La Première guerre de Charles de Gaulle

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En 1914, le lieutenant Charles de Gaulle a vingt-trois ans. Il vient de sortir de Saint-Cyr, et c’est avec enthousiasme qu’il part en guerre à la tête d’une section du 33e régiment d’infanterie. Dans la boue de Champagne, dans le fracas de Verdun, de Gaulle se bat.
Blessé à trois reprises, laissé pour mort sur le sol de Douaumont, il est conduit en captivité en Allemagne le 2 mars 1916. Emprisonné trente-deux mois, il s’évade en vain à cinq reprises. Cette épreuve ultime l’atteint dans son honneur autant qu’elle le forge. Du fond des forteresses allemandes, coupé des siens, il laisse libre cours à sa réflexion, lit, se documente et réfléchit sur ce qu’il a vu : l’enfer des tranchées, le courage des soldats, les forces et les faiblesses du commandement français, et la stratégie de l’armée ennemie. Désormais, il aura un credo: ne plus jamais cesser le combat. L’homme du 18 juin 1940 est né.
Faire la lumière sur cette partie méconnue de la vie de Charles de Gaulle, c’est le pari tenu par Frédérique Neau-Dufour grâce à des archives familiales jusque-là inédites : près de deux cent lettres échangées entre les frères de Gaulle, notes écrites pendant sa captivité, rapports de ses hospitalisations, journaux de marche des régiments, carnets de souvenirs, etc. Explorant aussi les archives belges et allemandes, l’auteur nous offre une biographie palpitante qui fourmille de détails, et dessine la figure étonnante d’un combattant de la Grande Guerre pas tout à fait comme les autres.
Publié le : jeudi 3 octobre 2013
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EAN13 : 9791021004450
Nombre de pages : 384
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couverture
FRÉDÉRIQUE NEAU-DUFOUR

LA PREMIÈRE GUERRE
DE CHARLES DE GAULLE

1914-1918

TALLANDIER

PRÉAMBULE

Le soleil est presque à son faîte et la Meuse scintille, indifférente au fracas. Dans leurs uniformes épais, les soldats maudissent août qui les fait transpirer, ils redoutent les obus qui pleuvent sur eux depuis des heures. Il fait chaud, l’air ne circule plus. Chaque explosion soulève des tonnes de poussière. Les pantalons rouge garance se teintent d’un gris terne. Les brancardiers courent en tous sens, les premiers blessés hurlent, le sang sur les visages dessine des rigoles noires.

À la tête de sa section, le lieutenant Charles de Gaulle bout d’impatience. Depuis la rive gauche, il attend l’ordre de monter à l’assaut. Il a vu la 12e compagnie s’élancer de l’autre côté du fleuve vers la citadelle qui domine la ville de Dinant. Au bout de quelques minutes, il a compris que les Allemands tenaient la forteresse et que ce serait pour eux un jeu d’enfant de massacrer les fantassins. Il aperçoit dans la lumière tremblante la course précipitée des soldats français qui escaladent le relief rocheux. Des faisans à peine sauvages, tout juste lâchés de leur cage, impuissants à fuir les chasseurs de plumes. Des faisans en pantalon rouge, tirés en plein dans le mille par des Allemands parfaitement positionnés. Les corps dégringolent la pente, désarticulés. Le capitaine Carton, tué. D’autres s’accrochent puis lâchent prise, en une grotesque pantomime. L’adjudant Fasquelle, tué. Les blessés sont de plus en plus nombreux à refluer, parfois à deux sur un brancard. Leurs gémissements font mal et commencent à entamer la confiance de ceux qui attendent.

Il faut envoyer des renforts, que diable ! De Gaulle n’y tient plus. Il voudrait rassembler sa section, franchir d’une traite le pont sur la Meuse, se jeter sur la montagne, engloutir la distance. Il faut mettre les réserves en mouvement, peste-t-il, protéger le pont, empêcher l’ennemi de franchir la Meuse. Dans son esprit il esquisse l’ordre de bataille. Son sang coule plus vite et bat à ses tempes. C’est son premier combat mais aucune émotion particulière ne l’étreint, sinon une impatience où se mêle la colère. C’est donc cela, la guerre ? Ce grondement d’artillerie, ces mouvements désordonnés de troupes, ces corps effondrés qui semblent dormir sous le soleil ?

De la rive droite refluent les Français rescapés de l’assaut. Ils sont livides et éreintés. Les soldats soutiennent les blessés, ils tentent de courir. Les brancardiers continuent leur ballet d’aller-retour sous les tirs de plus en plus proches. Bientôt, les premiers Allemands apparaissent à l’autre extrémité du pont. Pas un nuage dans le ciel. Une lumière parfaite éclaire la scène.

 

Enfin, le colonel commandant le 33e Régiment d’infanterie donne l’ordre d’intervenir aux troupes restées en réserve. Un seul objectif : empêcher le franchissement de la Meuse par l’ennemi. Charles de Gaulle regarde ses hommes. Pour lui c’est l’heure de vérité : « On va les foutre à la Meuse ! », hurle-t-il à ses soldats. Et sans plus attendre, il les entraîne vers le pont.

La vitesse de l’élan mêle les images. Le parapet du pont apparaît, et tout au fond la masse obscure de la citadelle. Dinant est un tapis de ruines où coule une rivière. Il fait chaud et la section progresse en masse compacte. Les tirs crépitent, des étincelles éclatent sur les pavés, une rumeur sourde résonne. Le pont est tout proche, de Gaulle brandit son sabre, quand un coup de fouet le frappe au genou. Il s’écroule en même temps que cinq de ses hommes. Il a fallu quelques secondes. Couché sur le sol, il sent un poids s’affaisser brutalement sur son corps. Le sergent Debout, tué sur le coup, vient de tomber sur lui. Le lieutenant essaie de se relever. Impossible, sa jambe ne répond plus. Des soldats courent autour de lui, continuent d’avancer, trébuchent à leur tour. Envahi par la douleur, il les regarde progresser comme dans un mauvais rêve.

Ce 15 août 1914, la Première Guerre mondiale vient de commencer pour le lieutenant Charles de Gaulle.

CHAPITRE 1

UNE GUERRE RÊVÉE

Avant de faire la guerre, Charles de Gaulle l’a rêvée. Il l’a rêvée puissamment, avec toute la force d’un enfant que captive le récit des grandes épopées. Il l’a imaginée de mille façons, mais nul ne saurait dire les origines de cette étrange passion. Peut-être a-t-elle commencé dans la véranda de la maison natale de Lille, lorsque enfant il s’absorbe pendant les vacances dans de longues parties de soldats de plomb. À la tête des armées françaises, il laisse à ses frères et cousins les figurines autrichiennes et prussiennes, vaincues par définition. Le carrelage devient un champ de bataille, les plantes en pot autant de forêts où se regroupent les escadrons de cavalerie.

 

Dès que Charles de Gaulle sait écrire, son imagination se déploie. Le terrain de jeu devient infini, il n’a pour limite que la fertilité d’une intelligence en perpétuelle conquête. En 1905, à l’âge de quinze ans, le garçon invente une guerre franco-allemande dans une narration intitulée Campagne d’Allemagne. Le conflit se déroule en 1930. Le style est concis, presque télégraphique, à la façon d’un journal de marche. Rien de romanesque chez cet adolescent. Les corps d’armée, les ordres transmis, la composition de tel régiment et les positions géographiques sont énoncés sans aucun lyrisme guerrier : « Il était 1 h 30 lorsque la 4e brigade se mit en marche, secondée comme nous l’avons dit par la 2e. » La guerre se joue de façon traditionnelle : deux armées nationales, pétries d’honneur et de grandeur, s’affrontent. La France, comme souvent, est seule contre tous. Et de Gaulle est déjà général. « En 1930, l’Europe, irritée du mauvais vouloir et des insolences du gouvernement, déclara la guerre à la France. Trois armées allemandes franchirent les Vosges […]. Le général de Gaulle fut mis à la tête des 200 000 hommes et de 518 canons, le général de Boisdeffre commandait une armée de 150 000 hommes et 510 canons. […] De Gaulle eut vite pris son plan, il fallait sauver Nancy, puis donner la main à Boisdeffre et écraser les Allemands avant leur jonction qui nous serait sûrement funeste ».

Comme dans les guerres napoléoniennes, le combat est avant tout une succession d’offensives et de contre-offensives : « Les chasseurs à pied mettent baïonnette au canon et s’élancent, officiers en tête, vers la victoire qui est devant eux. Un instant arrêtés par un terrible feu de mousquetons, ils se reforment et bondissent sur la porte. En quelques instants, celle-ci est enfoncée. Les Français fondent comme des fous sur les Allemands. Ceux-ci reculent peu à peu sous cet ouragan… » Guidés par leur code d’honneur et leur bravoure, les soldats se lancent sabre au clair : « Les cuirassiers sont prêts à charger. Au cri de “En avant”, l’héroïque phalange s’élance sur le village. Une pluie de balles les accable. Des cordes, des arbres, jetés en travers des champs, rendent la marche plus difficile. Mais rien ne peut les arrêter. L’épée haute, ils passent comme une trombe dans le village. Et culbutent les Allemands. Puis ils mettent pied à terre et commencent à tirer des coups de carabine. Mais ils meurent trop vite. »

 

Avant Charles, rares sont les de Gaulle à s’être engagés dans la carrière des armes. Anthony Mac Cartan a certes fait partie de la brigade irlandaise qui s’illustra à Fontenoy en 1745, et Ludwig Kolb fut sergent-major dans les gardes suisses au début de la Révolution française. Mais leur souvenir est bien lointain. La plupart des ancêtres de la famille se sont plutôt distingués dans les métiers du droit et les professions intellectuelles : les tri et bisaïeuls, Jean-Baptiste et Jean-Baptiste-Philippe de Gaulle, furent respectivement procureur et avocat au parlement de Paris à la fin du XVIIIe siècle, tandis que les deux grands-parents paternels, Julien-Philippe et Joséphine de Gaulle, étaient tous deux écrivains. Lorsqu’il choisit l’armée, Charles de Gaulle semble donc opérer un choix original. Mais son propre père n’y est pas étranger : dans sa jeunesse, il a présenté le concours de Polytechnique. Admissible à l’écrit, il dut renoncer à ses études militaires pour travailler et aider financièrement sa famille. La guerre de 1870 fut sa revanche toute personnelle, et également le prélude d’une tradition familiale au service de la défense.

Dès le début de la guerre entre la France et la Prusse en août 1870, Henri de Gaulle – vingt-deux ans – et son frère Jules – vingt ans – rejoignent la garde mobile. Le 15 août 1870, Henri est promu sergent. La guerre tourne rapidement au désavantage des Français. Avec la défaite de Sedan le 2 septembre, le sort des armées françaises et du Second Empire est scellé. Le 4 septembre, la République est proclamée et, en dépit du rapport de forces désastreux, elle décide de poursuivre la lutte à outrance. Le changement de régime ne diminue en rien la détermination des frères de Gaulle. L’état d’esprit qui prévaut alors chez Gambetta ou chez le général Trochu, placé à la tête du gouvernement de la Défense nationale, est celui de 1792 : il s’agit de sauver la patrie en danger. En 1870, la République ne dispose plus que des lambeaux de l’armée impériale, des gardes nationaux et des gardes mobiles en cours d’instruction. Or les Prussiens marchent sur Paris qu’ils encerclent le 19 septembre. Dans ce laps de temps, la capitale se prend en mains : le 4 septembre, les Parisiens élisent pour la première fois des représentants d’arrondissement. Regroupés dans un comité, leur objectif est d’organiser la défense de la ville. L’exaltation est à son maximum. Paris, devenu un enjeu national, se dresse en dernier rempart de la France à genoux : « Paris va terrifier le monde », prédit Victor Hugo. « On va voir comment Paris sait mourir. »

Le 6 décembre, la défaite des armées de la Loire alourdit la charge qui pèse sur Paris, dernier camp retranché de France. La nourriture commence à y manquer cruellement. Le général Trochu décide alors de tenter une nouvelle percée des lignes ennemies. Son choix se porte sur Le Bourget, espace propice à l’utilisation de l’artillerie. Lors des combats qui ont lieu sur le chemin de cette localité le 21 décembre 1870, les deux frères de Gaulle sont confrontés à des échanges violents : « À l’aube, la division de Saint-Denis se heurte à des positions inexpugnables. Après sept heures d’une lutte aussi acharnée que stérile, il faut se rendre à l’évidence : on ne passera pas. » Le lendemain, le commandement ordonne malgré tout de faire le siège du Bourget, devenu un symbole. « Les soldats faisaient pitié à voir, commente le général Ducrot. La tête entourée de chiffons, leur couverture pliée et repliée autour du corps, les jambes enveloppées de loques, n’ayant plus forme de soldats, ils allaient à la bise glacée aux avant-postes, aux tranchées. »

Henri et Jules de Gaulle sont de ces journées terribles. Et comme les autres Parisiens, ils endurent la faim et le manque de charbon, puis les bombardements que les Allemands déclenchent contre Paris. Visant d’abord les ouvrages militaires qui ceinturent la capitale, l’artillerie s’attaque peu à peu à tout le sud de la ville. La Sorbonne, le lycée Louis-le-Grand, le musée du Luxembourg et des centaines d’habitations sont atteints sur la rive gauche. Il faut se rendre à l’évidence. Le 26 janvier 1871, malgré l’opposition de nombreux Parisiens, Jules Favre négocie pour la République un armistice avec les Allemands. Henri de Gaulle est des plus critiques à l’égard du texte. Il y a déjà du général de Gaulle dans ses propos : « Aux termes de la capitulation (déguisée sous le nom d’armistice), la garnison de Paris fut désarmée à l’exception de la Garde nationale et d’une division de 12 000 hommes. Nous n’avions plus aucun service à faire et les Mobiles furent autorisés à rentrer chez eux. Quelques semaines après, la Garde mobile était licenciée par décret. » Henri, qui a partagé l’esprit combatif de la jeune République, se range parmi ceux qui auraient voulu continuer le combat. Le frère aîné de la famille, qui s’appelle Charles, n’a pu participer à la guerre en raison d’une paralysie. Il en est plus virulent encore : « La lutte militaire est impossible mais non la lutte morale, Dieu merci ! La France mutilée n’est pas morte et ne mourra pas… Il faut avouer que nous avons mérité une bonne leçon. L’Empire nous avait bien abâtardis mais il fallait que nous le fussions déjà avant pour l’avoir laissé s’établir. » L’idée gaullienne de ne jamais renoncer à combattre, qui s’affirmera dans toute sa force le 18 juin 1940, a germé à Paris en 1871.

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