//img.uscri.be/pth/0ed1fa52417ce03ac1b9e6d5a1503edeb335566c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 35,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La raison de guerre

De
680 pages
1635 est une année essentielle du règne de Louis XIII et de la première moitié du XVIIe siècle. L'entrée en guerre contre les Habsbourg est devenue inéluctable, et la déclaration de guerre est portée au représentant du roi d'Espagne le 19 mai. Opposé au départ de Louis XIII sur le front et à l'exposition directe du monarque, Richelieu, malade, n'assiste que de loin aux événements, mais doit faire face à de nombreux obstacles. Le souverain lui-même met en doute sa capacité à gérer la crise. 1635 révèle toutes les difficultés d'exercice d'un pouvoir qui n'est jamais acquis et celles d'un gouvernement sans cesse à réformer.
Voir plus Voir moins

Chemins de la Mémoire Chemins de la Mémoiree Série XVII
Marie-Catherine Vignal Souleyreau
(textes établis, présentés et annotés par)
L’année 1635 est l’une des dates essentielles du
erègne de Louis XIII et de la première moitié du XVII
siècle. L’entrée en guerre ouverte contre les Habsbourg
est devenue inéluctable. Le cardinal-ministre aurait
préféré s’assurer d’abord du duché de Savoie, comme
il l’a fait de la Lorraine, mais la proximité des États « La raison de guerre »
pontifi caux rend tout projet de conquête italienne
irréalisable. Face aux événements, Richelieu doit
désormais plus composer qu’anticiper. Le 19 mai, la déclaration de Correspondance
guerre est portée à Bruxelles, au représentant du roi d’Espagne. Or du cardinal de Richelieu
la victoire à Avein n’est suivie que du pillage de Tirlemont et d’une
retraite peu glorieuse à Louvain. Opposé au départ de Louis XIII
sur le front et à l’exposition directe du monarque, Richelieu, malade Année 1635
sur un lit de douleur, n’assiste que de loin aux événements. Il doit
faire face à la fois à l’insuffi sance des fi nances royales, à la pénurie
de vivres qui affaiblit les troupes engagées, aux désertions, aux
révoltes populaires face à l’accroissement inexorable de la fi scalité,
et aux critiques de ses ennemis. Le souverain lui-même met en doute
sa capacité à gérer la crise. Il ne peut cependant se passer d’un tel
serviteur. Après la tête de Puylaurens, favori du duc d’Orléans,
Richelieu obtient enfi n des subsides du clergé de France, en même
temps qu’une nouvelle invalidation du mariage de Monsieur. 1635
révèle toutes les diffi cultés d’exercice d’un pouvoir qui n’est jamais
acquis et celles d’un gouvernement sans cesse à réformer.
Marie-Catherine Vignal Souleyreau est docteur en Histoire,
ingénieur d’études à l’Institut de Recherches sur les Civilisations
de l’Occident Moderne (Université Paris-Sorbonne). Elle travaille
depuis de nombreuses années à la publication de la correspondance
de Richelieu, qu’elle poursuit aujourd’hui.
Illustration de la couverture : fac-similé de la signature
(probablement autographe) du cardinal de Richelieu.
eIllustrations de la 4 de couverture : dessin original et cliché
Jade Souleyreau (tous droits réservés).
ISBN : 978-2-343-10847-6
45 €
eSérie XVII
« La raison de guerre »
Textes établis, présentés et annotés par
Correspondance du cardinal de Richelieu
Marie-Catherine Vignal Souleyreau
Année 1635
$QQpH
&RUUHVSRQGDQFHGXFDUGLQDOGH5LFKHOLHX
?/DUDLVRQGHJXHUUH?Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :
GALAND (Benjamin), Le sport dans les régimes totalitaires européens au
e eXX siècle. L’exemple du III Reich, 2016.
MARIN (Jean-Pierre), François-Octave Le Cannellier, Amiral Normand
(1855 – 1933), Livre premier et deuxième, 2016.
PAPADATOS (Nikos), Les communistes grecs et l’Union soviétique. Histoire de la
scission du Parti communiste de Grèce (1949-1968), 2016.
EL HAGE (Fadi), Abraham Fabert, Du clientélisme au maréchalat (1599-1662),
2016.
e eLAGARDERE (Vincent), Commerce fluvial sur l’Adour du XVII au XVIII
siècle. Les ports de Saint-Sever, Mugron, Laurède et Hinx, 2016.
LOUIS (Abel A.), Jean-Pierre Eugene Clavier. Premier homme de couleur membre
du Conseil colonial et de la Cour d’appel de la Martinique (1810-1863), 2016.
eLOCURATOLO (François), Guerre et politique au XVIII siècle. Adrien Maurice
de Noailles (1678-1766), soldat et homme d’État, 2016.
HEIMBERG (Charles), ROUSSEAU (Frédéric) et THANASSEKOS (Yannis),
eTémoins & témoignages. Figures et objets dans l’histoire du XX siècle, 2016.
BABIC (Laurence), L’interprétation et la représentation du Moyen Age sous le
Second Empire, 2015.
LAFAGE (Franck), Côme III de Médicis, Grand-duc de Toscane, Un règne dans
l’ombre de l’Histoire (1670-1723), 2015.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr


7H[WHVpWDEOLVSUpVHQWpVHWDQQRWpVSDU
,*1$/
&RUUHVSRQGDQFHGXFDUGLQDOGH5LFKHOLHX













/?+DUPDWWDQ
?6$QQpH/
? $5$,621'(*8(55(
28/(<5($8 0DULH&DWKHULQH9Du même auteur








Le trésor pillé du Roi : correspondance du cardinal de Richelieu, année 1634
3D


Richelieu à la conquête de la Lorraine : correspondance, 1633, 3DUL WWDUP



La correspondance du cardinal de Richelieu. Au faîte du pouvoir : l’année 1632
3D
Richelieu et la Lorraine 3
WUWHGL
Richelieu ou la quête d’Europe
Anne d’Autriche, la jeunesse d’une souveraine
Les papiers de Richelieu, section politique intérieure, correspondance et papiers
d’État, index des tomes IV, V, VI, corrections et additions (1629-1631)
3p3DGeULUD

© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-10847-6
EAN : 9782343108476
)D$VXLHHpVDpUOOXDULVOFWQEDDWUPGPUU3+DVUPLYVRDW3V\QJOPRDROHLFR/QLHLp\QD+r$VLLUDQDPVQQDXWRPQWLPVLL)HODROHELGRLQQYFQD3URRLOVWUV
H
DU PP DU 3DU
/? DW
DW +DU /?

/?
HVDW +DU /?

&KH] HXUpG H H

























Pour Jade et pour Pierrick.



À la mémoire de mon père.





Introduction

Si Richelieu obtient, au cours des tout premiers jours de l’année, la
concrétisation d’un projet autant politique et historique que littéraire, par
1l’établissement officiel de l’Académie française , l’année 1635 n’en débute pas moins
par une fête gâchée. Le 14 février, en début d’après-midi, au Louvre, alors que se
déroulent les répétitions d’un ballet que Louis XIII souhaite offrir à la cour pour
célébrer sa réconciliation avec le duc d’Orléans, le marquis de Gordes, capitaine des
gardes du corps du Roi, procède à l’arrestation du favori de Monsieur, Antoine de
Laage de Puylaurens, duc d’Aiguillon. Le frère du souverain n’assiste pas à la scène,
il ne se trouve pas dans la même pièce. Il est impuissant face à la promptitude de
l’opération et à son caractère inattendu. M. de Gordes appréhende également le comte
du Fargis, le marquis du Coudray-Montpensier, cousin de Puylaurens, un autre parent,
Charnise, ainsi qu’un gentilhomme appartenant à la domesticité de Puylaurens, M. du
Plessis. Celui-ci, en compagnie de Charnise, est immédiatement conduit au logis du
chevalier du guet, Louis Testu. Tous deux y sont détenus durant sept semaines puis
libérés. Puylaurens et le comte du Fargis sont quant à eux emprisonnés au château de
2Vincennes, et du Coudray-Montpensier à la Bastille . Le 16 février, un nommé
Courbanton, appartenant à la Maison de Monsieur, est à son tour arrêté et démis de sa
charge, en raison de son implication en mai 1634 dans les incidents qui ont
agité l’entourage de Marie de Médicis et de son fils cadet encore en exil, en particulier
3le différend né entre le marquis du Coudray-Montpensier et le duc d’Elbeuf . Le roi
de France se montre impitoyable dès que l’honneur de la famille royale est en jeu, et
Richelieu tout autant, dès que les intrigues menacent l’autorité de Louis XIII en
qualité de souverain ou en celle de chef de parentèle.
Nul doute que le duc d’Orléans n’ait que très modérément apprécié le sort
réservé à son entourage, il donne le change mais les fragments de récit qui subsistent,
concernant les visites qu’il s’astreint à rendre au cardinal-ministre, permettent de
percevoir des tensions que le comte de Chavigny, dans le cadre de la charge de garde
4des Sceaux et chef du Conseil de Monsieur qui lui est confiée, peine à apaiser .
Louis XIII prend le soin de justifier l’arrestation de Puylaurens et de ses acolytes
5auprès des gouverneurs des provinces : le souvenir de la révolte de 1632 et de la
chevauchée du Languedoc est encore vivace, sans doute le Roi craint-il des
résistances. Le souverain entend dénoncer l’influence néfaste exercée sur le duc
d’Orléans et énoncer la nécessité d’y couper court. Il ne s’arrête pas là puisque le sieur
de Saint-Quentin, un des gentilshommes ordinaires de Monsieur, se voit privé de

1 Les lettres patentes portant règlement pour l’établissement de l’Académie française sont données à Paris
le 29 janvier 1635, et enregistrées le 10 juillet 1637. Voir infra en annexe, les ordonnances, édits,
déclarations et lettres patentes datant de l’année 1635.
2 Mercure françois, tome 20 (années 1634-1635), p. 882, publication en ligne de l’EHESS, sous la direction
de Christian JOUHAUD, mercurefrancois.ehess.fr .
3 Note de Richelieu à Louis XIII, 16 février 1635, MAE, coll. MD France, vol. 813, f° 86, minute de la
main de Cherré, publiée par Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions diplomatiques et papiers
d’État du cardinal de Richelieu, Paris, 1853-1877, Collection des documents inédits de l’histoire de France,
en 8 volumes, au t. IV, p. 662. Voir aussi une lettre du Verdier du 13 mai 1634, dans Marie-Catherine
VIGNAL SOULEYREAU (éd.), Le trésor pillé du Roi :correspondance du cardinal de Richelieu, année 1634,
Paris, éditions L’Harmattan, 2013, 2 volumes, tome 1, p. 472-475. Malgré l’interdiction du roi de France,
le marquis du Coudray-Montpensier a provoqué en duel le duc d’Elbeuf.
4 Infra, le compte rendu des visites rendues par Gaston d’Orléans à Richelieu, vers le 15 février 1635.
5 La lettre du Roi est publiée au Mercure françois, tome 20, p. 883-884.
9

liberté, tandis que Nicolas Bautru, comte de Nogent-le-Roi, capitaine des gardes, fait
embastiller les frères Senantes. Parallèlement, le lieutenant de la compagnie des
gardes écossaises du Roi, le sieur de Seton, s’assure du secrétaire de Puylaurens,
6Bezars . Les papiers trouvés au logis du favori de Monsieur sont saisis et leur
inventaire est dressé par Antoine Brandon et par François Fouquet, déjà employé par
7Richelieu l’année précédente . Le traitement fait à Puylaurens est le même que celui
qui a été réservé, depuis 1630-1632, aux ennemis de la Couronne et aux criminels de
lèse-majesté, à l’instar du maréchal de Bassompierre, du maréchal Louis de Marillac
et de son frère Michel, du duc de Montmorency, de Claude de Hautefort, vicomte de
Lestrange, de Louis Deshayes de Cormenin, de Charles-Maximilien d’Hallewin,
seigneur de Wailly, ou du marquis de Châteauneuf. Seule la paradoxale nécessité de
ménager le duc d’Orléans, une possible réticence de Louis XIII lui-même et un décès
prématuré sauvent sans doute Puylaurens d’un procès expéditif. Mais le dispositif
judiciaire dont Richelieu s’est doté n’en continue pas moins à exercer une répression
aussi implacable que le sont l’arrestation et la détention des prévenus.

Les procès de 1635

Le 7 avril, c’est un prêtre parisien, Pierre Le Tonnelier, « de la paroisse
Saint8André-des-Arts, chantre de la cathédrale de Châlons », qui est conduit chez Louis
Testu. Parmi ses papiers, on trouve des copies de lettres qu’il a adressées à Mathieu
de Morgues, à Bruxelles, où apparaît un complot visant la vie de Richelieu.
L’instruction du procès de Pierre Le Tonnelier est confiée à Isaac de Laffemas. Le
prévenu accuse immédiatement Marie Creton d’Estournel, dame de Gravelle, d’avoir
suscité le projet, puis d’en avoir informé le célèbre pamphlétaire. Madame de Gravelle
est arrêtée par le prévôt de Lisle, embastillée et interrogée. Le 15 mai, Laffemas remet
le procès-verbal de l’instruction au bureau de la chambre de justice en charge de
l’affaire, l’Arsenal. Il apparaît que les deux accusés, comme Puylaurens, ont tenté de
semer la discorde entre le roi de France, le duc d’Orléans et la Reine mère. Madame
de Gravelle a d’ailleurs secrètement rencontré le favori de Monsieur à la faveur de la
9nuit tombante, peu de jours avant son arrestation . Le Tonnelier, sommé de
comparaître face au tribunal, avoue ses crimes. Il est ensuite confronté à la dame de
Gravelle et persiste dans ses propos. L’aristocrate, quant à elle, malgré la torture,
n’avoue rien, et ne déclare Le Tonnelier que gagné à sa perte par Louis Testu « pour
se venger de la mort de son fils que son gendre avait tué, ce qui fut recognu des juges

6 Le sieur Bezars est incarcéré chez le chevalier du guet, en compagnie de Guérinet, valet de chambre de
Puylaurens. Tous deux sont libérés le 19 juin, tandis que les frères Senantes (François de Havart, seigneur
de Senantes, qui se réfugie en Piémont, et son frère aîné, Nicolas, qui passe également au service du duc
de Savoie, tous deux fidèles de Monsieur) restent incarcérés jusqu’en septembre, voir Mercure françois,
tome 20, p. 884-885.
7 Voir François Fouquet à Richelieu, 29 juillet 1634, dans Marie-Catherine VIGNAL SOULEYREAU (éd.), Le
trésor pillé du Roi…, ouvrage cité, t. 2, p. 75. Antoine Brandon exerce la charge de maître des requêtes puis
de conseiller d’État, comme François Fouquet. Il a épousé Charlotte Gayant. Leur fille, Françoise, épouse
Louis Le Maistre († 1666), seigneur de Bellejambe, conseiller au Grand Conseil en 1617, maître des
requêtes en décembre 1626, intendant d’Amiens et de l’armée en 1636, puis conseiller d’État.
FrançoisAlexandre AUBERT de LA CHESNAYE-DESBOIS, Dictionnaire de la noblesse…, seconde édition, tome IX,
Paris, chez Antoine Boudet, 1775, p. 407.
8 Hélène FERNANDEZ-LACOTE, Les procès du cardinal de Richelieu : droit, grâce et politique sous Louis
le Juste, Seyssel, Champ Vallon, 2010, p. 258.
9 Ibidem, p. 259.
10

10estre une frivole eschapatoire ». Le Tonnelier est reconnu coupable de crime de
lèsememajesté par la chambre de l’Arsenal et condamné à mort, M de Gravelle à la prison
à perpétuité. Laffemas note le courage de cette dernière, qui contribue peut-être,
autant que sa qualité, à la clémence du verdict rendu à son égard. L’aristocrate n’est
erpas une personnalité anodine. Maîtresse du marquis de Rosny, décédé le 1 septembre
1634, elle en a eu une fille, Anne, qui a épousé Timoléon de Bauves, baron de
11Contenant . Deux ans plus tôt, en 1633, le duc de Sully, père du marquis de Rosny,
a tenté d’obtenir du Roi que son fils soit autorisé à reprendre l’exercice effectif de la
charge de grand maître de l’artillerie, qu’il détenait. Cette charge, érigée en 1601 en
office de la Couronne, avait été résignée par Sully le 30 avril 1610 en faveur de son
aîné, tout en s’en réservant la survivance. Mais, en 1628, lors du siège de La Rochelle,
le marquis de Rosny a commis de telles négligences que, malgré l’intervention de
Sully, le Roi a chargé le maréchal d’Effiat d’exercer ses fonctions. Après le décès de
ce dernier (1632), Sully a en vain plaidé la cause de son fils, le cardinal de Richelieu
songeait déjà à faire transférer la charge de grand maître de l’artillerie à son parent,
Charles de La Porte de La Meilleraye, par ailleurs gendre du défunt surintendant des
finances. Sully n’a rien obtenu pour son fils, décédé peu après. Lui-même a été nommé
maréchal de France en dédommagement de son droit de survivance (18 septembre
1634). Charles de La Porte de La Meilleraye peut ainsi recevoir la charge de grand
maître de l’artillerie au printemps 1635. Il prête serment le 23 avril devant le
parlement de Paris, s’agissant d’un office de la Couronne, en suite de celui de
surintendant des mines et minières de France.
L’affaire Le Tonnelier-Gravelle, quant à elle, ne s’arrête pas là. Le 3 juillet,
la chambre de l’Arsenal condamne par contumace l’abbé de Saint-Germain à être
rompu vif pour s’être rendu coupable d’une part de complot contre la sûreté de l’État
meet la vie de Richelieu, d’autre part de complicité avec Pierre Le Tonnelier et M de
Gravelle. Les interrogatoires des prévenus ne permettent pourtant pas d’établir
l’implication de Mathieu de Morgues. Selon G. Fagniez, « Mathieu de Morgues a dû
avoir, il a eu certainement des intelligences et des correspondances en France, mais
12elles n’ont eu pour but que d’y ménager l’introduction de ses pamphlets ».

10 Mercure françois, années 1634-1635, tome 20, p. 888, publication en ligne citée. Voir infra, les extraits
du procès de La Gravelle et du Tonnelier, avril-mai 1635 ; et la lettre du secrétaire de l’ambassade de
Flandres en France, Le Clercq, au père Chanteloube, du 24 mai 1635.
11 Anne de Béthune est légitimée en 1638 : Antoine ADAM (éd.), Historiettes de Tallemant des Réaux, Paris,
Gallimard, 1960, 2 volumes, coll. Bibliothèque de la Pléiade, tome 2, p. 1023. Timoléon de Bauves, baron
de Contenant (ou Coustenant), exerce la charge de capitaine lieutenant des petits chevau-légers du Roi.
Gaspard THAUMAS de LA THAUMASSIERE, Histoire du Berry, Paris, chez Jacques Morel, 1789, p. 989.
12 ème Gustave FAGNIEZ, « Mathieu de Morgues et le procès de Richelieu », Revue des Deux Mondes, 4
période, 1900, tome 162, p. 550-586, citation p. 567. Les pièces du procès de Pierre Le Tonnelier et de
Madame de Gravelle, ainsi que celles qui se rapportent à celui de Mathieu de Morgues sont aujourd’hui
conservées aux archives nationales, sous la cote U*799, où elles ont été jointes aux archives d’importantes
procédures engagées à l’époque, celles « des procès de Chalais (1626), d’Urbain Grandier (1634), de
Mathieu de Morgues, à des sentences des commissaires du Pape rendus contre certains évêques français
(Étienne Polverel, évêque d’Alet, en 1633 ; Jean-Jacques de Fleyres, évêque de Saint-Pons, en 1633 ; Jean
de Plantavit de La Pause, évêque de Lodève, en 1634 ; Alphonse d’Elbène, évêque d’Albi, en 1634 ; et
René de Rieux, évêque de Saint-Pol-de-Léon, en 1635), à des arrêts, jugements et lettres patentes contre le
père Chanteloube et son domestique La Roche (1634), François des Chapelles [sic], gouverneur de Sierck
(1635), émotions populaires en Languedoc et en Guyenne (1635), le nommé Clauzel (1635), le baron du
Bec, gouverneur de La Capelle (1636), les seigneurs de Saucourt et de Mailly, gouverneurs de Corbie, le
seigneur de Saint-Léger, gouverneur du Catelet, et les habitants de Corbie (1636) ». La série U des AN
regroupe des « extraits, copies et mémoires intéressant diverses juridictions, procédures et pièces déposées
11

Une dernière cause éminemment politique reste à évoquer, celle de Michel
de Clausel, qui fait les frais d’une fidélité sans faille à Marie de Médicis. Dénoncé et
arrêté par le duc de Rohan, qu’il a tenté de gagner à la cause de la Reine mère, il est
emprisonné dans une cellule du Fort-de-France, sur le territoire des Ligues grises, à
13la fin de l’année 1635. Son procès est instruit par François Lasnier .
Le duc de Rohan, passé, au cours du mois de mars, de la Lorraine à l’Alsace,
puis en Valteline, est une des personnalités les plus importantes de cette année 1635,
qui reste dominée par l’entrée du roi de France en guerre ouverte. « Parfait capitaine »,
huguenot repenti de retour dans les rangs de l’armée royale, il jouit de la confiance de
Louis XIII et de celle de Richelieu. Il est à même d’illustrer, à lui seul, la pertinence
sur le long terme des choix stratégiques et militaires opérés par le cardinal-ministre
en 1635. Conscient de la fragilité de sa position et de celle du royaume au moment où
se décide l’entrée en guerre ouverte, Richelieu, à l’inverse du sort qu’il réserve à ses
ennemis, promeut quelques proches dont les mérites ne peuvent que servir ses intérêts
et ceux du Roi : à la mi-mars, l’évêque de Nantes, Philippe Cospéau, est pourvu de
l’évêché de Lisieux, vacant par la mort de Guillaume Aleaume, et Gabriel de Beauvau
désigné en la capitale des ducs de Bretagne. François de Vignerot, marquis du
Pontmede-Courlay, neveu de Richelieu et frère de M de Combalet, est nommé général des
galères et prête serment entre les mains du Roi le 15 mars. Le cardinal de La Valette
14est fait gouverneur de Metz, par démission de son frère le duc de La Valette . Il prête
serment le 17, tandis que son aîné fait de même pour le gouvernement de la Guyenne,
charge qu’il exerce conjointement avec leur père, le duc d’Épernon. Pierre-César du
Cambout, marquis de Coislin, obtient la charge de colonel des Suisses en avril, par la
démission du maréchal de Bassompierre. Le 17 décembre, le marquis de Gesvres, fils
du comte de Tresmes, devient capitaine des gardes du corps du Roi. Surtout, le décès
d’Étienne d’Aligre le 11 décembre permet au garde des Sceaux, Pierre Séguier,
d’endosser la dignité de chancelier de France. Le choix opéré par le souverain très
chrétien revêt une importance considérable dans le domaine judiciaire : elle
renforce l’autorité royale face au parlement de Paris et lui permet d’opposer à une
assemblée contestataire les compétences de l’un des serviteurs les plus zélés du
préabsolutisme. Pierre Séguier prête serment deux jours après le marquis de Gesvres, le
19 décembre. Louis XIII en profite pour convoquer dès le lendemain un lit de justice
au parlement de Paris, dont les péripéties et la portée ne sont guère en rapport avec la
15concision du récit qu’en donne le Mercure françois .



aux greffes ». L’inventaire en a été dressé par Jean-Paul Laurent et Françoise Hildesheimer, et est accessible
en ligne www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/fonds/EGF/SA/SAPDF/egfn_u.pdf .
13 Voir infra, novembre.
14 Le cardinal de La Valette quitte Paris fin mars pour prendre possession de son gouvernement.
15 Mercure françois, tome 21, année 1635, p. 89 et suivantes, publication en ligne citée.
12

La réforme administrative et judiciaire

Le 13 mars 1635, alors que la nécessité de la guerre est acquise aux yeux du
roi de France, Richelieu adresse un courrier préliminaire au procureur général au
parlement de Paris, Mathieu Molé, afin de faire enregistrer le plus rapidement possible
16un édit relatif aux contrôleurs des consignations . Le cardinal-ministre ne reçoit
17aucune réponse . Malgré l’intervention pressante de Claude de Bullion, Richelieu est
18contraint de réitérer sa sollicitation le 14 mai . Au cours de leurs délibérations, les
parlementaires proposent des amendements que Louis XIII juge inacceptables. Le Roi
fait part de son mécontentement à Mathieu Molé d’abord par le biais de Pierre Séguier,
puis en prenant lui-même la plume : l’édit, qui prévoit l’augmentation de la fiscalité
liée à l’office de contrôleur des consignations, est indispensable car le trésor de l’État
est vide. Les revenus provenant des Parties casuelles et de la gestion des offices,
19malgré leur augmentation depuis les années 1620, sont notoirement insuffisants .
20Le Roi s’étonne du peu d’empressement du Parlement à lui porter secours .
21S’il obtient la vérification de certains édits en mai , le bras de fer engagé avec la cour
dite « souveraine » n’en continue pas moins. Le procureur général tente de trouver
une solution de compromis. Il en rend compte au garde des Sceaux le 4 juin,
soulignant les contradictions des décisions royales en matière de vénalité des charges
et justifiant la résistance des magistrats, contestés dans leurs prérogatives par une
mesure qui tendrait à rendre révocable par le souverain la procédure
d’enregistrement :
« Monseigneur, j’oserai vous rendre compte de ce que j’ai contribué pour aider à
vérifier l’édit d’augmentation du droit du contrôleur des consignations, puisque les
deniers qui en proviendront doivent être employés, avec beaucoup d’autres, pour

16 Richelieu s’exprime en ces termes : « Monsieur, je prends la plume pour vous dire que le Roi, à mon
arrivée en ce lieu, m’a commandé de vous écrire qu’il désire que vous fassiez enregistrer au Parlement
l’édit des contrôleurs des consignations, et ce le plus promptement qu’il vous sera possible. Sçachant,
comme je sçais, l’affection que vous avez au service de Sa Majesté, je ne doute point que vous ne lui en
rendrez une preuve en cette occasion, contribuant tout ce qui dépendra de vous pour l’exécution de sa
volonté. Cependant je vous assurerai, etc. De Royaumont, ce 13 mars 1635. », Mathieu MOLE, Mémoires…,
tome II (1629-1641) [Aimé CHAMPOLLION-FIGEAC (éd.)], Paris, chez Jules Renouard, 1855, p. 293.
17 Infra Claude de Bullion à Richelieu, Paris, 30 avril 1635
18 « Monsieur, bien qu’il ne soit pas nécessaire de vous recommander la vérification de l’édit des
consignations, que le Roi envoie au Parlement, et que je sois assuré que l’affection que vous avez au service
de Sa Majesté est plus que suffisante pour vous convier de contribuer à cette fin tout ce qui dépend de votre
charge, je ne laisse pas, néanmoins, de prendre la plume pour vous conjurer, en mon particulier, d’apporter
en ladite vérification tout le soin et la diligence qu’il vous sera possible, en sorte que Sadite Majesté reçoive,
en cette occasion, le contentement qu’elle a lieu de s’en promettre. Je ne vous représente point les raisons
qui obligent le Roi à recourir à tels moyens pour avoir de l’argent, puisqu’elles vous sont cognues, et que
vous jugez bien qu’il lui est impossible de supporter les grandes dépenses qu’il est obligé de faire pour
procurer une bonne, sûre et honorable paix dans la chrétienté, et un repos à ses sujets (qui est son principal
but), sans être secouru. Je me contenterai seulement, etc. De Neufchâtel, ce 14 mai 1635. », Mathieu MOLE,
Mémoires…, tome II (1629-1641) [Aimé CHAMPOLLION-FIGEAC (éd.)], ouvrage cité, p. 295. Voir aussi
infra Claude de Bullion à Richelieu, Paris, 4 mai 1635.
19 Concernant « la part des offices dans les recettes et dans les dépenses », voir Roland MOUSNIER, La
èmevénalité des offices sous Henri IV et Louis XIII, Paris, PUF, 1971, 2 édition, p. 420.
20 Pierre Séguier à Mathieu Molé, 26 mai 1635, dans Mathieu MOLE, Mémoires…, tome II (1629-1641)
[Aimé CHAMPOLLION-FIGEAC (éd.)], ouvrage cité, p. 297-298 ; Louis XIII à Mathieu Molé, 29 juin, dans
Mathieu MOLE, Mémoires…, tome II (1629-1641) [Aimé CHAMPOLLION-FIGEAC (éd.)], ouvrage cité,
p. 313-314.
21 Infra René Augier à Balthazar Gerbier, 25 mai, voir également en annexe les dix textes enregistrés par la
chambre des comptes et la cour des aides le 16 mai.
13

l’honneur de la couronne, de la paix de la chrétienté et l’assurance du repos de la
France. […] J’ai donc souscrit aux dix deniers à lui attribués de nouveau, ne jouissant
auparavant que de deux, par son édit de création. Mais cet office ayant été ci-devant
supprimé au Parlement, par lettres patentes qui ont été vérifiées, j’ai cru que ce
surcroît de droit n’y pouvoit être levé, puisqu’il n’y avoit plus d’officier. On a aussi
ajouté que cette augmentation se prendroit sur les décrets volontaires. Et l’édit ou la
déclaration qui a introduit cet usage n’ayant jamais été vu de la Cour, il a été difficile
d’y prêter consentement. Cette clause, pouvant être ôtée de l’édit, ne diminueroit rien
en effet du secours que le Roi s’en promet. Il est aussi porté que le contrôleur signera
les quittances et les autres actes des consignations, ce qui a toujours accoutumé d’être
fait par les notaires et tabellions. Cet ordre nouveau regardant la sûreté publique, qui
ne permet pas que les receveurs des consignations, qui ont levé les offices de
contrôleurs, se passent eux-mêmes les quittances des sommes qu’ils doivent, j’ai
demandé que les notaires fussent conservés en la fonction ordinaire de leurs charges.
Ce sont les trois difficultés qui se sont rencontrées en l’édit proposé et les raisons
d’icelles, par-dessus lesquelles néanmoins il me sera aisé de passer, s’il vous plaît me
22le commander, puisque je n’aurai jamais autre gloire que celle de l’obéissance . »

Le 25 juin, la grand-chambre, la chambre de l’Édit et la chambre de la
Tournelle se réunissent encore pour discuter du texte à enregistrer. La chambre des
enquêtes réclame alors l’assemblée de toutes les chambres du parlement de Paris, ce
que lui refuse le premier président, Nicolas Lejay, arguant que le texte portant création
initiale de l’office de contrôleur des receveurs des consignations a été enregistré par
23un lit de justice le 28 juin 1627 . Louis XIII n’est pas dupe qui intervient en personne
le 29 :
« Notre amé féal [Mathieu Molé], comme nous vous avons déjà fait entendre notre
volonté sur le sujet de l’enregistrement de notre déclaration faite en conséquence de
notre édit de création d’un commissaire des consignations, avec charge bien expresse
de représenter à notre cour de Parlement l’extrême nécessité de nos affaires et le
besoin que nous avons d’être promptement secourus de ce qui en doit provenir, nous
trouvons bien étrange les longueurs qui y ont été apportées jusqu’à présent, et ce qui
24s’est fait en cela pour retarder l’exécution de nos volontés […] . »

Si l’édit des contrôleurs des consignations apparaît comme le catalyseur du
mécontentement des parlementaires, il n’est que l’un des jalons d’une réorganisation
administrative et fiscale rendue indispensable par l’entrée en guerre ouverte,
caractérisée par une centralisation renforcée, garante du nécessaire accroissement des
recettes, d’une perception plus efficace de l’impôt et d’un exercice moins arbitraire
de la justice.
En janvier, les bureaux des finances de Saintes, de Cognac, du Béarn, du
duché d’Albret et de l’ancien domaine de Navarre sont réunis. Celui du comté de
Provence est pourvu d’un règlement en mai. Les villes de Guéret, du Puy-en-Velay et
de Brioude sont dotées d’un siège présidial afin de juger en dernier ressort d’affaires
peu graves dans le cadre du bailliage. Louis XIII prévoit également d’en établir un à

22 Mathieu MOLE, Mémoires…, tome II (1629-1641) [Aimé CHAMPOLLION-FIGEAC (éd.)], ouvrage cité,
p. 311-312.
23 Mathieu MOLE, Mémoires…, tome II (1629-1641) [Aimé CHAMPOLLION-FIGEAC (éd.)], ouvrage cité,
p. 313, note.
24 Mathieu MOLE, Mémoires…, tome II (1629-1641) [Aimé CHAMPOLLION-FIGEAC (éd.)], ouvrage cité,
p. 312-313.
14

25Millau, avant de préférer Rodez par un édit de mois de juillet . L’historien Christophe
Blanquie signale que la ville de Nérac, capitale du duché d’Albret, et celle de Laval
26bénéficient d’une mesure similaire . De nouveaux bureaux d’élection voient le jour
à Cognac (mars), à Sainte-Menehould, dépendante de la généralité de
Châlons-enChampagne, à La Charité-sur-Loire, dépendante de la généralité de Bourges, à
SaintSever, Libourne, Riom et Montmorillon (mai 1635). À l’inverse, ceux d’Embrun,
Briançon, Crest et Die sont supprimés en septembre, les paroisses concernées étant
rattachées aux élections les plus proches.
Les tailles font l’objet d’un nouveau règlement daté de
Montceaux-lèsMeaux le 16 juin : l’assiette de la taille personnelle y est définie selon le domicile de
l’imposé et les modalités de la perception de l’impôt, en cas de changement de
résidence d’une paroisse à une autre ou d’une élection à une autre, sont précisées. Le
Roi, qui multiplie les créations de charges héréditaires, prévoit aussi d’importantes
augmentations de gages, en même temps que des exonérations fiscales pour les
« officiers des présidiaux, bailliages, sénéchaussées, prévôtés, vicomtés, châtellenies
et autres justices et juridictions royales, receveurs et payeurs de leurs gages et
contrôleurs desdits payeurs » (édit daté de Saint-Germain-en-Laye, novembre 1635),
ainsi que pour les maîtres de postes et pour les membres de l’Académie française.
Au cours du mois de mai, Louis XIII et Richelieu se rendent en Picardie afin
d’inspecter les fortifications de Péronne et évaluer une éventuelle perméabilité de la
province en cas d’offensive ennemie. Le souverain accorde à la ville une exemption
du droit de franc-fief. Durant son séjour, nombre de dispositions réglementaires sont
rédigées à Neufchâtel-sur-Aisne. Parmi les mesures prises, se distinguent les créations
de trois offices de contrôleurs généraux des fortifications, réparations, munitions et
avitaillements de France, de trois offices de contrôleurs généraux des fortifications de
Picardie et Île-de-France, de trois offices de contrôleurs provinciaux des réparations,
fortifications etc., dans la province de Picardie, Calais, Boulonnais et pays reconquis.
Le 16 mai, la chambre des comptes et la cour des aides procèdent à l’enregistrement
d’une dizaine de textes.
En juin est à son tour engagée la réforme judiciaire de la cour des monnaies :
celle-ci est rétablie « selon son ancienne création », et une prévôté générale est
27instituée . L’office de prévôt général des monnaies, héréditaire, induit la qualité
d’écuyer et permet à son titulaire de bénéficier des mêmes prérogatives que les prévôts
des maréchaux. Le prévôt général des monnaies doit superviser la mise en œuvre des
édits et des règlements pris en la matière, et seconder les députés de la cour des
monnaies dans le royaume. Il lui incombe de faire juger les procès pour fausse
monnaie, ayant séance, au sein de cette dernière, après le dernier conseiller, sans voix
délibérative. Mais les changements, là non plus, ne vont pas sans réticences.
Louis XIII doit adresser quatre lettres de jussion à la cour des monnaies au cours de
l’année 1635 : la première, le 27 mai, pour demander l’enregistrement de lettres
patentes du 17 décembre 1634 pour la fabrication de monnaies de cuivres à Toulouse
et à Montpellier ; la seconde le 17 août pour réunir l’assemblée, malgré la vacation,
et procéder à la création d’offices ; les dernières, les 7 octobre et 17 décembre, pour

25 Voir infra en annexe.
26 Christophe BLANQUIE, Les présidiaux de Richelieu : justice et vénalité (1630-1642), Paris, éditions
Christian, 2000, p. 28.
27 er Infra Claude de Bullion et Claude Bouthillier à Richelieu, Paris, 1 mars 1635.
15

28enregistrer « purement et simplement l’édit de juin ». Alors même que le parlement
de Paris fait entendre ses propres remontrances à propos des créations de charge qui
le concernent, il ne procède à l’enregistrement de l’édit relatif à la cour des monnaies
29que le 20 décembre . Le 20 août, de surcroît, des lettres patentes ordonnent la
destruction des machines des ateliers de Lyon, Moulins, Nantes et autres villes. Une
centralisation de la frappe monétaire s’amorce.

L’entrée en guerre ouverte du royaume révèle non seulement le manque de
ressources à la disposition de Louis XIII et de Richelieu, mais également la nécessité
d’une réforme des armées, en particulier pour le maintien de la discipline. La
principale mesure prise en 1635 est répressive : la déclaration royale du 8 août 1635
stipule que tout noble déserteur serait déchu de sa qualité, tout roturier encourrait la
peine des galères, et tout soldat s’exposerait à la peine à mort. Le 18 décembre, le
texte est complété par une « déclaration portant règlement pour la punition des
déserteurs ». D’autres décisions sont préventives et témoignent de la volonté du Roi
et de son ministre de s’assurer, et d’assurer aux troupes engagées au cours de l’année
en Flandres, en Lorraine, en Franche-Comté ou en Italie, une meilleure gestion de leur
quotidien et du pain de munition. La conduite des gens de guerre est réformée : des
commissaires provinciaux des guerres en sont désormais chargés, en remplacement
de commissaires ordinaires. Trois charges de commissaires généraux des vivres sont
substituées aux six offices de surintendants et commissaires des vivres, trois offices
de trésoriers généraux des guerres et trois offices de commis à ces derniers voient le
jour, en remplacement des six trésoriers généraux de l’extraordinaire des guerres.
Toutes les réformes engagées le sont dans le souci de la cohérence et de
l’efficacité la plus rapide possible. Le souverain n’en est pas moins contraint
d’envisager la réunion d’un lit de justice afin d’obtenir satisfaction, pouvoir se doter
des moyens financiers qui lui manquent, et obliger les magistrats à procéder à
l’enregistrement des nombreuses créations d’offices qu’il envisage. Si Louis XIII a
30prévu une augmentation de gages en faveur des membres des cours souveraines , ces
derniers s’obstinent à faire la sourde oreille aux sollicitations royales. La résistance
qui lui est opposée ne peut que conforter le Roi dans son projet de réforme de la
chancellerie de France, afin de la doter de davantage de moyens et de supprimer
l’office de garde des Sceaux. Profitant de l’entrée en fonctions de Pierre Séguier, en
décembre, il convoque le Parlement pour lui faire part de son humeur, le contraindre
à se plier à sa volonté comme aux nécessités de la guerre ouverte et à avaliser édits,
déclarations et lettres patentes.
Le 20, Louis XIII quitte le palais du Louvre au petit matin et se rend en
grande pompe à la Sainte Chapelle du palais de justice pour y entendre la messe, avant
de siéger face à l’assemblée. Il se fait accompagner du duc de Chevreuse, du duc de
La Trémoille, du duc de La Valette, du duc de Saint-Simon, du marquis de La

28 Guillaume BLANCHARD, Compilation chronologique contenant un recueil en abrégé des ordonnances,
édits, déclarations et lettres patentes des rois de France… tome second, Paris, chez la veuve Moreau, 1715,
qui donne la liste des textes pris au cours du règne de Louis XIII p. 1622-1642, évoque ces lettres de jussion
et mentionne par ailleurs que l’édit des monnaies rédigé en juin est enregistré en la cour des monnaies le
10 septembre.
29 Voir annexe.
30 Un édit porte « attribution jusqu’à de six cent mille livres d’augmentation de gages aux officiers des
cours souveraines, de judicature, de finances et autres ». Rédigé en décembre 1635, il est enregistré le 20 à
la chambre des comptes de Paris puis en celle de Grenoble le 13 août 1642.
16

Meilleraye, du comte de Tresmes, du marquis de Gordes, du marquis de Gesvres, ainsi
que d’une compagnie de cent Suisses, qui le précède à son entrée en la grand-chambre
du Parlement. Richelieu et le chancelier y ont déjà pris place : « Le cardinal duc estoit
seul du costé des pairs ecclésiastiques, à la main gauche du Roy, et à la droicte du
Parlement. De l’autre costé estoient les ducs et pairs laïcs, et le Grand Maistre de
l’Artillerie, comme officier de la Couronne. Aux pieds du Roy séant en son lict de
justice, estoit le duc de Chevreuse, son grand chambellan, sous luy le sieur de
Sainct31Brisson, prévost de Paris , à costé de Sa Majesté ses capitaines des gardes. Les sieurs
de La Ville-aux-Clercs, de La Vrillière, Servien et de Chavigny, secrétaires d’Estat,
32estoient placez en leurs bancs ordinaires . » Le protocole ne laisse rien au hasard et
permet au souverain d’asseoir, au sens propre du terme autant qu’au sens figuré, un
pouvoir exécutif résolument absolutiste face à un pouvoir judiciaire jaloux de ses
33prérogatives, et convaincu que « la force du Roi était "encorporée" en lui ».
Louis XIII prend brièvement la parole puis laisse à Pierre Séguier le soin de
s’exprimer en son nom, de se présenter et de justifier le recours au lit de justice. La
grand-chambre, la chambre des comptes et la cour des aides doivent ensuite procéder
à l’enregistrement d’une série d’édits pris à Saint-Germain-en-Laye courant
décembre, qui les concernent d’ailleurs pour la plupart directement puisqu’ils
réforment leur fonctionnement. En réunissant un lit de justice, le roi de France fait
acte plus que d’autorité, d’autoritarisme, face à une assemblée qui lui
dispute l’exercice de la souveraineté en matière judiciaire et législative. Mais
Louis XIII se trouve aussi dans l’obligation impérieuse de trouver de nouvelles
recettes alors qu’il a pris les armes contre le roi d’Espagne. Les mesures qu’il entend
imposer représenteraient un appel de fonds chiffrable à environ quinze millions de
34livres . Tandis que le Roi préside la grand-chambre, le duc d’Orléans siège en
chambre des comptes et en cour des aides, accompagné du maréchal d’Estrées et du
sieur Aubry, conseiller d’État. L’examen des mesures prévues peut avoir lieu. Leur
ensemble n’a été que très rarement évoqué, mais permet de mieux mesurer leur
35ampleur et leur portée . Face à l’assemblée, l’avocat général Jérôme Bignon
(15891656) rend ses conclusions : il s’élève d’abord contre la multiplication des offices et
l’inévitable corruption qu’une telle inflation engendre, et requiert
néanmoins l’enregistrement, à condition que les deniers générés par l’entrée en
application des édits soient bien employés à la guerre. Les édits, lettres patentes, et
déclarations portés à l’ordre du jour sont en effet vérifiés.
Puis, à la demande du Roi, la grand-chambre du Parlement procède à
l’examen de la cause de la duchesse douairière d’Elbeuf, face aux prétentions de son
fils cadet, le comte d’Harcourt. La disgrâce du duc d’Elbeuf, qui a suivi le duc
d’Orléans en exil, a provoqué l’éclatement de la famille. La duchesse d’Elbeuf, née
Catherine-Henriette de Bourbon, est la demi-sœur du Roi. Depuis 1634, mère de cinq
enfants, elle tente de conserver, à leur profit, les biens de son mari, confisqués en

31 Louis Séguier, baron de Saint-Brisson, prévôt de Paris depuis 1611.
32 Mercure françois, tome 21, publication en ligne citée, p. 89.
33 Arlette JOUANNA, Le pouvoir absolu : naissance de l’imaginaire politique de la royauté, Paris,
Gallimard, 2013, p. 86.
34 e Henri SACCHI, La guerre de Trente Ans : tome III, cendres et renouveau, 2 édition, Paris, éditions
L’Harmattan, 2003, p. 93.
35 Voir infra, en annexe.
17

361633, et attribués à son beau-frère, le comte d’Harcourt . En juillet 1635, le parlement
de Paris statue probablement une première fois sur le prieuré du parc d’Harcourt dont
37le temporel est disputé par les parties . Au cours de l’été, le comte d’Harcourt se
38plaint encore des menées de sa belle-sœur . Mais c’est un différend connexe qui est
solennellement examiné devant la grand-chambre du Parlement à la demande de
Louis XIII ce 20 décembre. Le comte d’Harcourt a assigné en justice la duchesse
douairière d’Elbeuf, née Marguerite de Chabot, « pour lier les mains à madame sa
39mère, lui interdire toutes sortes de dispositions de son bien à son préjudice », et faire
appliquer les lettres patentes qu’il a obtenues du Roi en ce sens en janvier. Le
souverain y estimait « que Madame d’Elbeuf aimoit avec passion M. d’Elbeuf son fils
aîné, et qu’elle n’aimoit pas M. le comte d’Harcourt son puîné, dont le Roi disoit par
40ses lettres n’en pouvoir savoir la cause ». L’avocat de la duchesse douairière
d’Elbeuf a refusé de comparaître. L’avocat du comte d’Harcourt, le sieur Gautier,
plaide les droits du comte à disposer des biens du duc d’Elbeuf. Or, selon Omer Talon,
qui, comme Jérôme Bignon, exerce les fonctions d’avocat général au parlement de
Paris, l’assemblée, malgré la solennité de la procédure, se montre réticente à
confirmer les lettres patentes du Roi. « [Mathieu Molé] ne voulut pas les présenter
[les lettres parentes] à la cour, comme n’estant une affaire du Roi, mais une affaire de
41particuliers . » Le procès, en raison de la qualité des plaignants, revêt pourtant une
certaine importance. Mademoiselle, malgré son jeune âge, assiste à l’audience du 20
décembre, ainsi que la duchesse de Lorraine, aînée de la lignée dont est issu le duc
d’Elbeuf, dans l’une des lanternes de la grand-chambre qui les dissimule aux regards
curieux. Les nonces ordinaire et extraordinaire, ainsi que l’ambassadeur de Venise, se
sont également déplacés. La grand-chambre du Parlement met sa décision en délibéré.
Surtout, deux jours plus tard, face à l’accroissement de ses effectifs, la
chambre des enquêtes revendique l’examen des édits, alors même que le Roi a assisté
en personne à leur vérification. Dix conseillers investissent la grand-chambre du
Parlement et réclament au premier président lecture des édits du Roi. Ils justifient leur
action en soulignant que les textes, bien qu’ils aient été vérifiés, n’ont pas été lus au
cours du lit de justice. Nicolas Lejay met en garde ses collègues contre le
mécontentement prévisible de Louis XIII et leur oppose un refus. Les représentants
de la chambre des enquêtes ne s’avouent pas vaincus et demandent que les édits ne
soient pas exécutés tant que les chambres ne seraient pas réunies. Pour la seconde fois,
Nicolas Lejay s’oppose à leur prétention. La réaction du roi de France ne se fait pas
attendre. Le 26 décembre, il rédige une missive en deux exemplaires qu’il adresse
pour l’un à Mathieu Molé, en tant que représentant du parquet, pour l’autre à Nicolas
Lejay comme premier président en la grand-chambre du Parlement. Les deux lettres
sont déposées par les gens du Roi sur le bureau de la grand-chambre le 29 :

36 Infra, Claude de Bullion à Richelieu, 22 mars.
37 Infra, la duchesse d’Elbeuf à Claude ou Léon Bouthillier, juillet.
38 Infra, le comte d’Harcourt à Richelieu, vers le 12 août.
39 Omer TALON, Mémoires d’Omer Talon [MM. CHAMPOLLION-FIGEAC et Aimé CHAMPOLLION fils (éd.)],
Paris, chez l’éditeur du commentaire analytique du Code civil, 1839, dans Joseph-François MICHAUD et
Jean-Joseph-François POUJOULAT (dir.), Nouvelle collection des mémoires pour servir l’histoire de
France : tome sixième, Omer Talon - l’abbé de Choisy, p. 43.
40 Ibidem. Les lettres patentes du Roi ont été données à Saint-Germain-en-Laye le 22 janvier. On en trouve
le texte intégral dans Omer TALON, Mémoires… [MM. CHAMPOLLION-FIGEAC et Aimé CHAMPOLLION fils
(éd.)], ouvrage cité, p. 42-43, note.
41 Ibidem.
18

« De par le Roi, nos amés et féaux, nous avons été grandement surpris de l’avis qui
nous a été donné que le sieur Laisné et quelques autres députés des enquêtes ont été
si hardis de demander l’assemblée des chambres pour délibérer sur les édits que nous
avons faits publier en notre présence, et ont même passé plus avant. Jamais telle
entreprise n’a été faite contre l’autorité royale ; et au temps qu’en pareille occasion
du siège d’Amiens le feu Roi notre très honoré seigneur et père fut dans votre
compagnie pour y faire publier en sa présence les édits de création
nouvelle, l’obéissance lui fut rendue toute entière, et incontinent après les officiers de
ladite nouvelle création furent reçus. Nous estimons que la même obéissance nous
doit être rendue ; et afin de conserver notre dignité tout entière, nous défendons
expressément au premier président de notredit parlement et à tous les autres présidens,
sur peine d’encourir notre indignation, de souffrir aucune assemblée des chambres ;
ordonnons à notre procureur général de s’opposer ouvertement en cette occasion à
ceux qui contreviendront à notre volonté, et de nous informer pareillement de leurs
noms, étant résolu, s’il se trouve quelqu’un si téméraire, de le faire châtier sévèrement
comme perturbateur du repos public, et ayant dessein d’empêcher nos justes
intentions, fondées sur la nécessité assez connue d’un chacun pour les causes que
nous vous avons fait entendre, n’ayant autre but que de maintenir notre royaume
contre les Impériaux et Espagnols, lesquels font leurs efforts pour y entreprendre,
nous vous mandons et enjoignons aussi très expressément, toutes affaires cessantes,
de procéder à la réception des officiers de nouvelle création, et sommes avertis,
comme il y a beaucoup de gens de bien en votre compagnie, qu’aussi il y en a
quelques-uns qui s’éloignent de leur devoir, et que tout le mal vient de quelques-uns
des enquêtes ; à quoi nous sommes résolus de pourvoir en telle sorte que nous saurons
bien empêcher semblables désordres à l’avenir, nous trouvant bien obligé de lever et
ôter la surséance verbale du feu Roi notredit seigneur et père sur l’exécution de la
déclaration publiée en notredite cour en sa présence, par laquelle il est ordonné que
les enquêtes ne doivent plus assister aux délibérations des édits et autres affaires
publiques, et que la seule grand’chambre en auroit connaissance, comme personnes
expérimentées et capables de juger des affaires d’État plutôt qu’eux, lesquels étant
sans expérience, ne peuvent donner leurs avis en telle rencontre ; ce que vous
réparerez par une prompte et entière obéissance à l’exécution de nos volontés. Si n’y
faites faute, car tel est notre plaisir. Donné à Saint-Germain-en-Laye, le vingt-sixième
42jour de décembre 1635. Signé Louis ; et plus bas, de Loménie . »

La grand-chambre se montre hésitante sur la conduite à tenir face à la colère
du Roi et à l’invective qui lui est lancée. Nicolas Lejay décide de réunir la
grandchambre, la chambre de l’Édit et celle de la Tournelle pour délibérer du contenu de la
lettre de Louis XIII. L’assemblée finit par députer le président de Mesmes au
chancelier récemment investi. Le souverain, par la voix de Pierre Séguier, réclame la
feuille de l’audience de la chambre des enquêtes du samedi 22 décembre, que la
grandchambre est dans l’incapacité de se procurer. Le cloisonnement du Parlement rend la
situation inextricable : la chambre des enquêtes n’a rien communiqué à la
grandchambre, et n’y est d’ailleurs pas tenue, alors que Nicolas Lejay a réclamé le
procèsverbal, tandis que la grand-chambre n’a pas communiqué à la chambre des enquêtes
la lettre du Roi en date du 26 ! Pierre Séguier répond seulement au président de
Mesmes qu’il référera au Roi par écrit de sa démarche. Or le lundi 31 décembre, les
membres de la chambre des enquêtes se rendent de leur propre chef en la
grandchambre du Parlement comme pour y tenir l’assemblée que Louis XIII a interdite. À

42 Omer TALON, Mémoires d’Omer Talon [MM. CHAMPOLLION-FIGEAC et Aimé CHAMPOLLION fils (éd.)],
ouvrage cité, p. 45-46, note.
19

l’arrivée des membres de la grand-chambre, la tension est si vive que le président
Lejay promet d’écrire au Roi. Les présidents à mortier de la chambre des enquêtes,
satisfaits, se retirent alors que les conseillers, eux, ne bougent pas. Pour apaiser les
esprits, Nicolas Lejay sollicite une explication verbale des gens du Roi, que les
conseillers des enquêtes n’écoutent pas. Face au blocage de la situation, et à
l’intransigeance des parlementaires, les gens du Roi préfèrent s’en remettre au
chancelier. Mais Pierre Séguier est parti à Rueil. Les gens du Roi se rendent chez
Claude de Bullion afin de lui proposer que la volonté du souverain soit officiellement
signifiée de vive voix à deux présidents, ou anciens conseillers, de la chambre des
enquêtes. Le surintendant des finances ne répond pas à leur proposition, mais leur
laisse entendre que si le Parlement dans son entier se soumettait, il obtiendrait des
grâces, dont le droit annuel pour neuf ans, le privilège des secrétaires du Roi et celui
de franc-salé (exemption partielle ou totale de la gabelle).
eAu XVII siècle, tout auteur doit obtenir de la grande chancellerie de France
un privilège pour pouvoir faire imprimer un livre. Au lendemain de sa nomination
comme garde des Sceaux, Pierre Séguier s’entoure d’hommes de lettres chargés
d’examiner les demandes, qui exercent rapidement une véritable activité de censure.
Parallèlement, les secrétaires du Roi sont, quant à eux, « chargés de rédiger les
privilèges de librairie qui sont présentés à l’audience du sceau en même temps que le
43manuscrit et l’avis du censeur », mais aussi de les signer. Un petit groupe de
secrétaires du Roi, parmi lesquels Valentin Conrart et Timoléon Victon, sieur de
Baugé, se spécialise en la matière et affirme son autorité : « Les secrétaires spécialisés
dans la délivrance des privilèges de librairie ont surtout acquis un pouvoir inédit
lorsque les lettres de privilèges qu’ils rédigeaient sont devenues le lieu d’un discours
44sur les auteurs . » La promesse de Claude de Bullion aux parlementaires revêt une
portée qui s’étend bien au-delà de la simple question fiscale : elle est de l’ordre
idéologique et politique. Elle s’accompagne aussi d’une contrepartie non négligeable,
puisque Louis XIII, par un édit du mois de décembre, rédigé peu avant le lit de justice
et enregistré au cours de ce dernier au Parlement, en la cour des aides et en la chambre
des comptes, a créé quatre-vingt-quatre charges de secrétaires, portant leur nombre
total à 120. Le 2 janvier 1636, les gens du Roi demandent le registre de la chambre
des enquêtes, et l’obtiennent dans l’après-midi, alors que les membres de cette
dernière envahissent une nouvelle fois la grand-chambre. Le registre est aussitôt porté
au chancelier. Louis XIII convoque pour le 5 janvier quatre présidents à mortier du
Parlement, ainsi que quatre conseillers, pour leur faire part de son indignation
concernant les revendications des chambres des enquêtes. Son courroux est d’autant
plus vif que le 4, les membres des enquêtes s’introduisent encore à la grand-chambre,
où on leur donne enfin lecture de la lettre du Roi. C’est dans ce contexte de bras de
fer quotidien que les représentants des parlementaires se rendent à
Saint-Germain-enLaye, parmi eux Omer Talon, seul représentant du parquet, alors que Jérôme Bignon

43 Les secrétaires du Roi étaient signataires des privilèges d’impression et de librairie. Concernant l’office
de secrétaire du Roi, voir Nicolas SCHAPIRA, « Occuper l’office. Les secrétaires du roi comme secrétaires
eau XVII siècle », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 51-1, janvier-mars 2004, p. 36-61, citation
p. 51.
44 e Nicolas SCHAPIRA, « Occuper l’office. Les secrétaires du roi comme secrétaires au XVII siècle », article
cité, p. 53.
20

45est retenu à Paris par une séance de la Tournelle . Louis XIII ne manque pas de
relever son absence et préfère laisser la parole au chancelier. Les principaux meneurs
du mouvement sont emprisonnés ou exilés : Élie Laisné et Claude Foucault sont
arrêtés et conduits au château d’Angers ; Jean Sevin, Jean-Baptiste Lefèvre
d’Eaubonne envoyés en Auvergne, et Jean-Jacques Barillon, seigneur de Châtillon, à
46Saumur . La destinée d’Élie Laisné est révélatrice. Seigneur de La Marguerie,
conseiller d’État, il a été reçu premier président du parlement d’Aix le 17 février 1632.
Dans le cadre de sa charge, il a transmis à Richelieu les récriminations de l’assemblée
47qu’il présidait, se plaignant d’un arrêt du Roi qui la privait de l’exercice de la justice .
Tout en défendant les particularismes des pays d’États contre les progrès de
l’absolutisme et de la centralisation des pouvoirs, il a de surcroît réclamé le paiement
de gages dus aux magistrats. Il ne survit pas à sa détention et décède peu après, en
1636.
La lutte engagée par la chambre des enquêtes du parlement de Paris témoigne
autant de l’ambition des parlementaires que des résistances opposées par eux à la
tendance pré-absolutiste qui caractérise l’expression du pouvoir monarchique en
matière législative et réglementaire, en matière fiscale, en matière judiciaire et
juridictionnelle, en matière administrative. Le mécontentement et les revendications
de la cour souveraine qu’est le Parlement s’expriment dès le printemps 1635, avant
même les premiers engagements en guerre ouverte, et celui de Louis XIII en Lorraine.
Ils se cristallisent aussi sur le cas du comte d’Harcourt, mais celui de Puylaurens est
peut-être sous-jacent, les ducs et pairs siégeant en la grand-chambre du Parlement. La
véritable fronde déclenchée en 1635 paraît d’autant plus sérieuse que peu de traces en
subsistent dans la correspondance de Richelieu, alors que le conflit mettant en cause
Catherine-Henriette de Bourbon y est présent, et que la position de la duchesse
douairière d’Elbeuf semble bien, quant à elle, annoncer la fronde des Princes. La
lacune n’est sans doute pas le fait du hasard et pourrait confirmer les soustractions
opérées dans les dossiers de travail de Richelieu, à l’époque du ministère de Mazarin
et des rébellions auquel elle donne lieu.
L’arsenal réglementaire dont Richelieu dote la monarchie est considérable.
Il convient d’ajouter aux mesures évoquées plus haut dans le domaine juridictionnel
la suppression du parlement de Saint-Mihiel, en Lorraine, ainsi que l’attribution de
48son ressort et de ses compétences au conseil souverain de Nancy . Le conseil du Roi
enjoint enfin aux greffiers des justices royales de conserver les registres de baptêmes,
mariages et décès (mai 1635), témoignant de la volonté de doter le royaume en son
entier d’un état civil rigoureusement tenu.
Arlette Jouanna a récemment offert une très fine analyse de l’attitude des
cours souveraines, et singulièrement de celle du parlement de Paris, entre les guerres
49de Religion et la Fronde . Face au souverain, les cours « souveraines » revendiquent

45 Omer TALON, Mémoires d’Omer Talon [MM. CHAMPOLLION-FIGEAC et Aimé CHAMPOLLION fils (éd.)],
ouvrage cité, p. 49.
46 Ibidem.
47 Élie Laisné à Richelieu, Aix-en-Provence, 19 juin 1632, dans Marie-Catherine VIGNAL SOULEYREAU
(éd.), La correspondance du cardinal de Richelieu : au faîte du pouvoir, l’année 1632, Paris, éditions
L’Harmattan, 2007, p. 282.
48 Marie-Catherine VIGNAL SOULEYREAU, Richelieu et la Lorraine, Paris, éditions L’Harmattan, 2004,
p. 229.
49 Arlette JOUANNA, Le pouvoir absolu : naissance de l’imaginaire politique de la royauté, ouvrage cité,
passim.
21

l’épithète en raison des prérogatives judiciaires qui leur reviennent et qui leur
attribuent le jugement en dernier ressort. « Mais la souveraineté consistait aussi en
50une participation à celle du prince, du moins pour ce qui est du parlement de Paris . »
Assemblés en corps, les parlementaires parisiens se considèrent volontiers comme
partie de celui du monarque et comme assemblée supérieure aux autres instances.
Pour ces hommes, la notion de souveraineté qui en découle ne s’oppose pas au
principe d’indivisibilité : les magistrats ne s’arrogent que des prérogatives de
vérification appliquées aux décisions du Roi, dans le souci permanent de servir la
monarchie. L’exercice de souveraineté devient collectif. Le refus d’enregistrement ne
serait pas une forme de désobéissance, mais au contraire une défense de l’intérêt de
l’État, et l’expression de la sagesse définie comme « faculté de discerner les valeurs
51suprahumaines qui devaient régir son action ». Une telle disposition d’esprit de la
part du Parlement n’est cependant pas sans paradoxe. Si l’objectif des magistrats est
le consensus, les moyens mis en œuvre ne peuvent que se heurter aux tendances
centralisatrices qui fondent le pré-absolutisme. Le parlement de Paris se voudrait
contradicteur plus qu’adversaire. Or la conception de la souveraineté qu’il revendique,
et qui reste légitime au strict plan judiciaire, s’oppose non seulement à l’exercice
régalien du pouvoir, mais aussi à la conduite matérielle de la guerre, et à l’exposition
directe du corps du Roi. Surtout, le souverain n’est plus perçu comme l’ultime
détenteur de la raison alors que Louis XIII et Richelieu sont contraints de se doter
d’un appareil d’État plus efficace, dans un contexte de conflits intérieurs,
confessionnels puis antifiscaux, doublés de la lutte engagée contre les Habsbourg.

La perte de Philippsbourg et de Trèves

En Allemagne, les princes qui ont adhéré à la ligue d’Heilbronn ne sont plus
en mesure de résister aux progrès des armées de Ferdinand II. Pierre Isaac Arnauld de
Corbeville, envoyé par Louis XIII assurer la défense de la place de Philippsbourg que
l’archevêque de Trèves a placée sous protection française, doit se rendre lors de
52l’assaut donné par les Impériaux dans la nuit du 23 au 24 janvier . À l’inverse, le duc
de Rohan met la localité d’Altkirch, en Alsace, au pillage, ses lieutenants connaissent
quelques succès à Rouffach (fin février), tandis que le marquis de Bourbonne, en route
pour son gouvernement de Montbéliard, parvient à capturer le gouverneur de Belfort,
qu’il emprisonne. Par ailleurs, Spire, tombée aux mains des Impériaux et confié par
Ferdinand II à Johann Adolf Wolff Metternich, est reprise par un contingent français
stationné à Landau sous les ordres du maréchal de La Force dans la nuit du 14 au 15
mars. Grâce à l’arrivée en renfort des troupes du marquis de Feuquières et du duc
Bernard de Saxe-Weimar, le colonel Hebron, secondé par le vicomte de Turenne,
53mène victorieusement l’assaut contre les défenses de la place . Les principaux
officiers impériaux, Metternich lui-même, le baron d’Hartemberg et le colonel Gotz,
sont faits prisonniers. Spire est confiée au colonel Dubald. De surcroît, le marquis de

50 Arlette JOUANNA, Le pouvoir absolu…, ouvrage cité, p. 85-86.
51 Arlette JOUANNA, Le pouvoir absolu, ouvrage cité, p. 92.
52 Voir infra les « Responces aux objections que l’on peut faire sur la prise de Philipsbourg », janvier 1635.
53 Joseph-François MICHAUD et Jean-Joseph-François POUJOULAT (dir.), Nouvelle collection des mémoires
pour servir à l’histoire de France : tome troisième, Brienne, Montrésor, Fontrailles, La Chatre, Turenne,
duc d’Yorck, Paris, chez l’éditeur du commentaire analytique du Code civil, 1838, p. 342 (lettres du vicomte
de Turenne).
22

La Force s’empare du château de Madenbourg, surplombant la localité d’Eschbach,
près de Philippsbourg. Mais les quelques victoires françaises restent bien moins
décisives que celles de Ferdinand II. Courant mars, les armées françaises et suédoises
se séparent, La Force et Brézé laissant la rive gauche du Rhin de Spire à Mayence au
duc de Saxe-Weimar pour reconstituer ses forces. Le maréchal de La Force prend
personnellement la route de Vic-sur-Seille, et Brézé celle de Rambervillers, non
seulement pour rafraîchir leurs armées, mais également pour faciliter le départ du duc
de Rohan en direction de la Valteline. Or le 26 mars, la ville de Trèves est attaquée
54par le comte d’Emden, parti de Thionville à la tête des troupes du Cardinal-infant .
Malgré les efforts du « jeune Bussy », Antoine François de Lameth, commandant de
la garnison en l’absence de son père, le baron de Bussy, les soldats français sont
massacrés. L’archevêque-électeur est capturé en même temps que le Français. Le
prélat est ensuite emmené à Luxembourg, chez le comte d’Emden, « sous bonne garde
55et fort mal traitté pour sa condition », puis mis au ban de l’Empire pour s’être placé
sous la protection de Louis XIII.
Depuis la défaite des Suédois à la bataille de Nördlingen (6 septembre 1634),
les alliés protestants de la France sont en difficulté croissante face aux Habsbourg et
se montrent de plus en plus exigeants. Le roi de France, en raison des engagements
qu’il a contractés, est contraint d’organiser une prise d’armes devenue inexorable.
Richelieu retarde autant qu’il le peut l’entrée en guerre ouverte, car il mesure trop
bien le danger représenté par une possible contre-offensive espagnole sur trois fronts
simultanés : sur les côtes méditerranéennes ; en Picardie, à la frontière avec les
PaysBas espagnols ; aux marges orientales du royaume, aux confins de la Lorraine, de la
Franche-Comté et de l’Alsace où le duc Charles IV a mis ses forces au service de
l’empereur Ferdinand II. Il connaît les faiblesses du système de défense du royaume
autant que ses difficultés financières. Le cardinal-ministre déploie jusqu’au bout une
intense activité diplomatique. Peine perdue : le mode d’intervention français dans la
guerre de Trente Ans, qui privilégiait la diplomatie et la recherche d’alliances en
Allemagne et dans le nord de l’Europe, a trouvé ses limites. Les Hollandais, les
premiers, après la signature du traité de La Haye le 15 avril 1634, réclament un soutien
logistique accru en matériel et en armes, dans leur lutte contre Philippe IV d’Espagne,
une participation directe de troupes, en échange de gains territoriaux. Jusqu’au
printemps 1635, cependant, se rendre à telle sollicitation signifierait une prise d’armes
56directe contre le roi catholique, échéance à laquelle Richelieu ne peut se résoudre .
Après un projet présenté le 8 août 1634, Richelieu parvient à un nouvel accord avec
57les états des Provinces-Unies : les termes en sont signés le 8 février 1635 . Si le
cardinal-ministre évite une dernière fois l’affrontement direct, il doit désormais
envisager l’envoi de contingents aux Pays-Bas espagnols afin de soutenir la révolte

54 Don Ferdinand d’Autriche, frère cadet de la reine de France, avait été promu gouverneur des Pays-Bas
espagnols à la suite du décès d’Isabelle-Claire-Eugénie survenu en 1632.
55 Mercure françois, tome 20, p. 913, publication en ligne citée.
56 Hermann WEBER, « Vom verdeckten zum offenen Krieg. Richelieus Kriegsgründe und Kriegsziele
(1634-1635) » dans Konrad REPGEN (éd.) Krieg und Politik, 1618-1648 : Europäische Probleme und
Perspektiven, Munich, 1988, p. 204 ; Hermann WEBER, « Chrétienté et équilibre européen dans la politique
e du cardinal de Richelieu », XVII siècle, janvier-mars 1990, p. 7-16 ; Hermann WEBER, « Dieu, le Roi et la
chrétienté. Aspects de la politique du cardinal de Richelieu », Francia, n° 13, 1985 [parue en 1986], p.
233245. Voir aussi Françoise HILDESHEIMER, Richelieu, Paris, Flammarion, 2004, p. 351-363.
57 Guido BRAUN, La connaissance du Saint Empire en France (1643-1756), Munich, Oldenbourg, 2010,
p. 68-69.
23

qui gronde au sein de l’aristocratie, et dans les Provinces-Unies, afin d’épauler plus
directement le prince d’Orange.
Louis XIII, quant à lui, ne situe plus ses initiatives et son action sur le plan
de la négociation : il fourbit ses armes. L’emprisonnement de Philippe-Christophe von
Sötern rend la prise d’armes inéluctable. Le 5 avril, le Roi réunit un Conseil à ce
58sujet : l’entrée en guerre ouverte est décidée . Comme le veut la tradition féodale, la
convocation du ban puis de l’arrière-ban est décidée, mais n’est publiée à Paris qu’en
59juin . Afin de s’assurer en personne de l’état du front le plus proche de Paris, le
souverain entreprend un périple vers la Picardie. Il quitte Paris le 17 avril, et arrive à
Compiègne le 20. Le chancelier suédois, Axel Oxenstern, qui a refusé de ratifier le
ertraité de Paris signé le 1 novembre 1634 par les députés des princes protestants réunis
en assemblée à Francfort, vient tout juste d’arriver en France afin d’appuyer les
négociations entamées au nom de la Suède par Hugo Grotius, et trouver un nouveau
terrain d’entente. Il rejoint Louis XIII le 26. Comme le veut le protocole, le principal
ministre de la reine Christine est d’abord reçu par Louis-Emmanuel de Valois, comte
d’Alais, secondé par le comte Anne de Brûlon, en qualité d’introducteur des
ambassadeurs. Il obtient une audience du Roi le lendemain. Grotius, ambassadeur
ordinaire de Suède à Paris, est l’interprète des échanges, qui durent une demi-heure,
en présence du colonel Hebron et de l’écossais L’Esselin. Oxenstern est ensuite reçu
par Anne d’Autriche, puis par Richelieu pendant trois heures, toujours en présence de
Grotius. Le 28 avril, un nouveau traité est signé à Compiègne : la France doit rompre
officiellement avec les Habsbourg et laisser la Suède occuper l’archevêché de
Mayence et l’évêché de Worms. Les diplomates cèdent le pas aux hommes de guerre.
En contrepartie, le représentant de la reine Christine s’engage à respecter le culte
catholique dans les principautés occupées. Le 29, Richelieu reçoit Oxenstern seul à
seul, les échanges se font en latin. Le cardinal-ministre évoque leur dialogue pour le
comte de Chavigny, non sans humour malgré l’importance des enjeux :
« La façon de traitter de M. le chancelier Oxenstern est un peu gothique, et beaucoup
finoise. Cependant il en faut sortir s’il se veut mettre à la raison. Sur l’asseurance
qu’il désire touchant Mayence et autres places de ceste nature, il faut faire tout ce qui
se pourra pour qu’il se contente de la parole du roy. S’il ne le veut pas, à toute
extrémité, on peut mettre en général que Sa Majesté, avec ses trouppes destinées pour
la conservation de ses alliez en Allemagne fera ce qu’elle pourra pour la conservation
des places que la couronne de Suède tient sur le Rhin et aux environs en général, sans
exprimer Mayence. Comme aussy les armées de la couronne de Suède, qui sont les
plus proches du Rhin, seront réciproquement obligées de contribuer ce qu’elles
pourront à la conservation des places que Sa Majesté tient sur le Rhin et proche
d’iceluy. Le roy consent qu’à la fin du traitté il soit dit que, s’il reste entre les deux
couronnes des difficultés procédantes des traittés précédents, elles se vuideront à
loisir entre lesdites deux couronnes, nonobstant quoy les articles qui seront
présentement signés demeureront inviolables. Sa Majesté consent aussy qu’il soit dit
dans le présent traitté que tous les articles qui y seront compris auront lieu
présupposant la rupture in casu rupturae. S’il se peut, il ne faut pas dire in casu
rupturae contra imperatorem, mais contra Austriacos simplement. S’il veut
davantage, on pourra mettre contra Austriacos Germaniae. À toute extrémité,
plustost que de rompre, vous pourrez dire contra imperatorem, mais vous l’esviterez,

58 La date est donnée par Roland MOUSNIER, L’homme rouge ou la vie du cardinal de Richelieu, Paris,
Robert Laffont, 1992, p. 548.
59 Infra Auger à Gerbier, Paris, 2 juin 1635.
24

s’il est possible. S’il arrive quelque chose de nouveau que vous jugiez devoir passer,
on s’en remet à vous, afin que vous n’ayez pas la peyne de renvoier. On estime bien
que, s’il est possible, il est à propos de passer quelque traitté pour que les alliez
demeurent en créance d’une bonne intelligence avec nous. Quand on ne devroit passer
autre chose qu’un article de ne faire point la paix l’un sans l’autre, il le faut faire, s’il
60se peut. S’il ne vouloit aucune de toutes ces conditions, seria endemoniado , auquel
cas on ne sçaurois avoir recours qu’aux exorcismes de Loudun, et envoier traitter en
Suède, mais vostre jeunesse est trop heureuse pour en venir à cette extrémité.
Quoyqu’il arrive, il est nécessaire de se séparer en bonne intelligence avec luy,
demeurer d’accord d’envoyer un ambassadeur avec luy ; et luy, de donner
promptement ordre à Banier et autres chefs des confédérez de faire avancer les
61trouppes pour le dessein commun vers Guemond . Le père Joseph, à l’heure que je
parle, respond des affaires d’Alemagne, pourveu que je face que ses pensées
62anthousiastiques luy diront. À Dieu . »

Le chancelier suédois fait ensuite ses adieux au Roi, qui lui offre un diamant
63d’une valeur de dix à douze mille écus . Il se rend incognito à Paris, où il réside
quelques jours, puis en Hollande et de là en Basse-Saxe. Le roi de France se rend
quant à lui à Péronne, et y séjourne cinq ou six jours. Il en part le 7 mai pour gagner
Saint-Quentin, accompagné de l’archevêque de Reims, de la Reine et d’une petite
armée de quatre à cinq mille hommes. Louis XIII pousse même jusqu’à
Neufchâtelsur-Aisne, où, fiévreux, il séjourne avant de regagner Château-Thierry.
64Depuis la signature désavouée du traité de Ratisbonne (13 octobre 1630) ,
le respect du principe d’équilibre confessionnel est l’enjeu majeur de la politique
extérieure mise en œuvre par Richelieu. La neutralité religieuse appliquée aux
territoires allemands convoités est son corollaire obligé, auquel le cardinal-ministre
ne saurait renoncer sans mettre le salut de son âme en péril. Pour Richelieu, tout
l’enjeu des événements qui se déroulent en 1635 est là : l’engagement matériel qu’il
prend et doit assumer, au nom du souverain très chrétien, aux côtés de princes
luthériens ou calvinistes, contre le roi catholique puis contre l’Empereur. La
déclaration de guerre, elle-même, les premières batailles, leurs victimes militaires et
civiles (car aux soldats tués au combat, il faut ajouter, comme à Tirlemont, les
populations des villes et des villages saccagés par les forces en présence) prennent
moins part aux hésitations et aux remords de l’homme d’Église que le principe d’une
collaboration active, en tant qu’homme d’État, avec le représentant de la nation
réformée la plus puissante. Mais si la menace de la compromission est réelle
dans l’esprit de Richelieu, l’homme de guerre prend aussi, au-delà de l’art consommé
du compromis et d’une réelle virtuosité jurisprudentielle, une revanche tardive sur

60 Il faudrait qu’il fût possédé du diable.
61 Gemund.
62 Richelieu au comte de Chavigny, Mouchy-le-Châtel, 30 avril 1635, Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres,
instructions…, t. IV, ouvrage cité, p. 735-737, d’après une minute de la main de Cherré conservée au MAE,
coll. MD France, vol. 813, f° 322-323.
63 Mercure françois, tome 20, p. 921, publication en ligne citée.
64 Le traité de Ratisbonne, signé au nom du roi de France par le père Joseph et Charles Brulart de Léon,
devait rétablir la paix entre la France et l’Empire. Le duc de Nevers a été investi à Mantoue, en échange du
retrait des Français d’Italie. Louis XIII s’est engagé à ne pas offenser « directement ou indirectement
l’Empereur des Romains ni le Sacré Empire » et à ne pas assister les ennemis de Ferdinand II. Mais
Richelieu a été contraint de désavouer le traité, qui compromettait le système d’alliances protestantes de la
France. Voir Jörg WOLLENBERG, Les trois Richelieu : servir Dieu, le Roi et la Raison, Paris,
FrançoisXavier de Guibert, 1995, p. 161-164.
25

l’allié suédois qui s’est opposé à la reconquête catholique de Ferdinand II.
Désormais, l’intervention militaire française en Allemagne, aux Pays-Bas espagnols,
en Franche-Comté, en Alsace et en Italie ne peut plus s’envisager que sur le terrain
politique, puisque la question confessionnelle fait l’objet d’un règlement préalable.
Jörg Wollenberg a montré que la conception par Richelieu, au nom de Louis XIII,
d’une politique étrangère et diplomatique originale à l’époque de la guerre de Trente
Ans et l’élaboration d’un système d’alliance libéré de toutes contingences
dogmatiques ont été menées dans le souci permanent du respect du droit des gens,
65d’une « juste modération » et de la « réputation » du Roi très chrétien . Dans le
concert européen, le cardinal-ministre a œuvré en tant qu’homme d’État à la grandeur
de celui qu’il servait. En tant qu’homme d’Église et qu’être humain face à sa
conscience les choix opérés ont été plus difficiles. En témoignent les arguments
opposés à une épître dédicatoire du comte de La Rocque à Olivares (début 1635),
66soigneusement conservés parmi les papiers de Richelieu .
L’année 1635 représente un tournant essentiel dans le règne de Louis XIII et
dans le ministériat de Richelieu. L’intransigeance du principal ministre à l’égard de
ses ennemis politiques a été dénoncée de son vivant même, et sa volonté d’exemplarité
brocardée sans concessions. L’entrée en guerre ouverte paraît bien, de prime abord,
conforter une propension à la violence. Elle est pourtant avant tout dictée par le constat
amer de l’échec d’un autre principe solidement ancré dans l’esprit et les décisions de
67Richelieu, celui de « la conservation de la paix ». Le recours aux armes ne s’impose
qu’en solution ultime, comme une nécessité à la fois subie par chaque individu, et
assumée par la nation à titre collectif et dans l’intérêt commun, dans le but d’étendre
à l’échelle européenne l’influence française. Hugo Grotius contribue de manière
déterminante à la réflexion qui s’engage sur la légitimité du recours à la violence, en
mettant en avant la « puissance civile » de la communauté, dotée d’un « droit
68supérieur sur chacun ». La guerre ouverte succède à la guerre couverte, la « raison
69de guerre » à la raison.



65 Ibidem, p. 197-212.
66 Infra.
67 Voir ci-dessous le projet de ligue défensive entre les princes d’Italie. Avec l’entrée en guerre ouverte,
puis, en 1637, les efforts déployés pour parvenir à une paix générale, le vocable de « conservation de la
paix » fait place à celui de « sécurisation de la paix », auquel il est lié. L’assecuratio pacis est l’un des
enjeux majeurs des discussions préliminaires à la signature des traités de Westphalie. Le premier, Jörg
Wollenberg (Les trois Richelieu…, ouvrage cité, troisième partie, chapitre 3, « Le projet de Richelieu d’un
système européen de sécurité collective », p. 161 et suivantes) a montré son importance pour Richelieu.
Plus récemment, Rainer Babel en a souligné la précocité : Rainer BABEL, « L’assecuratio pacis avant
Richelieu. Quelques repères », dans Guido BRAUN et Stefanie BUCHENAU (dir.), Assecuratio Pacis
Französische Konzeptionen von Friedenssicherung und Friedensgarantie, 1648-1815 (actes de la journée
d’études tenue à l’Institut historique allemand le 16 mai 2008), publication en ligne le 22 avril 2010, URL :
www.perspectivia.net/content/publikationen/discussions/4-2010/babel_assecuratio, consultée le 9 janvier
2014.
68 Joël CORNETTE, Le roi de guerre : essai sur la souveraineté dans la France du Grand Siècle, Paris,
éditions Payot, 2000, p. 78.
69 Selon l’expression de Richelieu lui-même, dans une lettre adressée à Claude ou Léon Bouthillier, de
Charonne, le 14 septembre 1635, minute de la main de Denis Charpentier conservée au MAE, coll. MD
France, vol. 815, f° 194-195, publiée par Louis-Martial AVENEL, Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V,
p. 211-213.
26

Les dernières tentatives de sécurisation de la paix en Italie

Fidèle à son souci d’équilibre, Richelieu ne se contente pas de l’accord trouvé
à Compiègne avec le chancelier Oxenstern et prépare déjà son pendant, côté
catholique. Au cours du mois de juillet, il complète le dispositif par le traité de Rivoli,
auquel adhèrent le duc de Savoie, le duc de Mantoue et le duc de Parme, qui
rassemblent leurs forces contre Philippe IV d’Espagne. Il s’agit de l’ultime tentative
de maintien de la paix dans la péninsule italienne, afin de sécuriser un front sur lequel
le roi de France peine à s’imposer face au roi catholique, malgré la garnison entretenue
70à Pignerol, et que de trop nombreuses trahisons ont caractérisé .
La situation politique de la péninsule est particulièrement complexe. Depuis
1633, Richelieu tente d’obtenir un soutien unanime face à l’Espagne. En février 1634,
Melchior de Sabran, résident du roi de France à Gênes, a fait état d’un différend
opposant la république au duc de Parme, sous l’œil attentiste de l’Espagne, accusée
er 71par Édouard I Farnèse d’entretenir à dessein la discorde . Sabran a souligné la
division des principautés du nord de l’Italie. Parallèlement, les négociations entamées
72avec Venise, affaiblie par une épidémie de peste, étaient difficiles . La Sérénissime
73refusait de s’engager formellement auprès de la France . Fin 1634, Richelieu a
envisagé de redonner vie au projet de ligue catholique évoqué les années précédentes.
Il a tenté une nouvelle démarche à Rome, dans l’entourage d’Urbain VIII, pour réunir
74les princes italiens, les Suisses catholiques et la Bavière . Jules Mazarin, nonce
extraordinaire du Pape à Paris, a même été chargé d’ébaucher une correspondance
avec Maximilien de Bavière. Le souverain pontife, sous l’influence d’une faction
hispanophile très active au Vatican, autour du cardinal Francesco Barberini, des
cardinaux Adriano Ceva et Giovanni Giacomo Panciroli, a préféré opposer une fin de
non-recevoir. Au printemps 1635, malgré la déclaration de guerre au roi d’Espagne
(19 mai), la sécurisation, ou la sécurité, de la paix en Italie reste à l’ordre du jour :
« Estant manifeste à tout le monde que dès longtemps, et spécialement depuis ces
dernières années, les Espagnols n’ont cessé d’entreprendre sur la commune liberté de
l’Italie, se servans de la commodité des Estats qu’ils y tiennent pour molester les
princes qui en sont voysins, et les troubler en leur possession légitime, Sa Majesté se

70 Selon Pierpaolo MERLIN, « après Cherasco la pression de la France sur l’État piémontais s’exerça
davantage, profitant de l’atout dissuasif constitué par la possession de Pignerol et Casal », dans « La France
eet le duché de Savoie au début du XVII siècle », Giuliano FERRETTI (dir.), De l’ombre à la lumière : Les
e eServien et la monarchie de France (XVI et XVII siècle), Paris, éditions L’Harmattan, 2014, p. 75-88,
citation p. 87.
71 Melchior de Sabran à Richelieu, Lyon, 3 février 1634, dans Marie-Catherine VIGNAL SOULEYREAU (éd.),
Le trésor pillé du Roi…, ouvrage cité, tome 1, p. 253-255.
72 « Venize estant maintenant par la perte de ses ouvriers qui sont morts de Peste desnué de toutes les choses
qui se trouvoient autresfois abondament », extrait d’une lettre de M. de La Tuillerie à Richelieu, 18 mai
1634, cité par Sven EXTERNBRINK, „Le Cœur du Monde“ : Frankreich und die norditalienischen Staaten
(Mantua, Parma, Savoyen) im Zeitalter Richelieus (1624-1635), Münster-Hamburg-London, s.d., thèse
soutenue à l’université de Marburg en 1997, p. 297, note 349.
73 Voir la relation d’ambassade de Gaspard Coignet, sieur de La Thuillerie (ou Tuillerie), ambassadeur de
France à Venise, dans Anna BLUM, « Les sages jalousies » : la diplomatie française en Italie à l’époque
de Richelieu et de Mazarin, thèse de doctorat d’histoire, soutenue à l’université de Paris-Sorbonne
(Paris IV), dir. Lucien Bély, 2010, p. 726 et suivantes, d’après le manuscrit conservé au MAE, coll. CP
Venise, vol. 52, f° 176. Cette thèse a été publiée sous le titre La diplomatie de la France en Italie du nord
au temps de Richelieu et de Mazarin, à Paris, éditions Garnier classique, 2014.
74 Madeleine LAURAIN-PORTEMER, Une tête à gouverner quatre empires : études mazarines [vol. 2], Paris,
[M. Laurain-Portemer], 1997, p. 446.
27

trouvant obligée de s’opposer à ce mal, pour l’intérest qu’elle prend au bien public,
et notamment à celuy de ses alliez, a essayé d’y apporter les plus doux et plus
agréables remèdes qu’il luy a esté possible, préférant plusieurs fois la paix, quoyque
mal observée par les Espagnols, aux avantages que ses armes luy pouvoient
75 donner . »

Un autre texte permet de mieux comprendre l’état d’esprit qui anime le roi
de France et Richelieu, leur détermination à associer Urbain VIII à leur initiative,
autant que leur volonté d’imposer l’arbitrage français : le Projet d’une ligue défensive
entre les princes d’Italie, provenant de la correspondance de Pomponne de Bellièvre,
76envoyé en ambassade extraordinaire en Italie en 1635 . Ce dernier reçoit pouvoir dès
le 26 février 1635, pour mener les négociations préliminaires à un éventuel accord et
à la formation d’une coalition contre l’Espagne, maîtresse du Milanais. Outre la
mission confiée à Bellièvre, Richelieu accorde latitude à Gaspard Coignet, seigneur
de La Thuillerie, ambassadeur à Venise, et à Louis de Briançon, seigneur de La
Saludie, chargé de mission auprès des cantons suisses, à Venise, Florence et Parme,
de modifier certains articles.
Parmi les princes de la péninsule, l’allié le plus sûr est le duc de Parme, qui
77a mis à disposition des ambassadeurs français à Rome le palais Farnèse . Un premier
traité bilatéral est signé par lui dès le 7 juin, avec le plénipotentiaire français, Nicolas
78Bachelier, seigneur de Coucy, résident français à Mantoue et en Haute Italie . Les
accords prévoient le soutien militaire du souverain très chrétien à son allié en cas
d’attaque espagnole contre le duché de Parme ou contre celui de Plaisance. Louis XIII
s’engage à protéger les possessions d’Édouard Farnèse et à maintenir dans la place de
Sabbioneta à la fois la garnison parmesane, et l’autorité de la princesse douairière de

75 Louis-Martial Avenel a publié un texte préparatoire au traité de Rivoli signé le 11 juillet 1635 : Lettres,
instructions diplomatiques…, ouvrage cité, t. V, p. 103-107. La citation en est extraite.
76 « Estant très important au repos de la chrestienté et à la seureté du Saint-Siège de maintenir la paix en
Italie pour les raisons que chacun peut cognoistre, les princes qui y ont des Estats, et qui désirent
sincèrement la conservation de ladite paix, ont jugé que c’estoit un moyen très propre pour arriver à ceste
fin de former une ligue et société défensive sous des conditions justes et raisonnables pour s’opposer à tous
ceux qui voudroient troubler ladite paix et molester les personnes et les Estats de ceux qui seront entrés en
ladite ligue ; et pour cet effet sont convenus entre eux les articles suivants […]. Pour rendre le respect qui
est deu à Sa Sainteté et faire cognoistre à tous que la principale intention des princes qui entreront en ceste
ligue est de maintenir la dignité et la seureté du Saint-Siège, Sadite Sainteté sera suppliée par les confédérez
de les recevoir en sa protection spéciale et de contribuer à leurs justes desseins ce qui dépend de son
authorité et de sa puissance spirituelle et temporelle », Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres,
instructions…., ouvrage cité, t. V, p. 107, note 1, le document est conservé à la BnF, coll.
Saint-Germain26Harlay, vol. 364 , f° 79.
77 Maximin DELOCHE, Un frère de Richelieu inconnu, chartreux, primat des Gaules, cardinal,
ambassadeur : documents inédit), Paris, Desclée de Brouwer, 1935, p. 231-232. Concernant le duc de
Parme, voir aussi Gregory HANLON, The Hero of Italy, Odoardo Farnese, Duke of Parma, his Soldiers,
and his Sujects in the Thirty Year’s War, Oxford, Oxford University Press, 2014, dont le premier chapitre
est consacré à l’alliance consentie par le jeune duc de Parme avec Louis XIII, dans le cadre de la ligue
italienne.
78 Nicolas Bachelier de Coucy reçoit des pouvoirs en ce sens à Chantilly le 23 avril 1635. Le traité
particulier se trouve traduit de l’italien à la BnF, dans la correspondance de Bellièvre, coll.
Saint-Germain26Harlay, vol. 364 , f° 78 bis, sous le titre Traité et accord fait à Parme entre le roy et M. le duc de Parme
et Plaisance le 7 juin 1635. Voir également Sven EXTERNBRINK, „Le Cœur du Monde“… thèse citée,
p. 280-281.
28

Stigliano, Isabelle de Gonzague. En contrepartie, le duc de Parme promet de ne
79remettre la place qu’avec l’accord préalable de la France et de Venise .
80Les pourparlers qui s’engagent avec le duc de Savoie sont plus difficiles .
Malgré les efforts déployés par le roi de France au cours des années précédentes, la
81promesse du titre de « roi de Ligurie », Victor-Amédée est hésitant à s’engager aux
côtés de son beau-frère contre le roi catholique. La difficulté est de s’assurer de la
loyauté des uns et des autres et de coordonner les efforts de tous. Après la déclaration
de guerre signifiée par Jean Gratiollet de Daubis au Cardinal-infant, plusieurs
dépêches sont rédigées, dont un important mémoire, daté du 2 juillet, afin d’obtenir
de Victor-Amédée toute facilité pour le duc de Rohan, de retour auprès des Grisons,
82ainsi que son intervention auprès des autres souverains italiens . Suit la promesse de
moyens en hommes, chevaux, artillerie, et l’annonce de l’envoi en Italie de Michel
Particelli d’Hémery avec des fonds considérables pour la subsistance des troupes. À
l’instar de la Valteline et de l’Engadine, Louis XIII entend surtout se ménager l’accès
puis le contrôle de la vallée du Pô, auxquels le concours des ducs de Parme et de
Mantoue est indispensable, le roi très chrétien s’en remettant au duc de Savoie pour
er 83garantir aux coalisés le soutien du duc de Modène, François I d’Este . Mais Victor-

79 Voir Anna BLUM, « Les sages jalousies » : la diplomatie française en Italie à l’époque de Richelieu et
de Mazarin, thèse citée, p. 47-49.
80 Concernant les relations entretenues par la France et le duché de Savoie à cette époque, Giuliano
FERRETTI, « La politique italienne de la France et le duché de Savoie au temps de Richelieu », dans
eGiuliano FERRETTI (dir.), Christine de France et son temps, numéro spécial de la revue XVII siècle,
janvier-mars 2014, p. 7-20.
81 Anna BLUM, « Les sages jalousies » : la diplomatie française en Italie à l’époque de Richelieu et de
Mazarin, thèse citée, p. 43-44.
82 Le texte, signé du Roi et contresigné de Chavigny, mentionne : « Le Roy […] juge à propos d’envoyer
ce courrier exprès, afin que l’on hâte […] ce qui regarde l’entrée qui se doit faire dans le duché de Milan,
cette action estant très nécessaire pour donner lieu au sieur de Rohan de repousser l’ennemi […]. Sa Majesté
ne doute point que M. de Savoie ne se porte aisément à ce dessein, puisqu’il y a le principal intérêt […].
Messieurs les ambassadeurs luy diront que Sa Majesté leur donne ordre particulièrement de suivre ses avis
sur l’exécution de l’attaque, croyant ne pouvoir donner un meilleur acheminement aux affaires communes
que de les remettre à la prudente conduite et au courage de Son Altesse […]. Toutes choses estant résolues,
le sieur de Bellièvre partira le plus diligemment qu’il luy sera possible pour aller vers les princes d’Italie
qui sont nommés dans ses instructions […]. Il trouvera pour faire réussir les intentions du Roy les moyens
qui seront plus convenables aux intérests desdits princes […] estant une chose très certaine
que l’accomplissement de tous les desseins présens despend de la bonne union et correspondance qui doit
estre entre Son Altesse et lesdits princes, ledit sieur ambassadeur fera tout ce qui luy sera possible pour la
bien et fortement establir […]. Ledit sieur de Bellièvre passera les mesmes offices avec la république de
Venise, le grand-duc et M. de Mantoue […]. Il seroit très nécessaire que M. le duc de Savoie, ou le sieur
duc de Créquy, avertissent en toute diligence le duc de Parme et les autres princes des résolutions qui auront
esté prises, afin que tous ensemble agissent de concert […]. Le Roy prenant soin très particulier des armées
qu’il a envoyées en Flandre et en Allemagne, il le redoublera en Italie, puisqu’il s’agit d’attaquer les
Espagnols en une partie qu’ils tesmoignent leur estre sy sensible, et prenant soin également de la grandeur
de Madame, qu’il désire procurer par toutes sortes de moyens […] », BnF, coll. Saint-Germain-Harlay, vol.
26364 , f° 68, original de la main d’un secrétaire de Chavigny, Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres,
instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 110-111. La famille ducale de Lorraine, dont est issue la duchesse
d’Orléans, revendique en effet la possession du duché de Calabre.
83 « Encore que, par le mémoire ci-joint, le Roy présuppose que MM. les ambassadeurs doivent avoir conclu
et signé le traitté avec M. de Savoie, néantmoins Sa Majesté n’ayant receu aucune nouvelle de leur part, ce
qu’elle trouve un peu estrange, et le sieur comte de Saint-Maurice [ambassadeur du duc de Savoie à Paris ]
luy ayant faict voir une response de son maistre sur les trois propositions que lesdits sieurs ambassadeurs
avoient eu ordre de faire […] Sa Majesté, pour obvier aux autres difficultés qu’elle recognoist estre
dans l’esprit de M. de Savoye […], leur donne ordre […] de se contenter de la proposition de Son Altesse
y ajoustant que le Roy aura une part de la vallée du Pô […] et si M. de Savoie faict difficulté à cette
29

Amédée se montre peu enclin à concéder au roi de France la mainmise sur une voie
fluviale aussi importante. Louis XIII et Richelieu doivent se montrer conciliants. Le
roi de France fournit d’ailleurs des gages de bonne volonté et revoit ses prétentions
stratégiques. Il déclare qu’il se contentera, le cas échéant, de la moitié de la vallée du
Pô, et renoncera aussi, en cas de difficulté avec le duc de Savoie, à celle de
84Barcelonnette .
Depuis le traité de Cherasco (1631), le sort de l’Allemagne est lié à celui de
l’Italie dans les orientations stratégiques prises par Richelieu, qui met tout en œuvre
pour ménager des « portes » ou des passages, au roi très chrétien afin de pouvoir
85intervenir en territoire ennemi . Le Roi poursuit trois objectifs immédiats : sécuriser
les positions françaises acquises dans les Alpes depuis 1630 autour de Casal et de
Pignerol (en réclamant les vallées de Saint-Luzerne, Saint-Martin et Angrogna, non
loin de Pignerol, ainsi que les places de Cavour et de Revel), se ménager un accès
commode vers le duché de Milan via la Valteline, pour la sécurité de laquelle il sait
pouvoir compter sur le duc de Rohan, et convaincre le duc de Savoie d’engager des
troupes aux côtés des siennes le plus rapidement possible en qualité de vassal pour la
86province de Savoie . C’est chose faite le 11 juillet 1635 à Rivoli : Louis XIII est placé
à la tête de la coalition, secondé par le duc de Savoie, son beau-frère, en qualité de
lieutenant général. Les signataires du traité, outre le roi de France et le duc de Savoie,
les ducs de Parme et de Mantoue, doivent contribuer en hommes et en matériel à la
levée d’une armée afin de défendre l’Italie contre toute tentative de conquête par les
Espagnols. Les contingents doivent être placés sous le commandement du duc de

proposition, ils se contenteront de ce que ledit duc offre, pourveu que Sadite Majesté ait, outre et par-dessus,
le grand chemin qui va de ladite vallée du Pô en celle de Chasteau-Dauphin […] et en cas que M. de Savoie
fasse difficulté de donner ledit grand chemin au Roy, ce qui n’est pas imaginable, veu que cela ne luy est
de nulle conséquence, et que on pourroit croire par là qu’il cherche un prétexte pour rompre, Sadite Majesté
donne ordre auxdits sieurs ambassadeurs de passer en tout cas le traitté, et y insérer un article par lequel il
sera dit que le partage sera faict après les conquestes, ne parlant plus en aucune façon du particulier dudit
partage […]. Il pourroit y avoir difficulté à la signature dudit traitté, attendu que Son Altesse doute que M.
de Mantoue le veuille signer. Sa Majesté donne ordre aux sieurs ambassadeurs de promettre en son nom
pour ledit sieur duc de Mantoue, et mesme pour celuy de Parme, pourveu que M. de Savoie promette pour
celuy de Modène », dépêche originale du roi de France à ses diplomates, de la main d’un secrétaire de
Chavigny, accompagnant le mémoire du 2 juillet 1635, Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres,
instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 111-112.
84 Louis XIII écrit aux ambassadeurs le 6 juillet : « Je trouve bon que vous vous départiez à la demande que
je vous avois chargé de faire de la vallée de Barcelonnette […], et après vous estre départi de celle-là, sy
cela ne suffit, de relascher encore la moitié de la vallée du Pô, et vous contenter de ce qui est en deçà de la
rivière, depuis la place de Revel […] Et en cas que mondit frère fist encore difficulté d’accorder ce chemin,
quoyqu’il me feust très nécessaire, et à eux de peu d’importance, de remettre à faire les partages jusques
après les conquestes finies… Maintenant je vous fais cette dépesche pour vous dire que, s’il se rencontre
encore quelque difficulté enl’une de ces trois propositions, je trouve bon que vous vous en départiés, et
vous contentiés de la dernière offre qui m’a esté faite par deçà de tout ce qui est entre Revel et Pignerol, et
des vallées et places qui sont sur le derrière en deçà de la rivière du Pô […], ayant considéré qu’il y a
beaucoup plus d’avantages de commencer à faire quelque chose dans le Milanois que de différer plus
longtemps le traitté pour obtenir quelque condition plus avantageuse … et afin que l’envoi de ce courrier
ne mette pas de delà les esprits en peine […] il sera bon que vous fassiés quelque plainte, de ma part, des
longueurs qu’apporte mondit frère pour des choses qui leur sont de si peu d’importance, comme aussi des
difficultés qu’il a faictes jusques icy de permettre l’achat des bleds […] », dépêche originale publiée par
Louis-Martial AVENEL, Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 112.
85 Sven EXTERNBRINK, « L’Espagne, le duc de Savoie et les "Portes" : la politique italienne de Richelieu et
de Louis XIII », dans Giuliano FERRETTI (dir.), De Paris à Turin, Christine de France, duchesse de Savoie,
Paris, éditions L’Harmattan, 2014, p. 15-33.
86 Ibidem, p. 27.
30

Savoie, assisté d’un général français. Les signataires s’engagent, pour une durée de
trois ans, à ne pas favoriser, en quelque façon que ce soit, les ambitions de Philippe IV.
Un article secret est ajouté aux accords initiaux en ce qui concerne « l’affaire de
Gênes » dont le règlement est remis à l’issue de la ligue et à la conquête éventuelle du
87duché de Milan .
erSous le règne du duc Charles-Emmanuel I en effet, en 1625, la Savoie est
entrée en guerre contre la république de Gênes à la suite d’un différend territorial
concernant le marquisat de Zuccarello, fief d’Empire situé à la limite de l’État de
Gênes et du Piémont, vendu par Ferdinand II aux Génois, au grand dam du duc de
Savoie qui souhaitait en faire l’acquisition. Louis XIII a proposé au duc de Savoie la
formation d’une coalition, avec Venise, pour s’opposer aux progrès des Habsbourg
dans la région. Deux armées ont été mises sur pied, l’une par le duc de Savoie, l’autre
par le roi de France, menée par le connétable de Lesdiguières ; une flotte, placée sous
la responsabilité du duc de Guise, a été affrétée. Gênes, sollicitée par le roi d’Espagne,
puis par le Pape et par le grand-duc de Toscane, Ferdinand II de Médicis, a d’abord
refusé les secours qu’on lui proposait afin de conserver son indépendance, et confié
sa défense au commandant Charles Doria. L’entreprise militaire franco-savoyarde de
1625 s’est soldée par un bilan plus que mitigé : l’armée du connétable de Lesdiguières
a pu s’emparer de la place de Gavi, opiniâtrement défendue par son gouverneur,
Benoît Spinola, et les troupes savoyardes de celle de Rossiglione, mais de constantes
erdivergences opposaient Charles-Emmanuel I au chef des contingents français. Gênes
a été secourue par une escadre de navires espagnols, rejointe par les galères
d’Urbain VIII et par celles du grand-duc de Toscane. Puis le gouverneur de Milan, le
duc de Feria, est à son tour intervenu en envoyant une armée afin de sauver la ville de
Gênes elle-même, ainsi que la place de Savone. Lesdiguières et le duc de Savoie ont
erété contraints à la retraite. Charles-Emmanuel I n’a rien obtenu, mais Louis XIII a
atteint son objectif, faire diversion de la Valteline. Après le traité de Monçon (1626),
la question, pour le roi de France, a perdu de son acuité. Le duc de Savoie, quant à lui,
a encore tenté d’affaiblir la république de Gênes en soutenant la conjuration de
88Vacchero (1627-1628), en vain . A alors surgi la question de la succession au duché
erde Mantoue, accaparant les esprits des protagonistes tandis que Charles-Emmanuel I
lui-même est décédé en 1630. Selon J. Wollenberg, « c’est à l’occasion de l’affaire de
Mantoue que Richelieu développa pour la première fois cette idée d’un système
89européen de "sécurité collective" ». Le traité de Cherasco a ensuite accordé au jeune
duc Victor-Amédée de Savoie l’aide militaire française contre la république de Gênes
pendant trois ans. Mais en 1635 Richelieu ne souhaite pas disperser ses forces,
d’où l’adjonction au traité de Rivoli d’un article secret, la nécessité d’une telle
disposition expliquant peut-être les atermoiements ultérieurs du duc de Savoie.
Richelieu n’a pas fait insérer le traité du 11 juillet dans La Gazette. On trouve
en revanche à la date du 15 : « Thurin, le 15 juillet, le duc de Savoye, voulant une fois
pour toutes estouffer les bruits sinistres que ses ennemis faisoient courir de son
affection envers la France, s’est enfin déclaré pour elle, et a promis d’appuyer

87 Article secret additionnel au traité du 11 juillet 1635, signé par le duc Victor-Amédée de Savoie, Bellièvre
et Le Plessis-Praslin, dans Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 108.
88 Voir Carlo BITOSSI, « Guerre et Paix. La République de Gênes et le Duché de Savoie, 1625-1663 », dans
eGiuliano Ferretti (dir.), Christine de France et son temps, numéro spécial de la revue XVII siècle,
janviermars 2014, p. 43-51.
89 Jörg WOLLENBERG, Les trois Richelieu…, ouvrage cité, p. 165.
31

90puissamment les desseins du Roy pour la liberté des princes et Estats de l’Italie . »
La veille, alors que la nouvelle de la signature du traité n’est pas encore arrivée à la
cour, Louis XIII écrit encore à ses ambassadeurs : « Tout en laissant en la liberté du
duc de Savoie et du mareschal de Créquy de commencer l’entreprise du Milanois par
le lieu qu’ils jugeront plus avantageux, il ne semble pas inutile de leur représenter les
raisons qui les peuvent porter à tourner leurs armes au plus tost vers Côme et les pays
voisins […] de manière à avoir la communication de l’estat de Milan avec la Valteline
[…] Mais aussitôt que Côme sera attaqué, il ne faut pas douter que les troupes
91d’Espagne qui sont vers la Valteline se retireront de peur d’estre enfermées… »
Louis XIII énumère ensuite les avantages qu’il serait prêt à accorder aux Vénitiens
s’ils entraient dans la ligue, ainsi que ceux dont pourraient bénéficier les Suisses « en
leur offrant la possession de quelques villes et bourgs proches des balliages qu’ils ont
92en Italie sur la rive du lac Major […] ».
La signature du traité de Rivoli constitue une victoire diplomatique
empreinte d’ambiguïté. Elle lève l’hypothèque représentée par les hésitations du duc
de Savoie tout en créant les conditions d’ouverture d’un second front contre le roi
d’Espagne. La sécurisation de la paix y apparaît davantage comme un prétexte que
comme un objectif, cependant corroboré par la nature « défensive » de la ligue. Pour
Sven Externbrink, « le véritable objectif de Richelieu était l’acquisition de la Savoie
– au moins la suzeraineté – et l’agrandissement de la "porte" de Pignerol par la cession
93des vallées adjacentes ». Le cardinal-ministre a probablement d’autres ambitions :
« C’est un coup moral contre l’Espagne d’entreprendre en Italie. Monsieur de Savoye
estant de la partie, l’intention de Vostre Éminence n’est pas de conquérir maintenant
94la Savoye . » Richelieu aurait donc envisagé bien plus que le contrôle de passages,
la conquête et l’annexion du duché de Savoie. L’adjonction d’articles secrets aux
traités bilatéraux franco-savoyards dans les années 1630 est dictée non seulement par
la perspective de la guerre contre l’Espagne, mais également par la volonté de
Richelieu d’implanter durablement l’autorité et la souveraineté française dans les
Alpes et en Italie du nord, comme il le fait en Lorraine en 1633-1634. Le danger
imminent d’une attaque espagnole sur les côtes de Provence ou à la frontière
septentrionale du royaume, les difficultés militaires croissantes des alliés protestants
de Louis XIII dans le Saint Empire et l’engagement formel par traités interposés, plus
que les liens matrimoniaux, empêchent la concrétisation d’un projet particulièrement
périlleux en raison de la proximité des États pontificaux. Une telle ambition, à l’instar
du sort réservé aux duchés de Lorraine et de Bar, permet aussi de mieux comprendre
les réticences du principal ministre à déclarer la guerre au Cardinal-infant : « Il faut
presser Messieurs d’Angoulesme et de La Force de ne perdre aucun temps d’agir
puissamment contre M. de Loraine, selon ce que la raison de guerre le permettra, car
de là deppend la loy et les prophètes, et il est à craindre qu’ils consomment les vivres
95sans rien faire . » Si Richelieu se réfère à la pratique, à l’engagement sur le terrain,
il souhaite, au-delà des contingences matérielles, faire reculer les frontières du
royaume de France, accroître son étendue, son influence et absorber des principautés

90 N° du 28 juillet, p. 420.
91 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cite, t. V, p. 112.
92 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cite, t. V, p. 113.
93 Sven EXTERNBRINK, « L’Espagne, le duc de Savoie… », contribution citée, p. 26.
94 Infra Claude de Bullion à Richelieu, 30 avril.
95 Richelieu à Claude ou Léon Bouthillier, Charonne, 14 septembre 1635, pièce citée ci-dessus.
32

périphériques vassales dont l’indépendance pourrait s’avérer néfaste aux intérêts du
roi très chrétien ou menacer l’équilibre européen. En ce qui concerne le front italien,
Claude de Bullion traduit mieux que quiconque la pensée qui anime le
cardinalministre : « Et croiant en vérité que la guerre d’Italie facilitera grandement la paix et
que s’il faut continuer la guerre il est besoin d’avoir des armes de tous costés qui
travaillent à affoiblir l’Espagne dans sa domination, le Roy y trouvera sa grandeur
96toute entière . » Richelieu aimerait rester maître des choix stratégiques de son
souverain. Les circonstances cependant, la prise de Trèves par les Impériaux et
l’enlèvement de Philippe-Christophe von Sötern, puis les difficultés de l’entrée en
guerre ouverte, la défaillance physique, autant que la détermination de Louis XIII à
intervenir personnellement, l’en empêchent.
Au cours de l’été 1635, la loyauté du duc de Parme est rapidement
97confirmée . Louis XIII fait converger les troupes dont il dispose dans la région vers
le maréchal de Créqui afin de permettre à ce dernier d’épauler plus spécifiquement
son allié italien. Conforté dans ses positions, Louis XIII tente aussi d’élargir ses
appuis. À cette date, « la République [de Venise] ne souhaite pas le remplacement des
Habsbourg par la France […]. Le grand-duc de Toscane ne se joint pas non plus à la
ligue [de Rivoli] car il est déjà lié aux Espagnols par le traité de Sienne. Enfin, le duc
de Modène ne signe pas non plus car il aurait […] obtenu des Espagnols d’être mis
98"d’estre mis en possession de Corrège" ». Les potentats locaux ne peuvent
qu’appréhender la déstabilisation de la région. Ils sont d’autant moins dupes des
manœuvres du roi de France que le discours préparé par Richelieu à l’intention de la
99Sérénissime frise le mépris . Les propositions transmises par Louis XIII et Richelieu

96 Ibidem.
97 Dans un autre mémoire chiffré, daté du 25 juillet à Saint-Germain-en-Laye, destiné à Pomponne de
eBellièvre, on peut lire : « Le cardinal [de Richelieu] a receu la lettre du duc de Parme du 29 de juin, laquelle
il a communiquée au Roy, qui demeure extresmement satisfait de sa généreuse et constante résolution, tant
pour le bien commun de l’Italie que pour cette couronne. Aussy ledit duc se peut-il asseurer que Sa Majesté
l’aura tousjours en une singulière considération, comme l’un de ses meilleurs amis, pour la conservation et
l’agrandissement duquel il emploiera tout ce qui dépendra de sa puissance […] pour ce qui regarde le
particulier, elle a donné ordre à M. de Créquy d’aviser avec luy s’il seroit plus expédient de joindre les
trouppes de Sa Majesté et de M. de Savoye à celles dudit duc, ou de luy donner quelque nombre des trouppes
de Sa Majesté pour faire un corps à part, ayant tousjours esgard que ce corps ne soit si foible qu’il puisse
estre défait par les ennemis. », Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V,
p. 114.
98 Anna BLUM, « Les sages jalousies »…, thèse citée, p. 39.
99 Les recommandations du cardinal-ministre et du comte de Chavigny à M. de La Thuillerie, ambassadeur
de France à Venise s’établissent en ces termes : « L’ambassadeur ayant ci-devant donné avis à la république
de l’acheminement du sieur de Bellièvre, ambassadeur extraordinaire du Roy à Turin, pour de là passer
vers la république de Venise, et voir les princes d’Italie sur son chemin, pourra luy dire maintenant que Sa
Majesté est asseurée des bonnes intentions de M. de Savoie et que ledit duc se met en estat de contribuer
pour le bien général de l’Italie […], que ledit sieur de Bellièvre est parti de Turin et se rendra dans quelque
temps à Venise, pour faire cognoistre à cette république que le Roy n’oublie aucun soin pour le bien général
de la Chrestienté, et de ses amis et alliez, dont elle désire de voir le repos affermi pour tousjours par les
moyens que la république trouvera sans doute nécessaires pour parvenir à cette fin, qui est de faire une
bonne ligue entre Sa Majesté, la république et les princes d’Italie… que la république soit accommodée de
ce qui sera en sa bienséance, ainsy qu’il a esté parlé icy à son ambassadeur […] auquel il a esté dit que la
république aura, entre autres choses, la Comasque et la Giaradadde […]. On mettra entre leurs mains
Cosme, Lecho, le Comasque et la Ghiaradade, qui sont conjoincts […], ces lieux les délivrent de la crainte
du passage des Allemands par la Valteline ; à quoy l’on pourroit leur adjouster quelque poste en la
Valteline, pour leur donner communication avec les Gisons, les Suisses et la France […]. Le traitté de Ligue
est conclu avec M. le duc de Savoye, mais il suffira de dire à la république que le Roy est asseuré des
bonnes intentions de Son Altesse sans spécifier que le traitté soit faict. » Pièce chiffrée, datée du 19 juillet
33

à la république de Venise peuvent certes paraître alléchantes, mais le mensonge par
omission y est trop flagrant pour ne pas être relevé. M. de Bellièvre devait par ailleurs
remercier Venise de l’assistance accordée au duc de Rohan, commandant l’armée
française chez les Grisons. Grisons et Vénitiens avaient intérêt conjoint à lier leurs
communications avec la Suisse et l’Allemagne. Sans surprise, Bellièvre, arrivé dans
la cité des doges, se heurte au silence. Louis XIII conseille à son ambassadeur
extraordinaire de mettre des troupes dans Tirano, un bourg proche de la province de
Sondrio, sur l’Adda, puis d’achever et d’organiser le fort qui y était commencé pour
donner des gages de bonne volonté à Venise et la convaincre d’adhérer à la ligue. La
cité des doges reste fidèle à l’alliance espagnole, malgré les avantages qu’elle tirerait
100d’un rapprochement avec la France . La république de Gênes ne saurait être
sollicitée. Quant à François d’Este, duc de Modène, beau-frère du duc de Parme, il
101demeure en effet attentiste et ne s’engage pas .
Après la signature du traité de Rivoli, Michel Particelli d’Hémery remplace
César du Plessis-Praslin comme ambassadeur ordinaire du roi de France à Turin. Venu
de Provence, l’ancien intendant n’arrive à Pignerol que le 29 août puis se rend à la
102cour du duc de Savoie . Or tout le bénéfice tiré des accords de Rivoli est remis en
cause par les maladresses commises par le maréchal de Créqui au cours de l’été. Ni
Victor-Amédée de Savoie, ni la duchesse, ni le père jésuite Pierre Monot, confesseur
103de cette dernière, ni la cour, n’apprécient la brutalité de l’homme de guerre . Surtout,
les troupes françaises engagées en Italie abandonnent le siège de Valence à la fin du
104mois d’octobre . Richelieu tente de tempérer les ardeurs du maréchal de Créqui, et
105Louis XIII lui écrit dans le même sens le 17 novembre . Le comte de Chavigny
ajoute : « Il est important de laisser Créqui en Italie, parce que l’armée est composée,
en grande partie, de soldats de son gouvernement ; mais on a dépesché le sieur de
Graves pour porter audict mareschal l’ordre du Roy de se conformer, en tout et

à Saint-Germain-en-Laye, avec le contreseing de Chavigny, envoyée en duplicata à Bellièvre, dans
LouisMartial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 113-114.
100 Louis XIII énumère ces avantages dans une dépêche chiffrée datée du 4 septembre, BnF, coll.
Saint26Germain-Harlay, vol. 364 , f° 108, citée par Louis-Martial AVENEL, Lettres, instructions…, ouvrage cite,
t. V, p. 114.
101 Régine POUZET (éd.), Mémoires [de Robert Arnauld d’Andilly], suivis des Mémoires d’Antoine Arnauld
dit l’abbé Arnauld, Paris, Honoré Champion, 2008, p. 164 note 1. Henri Arnauld est encore chargé de rallier
le duc de Parme à la cause française en 1645.
102 Les instructions de Richelieu à Particelli d’Hémery portent la date du 4 août 1635, elles n’ont été
publiées qu’en substance par Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V,
p. 141-144. Les instructions complètes ont été publiées par Antoine AUBERY, Mémoires pour l’histoire du
cardinal de Richelieu, Paris, A. Bertier, 1660, 2 vol. ; Cologne, A. Marteau, 1667, 5 vol., voir dans cette
édition le tome V, p. 268. Louis-Martial Avenel signale également (Lettres, instructions…, ouvrage cité,
t. V, p. 144, note) une note conservée au MAE : « M. Bouthillier expédiera le pouvoir de M. d’Hémery
comme ambassadeur ordinaire. Fera résoudre à M. de Bullion ce qu’il donnera à M. de
Savoye, l’ambassadeur disant qu’on luy a promis cent mil escus pour ses vieilles prétentions de Gennes. Il
vaut mieux luy donner quatre cens mil francs pour tirer la quittance définitive de Pignerol, selon qu’elle a
esté couchée plusieurs fois. M. d’Hémery doibt porter la résolution de cette affaire. »
103 Les incidents qui surviennent pendant l’été 1635 sont rapportés à Richelieu par le père Monot, dans une
lettre du 30 août 1635, dans Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V. p.
167168.
104 Richelieu au père Monot, 18 novembre 1635, Louis-Martial Avenel (éd.), Lettres, instructions…,
ouvrage cité, t. V, p. 346-348 et Richelieu au maréchal de Créqui, 18 novembre 1635, Louis-Martial
AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 349-350.
105 Selon Louis-Martial Avenel, et sans autre précision de sa part, la lettre est conservée au MAE,
coll. CP Turin.
34

partout, aux volontés de Son Altesse […]. Si, après cela, vous voyez que la
mésintelligence est sans remède, vous pouvez dire à Son Altesse que le Roy donnera
106un autre employ au duc de Créqui, et le remplacera par un autre mareschal . »

La déclaration de guerre à l’Espagne

Les raisons profondes de l’engagement français sont multiples. À la crainte
de l’encerclement du royaume, s’ajoutent les revendications territoriales, le choc de
deux philosophies politiques antagonistes, de deux ambitions souveraines, de deux
ministres, Richelieu et Olivares, mais aussi des contingences beaucoup plus
immédiates. Avant même la bataille de Nördlingen, le cardinal a opposé au risque
d’effondrement de la coalition protestante la nécessité de soutenir ses alliés. En 1634,
les circonstances semblaient encore favorables : aux Pays-Bas espagnols, le
gouvernement exercé par le Cardinal-infant était à la merci d’une révolte bien
conduite. Philippe IV et Olivares avaient dégarni l’Italie du nord pour faire face aux
Suédois en Allemagne. L’instant semblait idéal pour profiter des difficultés
logistiques de l’Espagne. Mais au cours de l’hiver 1634-1635, la situation évolue
nettement en faveur des Habsbourg. L’armée de Bernard de Saxe-Weimar doit battre
en retraite face aux Impériaux, dirigés par un excellent général, Jean de Werth. Les
opérations militaires se déroulent désormais sur la rive gauche du Rhin. Au moment
de la défaite suédoise, la France occupait l’évêché de Bâle, le comté de Montbéliard,
les villes d’Haguenau, Bouxwiller, Bischwiller et Saverne en Alsace, Trèves et Sierck
sur la Moselle, Coblence et Ehrenbreitstein sur le Rhin. Au printemps 1635, les places
de Philippsbourg, Trèves, Sierck, Coblence et Ehrenbreitstein lui sont déjà
soustraites !
Richelieu temporise jusqu’à la dernière extrémité. La situation militaire de
la France est beaucoup plus précaire qu’il ne le souhaiterait, notamment en Lorraine,
en Franche-Comté et en Alsace. D’où le délai entre l’enlèvement de
PhilippeChristophe von Sötern et la déclaration de guerre à l’Espagne, notifiée en mai. De
plus, le cardinal et le roi de France ne peuvent s’engager que dans une guerre juste, à
la fois pour l’opinion française et pour l’opinion internationale. Le secours à fournir
aux Suédois et aux princes d’Allemagne constitue un argument politique. L’attaque
soudaine de Trèves par l’Espagne et son refus de libérer l’archevêque, malgré les
demandes répétées de libération formulées par Louis XIII et son gouvernement,
fournissent la justification morale à l’entrée en guerre, le casus belli. Paradoxalement,
la guerre contre le roi catholique est aussi déclarée au chef de file d’une certaine
reconquête de l’Europe. Richelieu garde à l’esprit le précédent que
constitue l’assassinat d’Henri IV, consécutif à des alliances analogues contractées par
le roi très chrétien. L’enlèvement de l’archevêque de Trèves et ses conséquences ne
sauraient occulter la réalité du danger et obligent le cardinal-ministre à envisager sous
un nouveau jour le délicat jeu d’équilibre stratégique et religieux auquel il se soumet
depuis 1624. Louis XIII et son ministre hésitent d’autant plus à s’engager davantage
qu’ils savent l’infanterie espagnole redoutable. L’armée française semble moins bien
préparée que les tercios et souffre de surcroît de la médiocrité de son commandement.
L’indiscipline est un mal chronique chez les officiers français : Louis XIII est

106 Chavigny à Particelli d’Hémery, 18 novembre 1635, Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres,
instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 349, note 2.
35

contraint de légiférer et de renforcer le système répressif en la matière. Le 4 mars, il
prend « une ordonnance pour la résidence des officiers de ses armées, obligeant
ceuxci à obéir à toute injonction qui leur serait faite de se rendre en leurs charges dans un
délai d’un mois à compter de la publication des lettres patentes, et révoquant les
107congés donnés ». Le maréchal de La Force, qui supervise les contingents envoyés
vers l’est, est en outre un homme âgé et fatigué. Richelieu a depuis longtemps décidé
de partager le commandement de chaque corps d’armée entre plusieurs généraux, afin
de limiter le risque de rébellion. Mais les querelles et les jalousies minent les
contingents. La seule supériorité de la France réside dans la forme compacte du
royaume face à la dispersion des possessions espagnoles. Louis XIII peut aisément
déplacer ses hommes d’un terrain d’affrontement à l’autre, alors que les Espagnols
doivent non seulement franchir la Méditerranée pour se rendre en Italie, mais
également les Alpes pour atteindre le Saint Empire, avant de longer l’axe lotharingien
jusqu’aux Flandres. Dès le mois de mars, le duc de Rohan, en campagne entre
Lorraine et Franche-Comté, est sommé de se rendre en Valteline.
108Face à « l’injustice » de Philippe IV d’Espagne, Louis XIII exige une
dernière fois la libération de l’archevêque de Trèves par l’intermédiaire du résident
français auprès du Cardinal-infant, à Bruxelles, Raoul d’Amontot, nommé moins d’un
an auparavant (juin 1634). Le 4 mai, le fils du roi d’Espagne fait savoir qu’il
subordonne sa réponse à l’avis qu’il a sollicité de l’Empereur et de Philippe IV. Le
refus opposé de fait à l’ultimatum, et l’intransigeance du roi d’Espagne, fournissent
désormais à la déclaration de guerre une justification conforme à un droit international
109qu’Hugo Grotius a, le premier, envisagé dans son De jure belli ac pacis . Dans le
même temps, l’ambassadeur d’Espagne à Paris, don Christobal Benavides de
Benevent, qui a succédé depuis deux ans au marquis de Mirabel auprès de Louis XIII,
quitte la cour sans avoir pris congé du Roi (5 mai), laissant seul, derrière lui, le
secrétaire d’ambassade, Fabian de Contreras.
Depuis plusieurs mois, France et Espagne se livrent une véritable guerre
d’usure par représentations diplomatiques interposées. À Madrid, Henri de Jaubert,
comte de Barrault, et le secrétaire d’ambassade, Gaultier de Pény, subissent les
marques d’une hostilité croissante de la part de Philippe IV et de son ministre
110Olivares . À Paris, il en va de même pour Benevent, qui sollicite du conseil du
111Roi l’autorisation de quitter son poste dès le mois de juillet 1634 . Selon Alain
Hugon, l’ambassadeur d’Espagne reçoit l’accord qu’il attendait le 15 mars 1635, sans
obtenir, en revanche, une audience de Louis XIII, que le protocole rend pourtant
112obligatoire en un tel cas . Benevent prend littéralement la fuite, et se justifie en
arguant de l’inconduite à son égard de l’introducteur des ambassadeurs déjà évoqué,
Anne de Brûlon, dont il a tenté en vain d’obtenir la disgrâce. Il prend la route de
Bruxelles. Humilié, le roi de France est plus que jamais déterminé à entrer en guerre
ouverte contre l’Espagne.

107 Mercure françois, tome 20, p. 917, publication en ligne citée.
108 Le terme est employé par Roland MOUSNIER, L’Homme rouge…, ouvrage cité, p. 551.
109 Paru en 1625, le traité est dédié au roi de France.
110 Voir Cécile de BECDELIEVRE, Le renseignement français auprès du Roi catholique (1630-1635), thèse
de l’École nationale des Chartes, 2006.
111 Alain HUGON, Au service du roi catholique : "honorables ambassadeurs" et "divins espions",
représentation diplomatique et service secret dans les relations hispano-françaises de 1598 à 1635,
Madrid, Bibliothèque de la Caza de Velazquez (n° 28), 2004, p. 205-206.
112 Ibidem.
36

Le 7 mai, est affrétée une escadre de galères neuves, capables de s’opposer
à une offensive espagnole par la mer. Puis la déclaration de guerre de la France à
l’Espagne se déroule selon le rituel traditionnel du défi médiéval. La commission
113délivrée à Jean Gratiollet porte la date du 12 mai 1635 . Le héraut d’armes de France
part de Neufchâtel-sur-Aisne le 16 mai et arrive à Bruxelles le 19, accompagné par
Gratien Élissavide, trompette ordinaire du Roi. Le cérémonial est précis : toque en
tête, bâton de héraut en main, il est précédé du trompette royal, qui exécute à la porte
de Bruxelles les chamades accoutumées. Le mayeur (ou major, c’est-à-dire le maire)
de Bruxelles, en compagnie du roi d’armes des Pays-Bas, au titre de Toison d’or, tente
de le persuader de quitter les insignes de sa charge avant d’entrer dans la ville. Mais
la solennité de la démarche dont Gratiollet est chargé exclut tout compromis sur le
cérémonial, car un manquement pourrait entacher la démarche de nullité. De surcroît,
la forme revêtue par la déclaration doit parfaitement adhérer à l’esprit conféré à la
décision du roi de France : mener une guerre juste contre un roi catholique qui a
bafoué la dignité de l’Église en enlevant l’archevêque de Trèves, et pris de discutables
libertés avec la souveraineté impériale. Devinant le piège, Gratiollet refuse de se
défaire de son habit de parade. Le mayeur conduit le héraut d’armes en sa maison.
L’émissaire du roi de France multiplie les demandes d’audience auprès du
Cardinalinfant, sans la moindre réponse. Une nouvelle fois, don Ferdinand d’Autriche réunit
son conseil et consulte son entourage. Personne ne veut recevoir sa déclaration écrite.
Vers sept heures du soir, Gratiollet jette la déclaration de guerre sur le sol de la place
du Sablon, aux pieds d’une foule curieuse et des représentants du Cardinal-infant.
Deux hérauts des Pays-Bas défendent à quiconque de ramasser le document. Puis
Gratiollet quitte Bruxelles et arrive à la frontière le 21 mai. Selon les instructions qu’il
a reçues, il affiche à un poteau le manifeste, fait faire les chamades par son trompette,
114puis rend compte de sa mission par écrit .
La déclaration de guerre à peine officialisée, conformément aux directives
de Louis XIII, le commerce est rompu entre les Français et les Espagnols. Raoul
d’Amontot se retire, et le comte de Barrault est rappelé. Gaultier de Pény prend le titre
115 116de résident . Il est arrêté et emprisonné peu après . Tandis que le père Joseph se
consacre aux affaires d’Allemagne du nord, c’est le comte de Chavigny qui supervise
les affaires d’Italie. Mais face aux difficultés croissantes qu’une politique aussi
ambitieuse induit, la mésentente divise l’entourage de Richelieu. Abel Servien, en
charge de la Guerre, semble isolé et Claude Bouthillier dispute au père Joseph la
117rédaction de certains mémoires .

113 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. IV, p. 762.
114 La Relation destinée au Roi en date du 23 mai, de Château-Thierry, conservée sous forme de manuscrit
dans plusieurs dépôts d’archives, a été publiée par La Gazette, dans un Extraordinaire, à la date du 28 mai,
puis en 1854 par C. L. d’Aubas de Gratiollet à Toulouse. Le 2 juin, La Gazette donne encore, sous la
rubrique de Bruxelles, 24 mai, un supplément de relation, dont Louis-Martial Avenel (Lettres,
instructions…, ouvrage cité, t. IV, p. 763) cite le début : « Le 19 un héraut du roy très chrestien nous vint
ici donner une fascheuse aubade. » Ce supplément relate le déroulement du conseil du Cardinal-infant à
propos de l’audience à accorder ou non à Gratiollet. Richelieu se déclare dans ses Mémoires (M. PETITOT
(éd.), livre XXVI, p. 301 du tome VIII), satisfait de la mission de Gratiollet, qui est parvenu à éviter les
pièges tendus par l’adversaire.
115 Madeleine HAEHL, Les Affaires étrangères au temps de Richelieu : le secrétariat d’État, les agents
diplomatiques (1624-1642), Bruxelles, Bern, Berlin…, P.I.E. Peter Lang, 2006, p. 280.
116 Mercure françois, tome 20, p. 959, publication en ligne citée.
117 Claude Bouthillier conserve en effet, aux côtés de son fils, le comte de Chavigny, le suivi de certaines
affaires. Il écrit au père Joseph le 23 juin : « Je vous envoie les causes et motifs de la guerre, ainsy que je
37


L’entrée en guerre ouverte

L’entrée de la France dans la guerre de Trente Ans ne s’accompagne pas des
succès escomptés. Cinq armées sont engagées :
- L’armée de Lorraine, commandée par le duc d’Angoulême et par le
maréchal de La Force, eux-mêmes secondés par le marquis de Sourdis, le comte de
Thianges, maréchal de camp, le duc de Saint-Simon, le marquis de La Meilleraye,
grand maître de l’artillerie, le comte de Barrault, gouverneur de Nancy, le vicomte
d’Arpajon et par le colonel Gassion ;
- L’armée d’Allemagne, commandée par le cardinal de La Valette,
secondé par le marquis de Feuquières, maréchal de camp, le colonel Hebron, Écossais,
avec l’aide du duc Bernard de Saxe-Weimar et le renfort de six à sept mille Suisses,
trois régiments français d’infanterie, huit compagnies du régiment des Gardes, deux
mille chevaux et cinq cents dragons ;
- L’armée de Picardie commandée par le maréchal de Châtillon, le
maréchal de Brézé et le duc de Chaulnes, secondés par les sieurs de Rambures, de
118Villequier et par le colonel Rantzau, « Écossais » (sic) ;
- L’armée d’Italie commandée par le maréchal de Créqui, jointe à
celles du duc de Savoie et du duc de Parme ;
- L’armée de Valteline commandée par le duc de Rohan, jointe aux
119Grisons et « aux Vénitiens » (sic).

Le 8 mai 1635, l’armée de Picardie franchit la frontière du Luxembourg. Le
20, au lendemain de la déclaration de guerre, les soldats de Louis XIII emportent une
première victoire sur les troupes du Cardinal-infant, commandées par le prince
120Thomas de Savoie, à Avein, en pays de Liège . Puis l’armée française opère sa
jonction avec celle des Provinces-Unies, placées sous les ordres du prince d’Orange.
erPlus de soixante mille hommes sont mobilisés par Richelieu. Le 1 juin, les effectifs
franco-hollandais prennent le chemin de Tirlemont où est installé le quartier général
de don Ferdinand d’Autriche. Les soldats coalisés mettent à sac la petite ville et
soulèvent l’indignation générale par leur brutalité et leur barbarie.
En France, Louis XIII et son ministre aimeraient voir en la bataille d’Avein
un signe de faveur divine. Ils profitent du succès remporté pour justifier auprès des

les ay accomodés et escripts entièrement de ma main avant que de les envoyer aux provinces et païs
estranges. Les mémoires tels que je les ay receus de vous sont si parfaitement bien que je n’aurois pas faict
difficulté de les envoyer sans y adjouster ny diminuer. Vous voyez néantmoins que je les ay accomodés
grselon que je l’ay jugé pour le mieux […] et M le cardinal l’aiant veu transcript, y a corrigé, ainsy qu’il l’a
trouvé à propos. Je vous diray que ceux qui trouveroient à redire à nostre escript, soit amis ou malveillans,
ou indifférens, démentiroient le jugement de Mgr le cardinal, lequel, après voir esté sept à huict jours sans
consentir qu’il fust envoyé, enfin me le demandé ce matin, en l’absence du personnage que vous savez
[Abel Servien], et se l’estant faict lire par le sieur Charpentier, comme je l’avois faict remettre au net depuis
la première lecture qui lui en avoit esté faicte, l’approuva et loua bien davantage qu’il n’a accoustumé de
louer les choses. Je vous dis, sur mon honneur, le faict comme il est. » Minute publiée par Louis-Martial
AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. IV, p. 764-765.
118 Mercure françois, tome 21, p. 22.
119 Mercure françois, tome 21, p. 23.
120 La bataille a lieu à Avin-en-Hesbaye, près de Huy. En 1640, le cardinal-ministre fait représenter la
bataille pour orner la galerie de son château de Richelieu. La toile, anonyme, est aujourd’hui conservée à
Versailles.
38

souverains européens, alliés ou non du roi très chrétien d’une part, auprès de la nation
française de l’autre, l’entrée en guerre ouverte par une longue déclaration enregistrée
par les parlements du royaume, avec tous les griefs accumulés contre l’Espagne
depuis 1610. Le texte est signé par le Roi à Château-Thierry le 6 juin et contresigné
121par Servien. Il est reçu au parlement de Paris le 18 . Le Roi appelle les princes à se
rassembler autour de lui pour parvenir à une paix générale, puis exhorte son peuple à
prendre les armes contre l’ennemi, définissant les devoirs de chacun en de telles
circonstances. Leur expression confère au texte une solennité inhabituelle, confirmée
par le contreseing du secrétaire d’État à la Guerre. Le nom de Loménie, secrétaire
d’État à la Maison du Roi, n’apparaît pas. La mission confiée à Jean Gratiollet était
protocolaire et visait à respecter une tradition multiséculaire. Le texte du 6 juin est
celui qui fonde réellement les velléités du roi de France à en découdre. La déclaration
est suivie et renforcée, quelques jours plus tard, d’une Lettre du Roy escrite à
Monseigneur le Duc de Montbazon, pair et grand veneur de France, gouverneur et
lieutenant général pour le Roy de Paris et Isle de France, contenant les justes causes
122que Sa Majesté a eues de déclarer la guerre au Roy d’Espagne (9 juin) , puis du
Manifeste sur la déclaration de la guerre contre l’Espagne, publié au Mercure
123françois . Richelieu et Louis XIII font en sorte que nul n’ignore leurs intentions. Ils
rappellent soigneusement les accords qui lient la France aux États des
ProvincesUnies pour l’intervention commune aux Pays-Bas espagnols. Ils se posent en garants
de l’exercice du catholicisme dans la zone concernée par les affrontements, comme
des libertés urbaines, et en arbitre du conflit né entre le prince d’Orange et le roi
d’Espagne. Ils rappellent que l’objectif commun est de rétablir l’unité des Pays-Bas
brisée par les Habsbourg. Louis XIII et son ministre entendent rester maître de la
situation et tentent d’imposer la médiation française, comme dans le Saint Empire.
Mais la déclaration fait aussi état de doutes concernant la loyauté de Frédéric-Henri
de Nassau, met en cause sa volonté à joindre ses forces à celles du roi de France,
comme son adhésion réelle au projet commun.
Malgré les mesures réglementaires prises par le Roi, le camp français doit
faire face à des problèmes de discipline croissants, dont le sac de Tirlemont constitue
le paroxysme, et à un nombre important de désertions. Surtout, les maréchaux français
commettent une erreur tactique fondamentale. Contre l’avis du prince d’Orange, ils
mettent le siège devant Louvain alors que l’armée de Louis XIII n’est déjà plus
que l’ombre d’elle-même. Les insuffisances de l’intendance et la désorganisation des
communications achèvent de ruiner la situation matérielle déjà précaire des
contingents. Le 3 juillet, les alliés sont contraints d’abandonner le siège, d’autant que
le Cardinal-infant reçoit le renfort de quinze mille hommes menés par le général
Piccolomini. L’Espagne est en mesure de repousser l’offensive vers les
ProvincesUnies et de s’emparer du fort de Schenk, menaçant directement Utrecht et
Amsterdam. Les Hollandais rebroussent aussitôt chemin pour défendre leurs États, et
doivent rapatrier par voie maritime une armée française à l’état de lambeaux.

121 Une copie du document est conservée à la BnF, coll. Fontette, d’après l’expédition enregistrée au
parlement de Bourgogne le 28 juin. Elle est imprimée par La Gazette, où Richelieu la fait insérer le 10 juin,
et par le Mercure françois pour l’année 1635, tome 20, p. 933-948. Son importance détermine sa reprise
ci-dessous.
122 Roland MOUSNIER, L’Homme rouge…, ouvrage cité, p. 553.
123 Mercure françois, tome 20, p. 948-959.
39

Dans le même temps, le camp adverse gagne en cohésion. Le 30 mai,
Ferdinand II confirme les préliminaires de Pirna en signant le traité de Prague
avec l’électeur de Saxe. En septembre, l’électeur de Brandebourg, à son tour, trouve
un terrain d’entente avec l’Empereur. Puis le duc de Mecklembourg, ainsi que les
villes libres d’Erfurt, Nuremberg, Francfort-sur-le-Main et Strasbourg rentrent dans
le rang. L’Empire se libère des forces étrangères qui le ravageaient depuis de si
nombreuses années. Seules, une armée suédoise commandée par le général Baner, et
les troupes françaises, menacent encore respectivement la Poméranie et la Lorraine.
Ferdinand II est désormais en mesure de s’opposer efficacement au roi très chrétien,
accusé d’avoir attiré les Suédois en Allemagne et d’avoir à dessein animé la révolte
des princes protestants. Charles IV de Lorraine, profitant de la situation, est entré en
armes dans ses duchés et a obtenu le renfort d’une armée impériale commandée par
le général Gallas. Il harcèle les troupes françaises d’occupation mais reste
insaisissable. Le maréchal de La Force et le duc d’Angoulême perdent le contrôle de
la situation. Celle-ci paraît tellement grave que le roi de France décide, au cours de
l’été, de se rendre sur place afin de soutenir l’effort militaire et de sécuriser les marges
orientales du royaume, malgré les réticences de Richelieu. À l’automne, Louis XIII
124obtient la reddition de Saint-Mihiel . Le comte de Chavigny et Pierre Séguier, qui
accompagnent le souverain en Lorraine, plaident pour la plus grande sévérité envers
la garnison, alors que les gens de guerre insistent au contraire sur la nécessité de
ménager la dignité des défenseurs de la ville. Le père Griffet rapporte à ce sujet une
125scène assez vive entre le Roi, hésitant, et le secrétaire d’État de La Ville-aux-Clercs .
Louis XIII préfère la clémence. Il n’est pas d’humeur combative et ne souhaite pas
s’attarder. Il ne peut que constater les défaillances de ses généraux qui se dressent les
uns contre les autres. L’armée française, malgré les renforts fournis par le duc de
Saxe-Weimar et par le marquis de Feuquières, s’avère même trop faible pour chasser
les Lorrains et les Impériaux de la petite place de Rambervillers. Charles IV et Gallas,
quant à eux, ne peuvent davantage tirer parti de la situation en Lorraine : leurs troupes

124 Les conditions de la capitulation sont données par une lettre de Chavigny à Richelieu, de Kœur, le 3
octobre : « Le Roy accorde aux habitans de Saint-Miel la vie, excepté à quinze, que Sa Majesté veut estre
remis à sa discrétion pour en faire ce qu’il luy plaira. Le Roi de plus leur accorde leurs biens, à la charge
qui se rachepteront d’une somme qui sera arbitrée par Sa Majesté pour laquelle somme, ils bailleront des
ostages qui demeureront entre ses mains. Au cas que lesdits habitans n’acceptent ce que dessus, le Roy
désire qu’ils facent sortir les religieuses et religieux par la porte du pont, et ce dans deux heures, afin d’éviter
la furie des soldats […]. Si on l’eust prise d’assault, les soldats eussent tout pillé et bruslé, et l’on eust perdu
les bleds, les fourrages, dont nous avons grand besoin. Le Roy s’est réservé quinze des habitans, et dix de
la garnison ; il est résolu de faire chastier les premiers et surtout le président, qui est caché dans la ville. Il
a accordé la vie aux derniers, tous Messieurs les chefs qui sont auprès de luy luy ayant représenté qu’on
feroit aussy mourir les nostres. Le Roy veut taxer à 100 000 escus les bourgeois pour le rachat de leur
ville. », Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 273-274, note.
125 Henri GRIFFET, Histoire de Louis XIII, Paris, chez les Libraires associés, 1758, 3 volumes, voir t. II,
p. 616. Louis-Martial AVENEL, Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 318-319 note 2, cite encore la
lettre chiffrée de Chavigny à Richelieu, le 6 octobre : « Si nous n’eussions extresmement M. le garde des
Sceaux, M. de La Melleraye et M. Bouthillier (Chavigni) résisté, ces messieurs les chefs qui sont auprès de
Sa Majesté avoient tant d’impatience que Saint-Mihel fust pris, qu’ils vouloient faire accorder par le roy
une capitulation honteuse. Ils ont tant crié aux oreilles de Sa Majesté que nous n’avons peu empescher
qu’elle n’ayt donné la vie aux dix de la garnison qu’elle s’estoit réservés. Ils ont esté sy malicieux que de
dire que c’est manquer à la capitulation que d’envoyer les soldats aux gallères. Néantmoins on ne lairra pas
de les faire conduire jusques à Chaalons, et les mettre sur l’eau pour les mener à Paris. » Le 6 octobre,
Richelieu écrit également à Louis XIII en évoquant, quant à lui, un euphémisme de circonstance, et une
« douce rigueur », dans Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 274,
note.
40

ne disposent pas des moyens nécessaires pour survivre sur des territoires ravagés, où
les intempéries rendent le manque de vivres encore plus cruel. Les soldats lorrains ne
sont pas rémunérés et doivent vivre sur les territoires qu’ils traversent, mettant leur
propre principauté à feu et à sang. Charles IV et Gallas regagnent l’Allemagne, tandis
que le duc Bernard de Saxe-Weimar entre officiellement au service de Louis XIII
(octobre).
Sans surprise, les relations avec les Provinces-Unies se compliquent aussi au
cours de l’été 1635. Malgré les intérêts mutuels du roi de France et du prince d’Orange
à s’unir contre les Habsbourg, et les engagements souscrits de part et d’autre, la
126défiance règne en maître entre les deux souverains . Alors que Richelieu réaffirme
sa volonté d’honorer l’alliance contractée avec les États des Provinces-Unies, il se
plaint, d’ailleurs en vain, des lenteurs de Frédéric-Henri de Nassau et de son manque
d’initiative. De surcroît, le maréchal de Châtillon, oncle du prince d’Orange, refuse
de lui être subordonné, et est en constant conflit avec le maréchal de Brézé. Richelieu
doit même envisager son rappel et l’envoi sur place, en renfort, du cardinal de La
127Valette et du duc de Chaulnes . Un officier français, le sieur de La Molle,

126 Richelieu écrit au prince d’Orange, Charonne, 15 septembre 1635, Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres,
instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 225-226 : « Monsieur, j’ay faict voir au Roy la lettre qu’il vous a pleu
m’escrire, dont il a este fort contant. Sa Majesté croit certainement que Messieurs les Estats, ny vous,
Monsieur, ne voudriez, pour rien du monde, faire aucun traitté sans elle, et que vous demeurerés
religieusement dans les termes de ceux qui sont entre la France et Messieurs les Estats. Je vous asseure
encore de nouveau que Sa Majesté sera très soigneuse de les observer de sa part, et que rien n’est capable
de la porter à y manquer. Je croy que vous jugerés comme moy qu’il est du tout nécessaire d’esviter tout
ce qui se pourroit de part et d’autre donner des ombrages, et partant qu’à l’avenir vous empeschérés,
Monsieur, qu’il ne se face aucune négociation avec les ennemis que conjoinctement. Nous en userons ainsy
de nostre part. Or, parce qu’il est impossible de venir à un bon traitté de paix sy nous n’y contraignons les
ennemis par une forte guerre, Sa Majesté commande à M. de Charnacé de vous proposer tout ce qu’elle
estime qui se puisse faire pour prendre avantage sur les ennemis cet esté. Je vous puis asseurer que les
propositions qui vous seront faictes n’auront autre but que le bien commun. Vous les considérerés, s’il vous
plaist, comme estant faictes à cette intention, et choisirés celles que vous estimerés plus avantageuses. Sy
nous nous entendons bien pendant cette campagne, j’espère que nous mettrons nos ennemis à raison ; mais,
en vérité, ils tireront beaucoup d’avantages sur nous sy nous laissons prendre le temps sans rien faire de
considérable à leur préjudice. M. de Charnacé vous fera entendre le détail de ce dont je ne parle qu’en
général. Cependant, vous asseurant que du costé de deçà on n’oubliera rien de ce qui sera possible. Je
demeure, Monsieur, vostre très humble serviteur. »
127 Le 28 juin, le cardinal-ministre écrit en ce sens deux lettres au baron de Charnacé, ambassadeur ordinaire
edu roi de France à La Haye. La première, en ces termes : « De Ruel, ce 28 juin 1635. […] J’ay toute ma
vie faict estat de ne me mesler pas de donner mes advis de loin, parce que ceux qui sont de près voient bien
mieux les choses que les esloignez. Tout ce que je puis dire, en général, est qu’il est important que l’esté
ne se passe pas sans faire quelque grand effect, qui rende les communications de la France et des estats de
messieurs de Hollande ouvertes, et qui affoiblissent puissamment les ennemis. Cette guerre devant durer
jusques à ce que les Espagnols soient chassés de la Flandre, nous aurions de grandes difficultez sy, par
quelque effect notable, il ne nous estoit libre à l’advenir et d’envoier des soldats quand il faudra, et les
evivres qui seront nécessaires. […] Dans le 10 juillet il y aura une armée de huit mile hommes de pied et de
deux mile chevaux pour entrer dans la Flandre par la Picardie. Dans le mesme temps, […] le cardinal de
La Valette sera à la teste d’une autre de quinze mile hommes de pied et de cinq mile chevaux, pour
s’opposer à Galasse, qui a passé vers la Flandre. Nous ferons l’impossible ; reste de vostre coté à faire les
mesme. Si la mauvaise conduite de M. le mareschal de Chastillon continue, un mot que [par lequel] M. le
prince d’Orange me tesmoigneroit qu’il estimeroit plus à propos de luy donner emploi en France, nous
donneroit lieu de le rappeler. Surtout ne songés qu’à ce qui peut estre utile au bien commun. Je m’asseure
que 12 [le Roi] vous faict remarquer par une de ses lettres qu’il a esté meilleur prophète que tous les aultres
des événemens de la guerre de la Flandre, et que nous avons plus religieusement observé nos promesses
que ceux avec lesquels nous avons eu affaire. La résistance que vous rencontrés plus grande que vous
n’aviés creu faict assez voir le préjudice que l’on a receu des longueurs de Messieurs les Estats, qui ont
donné le temps aux ennemis de rallier leurs forces et d’en assembler de nouvelles. Je ne vous saurois
41

avec l’assentiment du maréchal de Brézé, commet la maladresse de se placer
directement sous les ordres du prince d’Orange : « Après la bataille des Aveins du 20
mai 1635, il y eut jonction des deux armées [l’armée du roi de France et celle de
Frédéric-Henri de Nassau], mais le maréchal de Châtillon ne voulut pas être
subordonné au prince d’Orange, car il avait conscience qu’il n’aurait plus d’autorité
personnelle solide sur ceux qui étaient ses subalternes exclusifs, lorsqu’il commandait
128l’armée royale avec Brézé . »

exprimer combien la division qui est entre le mareschal de Chastillon et le mareschal [de Brézé] tient 12
[le Roi] en peine. J’ay faict tout ce qui m’a esté possible pour le contentement du mareschal, mais vous
pouvés juger vous-mesme sy le temps peult encore permettre. Je vous puis bien asseurer que je voy une
entière disposition à lui accorder ce qu’il désire, mais il faut que vous le disposiez à prendre un peu de
patience ; car, oultre la difficulté qu’il y auroit de faire revenir présentement le mareschal de Chastillon,
veu le peu de seureté qu’il y a par les chemins, considérés quel esclat cette résolution feroit dans le monde
sy on la prenoit sy tost. Je crois que le mareschal [de Brézé] ayme trop la réputation du cardinal de Richelieu
pour l’exposer aux discours qu’elle pourroit faire faire sy elle estoit exécutée avec précipitation. J’ose bien
vous asseurer que, dans le mois de septembre, il aura contentement, parce qu’entre ci et là on taschera de
trouver un prétexte plausible de retirer le mareschal de Chastillon pour l’employer ailleurs. Encore vous
dirois-je librement que le cardinal de Richelieu a un scrupule sur lequel il [a besoin] d’estre esclaircy par
vous. Il appréhende que le prince d’Orange ne treuve mauvais, en son cœur, quelques démonstrations qu’il
puisse faire du contraire, sy on retire de l’armée de la Flandre le mareschal de Chastillon, qui est son parent.
C’est à vous, s’il est possible, de pénétrez dans ses ressentimens, et, au nom de Dieu, ne vous y trompez
pas, pour esviter les inconvéniens qui pourroient arriver sy nous donnions sujet par quelque action à M. le
prince d’Orange d’avoir du mescontentement ou du soubçon. Le cardinal de Richelieu désire, s’il est
possible, que le prince d’Orange escrive lui-mesme, ou fasse cognoistre par deçà qu’il estimeroit à propos
que l’on emploiast ailleurs le mareschal de Chastillon ; vous le pourrés, ce me semble, engager à faire cette
[proposition] soubz prétexte de venir commander l’armée qui doibt entrer par la Picardie, laquelle, aussi
bien, n’a pas un chef de grande considération [le duc de Chaulnes] pour donner de l’espouvante aux
ennemis. En quelque façon que ce soit, M. le mareschal [de Brézé] sera content dans quelque temps ; il a
trop faict cognoistre qu’il n’a pas besoin de compagnon, ny de supérieur. Mais en attendant que la chose se
puisse exécuter sans faire trop discourir le monde, au nom de Dieu, travaillés à maintenir parmi eux l’union
et la paix, laquelle nous facilitera les moyens d’exécuter avec moins d’esclat ce que M. le mareschal [de
Brézé] désire, car il importe beaucoup, comme vous le pouvés juger, qu’on ne croie pas dans le public que
leur seule division a fait retirer le mareschal de Chastillon. Il faut, s’il est possible, satisfaire le monde par
un autre prétexte. Je cognois le mareschal [de Brézé] si prudent, qu’il n’aura pas peine de se contraindre
pour quelque temps, pour parvenir à son but plus facilement, et se délivrer d’un compagnon, lequel, au
fond, a très grand tort de n’avoir pas vescu avec le mareschal de Brézé comme il debvoit. Je luy en dis
librement mon sentiment par mes lettres. » dans Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…,
ouvrage cité, t. V, p. 73-77. La seconde lettre est probablement rédigée après la réception d’un courrier du
diplomate : « Monsieur, les difficultés que vous avés de nous faire sçavoir de vos nouvelles sont les mesmes
qui nous empeschent de vous donner des nostres. J’espère néantmoins que nous en aurons plus souvent à
l’advenir les uns des autres que par le passé. Je suis extresmement aise de voir, par la dépesche que le sieur
Boutard m’a rendue de vostre part, que Messieurs le mareschal de Brézé et de La Melleraye vivent avec
M. le prince d’Orange comme ilz doibvent, comme le roy le veut, et comme je le désire avec passion. Je ne
sçaurois assez m’estonner des difficultez que M. le mareschal de Chastillon a faictes, contre son instruction,
contre le traitté et contre la raison, ne voulant pas recognoistre mondit sieur le prince d’Orange. Vous sçavés
les jugemens que nous avons quelques fois faicts en France de ce personnage, mais en l’estat auquel je suis,
je ne voyois pas d’apparence de commettre la conduite d’une si grande armée sur la seule foy du mareschal
de Brézé. J’escris une lettre à M. de Chastillon, dont vous verrés la coppie, par laquelle il faut qu’il soit et
aveugle et insensible, s’il ne se comporte comme il doit à l’endroit de mondit sieur le prince d’Orange. »
dans Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 78-79. Le conflit né avec
l’Espagne à propos des Flandres ne trouve un terme qu’au traité des Pyrénées, qui met Louis XIV en
possession de territoires voisins des Flandres, la province restant elle-même dans sa majeure partie
possession de l’Espagne.
128 Fadi EL HAGE, Histoire des maréchaux de France à l’époque moderne, Paris, Nouveau Monde éditions,
2012, p. 322.
42

Le 6 septembre, François Aerssen, seigneur de Sommelsdyck, écrit : « Si je
129ne me trompe, la France remue tout pour tenir la guerre au loin . » Le diplomate
reprend en substance la déclaration du roi de France du 6 juin concernant son entrée
130en guerre contre le roi d’Espagne . Le souverain s’inquiétait déjà d’un refus possible
du prince d’Orange, sans le nommer, de garantir la liberté du culte catholique. Le
diplomate hollandais conseille au prince d’Orange : « Il faut tascher à tout prix de
jeter le Roy en plus évidente démonstration de hayne contre le roy d’Espagne […]
Tandis que ces roys se feroient forte guerre, il nous seroit aysé de faire bien nostre
131main et de porter la despense et le péril loin de nous . » Le 21 septembre, il ajoute :
« La France semble nourrir des mescontentemens couverts » ; et dans une autre lettre
« je ne me suis pas espargné à représenter combien il nous est nécessaire de mesnager
en ce temps l’alliance et l’amitié de la France… Nous ne nous sçaurions passer de
132l’amitié de cette couronne-là, par divers respects . » François Aerssen doit en effet
composer avec les initiatives contradictoires des États des Provinces-Unies. À la
volonté d’une partie de leurs représentants d’obtenir une trêve avec l’Espagne – le
greffier des États, M. Musch entre en contact à cet effet avec don Martin d’Axpe,
conseiller du Cardinal-infant – s’oppose le projet de faire adhérer le roi d’Angleterre
133à l’alliance conclue avec la France .
À partir de l’automne, les engagements militaires sont rendus plus difficiles
encore par le sort réservé aux populations civiles, sur qui reposent le ravitaillement et
le logement des troupes. L’abbé de Mouzon, René-Louis de Fiquelmont, atteste ainsi
134de l’importance géostratégique de la ville de Liège . Après la bataille d’Avein, et à
l’approche des Impériaux vers la fin de l’année, les habitants chassent de leur ville les
chanoines de Saint-Lambert. Un traître, projetant l’assassinat du bourgmestre, est
arrêté et exécuté. Le grand majeur est emprisonné et deux mille bourgeois volontaires
offrent leurs services à Jean de Werth. L’accord signé par les Liégeois, dont le
princeévêque, Ferdinand de Bavière, met les frontières de France à la merci des armées de
Ferdinand II. En Lorraine, le cas de Saint-Nicolas-de-Port, bourg marchand essentiel
à l’économie des duchés, est édifiant. En septembre, le chevalier de Clinchamp, avec
la complicité de la population, parvient à s’y emparer de deux cents chevaux français,
135destinés au ravitaillement du maréchal de La Force et du duc d’Angoulême . Le
136châtiment des autorités françaises se veut exemplaire . Puis début novembre, entre

129 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 226, note.
130 Louis XIII y indiquait n’avoir « autre dessein que d’esloigner de nous les incommoditez d’une fascheuse
guerre », Mercure françois, tome 20, p. 946, infra.
131 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 226-227, note.
132 Ibidem.
133 Voir infra Claude de Bullion et Claude Bouthillier à Richelieu, 31 décembre.
134 Infra Avis proposé par des Estrangers à M. l’abbé de Mouson, 25 janvier.
135 Infra Chavigny à Richelieu, Saint-Dizier, 20 septembre 1635, et Chavigny à Richelieu, 22 septembre
1635.
136 Claude Gobelin à Claude Bouthillier, Nancy, 19 septembre 1635 : « Monseigneur, vous aurés peut-estre
desjà sceu la perte que nous avons faict de nos chevaux des vivres à quarante près qui ont esté enlevés dans
Sainct-Nicolas par le chevalier de Clinchamp. Ce qui a faict résoudre pour pourvoir à nostre subsistance de
faire un autre grand convoy des chevaux et charettes de nostre armée où M. de Fontenay [François du Val,
marquis de Fontenay-Mareuil], mareschal de camp, est venu commander. L’on a trouvé à propos que je
fusse de cette partie pour prendre l’occasion de faire un chastiment exemplaire des habitans de
SainctNicolas par la bourse ou en quelque autre façon. J’ay trouvé, pour cet effet, moien de faire assembler
aujourd’huy, prenant prétexte d’autre chose, vint ou vint cinq des principaux d’entre eux. Et, leur ayant
faict connoistre le resentiment de M. nos généraux de la perte de nos chevaux et de quelques malades de
l’armée qui avoient esté assassinés dans Sainct-Nicolas où estoit nostre hospital, après plusieurs discours,
43

le 4 et le 11, la petite ville, choisie pour camp de base des généraux français, est
137entièrement dévastée par un contingent de Croates au service de Matthias Gallas .
138Sa population est décimée . Sur le front méditerranéen, après la dispersion par la
tempête d’une première flotte espagnole, une seconde armada arrive au large des îles
de Sainte-Marguerite et de Saint-Honorat. Commandée par le duc de Ferrandina et
par le marquis de Santa-Cruz, elle est composée de 22 galères et 7 vaisseaux. Elle
aborde les îles de Lérins le 13 septembre et s’en empare sans difficulté. Seul le duc
de Rohan connaît quelques succès en Valteline.
La Suède et la Pologne trouvent quant à elle un terrain d’entente à partir de
l’été 1635. Le 21 août, les termes d’un accord sont arrêtés à Standorf pour une durée
de 26 ans : le traité est conclu entre Ladislas IV Vasa, roi de Pologne, grand-duc de
Lituanie, et la reine Christine. Il prévoit le paiement à la Suède, pour le reste de
l’année, des impôts payés par le port de Dantzig ; la restitution de la Prusse en partie
à la Pologne et en partie à l’électeur de Brandebourg ; la Pologne renonce à ses
prétentions sur la couronne de Suède en échange de la promesse de la Livonie, riche
province marchande, particulièrement appréciée des Hollandais, dont la reine
Christine reste en possession pour la durée de la trêve ; les Suédois remettent à la
Pologne les villes de Mariembourg, Strun, Brunsberg et s’engagent à démolir leur fort
sur la Vistule ; en échange, les Suédois conservent la ville d’Elbing et le port de Pilau.
Des contestations apparaissent cependant concernant le libre exercice, en Livonie, de
la religion catholique réclamé par la Pologne. En exécution du traité, les Suédois
rasent tous leurs forts près de Dantzig et évacuent les places d’Elbing, Mariembourg,
Mundabor, Spiz, Brunsberg et Pilau. Le traité est signé grâce à la présence de
médiateurs étrangers : le comte d’Avaux pour la France, un pour l’Angleterre, trois
pour les États de Hollande et cinq pour l’électeur de Brandebourg. Parmi les
négociateurs suédois, le comte Jean Oxenstern, fils du chancelier.



j’ay disposé tous les principaux de ce bourg par la crainte d’un juste et rigoureux traictement de s’obliger
au payement de cent mil livres dans quinse jours. Et pour seureté, je viens de mener dix des plus riches
d’entre eux prisonniers à Nancy, que si le Roy trouve que cette somme soit un peu trop grande, Sa Majesté
la pourra modérer. Et ce que l’on en tirera servira à payer la rançon de quelques officiers de l’hospital et
commis des vivres, qui ont esté pris prisonniers, et acheter des chevaux au lieu de ceux qui ont esté enlevés.
Et en quelque façon que ce soit, il faut faire punition de ce bourg, afin que l’exemple retienne les autres
habitans de la Lorraine, où il semble qu’il ne faut pas apporter à présent de la douceur. » Original
autographe conservé au MAE, coll. CP Lorraine, vol. 26, fol. 119-120.
137 Le comte de Barrault à Richelieu, Nancy, 7 novembre 1635 : « J’escrits à Messieurs les secrétaires
d’Estat une petite action quy set passée à Sainct-Nicolas devant-hier et leur mande les particularités et les
grandes cruautés quy s’y sont faites, lesquels ils feront sçavoir à Vostre Éminence, et autres choses que je
leur escrits, quy m’anpêchera de luy faire plus long discours, synon pour la supplier me faire l’honneur de
croyre que je seray etternellement, Monseigneur, […] » Original autographe conservé au MAE, coll. CP
Lorraine, vol. 27, f° 34.
138 Stéphane GABER, La Lorraine meurtrie, Nancy, 1991, p. 45.
44

Le renforcement de la fiscalité et les émeutes populaires

L’engagement de la France dans la guerre de Trente Ans se solde par un bilan
très mitigé et n’est pas sans engendrer de profonds bouleversements à l’intérieur du
royaume. Le conflit ouvert avec l’Espagne nécessite un accroissement considérable
de la fiscalité. La guerre coûte très cher. Michel Carmona a dressé un bilan des
dépenses supportées par le Trésor royal à cette époque : elles s’élèvent à 55 millions
de livres en 1632 ; 63,5 millions en 1633 ; 118 millions en 1634 ; et il évoque le chiffre
de 65,4 millions pour 1635 signalant toutefois une probable défaillance de ses
139sources . Les dépenses de l’extraordinaire des guerres, que Claude Bouthillier et
Claude de Bullion doivent honorer, passent de vingt à trente-trois millions de livres
140entre 1634 et 1635 . Depuis 1633, un surtaux était consenti à la cavalerie afin de
prévenir, chez les soldats montés, la tentation du pillage. La mesure, inefficace, est
contestée par Claude de Bullion, qui y voit surtout une dépense disproportionnée. Au
printemps 1635, se rendant à l’avis du surintendant des finances, Richelieu décide de
ne plus le verser. Des offices de prévôts et de commissaires des régiments sont
141également supprimés dans l’infanterie . Le nombre de montres qui permettent la
rétribution des soldats engagés au-delà des frontières du royaume passe de huit à six.
Le mécontentement des hommes de guerre va croissant, et certains chefs, à
l’instar du maréchal de Châtillon, se plaignent au secrétaire d’État à la Guerre, Abel
142Servien . D’autres, en revanche, comme le maréchal de Brézé, s’en accommodent
143tant bien que mal . Le retard accusé dans le paiement des soldes ne fait
qu’encourager les désertions déjà nombreuses en raison des conditions climatiques et
des conditions de vie plus que difficiles en territoire ennemi (froid, faim, épidémies).
En totale contradiction avec les mesures prises au cours de l’année, et dans un souci
évident de ménager ses troupes au détriment des populations civiles, le
cardinalministre écrit à Servien le 30 novembre : « La compagnie de Bideran est arrivée ; il la
faut, s’il vous plaist, envoyer à Nancy où elle va en garnison. Je croy qu’il luy faut
donner surtaux, sy on veut qu’elle subsiste, ou des quartiers de contributions aux
environs. Le mesme faut-il faire pour celle que lève M. de Barrault [gouverneur de
Nancy]. Avec ces deux compagnies ils peuvent faire amasser tous les bleds des
144environs, et faire la guerre sans excuse . »
Le témoignage apporté à la fin de l’année 1635 par le gouverneur militaire
145de Bar-le-Duc, M. de Montalan , est révélateur du dilemme auquel sont confrontés
les officiers, dont certains utilisent leur fortune personnelle pour pallier les carences
de l’autorité centrale. Le 18 décembre, il écrit au Roi lui-même : « Vostre Majesté me

139 Michel CARMONA, La France de Richelieu, Paris, éditions Complexe, 1985, p. 131. L’historien évoque
« un brusque dégonflement de l’extraordinaire qui passe de 84 millions en 1634 à 15 millions en 1635 avant
de remonter à plus de 65 millions en 1636 ». Le chiffre de 15 millions est peut-être à rapprocher de la
somme escomptée des créations d’offices enregistrées au parlement de Paris le 20 décembre.
140 Hélène DUCCINI, Guerre et paix dans la France du Grand Siècle. Abel Servien, diplomate et serviteur
de l’État (1593-1659), Seyssel, Champ Vallon, 2012, p. 160.
141 Ibidem. Hélène Duccini précise que « pour compenser, 69 commissaires provinciaux sont créés par un
édit de mai 1635 ».
142 Hélène DUCCINI, Guerre et paix…, ouvrage cité, p. 161.
143 Infra le maréchal de Brézé à Claude Bouthillier, Baccarat, 3 avril 1635.
144 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 350-352.
145 Jean de Vielchâtel, seigneur de Montalan, chevalier, gouverneur français de Bar-le-Duc, commande
aussi la première compagnie des mousquetaires du Roi. Il détient les charges de conseiller, maître d’hôtel
et gentilhomme ordinaire de la Maison du souverain. Il a épousé Suzanne de Belly.
45

permettra de la supplier de se resouvenir de moy, qu’elle m’a promis de me faire faire
huit montres. L’on ne m’en veut donner que six. Il est impossible de tenir aucun soldat
de six montres, sy on ne leur donne du pain d’amonition [sic]. Nous avons la plus
146grande partie de l’armée en garnison dans le Barrois. J’ay un régiment de Suisses . »
Puis au comte de Chavigny : « Permettés-moy, Monsieur, qu’il vous plaist, de vous
prier de vous resouvenir de moy pour ce qui est de la garnison du chasteau. On ne me
veut bailler que six montres. Vous m’aviés fait l’honneur de m’en promettre huit,
comme le Roy luy-mesme me le promist et me fit commandement de la payer
tousjours, ce que j’ay fait jusqu’à présent. Vous considérerés, Monsieur, que je ne suis
pas assés puissant pour la payer à huit montres. Mais, n’ayant que lesdictes six
montres, il est hors de mon pouvoir, et de tout le monde, de les pouvoir maintenir en
garnison à ce prix-là. Aussy, Monsieur, la commission que vous avés donné à M.
Lefèvre [Louis Chantereau-Lefebvre, intendant] pour la subsistance des carabins finit,
147s’il vous plaist d’envoyer un mandement à Mondict sieur Lefebvre . »
Côté recette, la taille ne rapporte plus suffisamment. Michel Carmona cite la
148somme de 5 733 000 livres à l’époque où la guerre est déclarée au roi d’Espagne .
149Richelieu en sait l’importance et se doit d’y remédier . Il choisit aussi, on l’a vu,
d’accroître les recettes provenant des offices et versées au trésorier des Parties
casuelles. Pour l’année 1635, les recettes de toutes natures, dont la majeure partie
provient des emprunts, se montent à deux cent huit millions. Les financiers deviennent
les interlocuteurs privilégiés du gouvernement, sans qui l’administration du royaume
serait impossible. Parmi eux, les partisans (ou traitants) affirment leur rôle
prépondérant. Le partisan conclut avec le Roi un parti, ou traité, en vertu duquel il
obtient, contre le versement d’une somme forfaitaire, le droit de lever un impôt,
pendant une période déterminée, en fonction de la somme versée au Roi augmentée
des intérêts. Le système possède l’avantage de la souplesse, mais l’État se place aussi
sous la dépendance des financiers qui viennent s’ajouter aux officiers de finances. Et
beaucoup de partisans sont aussi titulaires d’une charge ! Pour avancer au souverain
les sommes dont il a besoin, les financiers s’adressent aux franges les plus aisées de
la population, tous ordres confondus. Ainsi, les plus riches participent, dans une
certaine mesure, à l’impôt. Le cardinal-ministre semble cependant éprouver des
difficultés à mesurer l’ampleur des réformes fiscales à entreprendre, et leur impact
réel sur la population du royaume. Il reconnaît son incompétence en matière
financière, qu’il préfère déléguer à Claude de Bullion : « Je confesse tellement mon
150ignorance en affaire de finance … » C’est peut-être ce manque de maîtrise, associé
à l’urgence de la situation, qui conduisent Richelieu à envisager le financement de
151certaines troupes sur son crédit personnel .

146 Montalan à Louis XIII, Bar, 18 décembre 1635, original conservé au MAE, coll. CP Lorraine, vol. 27,
f° 292-293.
147 Montalan à Chavigny, Bar, 18 décembre 1635, original conservé au MAE, coll. CP Lorraine, vol. 27,
f° 294-295.
148 Michel CARMONA, La France de Richelieu, ouvrage cité, p. 133.
149 Richelieu au duc de La Valette, 11 août 1635, dans Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…,
t. V, ouvrage cité, p. 146.
150 Richelieu à Claude de Bullion, 23 avril 1635, Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, t. IV,
ouvrage cité, p. 728.
151 Richelieu à Sublet de Noyers, 30 août, Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage
cité, t. V, p. 165.
46

L’alourdissement de la fiscalité entraîne la multiplication des taxes les plus
diverses dans tout le royaume. De violentes émeutes urbaines éclatent à partir du mois
152de mai, en particulier en Guyenne et le long de la Garonne . La ville de Bordeaux,
la première, s’insurge en mai, à la suite de l’apparition d’un nouvel impôt imposé aux
153hôteliers et aux cabaretiers, d’un écu sur chaque barrique de vin . Assimilé à la
gabelle, il déclenche une vague de violences inégalées. Le 10, un archer, La Forêt, se
présente à l’hôtel de ville de Bordeaux afin de porter aux jurats l’édit établissant la
taxe, et la commission délivrée par le Roi en sa faveur pour mettre en œuvre son
exécution. De notoriété publique, la mission confiée à La Forêt suscite déjà une telle
agitation que ce dernier, appuyé par le gouverneur, préfère solliciter de la municipalité
un renfort armé. La mesure fiscale et ses modalités d’application sont présentées aux
capitaines et à deux premiers cabaretiers bordelais. Les jurats enjoignent aux premiers
de se tenir prêts en cas d’incident et aux seconds d’obéir aux ordres royaux. Des
mesures de sécurité particulières sont prises pour assurer la défense de l’hôtel de ville,
confiée au jurat Dupin, à la suite de la dénonciation d’un projet de sédition. Deux
autres membres de la municipalité, Chimbaud et Fouques, sont, quant à eux, chargés
du maintien de l’ordre pour la nuit. Les mesures prises maintiennent le calme pendant
48 heures. Mais La Forêt, menacé, est dans l’incapacité d’exécuter sa commission,
d’autant que les capitaines bordelais lui refusent leur concours. L’archer obtient
qu’injonction soit faite aux hommes d’armes de le seconder. Neuf d’entre eux
finissent par obtempérer, mais le 14 la révolte éclate. Les cabaretiers refusant de
s’acquitter de la taxe, La Forêt se rend à l’hôtel de ville pour y chercher de l’aide. Le
bâtiment est aussitôt investi par une foule de 500 personnes. Le jurat Desaigues avertit
la municipalité du danger et annonce qu’il a procédé à l’arrestation de l’un des
fauteurs de troubles. L’assemblée, craignant la réaction de la foule, ordonne aussitôt
la libération du prisonnier. Un proche de Desaigues, Constant, décide, en compagnie
de celui-ci, de se rendre au Parlement, tandis que Fouques, avec un petit contingent
armé, gagne le quartier Saint-Michel où une partie de la population a pris les armes.
Des échauffourées se produisent, Fouques est grièvement blessé. Les parlementaires,
quant à eux, se prononcent pour la réquisition des bourgeois en armes. Ces derniers
refusent. Le capitaine de la ville, Fontanieu, tente de négocier avec les séditieux, en
vain. Les jurats font alors fermer les accès à Bordeaux, mais ne trouvent ni armes ni
munitions utilisables. Sur le rapport de Constant, les parlementaires interdisent tout
rassemblement. Les capitaines du guet, Hugla et Allegret, présentent un rapport
alarmant de la situation, signalent un nombre croissant de séditieux, et le refus réitéré
des bourgeois de s’armer. La cour de justice décide d’en référer au Roi, par des
remontrances, réclamant qu’il soit sursis à la levée de l’impôt, et sollicitent le droit
d’organiser elle-même le maintien de l’ordre. Mais les commissaires du Parlement,
un président, quatre conseillers et l’avocat général Duffaut, n’obtiennent pas plus de
succès que les jurats : le quartier du Chapeau-Rouge leur refuse ses portes et trois
bourgeois, convaincus d’obtempérer aux ordres, rapportent bientôt que 2000 hommes
en armes encerclent l’hôtel de ville. La populace estime la position du Parlement trop
modérée et réclame déjà un arrêt sur parchemin, scellé et signé du premier président,
mentionnant une surséance à l’impôt sans limitation de temps et en faveur, non plus

e e152 Yves-Marie BERCE, Croquants et Nu-pieds : les soulèvements paysans en France du XVI au XIX siècle,
Paris, éditions Gallimard-Julliard, 1974, p. 50.
153 Infra Auger à Gerbier, 25 mai 1635. Le même document évoque une sédition à Sézanne-en-Brie.
47

seulement des cabaretiers, mais de toute personne vendant du vin. Ce sont désormais
trois mille hommes armés qui entourent l’hôtel de ville où les jurats se sont enfermés.
La foule a tôt fait de s’imaginer que le capitaine Hugla, très populaire parmi la
population, y est retenu prisonnier. Bien que ce dernier sorte du bâtiment par une
fenêtre, les séditieux n’en réclament pas moins l’accès et que La Forêt et Desaigues
leur soient livrés. Tandis que le Parlement rend l’arrêt réclamé pour apaiser la
situation immédiate, il diligente au Chapeau-Rouge le président Daffis, le conseiller
Pomiers et l’avocat général Duffaut, afin d’organiser la prise d’armes que certains
bourgeois de la ville ont enfin acceptée.
154Le duc d’Épernon, quant à lui, se trouve à Cadillac . Il est averti des
événements par une lettre le premier président au Parlement qui lui demande de rentrer
de toute urgence. Les révoltés parviennent à forcer les portes de l’hôtel de ville. La
Forêt et Desaigues sont exécutés, de même que le partisan Aimeri et l’avocat
Lafargue, puis les prisons sont ouvertes. Prenant peur, le premier président au Palais
prend la fuite et se réfugie au château du Hâ. Le clerc de ville, Hosten, décide de se
rendre directement auprès du duc d’Épernon. Ce dernier, à la lecture du courrier qui
lui a été adressé, a déjà rassemblé quelques troupes et dépêché au premier président
du Parlement son capitaine des gardes, La Roche. Les séditieux menacent désormais
de mettre au pillage les maisons des bourgeois et des parlementaires. De retour à
Bordeaux, le duc d’Épernon est accueilli avec déférence par les révoltés. Il se rend à
l’Hôtel de ville où il reproche aux jurats de n’avoir pas su mesurer la gravité de la
situation, puis organise la défense du bâtiment, du fort Sainte-Croix, du clocher
SaintMichel et du fort de Hâ. Mais les séditieux restés impunis reprennent les armes
quelques jours plus tard. Face à la recrudescence du danger, et à l’extension
géographique des troubles, le duc d’Épernon réclame des renforts en armes à la cour,
sans obtenir satisfaction.
Le 15 juin, éclate une seconde révolte armée. Le gouverneur contraint ce
jour-là le premier président du Parlement à se retirer à Puy-Paulin, puis s’avance en
armes devant les barricades. Il est déterminé à en finir et est accompagné de 22
cavaliers et 26 fantassins. Le capitaine des gardes La Roche mène l’opération, tuant
neuf hommes et en blessant douze autres. Mais des barricades résistent, les morts
jonchent le sol, tandis que le duc d’Épernon, malgré ses 82 ans, s’expose en première
ligne. Ses troupes finissent par obtenir raison des trois mille séditieux avant que de
nouvelles émeutes n’éclatent dans les faubourgs de la ville à l’instigation de paysans
venus des campagnes environnantes. Seule l’intervention du duc de La Valette permet
155le retour à un calme précaire .
Les troubles ont un retentissement considérable. Le 28 juin, Richelieu écrit
à Louis XIII :
« Sire, […] la sédition de Gascogne augmente grandement ; ils ont tué des principaux
officiers de Vostre Majesté dans Agen, et 30 ou 40 soldats des régimens nouveaux.
Le pis est que les régimens de ce pays-là ne veulent pas servir contre leurs
compatriotes. J’envoiay hier au soir prier Messieurs le garde des Sceaux et de Bullion
de faire surseoir l’exécution de tous les édits, et nous croyons qu’il en faut faire

154 « Il y a eu une sédition à Bordeaux qui a faict revenir M. d’Espernon de Cadillac pour y donner l’ordre » :
Chavigny au cardinal de La Valette, Château-Thierry, 7 juin 1635, copie conservée au MAE, coll. CP
Lorraine, vol. 25, f° 241.
155 Dom Jean-Baptiste d’AGNEAUX DEVIENNE, Histoire de la ville de Bordeaux, première partie contenant
les événements civils et la vie de plusieurs hommes célèbres, Bordeaux et Paris, chez la veuve Desaint,
1771, p. 250-262.
48

promptement sortir les troupes qu’on y lève, et envoyer commission à M. d’Espernon
pour un régiment qu’il lèvera bien de gens qui luy seront asseurés et ne refuseront
rien. En donner une autre à M. de Brissac, qui a quantité d’amis dans l’Angoumois et
la Xaintonge, et en envoyer une autre au commandeur de La Porte, pour que tous
aillent trouver promptement M. d’Espernon, qui, avec sa compagnie de gens d’armes
et ses gardes, sera lors en estat de faire obéir Vostre Majesté. Si elle approuve ce que
dessus, on le fera exécuter le plus tost que faire ce pourra, comme toute autre chose
qui deppendra de ses volontés, qui me seront toute ma vie une loy inviolable, comme
estant, Sire, de Vostre Majesté, le très humble, très obéissant, très fidelle et très obligé
156sujet et serviteur, le cardinal de Richelieu. De Ruel, ce 28 juin 1635 . »

En l’absence de l’archevêque, Henri d’Escoubleau de Sourdis, qui préside
l’assemblée du clergé de France à Paris, le duc d’Épernon intervient en réalité sans
grande efficacité. Un conseiller au parlement de Bordeaux, Jean de Briet, l’accuse
même d’avoir fomenté la révolte. Profitant d’un différend connu de tous, Briet porte
secrètement une dénonciation à l’archevêque de Bordeaux. Il n’hésite pas à employer
un de ses domestiques pour corrompre un hôte de l’auberge du Petit-More, l’un des
chefs de la sédition, dans le but de faire accuser le duc. Mais l’aubergiste refuse de se
prêter à la manœuvre. Le duc d’Épernon, tardivement informé du complot ourdi
contre lui, envoie à la cour l’un de ses gentilshommes, M. de Magnas, pour dénoncer
la calomnie. Le domestique de Briet est envoyé aux galères mais Briet lui-même
échappe aux sanctions. Les tensions sont telles qu’au mois d’août, le cardinal-ministre
préfère abroger « l’édit des cabaretiers » et renouveler sa confiance au duc de La
Valette ainsi qu’à son père :
« Monsieur, je suis très fasché que vous n’ayés pas trouvé la ville de Bordeaux en
estat de recevoir les effets de la bonté du Roy dont vous estiés porteur. Je vous prie
de croire qu’on ne doute point icy que Monsieur d’Espernon et vous n’ayés, au sujet
de ce qui se passe, les mesmes désirs que le Roy et ceux de son Conseil. Sy on vous
dit le contraire, asseurément ce seront gens qui n’auront autre but que d’aigrir et
affliger l’esprit de M. d’Espernon, de la fidélité et affection duquel je me rendray
tousjours caution. Le Roy fait escrire au sieur Briet qu’il s’en vienne icy selon que
vous le désirés. Je n’ay pas veu encore l’information que vous me mandés avoir esté
faite contre luy, mais bien les deux lettres qu’on luy escrivoit. Celle qui n’est point
signée ne peut, à mon advis, recevoir aucune interprétation favorable qui empesche
qu’on ne la juge malicieuse. Quant à celle de M. de Bordeaux, je vous diray que tous
ceux qui nous ont parlé de la sédition de Bordeaux nous ont tousjours proposé de
pardonner à quelques-uns des coulpables, pour cognoistre le fond de cette affaire, ce
qui est ordinaire ès soulèvemens. On a tousjours respondu qu’on n’en feroit aucune
difficulté, et qu’en effet, sy quelqu’un se vouloit haster de descouvrir les complices
et les autheurs, on luy donneroit volontiers abolition. Sy c’est simplement ce qu’il
veut dire par sa lettre, il n’a pas tort. Je ne sçaurois croire qu’il puisse estre assez
aveugle pour s’imaginer que M. d’Espernon ayt favorisé sous main ce qui s’est passé.
157En quelque personne que puisse estre cette pensée, je la condamneray tousjours . Il
nie absoluement l’avoir eue, et justiffie sa lettre parce qu’il nous a souvent ouy dire
qu’on pardonneroit volontiers à ceux qui voudroient descouvrir les autheurs et
fauteurs de la révolte. Il faut tascher par tous moyens d’estouffer le mal du lieu où
vous estes, où je ne doubte point que vous ne contribuiez ce qui deppendra de vous.
Dans quatre jours on vous dépeschera le sieur de Magnan. Cependant je vous puis

156 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, t. V, ouvrage cité, p. 71-73.
157 Louis-Martial Avenel cite ici les Mémoires de Richelieu : « Le duc d’Espernon y eust facilement mis
ordre s’il eust voulu l’y apporter dès le commencement, mais il demeura dans sa maison de Cadillac… »
49

asseurer dès cette heure que l’édict des cabaretiers ne s’exécuttera point, et que, s’il
y en a quelque autre qui blesse la province, on y aura pareillement esgard. Pour ce
qui est de la taille, il seroit impossible que l’Estat subsistast sy elle n’estoit levée
158comme de coustume . »

La sédition ne semble pas dotée d’une dimension confessionnelle, elle ne se
situe pas dans le prolongement des guerres de religion, au sens où l’historiographie
anglo-saxonne récente l’a entendu, ni ne se caractérise pas par l’implication exclusive
159d’une noblesse prompte à l’usage de la violence . Elle dépasse cependant largement
le cadre de la révolte antifiscale : en compromettant les membres du parlement de
Bordeaux, elle oppose noblesse de robe et noblesse d’épée. Elle n’est pas sans
similitude avec la fronde parlementaire, qui met un point d’honneur à empêcher
l’enregistrement des édits royaux tout au long de l’année 1635. Dans un cas comme
dans l’autre, l’un des enjeux de la contestation est le nécessaire consentement à
l’effort de guerre par le biais d’une fiscalité accrue. La sédition de Bordeaux révèle
encore l’incompatibilité des intérêts d’une bourgeoisie aisée, ou de la noblesse de
160robe, avec ceux des petits commerçants et artisans . Elle témoigne de fortes
dissensions politiques à l’échelle locale, dont la lutte qui met aux prises l’archevêque
de Bordeaux et le duc d’Épernon est un trait dominant mais non exclusif. Elle souligne
enfin les divisions qui opposent désormais, au sein de la noblesse d’épée, une haute
noblesse jalouse de ses prérogatives, hostile aux tendances pré-absolutistes du
gouvernement de Richelieu, à une noblesse seconde avant tout attachée aux intérêts
161du Roi .
La taxe sur le vin est aussi à l’origine de la révolte de Toulouse et de celle
162 163d’Agen en juin . L’agitation gagne la ville de Poitiers . Pendant six mois, les
insurrections s’étendent au sud du royaume et paralysent les rentrées d’argent dans
les caisses de l’État. Le vin n’est pas la seule denrée visée : de nouvelles taxes
apparaissent « sur les papiers des moulins de la Charente, sur le poisson salé venu des
164ports de Saintonge, etc. » Les croquants de Saintonge dénoncent également les
dérives de la taille et de la fiscalité royale de manière plus générale. Les partisans sont
stigmatisés. « En 1635, ces droits [les droits aliénés] avaient été affermés et adjoints
au brevet de la taille : ils donnaient de ce fait l’impression que l’impôt servait

158 Richelieu au duc d’Épernon et au duc de La Valette, 11 août 1635, Minute de la main de Cherré
conservée au MAE, coll. MD France, vol. 815, f° 96-97 ; Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres,
instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 145-146. Au dos : « À Messieurs d’Espernon et de La Valette. »
Avenel précise qu’il s’agit bien du duc de La Valette, et non du cardinal, auquel Richelieu s’adresse par
« Monseigneur », et auquel il écrit par ailleurs le même jour.
159 Voir la thèse de Brian SANDBERG, Warrior Pursuits : Noble Culture and Civil Conflict in Early Modern
France, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2010.
160 Voir l’étude de Mathieu SERVANTON, « Politiques parlementaires de l’émotion populaire : Bordeaux
1635 », dans Serge DAUCHY, Véronique DEMARS-SION, Hervé LEUWERS et Sabrina MICHEL (dir.), Les
e eParlementaires, acteurs de la vie provinciale, XVII -XVIII siècles, Rennes, Presses de l’université de
Rennes, 2013, p. 189-203.
161 Voir infra J. de Berguis, Bordeaux, à Richelieu, 25 septembre 1635.
162 e Voir Yves-Marie BERCE, Histoire des Croquants : étude des soulèvements populaires au XVII siècle
dans le sud-ouest de la France, Paris-Genève, 1974, 2 volumes, p. 323-337 et William BEIK, Urban Protest
in Seventeenth-Century France : the Culture of Retribution, Cambridge, Cambridge University Press, 2004,
p. 63-70 ; 84 ; 133 et suivantes.
163 Voir infra le père Joseph à Richelieu, juin 1635.
164 Hervé DREVILLON, 1629-1715 : les rois absolus, Paris, Belin, 2011, p. 176.
50

165directement au "paiement des pensions et des gages des officiers nouveaux" . » Tout
le système de la vénalité des offices est mis en cause et associé, par « la conjuration
166des inégaux », à une autre « vénalité », celle de trop nombreux officiers. Le
témoignage que livre le duc de Ventadour le confirme : « Les désordres de Bordeaux
et des principales villes de la Guiene, qui fomante tous les jours à ce que l’on dit,
estant voisine de cete provinse, doune une telle liberté à tout le peuple que sans ma
présanse, un nommé Chevalié, qui est […] commis de Monsieur Drouin fesant la
167resepte générale des drois aliénés […] [aurait été] asommé par le peuple […] . »

Parallèlement au renforcement de la fiscalité, l’administration locale se
développe grâce à l’installation, dans l’ensemble du royaume, des intendants de
justice, de police et de finances, qui dépendent directement de l’autorité centrale. À
l’origine, sous les derniers Valois, l’intendant est adjoint au gouverneur de province.
Sa présence devient rapidement permanente en Languedoc et en Lyonnais. Puis
Henri IV, à partir de 1596, décide d’envoyer dans les généralités des commissaires
spéciaux chargés d’une part de l’application de l’édit de Nantes et d’autre part de
diverses responsabilités financières. Après 1610, la double commission d’origine est
complétée par de multiples tâches. Avec Richelieu, les fonctions d’intendant prennent
une ampleur considérable, il s’agit désormais de mâter les révoltes antifiscales et de
réformer le système de la taille. Les intendants se rendent dès lors indépendants des
gouverneurs, disposant d’un ordre scellé du grand sceau du Roi qui leur réserve un
pouvoir supérieur à celui des officiers locaux.
François Le Tonnelier, marquis de Conty, et Cardin Le Bret sont nommés
intendants à Rouen, avec le titre exact de « commissaires députés par le Roi pour le
règlement des tailles en Normandie ». Le 27 mars, François de Villemontée devient
intendant de Poitou, Angoumois, Saintonge, Aunis, ville et gouvernement de La
Rochelle, Brouage et îles entre Loire et Garonne. Jean d’Estampes de Valençay, frère
de l’archevêque de Reims, exerce la charge d’intendant de la généralité de Tours de
juin 1630 jusqu’à la fin de l’année 1635. Scipion Marc de La Ferté est le premier
intendant de la généralité d’Alençon en 1635. Louis Laisné est le premier intendant
de Haute-Guyenne, à Montauban. Mais l’emprisonnement de son père, Élie Laisné,
semble s’accompagner de sa disgrâce. Outre un présidial à Brioude déjà évoqué, celui
168de Rodez voit le jour, ainsi qu’une élection à Cognac .
Le souverain peut d’autant moins tolérer l’exemple offert par les
parlementaires ou par l’agitation antifiscale que Paris bruisse d’une autre affaire, celle
du Mars gallicus, violent pamphlet qui attaque l’autorité royale au cours de l’été. Les
rois de France y sont accusés de n’être que des usurpateurs à la foi douteuse, alliés
des protestants et des musulmans. L’auteur, qui a pris le pseudonyme d’Alexander
Patricius Armacanus, n’est autre que Cornelius Jansen, évêque d’Ypres. Le libelle est
traduit en français en 1637 et connaît une large diffusion grâce à trois éditions
successives en latin. Louis XIII et Richelieu le font interdire mais de nombreux
écrivains espagnols prennent le relais en jetant le discrédit sur la France. Richelieu est

165 Hervé DREVILLON, 1629-1715 : les rois absolus, ouvrage cité, p. 179.
166 Hervé DREVILLON, les rois absolus, ouvrage cité, p. 171.
167 Le duc de Ventadour à Richelieu, 24 juin 1635, BIS, coll. Richelieu, vol. 16, f° 77-78, original
autographe de lecture très difficile.
168 Henri SACCHI, La guerre de Trente Ans, tome III, ouvrage cité, p. 93.
51

accusé de diviser la chrétienté alors que le roi d’Espagne est conforté dans sa vocation
religieuse et dans ses droits à la monarchie universelle, seule garante d’unité.

La fin d’une alliance sacrée

L’année 1635 est également marquée par le refroidissement des relations
unissant le Roi à son principal ministre, la fin d’une alliance scellée au moment de la
journée des Dupes, aussi sacrée pour Richelieu que l’était son engagement religieux.
L’entrée en guerre ouverte décidée au Conseil, Richelieu craint par-dessous tout une
prise de risque inutile, si le souverain s’engage en personne sur au champ de
bataille, l’exposition de la personne royale, alors que Louis XIII n’a pas d’héritier,
que la succession dynastique n’est pas assurée. Or le souverain, au moment de la
déclaration de guerre, se rapproche du duc d’Orléans. L’instruction du procès de
Pierre Le Tonnelier puis un rapport du comte de Chavigny révèlent un projet d’attentat
visant le principal ministre, avec la complicité de Monsieur, et surtout celle du Roi
169lui-même . Le cardinal tombe malade à l’automne, et se trouve dans l’incapacité
d’accompagner Louis XIII en Lorraine. Son crédit est considérablement affaibli par
les difficultés logistiques qui retardent les armées françaises, et par leur manque de
succès. Il appréhende plus que tout le départ du souverain, prévu à la fin du mois
d’août, et l’éventuelle perte d’influence qui pourrait en résulter pour lui, alors que le
comte de Cramail accompagne le souverain, et tente de le perdre :
« Le comte de Cramail, que le Roi avoit envoyé avec lui, était un mauvais sujet auprès
de sa personne […] et sous ombre de flatter le Roi et de témoigner de l’amour vers sa
personne, et crainte qu’il lui arrivoit mal [comme Puylaurens ou du Fargis], il feignoit
qu’on ne lui donnoit pas [au Roi] les avis véritables de l’état de ses ennemis […] et
lui disoit qu’il pouvoit venir de grandes forces contre son armée qui assiègeroit
SaintMihiel, qu’il falloit marcher à pas de plomb, principalement pour ce que Sa Majesté
n’avoit auprès d’elle que des régimens nouveaux, et en qui par conséquent on ne se
170devoit pas fier . »

Le principe de l’entrée en guerre n’est plus l’objet du propos : il a été arrêté
collégialement par le gouvernement, et le principal ministre de Louis XIII est trop
soucieux de la grandeur du Roi très chrétien pour songer encore à l’y soustraire.
Richelieu dénonce un point de vue qui n’est pas le sien, et un bilan, selon lui
volontairement déformé et obscurci de l’engagement français. Au milieu d’une cour
encline à la querelle partisane pour occulter les dangers qui la guettent, la présence du
souverain en Lorraine est seule au cœur de la polémique, alors que les intempéries
rendent les conditions de vie difficiles, que les épidémies déciment les effectifs, que
le duc Charles IV menace à tout instant.
Au cours de l’été, Richelieu a – il est vrai – maladroitement multiplié les
insinuations pour dissuader Louis XIII de prendre, seul, la tête de ses soldats. Le Roi
en a pris ombrage. Malgré les communiqués du cardinal-ministre à La Gazette,
reproduisant les protestations d’affection exprimées par le souverain, la confiance qui

169 Infra Chavigny à Richelieu, Blois, 23 mai 1635 ; extraits de l’instruction du procès de Pierre Le
Tonnelier et de Madame de Gravelle, avril-mai 1635.
170 Joseph-François MICHAUD et Jean-Joseph-François POUJOULAT (éd.), Mémoires du cardinal de
Richelieu, Paris, chez l’éditeur du commentaire du Code civil, 1838, Nouvelle collection des mémoires pour
servir à l’histoire de France, tome VIII, p. 633.
52

171unissait les deux hommes est brisée . Toujours selon La Gazette (à la date du 25
août), Louis XIII s’est rendu à Noisy et a été reçu, avec Richelieu, par le comte de
Nogent. Après la tenue du Conseil, Louis XIII « tesmoigna [à Richelieu], par de très
grandes caresses et embrassades réitérées, combien sa personne et ses services luy
172sont agréables ». Dans ce contexte, la délégation de pouvoir accordée par
Louis XIII à Richelieu le même jour (23 août) est essentielle. Louis-Martial Avenel a
considéré que Richelieu en avait préparé lui-même la teneur et a dressé l’énumération
des prérogatives qui lui sont laissées en l’absence du Roi. Parallèlement, est rédigé un
projet de décision, en vertu duquel Louis XIII laisse, auprès de Richelieu, Abel
Servien pour faire l’exercice de sa charge de secrétaire d’État à la Guerre et signer les
173actes officiels . Richelieu prend également la peine d’étayer ses prétentions à une
délégation de pouvoir équivalente à celles que Louis XIII lui a concédées par le
174passé . Il éprouve le besoin de se justifier. En faisant publier l’attention dont il est

171 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 156-157.
172 Cité par Louis-Martial Avenel, t. V, p. 155.
173 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 151-152 : « Projet de
commission pour signer les dépesches du Roy, suivant les ordres de Monseigneur la cardinal, pendant le
voyage du Roy en Champagne. Louis, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, à nostre amé et
féal conseiller en nos conseils, secrétaire d’Estat et de nos commandemens, le sieur Servien, salut. Ayant
résolu de nous acheminer vers la frontière de nostre province de Champagne, pour prendre en personne le
commandement de l’armée que nous y faisons assembler, et cependant de laisser par deçà, pour la conduite
et administration de nos affaires, nostre très cher et très amé cousin le cardinal duc de Richelieu, lequel
d’ailleurs estant naguères relevé de maladie ne pourroit, sans danger de sa santé, nous suivre en ce voyage,
nous avons estimé à propos de faire demeurer près nostredict cousin l’un de nos amés et féaux conseillers
et secrétaires d’Estat, pour y servir ez expéditions nécessaires pour nosdictes affaires ; et d’autant que celles
de la guerre, dont vous avés le département, requièrent principalement que de toutes parts il y soit
soigneusement pourveu, sans que nostre esloignement y puisse aporter aucun retardement, à ces causes,
nous vous avons commis, ordonné et député, commettons, ordonnons et députons par ces présentes, signées
de nostre main, pour signer près de nostredict cousin, pendant nostredict voyage de Champagne, toutes nos
lettres, tant patentes que closes, ordonnances, pouvoirs, estats, acquits et toutes provisions, commissions et
autres expéditions généralement quelconques qui ont accoustumé estre signées de nous et par nous
commandées ou délibérées en nostre conseil, pour quelque cause et occasion que ce soit, les dattant du lieu
où nous serons, tout ainsy que si vous estiés près de nous, afin que lesdictes expéditions, portant nostre
nom que nous vous donnons pouvoir d’y mettre en la mesme forme que lorsque vous estes près de nostre
personne, soyent receues et exécutées avec la révérence qui leur est deue et avec la diligence qui est
nécessaire pour le bien de nostre service. De ce faire nous avons donné et donnons plein pouvoir, auctorité,
commission et mandement spécial par cesdictes présentes, voulons et nous plaist que ce qui sera par vous
ainsy faict et signé, suivant les ordres de nostredict cousin, auquel nous avons donné plein pouvoir de ce
faire pendant nostredict voyage, soit de pareille force et vertu et de tel effect que si c’estoit en nostre
présence et par nostre exprès commandement reçu de nostre bouche. Mandons, etc. Donné à Chantilly, le…
jour d’aoust l’an de grâce mil six cents trente-cinq et de nostre règne le vingt-sixiesme. Par le Roy. »
174 On trouve en effet au MAE, coll. MD France, vol. 815, f° 115-117, outre le « pouvoir donné par le Roy
allant en son armée de Lorraine à Monsieur le Cardinal de Richelieu de commander en son absence en la
ville de Paris, Isle de France, Picardie, Normandie et pays voisins... du XXIII d’août 1635, à Noisy » [une
note marginale indique que le document se trouve aussi parmi les « Manuscrits de Brienne vol. 260 pag.
141 », à la BnF], le « pouvoir donné par le Roy à M. le Cardinal de Richelieu de son lieutenant général
pendant son absence et celle de Monseigneur son frère en l’armée de Poictou, Saintonge, Angoumois et
Aulnis et pour poursuivre le siège de La Rochelle » [coll. MD France, vol. 815, f° 117-119, en marge
« Manuscrit de Brienne, vol. 260 pg. 137 ; du 9 février 1628 au camp devant La Rochelle »], et le « pouvoir
donné par le Roy à Monsieur le Cardinal de Richelieu de son lieutenant général, représentant sa personne
pour commander son armée tant dedans que dehors le royaume » [coll. MD France, vol. 815, f° 119
v°123, en marge « Manuscrit de Brienne, vol. 260 pag. 232 ; donné à Paris le 24 décembre 1629 »]. À cet
ensemble a été ultérieurement ajouté un quatrième document [coll. MD France, vol. 815, f° 123-125] : la
copie de l’« érection de la charge de grand maistre, chef et surintendant général de la navigation et
commerce de France en faveur de Monsieur le cardinal de Richelieu » [en marge « Manuscrit de Brienne,
53

l’objet de la part du Roi, il révèle aussi l’état de faiblesse, politique (en raison du
manque de succès des troupes françaises), et physique (en raison de la maladie) dans
laquelle il se trouve. En ces instants difficiles, comme en novembre 1630 au moment
de la journée des Dupes, c’est le duc de Saint-Simon qui est l’intermédiaire entre le
souverain et son ministre. Établir un parallélisme entre les deux moments de crise
paraît d’autant plus pertinent que le recours à la répétition historique, à la mention
d’un évènement similaire, qu’il soit proche ou lointain, constitue une forme de
jurisprudence à laquelle Richelieu se conforme depuis longtemps. L’issue de la
journée des Dupes a été favorable au cardinal-ministre et a renforcé son autorité
auprès du Roi, même si « l’Europe entière a su, par ses ambassadeurs et ses espions,
175que le pouvoir de Richelieu avait vacillé . » En 1635, le cardinal-ministre se
raccroche à l’espoir que le dénouement de l’épreuve à laquelle il est soumis lui
permette de retrouver la proximité au Roi, au plan physique et au plan moral.
Dans l’immédiat, en remerciement de la confiance qui lui est publiquement
176accordée, Richelieu offre à Louis XIII un cheval . Louis XIII souhaite, autant que
son ministre, éviter les désaccords et multiplie les protestations d’amitié. Le Roi écrit
ainsi au cardinal, le 11 août, de Chantilly :
« Mon Cousin, si nous n’usions esté si proche de La Ferté, je feusse alé dès demain à
Écouan, pour me rendre lundy à Ruel, mais ce sera pour jeudy, où je resevray toujours
avec joye et contentement vos bons conseils, m’en estant trop bien trouvé par le passé
pour ne les pas suivre à l’avenir, en tout et partout, comme j’ay faict jusques icy ;
vous vous pouvés asseurer que si j’ay eu jusques à cette heure de l’affection pour
vous, que à l’avenir elle augmentera toujours, et n’auray point de plus grande joye
177que quand je vous le pouray tesmoigner . »

L’intention du Roi n’en est alors pas moins d’éviter le Conseil qu’il évoque
178et de placer Richelieu face à ses responsabilités . Une autre lettre, de Claude
erBouthillier à Richelieu, datée de Montceaux, le 1 septembre, donne la mesure des
179intrigues . La tension née entre Louis XIII et le cardinal-ministre a pris une telle

vol. 239 pag. 163 », le texte est suivi de la mention : « Ceste même charge de grand maistre, chef et
surintendant de la navigation et commerce de France fut donnée à Monsieur le marquis de Brézé par la
démission et à la prière du cardinal de Richelieu son oncle. Les provisions en faveur de M. de Brézé sont
datées de Fontainebleau du 22 de juin 1636… Manuscrit de Brienne vol. 259 pag. 336. »]
175 Arnaud TEYSSIER, Richelieu, l’aigle et la colombe, Paris, Perrin, 2014, p. 402. Concernant la journée
des Dupes, Christian JOUHAUD, Richelieu et l’écriture du pouvoir : autour de la journée des Dupes, Paris,
Gallimard, 2015, en particulier sur le rôle de Guillaume Bautru, comte de Serrant, à qui l’on doit le vocable
sous lequel ces événements sont connus, p. 40-44.
176 Le duc de Saint-Simon à Richelieu, 24 août 1635, de Montceaux : « Je me suis acquitté du
commandement de Vostre Éminence, ayant présenté vostre barbe [cheval offert par Richelieu] au Roy, que
Sa Majesté a trouvé sy beau qu’elle vous en veut remercier elle-mesme. Nous luy ferons bonne cherre dans
son escurie et en aurons grand soing comme venant de Vostre Éminence. » dans Louis-Martial AVENEL
(éd.), Lettres et instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 155.
177 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres et instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 155, d’après l’original,
conservé au MAE.
178 Louis-Martial Avenel signale que le 25 août, Louis XIII écrit à Richelieu : « M. de Tresme m’est venu
dire cette après-dinée, que Bourdonay luy avoit dit de me dire qu’un président de Paris l’avoit chargé de
me faire sçavoir que, si je sortois du royaume, je courois fortune de la vie. Il me semble que il seroit bon
que vous envoyassiez quérir Bourdonné pour sçavoir de luy qui est le président, et parler ensuite au
président pour sçavoir qui c’est et esclaircir un peu cette affaire. » dans Lettres, instructions…, ouvrage
cité, t. V, p. 160, note.
179 Le surintendant écrit : « Le Roy se plaint à M. de La Meleraye que les cent chevaux d’artillerie du train
qui doit suivre Sa Majesté ne soient pas encore levés ; quoyque M. de La Meleraye luy promete sur sa teste
54

importance, et une dimension si dramatique, que tous deux se justifient longuement
180le 2 septembre . La journée du 3 semble plus sereine, Richelieu écrit :

que le train seroit à Chambéry vendredy, il ne laisse pas de dire que son voyage se retarde et qu’on luy
tourne son voyage à honte et à desplaysir. Je confesse, Monseigneur, que je sçay à quoy attribuer ce
changement que je trouve du blanc au noir depuis les advis que le roy eust avant-hier au soir, trois heures
après que le sieur de Crouzilles fut party. J’ay dit tout ce que debvois là-dessus à Sa Majesté,
particulièrement sur ce qu’elle estime que vous n’approuviez pas ce voyage ; elle dit que sy cela estoit,
vous luy eussiez faict très grand plaisir de luy dire, comme elle vous en conjura à Ruel, vous protestant
qu’elle ne vouloit faire que ce que vous approuveriez en cela et en toute autre chose. » dans Louis-Martial
AVENEL (éd.), Lettres et instructions…, t. V, ouvrage cité, p. 156. Le lendemain, 2 septembre, Claude
Bouthillier écrit encore au cardinal-ministre : « Je désirerois que Vostre Éminence peust recevoir ce mot
avant que d’avoir respondu aux deux lettres que le roy luy escrivit hier… Son inquiétude vient de ce que
Sa Majesté ne reçoit point de nouvelles de M. du Hallier, ce qui luy faict croire que les troupes qu’elle doit
avoir ne s’avancent pas ; à cela elle ajoute que les cent chevaux d’artillerie ne sont pas encore prestz, pas
mesme levez… De sorte que n’ayant pas les troupes qui la doivent accompagner, elle ne sçaura que devenir.
Voilà en somme ce qui tient l’esprit de Sa Majesté en échec, joinct qu’elle attend avec impatience vos
sentimens sur ce qu’elle doibt agir… Sa Majesté appréhende maintenant que Vostre Éminence soit en colère
sur ce qu’elle vous escrivit hier. Au nom de Dieu, Monseigneur, sy vous avez desjà faict quelque response
qui luy puisse donner cette créance, trouvez bon que je la retienne, sy le courrier me parle le premier, ou,
sy Vostre Éminence a donné quelque ordre à mon fils capable de donner la mesme impression, trouvez bon
que nous l’accommodions selon que nous jugerons que vous le commanderiez sy vous sçaviez tout ce que
dessus, que le roy me dit hier à neuf heures du soir. Sy Vostre Éminence a agréable de renvoyer à l’instant
ce courrier, il n’y a qu’à respondre au Roy que vous avés approuvé son désir de ce voyage, parce qu’en
effect Sa Majesté s’y est portée sur de très grandes raisons, qu’il sera très bien sy elle veult le continuer…
Je croy qu’il luy en fault entièrement donner le choix, sans que Sa Majesté puisse juger que Vostre
Éminence ayt pris en mauvaise part ce qu’elle luy a escript. Ainsi Sa Majesté pourra continuer son voyage,
sy Vostre Éminence le juge expédient. » dans Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage
ercité, t. V, p. 157. Louis-Martial Avenel signale qu’il n’a pas retrouvé les deux lettres du 1 septembre 1635
par lesquelles le Roi exprime son mécontentement, l’une d’elle ayant été redemandée par le souverain
luimême quelque temps plus tard, l’autre ayant sans doute été brûlée, voir ci-dessous à la date du 5 septembre.
180 Richelieu répond aux deux missives le 2 septembre. Il transmet son courrier à Chavigny. Sans avoir
reçu l’accusé de réception de ce dernier, il écrit une seconde lettre, le même jour, en ces termes : « Je n’ay
point d’autre responce à faire que celle que j’ay faicte ce matin ; le Roy la trouvera telle à mon advis qu’il
en aura satisfaction ; et il est important qu’il la voie, tant pour le présent que pour l’avenir. [Ayant hâté les
100 chevaux d’artillerie, Richelieu ajoute] lesquels doivent estre samedy à Chalons. […] J’ay au
commencement esté contraire au voyage de Vostre Majesté, craignant que sa santé et son impatience
naturelle, dont par sa bonté elle s’accuse elle-mesme quelquefois, ne le requissent pas ; mais m’ayant faict
sçavoir par diverses personnes qu’elle désiroit faire ce voyage, me l’ayant tesmoigné elle-mesme et asseuré
que sa santé estoit bonne, et que tant s’en fault qu’elle en peust recevoir préjudice, l’ennuy de n’y aller pas
la pourroit plus tost altérer, j’y ay consenty de très bon cœur, et recogneu, comme je fais encore, que si
Vostre Majesté peut se garentir de ses ennuys et inquiétudes ordinaires, ce voyage apportera beaucoup
d’avantages à ses affaires […]. Après cela, Vostre Majesté a trop de bonté pour n’approuver pas qu’un
serviteur ancien, fidelle et confident luy die, avec le respect qui est deu à un maistre, que si elle
s’accoustume à penser que les intentions de ses plus asseurées créatures soient autres qu’ils ne les luy
tesmoigneront, elles appréhenderoient tellement ses soubçons, à l’avenir, qu’il leur seroit difficile de la
servir aussi utilement qu’ils le désirent […]. Je la conjure, au nom de Dieu, de résoudre de faire gaiement
son voyage, et ne se fascher pas de mille choses de peu de conséquence qui ne seront pas exécutées au
temps et au point qu’elle le désireroit, tant pour certain qu’il n’y a que Dieu qui puisse empescher pareils
inconvéniens. Je la conjure encore de ne croire point que quelqu’humeur qu’elle puisse avoir soit capable
de fascher ni dégouster une personne qui, estant plus à vous qu’à elle-mesme, sera tousjours plus désireuse
de vous complaire et vous servir que de conserver sa propre vie… » dans Louis-Martial AVENEL (éd.),
Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 157-158. Louis XIII écrit à Richelieu à la même date : « Mon
Cousin, je suis au désespoir de la promptitude que j’ay eue à vous escrire le billet sur le sujet de mon
voyage ; je vous prie de le vouloir brusler et oublier, et en mesme temps ce qu’il contenoit, et croire que,
comme je n’ay dessein de vous fascher en rien, je n’auray jamais d’autre pensée que de suivre vos bons
avis en toutes choses ponctuellement. Je vous prie encore une fois de vouloir oublier… et m’écrivez par ce
porteur que vous n’y pensez plus pour me mettre l’esprit en repos ; et vous asseurez que je n’auray point
de contentement que je vous puisse encore tesmoigner l’extresme affection que j’ay pour vous, qui durera
55

« Mais le grand désir que vous avés de continuer à acquérir de l’honneur et de la
gloire par les armes m’y a fait consentir [au voyage du Roi en Lorraine], comme je
fais encore. [Il ajoute que Louis XIII devrait retarder son départ jusqu’à ce que la
place de Saint-Mihiel soit prise et que ses troupes soient rassemblées. Il conjure le
Roi] de ne s’ennuyer point, ne se fascher point contre soy-mesme, et croire que ses
serviteurs ne sçauroient l’estre des promptitudes qui luy peuvent arriver. Je la puis
asseurer que je me sens extraordinairement obligé de la lettre qu’il luy a pleu
m’escrire sur sadite promptitude, et que sy elle m’avoit outragé, ce qu’elle ne fit
jamais, par sa bonté les termes en sont si obligeans que la satisfaction, sy on peut user
de ces mots en parlant d’un grand roy, surpasseroit de beaucoup l’offense. La lettre
dont vous vous plaignez ne blesse en aucune façon vos serviteurs, et la dernière les
181oblige grandement . »

182Le Roi doute cependant de la sincérité de son ministre . Il lui reproche, les
jours suivants, les dysfonctionnements dans la gestion de l’armée qu’il côtoie et plus
183encore l’incapacité à y remédier dans laquelle il se trouve . Chavigny accompagne
partout le souverain et informe Richelieu de ses moindres faits et gestes. Il tente de
rassurer son mentor et écrit le 29 septembre, de Bar : « Je trouve le Roy de meilleure
humeur et moins mélancholique que je n’eusse osé espérer ; mais c’est un beau jour
184d’iver sur lequel on ne sauroit faire de fondement . » Pour la première fois, le Roi
très chrétien prend son principal serviteur en défaut. Ce n’est plus lui qui règne sur
ses armées, mais l’incurie. La question logistique n’est pas anecdotique car elle révèle
autant l’éloignement des troupes et leur isolement que les limites géographiques à
l’exercice de l’autorité par le pouvoir central. Le souvenir, là encore, de la journée des
Dupes est présent chez Richelieu qui n’a pas oublié que l’éloignement du Roi lors du
règlement de la succession au duché de Mantoue a contribué au renforcement du parti
dévot et favorisé les ambitions de la Reine mère. Plus symboliquement, Joël Cornette
a montré qu’avec l’engagement personnel du Roi dans les rangs de son armée est
185révélée « la double nature de l’État royal » : le souverain exerce deux fonctions,
celle de « roi de guerre nécessairement présent à la tête de ses troupes » et celle de
« roi-administrateur, nécessairement présent à la tête de son Conseil », peu

jusques à la mort, priant le bon Dieu de tout mon cœur qu’il vous tienne, etc. » dans Louis-Martial AVENEL
(éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 159.
181 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 159.
182 Le jeudi 6 septembre, Claude Bouthillier écrit en effet, de Montceaux, à Richelieu : « Le Roy revient à
sa première pensée que vous n’avés pas approuvé son voyage et que vous le voulés réduire à ne le faire
pas ; là-dessus le changement visible de visage, la chaleur bruslante par tout le corps par l’agitation de son
esprit […]. Je luy ay dit tout ce qui m’a esté possible, et M. le Premier aussy, lequel, depuis deux jours, a
appelé en tiers […]. Après tout cela, le Roi nous a protesté que s’il estoit question de se jeter dans le feu
pour vous, il le feroit, et ensuite Sa Majesté m’a commandé de dire qu’elle partiroit lundy prochain pour
Chasteau-Thierry. Plus à Dieu que pour deux jours Ruel fust transformé [sic] au Bois-le-Vicomte, et que
Vostre Éminence eust assez de santé pour venir voir le Roy avant qu’il partist d’icy ; Sa Majesté auroit très
grand besoin de cette visite. » dans Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V,
p. 159-160.
183 Le 9 septembre, Louis XIII écrit un billet à Richelieu qui révèle toutes les tensions nées entre eux :
« Mon Cousin, je suis très fasché de vous escrire qu’il n’y a à Saint-Dizier ny trésorier, ny munitionnaire,
et que toutes les troupes qui y sont sont sur le point de se desbander sy il n’y est pourveu promptement.
Pour moy, sans cela, je n’y oserois aller à cause des crieries et plaintes que j’aurois de tous costés, à quoy
je ne pourrois remédier. Louis. » dans Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité,
t. V, p. 161.
184 Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 161, note.
185 Joël CORNETTE, Le roi de guerre…, ouvrage cité, p. 199.
56

186compatibles l’une avec l’autre . Dans l’esprit de Richelieu, le
pragmatisme l’emporte. Le cardinal-ministre amorce le « processus d’objectivisation
187du pouvoir public » : il dote le royaume d’un réseau d’intendants et de
concessionnaires pour pouvoir aux besoins croissants des armées, d’une
administration plus décentralisée, capable – précisément – de pallier l’absence du Roi
à Paris ou au contraire son absence du front. Le cardinal-ministre, en tentant de
dissuader Louis XIII de se rendre en Lorraine, opère davantage une rupture
avec l’idéal chevaleresque qu’avec la tradition féodale à laquelle il s’est plu à se
référer l’année précédente pour faire condamner le duc de Lorraine comme vassal
félon au parlement de Paris. La sécurité de Louis XIII, comme celle de la paix,
constitue sa préoccupation la plus immédiate. L’exposition du souverain lui semble
dangereuse et inutile, même s’il existe aussi un enjeu moral, celui de la motivation
des soldats. Comme il a interrompu les répétitions du ballet auxquelles participait
Puylaurens, Richelieu aimerait faire cesser la représentation quasi théâtrale qui se joue
autour du Roi à l’automne 1635. La même métaphore est employée par Christian
188Jouhaud à propos de la journée des Dupes .
Le souverain est avant tout un être humain. Deux hommes se font face à face,
189deux tempéraments bien affirmés . Alors que la question dynastique est plus que
jamais placée au cœur des préoccupations, Louis XIII supporte de moins en moins les
tentatives d’ingérence dans sa vie intime. En 1630, contre toute attente, Louis XIII
s’est épris d’une adolescente de 14 ans, rencontrée à Troyes, Marie de Hautefort. Le
Roi a demandé à Anne d’Autriche de lui réserver une charge dans sa Maison. Très
vite, la jeune fille préfère la compagnie de la Reine aux maladroites assiduités du Roi.
Elle consacre tous ses efforts au rapprochement des époux, quitte à ruiner le crédit de
Richelieu. Mais son caractère hautain et son arrogance finissent par lasser le
souverain, plus seul que jamais. Richelieu décide alors, avec l’aide du duc de
SaintSimon, d’attirer l’attention de Louis XIII sur Louise-Angélique de La Fayette,
demoiselle d’honneur d’Anne d’Autriche. Nous sommes en février 1635. De caractère
llebeaucoup plus réservé que Marie de Hautefort, M de La Fayette, fait preuve de la
plus profonde piété et envisage même une retraite spirituelle. Maintenue dans le
siècle, la jeune fille est volontiers encline à s’opposer au conflit avec les Habsbourg
et à accorder une attention particulière aux misères du peuple. Elle dénonce bientôt
au Roi l’usage excessif fait des armes et le luxe dont s’entoure Richelieu, alors que le
peuple vit dans le plus grand dénuement. La législation somptuaire est renforcée au
début de l’année 1635. Le souverain complète le règlement général pris en avril 1634
pour la réformation des habits et promulgue, le 29 janvier, un règlement « contre les
passemens ». La déclaration, « portant défense de porter, vendre, acheter ny fabriquer
aucune dentelle de fil ou soye plus haute que d’un pouce de Roy et d’en porter ny
190trafiquer pareillement d’aucunes faites en pais estranger » est vérifiée au parlement
de Paris le 12 mars, elle « faisoit [par ailleurs] défense de tenir berlan et de s’y
trouver », proscrivant ainsi les jeux de hasard. Pour Richelieu, l’insistance de Louise-

186 Ibidem.
187 Joël CORNETTE, Le roi de guerre…, ouvrage cité, p. 408, note 122.
188 Christian JOUHAUD, Richelieu et l’écriture du pouvoir…, ouvrage cité, p. 39 et suivantes.
189 « C’est un jeu permanent, presque théâtral, que celui qui met les deux hommes aux prises, avec leur
caractère si singulier », écrit d’ailleurs Arnaud Teyssier à propos de l’année 1635, dans Richelieu…,
ouvrage cité, p. 408.
190 Mercure françois, publication en ligne citée, tome 20, p. 918.
57

Angélique de La Fayette pourrait s’avérer aussi néfaste que les initiatives de Marie de
Hautefort ou que les propos tenus par le comte de Cramail, d’autant que la faveur
accordée au duc de Saint-Simon décline. Dès le retour du roi de France de Lorraine,
meà la mi-octobre, le cardinal-ministre obtient l’arrestation de l’amant de M du Fargis,
191embastillé le 22 . À la fin de l’année, il fait intervenir le confesseur d’Angélique de
La Fayette, le père Carré, pour la persuader de céder à sa vocation et d’entrer dans les
ordres. Elle se laisse convaincre, avant de reculer. De nouvelles tentatives du père
Carré déterminent la famille de la jeune fille à écarter le confesseur. Louis XIII voit
d’un œil de plus en plus critique les pressions exercées autour de lui et ne peut que
constater son éloignement par rapport à son épouse, mais aussi un éloignement forcé
par rapport à son frère, alors que la question de la validité du mariage de ce dernier
est à nouveau examinée, cette fois par l’assemblée générale du clergé de France.

L’assemblée générale du clergé de France

C’est en mai, au moment de la déclaration de guerre, que s’ouvre l’assemblée
générale du clergé de France au cours de laquelle doit être débattue la validité du
mariage du duc d’Orléans avec la princesse Marguerite de Lorraine, que le Roi se
refuse d’accepter en raison des prises de position hostiles de Charles IV. L’assemblée
doit aussi examiner la question d’un don gratuit plus important que de coutume, sur
les biens de l’Église, afin de faire face aux frais de guerre. L’ordre du jour proposé à
l’assemblée générale du clergé en 1635 lui confère une portée dont les prélats ne
peuvent que s’enorgueillir. Les représentants du clergé séculier, à la suscitation de
Louis XIII, voient leurs prérogatives prendre un relief inédit dans le contexte de
l’entrée en guerre ouverte et des tentatives d’invalidation du mariage de Monsieur. Le
gallicanisme se nourrit des tendances pré-absolutistes qui s’esquissent, mais les
libertés dont les ecclésiastiques pouvaient se prévaloir y trouvent aussi leurs limites.
L’élection des députés dans les provinces du royaume en témoigne d’emblée :
Louis XIII offre au clergé séculier une tribune d’expression qui ne lui est pas
forcément acquise, mais il dicte ses conditions et écarte la candidature des prélats qui
pourraient faire obstacle à ses décisions stratégiques ou à ses intentions
192dynastiques . Les députés du clergé élus, malgré l’urgence de la situation financière,
c’est le mariage lorrain qui doit d’abord être évoqué au couvent des Grands Augustins.
L’assemblée s’ouvre le 25 mai. Le père Joseph a été chargé de convaincre les prélats
français d’aller dans le sens voulu par le Roi. Le capucin peut s’appuyer sur un traité
rédigé par le supérieur des jésuites de Paris, le père Michel Rabardeau, qui
affirme l’invalidité du mariage et utilise des arguments canoniques pour démontrer la
nullité de l’union contractée par Monsieur. L’auteur souligne que les lois civiles
peuvent constituer des « empêchements dirimants » du mariage et affirme que la
décision du Roi possède force de loi. Il en conclut que la prohibition de Louis XIII, à
193elle seule, invalide la cérémonie clandestine .

191 Infra le comte de Cramail à l’archevêque de Bordeaux, 25 octobre 1635.
192 Infra Léonor d’Estampes de Valençay à Richelieu, Paris, 22 et 24 mars 1635.
193 Exercitatio canonica de validitate seu nullitate matrimonii serenissimi Principis Joannis Gastonis ducis
Aurelianensis, Ludovici XIII Franciae et Navarrae Regis Christianissimi fratris unici cum Margarita
principe a Lotaringia, Francisci comitis Valdemontani filia et Caroli III Lotaringiae ducis sorore, auctore
Michaele Rabardeau sociétatis Jesu presbytero, BnF, coll. Dupuy, vol. 497.
58

La réunion est dominée par quelques personnalités marquantes. Le président
de l’assemblée, tout d’abord, l’archevêque de Bordeaux, Henri d’Escoubleau de
Sourdis, primat d’Aquitaine et commandeur des Ordres du Roi, est un proche de
Richelieu qui a arbitré le conflit né entre le prélat et le duc d’Épernon. L’archevêque
de Toulouse, Charles de Montchal, est amené à porter un témoignage ultérieur original
194sur les évènements . Le coadjuteur de l’archevêque de Tours, Victor Bouthillier, est
également présent. Frère de Claude Bouthillier, il est un ami intime de Richelieu. Le
cardinal-ministre pourrait encore être épaulé par Dominique Séguier, frère du garde
des Sceaux, conseiller et premier aumônier du Roi, évêque d’Auxerre ; par l’évêque
de Saint-Malo, Achille de Harlay Sancy ; et par Léonor d’Estampes de Valençay,
évêque de Chartres. L’évêque de Montpellier, Pierre Fenouillet, député de la province
de Narbonne, serait enfin un allié sûr pour le cardinal-ministre si les tempéraments ne
195tardaient pas à s’opposer . La liste des députés du clergé est imprimée dès le 21 juin :
« Province de Bordeaux : Henri d’Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux,
primat d’Aquitaine, commandeur de l’ordre du Saint-Esprit, président ; Jacques
Raoul, évêque de Saintes ; Guy Lanier, prieur de Courron et abbé de Vaux [diocèse
de Maillezais] ; Antoine de Cons, archidiacre en l’église de Condom.
Province d’Arles : Jean de Jaubert de Barraut, archevêque et prince d’Arles,
président ; François Adheymar de Grignan [François de Castellande d’Adhémar de
Grignan], évêque et comte de Saint-Pol-Trois-Châteaux ; Guillaume du Blanc, prévôt
de Toulon [protonotaire du Saint-Siège] ; Louis de Machault, prieur de Saint-Pierre
d’Abbeville.
Province de Tours : Victor Bouthillier, coadjuteur et futur successeur de l’archevêque
de Tours, président ; Achille de Harlay, évêque de Saint-Malo ; Guillaume Jocet,
archidiacre de Saint-Malo et prieur de Combourg ; René Lanier, trésorier en l’église
d’Angers ; Louis d’Odespung, sieur de La Meschinière, vicaire général de
l’archevêque duc de Reims ; Bernard de Sariac, abbé de Paimpont, ancien agent et
promoteur.
Province d’Auch : Dominique de Vic, archevêque d’Auch ; Raymond de Montagne
[ou Montaigne], évêque de Bayonne ; Pierre d’Anxiondo, chanoine théologal et
archidiacre de Conserans ; Charles de Poudeux, sieur de Saint-Cricq, chanoine
en l’église de l’Escar ; Jean Philippe de Berthier, prieur de Saint-Béat, abbé de
SaintVincent, agent.
Province de Toulouse : Charles de Montchal, archevêque de Toulouse ; Louis de
Nogaret, évêque de Mirepoix ; Pierre de La Tour de Montenard, prieur de Cadenac
[chanoine de l’église Saint-Étienne de Toulouse et prieur de Cadenac, diocèse de
Saint-Papoul] ; Pierre de Courtois, chantre et chanoine en l’église de Seillac [diocèse
de Lombez] ; Jean-Michel de Saint-Sivié, abbé de Saint-Sevin, ancien agent
[chanoine en l’église Saint-Étienne de Toulouse].
Province d’Aix : Louis de Bretel, archevêque d’Aix ; Barthélemy Camelin, évêque
de Fréjus ; Louis Marchier, prieur de Greaux [diocèse de Riez] ; Jean Arnauld, prévôt
de Gap [docteur en théologie, prévôt de l’église cathédrale et vicaire général de
l’évêché de Gap] ; Jean de Bertet, aumônier du Roi, prieur de Moustiers, ancien agent
et secrétaire [agent général du clergé].
Province de Narbonne : Pierre de Fenouillet, évêque et comte de Montpellier ; Denis
de Cohon, évêque de Nîmes, conseiller et prédicateur ordinaire du Roi ; Jean François

194 Charles de MONTCHAL, Mémoires de Monsieur de Montchal, archevêque de Toulouse, contenant des
particularités de la vie et du ministère de Richelieu, Rotterdam, G. Fritsch, 1718, 2 volumes.
195 Pierre BLET (s.j.), Le Clergé de France et la Monarchie : étude sur les Assemblées générales du Clergé
de 1615 à 1666, Rome, Cura Pontificiae Universitatis Gregorianae Edita, 1959, 2 volumes, voir t. 1, p. 447.
59

de Cazalet, chanoine et praecenteur de l’église de Narbonne ; François de Ressiguier,
prieur de Rebignac [ou Robignac au diocèse de Lodève].
Province de Bourges : Charles de Noailles, évêque et seigneur de Saint-Flour ;
François de La Fayette, évêque de Limoges ; François de Berthelemi, sieur de
Beauregard, prieur de Saint-Pol de Massagine, prévost en l’église de Castres,
conseiller au parlement de Thoulouze, promoteur ; François Potier de La Terrasse,
seigneur et doyen de Varennes [diocèse de Rodez].
Province de Rouen : Jacques Camus de Pontcarré, évêque de Sées; Léonor de
Matignon, évêque de Coutances ; Guillaume de Boivin, abbé de Montmorel, doyen
d’Avranches et conseiller au parlement de Normandie ; André de Bigards, abbé de
Corneville et doyen de Lisieux, grand vicaire le siège vacant [aumônier du Roi] ;
Antoine [ou Étienne] Moreau, abbé de Saint-Josse, ancien agent et secrétaire.
Province de Reims : François Le Fèvre de Caumartin, évêque d’Amiens ; Henri de
Baradas, évêque et comte de Noyon, pair de France ; Alphonse d’Alluin d’Ouailli
[d’Hallewin de Wailly], abbé de Séry ; Claude Thévenin, chanoine de l’église de
Paris, prieur de Marans, grand vicaire de l’abbaye de Saint-Denis en France.
Province d’Ambrun : Raphaël de Boulogne [ou Bologne], évêque de Digne ; René Le
Clerc, évêque de Glandevez [Glandèves] ; Louis d’Huger, docteur ès droicts, prieur
de Sainte-Croix, chantre, chanoine, grand vicaire et official d’Ambrun ; Henri
Clapier, archidiacre, grand viciaire et official de Senez.
Province de Paris : Léonor d’Estampes, évêque de Chartres ; Nicolas de Netz, évêque
d’Orléans ; Michel Le Masle, chantre et chanoine de l’église de Paris, prieur des
Roches ; Jean de La Barre, conseiller et aumônier du Roi, prieur de La Madeleine
[diocèse de Meaux] ; Pierre de Broc [ou Bros], abbé de Saint-Mars, agent.
Province de Lyon : Louis Dinet, évêque de Mâcon ; Jaques de Neufchese, évêque de
Chaalon [Jacques de Neufchèze, évêque de Chalon-sur-Saône] ; Ferdinand de
Neufville, abbé de Belleville et de Saint-Wandrille ; François de Rebé, prieur de
Saint-Georges, chantre chanoine et comte de Lyon [comte de Saint-Jean de Lyon,
prévôt de Saint-Pierre de Mâcon et prieur de Saint-Georges].
Province de Vienne : Charles Jacques [Gelas] de Leberon, évêque et comte de
Valence et Die ; Louis de Suze [Louis-François de La Baume de Suze], évêque et
comte de Viviers ; François de Servien, abbé de More ; Louis de Simianne, abbé de
la Coste.
Province de Sens : Dominique Séguier, conseiller et premier aumônier de Sa Majesté,
évêque d’Auxerre ; Eustache de Chéri, évêque de Philadelphe, coadjuteur de Nevers ;
Nicolas de La Ferté, doyen et chanoine de Saint-Étienne de Troyes, abbé de la Creste ;
Aimé Mangot, abbé de Sainte-Colombe de Sens [Edme Mangot, abbé commendataire
de l’abbaye de Sainte-Colombe-lès-Sens] ; Denis de La Barde, chanoine ès églises de
196. » Notre-Dame de Paris et de Sainte-Eugénie de Verty, agent

Le Mercure françois ajoute à cette liste Gilles Boutault, évêque d’Aire, ainsi
197que les sieurs de Léon et Aubry, députés du Roi vers l’assemblée .

La question royale mise à l’ordre du jour est de savoir si les mariages des
princes du sang qui peuvent prétendre à la succession de la couronne peuvent être
valables et légitimes s’ils sont faits non seulement sans le consentement du Roi. Le
procédé de Richelieu est habile car l’arrêt du parlement de Paris rendu en septembre

196 Imprimé, « Du Bureau d’adresse, le 21 juin 1635, avec privilège », conservé au MAE, coll. MD France,
vol. 814, f° 198-199.
197 La composition complète de l’assemblée est fournie par le Mercure françois, tome 20, p. 990-992.
60

1634 à propos du mariage du duc d’Orléans est respecté sans être évoqué. La
procédure d’invalidation prend un second départ.
L’épineux problème est confié à une commission de cinq évêques, ceux de
Montpellier, de Sées, de Saint-Malo, de Nîmes et de Chartres. Leur désignation ne
doit rien au hasard. Le 18 juin, l’évêque de Montpellier et ses collaborateurs déclarent
la question si importante qu’elle requiert la consultation d’experts en théologie. Les
cinq commissaires sollicitent le point de vue des représentants des grands couvents de
Paris, et organisent dès le lendemain leur audition. L’Église séculière préfère partager
la responsabilité de l’avis final avec le clergé régulier, et ne se compromettre ni devant
le Pape ni devant le Roi. Quelques jours plus tard, religieux et docteurs commencent
à rendre leurs avis. Le 6 juillet, l’évêque de Montpellier présente la synthèse de toutes
198les opinions émises . Il rappelle tout d’abord que le mariage a trois
usages : l’enfantement, le maintien de la société civile, l’élévation d’un contrat, à la
base civil, en un sacrement surnaturel par le bénéfice de loi évangélique. Les
ecclésiastiques soulignent la perfection du contrat civil et la perfection du sacrement.
Pour eux, il est nécessaire de considérer la cause du mariage (volonté de deux parties),
sa nature (la conjonction maritale) et son effet (réciproque et mutuelle acceptation). Il
est rappelé que les mariages clandestins ont été déclarés nuls par le concile de Trente.
Le clergé, dans son ensemble, confirme le droit des rois à s’opposer aux mariages de
leurs sujets. Il tente de démontrer qu’à défaut de lois écrites, les coutumes auraient la
même valeur. Il en serait ainsi en France en ce qui concerne les princes de sang et plus
particulièrement l’héritier présomptif de la couronne : en vertu de nombreux
précédents historiques, ceux-ci seraient inhabiles à contracter un mariage valide sans
le consentement du Roi. Tous les docteurs et théologiens consultés, après Michel
Rabardeau, Jacques Lescot et Pierre Fenouillet, reprennent l’argument de la coutume,
réputée justifier les empêchements. Mais la majorité des réguliers, comme les jésuites
ou les carmes de la place Maubert, subordonne son avis au jugement de toute l’Église
et à celui du pape. Les séculiers ne tiennent aucun compte de ces réserves, mais c’est
à l’unanimité que tous les membres de l’assemblée signent la déclaration finale.
Fenouillet apporte lui-même l’avis définitif de l’assemblée du clergé de France au Roi
et à Richelieu, qui expriment leur satisfaction. Bien des années plus tard,
cependant, l’archevêque de Toulouse fait état des pressions subies par le clergé en
1635. Il accuse Richelieu d’avoir usé de l’intimidation pour infléchir ses collègues.
L’abbé de Saint-Cyran aurait aussi refusé d’écrire contre le mariage de Monsieur,
199malgré la promesse de l’évêché de Bayonne et de quelques abbayes proches . Au
lendemain de la décision de l’assemblée du clergé, un seul homme, Pierre de Marca,
magistrat envoyé à la cour par le parlement de Pau, donne publiquement de cet acte
200. et de ses motifs une interprétation visant à en ruiner la crédibilité Le raisonnement
développé par le magistrat admet l’invalidité du mariage mais dénie toute valeur aux
trois quarts des moyens invoqués par l’assemblée ou ses inspirateurs. Selon le juriste,
la coutume a bien le droit d’introduire dans un royaume un « empêchement annulatif
d’un mariage ». Mais en France, si la dite coutume « a toujours défendu les mariages

198 BnF, coll. Cinq cents de Colbert, vol. 83, fol. 28-43.
199 A. Degert, « Le mariage de Gaston d’Orléans et de Marguerite de Lorraine », Revue historique, 1923,
n° 143, p. 161-180 ; 1923, n° 144, p. 1-57. Voir cette seconde partie, p. 34.
200 Examen des moyens de nullité, où les trois premiers sont rejettés et le quatriesme proposé nouvellement
y restably, par M. de Marca, manuscrit conservé à la BnF, coll. Cinq cents de Colbert, vol. 83, fol.
211222.
61

des princes sans le consentement du Roy », elle ne les a pas interdit sous peine de
nullité. Le mariage clandestin n’est passible que d’une peine « arrêtée à la perte d’un
fief, ou aux excommunications […] ; on ne punissait pour lors de la peine de nullité ».
Quant au droit attribué aux princes de rendre leurs sujets inhabiles au mariage, aucune
loi ne le leur concède. En ce qui concerne le rapt enfin, sur lequel est fondé l’arrêt du
parlement de Paris, Marca est le seul à reconnaître que si ce motif vaut contre le
mariage célébré à Nancy : « Il ne vaut rien contre celui qui a été fait à Bruxelles après
201la majorité . »
Il est par ailleurs à noter que le concile de Trente menace d’anathème tout
individu qui entraverait la liberté du mariage. Les canons tridentins dénient
euxmêmes à toute autorité laïque le droit de poser des empêchements dissolutifs. Or les
caractéristiques du mariage définies par l’assemblée générale du clergé de France, et
singulièrement celles de l’évêque de Montpellier, s’éloignent de la conception
pontificale « d’après laquelle le sacrement repose bien, il est vrai, sur contrat, mais
sur un contrat moral, consistant dans le consentement mutuel, et non sur un contrat
202civil ». L’assemblée de 1635 prévoit la « subordination du contrat religieux et du
sacrement au contrat civil, la translation des registres de l’état civil des mains du
clergé dans celles de l’officier municipal, la laïcisation de l’acte constitutif de la
203famille ». Le sentiment national du clergé français, associé aux réformes
administratives et fiscales, entreprises en 1635, entre en contradiction avec les
doctrines romaines. Les évêques, autant que les docteurs et religieux, font preuve d’un
indéniable gallicanisme indissociables des progrès absolutistes. Même le père Joseph,
de caractère autoritaire indéniable, ultramontain par conviction comme par sa robe,
est imprégné de ce sentiment plus ou moins conscient.
La décision de l’assemblée générale du clergé de France n’est une surprise
pour personne. Louis XIII met un point d’honneur à venger son honneur bafoué. Il
affecte de voir dans la décision de l’assemblée le jugement promis à son frère, pour
la bonne conscience de ce dernier, et se hâte de mettre Monsieur en demeure de
204considérer son mariage comme nul. Giorgio Bolognetti s’en émeut aussitôt . Pour
le nonce apostolique, l’assemblée du Clergé, pas plus que le Parlement, n’a l’autorité
nécessaire pour juger du mariage de Gaston d’Orléans. Le Roi et son ministre lui font
la même réponse : les ecclésiastiques n’ont émis qu’un avis, non un jugement. Le
souverain pontife ne saurait y voir une atteinte à ses prérogatives juridictionnelles.
Les évêques, quant à eux, rétorquent aux reproches de Bolognetti en affirmant que

201 Pierre de Marca, né en 1594, a d’abord exercé les fonctions de président au parlement de Navarre.
Brillant juriste, ses écrits politiques contribuent à la justification du rattachement du Béarn à la France. En
récompense des services rendus, Louis XIII en fait le premier intendant de la province en 1631, charge
qu’il exerce jusqu’en 1638. Il continue à conseiller Richelieu et à renforcer l’arsenal juridique susceptible
d’appuyer les réformes voulues par le cardinal-ministre. Pierre de Marca s’intéresse également à l’histoire
de l’Église. En 1641, son ouvrage De Concordia sacerdotii et imperii, rédigé à la demande de Richelieu,
étaie les théories gallicanes en leur offrant une justification, fondée sur « une histoire des rapports
entre l’Église et les pouvoirs laïcs » [Nicolas SCHAPIRA, « Des papiers en partage : Étienne Baluze,
secrétaire de Pierre de Marca », dans Jean BOUTIER (dir.), Étienne Baluze, 1630-1718, érudition et pouvoirs
dans l’Europe classique, Limoges, PULIM, 2008, p. 57-78, citation p. 58]. Les arguments qu’il produit lui
permettent de recevoir une nouvelle distinction. Il est fait évêque de Couserans la même année, archevêque
de Toulouse en 1652, puis archevêque de Paris durant quelques mois en 1662, avant de s’éteindre.
202 Gustave FAGNIEZ, Le père Joseph et Richelieu, Paris, Hachette, 1894, 2 volumes, voir au t. 2, p. 43.
203 Ibid.
204 Pierre BLET (s.j.), Le Clergé de France et la Monarchie.., ouvrage cité, tome 1, p. 429.
62

leur opinion ne concerne que l’existence en France d’une coutume particulière
relative aux mariages des princes de sang.
Le 16 août 1635, contre toute attente, Gaston d’Orléans semble s’incliner. Il
205signe un acte tenu secret par lequel il reconnaît la nullité de son mariage . La
soumission et l’inertie de Monsieur sont d’autant plus suspectes que des lettres
adressées par lui à Urbain VIII, interceptées en 1634 par les hommes de Richelieu,
témoignent de sa résolution à ne pas laisser son cas soumis à des ecclésiastiques
français, ces derniers agissant soit par crainte de déplaire à Richelieu soit
206dans l’espérance de voir leur collaboration récompensée . Le frère du Roi, avant
même son retour en France, a d’ailleurs pris la précaution d’écrire au Pape pour
désavouer par anticipation tout ce qu’il pourrait faire lui-même, ou plus exactement
tout ce qu’il pourrait être obligé de faire, contre son mariage à l’intérieur du royaume.
Richelieu n’aurait appris l’existence de cette lettre qu’au début de l’année 1635. Il
207aurait reproché à Puylaurens de la lui avoir cachée , comme de n’avoir pu, ou n’avoir
voulu, obtenir de Monsieur le renoncement à son mariage : ainsi s’expliqueraient son
arrestation et son incarcération.
La princesse Marguerite, de son côté, en exil à Bruxelles, puis aux Pays-Bas,
se sent de plus en plus isolée. Elle est en froid avec sa belle-mère, et n’est assistée que
de sa sœur Henriette, dont la présence est d’ailleurs plutôt de nature à la
compromettre. Afin d’assurer sa propre défense, Marguerite de Lorraine
sollicite l’appui de l’ambassadeur d’Espagne à Rome en écrivant à son épouse, la
208marquise de Castel-Rodrigo . Elle prend également contact avec le cardinal Gaspar
Borgia, le cardinal Alonzo de La Cueva, le cardinal Antonio Barberini, et le cardinal
209Francesco Barberini . Elle fait aussi remettre à Urbain VIII les documents
authentiques qui établissent la validité de son mariage. La princesse de Lorraine
invoque non seulement son bon droit mais aussi le peu de cas fait de l’autorité
pontificale par le parlement de Paris et l’assemblée du clergé de France, malgré les
réserves émises par les réguliers. Elle met également en avant les services rendus au
Saint Siège par la famille ducale pour la défense de la chrétienté. Elle revendique la
210tradition de la croisade et touche de manière habile l’honneur même d’Urbain VIII .

205 « Nous, etc. ayant veu l’advis donné au Roy par les prélats assemblez en la ville de Paris, représentant
le clergé de France, sur le sujet des mariage des princes du sang et des héritiers présomptifs de la couronne,
par lequel ils affirment en leur conscience lesdicts mariages estre nuls lorsqu’ils sont faicts sans le
consentement du Roy ; ayant veu, en outre, le grand nombre de docteurs et religieux insérez dans le
procèsverbal desdicts sieurs du clergé, qui sont tous du mesme advis ; et de plus considéré que [ledit advis est]
fondé sur la coustume du royaume, nous avons creu estre obligez, en conscience, d’y acquiescer
[reconnaissant nul] le mariage faict entre nous etc. [et déclarer, comme nous faisons, que nous ne] tiendrons
jamais à l’avenir ladicte dame Marguerite de Lorraine pour nostre espouse, et ne ferons aucune action, ny
acte contraire à la présente déclaration, que nous faisons volontairement, meu par les véritables sentimens
de nostre conscience. En suite, nous supplions le Roy de nous laisser marier à nostre liberté, pourveu que
nous ne prenions aucune alliance par mariage qui luy soit suspecte. » dans Louis-Martial AVENEL (éd.),
Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 172. Le texte n’est pas daté, il est de la main de Denis
Charpentier, signé le 16 août par Gaston d’Orléans, et contresigné par le secrétaire des commandants de ce
dernier, Léonard Goulas.
206 e A. Degert, « Le mariage de Gaston d’Orléans… », article cité, 2 partie, p. 38.
207 Alexandre PETITOT et M. de MONMERQUE (éd.), Mémoires du comte de Montrésor... Paris, Foucault,
1826, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, tome 54, p. 272.
208 MAE, coll. CP Lorraine, vol. 30, fol. 281-282.
209 MAE, coll. CP Lorraine, fol. 283-292.
210 MAE, coll. CP Lorraine, vol. 30, fol. 279-280.
63

Contrarié par les mesures parlementaires et par la prise de position des
évêques français, le Pape est probablement encore renforcé dans sa position par les
sollicitations des principaux intéressés. Urbain VIII fait porter directement ses
doléances au Roi par les nonces Bolognetti et Mazarin. Il exprime également son
mécontentement à l’ambassadeur du roi à Rome, le comte de Noailles. Le problème
spirituel du mariage de Monsieur est trop important pour qu’Urbain VIII puisse
accepter le point de vue du clergé de France. Au-delà du dissentiment suscité par le
gallicanisme, le pape peut légitimement craindre une soustraction d’obédience.
Attribuant l’hostilité et l’inflexibilité du Pape aux influences espagnoles,
Louis XIII, s’est déjà résolu à dépêcher à Rome un émissaire de renom, Alphonse de
211Richelieu, cardinal de Lyon, chargé de représenter la personne du Roi lui-même .
L’assemblée du clergé de France, et le cardinal-ministre, lui adjoignent l’évêque de
Montpellier. Celui-ci reçoit l’ordre de présenter au souverain pontife un compte rendu
de ce qui s’est passé, en invoquant la légitime défense mise en œuvre par le Roi, face
au danger constitué par l’alliance de Gaston d’Orléans avec la maison de Lorraine,
212ennemie de la France . Il ne réclame pas une confirmation de la décision de
l’assemblée, mais explique simplement les raisons qui ont obligé le Roi à procéder
contre le mariage de son frère. Il rappelle d’ailleurs l’ambition démesurée des princes
lorrains, leurs prétentions et l’importance de la coutume qui invalide le mariage.
Fenouillet explique au pape que Louis XIII s’est refusé à recourir au tribunal du Pape
à cause, entre autres, de « la malice des Espagnols, qui les porte à calomnier les plus
213justes actions de Sa Sainteté ».

La question du don gratuit sollicité par Louis XIII en raison de l’entrée en
guerre ouverte est, elle aussi, sources de longs débats et d’âpres négociations. Le
premier ordre du royaume se plaint depuis plusieurs mois des pressions exercées par
les officiers royaux ou par les traitants pour imposer les biens dont il dispose dans le
cadre de son sacerdoce. Un édit de janvier 1634 a en effet prévu que certaines de leurs
terres puissent être assujetties à la taille. Face aux plaintes exprimées, un nouveau
texte, du mois de mars 1635, réaffirme les privilèges du clergé, et en particulier
l’exemption de taille. Cependant, sur le terrain, aucune application n’est donnée à la
214décision prise au conseil du Roi . L’assemblée du clergé réclame un enregistrement
au Grand Conseil, qui n’intervient qu’en juillet. D’autres conflits surgissent
parallèlement dans le royaume : le gouverneur de La Fère tente d’imposer aux
ecclésiastiques de Picardie le droit de guet, Dominique Séguier doit intercéder auprès

211 Maximin Deloche, Un frère de Richelieu inconnu…, ouvrage cité, p. 241.
212 Louis XIII écrit alors à Urbain VIII une missive dictée par Richelieu : « Très Saint Père, je prends la
plume pour vous donner esclaircissement sur deux points dont les nonces de Vostre Sainteté m’ont faict
cognoistre qu’on vous avoit donné toute autre information que le faict ne le méritte. Le premier
concerne l’arrest du parlement par lequel le prétendu mariage de mon frère avec la princesse Marguerite de
Lorraine est déclaré non valablement contracté, pour tesmoigner que ledict arrest ne préjudicie en aucune
façon aux immunités ecclésiastiques, je recognois franchement qu’il n’appartient qu’au juge ecclésiastique
de prononcer sur la nullité du mariage considéré comme sacrement et que mon parlement ne prononce que
sur la validité ou nullité du contrat civil. Le second consiste au serment… » dans Louis-Martial
AVENEL (éd.) Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 173, d’après une minute de la main de Denis
Charpentier.
213 Instruction donnée à M. de Montpellier s’en allant à Rome sur le sujet du mariage de Monsieur, 12
octobre 1635, manuscrit conservé au MAE, coll. Correspondance politique Rome, vol. 56, fol. 199-206,
extrait publié par Pierre BLET, Le Clergé de France et la Monarchie…, ouvrage cité, vol. 1, p. 437.
214 Roland MOUSNIER, L’Homme rouge…, ouvrage cité, p. 578.
64

de son frère pour exonérer ses pairs ; des traitants entendent aussi percevoir des droits
215de franc-fief et de nouveaux acquêts . C’est dans un contexte de vives réticences
que la contribution exceptionnelle à l’effort de guerre est demandée, le 12 juillet, au
nom de Louis XIII, par Jacques d’Estampes, marquis de Valençay, frère aîné de
l’évêque de Chartres, en qualité de le conseiller d’État, et par le contrôleur général
des finances Charles Duret de Chevry. La justification que les deux hommes mettent
en avant à une telle sollicitation est l’enlèvement de l’archevêque de Trèves, afin de
mieux souligner la volonté du Roi de se porter garant des intérêts de l’Église. Henri
d’Escoubleau de Sourdis leur oppose l’inefficacité des décisions du Conseil dans les
provinces du royaume, et le non-respect des privilèges ecclésiastiques, puis met en
délibération la réponse à présenter à Louis XIII. Pendant un mois, l’attentisme
prévaut, l’assemblée du Clergé attendant une prise en compte réelle de ses doléances
et des garanties obtenues antérieurement par lettres patentes ou édit. Louis XIII perd
patience et se plaint à l’évêque d’Auxerre de la perte de temps qui en résulte et des
conséquences de cette dernière sur les conditions de vie des armées. Le 22 août, sans
avoir prévenu les prélats, le souverain fait intervenir ses commissaires, porteurs d’une
missive explicite – « Messieurs, c’est pour la troisième fois que j’envoie vers vous les
sieurs de Chevry et d’Estampes pour vous porter à ce que vous auriez dû de
vousmême faire pour la subsistance de mes armées. En quoi je reconnais le peu d’affection
que vous avez au bien de cet État, et comme vous vous souciez peu de me donner
216contentement » – et d’une exigence inédite, un impôt sur les bénéfices
ecclésiastiques représentant 600 000 livres.
Les prélats qui soutenaient jusqu’alors les initiatives de Richelieu réagissent
de manière très contrastée : dans le contexte du différend né entre le souverain et son
principal ministre, Achille de Harlay-Sancy, juge injurieux, à l’égard de l’assemblée,
les termes employés par le Roi ; Dominique Séguier tente de justifier, tant auprès des
députés que de Richelieu, le garde des Sceaux, qui n’aurait pas été associé à la
rédaction de la lettre royale, tandis que l’archevêque de Bordeaux botte en touche, en
refusant de transmettre les plaintes au cardinal-ministre. Comme le parlement de
Paris, l’assemblée générale du clergé de France témoigne de sa propension à la
contestation des mesures qu’il juge arbitraires et s’oppose à l’expression d’un
absolutisme qui mettrait en cause ses privilèges. Le premier ordre profite des libertés
gallicanes qu’il a acquises, mais il a omis de subordonner « les précédents contrats de
217subsides [à] l’autorisation pontificale » et s’est lui-même privé d’un possible
recours à l’arbitrage du souverain pontife. Or les obstacles à la mise en œuvre efficace
d’une politique de « raison de guerre » se multiplient à partir de l’été 1635 et jusqu’en
décembre. Le désaccord qui éloigne Louis XIII de son principal ministre est devenu
patent. Richelieu isolé, le Clergé, comme le Conseil, est pris entre deux feux. Sommés
de délibérer dès le 23 août, les prélats ne cèdent pourtant ni à la pression morale ni à
l’urgence. Fort du principe de collégialité, le Clergé réclame tout d’abord
l’amendement de la lettre en date du 21 qui leur a été portée le 22 par Charles Duret
de Chevry et Jacques d’Estampes de Valençay puis subordonnent la rédaction de son
cahier de doléances, et le vote de l’effort fiscal, à l’expédition d’arrêts en sa faveur,
afin de se garantir l’exemption des francs-fiefs et des nouveaux acquêts. Louis XIII

215 Pierre BLET, Le Clergé de France et la Monarchie…, ouvrage cité, vol. 1, p. 449.
216 Pierre BLET, Le Clergé de France et la Monarchie…, ouvrage cité, vol. 1, p. 451-452.
217 Ibidem.
65

accepte immédiatement de revenir sur les termes qu’il a employés et fait présenter à
l’assemblée, le 31 août, une nouvelle missive, datée, comme la précédente, du 21. Une
telle réaction et les précautions oratoires qui l’accompagnent – « Messieurs, je
n’eusse pas estimé estre obligé d’envoyer jusqu’à trois fois vers vous pour vous
convier à m’assister en la nécessité présente de mes affaires, vu les témoignages que
vous m’avez rendus en toutes rencontres de votre affection envers ma personne et le
218bien de mon État » – témoignent des difficultés engendrées, dans l’exercice du
pouvoir et dans l’action gouvernementale, des dissensions apparues avec Richelieu.
Au-delà de ces contingences politiques spécifiques, l’assemblée du Clergé se
montre satisfaite sur la forme, l’archevêque de Bordeaux et l’abbé de Saint-Josse
signent enfin le cahier de doléances. Aucune décision concernant le don gratuit n’est
cependant prise dans l’immédiat, une réponse de Louis XIII aux demandes formulées
étant au préalable attendue. Le 4 septembre, le conseil du Roi, prenant acte du
dialogue amorcé, transmet une série d’arrêts en faveur du Clergé, dont P. Blet a donné
219le détail . L’historien a souligné l’inadéquation des décharges et exemptions prévues
avec les revendications, et les nécessités réelles, des prélats, en ce qui concerne la
gabelle, le droit du marc d’or et l’arrière-ban. Jean de Jaubert de Barrault et Charles
de Montchal expriment leur déception et leur amertume. Henri d’Escoubleau de
Sourdis, Léonor d’Estampes de Valençay et Achille de Harlay-Sancy se rendent alors
chez Richelieu, à Rueil. Ils y rencontrent, non pas le cardinal-ministre en personne,
mais Claude de Bullion, qui refuse l’exemption d’arrière-ban et rappelle que le
souverain n’est censé répondre aux doléances exprimées qu’à l’issue de l’assemblée
générale. Puis lors d’un Conseil, Richelieu désavoue le surintendant des finances et
reconnaît le bien-fondé du point de vue présenté par l’ordre auquel lui-même
appartient. Le 15 septembre, l’archevêque de Bordeaux est en mesure de présenter au
Clergé les arrêts attendus sur l’arrière-ban et le marc d’or. Trois jours plus
tard, l’assemblée désigne des commissaires, un par province, chargés de trouver les
fonds correspondant à la somme demandée par Louis XIII. Les expédients envisagés
sont si nombreux que les prélats se trouvent dans l’incapacité de s’entendre sur une
proposition ferme et demandent à Richelieu de venir siéger en qualité de président.
Le cardinal-ministre, par souci d’impartialité, décline l’offre et leur conseille de s’en
tenir à une méthode envisageable pour lever les fonds, non de redéfinir la somme
exigée par le Roi. Seuls, le retour du souverain de Lorraine et la disgrâce du comte de
Cramail permettent l’apaisement des tensions à la fin du mois d’octobre. Le 22,
Louis XIII transmet à Richelieu l’ordre d’arrêter le trublion. Le lendemain, les prélats
obtiennent une audience. Le cardinal-ministre rédige alors trois documents qui
témoignent autant d’une relative normalisation de ses relations avec le Roi que de
l’urgence de la situation militaire et financière, et de l’acuité de cette dernière. Le
premier concerne le comte de Cramail :
« Ce qu’il pleut au Roy me commander hier pour M. le comte de Cramail vient d’estre
exécuté ; M. de Kerruel l’emmène accompagné suffisamment pour qu’il n’en puisse
arriver d’inconvénient. Il m’a dict deux ou trois choses dignes d’estre remarquées,
que je diray demain à Vostre Majesté. Pourveu qu’elle se porte bien, tout ira bien, s’il
220plaist à Dieu, comme je l’espère. »

218 Pierre BLET, Le Clergé de France et la Monarchie…, ouvrage cité, vol. 1, p. 453.
219 Pierre BLET, Le Clergé de France et la Monarchie…, ouvrage cité, vol. 1, p. 454.
220 Richelieu à Louis XIII, Rueil, 23 octobre 1635, Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres, instructions…,
t. V, ouvrage cité, p. 329-330.
66


Le second texte complète ce billet. Il prend la forme d’un mémoire qui révèle,
de la part de son auteur, d’une part la prépondérance, dans le raisonnement qui est le
sien, du droit naturel, d’autre part une somatisation des événements, et une
assimilation d’un corps en souffrance, celui du ministre ou celui du Roi, tout aussi
malade, au corps de l’État, désormais menacé dans son intégrité :
« Quand le cœur est malade, tout le reste du corps ne peut qu’il ne s’en sente ; ainsy,
quand il y a du trouble à C., tout l’estat ne peut estre en repos. Une seule estincèle est
capable d’embraser la plus grande ville du monde, et sy le feu pris à la moindre de
ses maisons n’estoit promptement esteint, il la réduiroit indubitablement en cendres.
Il ne faut qu’une petite ouverture à la chaussée d’une rivière pour luy donner lieu de
ruiner et inonder tout un païs, sans qu’on y puisse aporter aucun remède, sy on ne l’a
faict dès le commancement. Ainsy, sy on ne remédie aux factions, les estouffant dans
leur naissance lorsque leur commancement est sy foible que ceux qui n’en
connoissent pas la nature n’estimeroient pas qu’elles feussent à craindre, elles
croissent et se renforcent de telle sorte en un instant qu’il est par après impossible de
résister à leur violence. Le comte de Cramail estoit lié à la Fargis, et par liens d’amour
et de faction. Par elle il estoit attaché aux deux reynes ; luy et le marquis de Mirabel
estoient les principaux conseils de la ruine du cardinal […]. Cette affaire peut estre
considérée en deux façons, ou seulement en tant qu’elle touche le cardinal, ou en tant
que l’Estat y est intéressé. Sy on considère seulement les intérests du cardinal, il suffit
de remédier à la malice de celuy qui l’a tramée par un simple esloignement ; le
cardinal n’en désire pas davantage. Mais sy on a esgard aux intérests de l’Estat, il faut
un plus puissant remède, qui soit chastiment tout ensemble, et chastiment sy doux
qu’il ne sera pris de tout le monde que pour un remède innocent, sy l’on en use ainsy,
il en peut arriver beaucoup d’inconvéniens. […] Au reste, le cardinal n’a plus assez
de force pour résister à la fatigue des affaires générales, aux intrigues des cabinets, et
à sa mauvaise santé tout ensemble. […] Sy le prince, dans l’Estat duquel il se trouve
des esprits assez hardis pour mesdire de sa conduite, murmurer de son gouvernement,
deschirer ceux qu’il employé dans l’administration de ses affaires, ralentir ses
desseins par telles procédures, ne les chastie sévèrement, il faict mal selon Dieu […].
Il faut, en telles occasions, pratiquer vertement ce que les préceptes de la politique
font cognoistre estre du tout nécessaire, et ce que les maximes de la théologie
221enseignent estre permis . »

Le troisième document formule des recommandations :
« Messieurs les depputez du clergé devant aujourd’huy saluer Sa Majesté, elle
trouvera bon, s’il luy plaist, que je luy die qu’il est à propos, pour le bien de son
service, qu’elle leur tesmoigne le juste mescontentement qu’elle a sujet d’avoir de
leur assemblée pour les longueurs qu’ils ont apportées à la secourir en l’urgente
nécessité de ses affaires, qui est cogneue d’un chascun. Ensuite de quoy, elle traitera
222bien, s’il luy plaist, Messieurs de Sées, de Nismes et l’abbé de Saint-Vandrille , qui
se sont monstrez affectionnez aux intérests de Sa Majesté, et les autres depputez plus
froidement, afin qu’ils cognoissent par là la distinction qu’elle faict de ceux qui la
servent avec chaleur d’avec les autres qui ne se portent pas à ce qu’ils doivent.

221 Mémoire relatif au comte de Cramail, 23 octobre 1635, Louis-Martial AVENEL (éd.), Lettres,
instructions…, t. V, ouvrage cité, p. 330-336.
222 Jacques Camus de Pontcarré, évêque de Sées ; Anthyme-Denis Cohon, évêque de Nîmes ; Ferdinand de
Neufville de Villeroy, abbé commendataire de Saint-Wandrille.
67