La rébellion de la Guadeloupe: 1801-1802

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296147355
Nombre de pages : 180
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LA REBELLION DE LA GUADELOUPE

Docteur André NEGRE

LA REBELLION DE LA GUADELOUPE
(1801-1802)

,ç-

L'aribeennes

ditipns

5, rue

Lallier

75009 Paris

Maquette:

Myline

@ Editions CARIBEENNES, 1987 Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction, réservés pour tous les pays.
ISBN 2-87679-006-8

A la mémoire de mon ami, Maurice Nicolas.

AVERTISSEMENT
Nous n'avons pas voulu réécrire, une fois de plus et après bien d'autres, l'histoire de cette période qui fut la plus grande, mais aussi la plus dramatique qu'ait jamais vécue la Guadeloupe; ce fut une succession d'événements très graves qu'aucune des autres «Isles fortunées» des Antilles qui se sont trouvées à l'ombre du drapeau français, n'ont jamais connus. Nous avons seulement voulu apporter, pour chacun des principaux protagonistes de cette rébellion, le résultat de quelques recherches biographiques, et de quelques études psychologiques, qui manquaient peutêtre, jusqu'ici, et qui n'en sont pas moins susceptibles d'éclairer un peu mieux les comportements respectifs de chacun de ces protagonistes. C'est là, à notre avis, l'apport le plus important que ce livre voudrait faire à l'étude de ces événements. Contre La Crosse, et uniquement contre lui, au début du soulèvement des cœurs; puis contre le Premier Consul et aussi contre la France, lorsque les élites avec la masse de la population de couleur eurent compris (ou plus exactement deviné) que La Crosse, puis Richepance venaient, sur les ordres de Bonaparte, pour 9

rétablir un esclavage que la Convention avait aboli quelques années auparavant. C'est avec Maurice Nicolas, successivement historien. puis archiviste en Guadeloupe et en Martinique, que nous avions eu l'idée d'entreprendre la rédaction de ce livre, pour les raisons que j'ai données ci-dessus; son décès bien prématuré a interrompu cette collaboration. J'ai repris seul cette idée, mais je reste lui devoir beaucoup; parce qu'il avait publié sur ce sujet, certes, mais aussi parce que nous avions beaucoup discuté sur les problèmes humains que le récit de ce drame propose à nos consciences. Drame que nos consciences comprennent mieux à la lumière des analyses psychologiques que nous avons tentées.

PROLEGOMENES

DU DRAME

Le 16 Pluviose An II (4.2.1794) la Convention Nationale tenait une séance solennelle qui se terminait en apothéose: ce jour-là, à l'issue de débats aux accents parfois pathétiques, l'Assemblée avait déclaré «aboli l'esclavage des Nègres dans toutes les colonies ». Elle avait décrété «que tous les citoyens sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution ». Mais pendant qu'à Paris l'hémicycle (ou ce qui en tenait alors lieu) de l'Assemblée retentissait d'applaudissements et de vivats, à la Martinique les tambours battaient la générale (signe de grave alarme), les cornes

de lambis 1 lançaient du haut des mornes 2 leurs lugu-

bres appels à travers les campagnes... «Aux armes 1...» Car les monarchistes de l'île, naguère maitrisés par Rochambeau, envoyé de Paris, étaient allés chercher chez l'ennemi anglais l'instrument de leur vengeance ; tout avait donc été réglé depuis Whitehall, de telle sorte qu'en ce 4 février la flotte, les marins et soldats
1. Gros coquillage dont on peut se servir comme d'un cor. 2. Morne: petite montagne (de l'espagnol «morro :t). 11

de l'éternelle Angleterre se présentaient sur les rivages de l'île... AussitÔt tous les « patriotes» de la Martinique s'étaient donc dressés contre l'Anglais et contre les émigrés royalistes qui les amenaient; courage et héroÏsme inutiles: les défenseurs durent se rendre aux vainqueurs étonnés de tant de bravoure, après 6 semaines de combats plus ou moins épiques (25.3.1794). Un mois plus tard la Guadeloupe succombait à son tour, et à peu près dans les mêmes conditions, c'est-àdire malgré une belle résistance (22.4.1794). Les esclaves traînaient donc leurs chaînes; ils ne savaient encore pas que, de toutes les nations colonisatrices la France avait été la première à avoir osé proposer cette idée de l'égalité des hommes I Aussi, quand les deux commissaires, Chrétien et Victor Hugues, chargés par le Comité de Salut Public de Paris de venir instaurer aux Antilles le nouveau régime législatif, arrivèrent en vue des cÔtes de la Guadeloupe, ils apprirent avec stupeur que les Anglais étaient déjà maîtres de l'île, ainsi d'ailleurs que de la Martinique, depuis plusieurs semaines; on était en effet déjà en juin 1794. Tout autre que Victor Hugues eftt hésité... Sans balancer davantage et malgré une infériorité militaire et navale flagrante, il prit la résolution de chasser l'envahisseur hors de la Guadeloupe... Il proclama le décret d'abolition de l'esclavage, provoquant ainsi le ralliement en masse des Guadeloupéens à ses propres forces expéditionnaires; de tous les mornes, de toutes les campagnes les hommes se précipitaient aux combats: leur liberté était alors au tranchant de leur sabre, sinon de leur coutelas; il recherchaient l'ennemi sur tous les terrains, dans tous les recoins de l'île. Le résultat fut qu'après sept mois de luttes, les Anglais et les émigrés évacuaient la Guadeloupe... Dans les mois qui suivirent, Sainte-Lucie retomba 12

aux mains des Français; peu après, Saint-Eustache et Saint-Martin étaient à leur tour arrachées aux Anglais, qui les avaient occupées; la Dominique, Antigues, la Grenade étaient également attaquées... Dans le même temps une flottille de corsaires, armée par Victor Hugues, écumait la Caraïbe; et dans la seule année 1795 ils capturaient 150 vaisseaux britanniques avec leurs précieuses cargaisons... C'est alors que la Guadeloupe a connu une ère de prospérité rarement atteinte; jamais cette colonie n'avait été aussi bien approvisionnée, en denrées et marchandises de toutes sortes. Victor Hugues allait devoir, et pouvoir s'occuper désormais de l'administration du territoire; le programme était chargé, et son exécution promettait bien des tiraillements... En effet, il n'y avait plus de têtes à trancher (et Victor Hugues s'y était certes bien employé), mais des cannes à sucre à couper... Manifestement, le sabre était moins agile à cette moisson; il y répugnait même un peu... Sans en rechercher la cause, Victor Hugues allait réagir; ce n'était pas l'heure de faire de la psychologie appliquée, et d'ailleurs ce n'était pas là l'exercice de prédilection du farouche Commissaire de la Convention... Qu'importait d'ailleurs le pourquoi? L'absentéisme est toujours générateur de marasme, moteur des troubles sociaux; les anciens esclaves devaient donc retourner aux champs, cultiver les terres des anciens maîtres; et des sanctions exemplaires furent promises aux récalcitrants. Mais en contre-partie, un salaire Leur était alloué, et des fonctionnaires nommés à cet effet allaient en contrôler le versement exact. Réalisme qui, certainement, sauva alors la Guadeloupe de l'anarchie économique. Quant aux contre-révolutionnaires, entendez «les royalistes », ils étaient pourchassés et inexorablement châtiés.
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Pendant trois ans encore Victor Hugues « régna» sur la Guadeloupe; mais la situation allait se détériorant de jour en jour et au fil des ans... l'usure du pouvoir... Quelques-uns des ennemis influents du Conventionnel réussirent finalement à obtenir son rappel à Paris; mais lorsque son successeur, le Général Desfourneaux vint prendre ses fonctions, notre Proconsul déchu montra quelques réticences à lui remettre ses pouvoirs... et il fallut l'embarquer... sous bonne escorte! (2 Frimaire An VII - 22 novembre 1798.) Etait-ce l'ironie du sort? Un an après, exactement, une escorte analogue allait reconduire ce même Général Desfourneaux sur une autre frégate à destination de la Métropole; navire sur lequel un parti de militaires plus ou moins révoltés lui avait retenu une cabine... Sage précaution destinée à éviter aux Agents de la République que venait de nommer le Directoire, et qui arrivaient, le même désagrément de se heurter à l'entêtement d'un Général Desfourneaux destitué, certes, mais bien résolu à défendre «sa» place, au besoin par la force I Où peut mener l'amour des Proconsuls pour les lIes Fortunées... D'ailleurs, lorsque les trois Agents du Directoire, Jeantet, Baco de la Chapelle et le Général Lavaux débarquèrent à la Pointe, le 12 décembre 1799... le Directoire lui-même avait déjà vécu: Bonaparte avait fait du 18 Brumaire An VIII, une date de l'Histoire de France! Mais en même temps que ces hauts personnages, Paris avait envoyé de nouvelles troupes, encadrées de plusieurs officiers de couleur, pour renforcer la garnison de la Guadeloupe. Parmi ces derniers, on remarquait le déjà réputé Chef de Brigade Magloire Pélage, et le Chef de Bataillon Louis Delgrès qui avait, lui aussi, hautement affirmé sa valeur: deux Martiniquais, deux frères d'armes, deux soldats de qualité que les 14

circonstances, bientôt (et c'est là le principal de cette étude) allaient opposer, l'un à l'autre, jusqu'à la mort. Toutefois rien ne laissait alors prévoir l'aboutissement de leurs destinées ni les tragiques événements qui allaient bouleverser la Guadeloupe... En attendant ces événements, de graves dissensions avaient déjà divisé les Agents de la République: le Général Lavaux avait même été accusé de tramer un complot; on l'avait arrêté et renvoyé en France; un nommé Bresseau l'avait remplacé: soubresauts politiques, sans plus. Puis le nouveau triumvirat avait déployé un zèle particulièrement néfaste, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, et avait accumulé les gaffes; tant et si bien que le Premier Consul, qui ne badinait guère, mettait un terme à ces dangereuses fantaisies en rappelant les Agents à Paris; seul Baco, victime de la fièvre jaune, ne fut pas de ce voyage de retour. Leur «règne» n'avait pas excédé dix-huit mois. Entre-temps, la Constitution de l'An VIn avait apporté de profondes réformes dans l'organisation des colonies. Désormais, chacune de celles-ci serait dirigée par trois administrateurs à la fois, selon le principe alors bien acquis de la séparation des pouvoirs: un Capitaine-Général, un Préfet colonial, et un grand Juge. Pour la Guadeloupe, les fonctions de CapitaineGénéral furent dévolues au Contre-Amiral La Crosse, celles de Préfet colonial à LescalIier, Conseiller d'Etat, et celles de grand Juge à Coster (29 Germinal An IX 18 avril 1801). Pendant tout ce temps la Martinique était restée sous le joug des Anglais et allait devoir attendre pour bénéficier de ces nouvelles dispositions. Le Gouvernement Consulaire hâta le départ de La Crosse afin qu'il pftt jeter au plus tôt les bases d'une nouvelle organisation administrative; et, fait très im15

portant pour la suite de cette étude, ses deux collaborateurs ne devaient le suivre qu'à quelques mois d'intervalle...

QUELQUES-UNS DES PROTAGONISTES PRINCIPAUX DU DRAME Qui était donc cet Amiral La Crosse, qui allait être à l'origine de l'insurrection de la Guadeloupe contre le Consulat? Suivant les sources que l'on utilise pour se documenter, l'Histoire des hommes varie du tout au tout. Si l'on parcourt ce qui a été écrit sur La Crosse par ses compatriotes agenais, que lit-on? Il n'est question que d'éloges; on est là-bas, à Agen,

très fier de lui. Ph. Lanzun

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a affirmé: «Les méri-

tants tombent dans l'oubli; notre valeureux compatriote est du nombre (...) sa glorieuse existence (...).» «Il reçut l'ordre d'aller dans les Iles du Vent porter les décrets de la Convention, mission délicate qu'il accomplit avec beaucoup de souplesse et de fermeté. » A. Veillon 4 a écrit: «Cet illustre compatriote dont les Lot-et-Garonnais ont le droit de s'enorgueillir, fut un homme habile, un officier instruit, énergique, cou3. Ph. Lanzun. Le Contre-Amiral Baron de la Crosse. ln «Revue de l'Agenais~, 42" année, mai-juin 1915. 4. A. Veillon. Un grand colonial lot-et-garonnais : Ie ContreAmiral de la Crosse, Gouverneur de la Guadeloupe. In c Revue de l'Agenais:t, 62" année, mars-juin 1933.

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rageux et stoïque, un administrateur digne, probe, zélé...» «... Sa prodigieuse destinée...» A. Communay 5 nous a parlé d'une «vie aussi bien remplie que celle de l'Amiral La Crosse... ».

A. de Bellecombe (son parent)

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: «M. de La Crosse

est mort comme il a vécu: sans peur et sans reproche », «Excellent administrateur... », «Homme d'Etat, administrateur probe, zélé, intelligent... » Voilà pour les historiens de l'Agenais. Par contre l'opinion se fait tout aussi unanime contre cet homme, et souvent avec violence, si l'on parcourt ce qui en a été écrit par les historiens guadeloupéens. Je ne veux évidemment pas parler ici de certains qui sont surtout mus par des haines raciales ou politiques, ce qui est incompatible avec l'impartialité de l'Histoire; ni de ceux dont les publications fourmillent d'inexactitudes historiques. c'est-à-dire à des historiens hautement confirmés qui ont su s'extraire; historiens qui s'accordent à voir, en La Crosse, un homme dont la deuxième mission en Guadeloupe fut néfaste et engendra la grande rébellion de 1801-1802. J'ai moi-même, très modestement emboité le pas de ces historiens dans mon livre sur A. Fuët 10. De quoi s'agit-il donc? La Crosse n'était certes pas n'importe qui.
5. A. Communay. «Pièces et documents inédits pour servir à l'Histoire du Sud-Ouest ». Agen, 1889, Virgile Lenthéric Imprimeur. 6. A. de Bellecombe. «Essais historiques sur l'Agenais. Biographie des Hommes célèbres », le partie, Agen, 1946, J.A. Quichot Imprimeur. 7. Ballet (Jules). c La Guadeloupe », 3 tomes, 1890-1896. ,8. Lacour (Auguste). «Histoire de la Guadeloupe ». Réédition 1960, par Me Lacour, Basse-Terre. 9. Nicolas (Maurice). c Guadeloupe An X.» Bull. Soc. Hist. Guad. numéros 1-5.

8 Je pense surtout à Ballet 7, à Lacour et à Nicolas 9,

10. Dr A. Nègre. «Antoine Fuët, Corsaire d'Empire
du Scorpion, 18 Paris, 1963.

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