La question alimentaire en Côte d'Ivoire à l'époque coloniale

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L'objectif de cet ouvrage est d'analyser les différentes formes d'organisations mises en place aussi bien par les autorités coloniales successives que par les populations elles-mêmes, en vue de donner une réponse adéquate aux besoins alimentaires existants. Et ce à la lumière des différents épisodes et événements (pacification, guerres mondiales, crises économiques ou naturelles, luttes pour l'indépendance, etc.) ayant jalonné cette riche période de l'histoire.
Publié le : mardi 1 septembre 2015
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EAN13 : 9782336390383
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EtudesLa question alimentaire en Côte d’Ivoire
à l’époque coloniale africaines Série Histoire
(1904 - 1959)
L’objectif de cet ouvrage est d’analyser les différentes
formes d’organisations mises en place aussi bien par les Gouédan Richard MMMM
autorités coloniales successives que par les populations
ellesmêmes, en vue de donner une réponse adéquate aux besoins
alimentaires existants. Et ce à la lumière des différents
épisodes et évènements (pacifi cation, guerres mondiales, LLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa quesa question alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimention alimenttttttttttttttttttttttttttttttttttairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairairaire e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e
crises économiques ou naturelles, luttes pour l’indépendance,
etc.) ayant jalonné cette riche période de l’histoire. en Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Cen Côôôôôôôôôôôôôôôôôôôôôôôôôttttttttttttttttttttttttte d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ive d’Ivoiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroiroire e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e
De cette étude, il ressort que, globalement, les masses à l’à l’à l’à l’à l’à l’à l’à l’à l’à l’à l’à l’à l’époque cépoque cépoque cépoque cépoque cépoque cépoque cépoque cépoque cépoque cépoque cépoque cépoque colonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeoloniale
africaines de l’époque vécurent dans une grande précarité
alimentaire, contrairement aux Européens et assimilés. Les
(((((((((((1901901901901901901901901901901904 – 1954 – 1954 – 1954 – 1954 – 1954 – 1954 – 1954 – 1954 – 1954 – 1954 – 19599999999999)))))))))))quelques initiatives prises ici et là pour améliorer un tant soit
peu le régime alimentaire des colonisés ne donnèrent pas
les résultats escomptés. Et ce pour des raisons liées, entre
autres, à la faiblesse de la volonté politique de l’administration
et à l’opposition farouche des colons conservateurs.
Gouédan Richard MEIGNAN est Ivoirien né en 1971
à Cocody-Abidjan (Côte d’Ivoire). Titulaire d’une
Thèse Unique d’Histoire, il est enseignant-chercheur
à l’Université Houphouët-Boigny depuis octobre
2007. Il est l’auteur de plusieurs publications sur les
thématiques alimentaires en Côte d’Ivoire et en Afrique.
Illustration de couverture fournie par l’auteur.
ISBN : 978-2-343-05274-8
38 € 9 782343 052748
La question alimentaire en Côte d’Ivoire
Gouédan Richard M
à l’époque coloniale (1904 - 1959) LA QUESTION ALIMENTAIRE EN CÔTE D’IVOIRE
À L’ÉPOQUE COLONIALE
(1904 – 1959) MEIGNAN GOUÉDAN RICHARD
LA QUESTION ALIMENTAIRE EN CÔTE D’IVOIRE
À L’ÉPOQUE COLONIALE
(1904 – 1959) © L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05274-8
EAN : 9782343052748 À mes parents, à mon épouse et à mes amis.
7 « Le domaine de l’alimentation est peut-être celui où s’affrontent de la
façon la plus spectaculaire les logiques de la tradition et de la modernité, de
la quête de l’identité et de l’ouverture au monde, de l’autosuffisance et de la
dépendance. »
Syfia (1994). L’Afrique Côté Cuisines. Regards africains sur
l’Alimentation. Paris : SYROS : 9.
9 PRÉFACE
Le vieux spectre de la pénurie alimentaire, longtemps conjuré par le
pouvoir colonial et, à sa suite, par le nouveau pouvoir indépendant, hante
toujours les couloirs d’une croissance durable de la sécurité alimentaire du
sous-continent africain et partant de la Côte d’Ivoire. Structurellement
déficitaire en céréales, la Côte d’Ivoire se trouve fortement pénalisée, depuis
la grave crise de 2008, par la flambée des prix des denrées alimentaires sur le
marché international. Elle se traduit par le retour de la faim dans les foyers
qui s’en étaient momentanément émancipés. Malgré l’accalmie passagère des
cours mondiaux, les causes profondes de la hausse tendancielle des prix des
produits agricoles demeurent. On sait aujourd’hui que la planète entière
devra doubler la production agricole d’ici 2050 pour nourrir ses 9 milliards
d’habitants. Or, les pays d’Europe et d’Asie, fournisseurs traditionnels de
l’Afrique en farine de blé et en riz, semblent se rapprocher des limites de
l’extension des espaces cultivables comme de leur productivité.
Il va de soi qu’en cas de crise, non seulement les prix sur les marchés
internationaux seront plus durablement élevés, mais la disponibilité des biens
alimentaires n’y sera plus assurée, les réflexes protectionnistes des pays
producteurs aidant. Une Côte d’Ivoire en déficit alimentaire chronique serait
exposée à en souffrir plus atrocement. C’est à cette menace plus ou moins
lointaine qui plane sur l’Afrique et singulièrement sur la Côte d’Ivoire, que
nous sommes invités implicitement à réfléchir à la lecture du beau livre de
Meignan Gouédan Richard, consacré à la question alimentaire en Côte
d’Ivoire à l’époque coloniale (1904 -1959).
L’auteur nous retrace l’histoire de la sécurité alimentaire durant une
cinquantaine d’années, à une période où la Côte d’Ivoire vivait encore sous la
tutelle coloniale. À une époque plus ancienne, elle était certes confrontée aux
problèmes des « soudures », de la disette et de la famine, particulièrement en
temps de crise, mais son agriculture n’en démontrait pas moins, malgré sa
fragilité due essentiellement au caractère rudimentaire des outils et à
l’empirisme des méthodes culturales, sa capacité à se transformer pour
répondre aux besoins nouveaux et faire face au défi alimentaire. Bon an mal
an, la production agricole était relativement suffisante pour répondre à la
consommation des populations « indigènes » dont le nombre s’était accru
d’année en année avec l’afflux de plusieurs centaines de milliers de
manœuvres venus des pays voisins.
Pour nourrir la masse des travailleurs étrangers, introduits sur les
plantations de rente du café et du cacao ainsi que sur les chantiers publics,
l’administration coloniale dut, par une politique soutenue, étendre la gamme
11 des produits vivriers et intensifier leurs rendements. Ces programmes
s’avéraient d’autant plus nécessaires que la crise économique des années
trente avait été durement ressentie par les planteurs qui, soumis au régime
draconien du travail forcé, disposaient de peu de temps pour faire fructifier
les cultures vivrières. En introduisant des espèces et variétés nouvelles de
vivriers sur l’ensemble de la colonie, l’administration mit un terme aux
disettes chroniques, et obtint des résultats positifs : le riz, mais aussi l’igname,
la banane, le manioc et les autres cultures secondaires enregistrèrent une
progression indéniable. Et ceci, quelle que soit l’incidence des intempéries.
Par ailleurs, l’on rompit désormais avec les habitudes fâcheuses
d’autrefois, l’objectif de la production ne se limitant plus exclusivement à la
consommation. En prévision de la commercialisation et de
l’approvisionnement des grandes villes de la Basse Côte : Grand-Bassam, Abidjan et
Bingerville, les champs sont agrandis, les récoltes, elles aussi, augmentent,
grâce certes à l’incitation administrative, mais aussi à la hantise du
lendemain et au goût de plus en plus prononcé de « l’indigène » à satisfaire
des besoins nouveaux. Ces traits caractéristiques de l’agriculture coloniale
sont soulignés pour la plupart par M. Meignan Gouédan Richard qui se fait
fort de mettre en outre l’accent sur la variété du menu quotidien de l’Ivoirien
en amélioration d’année en année.
La crise alimentaire n’est donc pas une fatalité. Encore moins peut-on
soutenir que les tropiques seraient particulièrement défavorables à
l’agriculture, à la santé et au transfert de technologies, en invoquant les sols
tropicaux, plus fragiles, ne permettant pas la culture de céréales. Une telle
thèse est une semi-vérité anhistorique, qui méconnaît la force de l’histoire
humaine et des intérêts qui y ont cours. L’étude de Meignan Gouédan Richard
qui en prend le contre-pied, en est une démonstration éclatante s’il en était
besoin. Elle est précieuse parce qu’elle est sûre : les documents d’archives
consultés sont abondants et quasi-exhaustifs ; ils sont avantageusement
complétés par le dépouillement d’une bibliographie de tout premier ordre et
une série d’enquêtes orales conduites avec beaucoup d’expériences. En
somme, c’est un travail important, précieux et suggestif qu’on ne saurait trop
recommander au lecteur.
Simon-Pierre Ekanza
Professeur émérite
Université Houphouët-Boigny
Abidjan – Côte d’Ivoire
12 ABRÉVIATIONS ET SIGLES UTILISÉS
A.G.G. : Arrêté du Gouverneur général A.L. : Arrêté local
A.G : Arrêté du ministère de l’Agriculture
A.E. : Arrêté du ministère des Affaires étrangères
A. m. : Arrêté municipal
A.M. :Arrêté ministériel
A.N.C.I. : Archives nationales de Côte d’Ivoire
A.N.S. : Archives nationales du Sénégal
A.N.F.S.O.M. : Archives nationales de France-Section Outre-mer
A.O.F. : Afrique-Occidentale française
C. : Circulaire
CFAO : Compagnie française de l’Afrique occidentale
C.F.C.I. : Compage Côte d’Ivoire
C.M. : Circulaire ministérielle
D. : Décret
d. : décision
d. m. : décision municipale
I. : Instruction
J.O.A.O.F : Journal officiel de l’A.O.F.
J.O.C.I. : Journal officiel la Côte d’Ivoire
Op. cit. : Ouvrage déjà cité
I.C.V. : Indemnité de Cherté de Vie ou de Vivres
I.F.A.N. Institut français de l’Afrique noire
I.R.V. : Indemnité représentative de Vivres
13 INTRODUCTION GÉNÉRALE
Jusqu’à la veille de l’occupation coloniale, on savait peu de choses sur le
territoire qui allait devenir la future colonie de Côte d’Ivoire, sinon qu’il était
déjà occupé par des peuples faisant partie de grands groupes ethnoculturels
(Akan, Krou, Mandé, Voltaïques, Malinké) et dont l’origine dépassait
largement le cadre spatial de cette zone. Intégré dès 1891 au sein des
possessions françaises, ce territoire devint en 1893, une colonie distincte au
sein de l’AOF. Parallèlement aux actions visant à doter cette colonie d’une
existence juridique et d’une substance administrative, la France qui en était la
puissance tutélaire, s’employa au début du 20e siècle à assurer sa mainmise
sur l’intérieur du pays par une série de campagnes militaires.
Ainsi, ce n’est qu’une fois la pacification achevée, l’outillage économique
déployé, que l’on songea à la mise en valeur véritable du territoire conquis. Du
fait de ses énormes potentialités, la colonie ivoirienne connut un
développement économique remarquable dans la sous-région. En effet, près
d’un demi-siècle après sa découverte, ce territoire – surtout sa moitié sud -
était devenu un véritable Eldorado où avaient déferlé de nombreux
contingents d’étrangers venus d’horizons divers.
Cependant, dans ce contexte de développement tous azimuts, le pays ou du
moins ses habitants furent confrontés à un certain nombre de problèmes
existentiels. Dans ce lot de problèmes se trouve celui de l’alimentation auquel
nous avons voulu porter une attention particulière dans le cadre de cette étude.
Ainsi, ce sont donc les différentes formes d’organisations mises en place aussi
bien par les autorités coloniales successives que par les populations
ellesmêmes, en vue de donner une réponse adéquate aux besoins alimentaires
existants, qui nous intéressent ici.
L’évocation des questions touchant à l’alimentation en Côte d’Ivoire à
l’époque coloniale n’est pas une nouveauté en soi, même si les écrits
entièrement consacrés à cette matière ne sont pas très abondants. En effet, les
nombreux rapports d’exploration et de voyage, les notes administratives,
monographies, ouvrages, journaux intimes et officiels laissés par les
contemporains de cette époque contiennent des mentions plus ou moins
fournies sur l’organisation et les pratiques alimentaires des populations
habitant cette aire géographique. On peut citer à ce propos entre autres les
récits des missions d’Hostains et d’Ollone, d’Hugues Le Roux, les carnets de
route de Georges Thomann et les rapports administratifs annuels rédigés par le
15 1Gouverneur Angoulvant et ses successeurs . Les ouvrages de vulgarisation sur
l’AOF en général et la colonie de Côte d’Ivoire en particulier de quelques
auteurs de l’époque tels que ceux de Gaston Joseph, Emmanuel Avice,
Maurice Meker, Gustave Meyer, Richard Molard apportent d’intéressants
2éclairages sur la question .
Plus importants encore sont les travaux des professeurs Hardy et Richet qui
3ont porté sur l’alimentation indigène dans les colonies françaises et ceux du
Dr Pales et H Labouret qui sont intervenus en tant que spécialistes dans le
cadre de la Conférence Interafricaine sur l’alimentation et la nutrition tenue en
4Dschang au Cameroun en 1949 . On ne saurait oublier l’article de Stanislas
Nessi sur l’alimentation des masses indigènes en Côte d’Ivoire et la thèse de
Ahui François Lidji sur l’évolution des habitudes de consommation en Côte
d’Ivoire de 1945 à 1980 lesquels traitent assez abondamment la question
5alimentaire à l’ère coloniale .
À côté de tout ceci, on peut mentionner aussi les travaux plus récents
d’universitaires qui ont abordé cette question dans le cadre d’études sur des
communautés linguistiques (exemples de L. V. Thomas pour les Africains ;
Alain Tirefort pour les Français ; Alain Bauchard et Salma Kojok pour les
Libanais ; S. Soemiyi pour les Dahoméens, etc.) ou des corporations (Jacques
Topka Lepe, A. Diatta et Simon Pierre Ekanza par exemple, ont fait des
recherches sur les conditions de vie et de travail de la main-d’œuvre africaine
6des exploitations publiques et privées en Côte d’Ivoire à l’époque coloniale) .

1 (1901). Missions Hostains-D’ollone (1898-1900). De la Côte d’Ivoire au Soudan
et à la Guinée, Paris : Librairie Hachette et Cie : 311; (1918). Mission Hugues Le Roux, Côte
d’Ivoire. Paris : Imprimerie Jean Cussac : 72 ; THOMANN, Georges (1999). Carnets de route
en Côte d’Ivoire (1893-1902). France : Éditions SEPIA / CEDA : 323. Pour les très
nombreux rapports administratifs et d’inspections se référer au listing des sources et
bibliographie en fin de document.
2 RICHARD-MOLARD (1956). Afrique occidentale française. Paris : Éditions Berger-Levraut :
252; AVICE, E. (1951). Pays africains. Tome 1 La Côte d’Ivoire. Paris : Société d’Éditions
géographiques, maritimes et coloniales : 95; CHIVAS-BARON (1939). Côte d’Ivoire. Paris :
Larose : 218; (1981, octobre). Chronique de la Côte d’Ivoire à l’époque coloniale. Histoire
par les cartes postales. Bordeaux : 128; JOSEPH, Gaston (1917). La Côte d’Ivoire. Le pays,
les habitants. Paris : Émile Larose : 220 ; MEKER, Maurice (1980). Le temps colonial.
Itinéraire africain d’un naïf du colonialisme (1931-1960). Dakar-Abidjan-Lomé : NEA :
263; MEYER, G. (1975). Un demi-siècle en terre ivoirienne. Paris : Éditions La pensée
Universelle : 313.
3 Hardy et Richet (1933). L’Alimentation indigène dans les colonies françaises. Paris : Vigot et
Frères : 400.
4 Conférence interafricaine sur l’alimentation et la nutrition. Dschang (Cameroun), 1949.
Documentation française 1950.
5 NEISS, S. (1955). « L’alimentation des masses indigènes en Côte d’Ivoire » in Cahiers Charles
e erDe Foucauld. France, 9 série, vol 36, 1 trimestre : 163 :70-83.
6 THOMAS, L V. (1965). « Essai sur la conduite négro-africaine du repas » in Bulletin de l’IFAN.
Tome XXVII, série B (3-4) : 573-613; SOEMIYI, Sounkere (1988-1989). L’activité
économique, politique et sociale des Dahoméens en Côte d’Ivoire de 1900 à 1958. Mémoire
de Maîtrise d’Histoire, Université d’Abidjan : 160 ; TIREFORT, Alain « Le Bon Temps ».
16 L’exploitation de cette riche documentation nous a permis de faire un
certain nombre de constats qui ont orienté notre démarche personnelle :
- le plus souvent la question alimentaire a été abordée de façon générale
c’est-à-dire à l’échelle de toute l’A.O.F. de telle sorte que les informations
données ne permettent pas une appréhension réelle du phénomène à l’échelle
d’une colonie donnée. Cela a été par exemple le cas des travaux réalisés par
Hardy et Richet sur l’alimentation indigène dans les colonies françaises et
dans une certaine mesure des constats et recommandations assez généraux
faits par les spécialistes présents à la Conférence interafricaine de Dschang en
vue d’améliorer les régimes alimentaires dans les colonies africaines.
- cependant, il est arrivé aussi que la question alimentaire soit évoquée dans
des ouvrages ou monographies consacrées à certains cercles ou peuples
particuliers de la colonie de Côte d’Ivoire. Dans ces cas, c’est souvent comme
un sous-produit soit, de la législation du travail, des prisons, des
établissements publics à vocation sociale ou éducative ou encore de
l’organisation de la vie économique et sociale de la communauté étudiée.
Même le très intéressant article de S. Nessi lequel constitue un des rares
documents spécialisés sur la question étudiée ne porte que sur « l’alimentation
des masses indigènes en Côte d’Ivoire » en laissant de côté les autres
constituants de la société coloniale. La thèse d’A. F. Lidji quant à elle
s’intéresse comme son titre l’indique à l’évolution des habitudes de
consommation en Côte d’Ivoire de 1945 à 1980. Ainsi, elle ne prend en
compte qu’une partie de l’époque coloniale et un seul aspect du processus
alimentaire (la consommation) même si celui-ci est étudié à la lumière des
nombreux phénomènes conjoncturels et structurels ayant jalonné cette longue
période d’étude.
- les nombreux textes de loi produits par l’administration coloniale et
publiés au Journal officiel pour régir certains aspects du processus alimentaires
(prix des denrées, listes des produits de grande nécessité, prix de location des
espaces de vente dans les marchés, condition de cession des produits soumis
au rationnement, niveau des rations à allouer aux différents bénéficiaires, etc.)
constituent autant d’informations éparses qu’il convient d’analyser dans leur
contexte.
C’est donc dans la logique d’entreprendre une étude plus globale et plus
systématique de la question alimentaire que s’inscrit ce travail. Ainsi dans le

Approche de la société coloniale. Étude de cas : la communauté française en Basse Côte
ed’Ivoire pendant l’entre-deux-guerres (1920-1940). Thèse de 3 Cycle, Écoles des Hautes
Études en Sciences ; KOJOK, S. (1992-1993). L’immigration libanaise en Côte d’Ivoire
avant 1945. Mémoire de Maîtrise d’Histoire, Université d’Abidjan : 154 ; TOKPA LEPE,
Jacques (1991-1992). La main-d’œuvre des exploitations agricoles et forestières privées de
eCôte d’Ivoire de 1900 à 1946. Thèse de Doctorat de 3 Cycle d’Histoire, Université
d’Abidjan : 867 ; DIATTA, A. (1977, juin). La législation sur la main-d’œuvre indigène en
Côte d’Ivoire (1925-1940). Mémoire de Maîtrise d’Histoire, Université de Paris VIII : 232.
17 cadre de cette étude, l’alimentation a été appréhendée selon la définition du
Dictionnaire encyclopédique de la langue française, comme étant « l’action ou
7la manière de fournir ou de prendre de la nourriture . » De cette définition,
ressortent deux aspects du processus alimentaire : d’abord le ravitaillement
alimentaire (fournir de la nourriture) ; ensuite la consommation alimentaire
(prendre de la nourriture). Ces deux aspects du processus supposent un
troisième non moins important : l’existence préalable d’un aliment ou d’une
source (ou activité) de production ou d’acquisition de denrées alimentaires.
Ainsi, plus qu’un simple acte nutritif, c’est surtout un processus
socioéconomique et culturel incluant diverses opérations
(production8importation-distribution-transformation-consommation) et divers produits que
nous nous proposons d’analyser ici. En effet, comme le résume assez bien
cette citation d’un observateur de la scène alimentaire africaine,
« La technique (alimentaire) a cette qualité : elle met en relation, elle organise.
Elle met en relation des hommes entre eux, des hommes avec leur
environnement, des produits avec des marchés… Elle met en relation des
machines entre elles, et des machines avec des produits… Cette dimension est
9
essentielle pour comprendre les solutions adoptées . »
Cette citation, un peu plus que la précédente, suggère que le fait alimentaire
occasionne ou procède de plusieurs relations : relations entre l’homme et son
environnement (d’où il tire sa subsistance par l’agriculture) ; entre l’homme et
son semblable (avec lequel s’opèrent des échanges de produits et de
technologie) ; entre des produits et des marchés (où s’opèrent des transactions
commerciales) ; entre des machines et des produits (d’où procèdent des
transformations), etc. C’est cette dimension relationnelle et globale du
processus alimentaire qui fonde notre démarche, dont l’objectif principal est
d’étudier la manière dont la question de l’alimentation des populations
résidant en Côte d’Ivoire a été perçue et traitée par les divers acteurs en
présence au cours de la période allant de 1904 à 1959.
Le choix de la Côte d’Ivoire comme cadre d’étude de la question
alimentaire de 1904 à 1959 répond à des préoccupations aussi bien historiques,
politiques, socioéconomiques que culturelles. En effet, terre d’immigration par
excellence, la Côte d’Ivoire a eu en tant que telle à abriter sur son sol une

7 (1991). Dictionnaire Encyclopédique de la langue française. Paris : Hachette : 1407 : 35.
8 Les produits qui seront pris en compte dans le cadre de cette étude, sont toutes les denrées
alimentaires locales comme importées consommées en Côte d’Ivoire au cours de la période
étudiée. On les classe généralement dans les catégories suivantes : végétaux (fruits,
légumes, féculents, céréales sauf le cola et le tabac) ; animaux (produits de la pêche, de la
chasse, de l’élevage ou de la cueillette) ; boissons (eau, jus de fruits, bouillies, boissons
gazeuses sucrées, boissons alcoolisées d’origine locale ou importée, de fabrication artisanale
ou industrielle…) ; plats préparés ou produits transformés par l’artisanat ou l’industrie.
9 SYFIA (1994). L’Afrique « côté cuisines ». Regards africains sur l’alimentation. Paris :
SYROS : 8.
18 population aussi abondante que diversifiée, comprenant aussi bien les
civilisateurs de la Mère Patrie que d’autres immigrants attirés par les
possibilités d’emploi et d’enrichissement. Par ailleurs, colonie d’exploitation
aux richesses immenses, elle était l’un des principaux champs d’application
des principes coloniaux de traite. Véritable microcosme donc de l’A.O.F., cet
espace nous est apparu comme propice pour mettre en relief l’influence des
contextes politique (pacification, travail forcé, guerre mondiale, mouvements
d’émancipation…) et socioéconomique (crise économique, phénomène
d’urbanisation, immigration…) sur l’évolution du processus alimentaire au
cours de la période coloniale.
Par ailleurs, concernant la période chronologique retenue pour ce travail
(de 1904 à 1959), on peut remarquer de prime abord que celle-ci recouvre les
trois grandes étapes que l’on peut identifier dans l’histoire de la colonisation
en Côte d’Ivoire :
- D’abord, la période allant de 1904 à 1929 représente en gros celle des
débuts de l’implantation du système colonial dans un territoire fraîchement
conquis. De cette époque date la promulgation des premiers textes de loi visant
la réorganisation de la colonie au plan administratif, territorial, économique et
social. Dans le même contexte seront édictées les lois régissant certains
aspects du processus alimentaire : lois sur les rations alimentaires de certaines
corporations ; lois organisant la pêche et la chasse ; lois créant le Service
zootechnique et des épizooties sous l’égide du Service de l’Agriculture, etc.
Cette période est aussi celle où la colonie eut à faire face, après la parenthèse
douloureuse de la pacification, à sa première crise d’envergure internationale :
la Première Guerre mondiale qui se déroula de 1914 à 1918.
- Ensuite, la période allant de 1930 jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre
mondiale est celle que d’aucuns ont perçu comme étant celle de l’apogée du
système colonial quoiqu’étant tout aussi troublée que la première par les effets
de la grave crise économique des années trente et le déclenchement de la
Deuxième Guerre mondiale.
- Enfin, la période allant de 1946 à 1959, au cours de laquelle l’on assiste
au lent déclin du système colonial sous l’effet conjugué de plusieurs facteurs
(abolition du travail forcé, exacerbation des mouvements de revendication
nationalistes ; montée en puissance de l’anticolonialisme international…)
En fait, ce choix de la longue durée traduit la volonté d’offrir au lecteur le
profil le plus complet possible de l’organisation alimentaire en Côte d’Ivoire
au cours de l’épisode de la colonisation. Dans le détail, il s’agit pour nous de
mettre en relief les stratégies et politiques adoptées par les divers acteurs
sociaux pour répondre aux besoins alimentaires des populations, et ce par
rapport aux différents évènements sociopolitiques et économiques ayant
jalonné cette longue période. Ce sujet revêt donc pour nous une importance
indéniable en ce qu’il ambitionne de restituer un pan de l’histoire de la Côte
19 d’Ivoire encore non exploré par l’historien. Il espère aussi donner sa juste
importance à un domaine (l’alimentation) qui sans qu’il n’y paraisse, revêt
comme nous aurons l’occasion de le voir, un enjeu stratégique de premier
ordre. Nous en appelons à l’indulgence du lecteur pour ce qui ne constitue
qu’une première ébauche dans un domaine aussi passionnant que délicat.
Telle qu’énoncée, la problématique de ce travail soulève deux problèmes
fondamentaux auxquels nous devrions apporter des réponses adéquates à
savoir l’identification des différentes actions menées par l’administration
coloniale d’une part et par les populations en présence d’autre part, en vue de
régler les problèmes alimentaires rencontrés sur la longue période (de 1904 à
1959). Pour ce faire, nous avons adopté une démarche méthodologique basée
surtout sur la combinaison de l’analyse documentaire avec l’entretien direct ou
enquête orale. Cette démarche nous a donc mis en contact avec une diversité
de documents, d’archives, d’articles de presse, d’ouvrages, de thèses et
mémoires… et d’individus s’étant prêtés de façon bienveillante à nos
questions. Comment avons-nous tiré profit de toutes ces informations à notre
disposition pour répondre à nos préoccupations ?
Pour l’identification de la politique alimentaire menée par l’administration
coloniale à l’époque étudiée, les nombreux décrets, notes circulaires et
décisions, publiés dans les différents exemplaires du Journal officiel de la Côte
d’Ivoire et de l’A.O.F., nous ont été d’un apport inestimable. Ces sources
officielles, nous ont, en effet, livré de précieuses sinon l’essentiel de nos
informations sur les divers aspects de la vie économique et sociale de la
colonie, ayant un rapport plus ou moins direct avec la question alimentaire.
Nous avons ainsi pu prendre connaissance du large éventail des textes de loi
régissant aussi bien les différents secteurs d’activité (agriculture vivrière,
élevage, pêche, chasse, importation, commerce, restauration…), que les
nombreuses structures gouvernementales chargées de l’élaboration et de la
mise en œuvre de la politique coloniale en matière de production, de
ravitaillement et de distribution alimentaire.
En outre, tout l’arsenal juridique fixant dans les moindres détails, les prix
des denrées alimentaires de grande consommation, les taxes à payer sur les
divers lieux de vente et selon le type d’activité exercée, de même que les
différentes rations alimentaires (en espèces comme en nature) à allouer aux
différentes catégories de bénéficiaires ont pu être ainsi portées à notre
connaissance par l’épluchage méthodique des numéros du Journal officiel
couvrant toute la période coloniale.
Enfin, même les mesures circonstancielles prises par l’administration en
matière d’alimentation y figuraient sous la forme d’avis, de notes circulaires
ou de décisions administratives à porter à la connaissance de tous, en vue
d’une application immédiate.
20 Finalement, les informations issues de ces journaux officiels ont constitué
pour nous une source de valeur de par leur caractère « officiel » et avéré. Par
ailleurs, elles sont d’une précision et d’une clarté qui tranchent avec le flou et
l’imaginaire caractérisant parfois les récits issus des enquêtes orales.
Toutefois, elles ne donnent qu’une image assez figée de l’action
gouvernementale. En effet, à part les quelques plaintes élevées ici et là par
quelques administrateurs montrant qu’il y avait problème à un certain niveau,
les journaux officiels n’établissaient aucun bilan des mesures initiées et de
l’action des structures étatiques. Leur rôle étant d’être, de simples organes
d’enregistrement et de diffusion des actions gouvernementales. Cela explique
aussi pourquoi, leur contenu ignore royalement le point de vue des colonisés
pour ne faire que l’apologie des « bons civilisateurs. »
C’est donc pour essayer de combler un tant soit peu ces lacunes que nous
nous sommes tournés vers les documents d’archives entreposés sur le fonds
des Archives nationales de Côte d’Ivoire sis au Plateau. Ceux-ci nous ont
permis effectivement un suivi de la mise en œuvre de certaines mesures
administratives. Les documents regroupés dans la série RR (Agriculture,
Élevage, Pêche), par exemple, nous ont été utiles dans la mesure où ils nous
ont permis d’avoir une idée exacte de l’activité des structures administratives
telles que le Jardin botanique, les stations agricoles, les fermes-écoles, les
fermes d’élevage au fil du temps. Nous avons pu y obtenir entre autres, des
informations sur la mise en œuvre et les résultats de la politique
d’intensification de la production initiée pendant la Première Guerre mondiale
dans le cadre de la Défense nationale. De même, les nombreux rapports
périodiques produits par les services de l’Agriculture et de l’Élevage ont rendu
possible un suivi sur la longue durée de l’évolution en quantité et en qualité
des productions desdits secteurs.
Dans les séries PP (Douane) et QQ (Affaires économiques), nous avons pu
obtenir d’intéressants renseignements sur le commerce général à la colonie,
l’organisation et la réglementation des opérations de vente et des lieux de
vente. À ce propos, un précieux document contenant la liste et les adresses des
maisons de commerce et des autres exploitations opérant en Côte d’Ivoire en
1912-1913 nous a donné une image proche de la réalité de la vie économique
de la colonie à cette époque.
Dans les séries BB (Correspondances générales), DD (Affaires
administratives) ; EE (Politique générale) et FF (Police et Prisons), en plus des
rapports d’ensemble aussi intéressants les uns que les autres, nous nous
sommes surtout intéressés aux nombreux rapports de missions laissés à la
postérité par une kyrielle d’inspecteurs commis soit par la métropole, soit par
les hautes autorités de la colonie. Ces missions visant soit à vérifier le
fonctionnement de certains services – comme cela a été le cas de la mission
dirigée par l’Inspecteur Kair au Service des Douanes en 1919 – soit à vérifier
certaines informations de maltraitance à l’encontre des travailleurs indigènes
21 des chantiers publics et des exploitations privées – comme cela a été le cas de
la mission conduite par L. Bourgine sur les chantiers du Wharf et dans les
exploitations forestières en 1919 – ont fait pour la plupart, de précieuses
révélations sur les véritables conditions dans lesquelles les chefs des services
concernés par lesdites « vérifications » géraient leurs départements.
À l’occasion, les abus d’autorité, la gestion opaque, les mauvaises relations
avec les populations autochtones ont été mentionnés. D’autre part, les sévices,
l’arbitraire et les autres conditions inhumaines dans lesquelles les travailleurs
indigènes ont été amenés à travailler pour le compte de l’administration aussi
bien que pour celui des particuliers, ont été aussi révélés avec force détails, par
cynisme pour certains, mais surtout par honnêteté et compassion pour d’autres.
À ce titre, les rapports d’inspection apparaissent comme la troisième voix au
sein du colonat, celle ayant eu le courage quelques fois de mettre à nu les
limites du modèle colonial et les souffrances des peuples colonisés.
Cependant, ces écrits aussi ont leurs limites lesquelles viennent du fait que
ces inspecteurs étaient pour la plupart des fonctionnaires en mission
commandée par la métropole. De plus, s’ils en sont arrivés à souhaiter
quelques améliorations du sort des colonisés, ils étaient toutefois pour le
maintien du système colonial car considérant dans le fond les indigènes
comme incapables d’assurer seuls le développement de leur contrée. Cette
vision paternaliste transparaîtra souvent dans les propos.
Dans l’ensemble aussi, les sources d’archives ne donnent que très peu la
parole aux indigènes. Il a fallu donc pour entendre celle-ci chercher ailleurs.
Mais avant, nous voulons évoquer le problème plus général de l’insuffisance
et de l’inaccessibilité des sources d’Archives en Côte d’Ivoire. En effet, - et le
constat ne date pas d’aujourd’hui - une bonne partie des documents (rapports
d’enquête des inspecteurs de travail, de santé, correspondances et notes
diverses sur la situation économique et sociale dans la colonie de Côte
d’Ivoire) – ne se trouve pas à Abidjan mais plutôt hors du pays (Dakar,
HauteVolta, France). Ainsi, l’étudiant qui n’a pas les moyens de les y retrouver se
trouve sérieusement « handicapé » dans l’élaboration de son travail. Mais là où
l’on est le plus frustré, c’est lorsque l’on s’entend dire que le document
recherché existe bel et bien mais qu’il est introuvable parce qu’ayant été mal
classé ou encore parce que l’éclairage de la salle de dépôt est en panne depuis
des lustres !
Aux Archives nationales par exemple, une bonne partie des documents
toutes séries confondues relatifs à la période se situant au-delà de 1930 est
inaccessible, car les anciens gestionnaires des fonds d’Archives n’ont pas jugé
utile de communiquer aux nouveaux, le mode de classement desdits
documents. Une mine d’informations se retrouve ainsi hors de portée du
chercheur. Nous en avons d’autant plus souffert qu’une bonne partie de ce qui
aurait pu nous permettre d’analyser les mesures gouvernementales pour les
périodes concernées est demeurée hors de notre portée. Nous avons donc été
22 contraints de présenter telles quelles lesdites mesures sans pouvoir les
commenter comme il se devait.
Nous signalons au passage la situation à la Bibliothèque nationale de Côte
d’Ivoire où depuis quelque temps, de nombreux et précieux documents sont
livrés à l’obscurité, à l’humidité et aux bestioles, sans que cela n’émeuve
grand monde. Nous faisons aussi grâce au lecteur des nombreux cas de
destruction (amputation de pages ou de pans entiers), de vols, de vente illicite
de documents à des tiers, enregistrés dans ces illustres institutions… Bref le
chercheur que nous sommes a voulu crier son désarroi face au gâchis. Ceci dit,
revenons à nos moutons.
Ainsi à tous les documents écrits donc, nous avons cru bon d’ajouter, les
témoignages oraux de quelques personnes choisies selon des critères d’âge et
de profession. Ainsi, la doyenne Agnès Batcho, quadragénaire et ménagère à
l’époque coloniale nous a informé sur les anciens repas autrefois consommés
par les Ébrié, groupe ethnique auquel elle appartient. Quant à feu M. Siméon
Aoulé ex-élève de l’École professionnelle supérieure de Bingerville et ancien
commis du Chemin de fer, il nous a livré ses souvenirs sur son régime
alimentaire d’abord comme interne dans l’établissement cité plus haut, puis
comme agent du Chemin de fer dans les années 1930-1940. L’écrivain
Bernard Dadié nous a aussi accordé une entrevue au cours de laquelle il nous a
surtout parlé du mode de vie et d’alimentation des Blancs et de la bourgeoisie
africaine à l’époque coloniale. Les journalistes Georges Benson et Eugène
Kacou nous ont relaté pour leur part, ce qu’ils avaient retenu ou entendu
concernant les pratiques alimentaires de leurs parents à domicile et sur le
développement de l’informel alimentaire dans les dernières années de la
colonisation.
Ce qu’il faut dire concernant cette enquête orale, c’est que celle-ci nous a
restitué le point de vue des Africains témoins de cette période. Des
témoignages qui, bien souvent, n’ont fait que confirmer une bonne partie de ce
qui avait été déjà écrit. Cependant une des remarques que nous avons faites et
qui ne nous a pas encouragé à multiplier les entretiens est que les souvenirs de
la plupart des personnes âgées interrogées vont rarement au-delà de la
Deuxième Guerre mondiale. Pour eux donc, parler de la colonisation revient
presque toujours à évoquer « les années 50 ». Au-delà, c’est le flou et
l’imaginaire qui caractérisent les propos. Dans ces conditions, nous avons
préféré pour traiter de ces périodes reculées, nous appuyer surtout sur les
sources écrites plus faciles à exploiter.
Concernant les données chiffrées et autres séries statistiques utilisées dans
ce travail, elles émanent pour l’essentiel des différents rapports sur la
situation économique de la colonie contenus dans les archives, des états sur
les importations et le commerce spécial de la Côte d’Ivoire publiés
périodiquement au Journal officiel. Les statistiques douanières, elles, sont
tirées des études réalisées sur le commerce extérieur de la Côte d’Ivoire et de
23 la Haute-Volta, de l’Inventaire économique et social de la Côte d’Ivoire
(1947-1958), ou encore de l’Annuaire rétrospectif des statistiques agricoles
(1900-1983).
Des problèmes existent aussi au niveau de ces données chiffrées permettant
de quantifier certains aspects de la question à l’époque coloniale (production
agricole ou industrielle, importation de denrées, prix des denrées…). En effet
ces chiffres quand ils existent, sont soit incomplets car muets sur de larges
pans de l’évolution historique (comme sur la période allant de 1900 à 1930),
soit d’une fiabilité contestable, du fait des écarts observés lesquels varient
parfois du simple au double voire au triple d’une source à l’autre. C’est ce qui
explique les nombreuses mentions engageant les éventuels utilisateurs à les
réajuster ou du moins, à les manipuler avec beaucoup de réserves. Malgré une
certaine augmentation de la documentation au fil du temps, les difficultés de
quantification sont demeurées réelles et ce d’autant plus qu’il s’agit de
l’alimentation, c’est-à-dire d’un domaine où les statistiques de production sont
parmi les moins significatives compte tenu de l’autoconsommation ; où en
situation de crise des systèmes officiels ou d’inadéquation entre l’offre et la
demande, il y’a un développement du travail domestique et du secteur
informel dont les activités échappent aux statistiques officielles ; où les
échanges clandestins ou simplement non marchands de produits alimentaires
sont élevés, du fait des transferts opérés d’une zone à l’autre, sous forme de
dons, de rémunération ou de provisions d’appoint émanant du village, du
champ familial.
Enfin, il convient aussi de relever les insuffisances de la seule enquête
locale de consommation réalisée au cours de notre période d’étude. Ladite
enquête réalisée par l’I.N.S.E.E en 1955-56 ne prend en compte que les
10ménages africains des localités d’Abidjan et de Bongouanou . Le faible
échantillonnage, de même que l’espace réduit qu’il couvre, ne permet donc
qu’une utilisation prudente des résultats obtenus. Quoiqu’il en soit,
l’exploitation de cette riche documentation dont nous avons essayé de tirer le
meilleur profit, nous a permis d’élaborer notre travail dont le plan suit de près
les préoccupations soulevées dans la problématique.
Ainsi la première partie ayant pour objectif de fournir au lecteur les
données de base pour une meilleure compréhension de la question alimentaire
dans la suite de l’exposé, s’emploiera dans un premier temps à présenter le
cadre physique et humain de l’étude, à savoir la Côte d’Ivoire du début de la
colonisation jusqu’à la crise des années 1930. Suivra ensuite, une présentation
de l’organisation alimentaire traditionnelle des populations en présence et de la
politique alimentaire telle que conçue et mise en œuvre par les autorités
coloniales de l’époque.

10 Institut national de la Statistique et des Études économiques, Enquête (INSEE),
NutritionNiveau de vie dans la subdivision de Bongouanou et dans la Région d’Abidjan, 1955-1956.
24 La deuxième partie quant à elle, s’attellera à dresser un profil de
l’organisation alimentaire en Côte d’Ivoire pour la période allant de 1930 à
1945. Il y sera examiné d’abord l’évolution de la production et des
importations alimentaires. Ensuite viendra celle du ravitaillement et de la
distribution alimentaire. Enfin, celle des consommations alimentaires des
populations. Cette réflexion sera menée à la lumière des contextes historique
et politique de cette période : d’abord la difficile conjoncture socioéconomique
née de la crise des années 1930, ensuite, la politique de « mise en valeur »
initiée à partir de 1936 pour impulser le redécollage économique de la colonie
et enfin l’épisode de la Deuxième Guerre mondiale.
Dans la troisième partie enfin, nous examinerons la situation alimentaire en
Côte d’Ivoire pour la période allant du lendemain de la guerre à la veille de
l’indépendance. Ici, ce sont surtout les effets des changements sociopolitiques
et économiques intervenus en Côte d’Ivoire après la guerre (contexte de
revendication sociale, nouvelle politique coloniale française, accélération du
processus d’urbanisation…) sur le processus alimentaire que nous essayerons
de mettre en exergue.
25 PREMIÈRE PARTIE
LE PROFIL ALIMENTAIRE DE LA CÔTE D’IVOIRE DE 1904 À 1929 :
L’HÉRITAGE PRÉCOLONIAL ET LES DÉBUTS DE LA MISE EN ŒUVRE
D’UNE POLITIQUE ALIMENTAIRE COLONIALE
Depuis son érection en territoire colonial relevant du ministère des colonies
français, la colonie de Côte d’Ivoire avait à sa tête, un Lieutenant-gouverneur
11placé lui-même sous l’autorité du Gouverneur général de l’AOF et résidant à
Grand-Bassam (puis à Bingerville à partir de 1900). Ce dernier était assisté
dans sa tâche par un Secrétaire général - qui le remplaçait en cas d’absence - et
un Conseil d’Administration composé de hauts fonctionnaires, de négociants
et de quelques notables africains, tous élus par la « population européenne et
assimilée » de la colonie.
En outre, pour en faciliter la gestion et le contrôle, la colonie avait été
divisée en cercles, entités territoriales administrées par des commandants de
cercles. Les cercles, à leur tour furent repartis en Postes ou Subdivisions à la
tête desquels étaient placés des chefs de subdivision. C’est ainsi que de 10
cercles en 1903, puis de 13 cercles en 1907, la colonie de Côte d’Ivoire
compta au 1er janvier 1928, 19 cercles et 38 subdivisions. La colonie conserva
pratiquement la même structure administrative jusqu’au début des
années 1930. (cf. fig. n°1)
En matière de hiérarchie administrative, le Lieutenant-gouverneur donnait
des instructions aux Commandants de cercles qui les transmettaient pour
exécution aux Chefs de subdivision. Ceux-ci s’adressaient à leur tour aux
chefs de canton et de village lesquels relevaient directement de leur autorité.
La gestion de la colonie au plan local comme au plan fédéral s’opérait donc
suivant ce schéma pyramidal très centralisé. Il en était de même pour la mise
en œuvre en colonie, des mesures administratives touchant à l’organisation des
services de la santé, de l’armée, de l’éducation, du recouvrement des impôts,
de l’agriculture, de l’alimentation, etc.
Cependant, pour présenter une image plus complète du fonctionnement de
la société coloniale ivoirienne, il faut ajouter que parallèlement à
l’organisation sociopolitique mise en place par les autorités coloniales, les
populations présentes sur le territoire y avaient aussi développé certaines
formes d’organisation (traditionnelles) en vue de régler les problèmes
existentiels de tous ordres se posant à eux. C’est ainsi qu’au plan alimentaire
par exemple se côtoyaient sur le même espace, pratiques alims

11 (1904). La composition du Gouvernement général de l’A.O.F. de même que les attributions du
Gouverneur général furent fixées par un décret du Président de la France daté du 18 octobre
1904. cf. Journal officiel de la Côte d’Ivoire (JOCI): 6-7.
27 traditionnelles et mesures gouvernementales. Le but de cette première partie
de cette étude sera précisément d’étudier ces deux formes d’organissation au
cours de la période allant du début du 19e siècle à la veille de la crise
économique des années 1930.
Fig. n°1 : La Côte d’Ivoire administrative à la fin des années 1920
28 CHAPITRE I
LES MODES ALIMENTAIRES TRADITIONNELS
DES POPULATIONS EN PRÉSENCE
DANS LA COLONIE IVOIRIENNE
Ce chapitre entend présenter les différents modes alimentaires mis en place
par les différentes populations elles-mêmes, en vue de satisfaire leurs besoins
en nourriture. Seront donc évoquées ici les différentes activités pourvoyeuses
de nourriture et les différents régimes alimentaires adoptés par lesdites
populations de la colonie à l’époque considérée.
I- LES COMMUNAUTÉS AFRICAINES DE CÔTE D’IVOIRE AU DÉBUT
DU XXE SIÈCLE : UNE ALIMENTATION BASÉE SUR LES PRODUITS
DU TERROIR
Nous allons présenter ici l’organisation alimentaire chez les Ivoiriens d’une
part et chez les autres Africains résidant dans la colonie, d’autre part.
1- Le modèle alimentaire traditionnel des Ivoiriens : la forte
dépendance vis-à-vis de la terre nourricière
Même s’il n’y a pas de données statistiques précises et fiables permettant
12d’étudier les caractéristiques de la population ivoirienne avant 1935 , il
convient toutefois de dire que depuis la fin du 19e siècle déjà, la mise en place
des peuples autochtones était terminée. (cf. fig. n°2)
Les derniers à s’installer sur le territoire furent, semble-t-il, certaines
familles du groupe Akan en provenance du Ghana : Agni, Baoulé, Abron, etc.
Ils avaient été précédés sur place par d’autres Akans, les Attié, les Abbeys, les
Ébrié, les Abouré, les Adioukrou… lesquels sous la pression des Agnis du
Sanwi, avaient reflué vers les lagunes du Sud.
À l’Ouest du territoire, venus de la région actuelle du Liberia, beaucoup de
peuples forestiers appartenant au groupe Krou, s’installèrent à l’ouest du
Bandaman, après avoir refoulés vers les marges forestières et contre le fleuve,
les Gouro et les Gagou. Ces derniers se trouvèrent ainsi bloqués entre les Krou
à l’Ouest et les Baoulé au Centre.
Au Nord du pays des Gouro, dans la région des savanes, les Malinkés
s’établirent depuis la fin du 16e siècle, après avoir fui devant l’invasion et

12 Ce n’est qu’en 1934 que fut pris un arrêté portant création et organisation en Côte d’Ivoire
d’un service de recensement. (cf. l’arrêté n°99 B.P du 11 janvier 1934, JOCI (1934) : 50).
29 repoussé les Mandé (Gouro et Dan) vers le Sud et les Sénoufo vers le
Nordest.
e e
Fig. n° 2 : Configuration ethnique de la Côte d’Ivoire (fin 19 début 20 siècle)
Source : Avice, E. (1951). Pays africains. Tome 1 La Côte d’Ivoire. Paris :
Société d’Éditions géographiques, maritimes et coloniales : 23.
Selon des documents d’Archives, le dénombrement de la population de la
colonie en 1908 aurait donné les chiffres suivants pour les divers
sousgroupes :
30 - Attiés et Abbeys …………………… …......46 530
- Abrons ………………………………. …….26 539
- Adioukrous …………………………….......17 877
- Agnis, Ébrié ………………………………60 171
- Agnis-Baoulé …………………180 012
- Alladians ………………………………….32 965
- Appoloniens …………………......3 111
- Avikams et Didas …………………………54 973
- Kroumens, Bétés et Gouros ……………163 867
- Mandés-Dioulas ………………………..224 162
13- Sénoufos ………………………………...159 253
Même si ces chiffres sont sujets à caution, il faut toutefois dire que ces
divers peuples, jusqu’au début de l’époque coloniale, vivaient dans des
villages très dispersés d’autant plus gros qu’on avançait vers le Nord, et reliés
entre eux par des chemins plus ou moins élaborés.
D’après le capitaine Crosson Duplessis, la densité était de 12 habitants au
km2 pour le pays attié situé entre l’Agnéby et le Comoé au début du siècle.
Quant à M. Aubin administrateur-adjoint, lequel avait commencé un
recensement nominatif dans le secteur de Sakassou (cercle du Baoulé) en
1908-1909, il trouva que la densité y était de 18,56 habitants au km2 pour
35 370 habitants. À d’autres endroits du cercle, on trouva à cette même époque
des chiffres plus ou moins différents : 13 habitants au km2 à Bouaké, 11 à
Béoumi, 4 à M’Bahiakro, 13 à Kodiokofi. À Tiassalé, la densité variait entre 1
14et 6 habitants au km2 . Quels étaient les principaux traits de l’organisation
alimentaire des populations ivoiriennes ainsi présentées ?
1-1 Les activités de production alimentaire
En Côte d’Ivoire, au cours de la période concernée, c’est surtout à partir du
travail de la terre que les populations encore en grande majorité rurales,
tiraient l’essentiel des produits vivriers, bases de leur alimentation. La pêche,
la chasse, la cueillette ou encore l’élevage apportaient, selon le lieu, l’appoint
de protéines animales ou végétales nécessaires à la constitution des mets.
1-1-1 L’Agriculture vivrière traditionnelle : une activité diversifiée
Pratiquée depuis longtemps par les paysans autochtones, l’agriculture
vivrière tenait une place de choix dans le système de production alimentaire
des habitants de la Côte d’Ivoire. Cette agriculture était étroitement

13 A.N.C.I. série 2 DD 111, dossier XXI-35-19, Colonie de la Côte d’Ivoire. Renseignements
ethniques et géographique des cercles (1900- 1909) : 3.
14 Ibidem.
31 dépendante des conditions naturelles du pays et des différentes méthodes
culturales employées. On pouvait distinguer en gros trois ou quatre zones
agricoles correspondant aux différents types de climats et de spéculations
vivrières de la colonie : l’Ouest montagneux, la région la plus humide,
domaine de prédilection du riz ; le Sud forestier à climat tropical humide où
dominaient entre autres plantes nourricières, les tubercules (manioc, taro,
patate) et les féculents (banane-plantain) ; le Centre baoulé d’une pluviosité
moindre par rapport à la zone précédente, région où proliférait l’igname et
enfin le Nord soudanais, région sèche et où régnaient les céréales (mil, sorgho,
fonio, maïs, riz) (cf. fig. n°3).
Il convient ici de dire que les particularismes écologiques entre ces
différentes régions n’étaient pas absolus. En effet, les cas d’adoption de
systèmes de culture différents par des populations d’une même zone, les cas de
colonisation de certains espaces par des denrées qui autrefois n’y étaient pas
cultivées et autres transformations n’étaient pas des phénomènes rares dans le
paysage agraire traditionnel. En témoigne, ce rapport produit par le service de
l’Agriculture en 1904, lequel rend compte de la géographie culturale dans la
colonie ivoirienne en matière de cultures indigènes :
« Dans toute l’étendue de la colonie et ce, selon les régions, les différentes
espèces de produits servant de base à l’alimentation de l’indigène, sont
diversement cultivées. Ainsi dans la zone côtière où le sol et le climat sont
cependant identiques, telle peuplade se consacre exclusivement à la culture du
riz (Côte des krou, Cavally), l’autre de la banane, taro, manioc (Lagunes,
Sanwi, Indénié, Akapless) et enfin dans les provinces du Centre, de l’igname et
du manioc. Quant au Soudan (Nord du pays)… on y rencontre des champs très
étendus où des céréales telles que le riz, le mil et le maïs et des farineux comme
15
l’igname et le manioc sont abondamment cultivés . »
Le Gouverneur Angoulvant souligna pour sa part quelques évolutions qui
s’étaient opérées dans le paysage vivrier ivoirien au cours des années 1910 :
« L’arachide, inconnue à la Basse Côte jusqu’en ces dernières années, gagne
les régions littorales où elle trouve place dans les parties découvertes. Des
raisons d’ordre climatiques s’opposeront sans doute à son extension dans cette
zone trop humide… Le maïs est cultivé partout et les surfaces qui lui sont
affectées s’étendent de jour en jour, depuis que l’Administration a demandé
aux producteurs de faire de ce grain un article commercial. Le riz n’était
cultivé que sur quelques points assez nettement déterminés, dans l’Ouest de la
colonie, au Bas-Sassandra et au Bas-Cavally. Il gagne très rapidement du
terrain. Des populations fétichistes qui autrefois en craignaient la culture, s’y
16
consacrent volontiers aujourd’hui . »

15 A.N.C.I. 1 EE 3, Colonie de la Côte d’Ivoire. Rapport d’ensemble 1904. Section Agriculture.
16 A.N.C.I. série 7 DD 11, dossier V-32-22, Généralités sur la Côte d’Ivoire, 1911.
32 Par ailleurs, une des caractéristiques de cette agriculture traditionnelle était
sa capacité à réunir sur un même espace plusieurs variétés ou espèces
différentes :
« Les sols ne sont jamais uni spécifiques, ou comme le disent les agronomes,
les plantes alimentaires ne sont pas conduites en cultures pures… le mélange
de variétés, d’espèces, est un trait fondamental du schéma agricole
traditionnel. Combinaison d’espèces agrestes et cultivées, de plantes annuelles
et pérennes, dressées et rampantes, fructifiant dans l’air ou le sol, autour d’une
dominante et en fonction de celle-ci : le champ constitue un véritable complexe
17
agraire et nourricier . »
Rapportée à une période coloniale où par moment l’on a craint que le
développement des cultures vivrières ne porte préjudice à l’extension des
cultures dites d’exportation – ou vice-versa –, la capacité du vivrier
traditionnel à s’accommoder des systèmes de cultures les plus divers, n’était
pas une moindre qualité.
Cependant, malgré ce dynamisme apparent, l’agriculture vivrière
traditionnelle portait en son sein des lacunes qui freinaient quelque peu son
extension : le caractère rudimentaire des outils utilisés et l’empirisme qui
caractérisait les méthodes culturales de sa mise en œuvre. En effet, les outils
que le paysan ivoirien employait pour tirer du sol ses moyens de substances
n’ont que peu changé depuis de longs siècles. Ainsi, le sabre d’abattis
couramment appelé « machette » et une houe (la daba) utilisés depuis la
période précoloniale demeurèrent au cours de la période coloniale encore les
deux instruments typiques du paysan éburnéen. Le premier servait au
défrichage et le second aux travaux de labourage proprement dit. Le caractère
manuel des travaux réalisés à partir de tels instruments limita de fait les
initiatives tendant à développer une exploitation vivrière de type extensif. De
même, l’objectif d’autoconsommation associée à cette agriculture
traditionnelle, la confina aussi sur des espaces dépassant rarement le cadre
familial. Une autre faiblesse de l’agriculture vivrière traditionnelle vint de sa
trop grande dépendance des facteurs climatiques (surtout l’alternance des
saisons) lesquels rythmaient en fait les différentes étapes du processus cultural.
Ainsi chez les Akans lagunaires comme d’ailleurs chez la plupart des paysans,
la préparation de la terre (défrichage, sarclage, brûlage) se faisait pendant la
saison sèche et les semis avec l’arrivée des premières pluies. En outre, une fois
la récolte terminée, la terre était laissée en jachère le temps de se reconstituer.
Entre-temps, le cycle était reproduit sur d’autres sols.

17 SAWADOGO, A (1977). L’Agriculture en Côte d’Ivoire. Paris : PUF : 27.
33 Fig. n°3 : Répartition géographique des cultures vivrières
dans la Côte d’Ivoire coloniale
Source : Domergue-Cloarec, D. (1974). La Côte d’Ivoire de 1912 à 1920.
Influence de la première guerre mondiale sur l’évolution politique,
économique et sociale. Thèse de 3e Cycle, Université de Toulouse-Le Mirail :
vol 1 : 559.
Ces pratiques culturales même si elles relevaient pour la plupart d’entre
elles d’une utilisation rationnelle des saisons, exposaient les paysans à de
sérieuses difficultés en cas de dysfonctionnement climatique (sécheresse,
excès de pluies…) ou autre phénomène conjoncturel (guerre, crise
économique.). Le suivi sur la longue durée de l’évolution de la production des
cultures vivrières locales le démontre assez clairement du reste. En effet, les
affres de la grande sécheresse qui s’est déclenchée sur toute l’AOF dès 1913
furent assez durement ressenties par les populations noires de la colonie
ivoirienne, comme le relatent divers rapports de l’époque :
« Dans le Haut-Cavally, les opérations militaires qui n’ont pas permis aux
habitants de s’occuper de leurs champs, jointes aux effets de la sécheresse ont
déterminé la disette. La situation est encore plus grave dans le cercle de Lahou
qui connaît une véritable famine. La misère physiologique est telle que les
enfants meurent en grand nombre, que les habitants qui en sont réduits à l’état
de bêtes traquées, se nourrissent de racines. Dans le Nord où la sécheresse
s’est fait le plus sentir, l’excès des pluies à l’époque des semis de l’igname
(avril-mai) et leur déficit à l’époque de la croissance de celui-ci, ont provoqué
une mauvaise récolte et des ignames de petites tailles. Le mil a également
34 souffert d’un déficit de pluies à l’époque du semis (juillet) et de la croissance
de la plante. Les semis de maïs ont dû être repris plusieurs fois… Dans le
Haut-Sassandra, la disette s’est fait sentir chez les Niaboua qui pratiquent la
monoculture du riz. Dans les régions les moins touchées, les cultures vivrières
ont donné tout juste le nécessaire. La raréfaction des vivres a néanmoins
18
entraîné une hausse des prix dans les centres très peuplés »
Après les mauvaises récoltes dues à la sécheresse de 1914, l’année 1915
s’annonça comme une bonne année agricole. En effet, les conditions
climatiques favorables entre autres raisons, permirent aux populations
d’étendre et de varier leurs cultures. C’est ainsi que la culture de banane
progressa dans l’Ouest de la colonie chez les Gouro, les Dida, dans le
HautCavally et le Haut-Sassandra où dominait habituellement la culture du taro. Il
19en fut de même pour les plantations d’igname, de manioc et de riz local .
Cependant le répit fut de courte durée. Si la pluviométrie plus importante
que la normale enregistrée au cours de l’année 1917, n’empêcha pas d’avoir de
bonnes récoltes d’igname, de taro et de manioc dans le Sud et de la banane
dans les zones cacaoyères de l’Est, tel ne fut pas le cas de la sécheresse due à
l’insuffisance des pluies du second hivernage particulièrement en Basse Côte.
Celle-ci provoqua une baisse drastique de la production de certaines denrées
du fait du ralentissement de la croissance annuelle des plantes :
« Dans le Haut-Sassandra, les récoltes de riz et de maïs furent ainsi
sérieusement compromises. À Lahou et dans le Cavally, le riz sécha sur pied.
Dans le cercle des Gouros, la production de riz a été à peine suffisante et les
ignames ne sont pas parvenues à maturité. À Soubré, il n’y a pas de riz. Le
commerce a acheté tout ce qu’il a pu et les populations n’ont plus rien pour se
20
nourrir . »
La situation des cultures vivrières s’aggrava encore au cours du dernier
trimestre de l’année 1918 à la faveur d’une vague de superstition qui déferla
dans les cercles du N’zi-Comoé et du Baoulé notamment dans la subdivision
de Béoumi. Cette vague de superstition qui n’était pas sans rapport avec
l’épidémie de la grippe espagnole sévissant dans la colonie, prescrivait la
destruction d’une certaine variété d’igname noire (le N’za) afin de se prémunir
contre la maladie. De fil en aiguille, cet avis de destruction fut étendu à toute
production ou objet de couleur noire. Ainsi, le cheptel n’échappa pas au
carnage pendant cette émeute qui s’était entre-temps transformée en un
mouvement de refus des cultures et autres fournitures obligatoires initiées par
le colonisateur. Les nombreuses destructions de cultures opérées, ajoutées à la

18 A.N.C.I. X-20-441 Colonie de la Côte d’Ivoire. Service de l’Agriculture. Rapport d’ensemble
pour l’année 1914.
19 A.N.C.I. X-21-441 Colonie de la Côte d’Ivoire. Service de l’Agriculture. Rapport d’ensemble
pour l’année 1915.
20 A.N.C.I. X-21-441, Colonie de la Côte d’Ivoire. Service de l’Agriculture. Rapport d’ensemble
pour l’année 1917.
35 sécheresse qui se prolongea jusque en 1919, affectèrent gravement les
populations des zones sinistrées :
« Dans le N’zi-Comoé et le Baoulé, les habitants ne se donnent même plus la
peine d’allumer du feu, n’ayant plus rien à faire cuire. Ils en sont réduits à
boire du Bangui pour se soutenir… Les ignames ont été consommées avant
leur maturité. Les récoltes de maïs ont été médiocres, elles ont été consommées
21
totalement . »
Malgré cette apparente fragilité de l’agriculture vivrière que nous venons
de faire ressortir, il n’en demeure pas moins vrai, comme nous le verrons dans
la suite de notre travail, que celle-ci démontra au cours des différents épisodes
historiques que recouvre notre période d’étude, sa capacité à se transformer
pour répondre aux besoins nouveaux. C’est ainsi qu’au lendemain de la
guerre, profitant de l’énorme marché créé par la présence massive des
travailleurs immigrés sur les différents chantiers et exploitations publiques et
privées et auxquels il fallait assurer un ravitaillement régulier en vivres, les
paysans locaux se mirent résolument à accroître les aires d’extension des
cultures vivrières.
Concernant par exemple la culture de riz qui restait une denrée fort
consommée dans la colonie et donc répandue dans les régions productrices du
Centre-Ouest (Soubré et Issia), le constat nouveau était que cette denrée
étendit son aire d’influence dans les régions plus au Nord et à l’Est, vers
Daloa, Gagnoa et Oumé. Cette culture gagna bientôt les franges littorales avec
des régions telles que Grand-Lahou où elle connut un succès relatif autour de
1922. Elle atteignit même entre 1926 et 1930, les cercles du Baoulé, du
NziComoé et de l’Indénié, (c’est-à-dire pratiquement toute la moitié Est de la
22colonie), pour enfin se concentrer dans la zone du chemin de fer . S’agissant
de la culture de l’igname, la progression était exceptionnelle dans certaines
régions (comme Dabou qui avait produit plus de 4 000 t par an), mais encore à
la traîne dans d’autres (50 tonnes produites dans le cercle d’Assinie).
Cette impulsion donnée aux cultures vivrière dans l’entre-deux-guerres
aura permis aux populations paysannes, non seulement de faire face à leurs
problèmes alimentaires, mais surtout, elle aura contribué à créer de nouveaux
courants d’échanges qui se développèrent par la suite comme nous le verrons
ultérieurement. Pour l’heure, il nous suffit de dire, pour passer à autre chose,
que cette activité vivrière était presque toujours complétée par la cueillette qui
en constituait le prolongement naturel.

21 ANCI IV-7-20, Colonie de la Côte d’Ivoire, Service de l’Agriculture. Rapport spécial du 20
février 1920 sur la situation de la production vivrière en 1919.
22 A.N.C.I. 1 RR 24. Colonie de la Côte d’Ivoire, Service de l’Agriculture. Rapport d’ensemble
1921-1922.
36 1 1-2 - La cueillette : profiter de la générosité de la nature
Pratiquée bien avant la mise en culture de plantes nourricières, cette
activité consistait dans sa forme primitive en un ramassage par les populations
de l’époque, de substances alimentaires se trouvant à l’état naturel en forêt, en
savane, ou aux abords des cours d’eau. À l’intérieur des terres, la cueillette
permettait par exemple de récolter du miel, des fruits, des légumes, des
tubercules sauvages, des amandes (de karité, de néré), des racines, des petits
insectes, des escargots, des larves de coléoptères, des chenilles, des petits
animaux et autres graines et plantes aromatiques… L’Abbé Marcel Eboi nous
fait ici une description de cette pratique ancestrale :
« Cette cueillette se résumait au ramassage du miel, de fruits et de tubercules
de feuilles rampantes : des ignames sauvages par exemple. On ramassait aussi
des escargots, des zégélés (genre de chenille) qui permettaient de composer les
menus journaliers suivant les saisons. Avant la découverte des lianes tressées
qui permettaient de grimper aux palmiers pour couper les régimes de palme,
les Brignan de Djibou et d’Alekon, les Adioukrou de la région de Dabou
ramassaient les graines de palmier pour en extraire cette huile exquise qui fera
23
l’objet d’échanges intenses avec les Européens . »
Sur le littoral ainsi que sur les rivages lagunaires, la cueillette de
coquillages, de crabes, de crevettes et autres crustacés, parfois de quelques
poissons capturés à la main, était surtout l’affaire des femmes et des enfants. Il
existait cependant dans certains secteurs marécageux, des crabes terrestres
d’assez grande taille dont la capture incombait à des spécialistes. Consommés
24soit frais, soit fumés, ils étaient très recherchés pour leur chair savoureuse .
Autrefois aussi, pour obtenir du sel de cuisine (ou ce qui en tenait lieu), les
peuples de l’aire sylvestre se servaient de cendres végétales préparées à partir
de certaines feuilles et écorces calcinées et filtrées « récoltées » en brousse.
Dans les savanes du Nord également, plusieurs essences végétales telles
que le néré, le karité, les fruits du baobab… servaient à confectionner une
panoplie de condiments ou de matières grasses utilisées aussi bien dans la
cuisine qu’à des fins cosmétiques ou médicamenteuses.
Il convient aussi de souligner que parmi les innombrables ressources
cueillies dans la nature, les fruits et les légumes occupaient une grande place.
En effet, les forêts, les savanes et même les endroits habités regorgeaient de
toute une gamme d’arbres fruitiers dont certains avaient été introduits par les
premiers explorateurs. La présence de ces nombreux vergers répartis autour
des habitations ou le long des routes était une des images typiques du paysage
colonial ivoirien. Voici à ce propos le témoignage de S. Nessi :

23 EBOÎ, Marcel (1987). De la prospérité à la paupérisation de la région des Lagunes de Côte
d’Ivoire (1893-1960). Abidjan : NEA : 34.
24 Les ménagères Nzima, Agni, Ehotilé, Abouré notamment étaient réputées dans l’art de
préparer des plats et des sauces à base de ces crustacés. (cf. (1978). L’Encyclopédie
générale de la Cote d’Ivoire, tome 1. Abidjan : NEA : 249).
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