La Reine au Moyen Âge

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À la différence de son encombrante rivale, Agnès Sorel, l’épouse de Charles VII, Marie d’Anjou, « reine sans gloire », reste dans l’ombre de l’Histoire. Elle n’est pas la seule. La plupart des souveraines des XIVe et XVe siècles – Jeanne d’Évreux, Jeanne de Bourbon ou Charlotte de Savoie – sont tombées dans l’oubli. Seules deux reines de cette période se détachent : Isabeau de Bavière et Anne de Bretagne, ancrées dans la mémoire de la « nation France », l’une par le rôle politique qu’elle joua, l’autre par son statut mythifié de dernière duchesse de Bretagne, qui, jusqu’au bout, se serait battue pour maintenir l’indépendance de sa principauté.
Or bien avant Catherine ou Marie de Médicis, ces femmes ont joué un rôle essentiel pour la Couronne, non seulement parce qu’elles portaient les destinées de la dynastie, mais encore parce qu’elles incarnaient, auprès de leurs époux, la majesté royale.
Murielle Gaude-Ferragu redonne ici une mémoire à ces reines oubliées et s’interroge sur la véritable nature de leur pouvoir et sur leurs fonctions au sein de la cour et du royaume de France.
Publié le : jeudi 20 février 2014
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À Juliette, Chloé et Capucine

Les reines de France (XIVe-XVe siècle)


Les derniers Capétiens directs

Jeanne de Navarre († 1305), épouse de Philippe IV le Bel († 1314), reine de France

Marguerite de Bourgogne († 1315), première épouse de Louis le Hutin, futur Louis X († 1316), convaincue d’adultère en 1314 et enfermée à Château-Gaillard

Clémence de Hongrie († 1328), seconde épouse de Louis X, reine de France

Jeanne de Bourgogne († 1330), épouse de Philippe V († 1322), reine de France

Blanche de Bourgogne († 1326), première épouse de Charles IV († 1328), convaincue d’adultère (son mariage fut annulé en 1322)

Marie de Luxembourg († 1324), deuxième épouse de Charles IV, reine de France

Jeanne d’Évreux († 1371), troisième épouse de Charles IV, reine de France

Les Valois

Jeanne de Bourgogne († 1349), femme de Philippe VI de Valois († 1350), reine de France

Blanche de Navarre († 1398), seconde épouse de Philippe VI, reine de France

Bonne de Luxembourg († 1349), femme de Jean (futur Jean II, † 1364)

Jeanne de Boulogne († 1361), seconde épouse de Jean II, reine de France

Jeanne de Bourbon († 1378), épouse de Charles V († 1380), reine de France

Isabeau de Bavière († 1435), épouse de Charles VI († 1422), reine de France

Marie d’Anjou († 1463), épouse de Charles VII († 1461), reine de France

Marguerite d’Écosse († 1445), femme de Louis (futur Louis XI, † 1483)

Charlotte de Savoie († 1483), seconde épouse de Louis XI, reine de France

Marguerite d’Autriche († 1530), jeune fiancée de Charles VIII, appelée « la petite reine » (ses fiançailles furent rompues en 1491)

Anne de Bretagne († 1514), épouse de Charles VIII († 1498), puis de Louis XII († 1515), deux fois reine de France

Jeanne de France († 1505), première épouse de Louis XII. Leur mariage fut annulé en 1498. Louis XII épousa alors Anne de Bretagne.

Marie d’Angleterre († 1533), troisième épouse de Louis XII, reine de France

Introduction


En septembre 2004, l’analyse des restes d’Agnès Sorel par une équipe de vingt-huit chercheurs dirigée par le docteur Philippe Charlier, paléopathologiste, a fait grand bruit. Il s’agissait de savoir si la célèbre maîtresse de Charles VII, décédée prématurément en février 1450, avait été empoisonnée. L’enquête fut menée lors du transfert de sa tombe du château royal de Loches à la collégiale Saint-Ours. À partir de prélèvements effectués sur des cheveux de la défunte, les scientifiques ont retrouvé une énorme quantité de mercure, dont l’absorption avait entraîné une mort rapide. Le geste était probablement accidentel puisque la Dame de Beauté suivait un traitement pharmaceutique à base de sels de mercure contre un parasite intestinal, mais la piste criminelle fut évoquée tant les doses étaient importantes. Dès 1450, des rumeurs d’assassinat avaient aussi parcouru la cour de France ; aucune preuve décisive ne venait les étayer, d’autant que le « crime de poison » était toujours évoqué en cas de mort brutale.

Quoi qu’il en soit, le nom d’Agnès Sorel, réputée belle, intelligente, douée d’un réel sens politique, qui influença à diverses reprises le gouvernement de Charles VII, est ancré dans la mémoire nationale. Le célèbre portrait que Jean Fouquet fit d’elle après sa mort exalte aussi son souvenir (volet droit du diptyque de Melun, cf. fig. 1). De manière exceptionnelle, la jeune femme y est peinte sous les traits d’une Vierge couronnée, tenant l’Enfant Jésus sur ses genoux, coiffée à la dernière mode et le corsage délacé.

À la différence de son encombrante rivale, l’épouse de Charles VII, Marie d’Anjou, « reine sans gloire », reste dans l’ombre de l’Histoire. Elle n’est pas la seule. La plupart des souveraines des XIVe et XVe siècles sont tombées dans l’oubli ; à l’exception des historiens, qui connaît aujourd’hui les noms de Clémence de Hongrie, de Jeanne de Bourgogne, de Jeanne d’Évreux, de Jeanne de Bourbon et de Charlotte de Savoie ? Seules deux reines de cette période nourrissent encore la production historique : Isabeau de Bavière et Anne de Bretagne, l’une par le rôle politique qu’elle joua lors de la guerre civile et de la signature du traité de Troyes (1420) – elle devint celle qui avait vendu le royaume de France aux Anglais –, l’autre par son statut mythifié de dernière duchesse de Bretagne, qui, jusqu’au bout, se serait battue pour maintenir l’indépendance de sa principauté.

 

Accentuant encore l’oubli dans lequel ces reines sont tombées, aucun portrait de cour ne les met sur le devant de la scène historique. On est bien loin du superbe cycle iconographique commandé en 1622 par Marie de Médicis à Rubens pour orner son palais du Luxembourg à Paris, où la souveraine fit mettre en scène, pour la postérité, sa majesté triomphante. Il est vrai qu’en France le portrait de chevalet fut longtemps réservé aux seuls monarques (jusqu’au règne de Charles VII), mais, pour le reste du XVe siècle encore, leurs épouses furent rarement représentées. Tout juste possède-t-on dans la collection Gaignières une aquarelle exécutée d’après un portrait perdu de Marie d’Anjou, ainsi que l’attendrissant tableau peint par Jean Hey de la « petite reine », Marguerite d’Autriche (cf. fig. 2), alors fiancée au futur Charles VIII, qui ne devint d’ailleurs jamais reine de France puisqu’elle fut renvoyée de la Cour en 1491 quand le roi voulut épouser Anne, héritière du duché de Bretagne. A contrario, on conserve, pour la même période, plusieurs tableaux de « femmes de pouvoir », tels ceux représentant Anne de Beaujeu, fille de Louis XI et duchesse de Bourbon, ou ceux figurant Isabelle de Portugal, duchesse de Bourgogne, épouse du grand duc d’Occident, Philippe le Bon.

 

À ces reines oubliées, il est nécessaire de redonner une mémoire. Il ne s’agit pas pour autant d’entraîner le lecteur dans une galerie de portraits individuels, mais de s’interroger plus fondamentalement sur la nature de leur pouvoir et sur leurs fonctions au sein de la Cour et du royaume de France. Bien avant Catherine ou Marie de Médicis, ces femmes ont joué un rôle essentiel pour la Couronne non seulement parce qu’elles portaient les destinées de la dynastie, mais encore parce qu’elles incarnaient, auprès de leurs époux, la majesté royale.

Certes, depuis l’exclusion des femmes de la couronne de France en 1316, toutes ne pouvaient être que « reines consorts », c’est-à-dire simples épouses de roi. Contrairement aux autres États européens, une princesse du sang de France ne pouvait hériter du royaume et devenir reine à part entière, un monarque au féminin, disposant de la plénitude des pouvoirs politiques.

Toutes aussi étaient assujetties aux règles qui gouvernaient le « deuxième sexe ». Car au Moyen Âge, les femmes ne disposaient pas des mêmes droits que les hommes ; juridiquement, elles étaient d’éternelles mineures, vivant d’abord sous la coupe de leur père, puis après leur mariage sous celle de leur époux. Elles leur devaient obéissance et soumission.

L’infériorité de la femme, jugée plus faible de corps et d’esprit que son homologue masculin, prenait sa source lors de la Création. Dieu avait d’abord créé l’homme à son image. Née d’Adam, la femme devait lui servir de compagne et l’aider en participant à la procréation. Du sexe féminin surtout était venue la faute : Ève se laissa séduire par le serpent et entraîna son compagnon dans la désobéissance. Trop sensible à la tentation, la femme se retrouvait ainsi soumise à l’homme, à l’intérieur du mariage comme de la Cité. Au XIIIe siècle, la diffusion de la pensée d’Aristote renforça encore la misogynie des clercs. Selon le philosophe, la nature, et non plus Dieu, a voulu la distinction des sexes pour la survie de l’espèce. Elle a donné à l’homme un corps fort et une raison développée, à la femme un corps fragile et mou, et peu de discernement.

Les récits sur l’inégalité des sexes étaient sans cesse réactualisés. Les proverbes et discours antiféminins étaient légion, telle cette citation particulièrement savoureuse : « La femme est un mal que l’homme ne peut éviter. » Les prédicateurs consacraient aussi une large part de leurs sermons aux péchés féminins. Dignes descendantes d’Ève, les femmes seraient tentatrices, luxurieuses, orgueilleuses, menteuses, bavardes et médisantes. Certains textes sont particulièrement virulents, tel celui du dominicain Antonin de Florence († 1459), qui, dans un manuel de pastorale, énumère la longue liste – par ordre alphabétique – des péchés de la femme, tout à la fois « Animal avide », « Concupiscence de la chair », « Fausse foi », « Gosier bavard », « Montagne d’orgueil » et « Vanité des vanités ».

Une telle acrimonie est exceptionnelle et visait avant tout à la conversion des mœurs. D’autres auteurs étaient plus nuancés, reconnaissant à la femme des vertus comme la douceur ou un cœur naturellement compatissant, à l’image de la Vierge Marie, mère de Dieu, « bénie entre toutes », dont la figuration sous la forme de la Vierge au Manteau se répand alors en Occident : médiatrice et avocate universelle, la Reine du Ciel protège les fidèles et les préserve des périls terrestres.

 

Aux XIVe-XVe siècles, de nombreuses voix s’élevèrent pour défendre le « sexe faible », des voix féminines comme celle de Christine de Pizan, l’un des plus grands écrivains de la fin du Moyen Âge, des voix masculines aussi comme celle de Jean Gerson, chancelier de l’université de Paris, qui tous deux participèrent au « Débat sur le Roman de la Rose ». Dans un traité écrit en 1401, Christine de Pizan réagit vivement aux allégations misogynes du Roman, alors célébré par des secrétaires de Charles VI, Jean de Montreuil et Gontier Col  : « Qui sont les femmes ?, écrit-elle. Sont-ce serpents, loups, lions, dragons, guivres ou bêtes dévorantes ? Et, par Dieu, ce sont vos mères, vos sœurs, vos filles, vos femmes et vos amies. Elles sont vous-mêmes et vous êtes elles-mêmes ! »

Ne nous méprenons pas cependant sur la misogynie ambiante : l’idée de la faiblesse et de l’infériorité de la femme était partagée par tous. Même Christine de Pizan ne remit jamais en cause l’obéissance que la femme devait à son époux. Dans Le Livre des Trois Vertus, elle rappelle ainsi à la princesse qu’elle se doit d’être « réglée » [contrôlée] par son « seigneur mari ». Dans un long plaidoyer en l’honneur de la femme (La Cité des Dames), elle nuance cependant son propos en ajoutant que celle-ci a été créée de la côte d’Adam pour être à ses côtés « comme une compagne, et non point à ses pieds comme une esclave ».

À chacun son rôle donc, que tous reconnaissent : aux hommes l’espace public, la justice, le gouvernement et les nécessités de la guerre, aux femmes l’espace domestique, la soumission au mari et le soin des enfants. Les implications juridiques et politiques de cette asymétrie des sexes étaient nombreuses. Les contrats, les donations ou les testaments souscrits par une femme devaient être rédigés avec le consentement du père ou du mari. De même, à l’échelle d’une commune, d’une seigneurie ou d’un royaume, l’exercice du pouvoir était majoritairement masculin. Dans les cités italiennes, les femmes pouvaient éventuellement exercer une activité économique, mais en aucun cas elles ne pouvaient élire ou se faire élire à une charge. Elles ne prêtaient pas serment, ne participaient pas à la vie publique, n’intervenaient pas dans les assemblées.

En matière de transmission des biens cependant, il convient d’établir des différences régionales en fonction des coutumes d’héritage. De plus, l’absence d’héritier mâle autorisait souvent les filles à exercer le pouvoir. Dans la réalité, les femmes eurent ainsi à jouer des rôles variés, politiques, économiques, mais aussi religieux ou culturels.

 

Ce sont ces fonctions plurielles que l’histoire du genre, entre autres problématiques, s’attache à définir. Car la place des femmes dans la société médiévale n’a jamais autant nourri la production historiographique, dans les pays anglo-saxons comme en France. Des thèses et des ouvrages collectifs se sont plus particulièrement penchés sur les « femmes de pouvoir », s’intéressant à leur éducation, à leur piété ou à la réalité de leur pouvoir en Occident. La reine de France et la notion de Queenship (la souveraineté au féminin) ont suscité de nombreux travaux, centrés sur le haut Moyen Âge (Pauline Stafford, Régine le Jan) ou sur l’époque moderne (Fanny Cosandey, Bartolomé Bennassar). Mais il manquait une synthèse sur la reine des XIVe-XVe siècles, que cet ouvrage espère proposer.

L’enquête réginale mène à plusieurs pistes, à la confluence de l’histoire politique, religieuse, culturelle et de l’histoire du genre. Elle implique de définir le statut de la reine, sa (ou ses) fonction au sein de la royauté, de la Cour et de la société civile. Car la souveraine a des droits mais aussi des devoirs. Elle doit jouer son « métier de reine », qui ne se résume pas à la procréation et au soin des enfants de France. Loin d’être cantonnée à la seule sphère privée, elle participe à la communication du pouvoir et incarne, double corporel de son époux, la majesté au féminin. Reine des cérémonies, dame de cœur, mécène de renom, elle participe aussi au bon fonctionnement de la « société de cour ». Isabeau de Bavière, par les « absences » intermittentes de son époux – ses crises de folie –, eut même à jouer un rôle politique bien plus étendu.

L’enquête doit aussi permettre de suivre les métamorphoses du pouvoir réginal, tant la place et les rôles qu’on assigne à la reine se transforment au bas Moyen Âge. Un exemple parmi tant d’autres, son corps, longtemps voué à une itinérance qui le menait dans les grands sanctuaires parisiens, est dorénavant intégré dans le prestigieux « cimetière aux rois », l’abbaye de Saint-Denis. Il est ainsi nécessaire de réfléchir aux implications – si implications il y eut – de la redécouverte de la loi salique sur son statut. Car notre ouvrage s’ouvre sous le règne des « rois maudits », en partant de l’événement considéré par les historiens comme le plus marquant de l’histoire des reines, l’exclusion des femmes de la couronne de France lors des deux crises successorales de 1316 et de 1328. Ancrée dans la mémoire populaire, la loi salique, exhumée par Richard Lescot en 1358, servit à justifier a posteriori cette exclusion. Sa promulgation aurait modifié en profondeur la nature du pouvoir des reines : à partir du moment où elles se voyaient écartées de toute action politique s’ouvraient pour elles de nouvelles sphères d’intervention, en particulier cérémonielles. Le livre s’achève à la fin du règne d’Anne de Bretagne décédée à Blois en 1514, règne qui se trouve à la jonction entre les époques médiévale et moderne et nous fait pénétrer dans un autre monde, celui de la Renaissance.

L’enjeu de cet ouvrage est donc de saisir le sens et les complexités de l’office de reine et de décliner, au féminin, une histoire du pouvoir.

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