sur une partie de son territoire, remet en question cette indivisibilité. Malgré cet inconvénient non négligeable, qui aurait dû poser un énorme problème de droit constitutionnel, la réaction la plus répandue en Métropole fut de faire confiance au général de Gaulle pour résoudre le conflit sur les bases ainsi dégagées. De son côté, le FLN allait faire preuve de subtilité et s'adapter à la nouvelle donne. Le 28 septembre 1959, il accepta publiquement le principe de l'autodétermination, tout en affirmant qu'à ses yeux, il ne pouvait que déboucher sur l'Indépendance. Or, le Général venait de s'adresser à ses chefs comme aux "hommes qui constituent l'organisation politique du soulèvement". Il les avait appelés également "ceux qui dirigent l'insurrection". En les désignant ainsi et en leur demandant de renoncer aux attentats pour entrer dans un dialogue public, il leur avait donné une certaine consécration. Cette évolution était tout à fait importante et l'historien qui se penche sur cette époque, ne peut manquer de relever que le discours de septembre 1959 fut un tournant de la guerre d'Algérie. 12

Il faut souligner qu'à ce moment-là, on était encore loin de la reconnaissance du FLN et de son expression politique le GPRA comme interlocuteur unique. Bien au contraire, le Général avait indiqué aux hommes du GPRA qu'ils ne devaient pas attendre que "la République leur accorde le privilège de traiter avec eux du destin de l'Algérie". Il avait même précisé: "Il n'y a aucune chance que la France se prête à pareil
arbitraire"

.
du "dégagement", abandon de la 3e Force

1961: accélération

Néanmoins, le 29 juin 1960, une première rencontre eut lieu à Melun entre des émissaires du FLN et des représentants du gouvernement français. Elle se solda par un échec. Ceci rendit espoir aux tenants du maintien de l'Algérie dans la France, qui proclamèrent que la politique du général de Gaulle était dans l'impasse. Mais dès le 4 novembre, le chef de l'Etat confirmait sa ligne et annonçait que l'Algérie "aurait son gouvernement, ses institutions et ses lois", déclaration à laquelle répondait une série d'émeutes des Européens d'Alger. Le 16 novembre était annoncée à Paris, la tenue d'un référendum. Dans les semaines suivantes, de puissantes contre-manifestations musulmanes, favorables au FLN, bouleversèrent les données du problème algérien et conduisirent l'ONU. à reconnaître le droit de l'Algérie à l'Indépendance. Le référendum eut lieu le 8 janvier 1961. Cette consultation approuva la politique tracée par le Général visant à installer des institutions propres à l'Algérie. Exactement une semaine après, le GPRA1 se dit prêt à reprendre les rencontres. Du 20 février au 5 mars, MM. Pompidou et de Leusse rencontrèrent en Suisse MM. Saad Dahlab et Boumendjel. Quelques jours auparavant, le Général avait publiquement déclaré: "11y aura un état algérien souverain au dedans et au dehors. " Dès lors, la voie s'ouvrait vers une possible indépendance. Le putsch du 22 avril 1961 fut la riposte des partisans de l'Algérie Française à cette évolution. Il échoua en trois jours. L'échec de ce mouvement entraîna les partisans de l'Algérie Française dans une lutte désormais clandestine. A ce moment-là, la poJitique du chef de l'Etat apparut graduellement comme menant à l'Indépendance de l'Algérie avec l'installation au pouvoir du FLN. Auparavant, des politiques de 3e Force avaient été essayées, ou plutôt, nous allons le voir, esquissées. Nous ne pouvons ici que retracer à grands traits ce qu'elles furent. La République Française d'Algérie, qui aurait vu l'Algérie devenir indépendante sous l'égide des Français d'Algérie eux-mêmes, eut pour parrain, le Ministre 13

de l'Intérieur Roger Frey. Elle fut proposée au général louhaud qui la rejeta en décembre 1960. L'affaire Si Salah, dont tous les éléments ne sont pas connus encore, aurait amené les maquis FLN de l'intérieur à se rallier à l'Armée française. Ceci eût laissé le FLN à l'extérieur de l'Algérie et notamment le GPRA, sans représentativité dans le pays. La perspective d'une Algérie nouvelle construite sans le FLN en eût été grandement favorisée. Elle échoua faute de volonté politique affirmée du côté français, et aussi parce que le front algérien ne se fissura que partiellement. A la fin de 1960, cette affaire pouvait être tenue pour un échec. Si Salah fut mis en état d'arrestation par ses pairs et périt dans une opération de l'Armée française3 (voir plus loin page 24). En été 1961, l'académicien Alain Peyrefitte fut chargé d'étudier et de préparer activement, une partition de l'Algérie qui aurait éliminé le FLN en regroupant sur la côte et sur les meilleures terres, les pieds-noirs et les Musulmans désireux de rester français. Le général de Gaulle renonça à l'automne de la même année à poursuivre ce projet. Il n'avait eu pour but que de contraindre le FLN à revenir à la table de négociation4. De toutes les politiques de Troisième Force, la plus fondamentale fut celle qui consistait à installer en Algérie, à tous les niveaux, des élus avec lesquels aurait été déterminé l'avenir de l'Algérie. La possibilité de confier un rôle accru à ces représentants, d'accroître l'autonomie locale et régionale et, à partir de là, de constituer au moins l'amorce d'un gouvernement algérien était réelle. Mais cette voie ne fut jamais suivie résolument. M. Bernard Tricot, qui était le bras droit du général de Gaulle pour la mise en œuvre de sa politique algérienne sur le terrain a écrit à ce sujet: "[Nous aurions bâti] un organisme artificiel et sans autorité dont l'existence nous éloignerait, pour un temps indéfini, de la paix"s. Le Général, pressé par le temps, a voulu en finir, en écartant les voies qui, pour aboutir, requéraient la durée. Il était en outre convaincu ainsi que ses collaborateurs directs, de la fragilité sociale et politique de tout mouvement appuyé par une troisième force. Les élus algériens ne furent guère informés et, à chaque tournant, ils se virent mis devant le fait accompli. Bernard Tricot a donné l'explication de cette manière de procéder. "Négocier avec le FLN était-il la seule voie possible? On pouvait en imaginer d'autres, mais ce n'était pas de véritables solutions" et l'auteur d'ajouter ''préparer la République Algérienne sans le FLN eût été chimérique6". Cette voie fut suivie non seulement aux dépens d'une orientation plus démocratique, appuyée sur les élus, mais aussi aux dépens de la mise en place, par les services du Premier Ministre, alors Michel Debré, d'un 14

mouvement musulman d'inspiration messaliste, combattant le FLN, sur son terrain, par des méthodes terroristes. Ce mouvement s'appelait le Front Algérien d'Action Démocratique (FAAD) et il avait l'appui logistique du SDECE. Sa naissance remontait assez loin, à l'été 1960, alors que les pourparlers avec le FLN étaient dans l'impasse une fois de plus. L'utilisation du FAAD allait se poursuivre jusqu'à l'automne de l'année 1961. Constantin Melnik, le Conseiller de Michel Debré a présenté l'opération en ces termes: "Puisque le général de Gaulle recherchait "une Troisième Force" et que traînaient encore dans le Sud Algérien, des restes de maquis de dissidents messa/istes regroupés autour du chef Bellounis..., nous avions créé un mouvement allègrement baptisé par le général Grossin (chef du SDECE.) FAAD7." Le Premier Ministre pensait alors que si la négociation reprenait un jour, elle ne devait pas exclure des courants représentatifs de la population algérienne, autres que le FLN Les messalistes étaient considérés comme tels (Messali Hadj cependant ne sera jamais partie prenante à l'opération FAAD). C'est dans les bureaux du Service d'Assistance Technique aux Français Musulmans d'Algérie, à Paris que l'affaire prit naissance. Un ancien fidèle de Messali, Ben Amar Khelifa en assuma la direction. La présidence était assurée par le qadi Belhadi, autre messaliste vivant en Suisse. Celui-ci avait mené des entretiens avec des délégués de la SFIO en 1956 et il jouera ensuite un rôle dans l'arrestation du général Salan. Le personnage a laissé une douteuse réputation d'agent double ou triple. Le FAAD se montra assez vite pugnace et il entreprit d'éliminer certains chefs FLN de la région parisienne. Selon Muelle8, il parvint à abattre une soixantaine de membres de l'O.S. (commandos FLN). Le 30 mars 1961, il avait été convenu entre MM. Pompidou, de Leusse, Boulharouf et Saad Dahlab que des pourparlers officiels allaient s'ouvrir à Evian. De passage à Oran, Louis Joxe laissa entendre à la presse qu'il discuterait également avec les messalistes. Le FLN annula aussitôt la rencontre prévue. Dès lors, le soutien au FAAD était remis en question, encore qu'en tant que tel, il n'ait jamais été mentionné. Il n'en continua pas moins ses attentats durant l'été, mais le 21 septembre 1961, le général Ailleret, Commandant Supérieur des Forces Françaises en Algérie, donnait l'ordre de ne plus le soutenir9. Privé d'appuis, d'argent et d'armes, le FAAD ne pouvait que difficilement survivre. Il végéta, puis disparut. Ses militants furent traqués par la police française comme par le FLN et beaucoup devaient se retrouver assassinés après le cessez-le-feu du 19 mars. Le mois d'octobre 1961 vit donc la fin de toute entreprise de Troisième Force en Algérie. La politique du Général allait être mise en œuvre en Algérie avec ténacité et sans mollesse par deux hommes: Louis Joxe, Ministre d'Etat 15

chargé des Affaires Algériennes qui supplanta pratiquement le premier Ministre Michel Debré, dans ce domaine de plus en plus réservé au Président de la République; Jean Morin, le Délégué Général en Algérie qui remplaça Paul Delouvrier. Cet homme qui avait appartenu à l'entourage de Georges Bidault s'était éloigné de ce dernier et, il était acquis à l'idée de l'Indépendance de l'Algérie.
Analyse globale de la politique algérienne du Général

Quand Charles de Gaulle revint à la tête de la France en 1958, le problème algérien avait beaucoup évolué. D'abord l'Armée française était en passe d'écraser la rébellion, ensuite son poids dans la politique nationale s'était accru. Elle avait joué un rôle considérable dans le retour du chef de l'Etat et le renouveau des institutions. Beaucoup de ses responsables n'hésitaient pas à multiplier les recommandations et les exigences concernant la solution politique en Algérie. La plupart du temps, ils réclamaient l'Intégration, c'est-à-dire le maintien de l'Algérie Française mais, avec la suppression des inégalités entre les communautés. Compte tenu qu'il allait imposer une politique radicalement opposée à la leur, le chef de l'Etat peut être crédité d'une grande adresse et d'une grande maîtrise stratégique. Cela est d'autant plus vrai qu'en arrivant au pouvoir en 1958, il n'avait aucune marge de manœuvre. Ses adversaires, quant à eux, le décriront comme un champion de la rouerie et de la mystification. Grâce à Alain Peyrefitte, dont l'ouvrage C'était de GaullelO, est très éclairant, on sait aujourd'hui que le Général voyait dans le conflit algérien un fardeau pour la France. Dans son esprit, l'intérêt national commandait que l'on s'en débarrassât. L'Algérie était une "boite à scorpions". "Le drame algérien", disait-il, "pourrit tout en France et il mine la situation de la France dans le monde".l1 Pour l'essentiel, l'argumentation du Général recoupait celle d'une vaste frange d'analystes, de chercheurs et de commentateurs français. Depuis les études démographiques de Louis Chevallier en 194612,jusqu'aux articles de Raymond Aronl3 au milieu des années 50, un large courant d'opinion existait dans le pays, pour estimer que l'Empire coûtait plus qu'il ne rapportait. L'Algérie tout particulièrement, avec sa démographie galopante, paraissait un boulet. Charles de Gaulle partageait ces vues si l'on en juge par ce que rapporte M. Peyrefitte. "Les Arabes se multiplieront par cinq". "Il y aura deux cents puis quatre cents députés arabes à Paris". "On n'intègre pas des peuples". L'académicien l'écrit sans fard: dans l'esprit du fondateur "Comment s'en de la Ve République, une seule question demeurait:
défaire? ,,14

16

Dans ces conditions, chacun comprendra qu'il ait fallu au général de Gaulle une très grande dextérité et un maniement supérieur du verbe pour arriver à ses fins. En 1958 en effet, l'Armée appuyée par les Français d'Algérie entendait bien imposer sa vision des choses au chef de l'Etat. Celui-ci ne pouvait qu'avancer masqué. Au moindre faux pas, une révolte des militaires et des pieds-noirs pouvait emporter son régime. Le chef de l'Etat n'a pu empêcher celle-ci, mais il a réussi à la limiter, à la détourner et en définitive à la vaincre en divisant ses adversaires, en les égarant et en leur retirant peu à peu leurs moyens. Lorsque le général Challe se lança dans le putsch d'avril 1961, il avait affaire à une armée ébranlée par les doutes, les changements de cap et les mutations. De Gaulle, quant à lui s'était assuré un puissant soutien populaire grâce au référendum de janvier 1961. Lorsqu'après l'échec du mouvement, les généraux Salan et Jouhaud se mirent à la tête de l'OAS pour engager une lutte clandestine, le rapport des forces leur était devenu très défavorable. La masse des officiers ne les suivit pas et la masse des Français se rassembla toujours plus derrière le Président de la République. Ce dernier, tout au long des quatre années précédentes avait su lanterner, troubler, scinder ceux qui était la plus attachés à la politique dite de l'Algérie Française. Depuis le fameux "Je vous ai compris" prononcé le 4 juin 1958 sur le Forum, jusqu'au célèbre: "Rien ne causerait plus de joie à la patrie et à de Gaulle que de voir la population musulmane choisir... la solution la plus jrançaise,,15. [29 janvier 1960] et jusqu'à la non moins célèbre "tournée des popotes" où il affirma qu'il fallait écraser le FLN, le Général sut cacher ses véritables desseins derrière un écran protecteur. Le livre d'Alain Peyrefitte montre qu'en privé, il ne cachait pas son intention d'en finir. L'affirmer aujourd'hui n'a rien de polémique. C'est un fait historique établi. Car en public, le chef de l'Etat laissa entendre à différentes reprises qu'une Algérie souveraine, mais, "liée à la France" était possible. Il laissa également entendre qu'il œuvrait pour obtenir que l'Algérie s'émancipe sans suivre les extrémistes des deux camps. Ainsi dans son discours de septembre 1959, dont nous avons souligné l'importance, il présenta l'Indépendance, baptisée "sécession", comme une éventualité dangereuse, génératrice d'un "affreux chaos". Il niait la possibilité de reconnaître le FLN comme interlocuteur privilégié, ce qui pourtant arriva. La masse des Français qui approuva, et, de façon répétée, la politique du Général, la jugeait donc en fait sur des intentions d'apparences modérées.

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L'apparition

d'un mouvement

clandestin

C'est en liaison avec Louis Bertolini que Dominique Zattaral6, maire du 8e arrondissement d'Alger, implanta en janvier 1961, les premiers réseaux d'un mouvement clandestin destiné à lutter contre le FLN et pour l'Algérie Française. Cette structure prolongeait la direction clandestine du Front de l'Algérie Française (F.A.F.)17. Le sigle OAS vint en quelque sorte se plaquer sur ce mouvement. L'Armée Secrète naquit en effet à Madrid le 20 janvier 1961 (certains disent le 10 février 1961) après une rencontre de JeanJacques Susini et de Pierre Lagaillarde. Les deux hommes cherchèrent aussitôt à fédérer les groupes existants et prêts désormais à mener une lutte illégale, basées sur des méthodes violentes. Le directoire secret de Zattara vint se ranger sous la bannière de l'Armée Secrète, où il fut assez rapidement rejoint par les responsables des Unités Territoriales. Celles-ci constituaient un ensemble militaire réunissant des Français d'Algérie, mobilisés par périodes, pour assurer surtout des gardes statiques ou effectuer des missions d'appui à l'Armée française. Il s'agissait de réservistes parmi lesquels les plus anciens avaient fait campagne. Disposant d'armes et d'uniformes; ces hommes ont joué un rôle à l'efficacité discutée en matière de maintien de l'ordre mais important en matière politique. Un autre groupe, beaucoup plus dur et très aguerri, se joindra également à l'Armée Secrète naissante: il s'agissait des équipes de contreterroristes européens qui depuis 1954 luttaient illégalement contre le FLN. Ces hommes, issus souvent de Bab-el-Oued, et de milieux très populaires avaient agi très violemment contre des Musulmans soupçonnés d'appartenir au FLN. Il semblerait que certains d'entre eux aient été utilisés pendant la Bataille d'Alger de 1957. En 1961, ils repassèrent à l'action contre des cibles qui leur étaie~t parfois désignées par certains membres du service d'ordre ou de la police. Mais après le putsch, leurs rapports avec les officiers furent mauvais. Il faudra tout l'entregent de Roger Degueldre18 pour les rallier à l'Armée Secrète. Celle-ci pouvait désormais voler de ses propres ailes. C'est le 16 mars 1961 que le sigle OAS apparut sur les murs d'Alger. Un mois plus tard, un tract intitulé "L'Union Sacrée est faite, le Front de la Résistance est uni. " fut distribué dans les boîtes à lettres. Il appelait à se dresser "les armes à la main", contre "l'abandon de l'Algérie". Très vite des attentats eurent lieu: la villa de M. Coup de Fréjac et celle de M. Bucaille, maire de Guyotville furent détruites. Un avocat Maître Popie fut assassiné le 25 janvier. Le 19 mars 1961, un certain Barthélémy Rossello, agent du MPC, un groupe gaulliste qu'il renseignait, fut également abattul9.

18

En Oranie, l'OAS s'était organisée sur la base des anciennes structures du FNF20. L'arrivée du général Jouhaud puis celle du commandant Guillaume contribua à fortifier les réseaux, mais les véritables chefs clandestins d'Oran demeurèrent des civils. Le premier d'entre eux fut Charles Micheletti, qui fut l'âme du combat contre celui qui allait devenir le responsable du service d'ordre à partir de février 1962, le général Katz. A Alger, le colonel Godard sera le grand organisateur des réseaux de l'Armée Secrète, mais il sera vite dépassé comme les autres dirigeants militaires (à l'exception de Degueldre) par la furia des commandos civils. Des problèmes de tactique et de stratégie insolubles se poseront alors. L'OAS intensifiera ses attentats à l'automne. Deux commissaires chargés (ce point est contesté) de lutter contre elle, furent abattus, MM. Goldenberg et Gavoury. Plus tard le lieutenant-colonel Rançon subit le même sort à Oran. Un représentant connu du gaullisme en Algérie, M. Le Tac sera également frappé mais il survivra. Deux Anglais, MM. Fox et Masan, agents, paraît-il, de l'Intelligence Service périrent à leur tour sous les coups des clandestins. A la fin du mois de septembre 1961, les autorités avaient dénombré plus de 1.000 attentats à Alger et à Oran, ayant fait plus de 15 morts et 144 blessés.

19

Chapitre 2

Naissance, essor et le déclin de l'OAS

En été et à l'automne de 1961, l'OAS a un objectif principal qui est tout simplement d'exister. Dans cette phase, deux hommes commencent à prendre un ascendant notable: Jean-Jacques Susini, un dirigeant étudiant dont l'emprise sur les Algérois n'a cessé de croître et Roger Degueldre, lieutenant sorti du rang, remarquable combattant en Indochine, dont le dossier militaire regorge d'impressionnantes citations. Dès le 25 avril 1961, le lieutenant a commencé à s'approvisionner en armes. Homme d'action à l'état pur, il va forger un redoutable outil, les commandos delta. Il est théoriquement sous les ordres du docteur JeanClaude Pérez, le chef de l'ORO (Organisation de Renseignements et d'Opérations) mais comme le médecin le dira plus tard: "Avoir Degueldre sous ses ordres, ce n'était pas très facile ,,21. A la mi-mai, le colonel Godard, ancien chef de cabinet du général Massu, un des artisans du putsch, sera en mesure de définir l'organigramme de la nouvelle OAS. Le général Gardy agira à Oran. Le colonel Gardes a la responsabilité de l'Organisation des Masses. Susini dirige l'Action Psychologique et Politique.
L'absence de stratégie de l'OAS et les "bavures"

La stratégie de l'Armée Secrète a été définie par son chef, le général Salan dans une multitude d'écrits. Elle est restée essentiellement théorique et c'est une source d'erreurs que de vouloir expliquer par elle, les actes de l'organisation clandestine. Autant le dire d'emblée en effet, les militaires qui sont censés diriger l'OAS ne dirigent rien. Le général Salan est enfermé dans la clandestinité. Cela a sur lui l'effet d'un éteignoir et il sera bien incapable de guider l'activité réelle des commandos. Il ne pourra que constater les dérives de l'Armée Secrète, devant lesquelles il restera impuissant. C'est ce qui ressort avec la plus grande clarté du témoignage de son aide de camp, le capitaine
Ferrandi22 .

21

Le colonel Godard, comme ses homologues Gardes, Broizat, Vaudrey seront marginalisés et devront renoncer à diriger effectivement leurs réseaux. Les capitaines regroupés dans un "soviet", Branca, Le Pivain, Montagnon, Achard ne parviendront à influencer leurs secteurs qu'en suivant leurs troupes plutôt qu'en les guidant. Les véritables chefs de l'OAS seront en fait le docteur Pérez et Degueldre, son adjoint. Ce dernier est à la tête du BAO (Ie Bureau des Activités Opérationnelles). Ce sont eux qui, pour l'essentiel, vont organiser et diriger l'action des commandos sur le terrain. La réalité de l'organisation est là. L'ORO et le BAO sont une OAS dans l'OAS, dont le rôle sera déterminant. Les autres structures dirigeantes flotteront sans consistance et leurs titulaires perdront pied à mesure que se durciront les combats et que grandira la répression. (Voir l'ouvrage du Docteur Perez: Vérités Tentaculaires sur l'DAS., op. cit.) On ne peut guère s'étonner, dans ces conditions, que les actes incontrôlés, que l'on appelle parfois des" bavures", soient devenus monnaie courante. La faiblesse structurelle de l'organisation s'ajoute à celle du commandement pour faire naître une situation où les commandos de base, impulsés par l'ORO et le BAO tiennent le haut du pavé. Les attentats constituent vite dès lors, l'activité centrale des clandestins. Or, dès le début, à l'époque même où ces attentats pouvaient passer pour sélectifs, des bavures sérieuses commencèrent à être signalées. L'une d'elle a fait couler beaucoup d'encre: l'assassinat à Alger, le 18 novembre 1961, de William Lévy, secrétaire de la SFIO locale. Ce meurtre gêna considérablement le général Salan, qui, guidé par Susini, avait entrepris une vaste campagne de propagande en métropole, en direction des milieux politiques opposés au général de Gaulle. Le secrétaire général de la SFIO, l'ancien Président du Conseil, Guy Mollet avait été particulièrement courtisé. Tous ces efforts furent ruinés par l'assassinat de William Lévy. Il est difficile de savoir encore aujourd'hui ce qui s'est réellement passé. Le docteur Pérez nous a affirmé ceci23: "L'affaire Lévy a été une erreur et elle n'a jamais été commandée par l'échelon supérieur. Elle a été décidée et exécutée localement par quelqu'un qui afait un excès de zèle ". Jean-Jacques Susini a déclaré pour sa part: "le meurtre de Lévy était contre-productif, extrêmement gênant". Par contre Jacques Achard, le responsable du secteur Orléans-Marine, donc des commandos qui ont agi, a affirmé qu'il y avait eu un BR (Bulletin de renseignements) au nom de William Lévy: "J'ai reçu, j'ai vu passer, puisque chacun des commandants de secteur, recevait un ordre, un ordre d'opération ponctuelle, et il y en avait un sur William Lévy 24".A en croire ce témoignage, (il est vrai tardif, et, émanant d'un homme diminué), la responsabilité des dirigeants clandestins serait engagée. 22

Selon des sources différentes, c'est un autre Lévy, responsable d'un syndicat de chauffeurs de taxis qui était visé et il fut d'ailleurs également tué. Les archives du journal Le Monde signalent en effet, le 16 novembre 1961, qu'une seconde personne portant ce nom avait été abattue. On mesure la confusion sanglante qui régnait alors dans les rues de la capitale algéroise. Ces errements vont peu à peu submerger la direction de l'OAS. Ne subsisteront jusqu'au bout, que l'ORO et le BAa, entraînés dans une fuite en avant dramatique. Cette évolution a différentes causes. Le manque d'homogénéité du commandement en est une. L'indiscipline foncière des commandos de base, formés de gens particulièrement effervescents en est une autre. L'incohérence pratique de plus en plus marquée de beaucoup des actions de l'OAS en découle directement. Les exactions aveugles contre les Musulmans en deviendront le signe de plus en plus flagrant. Réactions de

colère d'abord aux attentats du FLN, elles apparaîtront avec le temps comme
la seule réalité de l'action clandestine, surtout dans les dernières semaines. Il y a à cela une raison aussi tragique que simple: quand on pratique l'action directe sur une grande échelle, on frappe des cibles que l'on peut atteindre. Il est plus facile d'abattre le boutiquier du coin qu'un chef musulman nationaliste retranché en pleine zone arabe. C'est ainsi que le FLN avait toujours agi, de son côté, contre les Européens. Jean-Marc Rouanet, un ancien dirigeant des commandos Z de l'OAS, s'est exprimé très clairement à ce sujet. Aujourd'hui cadre d'une importante société multinationale, il a analysé le passé avec une certaine rigueur. L'écrivain américain A. Harrison rapporte ses propos25 : " Il n 'y avait pas de stratégie, en tant que telle" dit-il. " l 'GAS a débuté et a continué jusqu'au bout comme une réaction élémentaire de la base. Elle a, pour l'essentiel, consisté en actions mineures accomplies par de petits groupes armés. Jamais l 'GAS n 'a été bien structurée et ses actions coordonnées ". Faut-il conclure que l'Armée Secrète n'eut jamais de tactique et de stratégie? Oui, si l'on entend par là une pensée organisée débouchant sur des plans d'action précis. Néanmoins, à différentes périodes, l'orientation de l'Armée clandestine a varié.
Le tournant du 26 février

A partir du 26 février 1962, les commandos entreprirent des attentats non sélectifs contre les Musulmans algérois. En quelques jours, les quartiers européens se vidèrent des autochtones qui y travaillaient. On ne peut rattacher l'évolution née ce jour-là, à une métamorphose stratégique de l'Armée Secrète. Il faudrait plutôt y voir une mesure pragmatique, effroyable dans son principe comme dans ses conséquences, destinée à répondre à la désagrégation de la situation qu'elle affrontait. 23

Ces attentats systématiques n'avaient plus rien à voir avec les exactions aveugles nées de la colère ou de la peur qui suivaient parfois les assassinats perpétrées par le FLN. Il s'agissait d'une tactique nouvelle apparemment destinée à chasser les Musulmans des quartiers centraux et des hauteurs d'Alger. A partir de ce moment-là, franchir la limite de la zone européenne devint extrêmement périlleux pour un Musulman. (Il en allait de même depuis longtemps pour un Européen entrant en zone musulmane). Jusque-là, la ligne directrice de l'OAS, pour autant qu'elle ait existé, avait paru être celle du "pourrissement". Il s'agissait de créer une situation où l'appareil de l'Etat eût été mis dans l'impossibilité de fonctionner correctement, ce qui eût fait naître une crise politique. Européens et Musulmans devaient s'unir pour maintenir l'Algérie dans la France. De ce point de vue le général Salan s'était exprimé clairement: " Le pouvoir veut creuser le fossé entre les communautés. Là aussi, par notre compréhension, nous ne lui donnerons pas matière à succès ,,26. Le virage inauguré le 26 février dans les rues d'Alger marquait une évolution importante. Depuis toujours, l'OAS et les partisans de l'Algérie Française s'étaient réclamés de la fraternité franco-musulmane du 13 mai27. Désormais on s'engageait dans l'affrontement des communautés. Il n'est pas facile aujourd'hui d'éclairer cette évolution de l'organisation clandestine. Il en est ainsi pour plusieurs raisons dont l'une des plus importantes est que l'on oublie en 2000, le climat dans lequel se sont déroulés ces événements. Ce climat est celui de la psychose collective qu'engendre l'angoisse de se trouver face à l'impensable; la victoire du FLN, malgré les morts, malgré les promesses. C'est un monde qui s'écroule, l'atmosphère est celle d'un crépuscule tragique. Le sang coule et beaucoup de ceux qui font parler la poudre ont abandonné le terrain de la réalité pour ne plus vivre que la colère et le meurtre. Lorsqu'on interroge les dirigeants survivants de l'OAS, pour essayer de comprendre ce qui s'est passé alors et comment les clandestins ont pu être emportés, la vérité demeure difficile à saisir. Il apparaît clairement qu'elle n'a rien à voir avec les directives du général Salan contrairement à ce qu'affirme Courrière28. D'une manière globale, les chefs militaires étaient hostiles aux actions systématiquement dirigées contre les Musulmans. Montagnon et Branca, les capitaines, membres de ce groupe intermédiaire qu'on appelait le "soviet" nient totalement qu'il y ait eu de telles instructions de la direction de l'Armée Secrète. Ils mettent en cause l'autonomie des commandos, la dissolution de l'autorité, l'anarchie, en bref, qui régnait dans les échelons de base. C'est un son de cloche différent que l'on recueille toutefois chez d'autres dirigeants tels le docteur Pérez ou Jean-Jacques Susini. Tous deux 24

admettent qu'à partir d'un moment les attentats ont cessé d'être sélectifs. Tous deux mettent en cause l'énorme pression du service d'ordre. La sévère multiplication des perquisitions, des bouclages, des arrestations opérées par la Gendarmerie et les gardes mobiles commençait à être payante. Le bled étant progressivement dégarni, des bataillons nombreux se trouvaient libérés pour effectuer en ville des gardes statiques ou des contrôles aux barrages. Les unités spécialisées dans la répression avaient une marge de manœuvre accrue et elles agissaient sur renseignements avec efficacité. Les dirigeants clandestins sentaient peser sur eux des menaces très sérieuses au point que le général Salan envisageait de passer au portugaf9. Le docteur Pérez estime que le FLN recueillait beaucoup de renseignements sur l'OAS par l'intermédiaire des Musulmans présents en milieu européen. Ces renseignements étaient transmis aux forces françaises chargées de lutter contre l'Organisation. Ceci sera confirmé ensuite par Si Azzedine, chef de la Zone Autonome d'Alger du FLN30. Voici ce que nous a dit sur ce point Jean-Claude Pérez, le 21 mai 1988 : "Le seul moyen d'échapper à la pression était qu'ils [les Musulmans] ne viennent plus, pendant quelque temps en tout cas, dans le quartier européen. Nous ne pouvions pas faire comprendre à chacun, dire: " il vaut mieux que tu ne viennes pas... que vous ne veniez plus... Parce

que

il vaudrait mieux

"

Il Y a eu des actions de masse qui visaient à

nous faire libérer momentanément de cette pression, de l'étouffement par

tout ce système de renseignements qui était organisé ". Le docteur Pérez
précise toutefois qu'il n'a jamais donné l'ordre de" tirer dans le tall". Que dit de son côté le docteur Susini que nous avons interrogé séparément et qui s'est touj ours mal entendu avec le précédent? La convergence est remarquable. "Il est tout à fait exact qu'à partir d'une certaine date, les actions ponctuelles menées, perdent leur caractère sélectif et ont tendance à devenir des action plus globales. Une première raison tout à fait fondamentale: nous sommes à ce moment là sur une voie de recul. Cette voie de recul sur le terrain s'accompagne d'un sentiment d'infériorité de plus en plus évident. Je prends un exemple très simple. Vous connaissez la configuration d'Alger,. ilfut un moment où des barrages FLN se sont installés Place du Gouvernement et la configuration de la ville était telle que l'on pouvait couper les quartiers européens les uns des autres. Il y a eu l'offensive dont nous étions l'objet à ce moment-là de la part du gouvernement français et du FLN, offensive qui se manifestait par une pénétration de plus en plus importante de la population musulmane. Cette population musulmane qui avait hésité, qui avait été très contradictoire, très déchirée qui à un moment, 25

en 1958, était globalement pro-française, était depuis fin 1960 très travaillée. Et à partir du moment dont nous parlons, c'est-à-dire à la fin de I 'hiver 1961, les réseaux FLN commençaient à la prendre en main. Toutes sortes de faits nous alertent: des dénonciations effectuées par des employées de maison musulmanes, des dénonciations d'appartenance à l'OAS, de clandestinité. Donc, il y a d'abord un problème de sécurité pour nous. Ce problème finit par prendre une importance très grande, c'est-àdire qu'il finit par orienter différemment l'action que nous menons, et ensuite, il y a un sentiment d'étranglement des quartiers européens. Donc, il y a un moment où la politique de I 'OAS est une politique de maintien des quartiers européens dans leur indépendance, dans leur autonomie, de maintien des villes européennes d'Algérie, dans la mesure où cela pouvait se faire, à l'intérieur de remparts. On édifie des remparts et ces remparts conduisent fâcheusement à séparer les communautés d'origine. Mais nous ne pouvions plus savoir sur qui nous pouvions compter et, d'autre part, nous savions que, d'un jour à l'autre, les quartiers européens risquaient d'être totalement isolés les uns des autres32". Après le 19 mars

Le 19 mars 1962, un cessez-le-feu fut proclamé entre l'Armée française et le FLN, qui eut d'énormes conséquences. Cette proclamation était, par elle-même, un événement politique de toute première importance. Elle créait un nouveau rapport de forces très défavorable à l'OAS qui apparaissait dans l'incapacité de modifier la donne politique. L'organisation clandestine devait donc impérativement modifier son orientation pour faire face à la nouvelle situation. Celle-ci se caractérisait, entre autres, par une tendance accrue des Européens, à partir en France, ou à y mettre leur famille à l'abri ce qui diminuait la base de masse des clandestins. Pour l'Armée Secrète une seule voie restait ouverte: augmenter le nombre des attentats, accroître le désordre, organiser des maquis en zone rurale, pousser aux grèves et aux manifestations. C'est donc vers une " stratégie de la tension" à grande échelle qu'elle évoluera après le cessezle-feu et la publication des Accords d'Evian. Les arrestations de Jouhaud, de Degueldre, puis de Salan allaient précipiter les choses en ce sens. L'échec des maquis (29 mars et 10 avril), et la conclusion sanglante de la manifestation de la foule européenne rue d'Isly à Alger (26 mars) devaient stimuler la tendance à augmenter le terrorisme urbain. La nécessité d'accroître le volume des attentats portait nécessairement à les rendre de moins en moins sélectifs. Des attentats collectifs au bazooka et au mortier allaient viser sans discernement les quartiers arabo-berbères. Y a-t-il eu une stratégie de la provocation consistant à exaspérer la population musulmane 26

pour qu'elle se rue contre les quartiers européens, ce qui eût obligé les militaires français à intervenir volens nolens et à basculer du côté des piedsnoirs? Les commentateurs de l'époque l'ont souvent écrit. Les dirigeants de l'OAS le nient et affirment n'avoir eu qu'une stratégie défensive. Ajoutons que de très nombreux meurtres continuaient à avoir lieu simultanément dans les rues d'Alger contre des Musulmans pris au hasard ou sélectionnés par profession: une journée contre les préparateurs en pharmacie, une journée contre les postiers, une autre contre les femmes de ménage. La terreur était devenue aveugle, pesante, sans perspective, désespérée et désespérante.
Le rôle de Susini

Dans la deuxième quinzaine de juin 1962, Susini engagea une négociation avec le FLN. Il s'efforçait encore de soumettre la force et les armes à une orientation politique. Sans doute était-il seul à le faire avec cette partie de l'Armée Secrète qu'il influença jusqu'au bout et qui devenait à ce moment-là, une coquille de plus en plus vide. L'ancien dirigeant des Etudiants d'Alger, entré en clandestinité après sa fuite en Espagne en 1960, avait toujours joué un rôle particulier dans l'Armée Secrète. C'était une tête politique, sans doute la seule d'une organisation plus fournie en dynamiteurs et en manieurs de pistolets qu'en penseurs. En imposant le général Salan comme l'unificateur de l'OAS., en lançant une campagne de propagande en

Métropole et, pour finir, en négociant avec les nationalistes, il avait tenté de
donner un cadre à l'activité clandestine. Quand beaucoup d'autres multipliaient les attentats pour les attentats, il avait essayé, mais pas toujours avec succès, de tracer une ligne directrice aux commandos. Mais l'Armée Secrète n'avait jamais obéi à un seul homme et elle avait constamment dérivé vers des fusillades et des destructions sans vision stratégique. Susini était trop isolé pour y changer quelque chose. L'OAS. cessa d'exister en Algérie à partir de juillet 1962.

27

Chapitre 3

Le FLN et ses crises

L'évolution du FLN. pendant la guerre d'Algérie est marquée par une cascade de crises. Deux causes principales l'expliquent: la faiblesse des moyens politiques et militaires mis en œuvre pour lutter contre la machine de guerre française et l'antagonisme ancestral des Berbères et des Arabes à l'intérieur de la société algérienne; antagonisme qui n'a pas manqué de se manifester au sein même du mouvement nationaliste.
Le problème berbère

. Les Algériens et particulièrement les nationalistes algériens n'aiment pas que l'on évoque cette opposition. Ils affirment couramment qu'elle a été entretenue ou développée par la colonisation, selon le principe: diviser pour régner. En réalité, le colonisateur français n'a guère joué la "carte berbère" et, il serait possible de démontrer qu'il a souvent, au contraire, favorisé l'arabisation. Un professeur de la faculté d'Alger, G-H Bousquet soutenait même, non sans exagération certes, qu'après les deux grandes vagues d'arabisation du moyen-âge, l'Algérie en avait connu une troisième, à l'époque française. Les Berbères sont au Maghreb ce que les Gaulois sont à la France. Or, partout leur identité culturelle recule. Alors qu'il y a deux millénaires, ils peuplaient un vaste espace s'étendant du Nil aux Canaries, ils ne sont plus aujourd'hui présents en nombre que dans l'Atlas marocain, en Kabylie et dans les Aurès. Malgré leur exubérance démographique, les Berbères déclinent. Leur nombre augmente mais les zones qu'ils dominent se réduisent. En outre, ils sont menacés de submersion culturelle dans le creuset des villes, sous la double influence des médias arabes et des mariages mixtes. Les berbérophones connaissent donc un malaise, dû à leur anxiété devant leur difficulté à résister à l'assimilation par leurs compatriotes arabophones. Ce problème a été aggravé au moment des luttes pour l'Indépendance par un facteur paradoxal. Les militants berbères engagés dans les partis nationalistes étaient souvent à l'avant-garde. Les Kabyles en particulier, 29

habitués à émigrer dans toute l'Algérie et la métropole avaient acquis une conscience politique plus aiguisée, d'ailleurs souvent influencée par le marxisme. Hostiles au panarabisme répandu chez les autres militants, ils constataient dans les partis indépendantistes la mise sous le boisseau des particularismes régionaux. L'interdiction de les prendre en compte était absolue et elle allait jusqu'à la censure complète dans les organes de presse nationalistes. L'Algérie devait être un pays arabe et adhérer sans failles aux thèses de la Ligue Arabe. Le peuple algérien devait soutenir ces vues comme un seul homme, le reste n'étant que manœuvres et intoxications "colonialistes". Cette rigidité que l'historien algérien Mohammed Harbi qualifie de "jacobine", nourrit en 1945 la grave crise" berbériste", qui toucha le MTLD33. Elle dura quatre ans et l'on vit tant en Algérie que dans l'émigration métropolitaine, les militants berbères réclamer la fusion des organisations du parti de Kabylie et des Aurès. La Fédération de France du MTLD, à cette époque très majoritairement formée de Berbères, rejeta la notion d'une Algérie "arabe et musulmane" et exalta "l'Algérie algérienne". Un homme joua alors un rôle capital pour calmer cette crise: Krim Belkacem. Déjà recherché à ce moment-là, dans son fief kabyle, celui qui devait devenir un chef historique de la future rébellion refusa alors de soutenir le "berbérisme" et conforta la direction de Messali Hadj sur le MTLD. Il empêcha que la Kabylie ne fit dissidence. Mais le mal était profond et il continua à affleurer à différents moments.
La stratégie d'Ahane

Au cours des deux premières années de la guerre d'Algérie, les maquis nationalistes virent leur potentiel militaire grandir et leur influence s'étendre. Les zones montagneuses berbères de Kabylie et des Aurès furent tout naturellement à l'avant-garde de ce mouvement et elles constituaient des bastions des plus coriaces. Bien entendu, la stratégie du FLN traduisit alors cette évolution ascendante. La lutte armée paraissait pouvoir tenir en échec les forces françaises. L'objectif de l'Indépendance semblait à portée de main. La guérilla était le facteur essentiel de la réussite et les chefs qui la dirigeaient étaient investis d'un rôle capital. L'affirmation de la ''primauté de l'intérieur sur l'extérieur" consacrait cette réalité du moment. Les chefs kabyles, tels Krim Belkacem et Abane Ramdane étaient alors très influents. Le second, plus intellectuel que le premier, fut à l'origine de la tenue en 1956 en Kabylie, dans la vallée de la Soummam d'un congrès du FLN qui définit l'ensemble des objectifs de lutte et des méthodes de combat de la rébellion. Rédigés par un ex-communiste, le kabyle Ouzegane et supervisés par Abane lui-même, les textes de la Soummam réaffirmaient 30

des thèses très révolutionnaires, au sens marxiste du terme, et surtout, absolument indifférentes aux références traditionnelles à l'islamisme, à la nation arabe et au panarabisme34. Après ce congrès, les "arabisants" du FLN furent marginalisés, ce qui suscita l'ire de Ben Bella alors réfugié au Caire. La ''primauté de l'intérieur sur l'extérieur" l'exaspérait tout particulièrement car elle le visait directement. Quant à Ja critique dédaigneuse de l'Égypte nassérienne contenue dans la proclamation issue du congrès, elle le mettait littéralement en rage. Un des responsables français de la lutte anti-FLN, à cette époque, le colonel Godard estimait que cette réunion avait été "un putsch kabyle", ce qui est cependant excessif. La stratégie d'Abane allait servir de base à l'action du FLN, y compris à la campagne d'attentats terroristes dans la capitale et à la grève de 1956 qui allaient mener à la bataille d'Alger et à l'entrée des parachutistes dans la ville35. Toutefois, l'Armée française allait exercer à partir de 1956 une énorme pression sur l'ALN et les maquis nationalistes. De ce fait, le FLN allait se montrer incapable de faire face à des offensives militaires de plus en plus puissantes. La perspective d'une Indépendance arrachée de haute lutte s'éloigna au profit de celle d'une Indépendance négociée, grâce à des pressions politiques diverses et à l'évolution des rapports de force internationaux. La notion de la primauté de l'intérieur déclina d'autant. L'installation de la direction du FLN à l'extérieur, en Tunisie, en sera le signe tangible. Une situation de crise permanente se créa. Dès lors, les tensions internes du nationalisme algérien, les conflits ethniques et régionaux comme les luttes de clans en général, s'en trouvèrent ravivés.
L'installation à l'extérieur

A l'issue de la bataille d'Alger en 1957, l'organe dirigeant du FLN, le Comité de Coordination et d'Exécution (C.C.E.), trouva refuge en Tunisie, suivi par de nombreux militants. Sur le territoire de ce pays et au Maroc, le FLN s'organisa en unités militaires et en organismes politico-administratifs. Ces unités armées et ces organes politiques se fragmentèrent, facteur très important de l'évolution ultérieure du mouvement nationaliste, ce que la pression victorieuse de l'Armée française en territoire algérien accrut au maximum. Des clans apparurent, organisés en fiefs bureaucratiques et, par une déviation typique, en régions. (Ainsi pendant longtemps les détachements fixés aux frontières ne prétendirent dépendre que de leurs wilayas d'origine). Au grand dam d'Abane, qui y vit une "dégénérescence" de la révolution, le principe de la primauté de l'intérieur fut balayé. Le sort de la rébellion allait se jouer désormais sur la scène internationale, à la 31

frontière algéro-tunisienne et en France même, dans les allées du pouvoir. Les références du Congrès de la Soummam devenaient théoriques, tandis que débutait l'ère des hommes d'appareil. L'élimination d'Abane par des sbires, agissant sur ordre des chefs du FLN réfugiés en Tunisie, dont Krim Belkacem n'était pas le moindre, signa cette évolution d'une manière irréversible. Abane Ramdane périt au Maroc, le 27 décembre 1957 (voir Courrière, page 183 et suivantes). Simultanément des forces armées algériennes toujours plus nombreuses, toujours mieux équipées et organisées allaient grandir à la frontière de la Tunisie avec l'Algérie. Ces forces se révélèrent impuissantes à franchir les barrages solidement tenus par les Français36. Paradant, se livrant à des escarmouches mais ne combattant pas, elles devinrent emblématiques d'une rébellion figée à l'extérieur du territoire algérien mais écrasée à l'intérieur du pays. Un conflit allait grossir entre ces forces et les civils censés les diriger: Krim, Boussouf, Ben Tobbal. Ceux-ci étaient à la tête de uactions politico-bureaucratiques opposées mais ils savaient parfaitement se retrouver et faire front lorsque leur hégémonie était menacée. Une multitude de crises s'ensuivit que la troïka surmonta de plus en plus difficilement. L'affaire Arnouri en 1959, et quelques autres semblables marquèrent la persistance de ce conflit entre politiques et militaires qui allait éclater en 1961. Le chef de l'État-major, Houari Boumédienne entra alors ouvertement en dissidence et défia le gouvernement provisoire algérien installé à Tunis, que présidait Ben Khedda.
L'affaire Si Salah

Une crise plus grave encore avait menacé le mouvement nationaliste en 1960 : l'affaire Si Salah. Bien que tous les aspects n'en soient pas encore connus, les historiens en savent suffisamment pour mesurer l'ampleur considérable de ce qui s'est joué alors. Car, née dans une période où les maquis algériens étaient en déroute sur le plan militaire et politique, l'affaire a menacé les positions fondamentales du FLN à l'intérieur du territoire algérien. Au début de 1960, des contacts divers entre les maquis et l'autorité française, où le qadi de Médéa jouait un rôle d'agent de liaison, menèrent à une perspective sensationnelle: les chefs de la wilaya 4 (Algérois) étaient prêts à cesser le combat moyennant certaines garanties. On leur en fournit une de poids: ils seraient transportés à Paris et reçus par le général de Gaulle en personne. Curieusement, le chef de l'Etat annonça à ses interlocuteurs qu'il allait lancer, le 14 juin, un nouvel appel au GPRA pour qu'il négocie. Il n'en encouragea pas moins les chefs de la wilaya à 32

persévérer dans la voie de la recherche d'un arrêt des combats. Illes invita à approfondir leurs contacts avec les autres chefs de maquis notamment en Kabylie. Si une solution d'apaisement avait vu le jour, la voie eût été libre pour des réformes politiques approfondies. Des dizaines de milliers de vies humaines eussent été épargnées. Toutefois, un des chefs de la wilaya, Si Mohammed, prit ses distances avec les démarches engagées. Les intentions réelles du général de Gaulle lui paraissaient peu claires et l'appel au GPRA. le troublait. Le commandant politique de la wilaya, Si Salah, un Kabyle, se rendit seul en wilaya 3 pour amener les chefs locaux à ses vues. Il devait échouer. Le GPRA à Tunis fut informé de la dissidence. A cet égard, certains ont mis en cause l'entourage très pro-indépendantiste de M. Michelet, le Ministre de la Justice à cette époque. Ce dernier a été le premier informé, il est vrai, par l'intermédiaire de Procureur d'Alger M. Schmelck. (Cependant les preuves d'une fuite volontaire en direction du GPRA manquent). En fait, il semble que les chefs du FLN furent indirectement mis au courant par les maquisards eux-mêmes; ''faute de réponse de votre part, nous agirons", avait indiqué un de leurs messages à Tunis.37 Le GPRA dépêcha en wilaya 4 un épurateur, officier déserteur de l'Armée française, Benchérif. Celui-ci franchira le barrage et parviendra difficilement dans l'Algérois, au terme d'un périple de cinq mois, ce qui prouve la situation catastrophique des rebelles du point de vue militaire. (BRM 1 H 1426). Le sort qui fut celui de Si Salah à partir de ce moment est peu clair. Selon les Algériens (Téguia, page 554), il conserva son grade et son arme, mais n'exerçait plus sa fonction, il était temporairement suspendu. Selon les militaires français, il était prisonnier. Un détachement de l'ALN tombé dans une embuscade le 20 juillet 1961, laissa plusieurs cadavres sur le terrain. Parmi eux, on découvrit Si Salah. Selon le capitaine Gaston qui mena l'assaut et identifia le corps, Si Salah était enchaîné. Selon les comptes-rendus d'opération et le témoignage des officiers impliqués, le chef rebelle était conduit en Tunisie, par ses compagnons d'armes pour y être livré au GPRA38. Deux interprétations sont possibles pour évaluer cet épisode curieux. Pour les uns, Si Salah et les siens avaient trop de chemin à faire pour gagner à leurs vues les combattants du FLN. Ils n'offraient qu'un cessez-le-feu et une solution partiels. C'est ainsi que M. Tricot présente les choses39. Pour les autres, qui sont souvent des adversaires du général de Gaulle et qui s'appuient sur des ouvrages comme ceux du général Jacquin ou de Pierre 33

Montagnon (Guerre Secrète en Algérie et L'Affaire Si Salah), c'est la partie française qui a tout fait échouer en refusant de mener l'opération jusqu'au

bout. Pour le Général, traiter avec Tunis et non avec les maquis intérieurs était la seule voie conduisant à l'Indépendance de l'Algérie et au "dégagement français". Les questions qui demeurent pour les historiens sont multiples' pourquoi le gouvernement français n'a-t-il pas joué à fond la carte Si Salah? Erreur d'interprétation, mauvaise volonté, bévue? A l'inverse, les adversaires du Général n'ont-ils pas surestimé les possibilités ouvertes par la dissidence de la wilaya 4 ? Etait-elle aussi décisive qu'ils l'ont cru ? Une chose apparaît clairement aujourd'hui: en ne retardant pas son appel au GPRA malgré l'importance de l'affaire Si Salah, le général de Gaulle a bien choisi de poursuivre dans la voie tracée antérieurement. Ce faisant, il a conforté les hommes de Tunis dans la conviction qu'ils étaient des interlocuteurs indispensables et que, tôt ou tard, on négocierait avec eux. Ceci, vu à une distance de près de quarante ans, et compte-tenu de l'ensemble de ce que l'on sait désormais, incite à penser que le GPRA fut ainsi aidé à surmonter l'épreuve. Mais de toutes les crises traversées par le FLN, l'affaire Si Salah avait été la plus grave.
La négociation et le renforcement du FLN

Le 19 mai 1961, Louis Joxe annonça à Evian l'arrêt des opérations
offensives contre le FLN. Cette trêve unilatérale que le Général imposa plutôt qu'il ne la proposa à ses Etats-Majors, allait permettre au FLN de renforcer ses réseaux urbains et son appareil de propagande (Tripier, page 520). Le Sahara et les garanties à offrir aux Européens furent deux têtes de chapitre particulièrement discutées lorsque la négociation d'Evian s'ouvrit le 20 mai. La délégation algérienne dirigée par Krim Belkacem se montra très chicanière. Elle admit cependant le principe de l'autodétermination (que Ben Khedda, le nouveau président du GPRA, avait publiquement contesté comme inutile) et celui de la création d'un Exécutif Provisoire. (Nous reviendrons sur cet organisme siégeant au Rocher Noir, que le FLN noyauta sans opposition sérieuse des Français). Les négociations ne s'interrompirent pas moins le 13 juin après que Louis Joxe eut indiqué "qu'elles piétinaient". En fait, le blocage était évident. Elles reprirent à Lugrin après que le Général eut déclaré qu'à ses yeux, le Sahara faisait partie de l'Algérie. Pendant toute cette période le FLN avait dédaigné la trêve française qui resta unilatérale; il fit monter au 34

contraire, à des niveaux très élevés, le chiffre de ses attentats en France et en Algérie. Dans la seconde quinzaine d'octobre, des rencontres secrètes eurent lieu à Bâle. Elles facilitèrent les conversations qui se firent ensuite aux Rousses. C'est là que fut mis au point l'essentiel des Accords. Le général de Gaulle avait insisté auprès de ses négociateurs pour que le plan juridique et les formes de l'Accord soient tenus pour seconds au regard de la volonté de coopérer. Rétrospectivement, cette négociation fait apparaître la partie française comme désireuse d'aboutir, et plus portée aux concessions. Ce faisant, elle confortait considérablement la position du FLN devenu interlocuteur valable puis interlocuteur unique, enfin maître d'œuvre de la future Indépendance. Le Général était pressé d'en finir et il n'est que de lire le livre de souvenirs de M. Peyrefitte pour s'en convaincre. L'opinion française attendait également une paix rapide et soutenait massivement le chef de l'Etat. Cependant, un élément agissait désormais avec plus de force que précédemment. Le côté français aurait pu l'exploiter pour obtenir des garanties du FLN, mais il ne le fit guère. Le facteur temps qui desservait la partie française ne jouait plus comme avant en faveur des nationalistes algériens. A mesure qu'approchait l'Indépendance, chaque clan rebelle fourbissait ses armes et s'apprêtait aux affrontements pour le pouvoir. Krim Be1kacem, le GPRA, Boussouf manipulaient leurs réseaux. L'État-major de Boumédienne, ce qui restait des wilayas intérieures, la Fédération de France, Ben Bella et ceux qui le soutenaient, se préparaient de leur côté. Le FLN et l'ALN étaient menacés d'éclatement. En fait, la marge de manœuvre des négociateurs d'Evian se réduisait constamment pour les deux parties. Contraints par le Général et par l'opinion, Louis Joxe et les siens se voyaient conduits à battre en retraite et à se contenter d'engagements purement formels. Les Algériens sentaient que le compte à rebours débutait et ils désiraient conclure. Les Accords rendus publics le 19 mars 1962 allaient souffrir de cette précipitation qui justifie peut-être l'appellation de "paix ratée" utilisée par M. Jérôme Hélie40.
La renaissance de la Zone Autonome d'Alger

Sur le plan intérieur algérien, l'action de l'OAS était une source de préoccupation pour les rebelles. Ils entreprirent donc de la contrer par les moyens dont ils étaient coutumiers. Un autre point faisait l'objet de leur attention: l'orientation de la future Algérie après l'Indépendance. Le tout donna naissance à un surcroît d'analyses et de résolutions. L'ensemble fut au menu de la conférence de Mohammedia qui vit le GPRA "élargi" se réunir à 35

l'automne 1961 au Maroc. La question de l'OAS fut traitée dans le communiqué final en termes énergiques: "le GPRA a pris des décisions et arrêté des mesures en vue de briser l'action des groupes colonialistes et fascistes qui essaient d'entraîner les Européens d'Algérie dans la voie d'une aventure qui risque de mettre en cause leur avenir en Algérie et leurs
intérêts légitimes"41.

En pleine négociation avec la France, le FLN avait pris quelques précautions de style pour parler des Européens. A l'heure où la discussion des garanties à leur donner était au centre des débats, c'était un minimum. On évitait d'amalgamer OAS et pieds-noirs et l'on faisait mine de reconnaître leurs intérêts "légitimes". La propagande n'était jamais oubliée. La wilaya 4 n'en organisa pas moins immédiatement plusieurs centaines d'hommes en commandos de choc. Equipés de véhicules rapides, ils allaient se livrer à de nombreux attentats aveugles contre les cafés européens de la Mitidja. En ce qui concernait la capitale, l'action anti-OAS était confiée à la Zone Autonome d'Alger du FLN. La décision de reconstituer cette dernière avait été également prise à Mohammedia. Or, elle contrariait une mesure rigoureusement inverse prise deux ans auparavant, en décembre 1959, à une assemblée du CNRA réunie à Tripoli. Il avait été convenu alors que la capitale serait rattachée à la wilaya 4, au grand dam de la wilaya 3, la wilaya kabyle qui convoitait, elle aussi, la ville d'Alger. En effet, nombre d'Algérois sont berbérophones et la capitale passe pour la plus grande ville kabyle d'Algérie, avant Tizi-Ouzou elle-même, chef-lieu de la Grande Kabylie. De plus, Alger était riche en hommes et en ressources. Elle constituait un pôle d'attraction naturel pour les besoins en médicaments, en armes et en argent de wilayas devenues, au fil des ans, exsangues. La renaissance de la ZAA pouvait à première vue, paraître une sage mesure mettant la capitale à l'abri des convoitises divergentes des wilayas. En réalité, dans le contexte des luttes de clans qui se préparaient, Krim Belkacem et les siens avaient décidé de prendre la ville en main. Peu sûrs de la wilaya 4 dont l'animosité envers les gens de Tunis était notoire, ils craignaient en outre le colonel Boumédienne. Placé à la tête de l'État-major à Ghardimaou en Tunisie, celui-ci était hostile au GPRA en général comme à Krim en particulier. Le chef kabyle redoutait que Boumédienne qui commandait théoriquement aux wilayas, ne s'empare d'Alger. La reconstitution de la Zone Autonome (qui avait cessé d'exister après la Bataille d'Alger en 1957) visait à empêcher cette éventualité et à placer la ville sous une direction dévouée à Krim. On ne s'étonnera évidemment pas qu'il y ait dépêché dans ce but, deux Kabyles: Rabah Zérari dit Si Azzedine et Omar Oussedik. 36

Si Azzedine était un combattant du FLN célèbre car, cinq ans auparavant, il s'était fait remarquer en wilaya 4, comme un chef de commando particulièrement coriace. Il avait donné du fil à retordre au commandement français. Lors de la bataille dite du Bou Zegza, certains soldats français, mal préparés avaient dû déposer les armes. On les retrouva tous tués42. Dissimulé par les autorités militaires puis exalté par la propagande du FLN, ce fait devait se transformer en une légende: celle de la victoire des hommes de Si Azzedine sur le général Massu, ce qui ne va évidemment pas, sans une énorme exagération. Fait prisonnier en 1958, Si Azzedine se rallia à la France dans le cadre d'une opération psychologique menée par le capitaine Marion. Le récit détaillé en a été rapporté par Philippe Tripier43. Si Azzedine fut "retourné" par les services spéciaux français et renvoyé en mission dans les maquis de la wilaya 4 qu'il essaya de rallier à la politique du général de Gaulle dite alors de la "Paix des braves". Il s'agissait de convaincre les chefs rebelles survivants de déposer les armes et de se rallier à la politique gaulliste, présentée comme conduisant à une Algérie liée à la France, mais garantissant l'émancipation sociale et politique de la masse musulmane. Si Azzedine échoua dans cette entreprise. Bien que "retourné" par les Français, il changea une nouvelle fois de casaque, et se détourna de ses nouveaux protecteurs. Il finit par rallier derechef le FLN et reprit sa place au maquis. De là, il fut envoyé à Tunis où il se vit confier de nouvelles responsabilités dans l'Armée des Frontières. Ses retournements de veste successifs furent absous: il était une légende vivante et pour la propagande du FLN, il importait qu'il n'ait jamais failli. Il fut dit alors qu'il avait "roulé" les Français ce qui est, pour le moins, une simplification. En Tunisie, il retrouva Omar Oussedik, lui aussi ex-cadre de la wilaya 4, devenu Secrétaire d'Etat au GPRA. Oussedik avait trempé dans de nombreux épisodes, extrêmement sensibles de la guerre dans l'Algérois, comme l'intégration à l'ALN des maquis communistes, ou encore l'Affaire Kobus44. Tenu pour un marxiste endurci et un "berbéro-matérialiste", terme se voulant infâmant dont on affublait les berbéristes, il avait eu maille à partir avec ses supérieurs. Son "exfiltration" et sa venue en Tunisie étaient destinées à la mettre à l'abri des purges sanglantes qui en 1958 et 1959, ravagèrent les maquis algériens. Cet épisode, dû à l'intoxication des chefs de wilayas par les services de renseignements français, est connu sous le terme de "bleuite".

37

Un contexte explosif En envoyant ces deux hommes à Alger en janvier 1962, Krim leur avait confié une mission impossible. Non seulement ils devaient soustraire la capitale à la wilaya 4 mais en outre, ils devaient réorganiser le commandement de cette dernière et placer des hommes à eux à sa tête. De nombreux anciens cadres de la wilaya les accompagnaient à cet effet: Ali Lounici, Boualem Oussedik (cousin du précédent), Aitsi, Cherrak et le colonel Sadek ancien chef de la 4. En somme, l'ex-État-major de la wilaya, longtemps réfugié à Tunis venait, à l'approche de l'Indépendance, récupérer son àncien fief. C'était compter sans celui qui, dans l'intervalle, en avait pris la tête: le colonel Si Hassan, de son vrai nom Youssef Khatib, un homme qui, lui, n'avait jamais quitté le territoire algérien. Ancien étudiant en médecine, devenu maquisard, celui-ci jugeait les nouveaux arrivés comme des intrigants et des opportunistes. Il se considérait comme le seul authentique révolutionnaire, lui qui avait tenu contre vents et marées, contre les opérations militaires des Français, contre la "bleuité" et l'ère du soupçon généralisé. En outre les purges des années précédentes avaient laissé des traces. Les militants de la wilaya étaient tombés tout autant sous les coups des épurateurs du FLN que sous ceux de l'Armée française. Si Azzedine, rallié aux Français en 1958 et grand spécialiste des virevoltes politiques, Oussedik soupçonné de "berbérisme", avaient comme presque tous leurs acolytes venus de Tunis, des dossiers chargés dans les archives de la wilaya. Lorsqu'ils arrivèrent dans le maquis, porteurs d'ordre de mission qui invitaient à leur remettre la direction de la 4, il s'en fallut de peu que le feu ne prenne aux poudres. Si Hassan reçut les missi dominici plus que fraîchement. En fait, il fut sur le point de les passer par les armes. Aussi, les intéressés comprirent-ils très vite qu'il serait malsain pour eux d'insister. En dépit des ordres catégoriques du GPRA, ils se replièrent sur Alger sans délai, ne trouvant leur salut que dans la fuite. Prendre la tête de la wilaya 4 était totalement inenvisageable. Ils allaient se consacrer à l'organisation de la Zone Autonome et à la lutte contre l'OAS dans la capitale.
Une arrivée surprenante

Si Hassan avait eu une raison supplémentaire de se méfier des hommes que Tunis lui envoyait. Ils n'avaient pu venir à lui sans la complicité bienveillante des services secrets français. 38

Comment des hommes qui n'avaient pu revenir précédemment en Algérie faute de pouvoir franchir le barrage tunisien avaient-ils pu se rendre à Alger aux mois de janvier et février 1962 ? On pourrait imaginer que l'Armée française avait relâché sa vigilance, mais ce n'était pas le cas. Le barrage fut ouvert après le référendum du 1er juillet 1962 mais pas avant. La question mérite un examen détaillé. Si Azzedine est arrivé dans la Ville Blanche le 25 janvier 196245. Presque deux mois avant la proclamation du cessez-le-feu. Or, il n'y a pas eu de franchissement de barrages, de traversée secrète de l'immensité algérienne, avec convois nocturnes, caravanes clandestines et camouflages; non, ceci était bon en d'autres temps. Si Azzedine n'a pas contourné l'Aurès et franchi les massifs kabyles pour entrer précautionneusement dans la capitale en guerre civile; il est arrivé à l'aéroport de Maison Blanche. par la caravelle régulière. Paris-Alger46. Il débarque alors dans une ville bouleversée où l'OAS tient le haut du pavé. C'est ce qu'il explique dans son second livre. Toute personne familiarisée avec la clandestinité, toute personne ayant vécu la guerre d'Algérie comprendra ce qu'a d'insolite le voyage d'un des chefs les plus connus et les plus "recherchés" du FLN, sur un courrier régulier effectuant pareil trajet. Nul n'ignore combien les contrôles policiers et militaires pouvaient être tatillons sur ces lignes dans les périodes troublées, et celle-là l'était au plus haut point. La question se pose: comment cela fut-il possible, alors que le FLN et le gouvernement français étaient encore en guerre47 ? A cet égard, M. Harbi, nous fournit une indication précieuse quoique légèrement, et sans doute volontairement obscure: "Leur acheminement [celui de Si Azzedine et de quelques autres. NDLAJ a été assuré avec la complicité d'éléments français et algériens, liés à des appareils au service du général de Gaulle." (Souligné par nous)48. L'historien algérien qui use généralement d'un style clair et incisif, tombe ici dans un charabia inhabituel. Quels sont ces "appareils" au "service du général de Gaulle" ? Qui sont ces éléments français et algériens qui leurs sont "liés" ? Pour essayer d'y voir clair, nous devons d'abord revenir à l'ouvrage de Si Azzedine et au récit que lui-même a fait de son arrivée à Alger. Il explique qu'il a été pris en charge par un réseau d'aide au FLN. Il s'agit de celui de Philippe Bernier49. Or, nous savons que celui-ci avait des liens avec Abderahmane Fares5o, futur chef de l'Exécutif Provisoire. Voilà pour les éléments français et algériens. Dans son premier ouvrage, Si Azzedine parle aussi, quoique brièvement, de son arrivée à Alger. Il fournit des détails qui ne sont pas dans le second. Il y reproduit des documents, notamment les faux papiers 39

militaires qu'il a utilisés51. Les faux papiers établissaient qu'il était Français d'Algérie, qu'il se nommait Serrano et qu'il était gendarme auxiliaire. Une européenne, sa prétendue fiancée, l'accompagnait. Les ordres de mission du GPRA étaient conservés dans le corsage de cette dame. Si Azzedine précise dans Et Alger ne brûla pas, qu'à l'aéroport on le fouilla et qu'on examina ses papiers avec soin. Or, il y a peu de chances, surtout dans le contexte de l'époque, que des policiers français aient pu le prendre pour un pied-noir, comme ses documents tendaient à le faire croire. Contrairement à ce qui se passe souvent pour de nombreux Berbères dont le physique ne se distingue guère de celui des Européens, Si Azzedine a un type oriental très marqué. A supposer que ses papiers aient été très bien imités, ce qui est plausible, ils n'auraient pas résisté à un examen approfondi et à des vérifications soutenues. L'intéressé a pu franchir deux aéroports sans anicroche et cela ne peut manquer d'étonner. En outre, à en croire son récit, mais qui sait si l'ex-maquisard n'a pas quelque peu brodé sur ses souvenirs, il n'aurait pas voyagé en conservant une grande discrétion au passage des guichets. Enervé par la longueur de la fouille de ses bagages, il aurait élevé la voix pour reprocher aux douaniers français la gêne qu'ils lui infligeaient. Il serait allé jusqu'à stigmatiser les "planqués des aéroports", indifférents aux problèmes de ceux qui, comme lui, gendarme, "se battaient pour la France,,52. Là encore, un tel manque de réserve peut surprendre dans des circonstances aussi délicates. Imaginons la scène: un chef du FLN connu, dont la photographie s'étalait en 1958, dans tous les journaux franchit les contrôles policiers tant à l'aérogare des Invalides qu'à Maison Blanche, clandestinement - on est tenté d'utiliser les guillemets -, mais le verbe haut. On comprend un peu Si Azzedine, quand il écrit ceci: "Pâle, mordant ses lèvres, Philippe Bernier, nous observe de loin. J'imagine son appréhension"53. Ce qui paraît le plus à redouter en l'occurrence, ce serait moins la sévérité des contrôles, que le comportement erratique de Rabah Zerari. Mais les choses ne se sont peut-être pas passées exactement comme il les décrit, et trahi peut-être par quelque propension méditerranéenne à se donner le beau rôle, et à enjoliver ses exploits, il a pu exagérer la description de ses dons de comédien. Mais il y a bien d'autres raisons de s'étonner. En effet, ce délicat passage des aéroports ne s'est pas produit une fois mais plusieurs fois. Omar Oussedik, qui jadis avait fait l'objet de la sollicitude des services secrets français, a pu emprunter le même itinéraire. Lui aussi avait de faux papiers de la gendarmerie et passait pour un pied-noir, du nom de Juan Paraga Ajoutons que d'autres chefs du FLN vont suivre: le colonel Sadek, Ali Lounici, Boualem Oussedik, Mohammed Cherrak et Aitsi. Si Azzedine le précise: "ils voyagent par la même filière que nous,,54. 40