La politique du PCF 1939-1945

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EAN13 : 9782296268463
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LA POLITIQUE DU PCF 1939 - 1945

JEAN-YVES

BOURSIER

LA POLITIQUE DU PCF 1939 - 1945
le Parti Communiste Français et la question nationale

Editions L'HARMATTAN
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Collection CHEMINS DE LA MÉMOIRE Yves BEAUVOIS, Les relations franco-polonaises la drôle de guerre. pendant

Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc. Genèse d'une sociabilité (Xe-XIVeS.). Tome 1 Du château au village (Xe-XIIIe S.) Tome 2 La démocratie au village (XIIJe-Xlve siècle) Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. Maurice EZRAN, L'abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs. Pierre FA YOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 1940-1944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (OSS). Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse occupée avec le sous-marin Casabianca (1942-1943). Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odyssée mamelouke à l'ombre des armées napoléoniennes. Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien Régime. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. Henri SACCHI, La Guerre de Trente ans. Tome I L'Ombre de Charles Quint Tome II L'empire supplicié Tome III La Guerre des Cardinaux Elizabeth TUTTLE, Religion et idéologie dans la révolution anglaise 1647-1649. Nadine VIVIER, XIXe siècles. Le Briançonnais rural aux XVIIIe et

Sabine ZEITOUN, L 'œuvre de secours aux enfants juifs (O.S.E.) sous l'Occupation en France.
@ L'HARMATTAN, 1992 ISBN; 2-7384-1373-0

SIGLES ET ABRÉVIATIONS AS BCRA BOA BP BS CC CDJC CDL CER CFLN CGT CGTU CMIR CMN CMZ CNR CO MAC COR DBMOF EM ES FFC FFI FFL FN FTPF FTP-MOI GPU GRU IC IHTP IMT

UTILISÉS

Armée secrète Bureau central de renseignement et d'action Bureau des opérations aériennes Bureau politique Brigades spéciales Comité central Centre de documentation juive contemporaine Comité départemental de libération Commissaire aux effectifs régional Comité français de libération nationale Confédération générale du travail Confédération générale du travail unitaire Comité militaire interrégional Comité militaire national (FTP) Comité militaire zone sud (FTP) Conseil national de la résistance Comité d'action militaire Commissaire aux opérations régional Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français ~tat-major Editions sociales Forces françaises combattantes Forces françaises de l'intérieur Forces françaises libres Front national Francs-tireurs et partisans français Francs-tireurs et partisans de la MOI Gosougartsvennoie polititcheskoie upravlenie Glavnoye razveyvatelnoye upravlenie Internationale communiste Institut d'histoire du temps présent Institut Maurice-Thorez 7

IS JC KPD LVF MCI MOI MUR NKVD OCM OCR ORA OS OSS PC(b)US PCE PCF PCI PCP POPF POSDR POUM PPF PSOP RNP SDN SFIC SFIO SOE STO VO UJRE

Intelligence service Jeunesses communistes Kommunistische Partei Deutschlands Légion des volontaires français contre le bolchevisme Mouvement communiste international Main-d'œuvre immigrée Mouvements unis de résistance Narodny kommissariat vnoutrennik del Organisation civile et militaire On chantait rouge Organisation de la résistance de l'armée Organisation spéciale Office of strategic services Parti communiste (bolchevik) d'Union soviétique Parti communiste espagnol Parti communiste français Parti communiste italien Parti communiste polonais Parti ouvrier et paysan français Parti ouvrier social-démocrate de Russie Parti ouvrier d'unification marxiste Parti populaire français Parti socialiste ouvrier et paysan Rassemblement national populaire Société des nations Section française de l'internationale communiste Section française de l'internationale ouvrière Spécial opérations executive Service du travail obligatoire Vie ouvrière Union des juifs pour la résistance et l'entraide

8 .

AVANT-PROPOS
UNE INVESTIGATION D'ANTHROPOLOGIE HISTORIQUE ET POLITIQUE SUR LE PCF

Le PCF est sans aucun doute le parti politique qui a donné matière au plus grand nombre d'ouvrages. Cet intérêt tend à montrer une spécificité de ce parti appelé « le Parti» par ses adhérents et même ses ex-militants, dénomination qui souligne son caractère unique et singulier. Mon propos est l'investigation sur la politique de ce parti dans une situation historique particulière, celle de la guerre. Comment le PCF traite cette situation? Comment dans cette situation il appréhende tel ou tel événement? Quelle est donc sa capacité politique à traiter les événements historiques, quelle est son historicité? Cette investigation sera donc centrée sur les énoncés et les pratiques politiques du PCF. Que dit ce parti de tel événement? Que fait-il dans cette situation? Comment désigne-t-il ce qui se passe? Les mots, les noms utilisés en politique révèlent une inscription dans le réel, donnent à penser sur la politique qu'ils désignent, sur les principes politiques qui les soustendent et les formes de conscience politique qu'ils structurent. Ils peuvent déterminer un champ anthropologique et je considère, en effet, qu'il existe un tel champ avec le PCF, que sa politique peut être investie et pensée. Cette problématique n'est assurément pas celle de 9

l'hagiographie établie par le PCF lui-même (1), qui ne permet pas de réfléchir la question de l'hypothèse d'une capacité politique de ce parti. Les historiens membres du PCF, de par leur appartenance à cette organisation, ne peuvent envisager cette question; cette appartenance constitue, en elle-même, une dénégation de cette problématique. Elle n'est pas non plus au centre des recherches de l'école fonctionnaliste. Que ce soient les travaux d'Annie Kriegel (2) ou ceux de Stéphane Courtois (3), travaux basés sur une événementialité érudite, leur fondement est que le PCF ne possède aucune nécessité d'exister puisqu'il serait un accident de l'histoire ou bien qu'il ne serait pas un parti national. L'hypothèse d'une capacité politique organisée par le PCF ne constitue pas le centre de la problématique de ces travaux. Aucune pensée et, encore plus, aucun jugement ne sont possibles sur cette question puisqu'ils s'organisent autour du postulat d'une extériorité du PCF à la réalité nationale (4). L'interrogation sur la question de la politique est toujours renvoyée ou référée à d'autres questions: l'application de la politique décidée à Moscou, l'aspect sociologique ou la « contre-société» (5) au sens ethnologique. Dans ces travaux, il ne peut exister d'interrogation sur la politique du PCF dans la mesure où ces auteurs définissent, a priori, le PCF comme étant « un parti révolutionnaire» (6), comme « un parti léniniste» (7) parce qu'il appartient à la 3e Internationale. Il ne reste plus alors qu'à étudier comment ce parti joue le rôle que lui attribue sa fonction d'où une investigation d'un point de vue téléologique, dernier refuge de l'historicisme. Mon investigation porte sur la politique du PCF dans la situation de guerre, donc sur la façon dont le PCF caractérise cette situation, en dégage et identifie les caractéristiques, comment il les nomme, quelles thèses et quelles directives il énonce. Cette situation de guerre requiert des uns et des autres une politique, une politique dans la guerre et une politique de la guerre. L'investigation anthropologique sur les énoncés politiques et les directives du PCF donne à penser sur ce que le PCF était comme organisation dans la situation. Ma démarche d'anthropologue s'appuie sur une vaste enquête qui entremêle de nombreuses sources orales environ 80 entretiens pratiqués sur près de dix ans -, les 10

textes du PCF de l'époque et sur l'époque ainsi que l'ensemble des travaux relatifs à ce parti: recherches universitaires, mémoires d'anciens militants, ouvrages à caractère local, etc. Ce processus de connaissance permet de confronter l'investigation documentaire avec les propos tenus par chacun sur son expérience, de procéder à des recoupements, à ce que Michel Foucault désignait comme un processus de reconstitution des matériaux (8). Cette enquête sert donc de support à des protocoles d'élaboration de thèses et de mises à l'épreuve de ces thèses.

Notes
(1) Par exemple: Histoire du PCF (Manuel), B.S, 1964 ou Le PCF étapes et problèmes, 1920-1982, E.S, 1983. (2) Notamment: Aux origines du communisme français, 1914-1920, Flammarion, 1978 ; Le pain et les roses, 10/18, 1973 ; Les communistes français, Seuil, 1968. (3) Le PCF dans la guerre, Ramsay, 1980. (4) Thèse développée in Courtois, op. cit., p.475. (5) Thèse développée in Les communistes français, op. cit. (6) Thèse in J.J. Becker, Le Parti communiste veut-il prendre le pouvoir, Seuil, 1981, p.7. (7) Idem, p. 19. (8) ln Les mots et les choses, Gallimard, 1977, pp. 229 et sq.

11

Chapitre 1

STALINE, L'INTERNATIONALE COMMUNISTE, LE PACTE GERMANO-SOVIÉTIQUE ET LE PCF. 1936-1939

LE PACTE GERMANO-SOVIETIQUE:

23 AOUT 1939

Le 30 septembre 1938, Daladier et Chamberlain avaient signé les accords de Munich avec Hitler et Mussolini (1). Ni le gouvernement tchécoslovaque, ni l'URSS n'avaient été invités à la table des négociations où le sort de la Tchécoslovaquie fut réglé en une nuit. État mosaïque, création de la politique française de démantèlement de l'Empire austro-hongrois, il était trahi par ses propres fondateurs et garants de son intégrité territoriale. Cinq jours après le discours de Staline du 10 mars 1939 au 18e congrès du PC(b) US, les troupes allemandes entrent triomphalement à Prague, sans aucune résistance tchécoslovaque et sans réaction française. D'un seul coup, les relations soviéto-allemandes se dégèlent et le processus de négociations s'engage avec, en son centre, la question polonaise (2). Les négociations aboutissent le 23 août 1939 à la signature par Molotov et Ribbentrop du «traité de nonagression entre le Reich allemand et l'URSS ». A cette occasion, Staline prononce sa phrase passée à la postérité: « Je sais combien la nation allemande aime son Führer. J'aime donc boire à sa santé. » 13

A ce moment, personne ne connaît le protocole secret de l'accord mais chacun a pu mesurer ses effets puisque, le 31 août, le Soviet suprême de l'URSS ratifie le pacte après un discours de Molotov et, quelques heures après, la Wehrmacht penètre en Pologne; la guerre devient mondiale le 3 septembre. En une semaine, le monde entier a pu constater, de jacta, que le pacte était une source de guerre et non de paix. Le 17 septembre, alors que l'armée polonaise résiste à la Wehrmacht, l'Armée Rouge pénètre à l'Est de la Pologne, coupant ainsi toute possibilité de repli aux forces polonaises et occupe la partie du territoire polonais réservée à l'URSS dans le protocole secret du pacte. Cette agression est couverte par une campagne de propagande sur le thème de la libération des populations ukrainiennes et russes blanches dont dix millions de personnes viennent d'être rattachées à l'URSS par cette extension territoriale (3). Cette thèse sera abondamment reprise par les sections de l'LC., en particulier par le PCF. Fin septembre, début octobre 1939, l'URSS signe des traités avec chacun des trois pays baltes, traités qui lui accordent des bases navales (Estonie) ou la présence de troupes (Lituanie, Lettonie). L'occupation totale, l'annexion ne seront effectives que l'année suivante quand les Allemands seront engagés dans les combats à l'Ouest. Le 30 novembre 1939, prétextant quelque incident, l'Armée Rouge passe la frontière finlandaise alors qu'existe un traité de non-agression datant de 1932 entre la Finlande et l'URSS dont les clauses permettent de régler les litiges entre les deux pays. Mais l'URSS nie l'existence de cette guerre. En effet, un «gouvernement populaire» dirigé par Kûsinen, secrétaire de l'LC., installé à Térioki, première ville «libérée» par l'Armée Rouge, lance un appel à l'URSS pour « accorder à la République démocratique de Finlande tout le concours nécessaire des forces de l'Armée Rouge ». Le 2 décembre, ce gouvernement signe avec l'URSS un traité qui lui accorde les bases militaires et les territoires qu'elle revendiquait. Pendant l'hiver 39-40, l'Armée Rouge piétine, se révèle incapable de venir à bout de la Finlande indiquant son état réel après les « purges» et offrant à son allié allemand l'image d'une armée faible. 14

Le 27 juin 1940, l'Armée Rouge pénètre en Roumanie et l'URSS annexe la Bessarabie. L 'Humanité clandestine du 1er juillet 1940 (4) célèbre cette action: «L'Armée Rouge vient d'entrer en Bessarabie et en Bukovine septentrionnale où elle libère les masses populaires qui, depuis 22 ans, subissaient l'oppression des capitalistes roumains. » Dans l'ensemble, le pacte apporte des bénéfices territoriaux substantiels à l'URSS; elle retrouve en grande partie les territoires perdus en 1918-1921. De ce point de vue, le pacte apparaît comme le moyen de revanche de l'empire russe qui reconstitue son espace occidental par un partage impérialiste des États voisins avec l'Allemagne. Cette situation territoriale sera entérinée à Téhéran (novembredécembre 1943) et à Yalta (février 45) par les Alliés occidentaux qui, de fait, reconnaîtront les modifications territoriales issues du pacte germano-soviétique puisque la frontière occidentale actuelle de l'URSS correspond de façon presque identique à celle de l'été 1940. La politique soviétique inaugurée le 23 août 1939 pourrait être nommée « cœxistence pacifique» avec la grande puissance ascendante en Europe, l'Allemagne nazie. Elle consiste en l'accroissement territorial de l'URSS et de son camp, par l'établissement de Républiques-sœurs (Bessarabie, Pays baltes) (5) comme au temps du Directoire en France. Cette politique a comme arrière une idéologie pacifiste, signe de la difficulté pour le groupe dirigeant soviétique à développer une politique de guerre, comme le conflit avec la Finlande puis la déroute de l'été 1941 le montreront. Enfin, le pacte annonce la guerre. Il est un pacte d'agression anti-polonais, secondairement anti-français, ravalant l'État soviétique au rang d'État ordinaire strictement comparable dans ses circonvolutions diplomatiques à n'importe quel État classique. Il traduit également un traitement de la question polonaise et de la question française où ne sont primordiaux ni le droit des peuples, ni l'existence d'un régime plus favorable qu'un autre à la lutte politique, ni le possible processus révolutionnaire interne à ces pays. Devant le Soviet suprême, le 31 octobre 1939, Molotov éclairera le monde sur ce point en déclarant: « L'idéologie de l'hitlérisme, comme tout autre système idéologi15

que peut être reconnue ou rejetée, c'est une question d'opinions politiques. Mais n'importe qui comprendra qu'on ne saurait détruire une idéologie par la force... C'est pourquoi il est insensé, voire criminel, de mener une semblable guerre pour l'anéantissement de l'hitlérisme en la couvrant du faux drapeau de la démocratie (6). » Cette cœxistence idéologique aura des applications pratiques: ainsi, la livraison par le NKVD à la Gestapo d'un certain nombre de communistes allemands réfugiés en URSS (7). C'est aussi une entente économique qui se manifeste par des livraisons de matières premières et de pétrole soviétiques à une Allemagne engagée dans la guerre à l'Ouest. D'un point de vue politique, c'est la mise en difficulté de la section française de l'LC. prise au dépourvu par ce discours qui rompt avec la phraséologie nationaliste utilisée depuis 1935, qui rompt avec la ligne antifasciste.

RUPTURE OU CONTINUITÉ DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE SOVIÉTIQUE, 1934-1939 Dans son rapport présenté au 17e congrès du PC(b)US, le 26 janvier 1934, Staline caractérise la situation internationale de la façon suivante: « La guerre entre le Japon et la Chine et l'occupation de la Mandchourie, qui ont aggravé les rapports en Extrême-Orient; la victoire du fascisme en Allemagne et le triomphe des idées de revanche, qui ont envenimé les rapports en Europe; l'abandon de la Société des Nations par le Japon et l'Allemagne, fait qui a donné une nouvelle impulsion aux armements et aux préparatifs d'une guerre impérialiste... (8). » Après une analyse des différents « plans de guerre où se sont empêtrés les politiciens bourgeois» (9), il définit les orientations de la politique extérieure de l'URSS par rapport aux « États capitalistes ». Pour lui, la lutte pour la paix passe par « la signature avec les États voisins d'un pacte de non-agression et d'un pacte de définition de l'agresseur» (10) quel que soit le régime politique de ce 16

pays. Citant en exemples l'amélioration des relations de l'URSS avec la Pologne qui « se considérait comme la barrière des pays d'Occident contre l'URSS» et les bonnes relations établies avec l'Italie malgré son régime fasciste, tout le discours de Staline est un appel très net lancé à l'Allemagne nazie et au Japon. Condamnant à nouveau le traité de Versailles, il pose les conditions de bonnes relations avec l'Allemagne: ne pas menacer l'Ukraine et ne pas se servir des pays baltes comme base d'opérations. L'ensemble de cette politique s'organise « sur l'URSS et uniquement sur l'URSS », en fonction des « intérêts de l'URSS» (11). Dans ce texte, il n'est nullement question d'organiser la révolution mondiale. Donc, dès janvier 34, Staline offre la négociation à Hitler sur la base des intérêts d'État de l'URSS avec comme points d'achoppement l'Ukraine et les pays baltes. Quand Staline prononce ce discours, il vient d'éprouver une défaite terrible en Allemagne. Le KPD, le plus puissant parti de l'LC. après le parti soviétique, a été écrasé en deux mois par les hitlériens. Staline entérine l'existence d'un nouveau régime en Allemagne et reconnaît la nécessité de composer avec lui dans des relations normalisées d'État à État. Que dit Staline, quatre ans plus tard, le 10 mars 1939, dans son rapport présenté au 18e congrès du PC(b)US (12) ? - « Voilà plus d'un an que la nouvelle guerre impérialiste est déchaînée sur un territoire immense qui va de Shanghaï à Gibraltar... » - Il définit « le bloc des trois États agresseurs» : l'Allemagne, l'Italie et le Japon en énumérant leurs forfaits. - Il explique que « les États démocratiques non agresseurs » ne résistent pas parce qu'ils « ont renoncé à la politique de sécurité collective» pour passer « sur les positions de la non-intervention, de la « neutralité ». - Il définit la politique de non-intervention comme un encouragement de l'agression, comme « le désir de ne pas gêner les agresseurs dans leur noire besogne ». - Il met en cause ceux qui, en Occident, veulent « exciter la fureur de l'Union Soviétique contre l'Allemagne » et « provoquer un conflit contre l'Allemagne, sans raison apparente ». 17

. - Il soulève la question de l'Ukraine carpathique pouvant créer un contentieux entre l'Allemagne et l'URSS dans le cas où « des fous », des « déséquilibrés» en Allemagne rêveraient de réunir l'Ukraine soviétique à l'Ukraine carpathique récemment confisquée à la Tchécoslovaquie. Rappelant les pactes d'assistance mutuelle (avec la France, avec la Tchécoslovaquie, avec la République populaire de Mongolie) et de non-agression (avec la Chine) signés par l'URSS de 1935 à 1937, après son entrée à la SDN à la fin de 1934, Staline propose une politique extérieure en quatre points: 1) Relations d'affaires avec tous les pays s'ils ne portent pas atteinte aux intérêts de l'URSS. 2) Relations de bon voisinage avec tous les pays ayant une frontière commune avec l'URSS. 3) Soutien aux peuples victimes d'une agression et qui luttent pour l'indépendance de leur patrie. 4) Riposte contre ceux qui violeraient les frontières soviétiques. Comme au précédent congrès, un appel est clairement lancé à l'Allemagne pour qu'elle établisse de bonnes relations avec l'URSS sur la base d'une reconnaissance de l'autorité soviétique sur l'Ukraine. Il existe une continuité, une logique du groupe dirigeant du PC(b)US à partir de 1934 dans le domaine de sa politique extérieure: abandon de la politique de « révolution mondiale », cœxistence pacifique avec les pays voisins donc l'Allemagne - au profit des « intérêts» de l'URSS, continuité se déployant dans une conjoncture caractérisée comme étant celle de « la deuxième guerre impérialiste ». Par conséquent, lorsque Ribbentrop signera le pacte de non-agression avec Molotov six mois après le 18e congrès, si quelqu'un a modifié le cours de sa politique extérieure, c'est bien Hitler parce qu'il s'est rendu compte du réel de la politique soviétique; ce n'est pas du tout Staline qui aurait renversé les alliances. Trotsky avait d'ailleurs émis l'hypothèse, dès septembre 1938, d'un probable retournement des dirigeants nazis (13). Il n'est pas possible de soutenir l'idée d'un pacte germano-soviétique conçu comme une riposte diplomatique soviétique à l'accord de Munich signé le 30 septembre 1938 par les « démocraties» avec l'Italie et l'Allemagne 18

sur la question tchécoslovaque. Cette thèse soutenue depuis le pacte germano-soviétique par le PCF, comme explication, a posteriori, ne résiste pas à l'analyse des textes du PC(b)US. Munich a sans doute joué un rôle d'accélérateur dans la mesure où cet accord et ses conséquences (l'entrée de la Wehrmacht à Prague et le démantèlement de la Tchécoslovaquie) ont vérifié certaines analyses de Staline. Ils ont permis d'unifier le groupe dirigeant soviétique en désignant le partenaire avec qui traiter en priorité, l'Allemagne, d'où le remplacement significatif de Litvinov par Molotov au commissariat du peuple aux affaires étrangères le 4 mai 1939 (14). Litvinov était l'homme d'un aspect de la politique soviétique fondé sur l'utilisation de la SDN et sur les tentatives d'alliances avec les « démocraties », qui avait échoué. Molotov était le principal membre du groupe de Staline à la tête du PC(b)US et de l'État depuis les épurations de 1933-1938. Signe de l'importance de cette mutation, l'échange des postes entre Staline et Molotov; Staline remplace Molotov comme président du conseil des commissaires du peuple, poste qu'il occupait depuis 1931.

CONCEPTS

POLITIQUES

Les concepts utilisés par Staline soulèvent des questions politiques importantes et décisives. Ces concepts sont: « La nouvelle guerre impérialiste », «le bloc des trois États agresseurs» et « les États démocratiques non agresseurs ». La détermination du caractère d'une guerre et le rapport des révolutionnaires avec cette guerre ont toujours provoqué des débats de ligne politique. Qu'il s'agisse des polémiques de Marx et Engels contre les pacifistes et les proudhoniens pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871 ou bien celles de Lénine contre Plékhanov et Kautsky pendant la guerre de 1914-1918, le débat a toujours pris un tour antagonique dans la mesure où il concentre la question nationale et celle de la révolution dans la question de la guerre. 19

Pour Marx et Engels, la guerre de 1870 était historiquement progressiste jusqu'à l'effondrement de Napoléon III parce qu'elle favorisait la révolution aussi bien en France qu'en Allemagne. En revanche, elle s'est transformée en une guerre de conquête et de pillage après Sedan d'où la justesse de la volonté du peuple parisien pour mener la guerre de défense nationale. En fait, la dialectique question nationale-révolution se donne dans la politique indépendante du prolétariat, dans la politique des révolutionnaires sur la question de la guerre, dans leur capacité politique à traiter cette situation. Quand Lénine définit la guerre de 14-18 comme « impérialiste », c'est parce qu'il s'agit d'une « guerre menée par des gouvernements bourgeois réactionnaires qui ont fait historiquement leur temps, avec pour enjeu l'oppression d'autres nations» (15). Pour traiter cette situation, il énonce la politique bolchevique de « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire », c'està-dire la création d'une autre situation du point de vue de la conscience politique qui permet d'échapper au débat structuré autour des termes union sacrée ou pacifisme, débat interne à la situation de « guerre impérialiste ». Lorsque Staline parle de « guerre impérialiste» en mars 1939, on ne peut manifestement pas considérer la Chine, l'Ethiopie ou l'Espagne comme des États impérialistes puisque ce sont eux les pays agressés. Il déplace la contradiction réelle entre peuples du monde et Axe fasciste en contradiction «blocs de trois États agresseurs» et « États démocratiques non agresseurs» pour pouvoir caractériser les guerres d'agression des pays de l'Axe en «guerre impérialiste ». Il ne peut exister qu'une seule raison à la caractérisation par Staline en terme de « guerre impérialiste» : la volonté de profiter de la nouvelle situation internationale pour mettre en avant les intérêts d'État de l'URSS. Alors que les bolcheviks lançaient l'appel à la révolution pendant la première guerre impérialiste, Staline met en avant comme premier point de la politique extérieure du PC(b)US « les relations d'affaires» avec tous les pays et « les intérêts de l'URSS ».

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« LA QUESTION

DE L'UKRAINE»

Cette question ramène à celle des rapports avec l'Allemagne et la Pologne et aux débats internes au parti bolchevik au moment de la signature du traité de Brest-Litovsk. Quand les négociations de paix commencent le 20 novembre 1917 à Brest- Litovsk entre la Russie des soviets et l'Allemagne, l'impérialisme allemand cherche à profiter de l'affaiblissement de la Russie pour la démembrer à l'Ouest, créant des États vassaux en s'appuyant sur les nationalistes: en Pologne, en Biélorussie, dans les pays baltes et en Ukraine. Ce projet sera repris par la France en 1919-1923 lorsqu'elle prétendra à l'hégémonie en Europe. Le comité central du parti bolchevik fut très divisé et la paix sera signée le 3 mars 1918 dans les pires conditions, en fait celles de l'Allemagne, l'Ukraine étant détachée de la Russie. Par la suite, quand la révolution allemande eut arrêté la guerre et rendu caduc ce traité, c'est la nouvelle Pologne, soutenue par la France, qui devint la tutrice de l'Ukraine. Certains nationalistes polonais, partisans de la « Grande Pologne », revendiquaient alors jusqu'à la ville de Kiev, considérée par eux comme historiquement polonaise. Le rappel par Staline de l'existence d'une Ukraine extérieure à l'Ukraine soviétique, que les Allemands pourraient utiliser comme tremplin, est une façon de dire qu'il existe une question ukrainienne et en ricochet une question polonaise puisqu'une partie de cette Ukraine appartient à la Pologne. Pour Staline, il s'agit de poser ici un des termes d'une négociation de paix avec la France ou l'Allemagne: la périphérie ouest de l'URSS perdue à la suite de la première guerre mondiale, les frontières héritées de la « guerre impérialiste» de 1914-1918.

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LE ROLE DES « GRANDES

PURGES»

Ces « grandes purges» qui se caractérisent par l'emploi de la terreur dans le parti communiste (16), l'Armée Rouge et l'Internationale Communiste, ont pour but l'unification de ces organisations autour de la ligne du groupe de Staline. Elles ont surtout comme sens d'éviter le bilan de la politique de ce groupe depuis 1929, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'URSS. Or, ce groupe a totalement échoué. A l'intérieur, la politique de « collectivisation forcée» fondée sur « la liquidation des koulaks en tant que classe» a tourné au désastre, humain, économique et politique. A l'extérieur, le KPD a été écrasé sans combat par les nazis. A l'heure du bilan de l'activité dirigeante de ce groupe à la tête de l'État soviétique et de l'I.C, une crise sans précédent s'ouvre à l'intérieur du PC(b)US avec pour ultime terme la direction du parti et de l'État. En éliminant les « vieux bolcheviks )), le groupe de Staline opère une rupture en faisant disparaître les acteurs et dirigeants d'Octobre 17 et de la période révolutionnaire qui a suivi. Il fait table rase d'un passé où la politique de « révolution mondiale )) guidait l'I.C. au profit de la stricte défense des « intérêts de l'URSS )). En éliminant les dirigeants de l'Armée Rouge, il fait disparaître une menace potentielle de coup d'État militaire à un moment où le parti communiste apparaît en voie d'éclatement. La purge de l'armée correspond avant tout, là aussi, à la nécessité de la rupture politique avec le passé révolutionnaire auquel la fondation de cette armée était liée. Les chefs de l'Armée Rouge, au même titre que les chefs de l'armée républicaine de la révolution française, sortaient du rang, avaient participé à la guerre civile sous la direction de Trotsky puis, pour certains, avaient été engagés dans des opérations politico-militaires du PC(b)US : Toukhatchevsky pour l'exportation de la révolution en Pologne en 1920, contre les révoltés de Krondstadt en 1921 ; Blücher comme conseiller militaire de Tchang Kai-chek. Comment peut-on imaginer Staline préparant la guerre de résistance au nazisme alors qu'il détruit l'ossature de l'Armée Rouge? Les Soviétiques reconnaissent aujourd'hui 22

que « trois maréchaux sur cinq, 13 commandants d'armée sur 15, 50 commandants de corps d'armée sur 57, 154 commandants de divisions sur 186 furent exterminés soit 75 070des officiers supérieurs, sans compter les officiers et sous-officiers» (17). L'épuration de l'Armée Rouge vise à éliminer des chefs militaires dont l'objectif principal est la défense face à l'Allemagne (pouvant être alliée à la Pologne). Le demantèlement du dispositif d'une guerre de partisans à partir de 1937, dont témoigne Ilia Starinov, atteste la volonté de rapprochement de Staline avec l'Allemagne (18). En épurant l'Le., il s'agissait d'unifier l'appareil communiste international sur les tâches de la nouvelle conjoncture. Il est certain qu'à cette époque, l'LC. et ses sections ne sont pas totalement unifiées sur la question de la guerre à venir et sur la stratégie dans la nouvelle conjoncture mondiale. Par exemple, Ceretti évoque les divisions très importantes dans « le club des immigrés italiens» réfugiés en URSS, début 1934 entre bordigistes, trotskystes et PCI (19). D'autres partis comme le PC yougoslave et le PC polonais sont traversés par de sérieux débats. L'unification de l'LC. sera réalisée dans les « purges» qui toucheront les communistes émigrés en URSS et avec comme plan d'épreuve, la guerre d'Espagne.

LA GUERRE

D'ESPAGNE

La guerre d'Espagne révèle la nouvelle orientation du groupe dirigeant soviétique: empêcher les processus révolutionnaires, conserver un abcès de fixation permettant d'attendre, de jauger les capacités respectives des « démocraties », de l'Allemagne et de l'Italie pour une réorganisation du dispositif politico-militaire en Europe. L'arrivée massive en Espagne, dès le mois de juillet 36, de cadres de l'appareil communiste international indique l'importance de l'enjeu politique. Pas moins de deux secrétaires de l'LC., Marty et Togliatti, sont sur place. Tous ces cadres seront employés à des tâches diverses mais selon un plan d'ensemble: contenir le processus révolutionnaire 23

espagnol dans un cadre permettant son utilisation au profit des intérêts d'État de l'URSS. Pierre Broué a montré (20) qu'en Espagne, la contrerévolution, fasciste précède la révolution, ce qui semble être une constante historico-politique, comme si la contrerévolution cherchait à devancer son contraire. En revanche, la contre-révolution stalinienne intervient dans un processus révolutionnaire déployé, ce qui est le cas en Espagne dans une extrême confusion de comités révolutionnaires issus du mouvement de masse. Pire pour Staline, le PCE est contesté par le POUM et les anarchistes. Dans la conjoncture mondiale de contre-révolution dominante, l'Espagne devient pour des milliers de révolutionnaires, avec les Brigades Internationales, le lieu où ils vont essayer de prendre leur revanche. « L'Internationalisme prolétarien» réalisé sur le terrain à une telle échelle représentait une tentative de trouver un exutoire à la difficulté de traiter les situations politiques internes aux pays d'origine des brigadistes. D'une certaine façon, leur logique apparaît semblable à celle qui anime Poretski et ses amis polonais quand ils préfèrent servir directement la révolution mondiale dans les services soviétiques plutôt que de se confronter aux difficiles questions que doit traiter le PC polonais (21). Ces révolutionnaires seront contrôlés et « vérifiés» ; ils seront aussi utilisés dans un type de guerre, la guerre de tranchées, de positions, où leur rôle politique sera nul et où ils formeront « la légion étrangère» de Staline. En pleine guerre d'Espagne, en avril 1938, le Komintern ordonna la dissolution du PC polonais dont la plupart des dirigeants furent liquidés en URSS. Gustav Reich1er - « Rwal », responsable du PCP en Espagne, sera rappelé en URSS et y disparaîtra. Les dirigeants du PCP furent accusés de déviations «luxembourgiste» et « trotskyste» alors que ces mêmes dirigeants avaient été mis en place par l'I.C. pour lutter contre ces « déviations» dans le PCP. En réalité, la dissolution du PCP signifiait que Staline ne voulait aucune gêne dans de futures négociations portant sur la question polonaise; ceci d'autant plus que le PCP organisait un grand nombre de militants juifs et de militants ukrainiens. Enfin, la guerre d'Espagne permettra aux services sovié24

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