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LA POLOGNE DU POST-COMMUNISME A L'ANTI-COMMUNISME

De
357 pages
Si l'histoire de l'ère communiste en Pologne est connue, celle des années " Solidarnosc " aussi, la décennie la plus récente qui, depuis 1989, a vu la Pologne en pleine mutation, l'est beaucoup moins. Avec rigueur, L.Kuk analyse la mise en place du régime démocratique et les différentes péripéties de la vie politique qui ont fait passer le pays du post-communisme à l'anti-communisme.
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La Pologne
du postcommunisme à l'anticommunisme

Collection

Le Monde en transition

dirigée parJean-Paul Courbon et Jean-François Soulet

Avec cette nouvelle collection, des spécialistes originaires des pays ayant connu des transformations politiques, sociales et économiques radicales nous donnent les clefs pour comprendre les mutations en cours.

Déjà paru

BOCANCEA Cristian, communisme, 1998.

La Roumanie

du communisme

au post-

Leszek KUK

La Pologne
du postcommunisme à l'anticommunisme

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-0208-2

A mes Parents Moim Rodzicom

TABLE DES MATIERES Avant-propos Introduction
La Pologne communiste et son héritage ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...17

... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...13

PREMIERE PARTIE L'évolution politique de la Pologne, 1989-1998 Chapitre I L'installation du régime démocratique, 1989-1990... ... ... ... ... 37 A la veille des changements décisifs ... ... ... ... ... ... ... ... 37 La « Table ronde» ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 42

Les élections du 4 juin 1989 ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... Le gouvernementde Mazowiecki ... ... ... ... ... ... ... ... ...
Chapitre II
La fin du
« compromis historique », 1990-1991 ... ... ... ... ... Les élections présidentielles de 1990. Le Gouvernement de Bielecki ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... Les élections parlementaires de 1991. Le Gouvernement d'Olszewski... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... Le Gouvernement de Hanna Suchocka ... ... ... ... ... ... ...

47 50
59 59 69 76

Chapitre III La Pologne sous le gouvernement
Les élections parlementaires

postcommuniste...
de 1993

... ...

83

... ... ... ... ... ... ... ... ... 83 Le gouvernement de Pawlak ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 85 Le gouvernement d'Oleksy ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 98 Les élections présidentielles de 1995 et l' «affaire Oleksy» 103 Le gouvernement de Cimoszewicz... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .116 La présidence de Kwasniewski ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .126

TABLE DES MATIERES

Chapitre IV La Pologne sous le gouvernement anticommuniste... ... ... ... ... .131 Les élections de 1997 et le gouvernement de Buzek ... ... ..131

DEUXIEME PARTIE La vie politique

Chapitre V Les acteurs de la transition et l'évolution des institutions de l'Etat... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .147 Remarques préliminaires ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...147 Les partis politiques ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...151 L'évolution des institutions de l'Etat... ... ... ... ... ... ... ... ... .170

Chapitre VI
La
« décommunisation »

... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .....183

Le poids du passé communiste... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...183 La «décommunisation» ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .191 La «lustration» ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...197 Remarques finales ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .205 Chapitre VII Les aspects économiques et sociaux... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...211 La formation du nouvel ordre économique ... ... ... ... ... ......211 Les investissement étrangers, la privatisation, la «reprivatisation»... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .222 Les aspects sociaux ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...233

10

TABLE DES MATIERES

TROISIEME PARTIE La politique étrangère de la Pologne postcommuniste

Chapitre VIII
Les traditions

... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ..239

Chapitre IX
La Russie et l'Ukraine... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 253

La Russie ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...253 L'Ukraine ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ..268 Chapitre X Les Etats-Unis, l'OTAN, les relations polono-juives... ... ... ... ..281 Les Etats-Unis ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...281 L'adhésion de la Pologne à l'OTAN ... ... ... ... ... ... ... ... ... .288 Les relations polono-juives ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...299 Chapitre XI L'Union européenne et l'Allemagne... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...311 La Pologne et l'Union européenne ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...311 L'Allemagne ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ..319 Conclusion ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ..335 Eléments bibliographiques... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ..349 Annexes ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ..351

Il

AVANT-PROPOS

Dans le processus de décomposition du système communiste les événements survenus en Pologne dans la décennie des années 1980 occupent une place importante. La nouvelle Pologne qui est sortie de cette tourmente historique, joue un rôle considérable dans l'espace géopolitique de l'Europe centrale et orientale. Certains veulent même voir en elle une puissance régionale. La majeure partie des nouvelle élites politiques polonaises issues de Solidarnosé et de l'opposition anticommuniste ont tendance à reconsidérer la position de leur pays dans cette partie de l'Europe médiane qui est située au nord de la chaîne des Carpathes. Selon ces concepts nouveaux, la Pologne se transforme en un pays-phare pour les Etats récemment créés dans les confins occidentaux de l'ancienne Union soviétique, notamment pour les trois pays baltes, la Biélorussie et l'Ukraine. Elle revendique le rôle de guide pour ces pays désireux de s'intégrer aux structures économiques, politiques, voire militaires euratlantiques. Observée de ce point de vue, l'évolution de la Pologne est un phénomène important. Dix ans séparent déjà la société polonaise de la chute du régime communiste. La décennie 1989-1999 s'est déroulée sous le signe d'une lutte acharnée contre l'héritage communiste, un héritage jugé aujourd'hui pesant, accablant, même paralysant pour le pays. Cette lutte a tendance à s'aggraver. Les différences et les hostilités qui séparent les milieux issus de Solidarnosé des groupements d'obédience postcommuniste semblent encore plus intenses qu'au début de cette décennie décisive. Ce différend

AVANT-PROPOS

constitue l'axe principal autour duquel se concentre la vie politique de la Pologne d'aujourd'hui. Les postcommunistes sont jusqu'à présent souvent accusés par leurs opposants de vouloir restituer, au moins partiellement, les bases politiques et sociales de

l'ancien régime « populaire ». Ce qui, à l'évidence, est de
mauvaise foi. Encore plus souvent, ils sont accusés de vouloir préserver de nombreux éléments et acquis de l'époque communiste. Cette fois-ci, les accusations sont moins injustes. Cependant, il ne semble pas que les différences et les controverses entre les milieux anticommunistes (ceux de droite et de centredroit dans la plupart des cas) et les forces postcommunistes (représentant presque toujours la gauche) dépassent largement les limites qui opposent la droite, soit libérale soit néoconservatrice, à la gauche sociale-démocrate dans les pays démocratiques occidentaux. Il semble que le temps soit venu pour l'opinion occidentale de repenser les divisions de la scène politique et le rôle des milieux postcommunistes dans les anciens pays de l'Est - avec la Pologne en tête. La décennie qui a suivi la chute du régime « populaire» commence à former une période close dans l'histoire immédiate de la Pologne. La date de départ est généralement acceptée. Pour l'opinion polonaise, l'année 1989 est celle des pourparlers dits de

la « Table ronde» et des élections du 4 juin. D'autre part, l'année
1999 apporte des événements essentiels pour l'évolution du pays qui terminent l'époque « héroïque» de la lutte contre l'héritage du

communisme polonais. La loi sur la « lustration » vient d'être votée, celle de la « reprivatisation » permettant la réappropriation
des anciens propriétaires est proche d'être entérinée. Enfin, la Pologne, adhérant à l'OTAN et renonçant ainsi à une petite partie de sa souveraineté, accepte de reconnaître les structures politiques et militaires nord-atlantiques, dominées surtout par les Etats-Unis, le vrai garant de son évolution désirée. Ce livre n'a pas l'ambition de présenter tous les aspects et éléments de cette évolution que la Pologne a subis ces dix dernières années. L'intérêt de son auteur se concentre sur les 14

AVANT-PROPOS

phénomènes et aspects les plus controversés ainsi que sur les plus préoccupants pour la société polonaise. Ce livre souhaite présenter la vie politique de la Pologne d'aujourd'hui vue de l'intérieur. Pour cette raison les informations tirées de la presse sont plus utilisées que celles inscrites dans les documents officiels. C'est le

qui se trouve au plein centre de l'intérêt de son auteur. D'ailleurs, il est plus intéressant que le « pays légal ». En
même temps, il est aussi plus inquiétant. Sans l'analyser attentivement, il est vraiment difficile de dresser le bilan de cette étonnante époque de l'histoire polonaise. Je tiens à remercier tous ceux qui m'ont apporté une aide précieuse à la préparation de ce livre. J'adresse également mes remerciements les plus sincères aux professeurs Jean-François Soulet et Jean-Paul Courbon pour l'effort, le soin et la patience qu'ils ont apportés à sa révision.

« pays réel»

15

INTRODUCTION

LA POLOGNE COMMUNISTE ET SON HERITAGE

Lors des 200 dernières années de l'histoire de la Pologne, l'Etat polonais s'effondra deux fois et le peuple polonais fut menacé par la perspective d'une perte de son identité nationale. La première catastrophe nationale fut celle de la disparition de l'immense République polono-lituanienne (l'Etat-nation de la noblesse catholique polonaise constitué au lsème siècle) de la carte politique de l'Europe à la fin de 18ème siècle à cause des trois partages consécutifs du pays. A l'origine des partages, il y eut l'épouvantable crise qui rongea les institutions de l'Etat pendant au moins les cent dernières années de son existence, une crise sans équivalent dans le monde chrétien. Les partages brisèrent le processus de profondes réformes politiques des institutions d'Etat entrepris par une partie minoritaire des élites de la noblesse, consciente du danger mortel menaçant la République nobiliaire. La Pologne fut la victime des puissances étrangères, mais il ne faut pas oublier que les réformes modernes et audacieuses, votées par la dernière Diète polonaise, se heurtèrent à un pays inapte à les accepter. Les réformes suscitaient l'hostilité, ou du moins la méfiance, de la majorité de la noblesse. Alors que les nations, les peuples et les Etats européens empruntaient le chemin de la modernité politique, la Pologne cessait d'exister en tant qu'Etat souverain. Presque toutes les transformations subies par la nation polonaise dans le siècle qui suivit les partages, furent initiées et menées par les gouvernements des pays occupants. Elles avaient

INTRODUCTION

pour but le renforcement de l'emprise de ces gouvernements sur les territoires polonais. On le voit très bien à travers l'émancipation des paysans polonais ou dans la politique des pays occupants envers l'Eglise catholique. La Pologne, ressuscitée 120 ans plus tard, ne rappelait en rien celle qui avait cessé d'exister du fait des partages. Elle devint une sorte d'hybride à mi-chemin entre le féodalisme et le capitalisme moderne, entre la Russie et l'Allemagne, entre l'ancienne République nobiliaire et la Pologne communiste, entre les grandes aspirations et espoirs de la nation polonaise et les très modestes moyens de l'Etat. L'indépendance dura vingt ans; la guerre de 1939 causa une nouvelle destruction du pays. Cette foisci, la menace fut extrême car elle visait les fondements mêmes de l'existence biologique du peuple polonais. Les dimensions des transformations qui survinrent après la Seconde guerre mondiale furent à la mesure des dangers dont celle-ci était porteuse pour la nation polonaise et des pertes et qu'elle avait causées. L'Etat polonais, qui fut créé à l'issue des accords entre alliés, et surtout après l'acceptation du diktat de l'URSS de Staline, ne ressemblait guère à la 2ème République d'avant 1939, écrasée par une double agression. L'épisode de la République populaire de Pologne (PRL)l, épisode aujourd'hui méprisé et qui dura 45 ans de 1944 à 1989, constitue sans doute, même aux yeux de ceux qui ont une bonne connaissance de l'histoire de la Pologne, un corps étranger pour celle-ci. De même, les bases sur lesquelles la Pologne communiste s'établit et les objectifs qu'elle réalisa au cours de son existence doivent leur paraître contraires aux principales tendances de l'histoire polonaise et aux plus importants éléments de sa tradition politique et nationale. Nous pouvons, sans grande difficulté, présenter ces contradictions. A partir de l'été 1944, les communistes polonais prirent le pouvoir en Pologne grâce au soutien soviétique et à l'approbation
1 Polska Rzeczpospolita Ludowa.

18

La Pologne communiste

et son héritage

silencieuse des puissances occidentales. Depuis ses débuts dans la vie politique polonaise, le parti communiste constituait un groupe marginal et suscitait un sentiment d'aversion et même d'hostilité dans la majeure partie de la société qui le percevait comme un instrument des influences soviétiques. La PRL fut non seulement un pays dépendant de l'URSS/Russie, mais elle considéra carrément l'alliance avec l'URSS, qui n'était en pratique qu'une subordination, comme le principe constitutionnel fondamental de son existence. Pourtant, la russophobie avait constitué l'une des forces motrices de l'évolution de la société polonaise au cours des trois siècles précédents. La Pologne, fière de sa millénaire appartenance à la civilisation chrétienne occidentale, se trouva douloureusement coupée des grands centres de la civilisation occidentale, bien que son isolement n'ait jamais été total. D'autre part, elle fut intégrée à un espace géopolitique dominé par des pays -dont évidemment la Russie- qui possédaient une tradition culturelle différente et qui, de ce fait, ne furent jamais considérés par la société polonaise. A la profonde méfiance, sinon l'hostilité envers la Russie, se rajouta un dédain, mal dissimulé, pour la religion orthodoxe russe et un comportement condescendant envers les deux nations orthodoxes et slaves-orientales: les nations biélorusse et ukrainienne qui, durant les deux derniers siècles, demeurèrent étroitement liées à la nation russe. La Pologne, profondément et fortement catholique, attachée à Rome et fière de l'être, se retrouva soudainement dotée d'un système politique qui était en conflit avec la religion catholique, surtout avec l'Eglise catholique, et qui ne puisait guère dans l'héritage chrétien de la nation et du pays; au contraire, ce fut un régime laïque et favorisant l'athéisme. L'idéologie officielle de la Pologne communiste se détacha de toute la tradition romantique et insurrectionnelle de la vie politique polonaise, si intense lors des deux derniers siècles et si

19

INTRODUCTION

précieusement entretenue pendant la période de la 2ème République et de l'occupation nazie. Les Polonais habitués depuis des siècles à vivre à l'intérieur de structures étatiques multinationales et pluri-confessionnnelles (soit dans le cadre de leur propre Etat, soit dans le cadre des empires copartageants), se retrouvèrent dans un pays exceptionnellement uniforme du point de vue ethnique et religieux. Les influences polonaises dans les « confins orientaux », vastes territoires peuplés majoritairement par les peuples lituanien, biélorusse et ukrainien appartenant pendant les siècles à l'Etat polono-lituanien, furent presque entièrement supprimées. La Pologne, pays agricole de tradition, dominé par des groupes sociaux liés à l'agriculture, c'est-à-dire par les propriétaires fonciers d'origine nobiliaire (ziemianstwo ressemblant à la gentry anglaise) et par les paysans, se transforma en un pays dominé par l'industrie et la ville et, par conséquent, par les couches sociales urbaines et ouvrières. Les propriétaires fonciers, groupe social très important dans la société polonaise, furent éliminés de la vie politique polonaise. Ils jouèrent un grand rôle jusqu'en 1939. Leur mentalité pesa fortement sur la civilisation polonaise. D'autre part, du fait des nombreuses tragédies de la Seconde guerre mondiale, la vieille intelligentsia polonaise, issue en majeure partie de la noblesse déclassée, fut presque totalement anéantie. Ce groupe social contribua à la propagation des modèles culturels postnobiliaires au sein de la société polonaise. L'holocauste mit fin à la présence des Juifs en Pologne, inséparables compagnons de l'histoire polonaise pendant au moins six siècles. La Pologne, isolée ou éloignée de la mer au cours de longs siècles, comme la majorité des pays situés entre l'Allemagne et la Russie, retrouva un large accès à la mer en 1945. Enfin, la Pologne, déplacée, «comme une armoire », de l'Est à l'Ouest, obtint des frontières qui, à l'exception de la ligne séparant la Pologne de la Hongrie historique, et ensuite de la 20

La Pologne communiste

et son héritage

Tchécoslovaquie/Slovaquie, ne ressemblaient aucunement aux frontières de la 2ème République et encore moins à celles de l'ancienne République nobiliaire. C'étaient des frontières proches de celles d'avant 1138. Mais après une observation plus minutieuse des événements et des faits, l'aspect quelque peu étrange de la présence de la PRL dans l'histoire de la Pologne doit être reconsidéré. L'appareil d'Etat communiste et ses élites faisaient référence à de nombreux éléments et fils conducteurs de la tradition politique polonaise, bien qu'ils fussent soigneusement sélectionnés. Dans la plupart des cas, parmi les tendances et courants de cette tradition, seuls étaient tolérés ceux qui possédaient un caractère secondaire, temporaire et superficiel, encore qu'ils ne fussent acceptés que par une minorité de la société. Ces observations faites, on peut considérer certaines réalisations de la PRL comme continuatrices des grandes tendances de l'héritage historique national polonais. D'autre part, les réalisations de la Pologne communiste suivaient le chemin tracé par certains importants processus économiques, sociaux et politiques qui furent communs à tout le continent ou, parfois, à sa partie située à l'est de l'Elbe. Ces processus se développaient dans les autres pays européens dans des conditions et à l'aide de moyens différents, souvent à des périodes distinctes. La prise en compte de ces facteurs rend plus facile une compréhension de la place de la PRL dans l'histoire de la Pologne des derniers siècles. Il s'avère que son œuvre résulte, malgré tout, des nombreuses tendances propres au développement de la Pologne ainsi que de celles qui possèdent un caractère universel. Ainsi, le triomphe de la minorité communiste, qui prit le pouvoir à la fin de la Seconde guerre mondiale, ne peut être expliqué uniquement par la présence politique et militaire soviétique sur le territoire de l'Europe du Centre-Est ou par le recours des communistes à la force. La terreur et la coercition ne furent pas les seules bases de fonctionnement du régime. La prise du pouvoir par les communistes en Pologne doit être associée au triomphe des forces qui remirent en question un ordre politique et 21

INTRODUCTION

social en Europe à l'origine de deux guerres mondiales. Le phénomène du communisme ne doit pas être regardé simplement à travers la victoire tardive de ses opposants, mais aussi au regard des malheurs que vécut la société lors des années antérieures au système communiste. Autrement dit, il faut l'analyser non seulement à travers les réalisations survenues depuis 1989, mais également à travers des événements qui eurent lieu pendant des années précédant la période 1944-45. L'arrivée d'Hitler au pouvoir constitue ici un excellent point de départ. Les communistes polonais perpétuèrent la tradition politique polonaise à travers certains de ses courants qui se manifestaient sous des formes, avec une intensité et dans des contextes politiques différents depuis la fin du 18ème siècle. Nous pouvons percevoir d'importants éléments de la pensée prémarxiste dans les mouvements ouvrier et paysan et dans les idées formulées par des radicaux politiques de diverses orientations. A l'époque précédant l'arrivée des communistes au pouvoir, notamment à l'époque de l'occupation 1939-1945, la conscience de la nécessité de profondes réformes de l'Etat et de la société était présente aussi dans les milieux qui favorisaient la continuité politique et législative de la zème RépubliqueZ. Les communistes et leurs adhérents étaient prédestinés plus que quiconque au rôle de destructeurs de l'ancien système, d'autant plus qu'ils remettaient radicalement en question l'ordre politique et social d'avant guerre (analogiquement, après 1989, on considéra que tous ceux qui s'opposaient radicalement à l'Etat communiste étaient aptes à rejeter l'héritage du communisme). Ils réussirent à obtenir un
2 En mai 1944, le commandant de l'Armée de l'Intérieur (AK), force armée du gouvernement légal polonais en exil, constata: «Un déplacement considérable d'orientation à gauche. Une forte radicalisation, surtout dans les milieux paysans et intellectuels appauvris. L'exigence du peuple de contrôler la vie économique du pays, de liquider les propriétés foncières privées qui dépassent un minimum défini et les privilèges des personnes individuelles ainsi que ceux des groupes sociaux. Le pouvoir qui essaierait de freiner ce processus exposerait le pays à un choc très dur ». 22

La Pologne communiste

et son héritage

soutien, parfois silencieux, de la part de nombreux milieux et personnes souvent éloignés du communisme3. Il faut, ici, ajouter deux remarques: premièrement, les méthodes et les moyens à l'aide desquels les communistes réussirent à obtenir ce soutien furent souvent condamnables. Deuxièmement, le soutien que la société leur accorda fut toujours limité: au début de la PRL, il n'y avait certainement pas plus de 25% des Polonais soutenant le nouveau régime. Le triomphe du communisme en Pologne et l'adhésion de celle-ci à la zone d'influence soviétique s'expliquent par la présence de l'Armée Rouge sur le territoire polonais et les décisions de Staline. La domination de l'URSS sur la Pologne pendant toute la période communiste fut ressentie par les élites traditionnelles polonaises comme une nouvelle hégémonie russe, plus destructrice, sous certains aspects, que celle d'avant 19144. Il serait difficile, jusqu'à un certain point, de ne pas accorder raison à ce type de raisonnementS. Staline et consorts imaginaient que le peuple polonais privé de ses guides politiques et spirituels allait
3 Un des intellectuels polonais (L. Flaszen) remémore 50 ans plus tard: «Jusqu'en 1948, les communistes se dissimulaient derrière les idéaux du siècle des Lumières: la démocratie, la justice, l'Etat laïque. Et nous voulions vivre, après la guerre, dans un pays normal, tolérant, laïque» (Polityka, 25.07.98). 4 Un remarquable écrivain polonais, M. D~browska, écrivait en 1965 dans son journal: « Et on pourrait tout supporter s'il n y avait pas ici la domination russe. Je n'arrive pas à vivre et à écrire sous la domination russe. Quelle torture d'écrire, quand on est jeune et privé de liberté. On s'en était sorti, et on s'est trouvé à nouveau sous ce joug moscovite» (Dzienniki 1960-1965, Czytelnik, Warszawa 1966, 6.02.1965). Detbrowska (née en 1889 sur un territoire occupé par la Russie) passait pour un écrivain réconcilié avec le gouvernement communiste qui ne manquait pas de lui témoigner sa considération. 5 Sur les vastes territoires est de l'ancienne Pologne, les « confins orientaux », la Russie soviétique réussit à provoquer plus de dégâts dans l'état des biens polonais que la Russie tsariste pendant 150 ans. D'autre part, il faut remarquer que, après le 17 septembre 1939, la politique soviétique à l'égard des Polonais sur les territoires occupés ne se distinguait en rien de celle menée à l'égard de ses propres citoyens. Ceci constitue peut-être la principale différence entre l'occupation soviétique et allemande. 23

INTRODUCTION

adhérer facilement à l'idée d'une entente avec la Russie des ouvriers et des paysans, dont ils se voyaient des représentants parfaits. Ils furent totalement déçus. Ce peuple, qu'ils voulaient séduire, songeait peu au passé, mais avait suffisamment de bon sens pour s'apercevoir des conséquences négatives d'une emprise soviétique sur le pays. D'autre part, il ne faut pas oublier que l'idée d'une union étroite, et même d'une structure d'Etat commun, polono-russe, n'était pas en 1944 une nouveauté pour la pensée politique polonaise. L'idée, que l'on présentera sommairement ici comme un compromis polono-russe, existe dans la tradition polonaise depuis qu'existent une rivalité et une hostilité entre les deux pays et les deux nations. Suivant les époques et circonstances historiques, elle se manifesta de façon différente. Au 16ème et au 17ème siècles, elle s'exprimait à travers les tentatives de placer des monarques polonais sur le trône russe et vice versa. Au 18ème siècle, une partie considérable des élites polonaises aspirait à transformer la République en un protectorat russe pour empêcher les partages de la Pologne. Au 19ème siècle, et surtout avant 1830, on proposa de nombreux projets de création d'un Etat polono-russe, motivés par une idéologie slavophile. Le puissant parti national-démocrate polonais, effrayé par la montée de la puissance germanique, acceptait également, à la charnière des 19ème et 20ème siècles, l'idée de compromis polono-russe. Les communistes allaient, de leur côté, évoquer la collaboration entre les révolutionnaires polonais et russes. Cette dernière, fondée sur une longue tradition, avait pour origine l'hostilité commune de la gauche polonaise et russe à l'encontre du régime tsariste. La création de la République populaire de Pologne signifiait non seulement le commencement d'un nouveau système politique et social mais, peut-être même surtout, constituait une tentative pour sortir de l'impasse séculaire des relations polono-russes, qui, en 1917, avait revêtu de graves proportions et dont l'apogée était survenu au milieu de la Seconde

24

La Pologne communiste

et son héritage

guerre mondiale6. Les grandes transformations opérées par le nouveau pouvoir communiste, notamment la nationalisation de l'industrie, la réforme agraire et la liquidation du commerce privé, avaient pour but non seulement la transformation de la structure sociale et économique du pays mais, simultanément, l'élimination des élites polonaises traditionnelles - avec la classe des grands propriétaires fonciers (ziemianstwo) en tête - presque toujours animées de vifs sentiments antirusses auxquels s'ajoutèrent, à partir de 1917, d'encore plus vifs sentiments antisoviétiques. Jusqu'à la fin de l'occupation ces élites prétendaient que l'URSS représentait pour la Pologne un plus grand danger que l'Allemagne nazie. Le ziemianstwo jouait en Pologne, dans les domaines politiques et culturels, un rôle très important, disproportionné par rapport à sa position économique. Avant la dernière guerre, il était sur le déclin et condamné, de plus en plus, à compter sur l'aide de l'Etat. La guerre et l'occupation l'avaient épuisé davantage. En conséquence, sa disparition totale de la vie sociale du pays arriva au moment où son existence était à son crépuscule. L'extension de l' hégémonie soviétique/russe sur tous les territoires situés à l'est de l'Elbe, après la défaite de l'Allemagne hitlérienne, peut être considérée comme une réalisation dénaturée et même perverse des conceptions anciennes qui faisaient de la Russie un barrage empêchant le déferlement germanique vers les petites nations slaves de l'Europe centrale. Ces conceptions avaient, en général, pour base l'idéologie slavophile. La victoire de Staline sur l'Allemagne nazie conduisit à un considérable élargissement des possessions des nations slaves, et parmi elles, la
6 En raison de l'agression, par l'Allemagne hitlérienne, de l'URSS, ce pays et la Pologne se trouvèrent dans le même camp militaire et politique. En URSS, pendant les plus dures années pour ce pays, fut créée l'armée polonaise. Elle n'entreprit pas de bataille avec les Allemands sur le front est, mais traversa le Proche Orient pour rejoindre les forces britanniques. Au printemps 1943, les deux gouvernements, polonais et soviétique, rompirent leurs relations diplomatiques. Les deux parties s'accusaient mutuellement d'avoir provoqué une crise dans leurs rapports diplomatiques. 25

INTRODUCTION

nation polonaise 7. Cet élargissement atteignit des dimensions difficilement envisageables au 19ème siècle. En raison des mutations politiques de 1944-1945, les relations de la Pologne avec l'Occident furent très difficiles et, pour les années précédant 1956, on peut même parler d'un isolement presque total. La Pologne fut enfermée dans la partie «moins chanceuse» du continent européen, coupée des pays-phares de l'Occident et condamnée à la cohabitation avec les peuples et les pays pour lesquels, sauf la Hongrie, elle n'avait que peu d'affinité. Cette situation fut ressentie comme dégradante par la société polonaise. Il serait cependant bon de remarquer que, déjà au 19ème siècle, la classe politique polonaise s'était mise à valoriser le "contexte centre-européen" de son pays démembré. L'attention et l'intérêt de la classe politique polonaise se tournaient de plus en plus souvent vers les peuples de l'Europe centrale vivant, à l'époque, presque tous sous une domination étrangère souvent accablante. Sous l'influence de nombreux facteurs - parmi lesquels il faut citer la renaissance nationale des nations de l'Europe centrale au 19ème siècle, l'affaiblissement de la France, considérée comme la plus fidèle alliée de la Pologne parmi les puissances occidentales, l'ascension de l'Allemagnegrandit, au sein de la société polonaise, la conviction que les peuples de l'Europe centrale luttant pour leur indépendance, allaient devenir les alliés les plus sûrs de la Pologne. Les événements du 20ème siècle ne purent que renforcer ce point de vue. La Pologne, le plus vaste des pays situés entre l'Allemagne et la Russie (sans tenir compte de l'Etat ukrainien, récemment créé), partagea leur sort d'une façon solidaire de 1918 à 1999. La « grande» Solidarnosé adressa aux peuples de l'Europe centrale et orientale, en 1981, un appel à la création de syndicats indépendants et, par là, à une lutte active contre les régimes communistes au pouvoir. Après la disparition de l'hégémonie
7 La Pologne, avant 1939, était plus grande qu'actuellement mais, pratiquement sur la moitié de son territoire, les Polonais constituaient une minorité ethnique. 26

La Pologne communiste

et son héritage

soviétique, nous avons pu observer des tentatives de collaboration entre la Pologne, la Hongrie et la Tchécoslovaquie. Les années qui suivirent la désagrégation de l'URSS apportèrent des essais, plus au moins réussis, de l'offensive diplomatique et politique polonaise à l'égard des nouveaux pays formés à l'est de la Pologne. Un autre point important mérite d'être souligné. La religiosité des Polonais paraît très profonde, et leur attachement à l'Eglise inébranlable. Cette impression se renforça davantage avec le pontificat de Jean Paul II. Et pourtant, depuis des siècles, il existe dans la tradition politique polonaise un courant hostile au catholicisme et, d'une façon plus évidente encore, une tendance à affaiblir la puissance matérielle et l'influence politique de l'Eglise catholique en Pologne. Cette tendance était surtout visible à l'époque où la splendeur politique et culturelle de l'ancienne Pologne était à son apogée, au 16ème siècle. Elle refit surface à la fin du 18ème siècle, lors de la période de la grande réforme de l'Etat. Elle allait être présente, dans la vie politique et intellectuelle de la Pologne, au 19ème siècle et durant l'entredeux-guerres. A cette dernière époque, l'Eglise catholique était un des principaux garants de la stabilité sociale et le pilier de l'Etat. Elle soutenait l'élément polonais à l'intérieur d'un Etat multinational. Elle était tellement soudée au système politique et social existant que la chute de ce système, à l'instar de la chute de l'Ancien Régime en France en 1789, allait entraîner pour l'Eglise des conséquences considérables. Dans leur politique envers l'Eglise, les communistes imitaient, souvent à leur insu, les pratiques adoptées par les autorités de la France révolutionnaire en 1789-1795, par la 3ème République française luttant pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ou, enfin celles de Bismarck

déclarant à l'Eglise catholique en Allemagne/Prusse le «
Kulturkampf ». Les autorités communistes écartèrent l'Eglise catholique du pouvoir politique. Le résultat fut contraire à celui escompté. L'autorité morale de l'Eglise atteignit des proportions inconnues à d'autres époques. Se fondant sur cette autorité, sur le 27

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soutien international et sur une expérience accumulée depuis deux mille ans, l'Eglise se révéla parfaitement préparée, en 1989, à rétablir une position politique modelée sur celle qu'elle avait occupée avant 1939. Le courant insurrectionnel et romantique de la tradition politique polonaise a toujours eu de nombreux et influents opposants. Dans une situation où les grandes insurrections nationales, en général mal organisées et résultant d'une mauvaise estimation de la situation politique internationale, essuyaient des échecs qui engendraient la dégradation des conditions de vie de la nation, il serait plus logique de s'étonner devant le culte de cette tradition que devant le nombre de ses opposants. Peu avant l'installation du communisme, il y eut en Pologne un événement qui porta un coup considérable à cette tradition insurrectionnelle romantique et anti-russe. Il s'agit, ici, de l'insurrection de Varsovie en 1944. Elle réunit toutes les faiblesses de cette tradition, manifestement déjà archaïque à la fin du 19ème siècle et encore plus au milieu du 20ème. Depuis le déclin de la 2ème République, et même plusieurs années après sa chute, les élites polonaises acceptaient mal - pour de nombreuses raisons - l'enfermement de la Pologne dans les frontières ethniques. Le fantôme de la « Pologne ethnique », limitée aux territoires purement polonais, hantait la Pologne depuis longtemps. Il faut remarquer la permanence de la frontière le long du Bug dans la réalité politique de l'Europe des 19ème et 20ème siècles. Ce fleuve, constituant, depuis 1945, la frontière orientale de la Pologne, sépare les territoires slaves-orientaux orthodoxes des territoires ethniques polonais. Il devint, pour la première fois, la frontière occidentale de la Russie en 1795 et le resta jusqu'en 1815. De 1815 à 1914, il devint la frontière « intérieure» de la Russie et sépara le Royaume de Pologne, créé lors du Congrés de Vienne et dépendant de la Russie, de l'Empire russe proprement dit. Dans les premières années de l'existence de l'Etat polonais ressuscité en 1918, ses alliés occidentaux exigeaient fermement pour la Pologne que sa frontière orientale 28

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s'établît le long du Bug. Ils acceptèrent, avec beaucoup de difficultés, son déplacement à l'est qui était le résultat de la victoire polonaise dans la guerre contre la Russie soviétique. Leur motivation principale était liée au triomphe du bolchevisme en Russie. Après 1939, l'exigence polonaise concernant le rétablissement de la frontière orientale de la zème République, ne trouva que très peu de compréhension chez les Alliés. D'autre part, l'idée d'une Pologne « ethnique» fut réalisée dans ses grandes lignes après 1918 à l'ouest, aux dépens de l'Allemagne. Les exigences polonaises avaient un caractère limité compte tenu de la faiblesse de l'Etat polonais et de celle de l'élément polonais dans les territoires allemands frontaliers. Cependant, la conception de recouvrer les terres perdues par la Pologne au cours des siècles au profit de l'Allemagne, n'était pas étrangère à la pensée politique polonaise, ni au 19ème siècle ni plus tard. Nous retrouvons ici le postulat du retour de la Silésie au sein de la Pologne, de la frontière ouest sur le fleuve Oder, ou bien du rattachement de la Prusse orientale à la Pologne. Déjà, au cours de la Première guerre mondiale, l'idée de partager cette province entre la Russie et la Pologne apparut en Occident. Le programme des importantes revendications polonaises à l'égard de l'Allemagne fut suggéré, au cours de la Seconde guerre mondiale, par le gouvernement en exil à Londres. Ces revendications n'allaient évidemment pas aussi loin que les décisions de la Conférence de Potsdam. Avant la guerre, la tendance des dirigeants polonais visant le renforcement de la position de la Pologne au bord de la mer Baltique fut également très marquée. La construction d'un port à Gdynia, à l'extrémité de l'ancien « corridor» créé par le traité de Versailles, et le développement de la marine polonaise qui dépassait les besoins militaires et les modestes possibilités financières du pays, allaient servir cette tendance.

La réalisation de l'idée d'une « Pologne ethnique» à l'Est
nécessitait un détachement total du passé séculaire de la Pologne. Peu nombreux étaient ceux qui pouvaient faire preuve d'un tel 29

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renoncement, à part les communistes. Paradoxalement, ce sont eux qui réalisèrent le programme d'un Etat-nation polonais, programme prôné surtout par la droite. Ils le firent en renonçant aux territoires non-polonais d'un point de vue ethnique, tout en étant obligés de tenir compte du contexte de l'époque, tandis que leurs opposants revendiquaient, quelques années plus tôt, leur «polonisation». Cette politique fut menée, surtout à l'égard des minorités biélorusse et ukrainienne, par l'Etat polonais d'avant la Seconde guerre mondiale. Les conséquences en furent déplorables et contribuèrent à l'accroissement de l'hostilité de ces deux minorités envers l'Etat polonais et sa population. La reconstruction de l'Etat polonais sur les terres orientales, après 1918, progressa très difficilement. Dans l'entre-deux-guerres, les relations polono-ukrainiennes furent particulièrement tendues. L'expérience de la Seconde guerre mondiale se révéla, pour ces relations, tragique. On peut supposer qu'un éventuel rattachement à la Pologne, après 1945, des territoires occidentaux ukrainiens aurait certainement entraîné de très lourdes et probablement tragiques perturbations au sein des deux nations8. Dans le domaine de la politique économique, certaines tendances visibles auparavant réapparurent sous le régime communiste. Avant 1939 déjà, les gouvernements polonais avaient entrepris le projet d'industrialisation du pays. Du fait de la faiblesse du capital polonais et de la prudence des investisseurs occidentaux, l'Etat dut jouer le rôle actif. Le développement forcé
8 Suite aux nouvelles délimitations opérées en 1944-1945, une partie infime des territoires peuplés majoritairement par les Ukrainiens fut accordée à la Pologne. Durant trois ans, des batailles acharnées se déroulèrent entre les Polonais et les Ukrainiens, entre les nationalistes anticommunistes ukrainiens et l'armée communiste polonaise. Ne voyant aucune possibilité de pacification durable de ces territoires, le gouvernement polonais décida, en 1947, de déplacer et de disperser toute la population ukrainienne sur les territoires occidentaux exallemands. Ces événements constituent un indice sur la situation qui aurait pu se produire dans les « confins orientaux », s'ils avaient été de nouveau rattachés à la Pologne. Les terres à majorité ukrainienne occupaient, avant 1939, près d'un quart du territoire polonais. 30

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de l'industrie entrepris dans la Pologne communiste peut être considéré, avec certaines réserves, comme une continuation des efforts économiques de l'époque de l' entre-deux-guerres. Les contemporains le remarquèrent. En avril 1954, Jerzy Stempowski écrivait à Jerzy Giedroyé, rédacteur en chef de la légendaire Kultura: «Le gouvernement de Bierut réalise actuellement des projets connus de l'époque de l'indépendance, dont la mise en oeuvre ne fut pas possible au cours de la période où la Pologne faisait partie de l'Europe occidentale. Cette dernière traitait la Pologne comme une sorte de territoire colonial ». Le communisme européen triompha sur les territoires périphériques et pauvres de notre continent. Les gouvernements communistes des pays de l'Europe centrale et orientale furent obsédés par l'idée de rattraper économiquement, puis de devancer les plus puissants pays occidentaux dans tous les domaines, ainsi que par celle de créer à tout prix une société nouvelle. L'expérience communiste dans l'histoire de la civilisation européenne (l'exemple du communisme chinois est ici entièrement atypique) peut être perçue comme un essai désespéré d'éliminer le retard économique et social séparant les pays arriérés de l'Est des pays-phares de l'Occident. Les dirigeants communistes tentèrent d'ériger un nouveau modèle économique et social, directement opposé à ce modèle du capitalisme qui fonctionnait à l'époque, et contre lequel les militants communistes luttaient dans leur jeunesse. Du fait de la domination du parti communiste russe dans le mouvement international communiste, on prit en compte le modèle capitaliste d'avant la Grande Guerre plutôt que celui d'avant la Seconde. Quand, en 1989, le « rideau de fer» tomba, il s'avéra que le capitalisme de la fin des années 80 ne rappelait guère celui de 1939, et moins encore celui de 1914, mais le socialisme, lui, gardait dans les grandes lignes les positions qu'il avait occupées cinquante ans auparavant. Comme dans d'autres pays communistes, en Pologne, durant les trois premières décennies après 1945, on a pu avoir l'impression que l'absence de démocratie allait être récompensée 31

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par le développement économique rapide du pays. Cette impression fut renforcée par l'action de la propagande officielle qui suggérait clairement que le progrès économique devait primer le progrès politique. Dans tous les cas, le progrès paraissait moins illusoire dans le domaine économique que dans le domaine politique. Dans les années 80, ce fut un retournement de situation en Pologne. Dans le domaine économique, ces années constituent une période de stagnation par excellence. Dans le secteur politique, cependant, les dirigeants du pays se montrèrent aptes à introduire des changements positifs et importants. A la fin de la dernière décennie, ils nouèrent le dialogue avec l'opposition politique et abandonnèrent le système politique dictatorial. Paradoxalement, la profonde crise économique du pays leur facilita la prise de décisions nécessaires. Le bilan de l'époque communiste en Pologne se révèle cependant très lourd. En 1938, le produit national par habitant était en Pologne sept fois moins élevé qu'aux Etats Unis, six fois moins qu'en Grande Bretagne, cinq fois moins qu'en Allemagne, quatre fois moins qu'en France et de 50% moins élevé qu'en Finlande ou en Italie. Il était proche de celui de l'Espagne et légèrement plus élevé qu'au Portugal ou en Grèce. La Seconde guerre mondiale causa à la Pologne des pertes énormes, mais le niveau de production et du produit national, tels qu'ils étaient avant la guerre, furent rétablis presque en même temps que pour les autres pays européens. En 1949, le produit était proche de celui de 1938. Le redémarrage de l'économie polonaise après la guerre fut, en 1950, moins bon que dans la plupart des pays européens, mais cette différence n'était pas flagrante. Quarante ans plus tard, la situation changea considérablement, au détriment de la Pologne. Ainsi, en 1989, le revenu moyen par habitant était, aux Etats-Unis, douze fois plus élevé qu'en Pologne, en Allemagne onze fois, en France dix fois, et en Grande Bretagne huit fois. Les différences avec les pays qui possédaient en 1938 ou 1950 un niveau économique comparable à celui de la Pologne étaient encore plus frappantes. Le produit 32

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national brut par habitant, en 1989, était douze fois plus élevé en Finlande, huit fois en Italie, cinq fois en Espagne, trois fois en Grèce, deux fois et demie au Portugal. L'économie de la Pologne communiste se montra particulièrement arriérée dans le domaine de l'écologie. A la fin des années 80, 11% de la surface du pays, habités par 33% de la population, étaient considérés comme une zone dangereuse d'un point de vue écologique. Après 1989, on fit dans ce domaine des progrès rapides et très importants, souvent grâce à l'aide étrangère. Les historiens et les politologues comparent, depuis longtemps et volontiers, la Pologne à l'Espagne. En effet, on peut percevoir de nombreuses analogies entre les deux pays. Ils possèdent une superficie comparable et presque le même nombre d'habitants. On décèle également des points communs dans leur passé. L'Eglise catholique joua, dans les deux pays, un rôle similaire et ils furent, tous deux, de grandes puissances aux 16ème et 17ème siècles, touchées ensuite par une longue crise sociale et institutionnelle. Au 20ème siècle, ils vécurent, à une période connexe, des catastrophes politiques comparables (la guerre civile en Espagne, l'occupation hitlérienne en Pologne) qui entraînèrent l'instauration, pour de longues décennies, d'un pouvoir dictatorial, même si les deux dictatures sont difficilement comparables. Dans les années 1970-1990, l'Espagne et la Pologne prirent le chemin de la démocratie politique. Les élites politiques polonaises sont persuadées que, si la Pologne ne s'était pas retrouvée, à partir de 1945, sous l'emprise des communistes soviétiques, sa situation aurait été semblable à celle de l'Espagne d'aujourd'hui, une Espagne qui constitue, en Pologne, l'objet d'une convoitise et d'une jalousie généralisées. Ce raisonnement découle de la supposition suivante: si, après la Seconde guerre mondiale, la situation était revenue comme durant l'avant guerre, c'est-à-dire si l'URSS avait gardé ses frontières de 1939, ou des frontières comparables, et en conséquence si l'Europe centrale avait évité la soviétisation, la situation de ses peuples, après 1945, aurait été différente, dans la mesure où ils
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auraient profité des bienfaits de la démocratie politique et de l'économie de marché. On peut donner une réponse simple et directe à ce type d'argumentation. Une situation analogue existait entre 1918 et 1939. Elle apporta à l'Europe les conséquences que l'on connaît. La longévité du régime communiste dans les pays de l'Europe centrale ne provient pas uniquement de la domination soviétique. Elle a pour source la volonté d'éviter le renouvellement du scénario politique qui se joua en Europe centrale dans les années 1918-1945 avec ses inévitables conséquences: marasme économique, dictatures d'extrême droite nationaliste et parfois fascisante, et enfin, conflits nationaux. La chute du régime communiste en Europe centrale fut possible quand ses nations acquirent la certitude que cette chute n'entraînerait pas un retour à la situation d'avant 1939.

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PREMIERE

PARTIE

L'EVOLUTION POLITIQUE DE LA POLOGNE 1989-1998