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La régence de Tunis à la fin du XVIIè siècle

De
168 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 266
EAN13 : 9782296276864
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LA RÉGENCE DE TUNIS A LA FIN DU XVIIe SIÈCLE
Mémoire pour servir à l'histoire de Tunis depuis l'année 1684

Collection « Histoire et perspectives méditerranéennes»
dirigée par Jean-Paul CHAGNOLLAUD

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Hannattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Derniers ouvrages parus:
Paul Sebag, Tunis au xVlr siècle. Une cité barbaresque au temps de la course. Antigone Mouchtouris, La culture populaire en Grèce pendant les années 40-45. Abderrahim Larnchichi, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise Bernard, L'Orient au xvr siècle. Salem Chaker, Berbères aujourd' hui. Dahbia Abrous, L' honneur face au travail desfemmes en Algérie. Daniel Jemma-Gouzon, Villages de l'Aurès - Archives de pierres. Vincent Lagardère, Le vendredi de Zallâga, 23 octobre 1086. Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc. Abdellah Ben Mlih, Structures politiques du Maroc c%nial. Yvette Katan, Oujda, une ville frontière du Maroc. Musulmans, Juifs et Chrétiens en milieu colonial. Alain Quella-Villéger, La politique méditerranéenne Pierre Loti,1870-1923. de la France, un témoin

Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie, des origines à nos jours. Jean-Qaude Zeltner, Tripoli, carrefour de l'Europe et des pays du Tchad. Rachid Tridi, L'Algérie en quelques maux, autopsie d'une anomie. Jacques Canteau, Le feu et la pluie de l'Atlas, vie quotidienne d'une famille de
colons français.

Mokhtar Lakehal (sous la direction de ), Algérie de l'indépendance d'urgence.

à l'état

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes

NICOLAS BÉRANGER

LA RÉGENCE DE TUNIS , A LA FIN DU XVIIe SIECLE
Mémoire pour servir à l'histoire de Tunis depuis l'année 1684
Introduction et notes de PAULSEBAG
Publié avec le concours du Centre National des Lettres

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@L'HARMATTAN, 1993 ISBN: 2-7384-1863-5

Introduction
Le 10 février 1708, l'antiquaire français Paul Lucas(1), après avoir voyagé à travers la Grèce, la Macédoine, l'Asie Mineure, l'Egypte et la Tripolitaine, débarqua dans I'fie de Djerba(2).TIy fit une escale de quelques jours, puis il reprit la mer et se rendit à Sfax. Dans cette ville, il arrêta des chevaux pour se faire conduire à Tunis. Il arriva, au tenne d'une première
(1) Né à Rouen en 1664, fils d'un orfèvre, Paul Lucas témoigna de bonne heure un goût

très vif pour la recherche des antiquités et pour les voyages. D'un premier voyage au
Levant, de 1688 à 1696, il rapporta des médailles qui furent acquises par le Cabinet du Roi. Peu de temps après, il repartait pour un nouveau voyage au Levant, qu'il effectua de 1700 à 1703 et qui fit l'objet de sa première relation imprimée. (Voyage du sÜ!ur Paul L1u:as au Levant, Paris, 1704,2 volumes). De retour à Paris, mettant à profit l'accueil qu'il avait reçu à la cour, il sollicita une mission officielle en vue de la recherche des antiquités pour les collections royales. Son projet ayant été agréé, il accomplit de 1704 à 1708 un troisième voyage au Levant qui fit l'objet de sa seconde relation imprimée (Voyage du sÜ!ur Paul Lucas, fait par ordre du Roy, dans la Grèce, l'Asie Mineure, la Macédoine et l'Afrique, Paris, 1712, 2 volumes). Une nouvelle fois chargé de mission, Paul Lucas accomplit un quatrième voyage au Levant, de 1714 à 1717, qui fit l'objet de sa troisième relation imprimée. (Voyage du sÜ!ur Paul Lucas, fait en 1714,1715,1716 et 1717, par ordre de Louis XW, dans la TurquÜ!, l'Asie, la Syrie, la Palestine, la Haute et Basse Egypte, Rouen, 1719,3 volumes).Paul Lucas, encore dans le cadre d'une mission, accomplit un cinquième voyage au Levant de 1723 à 1724, qui ne fit pas l'objet d'une relation imprimée. Ayant tenté vainement d'obtenir une nouvelle mission, il se fixa à Paris où il ouvrit un cabinet d'antiquités et d'histoire naturelle. Mais la passion des voyages devait le tourmenter jusqu'à ses derniers jours, puisqu'au cours de l'année 1736 il partit pour l'Espagne où il mourut, à Madrid, le 12 mai 1737. Les trois relations publiées sous le nom de Paul Lucas ne sont point de sa main, mais chacune d'elles a été rédigée sur des notes fournies par lui : la première par Baudelot de Darival,la seconde par Etienne Fourmont l'aîné, la troisième par l'abbé Banier, tous trois membres de l'Académie des Inscriptions. Sur ce voyageur antiquaire, qui a apporté une remarquable contribution à la constitution des collections françaises de médailles et de pierres gravées antiques, comme de manuscrits orientaux, il existe une étude bien informée: H. Omont, Missions archéologiques fraTlfaises en Orient aux xvlr et XVllr siècles, Paris, 1902, tome l, p. 312-382. C'est à cette étude que nous avons emprunté tous les éléments de cette courte notice. (2) P. Lucas, Voyage fait par ordre du Roy dans la Grèce, l'Asie Mineure, la Macédoine et l'Afrique, Paris, 1712, 2 volumes. V. tome n, p. 135 sqq.

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étape, à Sousse; d'une seconde à Hammamet; d'une troisième à Hammam-Lif ; et d'une quatrième à Thnis, où il entra le 22 février 1708. Bien qu'il y soit demeuré jusqu'au 4 juin 1708, date à laquelle il fit voile vers l'Europe, via Livourne, Paul Lucas n'a guère pris la peine de consigner en détail ce qu'il lui fut alors donné d'apprendre sur le royaume de Thnis. Dans la relation qu'il devait publier de son voyage, la description des villes qu'il traversa et où il fit un plus ou moins long séjour n'occupe guère de place et n'apporte que de bien maigres informations(3). A dire vrai, le principal intérêt du voyage de Paul Lucas, pour l 'historien de la Thnisie, vient d'un long Mémoire pour servir à r histoire de Tunis depuis l'année
1684 qui s 'y trouve inséré(4).

Notre voyageur nous donne sur ce mémoire les indications suivantes:
« Aïant sçû pendant le séjour que je fis [à Tunis] qu'un homme de mérite, qui y avoit demeuré un terns très considérable, avoit laissé des mémoires de ce qui s'y éloit passé de plus remarquable depuis vingt ans, je les demandai avec promesse de les faire imprimer, lorsque je serois de retour à Paris. Quelques curieux, qui ont jetté les yeux dessus, m'ont
conseillé de les insérer ici..,<S).»

Paul Lucas fut bien avisé, car ce mémoire, qui ne compte pas moins de 266 pages imprimées in-octavo, constitue, à coup sûr, l'une des sources les plus précieuses dont nous disposions sur l 'histoire de la Thnisie à la fin du
XVIt siècle et au début du

siècle. Chateaubriand, qui s'était sans doute contenté de le feuilleter, écrit dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem: « Les mémoires imprimés à la suite
XVIlt

des Voyages de Paul Lucas ne contiennent que le récit d'une guerre à
Tunis(6). » Mais tous les chercheurs qui se sont intéressés de près à l'histoire de la Thnisie à la fin du xVIt siècle et au début du XVIIr siècle ne se sont pas fait faute d 'y reconnaître une chronique joignant à la plus grande précision le plus grand effort d'objectivité et sur laquelle il était légitime de faire fonds. Elle fut plus ou moins mise à contribution par

A. Rousseau pour la composition

de ses Annales tunisiennes(7) ; par

E. Plantet pour l'annotation de sa Correspondance des Beys de Tunis et des Consuls de France avec la Cour<8); et par P. Grandchamp pour la rédaction (3)Ibid., p. 135-139. (4) Ibid., p. 140-405. (5) Ibid., p. 139. (6) Chateaubriand,Itinéraire de Paris à Jérusalem, précédé de Mtes sur la Grèce et suivi des voyages en Italie et en France, Paris, 1859,2 volumes.V. tome n, p. 152. (7) A. Rousseau, Annales tunisiennes, ou aperçu historique sur la Régence de Tunis, Alger, 1864,p. 84. (8) E. Plantet, Correspondllncedes Beys de Tunis et des Consuls de France avec la Cour, Paris, 1893-1899,3 volumes. V. tome l, p. 357, 377, 387, 402, 418, 425, 435, 510, 519,542,590,592.593; tomen, p. 14, 19,20,26. 6

des substantielles introductions qu'il a placées en tête des volumes qu'il a consacrés à l'inventaire des archives du consulat de France à TuniS(9).

Mais quel était cet « homme de mérite ,. qui « avait demeuré un temps très considérable» à Tunis et « avait laissé des mémoires sur ce qui s'y était passé de plus remarquable depuis vingt ans ,.? Son identité est restée inconnue pendant plus de deux siècles, et c'est à P. Grandchamp que devait revenir le mérite de percer l'anonymat qui a si longtemps couvert l'auteur du mémoire publié à la suite du Voyagede Paul Lucas. Dans les premiers mois de l'année 1931,par une courte note, il portait à la connaissance du monde savant que l'auteur de ce mémoire n'était autre que le commerçant marseillais Nicolas Béranger,qui, venu s'établir à Tunis en octobre 1684, y avait demeuré jusqu'à sa mort survenue le 17 janvier 1707, et dont il avait retrouvé la correspondance dans les archives du
consulat de France à Tunis(lO).

P. Grandchamp ne devait pas tarder, en tête de sa publication de la correspondance de Nicolas Béranger, à présenter, en faveur de son identification, un ensemble de preuves qui ont emporté la conviction des esprits
les plus critiques(l1): 1) Le commerçant marseillais Nicolas Béranger est venu s'établir à Tunis au mois d'octobre 1684 et est mort dans la même ville le 17 janvier 1707. Or, l'auteur du Mémoire nous apprend qu'un« projet de négoce ,.l'a fait passer à Tunis en octobre 1684 et relate les événements qui se sont produits dans le royaume de Tunis depuis ce même mois d'octobre 1684 jusqu'à la mi-juin 1706. A lui seul, le rapprochement de ces deux couples de dates n'incline-t-il pas à voir en Nicolas Béranger cet « homme de mérite» qui « avait demeuré un temps très considérable» à Tunis et dont Paul Lucas a publié les mémoires? 2) Dans l'inventaire qui fut dressé, à la mort de Nicolas Béranger, des marchandises, des meubles, des effets et des papiers laissés par le défunt, figure « un pacquet contenant sept cayer des révolutions de Tunis escrits du dit deffunct ». Or, le Mémoire ne nous entretient-il pas précisément des « révolutions» qui se succédèrent à Tunis à la fin du XVIr et au début du xvnr siècle, au cours desquelles, le pouvoir passa de Muhammad Bey (1686-1696) à Ramdân Bey (1696-1699) puis à Murâd Bey (1699-1702), jusqu'à la révolte de Ibrâhîm ai-Sharif qui mit fin à la dynastie mouradite, en tuant Murâd Bey ainsi que tous les princes de sa lignée, et prépara l'avènement de la dynastie husseinite?
(9) P. Grandchamp, La France en Tunisie au xV/r siècle, Tunis, 10 volumes, 19201933. Voir les introductions des tomes vrn, IX, et X. (10) P. Grandchamp, « A propos du .. Mémoire pour servir à l'histoire de Tunis depuis l'année 1684" publié par Paul Lucas », dans Revue Tunisienne, 1931, p. 154. (11) P. Grandchamp, La France en Tunisie au XV/I"siècle, tome IX, p. XU à XIV. 7

3) Les sept cahiers contenant l 'histoire des révolutions de Thnis, dont il est fait mention dans l'inventaire des marchandises, meubles, effets et papiers laissés par le défunt, en date du 17 janvier 1707, ne figurent plus dans la liste des meubles et hardes laissés par feu Nicolas Béranger, vendus aux enchères en date du 21 juillet 1709. N'est-ce point parce que, entre ces deux dates, le consul de France à Tunis, Auger de Sorhainde les avait remis à Paul Lucas, au cours du séjour qu'il fit dans la capitale des beys, du 22 février 1708 au 4 juin 1708, en lui faisant promettre de les publier? 4) Il suffit de confronter la correspondance de Nicolas Béranger et le Mémoire pour servir à l' Histoire de Tunis, pour retrouver, ici et là, le même style, la même graphie des noms de lieux et des noms de personnes, qui les rend parfois de prime abord méconnaissables, et jusqu'à la même version des mêmes faits. Ne faut-il pas en conclure que la correspondance et le Mémoire ont été écrits de la même plume? P. Grandchamp était si convaincu de l'exactitude de son identification qu'il lui parut « superflu» de s'attarder à en détailler les preuves. De fait, on ne peut lire la correspondance de Nicolas Béranger et les documents qui en constituent les annexes sans acquérir la certitude que c'est ce commerçant marseillais, venu à Tunis en octobre 1684, mon en cette ville le 17 janvier 1707, dont Paul Lucas a publié les mémoires. En identifiant l'auteur du Mémoire pour servir à l'histoire de Tunis, P. Grandchamp n'a pas seulement résolu l'énigme posée par un anonymat inviolé pendant plus de deux siècles. Il a encore permis aux historiens de faire fonds, avec plus de raisons, sur cette source de l 'histoire tunisienne. Qui pourrait aujourd'hui se permettre de récuser le témoignage d'un homme qui, demeurant à Tunis, a raconté les événements dont il fut le témoin ou dont il s'infonna sur place à bonne source ? Paul Lucas, qui, sur les conseils de « quelques curieux », a pris le parti de publier ce mémoire, sans rien y ajouter de son cru, en a parfaitement compris le caractère et l'intérêt, en écrivant:
« On dira peut-êtreque ces Mémoiresont l'air d'un journal et que

cette manière de raconter les choses en marquant à chaque action le temps où elle est arrivée contient toujours quelque chose de dégoutant et d'ennuïeux ; mais je prie les lecteurs de se ressouvenir que le véritable caractère de l'histoire étant de mettre la vérité devant nos yeux, un journal chronologique est sans difficulté ce qu'il y a de plus estimable, quoique l'on n'y trouve pas ce tour ni ces transitionsagréables qui réveillent, et que l'on doit laisser aux romans dont le but est seulementde divertÏI(l2). »
(12) P. Lucas, op. cit.,p. 405. Après P. Grandchamp,nous croyons que ces lignes, sur lesquelless'achève le Mémoire, sont de P. Lucas.- L'ouvrage de N. Béranger a fait l'objet d'une excellente notice dans G. Turbet-Delof,Bibliographie critique du Maghreb dans la littérature française (1532-1715), Alger, 1976, p. 269-272. Cet auteur estime que le Mémoire« mériteraitune soigneuseréimpression».
8

ChrOIùque, au sens propre du tenne, le Mémoire pour servir à l' histoire

de Tunis de Nicolas Béranger n'a jamais été réédité depuis l'année 1712, non plus que la relation de voyage de Paul Lucas à la suite de laquelle il a été imprimé, et la rareté de cet ouvrage en rend aujourd'hui la consultation malaisée. Aussi avons-nous pensé faire œuvre utile en publiant le Mémoire sous une forme indépendante, dans une édition annotée, à laquelle nous avons attaché tous nos soins. Mais avant de présenter l'œuvre, en indiquant de quelle manière nous l'avons reproduite et complétée, il nous faut dire quelques mots de son auteur.

I
On sait aujourd'hui, grâce aux patientes recherches de P. Grandchamp, que Nicolas Béranger était originaire de Marseille où il fut baptisé en date du 21 décembre 1631, ainsi que l'atteste un acte conservé dans les Archives des Bouches-du-Rhône(13). Mais on ignore à peu près tout de lui jusqu'au jour où sa « mauvaise fortune» le fit passer à Tunis, au mois d'octobre 1684, sur le vaisseau Notre-Dame de Consolation du capitaine Jean Colomb. Selon toute vraisemblance, après avoir fait de solides études qui lui donnèrent de la curiosité pour les choses de l'esprit, il embrassa de bonne heure la profession de négociant. Il l'exerça, de longues années durant, à Marseille, où il paraît avoir résidé continûment jusqu'à la fin de l'été 1684. C'est dans cette grande cité portuaire, marchande et industrieuse, où se concentraient les échanges de la France avec tous les pays méditerranéens, que Nicolas Béranger acquit les vastes connaissances qui sont nécessaires au parfait négociant. Marchandises, pays qui les produisent et pays où elles trouvent preneurs; poids, mesures et monnaies avec leurs multiples équivalences ; lois du marché qui font monter et baisser les cours des denrées en fonction de l'offre et de la demande, elles-mêmes tributaires des récoltes, des épidémies et des guerres; durée et coût des transports par mer d'un port à l'autre; droits de sortie et droits d'entrée qui grèvent les prix au départ et à l'arrivée; opérations commerciales usuelles, achat et vente au comptant ou à crédit, commandite, prêt, hypothèque, assurance, lettre de change, nolis. De toute évidence, le métier dont les lettres qu'il expédiera de Tunis attestent la longue familiarité, ill 'apprit dans sa ville natale. Intègre, Nicolas Béranger le fut certainement. Mais un jour, alors qu'il avait passé la cinquantaine, la fortune lui fut contraire. Pris entre des débi(13) P. Grandchamp, op. cir., tome X, Introduction, p. xvn et note 25.

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teurs insolvables et des créanciers exigeants, il se trouva dans l'impossibilité de faire honneur à ses engagements, et il en fut d'autant plus navré qu'il avait derrière lui un long passé de probité(14).Fut-il déclaré en faillite? Promit-il de payer ses créanciers après avoir rétabli ses affaires? Ce qui est sdr, c'est qu'il lui fut désormais impossible de poursuivre ses activités sur la place de Marseille. Faisant à mauvaise fortune bon cœur, fon de l'estime et de la confiance que lui avaient conservées de nombreuses firmes marseillaises, n'ayant pas de famille à charge puisqu'il était resté célibataire, il prit le parti de s'expatrier et de se rendre dans l'une de ces Echelles du Levant avec lesquelles il était sans doute depuis longtemps en relation. Il s'embarqua à destination de Tunis, au mois d'octobre 1684, avec un « projet de négoce» dont il espérait qu'il lui pennettrait vite de revenir à Marseille, la bourse pleine et la tête haute. Comme P. Grandchamp l'a pensé, il est fon vraisemblable que Nicolas Béranger vint dans la capitale des beys en vue de servir les intérêts de la Compagnie du Cap Nègre. De fait, peu de temps après son arrivée à Tunis, il prit une pan active aux négociations qui devaient aboutir, en date du 15 aodt 1685, à un traité de paix et de commerce entre la Tunisie et la France, garantissant à la Compagnie du Cap Nègre la poursuite et le développement de ses activités(15).Nicolas Béranger - nous le savons par une lettre que lui adressa le négociant marseillais Pierre Charles - devait être intéressé dans la Compagnie du Cap Nègre pour quatre qui rats sur vingtquatre et en tenir la comptabilité à Tunis, encore que son nom ne pdt paraitre dans la société « en raison de ses créanciers »(16). ais à peine la M Compagnie du Cap Nègre eut-elle obtenu la confirmation de sa concession, que les promesses faites à Nicolas Béranger s'évanouirent en fumée. Il fut écané de la conduite des opérations et des profits qu'elles assuraient(l1). Aussi bien ne tira-t-il aucun avantage d'une affaire, d'année en année plus prospère, dont il avait été pounant « le premier instrument ». Bien que le projet de négoce qui lui avait fait franchir la mer n'edt pas eu pour lui les heureux effets qu'il en escomptait, Nicolas Béranger demeura à 'funis. Sans doute espérait-il qu'un jour ou l'autre il parviendrait à recouvrer les sommes qui lui étaient dues et à verser celles qu'il devait, afin de pouvoir retourner à Marseille et y reprendre ses activités. Hélas! les
(14) Lettre de J.-B. Saurin à Nicolas Béranger, citée par P. Grandchamp, op. cit., tome IX, p. XN. (15) Mémoire pour servir à l'histoire de Tunis, in P. Lucas, op. cit., tome II, p. 154157. (16) Lettre de P. Charles à N. Béranger en date du 20 mars 1685, in P. Grandchamp, op. cit., tome VIII, p. 343. (17) Lettre de N. Béranger à J. Fabre en date du 31 mars 1698, in P. Grandchamp, op. . cit., tome IX, p. 313. 10

années passeront sans que ses débiteurs lui pennettent de faire face aux exigences de ses créanciers. Ainsi, en cette ville de Barbarie où il avait cru venir s'établir pour un temps, force lui sera de résider et de s'employer à gagner sa vie pendant plus de vingt ans. Sur les activités de Nicolas Béranger à Tunis, de 1684 à 1707, nous
sommes très exactement renseignés par son importante correspondance<18).

Plus de neuf cents lettres dont P. Grandchamp a publié le texte in extenso, ou dont il a donné la substance sans en omettre « aucun détail tant soit peu essentiel ». Notre négociant, qui a quitté Marseille après des revers de et à fortune, ne dispose pas de capitaux pour entreprendre en son nom
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son profit - de fructueuses opérations commerciales. Il ne peut qu'aider d'autres à en faire, en se contentant d'une juste rémunération de ses peines et soins. En effet, Nicolas Béranger ne tarde pas à devenir le correspondant bien infonné d'un certain nombre de maisons de commerce, de Marseille et de Livourne principalement. Illes renseigne, de façon suivie, sur les marchandises que l'on peut acheter ou que l'on peut vendre sur la place de Tunis, en leur donnant toutes les précisions utiles sur les mesures, les monnaies et les prix, et en faisant valoir les bénéfices que l'on peut attendre de chaque opération. Il ne se borne pas à infonner les maisons avec lesquelles il entretient des relations épistolaires. En leur nom et pour elles, il achète au meilleur compte les produits demandés: blés, orges, fèves, huiles, laines surges, laines pelades, cuirs verts et basanes, bonnets rouges, éponges, boutargues, et les embarque sur les vaisseaux qui s'apprêtent à lever l'ancre à destination de Marseille, de Livourne ou de quelque autre port ; il prend livraison des produits offerts: soie ardasses, laines fines, matières tinctoriales, cassonades, drogues, épices, vins, eaux-de-vie, draps, papiers, quincaillerie, et les écoule dans le pays au meilleur prix. Ainsi le correspondant infonné se double d'un agent diligent qui conduit jusqu'à leur tenne toutes les affaires d'import-export, avec les diverses opérations qui s'y rattachent: prêts, hypothèques, nolis, assurances, règlement en espèces ou par lettre de change. P. Grandchamp a exactement défini le rôle qu'a joué, pendant plus de vingt ans, notre négociant marseillais: « Nicolas Béranger était en somme commissionnaire à Tunis, mais commissionnaire sans capitaux et hors d'état, par suite, de profiter des bonnes occasions qui se présentaient. Le long délai qui s'écoulait entre la demande de fonds à Marseille et la réponse du correspondant rendait problématique toute négociation un peu sérieuseCl9).» Ne nous étonnons
(18) P. Grandchamp,op. cit., tome IX, p. 1-378; tome X, p. 191-321. Cette correspondance a fait l'objet d'une excellente étude: 1. Vittu, « Un commissionnaire marseillais à Tunis et ses affaires de 1684 à 1706 : Nicolas Béranger », dans Revue d'Bis/oire Moderne et Contemporaine, octobre-décembre 1977, p. 582-601. (19) P. Grandchamp, op. cit., tome IX, Introduction, p. XVll.
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donc pas que malgré son immense labeur Nicolas Béranger ne soit jamais parvenu à faire fortune. De fait, à Tunis, il arriva tout juste à gagner sa vie, plutôt mal que bien. Près de dix ans après être venu s'établir en cette ville, il constate avec amertume: « Il n'y a pas plus pauvre que moi(2D). Les » années succéderont aux années sans qu'il atteigne jamais, ne rot-ce qu'à une relative aisance<21).

Les lettres qu'il a échangées avec ses nombreux correspondants, mais aussi les divers documents que P. Grandchamp a publiés en annexes de sa correspondance, nous permettent de nous représenter fidèlement la vie de
Nicolas Béranger dans la capitale des beys à la fin du XVIrsiècle. C'est dans le Fondouk des Négociants, attenant à l'ancien consulat de France, rue de l'Ancienne-Douane, à Tunis, que le négociant marseillais avait son appartement, son cabinet et son magasin(22).Son appartement se composait d'une chambre, d'une dépense et d'une cuisine: on y trouvera, après sa mort, un lit, une table, six chaises, un bahut avec du linge de corps et du linge de maison, un miroir; un garde-manger, des jarres à provisions et quelques ustensiles de cuisine. Son cabinet était meublé d'une grande table de bois blanc, qui lui servait de bureau, de deux ou trois chaises, d'étagères sur lesquelles s'alignaient quelques livres et d'une vieille caisse en noyer dans laquelle il rangeait précautionneusement tous les papiers qu'il ne voulait pas laisser traîner. Les seuls ornements semblent avoir été deux gravures représentant la ville de Marseille, sa ville natale, qu'il devait à la délicate attention d'un ami. Quant à son magasin, où il entreposait les marchandises dont il faisait commerce, il contenait, quand on en dressa l'inventaire, quelques balles de basane, des rouleaux de fil de fer et des rames de papie}'(23). est le cadre dans lequel a vécu Nicolas Béranger. Tel Aussi bien peut-on imaginer avec vraisemblance l'emploi qu'il faisait de ses journées. Du Fondouk des Négociants, où il avait son appartement, son cabinet et son magasin, il sortait sans doute tous les jours. fi allait alors sur les marchés affectés à la vente des blés, orges, fèves, laines surges ou pelades, cuirs verts, pour s'informer des cours et négocier quelque achat à la demande de l'un de ses correspondants. Puis, il se rendait dans les divers souks d'artisans et de commerçants: souk des bonnetiers auxquels il vendait filés de laine et vermillon; souk des tisserands de soie auxquels il vendait soies ardasses ; souk des tailleurs auxquels il vendait draps,
(20) Lettre de N. Béranger à MM. Porry et Vincent, en date du 18 avril 1693, in P. Grandchamp, op. cil., tome IX, p. 45. (21) Le compte courant de la succession dressé le 15 février 1714 se solda par un déficit de trente-trois piastres. Cf. P. Grandchamp, op. cil., tome IX, p. 402-403. (22) Sur ces établissements, v. P. Grandchamp, op. cit., tome VI, p. XVII-XXXll. (23) Inventaire des effets, meubles, marchandises et papiers laissés par feu sieur Nicolas Béranger, dans P. Grandchamp, op. cil., tome IX, p. 383-392. 12

londrines et toiles; souk des teinturiers auxquels il vendait garance et brasil; souk des menuisiers auxquels il vendait quincaille ; souk des paIfumeurs auxquels il vendait drogues et épices; souk des tanneurs auxquels il achetait basanes; souk des Livournais pour convenir d'un prêt, d'une hypothèque ou d'une assurance. Sur son chemin, il s'arrêtait dans quelque taverne pour proposer vin ou eau-de-vie, dont les chrétiens, libres ou esclaves, étaient les principaux mais non les seuls amateurs. De retour au Fondouk des Négociants, s'il avait fait quelque emplette, il l'entreposait dans son magasin et allait s'enfermer dans son cabinet, où il mesurait les draps et les toiles, pesait les colorants et les épices ou comptait les pièces de monnaie. Puis, sur une écritoire de laiton, il mettait à jour sa comptabilité et écrivait des lettres aux diverses maisons de commerce dont il était le représentant. Un vaisseau venait-il de jeter l'ancre dans la rade de La Goulette, son capitaine pouvait lui rendre visite. Celui-ci s'enquérait des possibilités d'écouler sur la place son chargement et des marchandises qu'il pourrait embarquer à destination de tel ou tel port. Nicolas Béranger apprenait les dernières nouvelles de Marseille, de Livourne ou d'Alexandrie et les péripéties d'un voyage par mer, au cours duquel il avait peut-être fallu affronter une furieuse tempête ou la rencontre d'un corsaire. Après quoi, c'était à son tour d'informer le visiteur de ce qui se passait dans le pays où il était établi: estimation, eu égard aux pluies, du volume des récoltes; changements survenus parmi les Puissances de Tunis; guerres avec les pays voisins relevant du dey d'Alger et du dey de Tripoli; guerres civiles avec leurs cortèges de troubles et de violences. Le capitaine ne prenait pas congé sans avoir promis de prendre une lettre, afin de la remettre à son destinataire, lors d'une escale prochaine. Notre commissionnaire devait alors s'affairer pour prendre livraison des marchandises débarquées et pour assurer au navire qui repartirait bientôt un intéressant fret de retour. Combien ces jours de fièvre tranchaient avec cette longue suite de jours où il n'y avait presque rien à faire ! Ses heures de loisir, Nicolas Béranger n'était pas en peine pour les employer. Cet homme, qui avait la culture d'un honnête homme, aimait lire. Entre autres livres que l'on trouva, à sa mort, dans son cabinet, figure une collection du Journal des Savants, dont les livraisons lui avaient été adressées par ses amis de Marseille(24). Il semble avoir tenu à les avoir toutes. Si un numéro lui manquait et qu'il pût l'emprunter à l'une de ses connaissances pour quelques jours, il n'hésitait pas à en copier avec soin ce qui l'intéressait. D'où ces « dix cahiers d'extraits du Journal des Savants écrits de la main du défunt» dont il est fait mention dans l'inventaire de ses biens(25).Nous croirons volontiers que tous ses dimanches, notre négociant,
(24) Inventaire, ibid., p. 386. (25) Inventaire, ibid., p. 386. 13

qui semble avoir été un catholique pratiquant, après être allé à la messe régulièrement célébrée dans la chapelle du consulat de France, les consacrait à lire. Peut-être aussi lui arrivait-il de s'entretenir de ses lectures avec des personnes instruites: il y en avait sans doute parmi les membres de la nation française, et à coup sar parmi les prêtres de la Mission qui veillaient à apporter aux captifs chrétiens les secours de la religion. Ces entretiens avivaient encore son goat d'apprendre et son plaisir à lire. Gageons que c'est à force de lire qu'il eut un jour l'idée d'écrire, non plus des lettres d'affaires, mais un ouvrage où il raconterait par le menu tous les événements auxquels il lui avait été donné d'assister ou de s'informer à bonne source depuis qu'il était venu s'établir à Tunis. Ces événements avaient de si nombreuses incidences sur le commerce de la Régence qu'ils occupent une large place dans la correspondance que P. Grandchamp a publiée. Mais Nicolas Béranger se proposa un jour de les présenter dans leur totalité et leur enchafnement. Ainsi dut être entreprise la rédaction de ce Mémoire pour servir à l' histoire de Tunis que l'on trouva après sa mort, dans ses papiers. Nous ne sommes pas en mesure de préciser à quelle date Nicolas Béranger commença à rédiger sa chronique. Encore qu'elle retrace l'histoire de Tunis depuis l'année 1684, nous imaginons mal qu'il se soit mis à l'œuvre dès qu'il eut mis le pied sur le sol d'Afrique. On pourrait supposer que l'idée d'entreprendre cet ouvrage lui soit venue après la publication de l'Histoire des dernières révolutions du royaume de Tunis et des mouvements du royaume d'Alger publiée en 1689, sans nom d'auteur, par 1. Le Febvre, libraire à Paris dans la Grand-salle du Palais(26).fi n'est pas impossible qu'un exemplaire de ce livre lui soit tombé un jour entre les mains et qu'il ait alors formé le dessein de lui donner une suite. Le manuscrit que l'on trouva à sa mort parmi ses papiers ne se présentait-il pas sous la forme de « sept cahiers des révolutions de Tunis» ? Quoi qu'il en soit de cette hypothèse qu'on ne peut tenir pour un fait établi, il semble ressortir d'une lecture attentive du Mémoire que le marchand marseillais l'a retouché sinon écrit vers la fin de l'année 1702(27). i se serait alors aidé, f pour se rappeler faits et dates, des doubles des lettres qu'il avait écrites à divers correspondants et dont le texte nous a été heureusement conservé.
(26) Histoire des dernières révolutions du royaume de Tunis et des mouvements du royaume d'Alger,Paris, 1689, un volume in-12, VI-378 p. Sur cet ouvrage, nous nous permettons de renvoyer le lecteur à notre étude: « Sur une chronique des beys mouradites It, dans IBLA,1973/1, p. 53-78 et 1977/1, p. 3-51. Il s'agirait, selon nous, d'une œuvre, inachevée et posthume, de Gabriel de Lavergne de Guilleragues, l'auteur des Lettres portugaises, qui fut ambassadeur de France à Constantinople de 1679 à 1685. (27) Voir les remarques que nous faisons dans nos notes infrapaginales, p. [175] et [225]. 14

fi ne s'agissait pas, selon nous, de notes « qu'il prenait pour lui seul », comme l'a pensé P. Grandchampc28).Le soin avec lequel cette chronique a été écrite, l'effort de composition dont elle porte la marque inclineraient plutôt à penser qu'il nourrit l'ambition de la voir un jour publiée. Au soir de sa vie, cette œuvre à laquelle il employait ses heures de loisir, représenta peut-être la seule consolation à ces longues années passées en Barbarie, loin de sa ville natale, comme en exil, à négocier sans capitaux et à trimer sans profit. D'une existence perdue à compter des mesures de blé et à mesurer des aunes de drap, que resterait-il, sinon cette œuvre où il aurait essayé de récapituler tous les événements qui s'étaient succédé sous ses yeux, depuis que « par sa mauvaise fortune », il était venu s'établir à Tunis? Négociant malchanceux, il lèguerait du moins à la postérité un témoignage précis et probe qui lui vaudrait l'estime du monde savant Nicolas Béranger s'efforça de compléter et de mettre à jour son œuvre jusqu'à l'année 1706. Cette année-là, notre négociant marseillais, qui venait d'entrer dans sa soixante-quinzième année, fut réélu député de la Nation française, après l'avoir été successivement en 1692, en 1695, en 1700 et en 1703c:m. Vers la fin de l'été, il tomba malade. En date du 11 septembre, c'est dans sa chambre, où il était alité, qu'il fit une déclaration au chancelier Vitalis, en présence du chirurgien Delonne et du R. P. Donato da Cantalupo(30). Il se rétablit, mais pour un temps seulement, puisqu'il mourut le 17 janvier 1707 après deux jours de maladie(3l). S'il ne l'avait pas encore fait, nul doute que dans les semaines qui précédèrent sa mort, il eut l'occasion de dire un mot au consul de France, Auger de Sorhainde, des cahiers qu'il avait écrits sur les révolutions de Tunis, en lui confiant le soin d'en faire, après sa mort, l'usage qui lui semblerait le meilleur. Ainsi, Auger de Sorhainde, qui retrouva ces cahiers dans les papiers du défunt, put se croire autorisé, Nicolas Béranger ne laissant aucun héritier, à les remettre à Paul Lucas lors de son passage à Tunis, au cours de l'année 1708, en lui faisant promettre de les faire imprimer. fi agit fort judicieusement, car Paul Lucas, fidèle à la parole donnée, publia le manuscrit du commerçant marseillais à la suite de sa relation de voyage, sous le titre de Mémoire pour servir à l' histoire de Tunis depuis l'année 1684, et le présenta comme l'œuvre d'un « homme de mérite» qui « avait demeuré un temps très considérable» dans la capitale des beys.

(28) P. Grandchamp, op. cir., tome IX, p. Xill. (29) P. Grandchamp, « Notables français à Tunis de 1592 à 1881 », dans Revue Tunisienne, 1942, p. 201-242; v. p. 208 et 209. (30)'P. Grandchamp, op. cir., tome IX, p. XV-XVI. (31) Procès-verbal du consul Sorhainde, ibid., p. 382. 15

II

C'est par la nature même de son activité à Tunis que Nicolas Béranger fut amené à s'intéresser de près aux vicissitudes politiques que traversait le pays. Correspondant et agent de nombreuses maisons de commerce qui trafiquaient avec cette région de la Barbarie, comment eOt-ilpu ne pas se tenir au courant de tout ce qui pouvait avoir une incidence sur les marchés que l'on se proposait d'y conclure? Il lui fallait être exactement infonné sur les Puissances de Tunis, c'est-à-dire les pachas, les deys et les beys qui se succédaient N'était-ce pas d'elles que dépendait l'octroi d'un billet taskra - qui pennettait ou non d'exporter les produits du pays, eu égard à la plus ou moins grande abondance des récoltes? Ne détenaient-elles pas souvent d'importants stocks de denrées, provenant d'impôts perçus en nature, qu'elles cherchaient à monnayer? N'étaient-elles pas, souvent, encore, les principaux acheteurs de marchandises de prix acheminées d'Europe? Il devait aussi bien connaftre les conflits qui opposaient dey et bey, les forees années sur lesquelles s'appuyaient ees puissances rivales, les partis qui se fonnaient au sein de la population de la capitale pour les soutenir, les villes et les tribus de l'intérieur qui se ralliaient à l'un ou à l'autre camp, l'aide, intéressée, que leur apportaient les Etats voisins d'Algérie ou de Tripolitaine. Les séditions et les guerres n'avaient-elles pas pour conséquences: dans les campagnes, une insécurité qui empêchait labours, semailles et moissons, et des représailles qui prenaient la fonne de récoltes brOlées,d'arbres déracinés et de troupeaux razziés; dans les villes, des levées d'hommes qui arrachaient artisans et commerçants à leurs échoppes et des contributions forcées qui rendaient l'argent plus rare ; bref, dans tout le pays, une inquiétude mortelle qui plongeait les affaires dans le plus profond marasme? Les relations que le royaume de Tunis entretenait avec les Etats européens, elles aussi marquées par l'alternance de la guerre - se traduisant par les raids des corsaires barbaresques et les démonstrations des flottes de la Chrétienté

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et de la paix, conclue au tenne de labo-

rieuses négociations, devaient être suivies également avec la plus grande attention.Les traités en vigueur ne détenninaient-ils pas les conditions dans lesquelles se faisaient les échanges en fixant les droits d'entrée et les droits de sortie des diverses marchandises et la quotité des taxes dont les navires devaient s'acquitter quand ils relâchaient dans les ports tunisiens? Le négoce dépendait si étroitement de la politique que Nicolas Béranger devait, pour faire du négoce, s'intéresser à la politique, sous peine de graves mécomptes pour les maisons de commerce qui faisaient fonds sur ses avis. 16