La préhistoire chahutée

De
Publié par

L'affaire des découvertes archéologiques de Glozel est devenue un objet aussi complexe que les énigmatiques découvertes qui l'ont fait naître. C'est à ce bruyant épisode, à la fois scientifique, médiatique et judiciaire, que s'intéresse cette étude. Elle bénéficie du dépouillement complet des archives privées du Musée de Glozel et de l'ouverture très récente de plusieurs fonds patrimoniaux. Elle adopte des perspectives sous lesquelles le sujet n'avait pas été abordé jusque-là. Et la question archéologique, qui reste entière, y gagne quelques précieux éclaircissements. . .
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
Lecture(s) : 221
Tags :
EAN13 : 9782296344129
Nombre de pages : 439
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA PRÉHISTOIRE
GLOZEL

CHAHUTÉE

(1924-1941)

(Ç) L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5599-2 EAN : 9782747555999

Joseph GRIVEL

LA PRÉHISTOIRE CHAHUTÉE
GLOZEL (1924-1941)

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'HarmattanHongrie L'HarmattanItalia
Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Abréviations Publications d'Antonin Morlet
Glozel] Glozel2 Corpus Petit historique Origines Nouvelle station] Nouvelle station 2 Nouvelle station 3 Nouvelle station 4 Nouvelle station 5 Cahier] Cahier 3 Cahier 8 Gloze], tome I, 1929. Gloze], tome II, 1962, réédition de 1978. Glozel Corpus des inscriptions, 1965, réédition de 1978. Petit historique de l'affaire de Gloze], 1932, réédition de 1970. Origines de ljécriture, 1955. Nouvelle station néolithique, fascicule 1, 1925. Nouvelle station néolithique, fascicule 2, « L'alphabet de Glozel », 1926. Nouvelle station néolithique, fascicule 3,« Le glozélien », 1926. Nouvelle station néoh'thique, fascicule 4,« Le néolithique ancien », 1927. Nouvelle station néoh'thique, fascicule 5,« L'art animalier de Glozel », 1928. Les Cahiers de Gloze], na 1, « La commission internationale », 1928. Les Cahiers de Gloze], na 3,« Puyravel et Chez Guerrier », 1928. Les Cahiers de Gloze], na 8,« Mes réponses à M. Dussaud », 1929. Publications Ephémérldes ] Ephémérldes 2 Glozel de Salomon Reinach

Ephémérldes de Gloze], tome I, 1928. Ephémérldes de Gloze], tome II, 1930. Glozel La découverte) la controverse) les enseignements, 1928. Autres publications

Cahier 2 Cahier 4 Cahier 5 Cahier 6 Cahier 7 Manuel

Les Cahiers de Gloze], na 2, Joseph Loth, « L'esprit de Glozel. Ses titres scientifiques », 1928 Les Cahiers de Gloze], na 4, Adrien Bayet, « Les trouvailles de Glozel. Leur authenticité, leur signification », 1928. Les Cahiers de Gloze], na 5,Joseph Loth,« Le jugement de la commission internationale d'enquête doit être révisé », 1928. Les Cahiers de Gloze], na 6, « Rapport du Comité d'Etudes », 1928. Les Cahiers de Gloze], na 7, « Les analyses de Glozel », 1928.

Joseph Déchelette, Manuel d:archéologie préJustorique) celtique et galloromaine, vol. 1, Archéologie préhlstorique, 1908, réédition 1987. Périodiques

BSEB BSPF Mercure

Bulletin de la Société dTmulation du Bourbonnais Bulletin de la Société préhistorique française Mercure de France Archives

AG Yzeure Méjanes

Archives de Glozel (archives privées, propriété de la famille Fradin) Archives de la SEBaux Archives départementales de l'Allier Fonds Reinach de la bibliothèque Méjanes d'Aix-en-Provence Procès

Fradin/Dussaud
Morlet/ SPF

SPF/Fradin

Procès pour diffamation intenté par Claude et Emile Fradin contre René Dussaud et le journal le Malin. Procès pour diffamation intenté par Antonin Morlet contre la Société préhistorique française et le journal des Débats. Procès pour escroquerie intenté contre X par la Société préhistorique française représentée par son président, Félix RégnauIt.

1 Des premières découvertes à l'affaire

Un voisin turbulent Le 4 octobre 1914, le capitaine Joseph Déchelette meurt au champ d'honneur à Vingré dans l'Aisne, au moment où le conflit commence à s'enliser et à donner au retranchement des positions l'apparence d'un vaste et funeste chantier de fouilles. Il laisse de nombreuses publications, dont un monumental Manuel d'lirchéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine, qui a pour objet «l'étude des antiquités de la Gaule, depuis l'apparition de l'homme jusqu'à la chute de l'empire romain» 1. Pour l'essentiel, les quatre volumes publiés font le point des découvertes et connaissances en matière de préhistoire et protohistoire. Ils paraissent de 1908 à 1914 et sont réédités après la mort de l'auteur, à partir de 1924. La Grande Guerre a été plus favorable à un jeune médecin auvergnat. A peine installé à Randan, à la limite du Puy-de-Dôme et de l'Allier, après avoir brillamment soutenu sa thèse à l'époque même où Déchelette faisait paraître les deux premiers volumes de son Manuel, Antonin Morlet doit abandonner une belle clientèle pour répondre à la mobilisation. Il est appelé comme médecin auxiliaire, fonction qu'il exerce avec le grade de lieutenant. Au front, où il est maintenu quatre ans durant, il continue à manifester les qualités qui ont déjà fait sa réputation dans le civil. Elles sont distinguées par une des premières croix de guerre assortie d'une flatteuse citation. Après la démobilisation, il s'installe à Vichy. Mais ce médecin ne peut être qu'un praticien. Son esprit curieux s'intéresse un temps à diverses pathologies auxquelles il consacre plusieurs articles spécialisés. La matière médicale ne suffit pas toutefois à contenter cette intelligence toujours en éveil. Le professeur Paul Girod avait été un des maîtres de Morlet à l'École de médecine de Clermont. Egalement préhistorien et auteur à ce titre de plusieurs publications et découvertes importantes notamment dans la vallée de la Vézère, il avait su communiquer à son élève le goût de

l'archéologie. Ce goût, les stations thermales de l'Allier, Vichy et Néris, donnent immédiatement à Morlet l'occasion de le satisfaire. Mais devenu membre de la Société d'Emulation du Bourbonnais, il apprend incidemment, par le premier bulletin de l'année 1925 de cette société, la découverte un an plus tôt d'un gisement archéologique singulier près du hameau de Glozel, sur la commune de Ferrières-sur-Sichon. Très vite il troque provisoirement le gallo-romain des villes d'eau des vallées du Bourbonnais contre cette étrange station de montagne, que les premiers observateurs rattachent spontanément à la préhistoire. Trois mois après sa première visite, il a obtenu des propriétaires un contrat de location qui lui assure la direction exclusive des fouilles. Et ainsi, après quinze mois d'un sort incertain, le gisement de Glozel échoit entre les mains vouées à le rendre célèbre. Les trouvailles de Glozel remettent manifestement en cause certaines certitudes du Manuel de Déchelette, en attisent des points litigieux, voire fournissent providentiellement la clef à des questions que l'archéologue roannais avait sagement laissées en suspens. Or le gisement est à 60 kilomètres à l'est de la Roanne natale de l'auteur, ville où il a passé l'essentiel de sa vie. Ainsi, par une proximité facétieuse, l'institution patiente du savoir que constitue le Manuel est brutalement accoutrée d'un aberrant en mesure de l'ébranler. Mais Déchelette, mort dix ans plus tôt, ignore ces trouvailles et la retentissante affaire qu'elles font naître. Et son ouvrage se réédite à partir de 1924, année précisément de la découverte de Glozel, en répliquant imperturbablement un savoir arrêté à l'avant-guerre, indifférent à ce turbulent voisin. Qu'aurait-il fait de telles découvertes s'il avait pu les soupçonner? Comment les aurait-il conciliées avec les cadres de la discipline encore nouvelle qu'est alors la préhistoire? La rencontre fictive de ce représentant d'un savoir encyclopédique et de cette nouveauté déconcertante est imaginée dès les débuts de l'affaire. « S'il eût été là, écrit à Morlet Jeanne Déchelette, sa veuve, il se fût vivement intéressé à vos travaux et les eût jugés comme il le faisait toujours, en toute bonne foi et conscience scientifique.» 2 Auguste Audollent, doyen de la Faculté des Lettres de Clermont, invoque en vain sa clairvoyance: « De quel secours nous serait sa science si pénétrante, qui embrassait, avec la préhistoire, l'antiquité tout entière, pour projeter quelques rayons de lumière dans ces ténèbres où nous avançons à tâtons; qui sait même, pour résoudre peut-être l'énigme irritante de Glozel ! » 3
Interdit de préhistoire

Glozel n'a jamais obtenu la reconnaissance de la préhistoire. Pas plus que l'ouvrage de Déchelette un quelconque autre manuel n'intègre les découvertes bourbonnaises. Il convient toutefois d'observer que la
8

somme que constituait l'initiative de Déchelette avait découragé pour un temps toute entreprise similaire. En l'absence de besoin immédiat d'un tel monument, Glozel pouvait être omis par des études aux limites nécessairement plus restreintes, et qu'il suffisait au besoin d'ajuster pour esquiver cet épineux sujet. Les quelques rares tentatives de lui faire une place dans la chronologie ne font que confirmer une défection générale. Le premier, Lucien Mayet, auteur des découvertes de La Colombière, propose dès 1926 d'intégrer Glozel dans un ouvrage d'ensemble: «J'achève mon Précis de paléontologie humaine. Je serais désireux de faire entrer Glozel dans le domaine classique. », écrit-il à Morlet 4. Mais l'ouvrage ne voit pas le jour. En 1929, Petre Constantinescu- Iasi, professeur d'archéologie et d'histoire de l'art à la Faculté de théologie de Kichinef en Roumanie, informe Morlet qu'il a « intégré le glozélien entre le paléolithique et le néolithique, remplaçant le fameux hiatus ». La publication n'a pas cependant l'ambition d'un manuel. Elle n'est qu'une « courte exposition pour le grand public roumain sur les deux époques de la pierre» 5. A la fin de l'année suivante, Salomon Reinach, conservateur en chef du Musée des Antiquités Nationales, glisse dans une réédition de son Apollo 6 le bref paragraphe suivant: « Lorsque la période de froid eut pris fin, le renne fut peu à peu remplacé par le cerf. Les gravures deviennent alors plus rares; mais on en trouve encore avec les premiers essais de poterie ornée et, chose étonnante, avec une écriture linéaire sur os, sur argile et sur pierre, qui s'est rencontrée à Alvao (Portugal) et à Glozel (Allier). Cette écriture offre de curieuses analogies avec celles de la Phénicie et de la Grèce, beaucoup plus récentes; toutefois, on ne peut encore établir de connexion suivie entre l'art des chasseurs de rennes et ceux de l'Orient; on ne peut que la présumer, en attendant d'autres découvertes.» Ce paragraphe entre en force dans l'ouvrage, à la faveur d'une réorganisation de la documentation photographique 7. Plus symbolique qu'efficace, cette modeste intégration ne peut empêcher le juste constat fait par l'avocat Maurice Garçon: «J'ai indiqué à M. Salomon Reinach que j'étais étonné, étant donné le caractère catégorique qu'il conférait aux découvertes, que dans aucun des recueils actuels qui paraissent depuis quelques années sur la préhistoire, on ne fasse allusion à
Glozel. » 8 Quand il n'est pas ignoré, Glozel est traité en marge, comme une excroissance curieuse mais irréductible. C'est en annexe que l'archéologue allemand Georg Wilke, à l'occasion de la seconde édition en 1931 de Südwesteuropaische Megalithkultur und ihre Beziehungen zum Orient, publié pour la première fois en 1912, ajoute un article détaillé sur Glozel 9. De même, c'est en appendice que Furio Jesi rectifie l'article sur Glozel du Grande Dizionario Enciclopedico dans l'édition de 1964 10. 9

A quels temps Fabien Arcelin voue-t-il donc la reconnaissance de Glozellorsqu'il assure à Morlet : « Après une période de libre critique et de discussions orageuses, Glozel prendra sa place dans la préhistoire. Mais il faut du temps, ne l'oubliez pas. C'est le sort commun à toutes les stations qui ne ressemblent pas aux autres déjà connues. » II ?
Une indéniable envergure historique

Glozel a une vocation médiatique. Elle est déjà inscrite dans l'heureuse sonorité du nom, qui le destine au renom. Dès l'époque, on remarque cette euphonie. On accuse d'ailleurs Morlet de faire dans ses publications le choix délibéré de «Glozel» (en place d'un «Glozet» qu'on prétend plus anciennement attesté) dans le but essentiel de rechercher cette séduction de l'oreille. Il est vrai que pour désigner ce que le directeur des fouilles défend comme un niveau de culture original, « glozélien », plus fluide, se communique mieux que « glozétien » 12. Il ne manque à cette vocation que l'occasion de se manifester. Elle est fournie par le débat scientifique qui se développe dès le début des découvertes et finit par impliquer la quasi-totalité des préhistoriens de l'entre-deux-guerres. Il porte d'abord sur la difficulté d'ancrage chronologique de ces trouvailles déroutantes. Il s'étend ensuite à la question de leur authenticité. Le bruit de la controverse est considérable. En 1926, Glozel est déjà une référence commune pour l'archéologie. Et en 1927, c'est une référence familière pour le grand public, qui intègre le dictionnaire dès 1928 13. Constamment véhiculé, le nom est rapidement décliné en néologismes nombreux qui vulgarisent la référence. Alors principal support de diffusion de l'information, la presse est l'instrument de ce succès populaire. C'est elle qui traduit la controverse en affaire. Et comme tout sujet important d'actualité, les humoristes, les chansonniers et les auteurs de revues s'en emparent 14. Ainsi, à défaut de reconnaissance de son identité préhistorique, Glozel acquiert-il une solide réalité historique, à savoir celle de l'affaire. Et cette réalité-là ne peut être déniée 15. Le site de Glozel superpose un gisement archéologique et une scène historique, tous deux devenus indissociables. Les fouilleurs y foulent, outre les traces que les défenseurs rattachent à une haute antiquité, les pas plus immédiats de contemporains illustres: scientifiques de diverses disciplines, hommes d'Etat, sénateurs et députés, avocats et magistrats, artistes, grands reporters. .. Et le petit musée ouvert dès le début des découvertes se fait confusément musée archéologique et musée d'histoire. « Effaçons l'affaire de Gloze!. Étudions Glozel, sans prêter l'oreille aux derniers échos des passions déchaînées.» 16 Ce vœu de Mayet, de contenir le sujet dans des limites strictement archéologiques, est bien 10

illusoire. Glozel n'existe pas sans l'affaire, qui s'est imposée comme sa première identité. Au point qu'il y a aujourd'hui à déployer au moins autant d'énergie pour démêler l'écheveau de la controverse que pour trancher le nœud scientifique qui la suscite. L'invention obiective

Selon le point de vue que l'on souhaite privilégier - scientifique, médiatique ou judiciaire - on peut assigner à l'épisode de Glozel une
durée plus ou moins importante. Les limites les plus compréhensives sont celles de l'invention objective, à savoir de la simple mise au jour des vestiges. L'épisode s'ouvre alors le 1er mars 1924 lorsque Claude Fradin, son gendre Antoine et son petit-fils Emile mettent fortuitement au jour les premiers vestiges, à l'occasion du labour d'un terrain en friche qui va devenir le Champ des Morts. Cette ouverture est devenue l'entrée en matière rituelle de la plupart des récits de l'affaire. Et la date a très vite acquis l'importance mythique d'une fondation. En réalité, des trouvailles avaient été antérieurement faites et à plusieurs reprises. Un métayer qui précédait les Fradin à Glozel, alors qu'il enfouissait une bête morte, aurait mis au jour un vase inscrit 17,qu'il aurait longtemps conservé. Puis, à la fin des années 1880, le déboisement d'une des parcelles qui constituent le gisement révèle la présence de poteries immédiatement détruites, dont les

fragments sont mêlés aux terres de nivellement

18.

Aussi la fiction d'un

Déchelette découvrant Glozel bien avant la fondatrice année 1924 aurait-elle pu prendre corps si ces premières trouvailles, notamment celles de 1889, avaient pu venir à la connaissance de ce savant voisin, alors âgé de 27 ans... Cette invention objective de Glozel se clôt avec les dernières fouilles de Morlet, au milieu des années 30. Il décide en effet de suspendre toute investigation en 1936, afin de réserver à d'autres générations des portions de terrain vierges 19.Il rend d'ailleurs solennelle cette clôture trente ans plus tard, dans un Testament glozélien dont il signe trois exemplaires le 18 janvier 1964, et qu'il destine respectivement à Annie son épouse, à Emile Fradin et au beau-frère d'Emile Fradin, le chanoine Léon Côte 20.Mais là encore, cette clôture formelle des fouilles par Morlet est largement transgressée par la réalité. Les derniers rapports de fouilles dressés par Morlet lui-même sont bien antérieurs puisqu'ils datent de 1931 21. Néanmoins, le second tome de son Gloze!, publié en 1962, présente des découvertes inédites en assez grand nombre pour accréditer la poursuite de fouilles au moins jusqu'au milieu des années 1930. Emile Fradin signale d'ailleurs d'ultimes investigations faites en mai et juin 1938 22. Elles sont suivies de plusieurs découvertes fortuites jusqu'à aujourd'hui 23.

Il

Ces limites (1924-1936), malgré leur caractère solennel, n'ont donc rien d'absolu. Les fouilles auraient pu se poursuivre, aussi longtemps que l'auraient permis les ressources du gisement. Mais elles seraient alors venues buter sur d'autres limites, fixées institutionnellement par la loi du 27 septembre 1941, dite loi Carcopino, qui réglemente la pratique des fouilles archéologiques restée libre jusqu'alors. Par une coïncidence locale à nouveau bien facétieuse, c'est à Vichy, devenue capitale de l'Etat français, éloignée d'un peu plus de 20 kilomètres de Glozel, que cette loi est promulguée. Ainsi Glozel, localité de la Montagne bourbonnaise, bousculant à l'est l'institution scientifique du savoir archéologique qui élit pour cadre la Roanne natale de Déchelette, se voit rattrapé à l'ouest par l'institution réglementaire et légale de la pratique archéologique établie à Vichy. Bien comprendre Glozel-1924 impose de ne pas ignorer ce lien géographico-historique qui l'insère entre Roanne-1908 à l'est et Vichy-1941 à l'ouest.

. . . . . . .Â

.ftt

#

~
Â


. .Â

~
. . .... ... Â



. .Â

........
. . . .Â

L'invention

savante

Les limites de l'invention savante, à savoir de l'appropriation scientifique des découvertes, sont plus restreintes. Les premières découvertes inventent objectivement Gloze!. Mais leur prise en compte archéologique s'engage véritablement avec la direction des fouilles par Morlet, quinze mois après l'invention naïve du gisement, soit fin mai 1925. Elle s'accompagne d'une publication régulière des trouvailles (fascicules, articles, cahiers, ouvrages) associée à une démarche descriptive et interprétative. On peut estimer que cette appropriation 12

savante prend fin symboliquement en février 1933 avec la dernière « Chronique de Glozel» dans le Mercure de France. Elle est largement déterminée par la mort de Reinach quelques mois plus tôt. Sa disparition prive Glozel de l'un de ses principaux soutiens institutionnels, dont l'autorité suffisait à donner crédit à la considération savante de ces singulières découvertes. Ces limites, mai 1925-février 1933, peuvent être aisément transgressées. Avant Morlet, deux instituteurs rendent déjà compte des premières découvertes. Adrienne Picandet d'abord rédige à la mi-mars 1924 un rapport destiné à l'inspecteur d'Académie de l'Allier. Benoît Clément le fait en mai 1925 pour la Société d'Emulation du Bourbonnais. Mais aucun des deux n'entreprend de fouilles organisées, ni ne publie les premières découvertes. D'autre part, après 1933, Morlet continue à étudier Glozel, et en particulier le fruit des fouilles faites au cours des années 30. C'est en 1955, jusqu'à sa mort dix ans plus tard, qu'il reprend une série de publications 24. Aucune demande d'autorisation de fouilles nouvelles n'est faite par ses soins après la promulgation de la loi Carcopino. Il reste fidèle en cela à son vœu exprimé au milieu des années 30 de laisser s'écouler un demi-siècle avant toute nouvelle investigation de terrain, de façon à atteindre des temps plus sereins, éloignés par plusieurs générations des querelles de l'entre-deux-guerres, et donc mieux disposés en principe pour une considération plus posée de la question 25.
Limites médiatiques

Pendant un an et demi, soit jusqu'en octobre 1925, les premières découvertes se font sans aucune publicité. Fin septembre 1925, la publication par Morlet et Emile Fradin d'un premier fascicule 26 suscite les premiers articles et l'engagement du Mercure de France 27. Puis, durant près de huit ans, Glozel fait l'objet d'une couverture régulière, intermittente parfois, parfois quotidienne et générale à certains moments forts du débat. Appréhender une affaire impose d'accorder un intérêt moindre à une réalité qu'à son écho, à des faits qu'à leur dramatisation. Il s'agit avant tout de saisir un développement sonore dont la manifestation fugace s'est éteinte et dont il ne persiste plus que de lointains retentissements, comme on perçoit encore le reflet des astres morts. Le problème est alors de mettre en œuvre des instruments capables de raviver cette rumeur étouffée afin d'en cerner la naissance et l'extinction, d'en mesurer la persistance et l'intensité. Aujourd'hui il demeure de l'affaire de Glozel des échos qui permettent d'en quantifier avec précision le bruit initial. La place que le sujet prend progressivement dans le seul Mercure de France est par 13

exemple assez représentative de la totalité de l'évolution médiatique de

l'affaire. Glozel y est évoqué pour la première fois le 1er décembre 1925, sous la rubrique «Préhistoire» de la revue. Le 1er octobre 1926, une 1er mai 1927 une rubrique à part entière du Mercure. Elleest alimentée

« Chronique de Glozel » est ouverte au sein de la cette rubrique. Très vite cette chronique, du fait de son volume croissant, s'affranchit et devient le jusqu'au 15 février 1933, de façon quasi continue dans cette publication bimensuelle. Glozel retrouve ensuite la rubrique « Préhistoire» pour ne plus y être traité que de façon très épisodique jusqu'au 15 mars 1935. L'intervalle septembre 1925-février 1933 dessine ainsi assez fidèlement les limites médiatiques de cet épisode bruyant de l'archéologie 28. Mais on peut tirer de ces huit années de publication du Mercure une image plus fine de ce qui pourrait constituer un profil sonore de l'affaire. Il suffit pour cela de traiter l'évolution du nombre de pages consacrées au sujet comme un indice de l'évolution médiatique de Distribuées graphiquement, ces données mettent l'épisode 29. immédiatement en évidence les phases successives de l'affaire, à savoir sa rapide médiatisation, la culmination fin 1927 -début 1928, période à laquelle Glozel a été mis « au rang des actualités, de sorte que tous les journaux ont dû s'en occuper plus ou moins» 30, et la lente extinction jusqu'en 1933. Un an plus tard, le sujet est déjà totalement balayé par une actualité nouvelle 31.

70

60

50

40

30

20

10

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ ~~#~~#~~#~~#~~#~~#~~#~~#~~#~~ $##$##$##$##$##$##$##$##$##$# Profil sonore de l'affaire de Glozel

14

Ce traitement gagnerait à s'appliquer à des publications plus nombreuses et à la périodicité plus courte 32.Une telle entreprise pourrait ainsi se fonder sur une bibliographie des innombrables articles de la presse quotidienne consacrés à l'affaire, comme celle établie par le Bulletin de la Société dTmulation du Bourbonnais qui, tout au long de la controverse, a tenté de tenir à jour une bibliographie glozélienne 33. Les représentations ainsi obtenues montrent un profil à crêtes multiples. Le parallèle avec une chronique sommaire de Glozel permet aisément d'identifier chacune d'elles 34.Il apparaît alors que la continuité du bruit n'est de fait que la sommation d'événements voisins qui viennent continuellement relancer l'affaire, sans lui laisser le temps de retomber. Limites iudiciaires Le recours à l'arbitrage des tribunaux contribue largement à la médiatisation de Glozel et à sa constitution en affaire. La presse se fait alors unanimement l'écho du déplacement du débat de la tribune scientifique à la scène judiciaire. Ce ne sont pas moins de six procès qui sont intentés de janvier 1928 à juin 1929. Trois sont de portée nationale. L'importance de cette part judiciaire du débat est telle que le dénouement des procès met fin aux développements médiatiques de l'affaire. Le dernier jugement est rendu le 23 mars 1932. Janvier 1928-mars 1932 marquent ainsi les limites judiciaires de l'affaire. Glozel popularise la préhistoire Interdit de préhistoire, Glozel rend paradoxalement populaire la préhistoire. A la fin des années 20, le public généralement ignorant de cette discipline encore récente ne peut cependant méconnaître Gloze!. Et par le biais de la controverse, il se familiarise avec cette connaissance du lointain passé de l'homme. « On peut dire que jamais, à aucune époque, la préhistoire n'a autant passionné le grand public qu'en ce moment. Et si elle passionne le grand public, c'est à cause de Glozel et uniquement à cause de Gloze!. » 35 Jusque-là, seule l'archéologie méditerranéenne, protohistorique et historique, réussit à accéder à des publications de grande diffusion. Et de la préhistoire, seul l'art pariétal sait tirer parti de son caractère spectaculaire pour se faire connaître. A l'opposé, le néolithique reste totalement hermétique. Glozel contribue largement à une popularité non seulement de la préhistoire, mais aussi des disciplines qu'elle implique et qui n'avaient jusqu'alors jamais suscité d'engouement populaire. « Grâce à Glozel, le grand public français s'est intéressé à des sciences aussi abstraites que l'épigraphie, l'anthropologie, la paléontologie. »36 15

1

3 L'énigme de Glozel, 1927, page 27. 4 Lettrede Mayet à Morlet du 1er octobre 1926 (AG). 5 Lettre de Constantinescu-Iasi à Morlet du 27 mai 1929 (AG). 6 Apollo, 96e mille, 15 décembre 1930, page 6. La Bibliographie de Salomon Reinach, 1936, signale page 16 cette première référence à Gloze!. 7 « Il s'est arrangé pour gagner un peu de place, en remaniant les clichés », Mercure, 1er mai 1931, page 720. Et si deux références bibliographiques concernant Glozel réussissent à se glisser page 9, l'index alphabétique final reste fermé au sujet. Toutefois Reinach préparait déjà une nouvelle édition de l'ouvrage où il comptait faire une place plus généreuse à Gloze!. «Je travaille à une nouvelle éd. d'Apollo, pour laquelle l'éditeur me donne carte blanche. Je voudrais y insérer le chef-d'œuvre de Glozel, votre fig. 423 ; mais il me faudrait pour cela une phot., non un zinc. Pourriez-vous me prêter pour quelque temps cette photographie? », Lettre de Reinach à Morlet du 16 août 1931 (AG). Après la mort de Reinach, qui suspend ce projet, Morlet tente d'obtenir l'insertion d'une « description sommaire de l'art glozélien » et d'une « gravure nouvelle représentant une sculpture de Glozel », conformément aux vœux exprimés par l'auteur, ce que refuse la librairie Hachette, ces insertions ne relevant pas expressément des corrections décidées par Reinach, Lettres des éditions Hachette à Morlet des 12 et 26 mai 1933 (AG). 8 Déposition de Reinach du 8 mars 1932 (Fradin/Dussaud). 9 Lettre de Wilke à Morlet du 2 juillet 1931 (AG). 10Lettre de Furio Jesi à Morlet du 2 décembre 1964 (AG). Il Lettre d'Arcelin à Morlet du 19 avril 1928 (AG). 12« Les Fradin prononçaient Glozel et le Dr Morlet a jugé ce nom plus esthétique pour les hautes destinées qui lui étaient promises. Le "Glozélien" devait être un Âge de l'humanité! », André Vayson, « L'affaire de Glozel », Tablettes d~ vignon et de Provence, octobre 1927. « Les Fradin disent tous Glozel ; d'ailleurs l'adjectif glozélien est plus euphonique que glozétien. », confirme Arnold van Gennep dans une lettre du 13 juillet 1926 au procureur Joseph Viple, Mercure, 1er août 1926. Le procureur Antonin Besson remarque également « la résonance si douce à l'oreille» de Glozel, « Sur l'affaire de Glozel », in Petit historique, page 348. 13Glozel fait son entrée dans le Larousse du X'Xésiëcle dès sa première édition, en 1928. L'article rend alors compte de la diversité des positions prises autour des premières décou vertes. 14 Glozel est ainsi présent à l'Exposition des Humoristes de 1928 , Echo de Paris, 4 mars 1928. A la même époque, les revues Kif-kif bourricot aux Deux-Anes et Gloz.. .ons ! à L'Œil de Paris s'appuient largement sur l'actualité de la controverse. 15Pour Clément Vautel, chroniqueur du Journal, si les découvertes de Glozel n'ont pas encore réussi à se faire reconnaître comme préhistoriques, « elles sont devenues incontestablement historiques »,Journal, 2 juin 1929. 16Bulletin de l'Association régionale de Paléontologie et de Préhistoire, Lyon, décembre 1930. 17Cette information, fournie par Léon Côte dans Gloze], trente ans après est reprise par Morlet dans son Corpus, page 108. 18C'est en 1889 que le terrain aurait été déboisé, selon van Gennep, « Une visite à Glozel », Mercure, 1erjuillet 1926, pages 94-95. Cette date est confirmée par Morlet lors d'une conférence faite à Lyon le 24 novembre 1928. 19Morlet fait plusieurs fois référence à cette fin des fouilles. D'abord dans Glozel2: « Nos explorations ont continué jusqu'en 1936, réunissant dans une grande tranchée transversale toutes les fouilles éparses, dites de contrôle effectuées au Champ des Morts par de nombreux préhistoriens. » Il précise en note: «En 1936, j'ai arrêté les fouilles,
16

2 Lettre de Jeanne Déchelette à Morlet du 1er septembre

Manuel, page V.

1926 (AG).

car je tenais à laisser des portions de terrain vierge où les archéologues d'une autre génération puissent effectuer des recherches et se rendre compte de quel côté était la vérité. » Dans le Corpus, page 106, il fait à nouveau de 1936 l'année où il a décidé de « laisser des portions de terrain vierge pour que les archéologues d'une autre génération puissent eux-mêmes y effectuer des recherches ». 20Ce testament est reproduit en grande partie dans la Postface du Corpus, sous le titre FouIlles futures en terrain vierge. La version de janvier 1964 a été augmentée, comme le montre la lettre de Morlet à Emile Fradin du 19 février 1964 (AG) : « Apportez-moi donc votre exemplaire de mon «Testament glozélien » ;je tiens à y ajouter quelques lignes relatives au charbon de bois que vous pourriez trouver dans la couche archéologique (pour le C14).» Le chanoine Côte a laissé plusieurs manuscrits de causeries intitulées Le testament glozélien du docteur Morlet (AG). 21Ils sont partiellement reproduits dans Mercure, 1erjuin et 1er août 1931.
22 Ces découvertes sont signalées par divers manuscrits: Pourquoi ai-.je écrit ces pages

~

Glozel-Mémoires, Première étude pour Glozel et ma vie (AG). Quoi qu'il en soit, la guerre met fin à des fouilles qui n'étaient devenues que très occasionnelles, comme le confirme Annie Morlet dans un manuscrit destiné au professeur Tourtchaninov, où elle arrête les.fouilles à la fin de l'année 1939 (AG) : « Après que les Fradin eurent gagné leur procès, les fouilles continuèrent, mais au ralenti; car mon mari tenait à conserver du terrain vierge pour les chercheurs futurs. Puis la guerre arrivant, elles cessèrent complètement. » Dans son manuscrit Glozel-Mémoires, Emile Fradin confirme: « Nous arrivons en 1939. Ce fut la guerre. Il n'y eut plus de fouilles au Champ des Morts. » 23Un addendum du Corpus signale par exemple la découverte, du fait de l'effondrement d'une tranchée au printemps 1965, d'un grand vase contenant 21 bobines d'argile cuite. 24 Origines de l'écriture en 1955, Glozel2 en 1962 et Corpus des inscriptions en 1965. 25Morlet a certainement eu l'intention de relancer Glozel avant la fin des années 1930. Mais la guerre suspend ce projet. Certains de ses ouvrages publiés après-guerre sont déjà largement élaborés dès la fin des années 20 : le Corpus et le tome II du Glozel comme l'indiquent plusieurs lettres de Morlet à Reinach (Méjanes) et une lettre de René Gattefossé à Morlet du 28 juillet 1939 (AG). 26Nouvelle station 1. 27Selon Morlet, Petit historique, page 9, la première relation publique des découvertes, outre son premier fascicule, est constituée par les articles du Matin des 23 et 24 octobre 1925. Toutefois, un article de l'instituteur Clément, signalé par MllePicandet, aurait été publié dans la presse régionale durant l'été 1924 : « Il publia dans un journal régional un article dans lequel il s'appropriait la découverte du gisement de Gloze!. », Déposition de MllePicandet du 15 mars 1928 (SPF /Fradin). Henri de Saint-Hillier signale également un article qu'il aurait fait paraître dans l'Echo de Paris du 18 octobre 1925, BSEB, 1928, page 4. 28 « Nous donnerons à partir du 1er octobre, sous la rubrique préhistoire une "Chronique de Glozel" où figureront tous les documents et lettres concernant Glozel, de façon à ce qu'on trouve dans le Mercure, avec ce que nous avons publié, l'historique complet de la découverte et des discussions qu'elle soulève. », Lettre du 6 septembre 1926 de Louis Dumur, rédacteur en chef du Mercure, à Morlet (AG). « Nous voici, en ce qui touche Glozel, dans une position nouvelle. Dans l'esprit public, la bataille est finie. Les uns pensent que les Glozéliens ont triomphé, les autres qu'ils ont été vaincus; les moins excités estiment qu'il n'y a pas eu de vainqueur, et que le combat a laissé les adversaires sur leurs positions... En tout cas et pour tout le monde, l'affaire est classée. Il serait ainsi quelque peu insolite de rouvrir la "Chronique de Glozel", filiale de notre rubrique "Préhistoire", et c'est dans cette dernière que rentreront les choses glozéliennes. », Lettre du 21 décembre 1933 d'Alfred Valette, directeur du Mercure, à Morlet (AG).

17

29 L'évolution du nombre de pages consacrées à Glozel dans le Mercure n'est toutefois pas exactement représentative du développement médiatique de l'affaire. Ainsi à partir de 1928, l'ouverture par Paul Catin des Cahiers de Glozel déleste le Mercure d'une matière importante qui aurait dû y prendre place. De plus, à partir du 15 avril 1929, Morlet, pour se consacrer à la rédaction de son Gloze], cesse toute publication d'articles en première partie de la revue, articles qui venaient jusque-là s'ajouter à la « Chronique de Glozel » et gonfler le volume consacré au sujet. 30Van Gennep, Mercure, 1ernovembre 1927, page 707. 31Edmond Esquirol, dans une lettre à Morlet du 6 mars 1931 (AG), manifeste le projet de lancer « une revue exclusivement consacrée à Glozel ». Dans l'esprit du public, l'affaire est donc loin d'être terminée. En revanche, dans une lettre du 4 décembre 1934 à Morlet (AG), Guy Mounereau, journaliste à l'Echo de Paris, confirme l'extinction de la controverse, et partant de l'affaire: « Il y a plusieurs années que je n'ai eu le plaisir de vous voir, mais je n'ai pas oublié Gloze!. Où en est la question? Y a-t-il quelque chose de nouveau? Peut-on ranimer le débat? » 32Ce point de vue totalisateur, s'il permet d'avoir une idée du développement absolu de l'affaire, ne correspond toutefois à aucun point de vue sinon possible du moins commun de l'époque. Etudier le volume pris par l'affaire dans une seule publication, ou dans plusieurs publications susceptibles d'avoir été consultées par un même lectorat, a l'avantage de reconstruire la perception de l'affaire selon des points de vue effectifs et variés. 33« Essai de bibliographie des fouilles du Glozel », BSEB, 1926, pages 273-280 ; « Essai de bibliographie des fouilles de Glozel », BSEB, 1927, pages 104-107 et 295-306 ; 1928, pages 123-136; 1929, pages 63-70; 1930, pages 280-284; 1933, pages 40-44. Cette précieuse bibliographie ne fournit malheureusement qu'une référence pour les textes simplement repris d'un quotidien à l'autre: « Nos références ne visent souvent qu'un journal, mais il est constant que le même communiqué se retrouve dans la majorité des quotidiens. », BSEB, 1926, page 273. Le Livre d:Jordu Musée de Glozel (AG) confirme une telle évolution. Les visiteurs peuvent le signer à partir de février 1927 et certains ont continué à le faire jusqu'en 1962. Des 157 pages de ce cahier grand format, 113 concernent uniquement les années 1927-1928. 34Voir la chronologie sommaire proposée en appendice. La culmination de l'affaire fin 1927, par exemple, coïncide avec les accusations publiques de René Dussaud qui font glisser la controverse du débat scientifique à la polémique médiatisée. Jean Cabrerets peut alors écrire dans le Quotidien du 5 octobre 1927 : « Il y a désormais une "affaire" Gloze!. » L'incidence décisive de Dussaud sur l'évolution de l'affaire est confirmée par Emile Fradin : « En 1927, j'ai eu beaucoup de visiteurs, mais à partir des attaques de M. Dussaud, ils dont devenus beaucoup plus nombreux. », Interrogatoire d'Emile Fradin du 10 juillet 1929 (SPF/Fradin). 35Moniteur du Puy-de-Dôme, 27 février 1928. « Comme beaucoup de Français - et Préhistoire. », reconnaît lui-même Morlet dans un Petit guide pratique du bluff antiglozélien, manuscrit inédit (AG), oubliant quelque peu le rôle déterminant de son maître Girod. Reinach fait de cet intérêt populaire l'ouverture de son Gloze], page 7 : « Un humoriste, en 1927, eut l'idée amusante de figurer deux chemineaux, chassés par une averse sous l'arche d'un pont. L'un d'eux s'assied sur un banc de pierre et se prend

vraisemblablementpas mal d'étrangers - je dois à Glozelde m'être intéressé à la

la tête dans les mains. - "Qu'as-tu donc, mon vieux? Tu as l'air bien tourmenté ?""Oh l oui, c'est ce problème de Glozel l'' » 36 Van Gennep, Mercure, 1er avril 1928, page 203, reprend le point de vue de ZoItan Haraszti exprimé dans « Glozel : a forgery », Bulletin de la bibliothèque publique de Boston, février 1928.

18

2 Un objet pour quelle science?

Motifs de l'affaire

« Sous les ponts, dans les Académies, dans les salons, les thés, les collèges, à la Bourse, au Palais, au Parlement, il y eut deux partis que l'on appela les glozéliens et les antiglozéliens. On échangeait des arguments, parfois aussi des injures. Quand la conversation languissait quelque part, il suffisait du nom de Glozel pour la ranimer. C'est la première fois, dans l'histoire de la science du passé, qu'une controverse où n'étaient intéressées ni la religion, ni la politique, ni la passion du jeu ou des femmes, a soulevé non seulement en France, mais dans toute l'Europe et même dans le Nouveau-Monde, une pareille tempête de discussions. » 1

on ne p"Tlna

- Mail d~ tJene~

donc dIner avec l'CIl de Glo.el J

7WU.r_..

Progrès de l'Alljer, 26 février 1928.

- Allons, bon! nous n'avions pas assez de sujets ùe discorde p,n France : voih't en{~ore ]~~ glo7.élicD8 et les antiglozéliens qni se battent!

» Et voilà toute l'Europe emue à propos de Glozel. Faudra-t-il s'adresser à la. Société des Nations pour rétablir la, pa.ix entre glozeliens et antiglozeliens? » 1928.

Illustration,

28 janvier

S'il est aisé de rassembler ainsi des indices de l'importance considérable prise par l'affaire, il est en revanche beaucoup plus difficile d'en saisir toutes les raisons. Les motifs généralement allégués restent insuffisants à justifier un tel développement, comme l'observe le procureur Besson: « Quelle qu'ait été l'importance scientifique du débat, on peut se demander toutefois, avec le recul du temps, comment la discorde entre savants put atteindre un tel diapason. » Z L'ampleur de la controverse semble disproportionnée par rapport aux raisons objectives qu'il est possible d'invoquer même si, au-delà des motifs conjecturaux de la querelle, on tente d'accéder à des raisons plus fondatrices. Il a fallu, en plus, des conditions d'amplification qui, par une coïncidence propice, ont joué le rôle de caisse de résonance, ont décuplé le bruit pour produire une telle déflagration. Il a fallu que la valeur absolue du débat rencontre des circonstances particulièrement favorables. De toute évidence, l'époque était disposée à accueillir et à encourager un tel affrontement. Débat sans fin autour d'un objet qui résiste Au cours des années de l'affaire, les articles de presse consacrés à Glozel sont innombrables. Ils épousent pour la plupart le retranchement de la controverse en supportant l'un des deux camps. Les publications à visée plus spécifiquement scientifique sont également considérables. Non moins partisanes, elles adoptent rarement le point de vue et le ton de la considération critique sereine et détachée 3. Aujourd'hui encore, la question reste polémique, même si la distribution des protagonistes a changé. La controverse n'a trouvé qu'une 20

clôture provisoire avec les années 1924-1933. Entre-temps, l'archéologie professionnelle a été fonctionnarisée et la préhistoire est passée sous le contrôle étroit de l'autorité culturelle, bien au-delà de la seule mission de protection du patrimoine. Traumatisme pour la préhistoire à l'époque de l'affaire, Glozel est devenu par héritage un traumatisme pour l'institution culturelle qui a fait sien le passé affectif d'une discipline qu'elle s'est largement appropriée 4. Le sujet reste donc très sensible. Il est tabou en certaines circonstances. Glozel est donc toujours engagé dans un processus de répliques sans fin. Et l'illusion est de croire qu'il est encore possible d'avoir le dernier mot, qu'au prix d'une estocade décisive, on va pouvoir réhabiliter ou définitivement disqualifier. Un retranchement dont les contreforts ont été consolidés par trois quarts de siècle d'un constant étayage est devenu

fort difficile à ébranler. Pour accéder à une solution - à moins d'un élément nouveau tout à fait spectaculaire - la question n'a donc pour
l'heure rien moins besoin que d'arguments supplémentaires, qui ne pourraient que continuer à nourrir un débat sans terme. Mais pour que soit atteinte une telle sédimentation de la controverse, il a aussi fallu que la réalité objective des découvertes le permette, qu'elle ait la capacité d'imposer un respect minimum pour résister à trois quarts de siècle de dénégation. Et force est de reconnaître que la préhistoire, si elle s'est toujours refusée à intégrer Glozel, n'a néanmoins jamais réussi à liquider cet épineux sujet. Elle se serait bien volontiers accommodée d'un refoulement de cette encombrante réalité dans la période historique, si celle-ci avait bien voulu, ou seulement pu, l'accueillir. A défaut, elle l'a suspendue dans une position d'attente indéfinie d'un asile chronologique. Fermé à toute solution archéologique, Glozel est ainsi juché sur un curieux point d'équilibre qui est la posture incommode des questions indécises. Le sujet semble ne pas accepter les certitudes provisoires qui font la science. Objet définitivement impertinent, rétif, dont l'interprétation quelle qu'elle soit laisserait toujours un point de vue insatisfait, il interdit tout confort intellectuel. A ce titre, il pourrait efficacement servir de propédeutique à l'humilité dans la constitution de tout savoir et en particulier de la connaissance archéologique.
Instruire encore

Mais sait-on que cette question surabondamment débattue a été aussi fort pauvrement instruite? Il est assez consternant d'observer qu'en dépit de leur nombre, les publications sur Glozel sont le plus souvent fondées sur un dossier indigent. A l'époque de l'affaire, la controverse justifie pour une part cette considération partielle, déterminée par un point de vue partisan qui ne produit que les pièces à charge ou à
21

décharge. Mais ceci ne suffit pas à expliquer qu'en trois quarts de siècle, certains points de la question n'aient jamais été instrumentés. Dépouillement et inventaire des archives de l'affaire Les découvertes de Glozel ont été faites à une époque où les fouilles archéologiques pouvaient être entreprises librement, après accord entre le fouilleur et le propriétaire du gisement. Issues de fouilles privées, les collections sont privées, conservées comme un bien patrimonial familial dans un petit musée ouvert au public. Le musée archéologique de Glozel se double par ailleurs d'un véritable musée d'histoire qui conserve des archives importantes. Elles comprennent surtout un fonds laissé par Morlet. Hormis un classement partiel, chronologique ou thématique, effectué par Emile Fradin, ces archives n'avaient fait l'objet d'aucun dépouillement et inventaire systématique. Pour l'essentiel, leur contenu n'a jamais été exploité, voire même simplement consulté 5. Edition de documents Cette méconnaissance des archives est d'autant plus regrettable qu'elles renferment des pièces importantes. Si Morlet avait déjà rendu publics des documents qui avaient une utilité immédiate pour la défense scientifique de Glozel, comme les divers rapports d'analyse, des documents plus privés sont restés confidentiels. Or ils sont aujourd'hui essentiels pour une bonne compréhension de l'affaire, non qu'ils recèlent une information sensationnelle mais parce qu'ils permettent d'entrer dans l'intimité de la controverse et par conséquent de mieux en saisir certaines raisons. C'est le cas de la correspondance. Elle représente près de la moitié de ce fonds. On y retrouve des noms célèbres de la préhistoire, mais aussi de l'archéologie historique, de l'anthropologie, de l'épigraphie, de l'ethnographie, de l'histoire 6... La seule correspondance de Reinach comporte près de 300 lettres adressées à Morlet. Compte tenu de la position privilégiée de Morlet et de Reinach dans la querelle, cette correspondance éclaire l'affaire de façon décisive et méritait à ce titre les soins d'un travail minimum d'édition. C'est le cas de bien d'autres documents 7.
Reconstitution du Journal des fouilles

Les inventeurs du gisement n'ont jamais tenu de journal de fouilles, malgré les fréquentes incitations des défenseurs et les reproches plus fréquents encore des adversaires. Néanmoins, de simples rapports ou des procès-verbaux de fouilles plus formels avaient été ponctuellement
zz

dressés. De plus, une information éparse restait accessible, du fait de la multitude des auteurs de fouilles et des simples observateurs. Ces témoignages se retrouvent surtout dans les articles de presse et la correspondance. Il était ainsi loisible de reconstituer un journal assez précis des découvertes, en rassemblant ces informations expresses ou incidentes. Ce journal pouvait en outre être recoupé avec les informations du Livre d/ordu Musée, couvrant les années 1927 -1962 8. Reconstitution du plan des fouilles Morlet, qui n'avait pas tenu de journal des fouilles, avait encore moins dressé de plan des fouilles. Là encore, des indications topographiques et stratigraphiques existaient, fournies de façon très dispersée, soit par les rapports et procès-verbaux, soit par des sources moins formelles. Le journal des fouilles reconstitué offre ainsi suffisamment d'indications topographiques et stratigraphiques pour que soit dressé un plan progressif sommaire des fouilles. Ces indications sont soutenues par de très rares documents graphiques (levés, plans, croquis). Un plan de Benoît Champion, établi au début de l'année 1928, est le premier document important de ce genre. Encore n'est-il précieux que pour la connaissance absolue de la zone fouillée à cette époque. Se limitant à orienter le champ de fouilles selon la direction nord-sud, il ne rattache pas le gisement à l'environnent immédiat, notamment au tracé de la rivière que domine le champ de fouilles. A l'époque de l'affaire, aucun document n'inscrit le champ de fouille dans une représentation conventionnelle de l'espace (comme une carte topographique). Cette inscription ne semble avoir été réalisée que tardivement par un document de Lucien Mosnier, encore très sommaire. En revanche, une abondante documentation photographique rend possible la localisation assez précise d'une bonne part des fouilles ponctuelles. D'autres localisations se conjecturent assez sûrement par déduction 9. Reconstitution du iournal des fouilles des sites périphériques Du 4 octobre 1927 au 28 janvier 1928, Glozel fait l'objet d'une instance de classement provisoire à la demande du Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. La poursuite des fouilles étant subordonnée à des contraintes plutôt dissuasives, c'est l'occasion de fouilles périphériques dans un rayon de plusieurs kilomètres, portant sur des sites de plein air et des structures souterraines. Certaines de ces fouilles ont été médiatisées, comme Chez Guerrier, la Goutte Barnier, La
Couarle, Puyravel, Le Toquin, Le Jaunet, Palissard, Cluzel et Moulin -Piat.

D'autres sont moins connues, voire inédites. L'initiative de ces fouilles a été fort diverse. Et l'information n'en avait jamais été rassemblée. Là
23

encore, il était utile de reconstituer pour le moins le journal, et lorsque les indications le permettaient, le plan des fouilles de ces sites périphériques qui contribuent à une meilleure connaissance de l'environnement archéologique de Glozello. Etude de l'environnement archéologique Les sites périphériques de Glozel ne sont révélés qu'à partir de janvier 1928 et ne concernent qu'un périmètre assez limité autour de Gloze!. Il restait donc à envisager les découvertes archéologiques faites avant la découverte de Glozel, en élargissant l'investigation à une unité géographique plus vaste, comme la Montagne bourbonnaise. Plusieurs travaux de synthèse portant sur le département de l'Allier, mais aussi les départements limitrophes fort proches de la Loire et du Puy-de-Dôme, élaborés et publiés par des archéologues et historiens locaux avant l'invention de Glozel, étaient à consulter et à exploiter II. Recherche d'éléments d'histoire locale Il était important de tirer de l'histoire locale tous les éléments que la mémoire d'un passé récent était susceptible de livrer. Au moment de l'affaire, certaines archives ne sont pas accessibles au public, du fait de délais d'ouverture pour certains fonds et de dispositions plus restrictives pour l'accès public à ces documents. Depuis, l'obligation de versement et l'extinction de certains délais ont rendu disponible une masse documentaire importante, qui n'a toutefois fait l'objet d'aucune étude. On a toujours limité par exemple les recherches toponymiques au seul nom de Glozel qui n'est finalement que celui d'un des villages les plus voisins du gisement, en ignorant une toponymie plus fine qui est celle des vocables associés à l'emplacement précis des découvertes et que fournissent cadastre et archives notariales. S'est-on penché sur les évocations anciennes, antérieures au fondateur 1er mars 1924, des parcelles qui constituent le gisement, évocations et parfois descriptions qui figurent dans divers actes (titres de propriété, contrats de mariage, successions, baux de métairie...) 12? Inventaire des découvertes L'inventaire des collections est le seul domaine où l'Etat a participé à l'instruction du dossier de Gloze!. Ille fait par deux fois, à des époques assez éloignées mais dans des conditions similaires. En effet, il s'agit chaque fois de faire procéder au classement du gisement et des découvertes.
24

La première fois, le 4 octobre 1927, le Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts ouvre une instance provisoire de classement. Denis Peyrony est alors chargé de dresser un inventaire des collections. Il le fait en novembre 1927, assisté de Champion. Ce document, très sommaire, permet juste de dénombrer le mobilier de la collection Fradin après trois saisons de fouilles. Un nouvel inventaire a été réalisé plus récemment, à l'instigation du Ministère de la Culture. En mai-juin 1975, l'ensemble de la collection Fradin est inventorié et les objets numérotés. Le document final est un manuscrit qui offre, selon l'ordre des numéros attribués, un descriptif sommaire pour chaque objet. Aucun autre mode d'accès n'est possible. En novembre 1983, la collection Morlet rejoint et intègre la collection Fradin au Musée de Gloze!. La famille Fradin dresse alors le 16 février 1984 un inventaire de cette collection. Au cours du printemps 1984, le Ministère de la Culture fait procéder à son tour à un inventaire avec attribution de numéros. Le document produit est à nouveau un manuscrit où les objets sont sommairement décrits, selon l'ordre des numéros attribués. Ce répertoire est doublé d'un fichier plus détaillé, mais réalisé
partiellement 13.

Précisons que le premier projet de classement est finalement abandonné après un vote défavorable de la Commission des Monuments historiques le 28 janvier 1928. Quant au second, il échoue suite à la décision d'Emile Fradin de rester propriétaire de ses collections, dont l'Etat espérait la cession. Typologie systématique des découvertes L'étude typologique des découvertes de Glozel a jusqu'alors pâti d'une recherche étroite d'analogies avec d'autres découvertes. Pour les défenseurs, il s'agissait ainsi de conforter leur réalité archéologique par la mise en évidence de parallèles et pour les adversaires de retrouver les modèles supposés d'une mystification. Certes Morlet, doué par sa formation d'anatomiste d'un sens aigu de l'observation, avait poussé très loin la description de chaque pièce. Mais il avait ensuite fort peu exploité l'information générique qu'il pouvait en tirer 14. Un obiet de choix pour des disciplines qui l'ignorent L'instruction jusqu'alors sommaire du dossier de Glozel tient avant tout au fait que les disciplines, qui auraient dû légitimement s'approprier cet objet, l'ont délibérément ignoré. Tout d'abord, à défaut d'intégrer la préhistoire, Glozel a obtenu de droit une place dans l'histoire de la préhistoire. Dès lors, une histoire générale de l'archéologie préhistorique ne peut esquiver cet épisode. 25

Comment écrire une chronique de l'archéologie préhistorique de l'entredeux-guerres sans prendre en compte Glozel? Comment ignorer une affaire qui a mobilisé l'ensemble de la communauté scientifique d'une époque, un gisement qui a certainement vu défiler le plus grand nombre de fouilleurs et d'observateurs? Or la place actuellement concédée à Glozel dans l'histoire de la préhistoire est à la mesure du désintérêt patent de l'historien pour les archives de l'affaire. En outre, objet légitime de l'histoire de la préhistoire, Glozell'est plus généralement de l'histoire des sciences. Au-delà du statut de simple maillon d'une chronique, au-delà donc de son identité historique, l'épisode mérite d'être abordé de façon plus critique. Adrien Bayet suggère une telle approche: « Pour s'orienter dans cette question qu'on paraît avoir embrouillée à plaisir, point n'est besoin d'être préhistorien, épigraphiste ou archéologue. Car il y a, dans toute cette controverse de Glozel, des évidences telles qu'un homme armé de son simple bon sens et lesté de quelques connaissances, peut les saisir en prise directe. Et puis, au -dessus des finesses et des arguties des spécialistes, il y a la critique scientifique générale, qui s'applique à toutes les sciences indistinctement et aux exigences de laquelle nul n'a le droit de se soustraire. Il nous suffira donc, pour juger sainement les choses, de nous placer tout simplement au point de vue de cette critique scientifique qui, comme l'enseignent les philosophes, n'est que le sens commun élargi.» 15 Ce point de vue que Bayet suggère d'adopter est fort proche de celui de l'épistémologie. Cette discipline critique, qui étudie a posteriori les conditions de validité des sciences, aurait dû s'emparer de ce sujet de choix, s'enthousiasmer pour ces découvertes indomptables mettant en

échec toutes les tentatives de solution scientifique

16.

Il lui revenait de

faire l'archéologie de cette controverse. Car l'archéologue d'aujourd'hui est certainement le plus mal armé pour aborder la question sous cet angle. Il peut difficilement adopter ce point de vue borné qui consisterait à amputer son savoir de trois quarts de siècle de connaissances nouvelles, à le ramener à des exigences méthodiques et de rigueur propres à une époque qui n'est plus la sienne, à s'empêcher de préjuger d'une efficacité dont cette époque ne fournit pas encore la possibilité. Ce problème, bien connu de l'épistémologue, est celui de l'anticipation abusive et de son corollaire, l'abus rétrospectif. Or Glozel, qui a l'envergure d'un cas d'école pour l'épistémologue, n'a jamais été abordé selon ce point de vue. La question serait donc à reprendre de façon prioritaire sous l'angle critique de la théorie de la connaissance. Ce serait là une manière de sortir du retranchement scientifique de la controverse. Ainsi, si des fouilles étaient à nouveau entreprises, devraient-elles être avant tout des fouilles d'épistémologue. Elles pourraient avoir pour objet original et suffisant l'étude archéologique d'un champ de fouilles de l'entre-deux-guerres.
26

Une efficace pierre de touche Dans cette perspective, la recherche sur Glozel serait moins utile à la connaissance de ces curieuses découvertes qu'au progrès de la science qui tenterait de les apprivoiser. Face aux découvertes bourbonnaises, aucune méthode ne semble vouloir s'appliquer. Mais n'est-ce pas dire précisément que toutes gagneraient à s'exercer, pour la vérification de leur validité? Glozel constituerait alors un révélateur privilégié de conditions d'échec, une pierre de touche décisive qui éprouverait plus obstinément que toute autre nos stratégies de connaissance. Dès lors, l'épisode de Glozel s'érigerait en phare de l'histoire de la préhistoire, sachant que le phare a une fonction ambivalente: il éclaire et guide, mais aussi il s'érige sur un écueil à éviter. Et de ce phare, il faudrait faire un point de vue, de cette zone d'ombre une source de lucidité. En somme, il s'agirait d'écrire cette histoire de la préhistoire non pas en marginalisant cet épisode bruyant dans l'espoir vain de l'étouffer, mais en en faisant un témoin privilégié. Le passé ne s'observe-t-il pas de façon plus pénétrante de la hauteur de ses crises? La préhistoire, rencontre de deux temps
Un dessin humoristique de L'illustration 17 rend fidèlement compte, à travers l'échange d'un père et de son fils, de la singulière

situation de Glozel : « Papa, qu'est-ce que c'est que la préhistoire? - Mon ami, c'est quelque chose de la plus haute actualité. » Privés de l'hospitalité antique de la chronologie, les vestiges glozéliens assourdissent le présent de la retentissante controverse qu'ils suscitent. Ce faisant, Glozel montre l'importance de la considération à accorder aux circonstances de l'invention archéologique. La science croit illusoirement qu'elle construit le savoir en affranchissant ses progrès des conditions de leur émergence. Glozel tout au contraire, mais à son corps défendant il est vrai, rend fort bruyant le moment de son invention, au lieu de s'empresser de le gommer pour sacrifier à une conception erronée de l'objectivité. Le passé ne se dégage jamais de l'échafaudage du présent qui le construit. La préhistoire en particulier ne saurait être la simple publicité d'un passé lointain. Elle naît en effet de la rencontre de deux temps qui constituent tous deux son identité. C'est un lieu commun de rappeler que la fouille archéologique ouvre le livre d'une seule lecture, qui ne se feuillette plus jamais dans les mêmes conditions matérielles. Cette lecture destructrice qu'est la fouille atteste suffisamment le lien indéfectible qui attache une découverte archéologique aux conditions historiques de son invention. La découverte est formée par le temps qui découvre, elle est modelée par la 27

façon dont une époque articule son savoir, distribue les catégories selon lesquelles elle appréhende le monde. Cette dette de la haute antiquité au temps historique qui l'édifie est fort justement rappelée par le double sens du mot « préhistoire », à la fois objet et point de vue qui l'envisage. Le mot « histoire» offre certes une identique ambiguïté. Toutefois, le livre de l'histoire reste toujours accessible à une lecture neuve, là où la préhistoire ne peut souvent plus donner à lire que sa propre lecture. Le passé préhistorique n'a donc pas d'identité absolue. Il est avant tout une invention de l'histoire. La découverte archéologique est la rencontre de deux temps qui se forment au contact l'un de l'autre. Le Mas d'Azil, par exemple, c'est azilien-(1886-1889). On ne comprend pas le Mas d'Azil édifié par Piette en ignorant ce qui, dans les découvertes de la Méditerranée orientale, alimente l'actualité archéologique dans les dernières décennies du XIxe siècle et informe la lecture que Piette fait en conséquence de ses découvertes de la rive gauche de l'Arize. Que l'invention ne soit pas absolue, qu'elle soit toujours datée, bien des découvertes archéologiques de cette fin du XIxe siècle nous le montrent, qui n'ont plus grand chose à nous apprendre compte tenu des protocoles d'investigation qui sont les nôtres aujourd'hui. En archéologie, on vérifie assez aisément ce principe que plus une découverte est lointaine, moins elle nous apprend du point de vue archéologique, car son objet d'alors n'est souvent plus le nôtre. En revanche, elle date un mode de lecture du passé et reste toujours fort précieuse pour une histoire de la pratique archéologique et plus généralement de la connaissance scientifique. Glozel, c'est donc Glozel-(1924-1933). Le hasard de sa mise au jour a voulu que le gisement soit révélé par les lendemains de la Grande Guerre. Ou plutôt, c'est l'après-guerre qui invente Gloze!. Cet aprèsguerre devient un entre-deux -guerres pour un troisième point de vue, celui par exemple d'une histoire actuelle de la préhistoire, qui ajoute son propre temps à la conjonction des deux premiers. Écrire aujourd'hui sur Glozel, c'est donc articuler trois temps: le XX]esiècle naissant (point de vue critique), l'entre-deux-guerres (point de vue historique) et un asile chronologique d'un temps supposé beaucoup plus ancien, mais non encore identifié (point de vue archéologique). Un oblet de croyance Interdit de préhistoire, souvent contourné par l'histoire de la préhistoire, ignoré de l'épistémologie, Glozel n'a su s'imposer comme objet de connaissance à aucune des disciplines qu'il aurait dû concerner. Plus généralement, il n'a pas su se faire admettre comme objet scientifique.

28

Cet abandon n'a pas peu contribué à en faire un objet de croyance, même si sa popularité le destinait quoi qu'il en soit à devenir la pâture de l'opinion. Chacun a saisi cette occasion d'exprimer un jugement fondé uniquement sur l'adhésion ou la répulsion spontanée. Audollent a beau protester, invoquant de réelles « raisons, non pas de croire à l'authenticité de Glozel, car il ne s'agit pas d'un dogme, mais de l'affirmer scientifiquement» 18, le retranchement des partisans et des adversaires se confond déjà à l'époque de l'affaire avec celui de la foi concédée et de la confiance refusée. Le livre d'or du Musée de Glozel en est une bonne illustration: il consigne une profession de foi indéfiniment répétée que vient rompre de temps à autre la fausse note d'un refus de crOIre.

~"'A'i,"L-<L-~ ~ ~~ &?~"l6~~tl'~ Le...-.~ ~ ydt~~%A.J't.~ '''_~~ ~ ~ / 1
,

Il

ii ~Jè-L~ .fl.:;7~~. .../~

(fi~;!-

/'

/.~f~f;1

~~

é2.~'-~~fAÀ.)

~

~ ~ec.

~"

JÂ.~k~ ~lNt#N--~~..,. 1Ç~~. J~ d;t~
f1~

4- ~
,b-, {qZ

~~
tL f~

",tVU~v.4
~~.'.

~;;--; (~~~-<
f't."'\...~'

cr
i

~

.

il
Il

~io~dL~'~j
Il

. ~~

,~-;,4~
,

Jek' ,I ,
I

oJ
J3~
-

,

}jlV

~
,

£Vc/..u;!

Il

ï ~4J~~:~~'

I

£~f~'lft;~

Livre d"orde Glozel, 22-23 mai 1928

29

Comme un air de fiction A partir du moment où la question s'envisage sous l'angle affectif du crédit, les exigences de la vraisemblance concurrencent celles de la vérité. Et l'affaire de Glozel, véritable controverse scientifique, s'édifie aussi comme une fiction. Elle « poursuit sa carrière de roman-feuilleton. Rien n'y manque: ni le traître en grand manteau sombre, ni les lettres anonymes, ni les accusations qui corsent l'intrigue avant le dénouement qui reste à venir.» 19 Pour Esquirol, la chronique de l'affaire que cherchent à dresser les Ephémérldes de Glozel de Reinach peut aussi se lire « comme un récit de bataille et un roman d'aventures» 20. Les protagonistes s'ajustent aisément dans l'étoffe de personnages. Il n'est aucun d'eux qui ne puisse incarner un modèle littéraire. C'est par exemple chez Anatole France qu'Afranio Peixoto découvre l'épigraphiste « René Dussaud, qu'on pourrait appeler le phénicien, comme on pourrait appeler l'étrusque le Marmet du Lys Rouge» 21. En croquant Vayson en Sherlock Holmes, Morlet s'identifie à un Conan Doyle auquel il emprunte incontestablement certains traits 22. On croit retrouver dans le développement de l'affaire l'argument d'authentiques fictions littéraires. Ainsi la querelle épigraphique suscitée par le mobilier inscrit de Glozel rappelle-t-elle à Hubert Morand la controverse entraînée au Pickwick Club par la découverte d'une inscription dans Les aventures de Monsieur Pickwick de Charles Dickens 23. L'auteur Paul Vigné d'Octon reconnaît dans Glozel l'intrigue de son roman, Les petites dames, « où il raconte les fouilles d'Elche et le mélange de vrai et de faux dans l'archéologie dite ibérique» 24. Echo de fiction, l'affaire s'impose aussi comme sujet de fiction. Dans Le dieu noir de Dominique Sandy, le bruit de la controverse ne sert encore que de toile de fond à l'histoire fictive d'une découverte archéologique qui tisse un lien mystique entre la civilisation mégalithique et le XIIIe siècle templier 25. Mais dans Neolithis de Jean-Paul Ariste 26, Glozel devient l'argument même du récit. «Le thème central est bien l'aventure du hameau de Glozel, ignoré de tous et subitement lancé dans la grande célébrité internationale grâce à une découverte qui, dans le village supposé de Puy-des-Rampions en Quercy, est aussi réelle qu'à Glozel même. Ce qui est ajouté, c'est l'étrange ramassis de fantoches qui ne comprennent goutte à la manœuvre de M. Clampin -Fouilloux, l'éminent savant, président du Cercle des Hautes Etudes préhistoriques de France, lequel se fait fort de découvrir une station néolithique sur le territoire de la commune et, avant même que la découverte ne soit faite, propose de dénommer Neolithis le modeste Puy-des-Rampions. » 27

30

Dimension épique de l'affaire Glozel finit par se prêter à de nombreux genres littéraires. Les Glozeliana, les Glozelleries fleurissent 28. L'ampleur atteinte par l'affaire justifie qu'on pousse jusqu'aux registres les plus élevés. Reinach voit les adversaires s'apostropher « comme des héros d'Homère» 29.Un article de Joseph Tricot- Royer intitulé «L'épopée de Glozel» se partage en « Glozéliade» et «Glozélomachie» 30. Le docteur Victor Trenga, rédacteur du Praticien du Nord de l'Afrique, redonne souffle à cette néologie épique au moment du dénouement judiciaire de l'affaire: « Le grand vainqueur de la bataille de Glozel, le héros de la Glozéliade est, sans contredit, notre excellent confrère et ami, l'érudit et courageux Dr A. Morlet de Vichy. » 31 Le vers convient à un tel registre. Reinach ponctue les moments saillants de la querelle de quatrains de circonstance. Ici, il répond aux plaisanteries d'un humoriste: «Mauvais cœur, ingrate nature, Si les vieux bougres de Glozel N'avaient inventé l'écriture Que ferais-tu de ton gros sel?» 32 Là, troquant l'octosyllabe contre l'alexandrin mieux approprié à la circonstance, il félicite Morlet au lendemain de la condamnation de Dussaud et du Matin par le Tribunal correctionnel de la Seine: « Compliments à Morlet, enfin victorieux De l'Ignorant, du Sot et du Malicieux! Qu'on ne m'accuse pas d'une inutile emphase: Il fallait que "du Sot" se trouvât dans ma phrase I » 33 Le durcissement de la querelle, la cristallisation des positions, l'absence de toute issue confèrent au débat comme un droit à l'éternité qui est le temps du mythe. Ce sentiment d'une durée désormais irréductible est déjà exprimé alors que la controverse est engagée depuis moins de deux ans: « Il peut arriver n'importe quoi. Glozel est immortel, il durera jusqu'à la consommation des siècles. » 34 « Cette passion est si forte que le temps même ne parvient pas à l'affadir. Glozéliens et antiglozéliens se heurteront ainsi jusqu'à leur heure dernière, et Emile Fradin, octogénaire, rompra encore des lances avec M. Vayson cacochyme. » 35
Appropriation fantastique des découvertes

Faute d'avoir pu intégrer la réalité de la chronologie, les découvertes ont été refoulées dans un hors-temps qui les met à portée de récupérations fantastiques. Dès les premières publications, Glozel est happé par l'interprétation atlantéenne. L'initiateur en est Marcel Baudouin, secrétaire général de la Société préhistorique française de 1905 à 1919. Chargé d'une recherche historique sur les eaux de Vichy à la demande de la Compagnie fermière et auteur de LJorigine de ~chypublié en 1917, il connaît bien le Bourbonnais. C'est à ce titre que Morlet lui soumet dans 31

un premier temps des découvertes gallo-romaines de villes thermales de l'Allier. Peu de temps après, lorsqu'il obtient la direction des fouilles de Glozel, il sollicite à nouveau son point de vue sur le curieux mobilier qu'il exhume. «Votre trouvaille est bien de l'âge du cuivre et c'est une importation atlantidienne », conclut Baudouin 36. Il confirme ce point de vue dans un fascicule paru la même année, Les découvertes de Glozel37, se fondant sur « une lettre de Schliemann publiée par son fils en 1912 et selon laquelle le secret de l'Atlantide se trouvait au fond d'un pot, plus précisément un vase à tête de chouette» 38,comme ceux dont le gisement fournit de nombreux exemplaires. Persuadé par l'autorité du vieux préhistorien, Morlet invoque une culture atlantidienne dans deux de ses publications du début de 1926 39, où il rapproche les inscriptions de Glozel et celles des îles Canaries, que certains identifient alors à des vestiges de la civilisation engloutie. Van Gennep rappelle aussitôt Morlet à plus de mesure: « Laissez les Atlantes tranquilles; ne brassez pas toute la Méditerranée! » 40Morlet prend définitivement bonne note du conseil. Mais la brèche est ouverte, et l'hypothèse de Baudouin, dont le Mercure

rend compte le 1er février 1927, est dès lors continuellement alimentée.
41.

Elle est reprise et développée dès le numéro suivant du Mercure par une communication de Paul Lecour, secrétaire général de la Société d'études

atlantéennes

René Gattefossé,qui veut voir dans l'Atlantide « au moins

un livre fécond» 42,organise des conférences sur Glozel pour les sections lyonnaise et parisienne de la Société atlantéenne. En avril 1928, «à la Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois, Camille Charrier, éditeur, lit une notice sur Glozel et les Atlantes. » 43. . . Une réalité plus terre à terre Ouvert par la charrue, le gisement de Glozel restaure toute la richesse du versus latin, à la fois sillon et vers. Mais le soc opère avec une efficacité plus poétique qu'agricole. Cette appropriation, de par trop littéraire, a fini par étouffer l'objet légitime que constitue Glozel. L'approche de la question s'est ritualisée dans une sorte de geste épique. Ainsi, pas de récit de l'affaire qui ne s'engage par l'ouverture devenue l'une des factions qui perpétuent le retranchement héroïque des glozéliens et des antiglozéliens des années folles. Le labour fabuleux a recouvert et masqué une réalité plus triviale. Plus prosaïquement, on a peut-être aussi omis de dire que les découvertes de Glozel sont avant tout dans la logique du développement agricole des lendemains de la Grande Guerre. Cette époque est celle de la plus grande expansion des terres cultivées en France, qui traque les ultimes friches. Au même moment, les moyens aratoires évoluent. Des instruments nouveaux, au travail à la fois plus efficace et moins laborieux, remplacent 32

fondatrice du 1er mars 1924. Pas d'intérêt pour le sujet sans adhésion à

la charrue Dombasle qui disparaît au début du xxe siècle des baux de métairie liés au domaine de Glozel après y avoir figuré trois quarts de siècle durant 44. Les domaines, traditionnellement transmis par héritage, se démantèlent et se vendent. Longtemps figée par des habitudes d'exploitation arrêtées par les baux ruraux, la nature des parcelles évolue. Autant d'occasions de faire parler le sous-sol et d'en réveiller les vestiges. C'est donc d'abord l'évolution de la France rurale de l'aprèsguerre qui invente Gloze!. Recherche agricole de plus de surface et de plus de profondeur sont d'ailleurs les circonstances ordinaires de la majorité des découvertes archéologiques à la fin du XIxe et au début de xxe siècle. Moins poétique, certes. . .

1 Gloze~ pages 7-8. 2 Sur l'affaire de Glozel, in Petit historique, page 349. 3 Ce point de vue plus serein pourrait être celui de Jean Piveteau, « A propos de Glozel », Revue de Paris, 1928, pages 152-1 74. Mais dans le même temps, cette distance de la neutralité empêche l'auteur d'atteindre certaines données accessibles à un point de vue plus engagé. 4 Dans le Matin, 27 janvier 1928, Pierre Guitet-Vauquelin, rédacteur, conçoit déjà Glozel comme une « plaie ouverte au flanc de la préhistoire» qu'il « importe au premier chef d'assainir à fond ». Cette abréaction salutaire n'a toujours pas eu lieu... Après une période de relatif sommeil (1933-1954), le débat rebondit à partir du milieu des années 50 avec l'accès aux nouveaux moyens physiques de datation absolue, auxquels Morlet le premier fait appel pour tenter de trancher la question. Naît alors une nouvelle affaire, objet de Gloze~ la seconde affaire (1954-1990), en préparation. 5 Le dépouillement et l'inventaire complets ont été entrepris et achevés (par nos soins, de même que les travaux présentés par les notes 7 à 14) au cours des années 90. Les références de plus de 10000 documents (dont 4400 lettres et 3000 articles) alimentent une base de données, qui permet désormais un accès instantané à la totalité de ce fonds. 6 Notamment Absolon, Arcelin, Audollent, Baudouin, Bayet, Begouen, Bénard le pontois, Bjorn, Bosch-Gimpera, Boule, Bréhier, Breuil, Bruet, Buy, Cagnat, Capitan, Cazedessus,
Cheval, Constantinescu

-Iasi,

Coutil, Crawford,

Croze, Jeanne Déchelette, Albert

Déchelette, Depéret, Desforges, Dubus, Dussaud, Eitrem, Elliot Smith, Espérandieu, Epery, Evans, Flinders Petrie, Foat, Glotz,Jullian, Kidder, Labadié (Cabrerets), de LacazeDuthiers, Leite de Vasconcellos, Loth, Madsen, Massoul, Mayet, Meillet, Mendès-Corréa, Nourry (Saintyves), Obermaier, Peyrony, Pittard, Pottier, de Prorok, Reinach, Roman, Rutot, Sayee, Sëdermann, Sommerfelt, Tricot-Royer, van Gennep, Vayson, Vendryes, Viennot, Wilke. 7 La correspondance de Reinach à Morlet a été entièrement transcrite, ordonnée chronologiquement et annotée au début des années 90. L'entreprise était fondée sur l'espoir de retrouver les lettres de Morlet à Reinach, ce qui a été fait en 2000 avec l'ouverture des fonds Reinach d'Aix et d'Avignon. Les lettres de Morlet ont alors été photographiées et transcrites et les deux séries de correspondance ont ainsi pu être croisées. Par ailleurs a été entièrement transcrite la correspondance de Begouen, BoschGimpera, Boule, Breuil, Capitan, Espérandieu (croisée avec celle de Morlet), Jullian, 33

Leite de Vasconcellos, Obermaier et Peyrony. Celle de van Gennep, Depéret et Loth est en cours de saisie. Une table des correspondants a été établie, associée à une collection d'autographes numérisés qui a permis l'identification de la quasi -totalité des auteurs de cette correspondance. 8 Ce journal a été reconstitué parallèlement au dépouillement des archives. Cette entreprise est toujours ouverte compte tenu de la masse documentaire extérieure aux archives de Glozel qui reste à retrouver et consulter. Il en résulte pour l'heure un document assez complet pour toutes les fouilles impliquant des fouilleurs extérieurs au cours des années 1924-1931. En revanche, les fouilles régulières de Morlet sont beaucoup moins bien renseignées. 9 Un plan progressif des fouilles a été reconstitué. Il s'articule autour des quelques éléments de structure mis au jour (fosse ovalaire, tombes, dallages) qu'il choisit comme repères. Il délimite les zones fouillées, y distingue des zones « peuplées» et « stériles» comme les qualifiait Morlet, identifie des zones encore intactes, permet de conjecturer certaines limites du gisement et des extensions possibles. Le plan de dispersion des découvertes (objets en connexion, répartition statistique d'ensemble et par types) fonde des constatations totalement inédites, qui ont manifestement échappé à la connaissance des protagonistes de l'affaire du fait de l'absence d'une appréhension d'ensemble, que ne semblent pas même avoir eue les fouilIeurs réguliers comme Morlet. Ce plan des fouilles reconstitué est certainement l'un des résultats les plus heureux de cette récente instruction du dossier de Gloze!.
10

Cettereconstitution a été entreprise à la fin des années 90. Ellereprend le principe de

celle du journal et du plan des fouilles de Gloze!. Ici les fouilles sont plus ponctuelles et, par suite, les conditions des découvertes souvent assez bien documentées. De plus, l'exploration de ces sites coïncidant avec le point culminant de l'affaire de Glozel, le suivi par la presse a été régulier, notamment pour le souterrain de Puyravel, dont l'exploration bénéficie en outre d'un journal des fouilles reconstitué par l'un des observateurs.
Il

Cestravaux restent très sommairesen ce qui concerne la Montagne bourbonnaise,

non du fait de l'absence de découvertes, mais souvent faute d'une enquête effective sur le terrain. Aussi ont-ils été avantageusement complétés par des témoignages inédits de première ou seconde main concernant de nombreuses découvertes fortuites. 12Cette recherche a été poursuivie sur trois départements. Intitulée Glozel avant Glozel, titre emprunté au second chapitre de Glozel et ma vie d'Emile Fradin, elle a permis notamment de reconstituer sur quatre siècles la succession des propriétaires du domaine de Glozel et d'exploiter tous les indices livrés par les différents actes encore accessibles. 13L'inventaire des collections a été entièrement repris. Il intégrera à terme toutes les données archéologiques (description détaillée associée à des photos numériques) et historiques (circonstances de découverte, analyses éventuelles, publications) accessibles pour chaque objet. Son traitement informatique permettra des modes d'accès multiples. Un inventaire restrictif des objets publiés au cours de l'affaire a déjà été dressé. Confronté à l'inventaire complet des découvertes, il a permis de déterminer la part médiatisée des collections et de faire certaines observations intéressantes, notamment sur les types privilégiés, les pièces vedettes. Il a contribué par ailleurs à la réalisation du journal des fouilles, la date de première publication d'un objet constituant un terminus ad quem pour celle de la découverte de cet objet. 14Une typologie systématique a été établie au cours des années 90. Elle s'est plus particulièrement intéressée aux tablettes épigraphes, aux urnes à visage, aux idoles, aux bobines à pointes, aux gravures et sculptures animales sur os, aux anneaux et aux blocs gravés. Elle a permis de faire certaines constatations importantes qui, bien qu'élémentaires et à la portée de toute observation attentive, n'ont jamais été formulées. 15Cahier 4, page 9.
34

16 Pour ]ullian, « le propre, et l'intérêt, du gisement de Glozel, est de soulever plus de problèmes que d'en résoudre », « Au champ magique de Glozel », Revue des Etudes anciennes, 1927, page 169. 17 Illustration, 4 février 1928. 18 Mercure, 1erjanvier 1928, page 197. 19 ln transigean t, 27 décembre 1927. 20 Courrier littéraire nord-africain, 10 février 1929. 21 « Glozel : préhistoire et psychologie », La Nacion, Buenos Aires, 18 novembre 1928, traduit dans Mercure, 1er mars 1929, page 463. 22 « Sherlock Holmes à Glozel », Mercure, 1er août 1927. 23 Débats, 8 janvier 1928. 24 Les Petites Dames, 1901. Est-ce l'actualité dont l'affaire de Glozel fait bénéficier son ouvrage qui pousse Vigné d'Octon à en donner une nouvelle édition abrégée en 1927, que signale Reinach, EphémérIdes 2, pages 59-60 ? 25 Le dieu noir, roman paru en trois livraisons dans la Petite Illustration du 25 mai et des 26 Neolithis, roman néo-moderne, 1931. Morlet échange quelques lettres avec l'auteur en 1931 et 1932 (AG). 27 Ainsi en rend compte van Gennep dans Mercure, 1erjanvier 1932, pages 209. 28 « Glozeliana ou l'éternel retour », Moniteur, 12 novembre 1927, « Glozeliana », Semaine de Cusset, 18 janvier 1930... « Glozelleries », Petit Bourbonnais, 19 mai 1929... 29 Gloze], page 8. 30 « L'épopée de Glozel », £sculape, juin 1928. Les adaptations multiples aux découvertes de Glozel de la fable de La Fontaine, Le laboureur et ses enfants, constituent un indice de cette vocation fabuleuse du sujet. Ainsi, Prosper, « Le laboureur de Glozel et ses enfants », Echo de Paris, 26 décembre 1927 ; « Le laboureur et ses enfants », La Montagne, 28 janvier 1928... 31 Praticien du Nord de l~fnque, 15 décembre 1932, page 639. 32 ÉphémérIdes 1, page 137. 33 Lettre de Reinach à Morlet du 24 mars 1932 (AG). 34 Quotidien, 7 octobre 1928. 35 Moniteur du Puy-de-Dôme, 19 octobre 1929. 36 Lettre de Baudouin à Morlet du 18 février 1926 (AG). La correspondance entre Baudouin et Morlet sur Glozel couvre les années 1925 à 1932 (AG). 37 Les découvertes de Glozel et les réflexions qu'elles suggèrent Elun vieux préhistorien, 1926. 38 Mercure, 1er février 1927, page 719. 39 Mercure, 1er avril 1926, page 42. Nouvelle station 2, pages 19-20 : « La civilisation avancée des tribus établies au centre de la France dès le début des temps néolithiques, s'était nécessairement répandue, à la longue dans tout le bassin méditerranéen comme en témoignent les inscriptions primitives des lIes Canaries et des dolmens numidiques, où l'on relève des caractères d'une singulière analogie avec ceux de Gloze!.» Et Morlet ajoute en note: « Cette pénétration avait peut-être été facilitée par la Terre des Atlantes, dont les dernières découvertes scientifiques paraissent bien démontrer l'existence. » 40 Lettre de van Gennep à Morlet du 21 avril 1926 (AG). 41 Mercure, 15 février 1927, pages 219-225. 42 Lettre de René Gattefossé à Morlet du 28 novembre 1927 (AG). 43 Ephémérides 2, page 36.

1er et 8 juin 1929. Morlet échange quelques lettres avec l'auteur en 1929 et 1930 (AG).

D'après les souvenirs d'Emile Fradin, l'instrument utilisé lors des premières découvertes est encore la charrue Dombasle. L'absence d'avant-train et la présence de mancherons la font parfois confondre dans certains témoignages avec l'araire chambige
44

35

à reille qu'on continue à fabriquer artisanalement et à utiliser à cette époque. Ainsi Morlet hésite-t-il au cours de son audition du 17 mai 1930 (SPF/Fradin) : « L'instrument aratoire employé par la famille Fradin était ce qu'on appelle vulgairement un "araire", ou une simple charrue, qui ne pénètre dans le sol qu'à am 10 environ et au maximum à am 15 ». La faible profondeur atteinte est confirmée dans Mercure, 1erfévrier 1928, page 611 : « La charrue ne pénètre pas à 25 cm. », et dans Petit histonque, page 142 : « Comme cette pierre se trouvait à 25 centimètres de profondeur, le soc de la charrue n'atteignit pas jusqu'à ce niveau. » Ce n'est donc pas la plus grande profondeur du labour mais l'espace cultivé gagné sur la friche qui fournit l'occasion de la découverte de Gloze!.

36

3 Inclassable
Classification matérielle

Par un contrat oral conclu fin mai 1925 avec la famille Fradin, puis formellement établi le 9 juillet 1926 1, Morlet devient locataire du champ de fouilles de Gloze!. Par ce bail, il s'assure en plus un droit de publication qu'il défend jalousement et dont il ne cesse d'user. Il multiplie ainsi articles, fascicules et ouvrages d'ensemble qui font connaître ses découvertes, minutieusement décrites et photographiées ou reproduites au trait 2. Jamais il n'abandonne à quiconque le soin de cette publicité. Aussi les publications de Morlet sont-elles un passage obligé pour qui, dans les années 20, veut se faire à distance une idée de ce curieux mobilier. Et elles le restent aujourd'hui encore. Par cette publication sans concurrence, Morlet impose à son lecteur sa manière d'appréhender ses découvertes. Leur présentation adopte avant tout un principe de classification commun fondé sur les matériaux mis en œuvre, à savoir pierre, argile et os, distinguant ainsi un mobilier lithique, céramique et osseux 3. Le mobilier lithique se détaille à son tour en galets, blocs, et pierre éclatée. Le mobilier céramique inclut terre cuite et grès. Le mobilier dit osseux, ou parfois kératique, comprend de façon englobante os, corne, dent, ivoire et bois. Ce principe de classification permet d'identifier la quasi-totalité des pièces des collections. Deux matériaux, bien que représentés dans les découvertes, ne font toutefois pas l'objet de catégories distinguées dans cette classification matérielle: la pâte vitreuse trouvée essentiellement sous

forme de larmes bataviques et de vitrifications 4 et l'ocre dont le gisement

a livré quelques morceaux bruts et des traces sur divers objets. Il convient enfin de faire une place supplémentaire à des fragments d'os humains divers, traditionnellement distingués du mobilier archéologique. Pâte vitreuse

Classification industrielle

et artistique

Le caractère pratique de cette classification ne dissimule pas la fragilité de ses fondements. Elle met sur le même plan matériaux bruts et matériaux ouvrés. Elle appelle donc une spécification qui rende compte de deux types de travail du matériau, l'industrie et l'art. Morlet la prend constamment en compte dans ses publications. Il identifie ainsi une industrie lithique, une industrie céramique et une industrie osseuse et kératique. Quant à l'art, il fait l'objet d'un chapitre spécifique dans chacune de ses publications d'ensemble 5. Le travail industriel et artistique de la pierre consiste essentiellement à déliter, polir, perforer, rainurer, graver. Celui de l'os à découper, polir, perforer, graver, sculpter. Celui de l'argile à bâtir, modeler, inciser, imprimer, cuire. Travail industriel et travail artistique portent parfois sur les mêmes objets, si bien que cette spécification du travail ne peut fonder une classification exclusive. Le travail plus particulièrement artistique conduit à la production de divers motifs. Celui de la pierre consiste en cupules, gravures animales, motifs symboliques. Celui de l'os en gravures végétales, animales et humaines, en sculptures animales en haut-relief et en rondebosse. Celui de la céramique en cupules, décors incisés, motifs modelés et surmodelés (visage sans bouche, motifs cornus et serpentiformes), représentations phalliques et bisexuées, avec ou sans visage. Morlet finit par identifier pour chacun des trois matériaux principalement représentés dans ses découvertes, à savoir la pierre, la terre cuite et l'os animal, des types d'objets, essentiellement des outils, des armes et des œuvres d'art. Il en emprunte la dénomination au vocabulaire archéologique de l'époque, et plus particulièrement au premier volume du Manuel de Déchelette.
Pierre Terre cuite Os animal

briques, vases aiguilles, harpons, poinçons, aiguisoirs, tranchets, maillets, haches, herminettes, pics, unis et décorés, perçoirs, lissoirs, pointes, sagaies, perçoirs, racloirs, ciseaux, lampes, têtes de flèches, hameçons, spatules, épingles, agrafes, pierres à rebord, pointes de bobines, idoles, pesons, crochets, peignes, boutons, lances, marteaux, massues, disques, disques, anneaux, navettes, grattoirs, stylets, anneaux, bagues, tubes, sifflets, cuillères, lissoirs, crochets, pointes, supports de poinçons, moulins, molettes, poterie, pointes de lances, manches, poignards, pendeloques (os mortiers, broyeurs, lamelles, fusaïoles, empreintes de perforés ou pédonculés), colliers, burins, pointes de flèches, galets main, timbres, os gravés, os sculptés, à cupules, pendeloques (galets gobelets, perforés ou pédonculés), galets et rondes- bosses cuillères blocs gravés, colliers

38

Répartition Un seul inventaire des collections est dressé à l'époque. Il l'est à la demande du Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts au moment de l'ouverture d'une instance provisoire de classement du gisement et des collections, le 4 octobre 1927. La mission en revient à Peyrony. Assisté de Champion, il procède à cet inventaire en novembre 1927. Le document qui en résulte identifie environ 900 objets ouvrés 6. L'industrie céramique représente 4/9 de l'ensemble, l'industrie lithique 1/3 et l'industrie osseuse 2/9. Cette proportion, établie sur la base de trois saisons de fouilles 7 et sur 215 des découvertes finales, fournit une représentation de la répartition matérielle du mobilier qui n'a de valeur que pour la fin de l'année 1927 et ne peut donc être généralisée. En effet, à partir de 1928, les mobiliers céramique et lithique sont découverts en quantité bien moindre que le mobilier osseux 8. Vocation épigraphique Cette classification matérielle, précisée par des modes d'ouvrage (industriel et artistique), ne suffit toutefois pas encore à rendre compte des collections de Gloze!. Il reste à prendre en considération une des vocations, et non la moindre, d'une part importante de ces pièces: celle de support épigraphique 9. Les trois principaux matériaux, argile, pierre et os, ont été également utilisés à cet effet. Certaines pièces ne semblent d'ailleurs pas avoir d'autre raison d'être que de supporter une inscription.

Xb'iJ \--\
\J.~~' "
Galets inscrits, Mercure, l erjuillet 1926 et 15 août 1927

ff-~~
~':<

~

.~ X ,~y.A~ . : ) U \~ ~ 'T
. .:.

-

\

-" v.,-r-___

t>'-L
--

"'"

(

~..:..;;-::3-

..f I! ~~:~..:~-. . i 1~

~~J

:::::. \/ ,
-'

~

Fragments d'os inscrits, Mercure,

l er juillet 1927

39

C'est le cas des nombreuses briques d'argile, de quelques os plats et de plusieurs galets. Pour d'autres, le rôle de support épigraphique s'ajoute à une vocation industrielle ou artistique, comme les haches, les gravures sur os ou les anneaux.

i

~ ~
\.

\>

l

Hache, harpon, poinçon, anneau inscrits Mercure, 15 avril 1927, 1erjuillet 1927, 1er février 1928

Enfin, d'autres objets ne comportent aucune inscription. La distinction de l'inscrit et du non inscrit ne recoupe aucun des principes de classification vus précédemment: classification matérielle et classification industrielle et artistique. L'argile, la pierre et l'os peuvent être ou ne pas être inscrits. Les produits de l'industrie et de l'art qui mettent en œuvre ces trois matériaux peuvent être ou ne pas être inscrits. Pour tenir compte de ce nouveau critère de distinction, Morlet doit donc ajouter un nouveau chapitre dans chacune des publications générales où il présente le mobilier de Glozello. L'identification de ce mobilier nécessite par conséquent la mise en œuvre de principes classificatoires complexes, qui cumulent des critères non exclusifs: nature du matériau, présence ou non d'un travail industriel, présence ou non d'un travail artistique, présence ou non d'inscriptions. Sans élaborer systématiquement une telle classification pour l'appliquer à l'inventaire exhaustif des collections, Morlet en jette néanmoins les bases sur lesquelles il construit la publication de ses découvertes.
Os industrie inscrit
non inscrit inscrit
non inscrit inscrit non inscrit inscrit

art
non inscrit

40

Un premier rattachement chronologique Les matériaux mis en œuvre, par leur nature fruste (hormis la pâte vitreuse et le grès artificiel), l'absence de certains matériaux (notamment le métal), les dénominations attribuables au mobilier (choisies par Morlet et globalement confirmées par l'inventaire Peyrony), permettent de rattacher immédiatement le mobilier de Glozel à la préhistoire. Ainsi le font d'ailleurs spontanément, bien avant la venue de Morlet, les premiers témoins des découvertes dont le point de vue est quelque peu informé en matière archéologique. La première, le 20 mars 1924, soit moins de trois semaines après les premières découvertes, Adrienne Picandet, institutrice à Ferrières, adresse un rapport à l'inspecteur d'Académie de l'Allier où elle rend compte de ces récentes

trouvailles qu'elle a pu observer quelques jours plus tôt

Il.

Il Y est

explicitement question d'un « gisement préhistorique» et de «découvertes préhistoriques ». De même Clément, instituteur de la commune voisine de La Guillermie, membre de la Société d'Emulation du Bourbonnais, adresse le lendemain de sa première visite, une lettre à Henri de Brinon, alors président de cette société. Rendant compte des premières fouilles, il déplore « pour la science préhistorique que toutes les mesures nécessaires n'aient pas été prises car elles auraient pu apporter un jour nouveau sur cette période obscure. » 12 L'attribution des découvertes à la préhistoire n'est donc pas une invention de Morlet. Elle est le sentiment immédiat de tous les premiers observateurs non néophytes. Et Morlet, témoin tardif puisqu'il découvre Glozel 14 mois après les premières trouvailles, se conforme simplement à ce point de vue général13. Des analogies en tous sens La validité de ce rattachement préhistorique spontané s'étaye très vite par des liens nombreux tissés entre les découvertes et des mobiliers répertoriés et parfaitement inscrits chronologiquement, sur la base de ressemblances typologiques. Ces liens doivent en outre permettre de rendre plus précis un rattachement qui ne désigne encore qu'indistinctement une préhistoire bien compréhensive. Ces analogies sont parfois tout à fait ponctuelles, ne concernant qu'une pièce, voire un aspect particulier de cette pièce. On réalise alors qu'elles sont peu démonstratives, pouvant résulter d'une convergence de formes parfaitement fortuite, trouvant une explication dans la contrainte des matériaux sur les formes possibles ou l'éventail limité des formes destinées à une fonction précise. La multiplication de ces rencontres avec

41

un même mobilier commence en revanche à constituer un indice troublant, voire probant. Des liens nombreux avec des cultures nombreuses, fortement éloignées géographiquement et chronologiquement, sont établis au fil des découvertes. Ils constituent un réseau d'analogies tout à fait déroutant qui, du centre de la France, emprunte toutes les directions cardinales et couvre tous les degrés de la chronologie, du paléolithique supérieur à l'âge du fer, comme l'illustrent les rapprochements suivants, non exhaustifs, qui se veulent représentatifs de cette grande dispersion des similitudes proposées par les observateurs. Anachronie et exotisme, laxité des affinités temporelles et spatiales sont les principes de ce réseau. Un regard égaré Un motif illustre assez bien cette dispersion géographique des parallèles. Il est constitué, selon une description de Morlet, par «des arcades sourcilières proéminentes, des yeux ronds, un nez droit et l'absence de bouche» 14. Représentation de chouette selon Heinrich Schliemann, de poulpe selon Louis Siret, ce visage sans bouche est celui de l'idole néolithique dont Déchelette fait la «primitive image de la déesse tutélaire des tombeaux ». Il figure essentiellement sur vases, sur dalles, sur stèles ou sur parois. A Glozel, quelques rares exemplaires sont gravés sur os. Mais c'est essentiellement un motif modelé du mobilier céramique. Ses supports sont alors de deux sortes: des vases, dénommés de ce fait urnes à visage, et des représentations sexuelles phalliques et bisexuées, dans lesquelles Morlet veut reconnaître des idoles.

/(t,~~~~~~~
,/ '\'\

~\
""-

\ \/"/
~

/ ',,/ "l ~J~~ I
~

/~
,~. ._~~

.

~r"

~'

d"r:=-c~:.~..

Dessin de François Corre, inédit Autre représentation au trait dans Glozel 1

42

('/

/

~

/-

~-

~~ \'

~

\\~-

Urnes à visage, Mercure,

15 octobre 1926

Le motif du visage sans bouche, figuré sur vase, suscite de la part des observateurs des rapprochements nombreux. Le plus fréquemment et spontanément proposé est celui de poteries exhumées à Troie par Schliemann 15. Henri Breuil veut toutefois restreindre la portée de l'analogie avec les vases troyens, qui se limite selon lui à la figuration du motif. « Le thème du double arceau des yeux avec Troie s'arrête à peu près là. » 16« La forme des vases, bien plus variés, ne coïncide pas. » 17 Il suggère à Morlet un autre rapprochement avec les Gesichturnen de la Prusse orientale et de la Pologne: «Je suppose que vous connaissez, comme analogies plus ou moins proches ou lointaines, les séries poméraniennes, publiées par G. Berentz. Ces urnes cinéraires, de la fin du bronze au premier début du fer sont différentes des vôtres comme forme; la plupart des visages ont des bouches, mais certaines de ces faces sont analogiques à Glozel, et deux portent des inscriptions de caractères différents. L'analogie n'est que lointaine, comme pour Hissarlik. » 18 Enfin, Breuil retrouve le motif en Espagne: «La figure "tête de chouette" existe abondamment dans les œuvres ibéro-romaines, soit dans le N. O., soit dans le S. o. de l'Espagne. » 19Et dans les pays scandinaves: « On trouve aussi cela dans le néolithique mégalithique scandinave» 20, ce que confirme le professeur suédois Birger Nerman: «Le décor des vases de Glozel n'est pas sans ressemblance avec celui des vases nordiques à l'époque néolithique. » 21 Outre la poterie, le motif figure sur des supports non représentés à Gloze!. Van Gennep rappelle certaines découvertes des lIes britanniques:
43

«Parmi les objets qu'on utilise dans un but de comparaison pour interpréter le décor glozélien des arcades sourcilières, des yeux et du nez, mais sans bouche, dit communément "tête de chouette" ou "idole néolithique", se trouvent les trois cylindres en chaux ou en craie découverts sous un tumulus à Folkton Wold, dans le comté d'York. » 22Le rapprochement est repris par Stephen Chauvet, membre correspondant de la Commission préhistorique du Ministère des Beaux-arts: « De très nombreux vases de Glozel sont ornés de ce faciès, rencontré sur un cylindre de Folkton Wold» 23. Le motif est également abondamment représenté en France même. Hormis quelques « fragments de vases charentais» à décor oculé, signalés par Morlet 24,les supports sont des stèles, des dalles ou la paroi même de grottes. Joseph Loth signale ce «masque néolithique» «sur la statuemenhir de Saint-Sernin (Aveyron), sur les gravures du Petit-Morin (Marne) »25. Audollent le retrouve également «dans les grottes sépulcrales du Petit-Morin» mais aussi «dans les sépultures de Collorgues (Gard) et dans d'autres du Midi de la France» 26. Emile Espérandieu remarque des analogies entre ce «faciès sans bouche» et «celui des statues-menhirs de l'Aveyron et du Gard », qui sont familières au conservateur du Musée de Nîmes 27. De fait, ces nombreux observateurs inventent peu. Ils ne font tous que reprendre tout ou partie des références du début du chapitre X du premier volume du Manueloù Déchelette étudie longuement les diverses représentations de ce motif 28.Selon lui, les figurations fournies en France
par quatre groupes géographiques
29

constituent

une

étape

de «la

propagation par le littoral ibérique depuis l'Asie mineure jusqu'aux lIes britanniques» d'un «prototype égéen» livré par la seconde cité d'Hissarlik 30. Cette généalogie du motif en situe chronologiquement la naissance au néolithique et les ultimes développements au dernier âge du fer. Loth attribue ainsi « à l'époque mégalithique» les statues-menhirs de France qui supportent le motif 31. A l'opposé, Breuil place les urnes poméraniennes à l'articulation du bronze et du premier âge du fer 32,et jusqu'à l'époque ibéro-romaine certains décors oculés de l'ouest de
l'Espagne 33.

Le visage sans bouche ouvre donc une fenêtre chronologique assez étroite, couvrant la fin du néolithique et les âges du bronze et du fer. Le statut de prototype que Déchelette confère aux figurations de la Troade n'autorise d'ailleurs qu'une émergence plus tardive du motif à l'ouest de l'Europe et réduit en conséquence ses possibilités de dispersion chronologique, en dépit de la thèse contraire mais encore peu suivie de Reinach qui veut voir dans les urnes d'Hissarlik un avatar du motif 34. Cette nécessaire progression à partir du bassin oriental de la Méditerranée épouse d'ailleurs chez Déchelette la progression des
44

monuments
modèle 35.

mégalithiques

dont l'Orient

aurait

selon lui fourni le

C'est toutefois par une généralisation abusive qu'une inscription chronologique, obtenue sur la base de deux types d'objets glozéliens, les urnes à visages et les idoles engagerait l'ensemble des découvertes de Glozel. Certes, les autres pièces du mobilier pointent souvent les régions qui fournissent des parallèles pour le visage sans bouche, comme le monde égéen, la Péninsule ibérique ou la Scandinavie. Mais l'inscription chronologique est alors plus ouverte. Paléolithique cantabriques supérieur du Périgord, des Pyrénées et des Monts

Le travail de l'os à Glozel offrirait de nombreuses analogies avec le paléolithique franco-cantabrique. Elles concernent d'une part la facture de certains outils (harpons, hameçons, sagaies à base fourchue, pointes de flèches, aiguilles, lissoirs), d'autre part les gravures et sculptures animales, tant par les sujets traités que par le traitement lui-même. Les rapprochements impliquent de nombreux gisements du paléolithique supérieur situés de part et d'autre des Pyrénées, comme La Madeleine, Montespan, Isturitz, Aurensan, El Pendo. Ils ne sont pas établis par Morlet seul. Certains de ses correspondants, engagés euxmêmes dans l'exploration de ces gisements, les confirment, voire les proposent. C'est par exemple le cas de Jean Cazedessus pour les gisements pyrénéens ou de Jesus Carballo pour le paléolithique cantabrique.

La liste exhaustive en serait fastidieuse 36. On peut retenir, à titre
d'exemple, les rapprochements proposés pour les harpons. Cette arme est l'une des pièces de Glozel dont la typologie suscite le plus de débats. Mais c'est aussi une des pièces pour lesquelles des analogies très nombreuses sont proposées. Morlet résume ainsi la question des harpons: «On avait voulu s'étonner de rencontrer à Glozel deux catégories de harpons: les uns à une seule rangée de barbelures et d'autres à deux rangées considérés comme plus récents. De même, on trouvait leurs crocs trop longs et trop détachés du fût. Or, depuis, on a pu se rendre compte que ces deux variétés et cette facture existaient dans la couche supérieure du gisement de La Madeleine et à El Pendo. » 37 L'analogie avec certains harpons de La Madeleine est révélée par les illustrations d'un ouvrage de Louis Capitan et Peyrony sur le gisement éponyme 38.Morlet la signale pour un « harpon avec renflement basilaire pour l'emmanchement» et un «harpon à barbelures très longues et détachées du fût» 39. Quant à El Pendo, les similitudes industrielles seraient nombreuses. « De nouvelles fouilles effectuées dans la grotte d'El Pendo
45

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.