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La Reine Pomaré

De
560 pages
La reine Pomaré de Tahiti a dominé l'histoire de la Polynésie française au XIXè siècle. Ce livre ressuscite cette magnifique souveraine tahitienne, confrontée à l'arrivée dans son royaume des missionnaires puis des gouverneurs occidentaux: le récit est animé par de nombreux textes et lettres savoureuses, pour beaucoup inédites, des protagonistes.
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La reine Pomaré
Tahiti et l'Occident
1812-1877~L'Hannattan,2003
ISBN: 2-7475-4422-2Bertrand de La RONCIÈRE
La Reine Pomaré
Tahiti et l'Occident
1812-1877
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan ItaliaL'Harmattan
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, me de l'École-Polyteclmique
1026 Budapest 10214 Torino75005 Paris
FRANCE HONGRIE ITALlEJe suis une force qui va (Victor Hugo)
C'est du pur Tahiti de vieille souche (HenryAdams)
Ce dont je suis sûr c'est qu'à certains moments, l'Histoire coule de façon
irrésistible et que nul ne peut alors s'opposer à son cours. (André
(( )),Chamson, de l'Académie française, in Sans peur préface)
L'âme maorie ne se livre pas de suite: elle vous échappe et vous
déconcerte de mille manière (Gauguin- Noa Noa)
La femme est un poisson sans arête. (proverbe tahitien)
Femme, traîtresse (proverbe berbère)
Les quelques louis qu'elle pouvait gagner aux cartes n'étaient certes pour
rien dans le plaisir qu'elle éprouvait à rendre capots ses partenaires (LiJti)
La voix du sang n'est puissante que chez la mère (M.ontherlant)
Diva: mot italien qui signifie divine (Littré).
L'aura de la diva absolue tient à la magie exceptionnelle de son chant, de
son talent de tragédienne.. .Une diva doit s'armer pour assumer sa
((Diva)) -Paris - 2000- Pfragilité... (Agnès Gerhards in 145)
Pomaré: une femme restée toute proche de ses origines et que symbolisa
si bien l'âme tourmentée d'un peuple à peine sorti de l'âge du clan et de
la pierre polie aux prises avec les redoutables réalités du monde civilisé
(Ernest Salmon)
Mes sentiments envers la France sont bien connus,je l'ai aimée,;e l'aime,;e l'aimerai
tOUJ"ours ;;"'ai guidé mes enfants dans cette voie. Pomaré IV ~e Messager du 22
janvier 1875)
C'est la reine Pomaré, ré, ré, Au plus fort de l'ét~ t~ t~ Vêtue seukment, ment, ment,
D'une plume depaon, pan, pan (Chanson française de l'époque)
Illustration de couverture
La reine Pomaré, par Sébastien-Charles Giraud en 1852,
Musée de Tahiti et des lIes, Te faré lamanaha - Collection
société des Etudes Océaniennes.
Photographie de Danee Hazama.Avant-propos
Cet ouvrage n'a pas de prétentions. Je l'ai écrit par amour. Séduit par
Tahiti, je m'y suis rendu à deux reprises...à quarante et un ans de
distance. A chaque fois, malgré les changements, la fascination a été
semblable. Au deuxième voyage, la conjonction du charme de ce
splendide pays, de mon expérience de la vie et de la lecture de quelques
ouvrages historiques préparatoires, notamment le récent « Voyage en
Polynésie» de Jo Scemla, a déclenché en mon esprit un goût subit et
passionné pour la personnalité de cette grande dame tahitienne que fut la
reine Pomaré.
Je me suis aperçu en me promenant dans les îles que son souvenir était
resté vivace dans l'esprit du peuple, même dans la jeunesse. Un jour de
juin 2000, à la pointe de Vénus, comme j'étais en train de dessiner le
phare élevé au XIXéme siècle par le commandant commissaire impérial
comte de La Roncière, un groupe de jeunes gens, silencieux et attentifs,
me regardait travailler; l'un d'eux me demanda: «Pourquoi dessines-tu
ce phare? - Parce qu'il est beau et qu'il a été érigé par quelqu'un qui
portait le même nom que moi, La Roncière. Il l'a construit en 1867 sous
le règne de la reine Pomaré IV, tu vois c'est gravé sur la plaque.» Il me
répondit:« Pomaré, c'est notre mère à tous. »
Cette manifestation de fidélité à la reine, exprimant peut-être même des
sentiments monarchistes inconscients, me donnèrent l'idée d'en savoir
plus sur la vie de la souveraine et sur ce que représente Pomaré IV dans
l'esprit public aujourd'hui, et je décidai de commencer mon enquête par
des interviews des descendants de la grande famille royale Pomaré -
T éva.
Sur les conseils de M. Morillon, directeur des archives de Polynésie à
Papeete, et de Madame Patricia Maurin, j'ai rencontré trois descendantsde cette illustre famille, que je cite dans l'ordre chronologique de mes
rencontres: SAR le prince Eric Teriinui 0 Tahiti Pomaré Pommier,
descendant de la reine Marau et directeur général de la banque Socrédo,
SAR le prince Joinville Teriihinoïatua Pomaré, aîné des descendants du
prince Hinoï petit-flls de la reine, SAR le prince Marc Teriihinoïatua
Pomaré cousin germain du prince Joinville et lui aussi descendant de la
reine. Ils m'ont reçu avec affabilité et simplicité. Ils ont bien voulu
répondre à mes questions et se sont exprimés spontanément avec une
cordialité et une franchise qui m'ont beaucoup apporté et je les en
remercie. A ces trois personnages, j'ai demandé de me parler de ce qu'ils
pouvaient me dire sur Pomaré IV, sur sa descendance, sur le
monarchisme en Polynésie, etc, toutes questions que j'ai souhaité
maintenir sur le plan historique sans trop de dérives politiques. Ces
interviews m'ont éclairé sur divers aspects de la personnalité de la reine
qu'on ne trouve pas dans les livres et sur le sillage qu'elle a laissé dans
l'âme polynésienne aujourd'hui.
Cela m'a ouvert quelques précieuses perspectives pour la construction de
la biographie de mon héroïne; comme je voulais avant tout rester au
plus près de la réalité historique, pour la vérité de mon personnage, je me
suis aperçu que je m'en approchais de plus en plus à mesure que
j'avançais dans la découverte des archives d'époque et des ouvrages les
plus sérieux. Grâce aux témoignages évoqués ci-dessus, je pus mieux
comprendre l'enchaînement de ces précieux textes et les disposer
harmonieusement à leurs places les uns à côté des autres comme un
peintre pose les couleurs sous la lumière. J'ai alors pensé que je ne
pouvais pas ne pas les restituer au lecteur que je voulais faire participer à
ces trouvailles: je craignais qu'en résumant trop les textes si rares je
léserais sa juste curiosité et son besoin d'authenticité, et de plus
j'affadirais le tableau.
Cet ouvrage publie le plus de lettres authentiques de la Reine que j'ai
trouvées dans les archives de Papeete, celles d'outre-mer à Aix-en-
Provence, à la Bibliothèque du Musée de l'Homme et à la Bibliothèque
Nationale de France. Il n'y avait pas que ses lettres mais les superbes
correspondances des gouverneurs, leurs pendants, qui formaient soit des
morceaux d'anthologie soit des pièces indispensables à la compréhension
des événements.
Fasciné par la spontanéité et l'authenticité de ces écrits, je pensai que le
lecteur, plus que dans un roman historique, était désireux d'apprécier lui
aussi ces fleurs en bouquets à la fraîcheur ressuscitée dans des décors
vivants qu'animaient des acteurs d'époque pour ainsi dire en chair et en
os. Une force incoercible me poussait à mettre ces tableaux sous les yeux
8du public comme un archéologue des objets intacts qu'il a exhumés des
ruines: les passionnés aimeraient voir, c'était sûr, la reine Pomaré dans
l'environnement tahitien de son temps, s'y mouvoir avec elle. Gageure
qui, pourtant, j'en suis conscient, pourrait parfois exercer leur impatience
par la longueur de la mise en scène.
Mon but étant de peindre fidèlement ce personnage face aux événements
inouïs et aux personnalités qui ont marqué son pays et son peuple, je
voulais déchiffrer ses motivations profondes et distinguer la part de la
reine et celle de la femme tahitienne. J'ai tenté de comprendre l'une et
l'autre et d'en retracer les divers aspects.
Tout cela ne pouvait se comprendre que si on suivait sa vie pas à pas.
D'où la dimension du livre qui devient une sorte de somme sur la
personne d'Aïmata - tel était son prénom princier -, tahitienne, mère et
diva, sur celle de la reine Pomaré IV, sur ses protagonistes, mais aussi qui
permet de tracer une succession de croquis effectués dans de multiples
si tua tions.
L'argument principal de l'ouvrage est le suivant: Aïmata Pomaré, née
aux temps païens des derniers sacrifices humains mais sous l'ancienne
civilisation de Tahiti dont l'écrivain américain Henry Adams contait
qu'elle le ramenait dans la Grèce antique «mille ans avant l'Odyssée »,
assuma avec so.n peuple, au cours des 65 ans de sa vie, un changement de
civilisation tel que personne au monde n'en connut de semblable; elle
mourut sous la Troisième République. Elle connut successivement,
parfois simultanément, la férule impitoyable des méthodistes anglais
mettant en place les conditions d'une civilisation chrétienne, la
possessivité courtoise, bureaucratique et collante de dix-sept gouverneurs
de la France. A son corps défendant elle consentit à distinguer, dans les
réalisations, les certitudes et parfois l'insupportable jactance des bons
apôtres de l'administration française, les bienfaits de cette dernière. Des
poètes comme Arago, Loti, des écrivains comme Moerenhout, des
musiciens, des peintres, des officiers de marine, des princes européens,
furent ses admirateurs et ses hôtes choyés. Elle réussit le tour de force de
rester constamment vénérée de son peuple, à travers les passages parfois
violents d'un maître à un autre, d'une religion à une autre, d'une
civilisation à une autre, d'une révolte à une défaite.
Trouver la réponse à l'interrogation que faisaient naître en mon esprit
ces succès me stimula: comment le monarque qu'elle était parvenait-il à
continuellement transiger avec ses mentors anglais ou français tout en
restant digne, respecté, aimé, adulé? Fallait-il des qualités spécifiques? Je
me demandais si ce n'était pas parce qu'elle était femme qu'elle avait pu
9agir ainsi: un homme, fût-il d'Etat, aurait-il eu les forces naturelles et les
dispositions adéquates pour supporter les avanies qu'elle subit, les
abandons successifs de souveraineté, la perte graduelle des traditions, les
orientations vers la civilisation matérielle et bureaucratique, tout en
continuant à exercer la même fascination sur les gouverneurs ses maîtres
et assumer avec talent pendant un demi-siècle le destin de son peuple?
Alors, je fus tenté par le défi de découvrir la nature des forces qui sous-
tendaient son action, les secrets,- féminins, comédiens, tahitiens,
intellectuels, humains et les talents grâce auxquels elle devint, dans ces
conditions périlleuses, une des grandes reines de l'Histoire.
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- Le Duff navire de 300 tonneaux (d'après une gravure anglaise)
10Chapitre 1
Ascendance - Pomaré 1er
Huit ans pour les uns, dix ans pour d'autres, avant l'imprécise naissance de la
erprincesse Aimata, future reine Pomaré IV, son grand-père Pomaré 1
mourut brutalement à Tahiti, un matin de septembre 1803, sur sa
pirogue royale d'une attaque d'apoplexie. Invité du commandant du
navire anglais Dart, il avait tenu à le remercier en lui rendant une dernière
visite la veille de son appareillage. Le bisaïeul de ce grand chef, de ce ani
rahi suivant l'expression tahitienne, avait été un conquérant fameux venu
des îles Tuamotous, portant le nom royal de Tu-makinomakino, - qui
; ce conquistador océanien avait,veut dire « le grand dieu Tu méchant» -
cent ans plus tôt, débarqué un beau jour sur la plage de Pirae à quelques
kilomètres de la ville actuelle de Papeete, à la tête de nombreuses
pirogues chargées de guerriers. Prudemment, le ani - noble - chef du
district l'avait adopté comme membre de sa famille, suivant une pratique
tahitienne courante, de sorte qu'il avait eu un beau prétexte de prendre
pied dans la région.
Son descendant, notre apoplectique, avait d'abord porté le nom de
famille «Tu» (prononcer «tou» ) ou «Otu », nom divin qui signifie
aussi « stabilité» , puis s'était ensuite appelé Maté, Teïna, puis Vaïraatoa,
enf1t1 Pomaré, car à Tahiti on changeait souvent de nom. Donc le 6
septembre 1803, il rendait l'âme sur son navire polynésien entre sa
fameuse plage historique de Pirae, à l'époque Arue, et la baie de Matavaï
distante de quelques milles, où les navires européens venaient jeterl'ancre à l'abri de la pointe de Vénus et où il avait connu le célèbre
capitaine Cook trente ans plus tôt. Mort chargée de symboles que ce
destin tranché brutalement au cours d'un voyage entre le passé et le
futur.
Il avait accueilli avec sa femme, son flls et son grand prêtre, six ans
auparavant, le 4 mars 1797, les dix-huit missionnaires méthodistes anglais
de la Société Evangélique de Londres (London Missionnary Society, la
fameuse LMS), débarqués à l'improviste dans son fief, accompagnés de
cinq épouses ~'une d'elle avait 64 ans alors que son époux n'en avait que
28!) et de trois enfants. Il sentit tout de' suite l'importance de cette
intrusion des blancs, ne serait-ce que parce qu'elle avait été précédée la
veille d'une tempête et d'un tremblement de terre... et au lieu de
repousser les nouveaux venus, il les installa à la pointe de Vénus, ainsi
nommée depuis que Cook y avait observé le passage de cette planète.
Otou ne manqua pas de se targuer de son hospitalité à l'égard des
zélateurs de la religion chrétienne auprès des navires occidentaux de
passage pour quémander et acquérir des armes et des munitions à quoi il
tenait par-dessus tout, et obtenir leur bienveillante neutralité dans les
guerres qu'il fut amené à conduire.
((un sauvaged'une tailleCe ani rahi était, raconte le capitaine Vancouver,
)). Il déconcerta lesgigantesque -1 m 98- et d'une intelligence peu commune
navigateurs qui le rencontrèrent car il était tour à tour timide voire lâche,
puis intrépide, séduisant et vaniteux, majestueux et dissimulé, hospitalier,
généreux et loyal ami et pourtant guerrier cruel et sanguinaire, non par
méchanceté mais parce que telles étaient la coutume et les mœurs. Il avait
un don de sympathie et d'affabilité qui séduisait les étrangers et il parvint
après de nombreux avatars à s'imposer à ses « compatriotes », bien qu'il
fût considéré par les grandes familles du pays comme un usurpateur, un
parvenu.
Mais, plus intelligent qu'eux tous, plus favorisé par le sort aussi, il s'était
arrangé pour faire en sorte que les capitaines des navires, qui venaient
mouiller dans la magnifique baie de Matavaï située sur son fief, crussent
qu'il était le roi de l'île, ainsi qu'ils le rapportent dans leurs récits.
D'autres arii étaient de familles bien plus anciennes et puissantes que la
sienne, mais il se gardait bien de le leur dire.
Il réussit à se faire adopter bizarrement, -nous dit le capitaine de frégate
Ecimont-Esprit de Bovis qui vécut plusieurs années à Tahiti trente ans
après sa mort-, par la grande famille Téva, de Papara, la plus ancienne de
l'île et devint l'héritier de son chef de famille Teriirere (prononcer
Téri'iréré). Le lecteur notera ce fait surprenant à savoir que les liens de
12l'adoption par une personne princière ou royale étaient si forts chez les
((Tahitiens que les véritables enfants d'un roi n'auraient pas trouvé un
seul homme pour appuyer leurs prétentions contre le fils adoptif de leur
père )). A propos de Teriirere, il est dommage qu'il n'ait pas eu de
descendance car son père Amo et sa mère Puréa étaient, au dire de
Wallis, Bougainville et de Cook (les trois premiers découvreurs de
Tahiti), des souverains remarquables; c'étaient eux qui avaient accueilli
Wallis le premier blanc débarqué à Tahiti, quarante ans auparavant,
lequel était tombé violemment amoureux de la splendide « reine» de cet
endroit, Puréa, mère de T eriirere.
C'est ainsi que Pomaré 1er, déjà chef du district de Porionou -qui s'étend
((de la Pointe de Vénus à Papeete- hérita tranquillement des vastes
possessions et du nom de Teriirere. Cette même famille obtint aussi par un
héritage d'alliance une bonne partie de l'île de Mooréa (voisine de Tahiti,
ndlr). Elle paraît avoir voulu faire de l'héritage un moyen de conquête plus
lent mais plus sûr que la lance et le casse-tête.)).
V oilà un trait de caractère que les Français reconnaissent pour avoir,
dans leur Histoire, marqué la politique d'expansion des rois de France: la
politique des alliances. Le commandant de Bovis précise qu'il
est « incontestable que l'humeur pacifique de Pomaré ait endormi la
)).vigilance des autres chefs
Il put, maniant la carotte, le bâton et ...la généalogie, accroître son
autorité sur l'île de Tahiti et les îles voisines, Mooréa la belle qu'on
appelait Eiméo, Huahuiné la sauvage; de toutes ces terres, il devint ani
rahi; il fut revêtu solennellement, à ce titre de la ceinture de plumes
rouges, le fameux maro ura, réservé aux grands chefs, aux ani rahi. Il
aimait les honneurs, prit rapidement goût aux saluts à coups de canon
rendus par les frégates anglaises bien que le son de cette artillerie le
terrorisât.
Ce grand personnage, très novateur, était attiré par l'agriculture: il fit
mettre en valeur les pentes incultes des montagnes et des côtes et fit
planter plusieurs cocoteraies. Outre que, comme tous les Pomarés,
présents, passés et à venir, - et les Tahitiens en général -, il était possédé
par la passion des biens fonciers, il avait le don de la logistique et ses
troupes étaient toujours abondamment pourvues en victuailles, en armes,
poudre et munitions. C'était un incontestable organisateur
« Le roi Tu avait choisi son nouveau nom de Pomaré à la suite de la mort
de sa fille Terii na vahoroa (souverain suprême) » écrit le capitaine Bligh,
ex-commandant du Bounry, dans son journal à bord de la Providence en
1792. Une nuit, l'enfant fut prise d'une toux violente qui dura jusqu'au
jour. Son père la veillait anxieusement, car il l'adorait et lorsqu'il lui
13((] 'aidemanda au petit matin des nouvelles de sa santé, elle répondit:
)). Elle mourut peu après. Suivant la coutumetoussé toute la nuit
tahitienne de l'époque où, surtout dans les grandes familles, l'on
changeait de nom en s'identifiant à un vocable ou une bribe de phrase
qui évoquaient un grand événement de la vie, - le capitaine Bligh est
((encore plus précis c'est une coutume courante lorsqu'un enfant meurt que
ses parents prennent le nom de sa maladie)) -, il décida de s'appeler
(( )).désormais Pomaré qui signifie qui tousse la nuit Il perdit aussi son ftis
aîné Ariipaéa (souverain porté) qu'il aimait aussi beaucoup, qui mourut
jeune et dont certains disent que c'est à la circonstance de sa mort que
s'applique l'anecdote qui précède.
Curieusement il ne reporta pas son affection, mise à vif, sur son ftis
cadet, le futur Pomaré II, né vers 1783. Il se mit au contraire à le
détester, non pas parce que l'enfant, suivant la coutume, avait été
intronisé solennellement à sa naissance du titre de souverain et du grand
nom de Otu, tandis que lui-même son père devenait Régent - cela il
l'avait admis- mais il était victime d'un sentiment irrépressible: son ftis
l'agaçait; bien plus, il méprisait ce qui, en lui, ferait la force du futur
grand Pomaré II. Et pourtant le père et le ftis se ressemblaient, mais le
petit roi possédait une personnalité peut-être plus forte surtout plus
compliquée que celle déjà passablement complexe de son Régent de
père. Ils étaient l'un et l'autre avides d'amitié.
La mère du jeune roi et deuxième femme de Pomaré 1er, ltia, était une
personne de haute valeur que les navigateurs qui la connurent
admirèrent: nièce du roi de Mooréa, elle était de grande taille, non pas
jolie, car «ayant l'air d'un homme» mais «attrayante », majestueuse,
dénuée d'orgueil et de rigidité, très attachée aux pratiques de la religion
païenne au point d'avoir pratiqué elle-même l'infanticide, d'une
intelligence supérieure, notamment politique; elle aimait aussi les armes à
feu, plus que son époux, ainsi que la guerre qu'elle aurait faite volontiers.
Elle n'en voulut pas à sa rivale, sa sœur Vaïriti, «deuxième épouse royale
qui d'ailleurs la respectait et la traitait avec inftniment de tendresse et
d'égards », rapporte Vancouver. Elle évita, par l'assassinat de l'intriguant
grand prêtre Manémané qu'elle commandita judicieusement, une guerre
entre son mari et son ftis. Le roi l'ayant carrément délaissée, elle
s'affichait avec un chef de Huahiné sans la moindre vergogne, car elle
était dotée d'un fort tempérament amoureux. Elle l'épousa après la mort
de Pomaré. Plus tard, elle aida puissamment son ftis à conserver sa
couronne.
14Le génie tahitien
erParfois, la logique de raisonnement et d'action de son époux Pomaré 1
nous échappe. Il pouvait être apparemment d'une couardise telle, que
dès les premiers échecs d'une bataille, il s'enfuyait dans les montagnes,
mésaventure qu'il subit au moment de la naissance de son ftis : il dut
traverser tout Tahiti pour se réfugier au bout de la presqu'île de Taïarapu.
Mais il était en même temps entreprenant, organisateur, conquérant. La
« cohérence» de plusieurs de ses actions fait penser à celle de certaines
manifestations de sentiments des Tahitiens de l'époque: lorsqu'un
européen, ou un étranger, rencontrait des personnes affligées par un
deuil et en pleurs, dès qu'elles le voyaient s'approcher, elles se mettaient à
éclater de rire de façon incompréhensible.. .Le comportement du roi,
naturel ou calculé, ses voltes-faces, surprenaient en tout cas ses ennemis.
Pomaré voulait réussir, il avait pour cela de la chance et un flair politique
indissociable de son ambition irrépressible.
L'arrivée à Tahiti en 1788 du navire anglais Bounry commandé par le
célèbre capitaine Bligh, lui valut plusieurs armes à feu et de la poudre en
échange des mille plans d'arbre à pain que Bligh avait pour mission de
transporter aux Antilles; mieux encore, il bénéficia, suite à la célèbre
mutinerie de l'équipage de ce bateau, du débarquement de plusieurs
mercenaires, surarmés, motivés et compétents, sous l'initiative desquels il
subjugua ses ennemis qui avaient imprudemment déclaré la guerre à
« l'usurpateur ».
Il fit transporter alors le symbole de la puissance souveraine, la ceinture
rouge, le maro ura, du temple païen ou marae de Taïarapu dédié à la
grande statue du dieu Oro, situé dans cette presqu'île, jusqu'au marae de
Raianaunau situé dans son fief de Pare, district de Porionu.
Le marae
Le marae était pour les anciens Polynésiens le temple, dallé et garni d'un
autel en pierres, à ciel ouvert, où étaient célébrées les cérémonies et
présentées aux dieux les offrandes de victimes animales, et même
humaines dans les grandes occasions. C'était un centre de réunion des
chefs et de la vie religieuse et politique. Beaucoup de familles de grande
ou de petite noblesse avaient leur propre marae. Seuls, les marae des arii
avaient le privilège d'être aussi le lieu des sacrifices de victimes
masculines que, dans certaines grandes occasions, on offrait au dieu
après les avoir assommées à l'improviste dans la campagne, puis tuées, et
enfin transportées sur le sanctuaire appelé Taputapuatéa (grandes
étendues de sacrifices). Cook assista à l'une de ces cérémonies qu'il décrit
longuement. Les missionnaires qui virent le plus grand marae des lIes de
la Société, celui d'Opoa à Raïatéa, furent épouvantés du spectacle des
15crânes humains entassés, dans différents stades de décomposition, de
guerriers tués au combat, qui en formaient le mur d'enceinte; les
offrandes animales et végétales pourrissaient sur des autels en bois en
dégageant une odeur pestilentielle qui, croyaient-ils, plaisait au dieu. Le
service sacré des marae était exercé par des prêtres à la hiérarchie
compliquée, suivant des règles aussi méticuleuses que les rites israélites,
indouistes ou catholiques traditionnels. Tehuira Henry les décrit dans
« Tahiti aux temps anciens ». Sur ces marae poussaient des arbres
superbes, sacrés et évidemment « tabous », le tamanu (callophyllum), le
aoa, sorte de banian des Indes, et le miro (arbre de fer), le plus saint de
tous. Chaque roi, chaque arii, avait un marae privilégié sur lequel il
recevait en début de règne l'investiture du grand prêtre et sur lequel il
consacrait son enfant premier-né. Pomaré organisa de grandes fêtes pour
inaugurer le maro ura sur son marae princier qui devenait à ses yeux le
principal de Tahiti. Qui oserait venir l'en déposséder? Ajoutons à cela
ses adoptions successives par plusieurs familles princières: l'usurpateur
était légitimé.
Lors de ses funérailles, son corps fut exposé au marae et desséché sur la
plate-forme réservée à cet usage; puis, comme tous les arrii, il fut caché
dans une grotte des montagnes d'Arne, dans son fief.
Peu avant sa mort, le capitaine anglais Vancouver qui venait relâcher de
temps en temps à Tahiti depuis Cook et qui le connaissait bien, disait de
((Pomaré: De timide qu'il était quinze ans plus tôt, sa conduite comparée
à celle des insulaires indiquait maintenant une grande supériorité )). Et, sûr
de sa puissance, il pouvait donner libre cours à son penchant royal le plus
((profond: Pomaré n'était au fond pas un fourbe mais il possédait un
cœur franc, sensible et généreux », qualité confirmée par le révérend
((William Ellis il fut toujours d'une grande bonté pour les missionnaires )).
Le capitaine Wilson, qui amena ces derniers, ajoute un détail amusant: le
(( )),portrait dont la gravure a été diffusée dans dit-il,Les voyages de Cook
ne restitue pas du tout sa vraie physionomie, beaucoup plus ouverte et
chaleureuse. Les deux dessins du roi, copie de portraits d'époque, que
nous présentons dans le présent ouvrage peuvent illustrer cette
remarque: le premier est d'un sauvage, le second d'un civilisé.
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]Pomaré TIà 9 ans d'après Lejeune
]8Chapitre 2
Pomaré II le Grand
ou
Le passage de l'ancien au nouveau Tahiti
Le futur Pomaré II, Otu, était né en 1783, il avait aussitôt été l'objet
d'une éducation et d'un respect dus aux rois. Dans ses déplacements, il
était, comme tous les ariis, porté sur les épaules de ses gardes, car,
suivant les lois, s'il mettait pied à terre, le sol qu'il foulait devenait
aussitôt sa propriété, royale donc « tabou ». Tout jeune enfant, il était
personne sacrée et lorsqu'un habitant de son district le croisait sur son
chemin, il était obligé sous peine de mort de se découvrir le buste jusqu'à
la ceinture. Même son grand-père âgé de 80 ans « et dont les membres
étaient affaissés par le poids des années» s'était mis à deux genoux
devant son petit-flls avec toutes les marques de respect et d'affection et
s'était dépouillé de ses vêtements jusqu'au nombril en sa présence. Otu,
âgé de 9 ans, était resté de marbre devant cette marque inouïe pour nous,
normale pour lui, de déférence. On peut rapprocher cette façon de se
mettre presque nu devant le grand seigneur ou le marae, de l'attitude de
l'offrande des mains jointes ou de la nuque offerte lors de la
prosternation: elles ont toutes la signification d'une humiliation, d'un
abandon volontaires au bon vouloir du suzerain.
Il n'aimait pas son père qu'il craignait et dont il redoutait l'hostilité.
Celui-ci le traitait de lâche et de couard. Ils étaient l'un et l'autre timides
((et réservés: C'est unpoltron :Joe le hais », disait Pomaré l de son flls, peut-
être parce qu'il voyait dans celui-ci les mêmes défauts dont il avait
souffert. A lire les récits des navigateurs, ils avaient l'un et l'autre une
apparence morose, au moins flegmatique, au plus « totalement stupide»,
qu'ils affichaient lorsqu'on leur présentait un spectacle ou un présentmême nouveaux, ou parfois sans raison. Le capitaine Wilson pensait que
l'air de Otu annonçait «peu de capacité» alors que les missionnaires lui
trouvaient « quelque chose de majestueux ». Pourtant ce géant marchait
en courbant la tête vers le sol, silencieux, et n'avait nullement l'air altier
ni conquérant: on retrouvera cette même attitude chez sa fille. Il adorait
sa mère ltia, qui, elle, n'avait peur de rien.
Père etfils
Ils furent l'un et l'autre longtemps païens, imprégnés dès l'enfance des
rites et cérémonies propres à la religion de l'ancien Tahiti. Otu, quant à
lui, avait comme principal conseiller le grand prêtre de Raïatéa puis de
Mooréa, Haamanimani, dit Manémané, frère du roi de et son
grand-oncle, jusqu'à son assassinat évoqué plus haut.
Son père Pomaré 1er avait été à juste titre considéré comme le principal
soutien du paganisme dans son pays: il resta païen jusqu'à la fm et refusa
toujours de se convertir malgré les nombreuses discussions avec les
missionnaires; il ne parvenait pas à renoncer aux dieux de ses ancêtres
dont, comme tant d'arii ses pairs, il était investi; il savait que les rites de
la religion païenne étaient parfois cruels et sanguinaires, comme les
sacrifices humains. Mais les cérémonies étaient alors si fortes et si
magiques! Elles faisaient peur à tous les assistants et c'est cela qu'aimait
son esprit, quelque peu névrosé peut-être, mais élevé dans ces rites qui
étaient, eux, ceux de ses nobles, de son peuple et même de ses ennemis.
Son flls Otu était dans les mêmes dispositions d'esprit que lui.
Les missionnaires rapportent qu'en 1799, Otu et Pomaré son père firent
venir cinq victimes humaines de Mooréa, les offrirent en sacrifice au dieu
Oro pour convaincre cette divinité d'abandonner le district d'Atehuru,
fief des Teva leur ennemi, et de revenir dans leur district de Pare-Arne.
Pomaré père faillit être vaincu: mais il fut sauvé par le navire anglais le
Nautilus qui, connaissant sa bienveillance à l'égard des missionnaires, lui
vint vigoureusement en aide en mettant à sa disposition un détachement
de fusiliers-marins en armes et une baleinière, grâce à quoi il put rétablir
la situation. Il le fit sans ménagement et cruellement suivant les
coutumes.
Dans ses mémoires, recueillies par Henry Adams, AriitaÏtnaï princesse du
clan Téva, rapporte que les habitants de Tahiti furent très en colère
contre l'oppression tyrannique des Pomarés père et flls et voulurent
revenir à l'ancien système de gouvernement: chaque district devait rester
sous l'autorité de son chef, ils ne voulaient point d'un empire. Les
Pomarés au contraire cherchaient à tout prix à se concilier les faveurs des
Européens missionnaires ou marins pour leur soutirer des armes afin
d'étendre leur hégémonie. A cette époque, «la population », nous
rapportent les missionnaires « considérait que Pomaré était un ange
20comparé à son fils Otoo fourbe et cruel ». En lisant les récits des
cruautés à la guerre de ces féodaux, on pourrait dire qu'elle avait à
choisir entre la peste et le choléra!
Le révérend William Ellis, dans son ouvrage écrit peu après ces années-
là, «A la Recherche de la Polynésie d'autrefois », relate en détail les
guerres qui se succédèrent sous les Pomarés et dont les pratiques,
héritées des traditions, étaient atroces. Les vaincus, sur terre ou sur mer,
étaient tués, torturés, poursuivis, massacrés, les corps mutilés avec une
féroce joie en présence de la population des vainqueurs applaudis sante,
sadique. On a connu des scènes analogues, hélas, en d'autres époques
dans le monde notamment pendant les guerres civiles de Religion ou
celles, qui se déroulaient au même moment, de la Révolution française.
Les femmes, les enfants, les vieillards n'avaient qu'à s'enfuir et ne
devaient compter sur aucune pitié. Les maisons étaient brûlées, les bétails
emportés comme prises de guerre. Mais ces guerres étaient des crises
violentes, de caractère brutal, catarcystique et la paix revenait tout à
coup. Peu de temps.
Occupations de temps depaix
Mais pendant ce court délai, les Tahitiens se remettaient instantanément
à leurs occupations favorites, la fête, les jeux dont Ellis, dans l'ouvrage
précité, raconte longuement le déroulement: outre le tatouage, la danse,
des sports comme lutte, foot-ball, rugby, cricket, hockey, tir à l'arc, lancer
de javelots, courses de pirogues, surfing, tous passe-temps que les
Tahitiens pratiquaient, hommes et femmes, avec passion et dont les
Occidentaux n'eurent plus tard qu'à s'inspirer.
Et puis les dieux. L'importance des dieux dans leur vie quotidienne était
considérable, rien de ce qui n'arrivait aux gens n'était dû au hasard: tout
venait des dieux, même les maladies. Le service de ces divinités, dans les
marae notamment, étaient de pratique constante: on allait au marae
comme les chrétiens du Moyen Age allaient à l'église... Il avait aussi lesY
cérémonies de la vie familiale, mariages, et surtout funérailles qui
s'accompagnaient curieusement de scènes d'une violence et d'une
cruauté masochiste inouïes. Les os desséchés des arii étaient cachés dans
des grottes de la montagne, d'une part pour ne pas être pris par les
ennemis, d'autre part pour éloigner leur esprit de la population qui les
redoutait. Les restes des personnes moins nobles étaient enterrés dans le
marae familial et leurs crânes conservés dans l'habitation.
Sacrifices humains
Cette barbare institution du sacrifice humain, point central de la religion
païenne, consistait, lorsqu'il y avait pénurie de prisonniers de guerre, à
envoyer une cohorte spécifique de la garde royale dans un endroit choisi
21en lui donnant ordre de tuer un homme de basse condition - et non une
femme-, que lui avait désigné le chef du lieu, après l'avoir assommé à
l'improviste par derrière; il était alors transporté couvert d'étoffes et de
plumes rouges sacrées sur le marae royal pour être offert aux dieux au
milieu de moult prières et de battements de tambours, toujours en
présence de l'arii.
Le prêtre s'adressait au corps, et commençait pas lui faire des reproches
virulents; aussitôt après, il le suppliait longuement d'intercéder auprès du
dieu, Oro à Tahiti, Tané à Huahiné, etc... pour obtenir de lui ce
pourquoi il avait été tué. Le corps était ensuite porté dans la partie la plus
visible du marae avec les plumes rouges et les étoffes. On refaisait des
prières et on l'enterrait dans 60 centimètres de terre. La présence du roi
était indispensable pendant ces cérémonies. Les prêtres acolytes ne
semblaient pas s'y impliquer avec une grande émotion, note Cook:
certains riaient entre eux, en une insensibilité de fonctionnaires. Il est vrai
que leur degré de concentration dépendait de la gravité de la situation.
Comme Cook demandait aux prêtres la raison de ces barbaries, ceux-ci
lui répondirent que c'était une ancienne coutume, agréable à leurs dieux
qui aimaient les victimes humaines et qui, disaient-ils, « s'en
nourrissaient» même si on les enterrait: ils venaient pendant la nuit et se
délectaient de l'âme et de la partie immatérielle qui erraient autour du
marae jusqu'à ce que la putréfaction eût totalement détruit le corps. En
effet, souvent le cadavre pourrissait sur un autel annexe, dégageant une
odeur atroce qui plaisait au dieu. (Dome'!} deRien~ - Océanie 1836)-
La chasse à l'homme-victime était accompagnée, voire précédée, d'une
cadence particulière des rohus sacrés, tambours dont les battements
sinistres se propageaient dans la vallée et plongeaient les populations
dans l'angoisse, de sorte que beaucoup s'enfuyaient de leurs habitations
pour se cacher.
La famille ainsi marquée par le meurtre rituel d'un des siens était tabou:
les chances de voir l'un de ses membres sacrifié devenaient dès lors
beaucoup plus grandes. Il n'était pas rare que plusieurs d'entre eux
s'enfuient défmitivement dans les montagnes, rendus fous par la peur.
Un des lieux des lIes de la Société où les sacrifices humains étaient les
plus nombreux et fréquents se trouvait au grand marae Opoa de Raïatéa.
Ce systèmè de terreur était le fond de la religion des Tahitiens païens: les
dieux étaient et ne pouvaient être que redoutables, et les malheurs des
hommes venaient de leur mécontentement et de leur caractère irascible,
surtout en ce qui concerne Oro dieu de la guerre. Il fallait sans cesse les
satisfaire et les calmer.
Le grand prêtre Manémané avoua aux navigateurs qui le rencontrèrent
que lui-même détestait procéder à de telles cérémonies qu'il
accomplissait comme une corvée au point qu'il lui fallait boire de l'alcool
22de « ava» avant d'officier. Ce personnage, malin, vantard et
opportuniste, était-il sincère? Sans doute quelque peu, car parmi les
premiers à se convertir on trouve souvent des sacrificateurs de Oro.
L'intronisation
Le petit roi Otu, ftIs de Pomaré 1er, avait été intronisé sur le marae
familial dix ans plus tôt, selon les rites païens; il avait neuf ans; la
population et les petits arii voisins, ses vassaux pourrait-on dire, lui
apportèrent des monceaux de présents, porcs, fruits, nattes, pirogues
chargées d'étoffes de tapa (écorce de mûrier), suivant le rite séculaire du
Teraou, offrande de soumission due aux souverains, don symbolisant la
remise des terres entre ses mains; ces cadeaux présentés au souverain
((s'appelaient aussi le Humahabuaa : Mange le Humahabuaa ).usqu'à ce que
tu deviennes vieux en gouvernant cette terre. Mais si tu maltraites le peuple,
si tu tues tes su).ets, si tu fais naître la guerre, nous te reprendrons le
)). (Archives d'outre-mer, Aix,humahabuaa et le donnerons à quelqu'un d'autre
carton 8)
Pendant la cérémonie, on apporta sur le marae trois victimes humaines
dont on lui présenta, sur un plateau de feuilles de cocotiers, l'œil gauche,
qu'il se borna à regarder « la bouche ouverte». Ce rite évidemment était
un vestige des anciennes pratiques du cannibalisme, abandonnées à
l'époque depuis longtemps à Tahiti, mais dont on sait que l'œil humain
était le mets le plus prisé et réservé au roi. La reine Marau belle-fille de la
((reine Pqmaré, dans ses mémoires, en explique la symbolique: Le roi
est la tête du peuple, cette tête est sacrée,. l'œil son organe le plus précieux
est le plus digne d'être offert aux dieux,. le roi a la bouche ouverte pour
permettre à l'âme du sacrifié de pénétrer la sienne pour qu'il en soit
fortifié.». Il n'empêche qu'à la même époque le cannibalisme était
courant dans de nombreuses îles du Pacifique d'où il ne disparaîtra que
cinquan te ans plus tard.
Otu, nu sur la pierre centrale du marae, reçut le maro ura, après
d'interminables lectures des généalogies de sa famille et de prières aux
divers dieux que les prêtres récitèrent dans la langue ancienne de Tahiti,
incompréhensible de nos jours et que déjà à l'époque le peuple ne
comprenait pas toujours très bien.
Après la cérémonie, venaient les danses et chants, les spectacles des
troupes de comédiens a~bu1ants de la secte des arioi;et les beuveries de
tous ordres. Les réjouissances des cinq sens, et de plus bas encore, se
donnaient libre cours sans la moindre vergogne et dans la plus grande
joie, stimulées par les pantomimes des arioï et les upa-upa (danses)
endiablés dont le peuple raffolait. Les prostituées notoires étaient
sacrées.
23Encore les sacrifices humains
Le sacrifice humain était bien ancré dans les mœurs puisque le jour de la
mort de Pomaré 1er qui eut lieu six ans après l'arrivée des missionnaires à
Tahiti, si actifs et du reste si bien vus du roi, un de ses proches fit la
proposition suivante: cette mort subite était d'évidence le signe d'un
mécontentement grave de Oro; pour calmer sa colère, n'était-il pas
judicieux d'une part de lui offrir encore trois hommes et d'autre part
d'aller chercher le cadavre d'une victime humaine que le souverain avait
sacrifiée trois semaines auparavant « pour l'étendre sous le sien» : de la
sorte elle le mettrait à l'abri des esprits infernaux et protégerait la
population des malédictions de son fantôme ou tupapaou en détournant
sur lui la colère du dieu; car les tahitiens qui craignaient l'âme des morts
redoutaient par-dessus tout celle des arii décédés. D'autres, une minorité,
pensèrent au contraire, influencés par les premiers enseignements des
missionnaires, que Jéhovah punissait ainsi le Régent pour tous les crimes
qu'il avait commis. Déjà, le succès des premiers méthodistes était
incontestablement dû, au moins en partie, à la condamnation vigoureuse
et sans appel, de ces pratiques barbares et angoissantes pour les
populations.
Pourtant, sur ce chapitre, les nusslonnaires n'empêchèrent pas son
successeur Pomaré II d'appeler sa fille, née dix ans plus tard alors qu'il
était devenu leur ami, sur la proposition de ses grands vassaux eux aussi
convertis, du nom de Aïmata c'est-à-dire «mangeur d'yeux », nom royal
ancien que l'on retrouve à plusieurs reprises, en consultant la généalogie
des Pomarés : il est donné soit à un prince, soit à une princesse de cette
maison, car le rite de l'intronisation royale qu'évoquait ce vocable
pouvait aussi concerner les femmes, pourvu qu'elles fussent aînées.
Rivalité père fils
Pomaré II commença à vouloir conquérir la totalité de l'île en prenant
soin de consolider son alliance avec le clan Téva, cette puissante famille
de Papara où il avait un excellent ami. Il y parvint grâce à l'appui des
mercenaires européens que l'attraction de l'île et l'hospitalité de ses
habitants, et habitantes surtout, avaient amenés à déserter leurs navires
ou à débarquer pour chercher aventure.
Contrairement à son père, il admit très mal l'arrivée des missionnaires et
soit par conviction, soit par calcul, soit par haine de son père, il les prit
en détestation et ne cessa de les harceler. Mais la mort de son principal
ami du clan Téva et l'assassinat de son conseiller le grand prêtre
Manémané par la reine ltia l'empêchèrent de se battre avec son père sur
ce sujet.
24Une fois orphelin et libre, le jeune colosse de 20 ans (1m95) avait décidé
de donner libre cours à son appétit impérialiste. Il conclut l'opération
commencée conjointement avec son père concernant l'idole de Oro: il
ramena dans le marae de son fief de Paré-Aroué l'image de ce dieu
déposée naguère par le feu roi dans le grand marae de la presqu'île de
Taïarapu dont celui-ci l'avait nommé prince. Il s'ensuivit une guerre
cruelle qu'il gagna en ne craignant pas de tout ravager chez l'ennemi :
c'était la coutume et les habitants en étaient les victimes fatalistes et
résignées, mais Otu, paraît-il, en rajouta en fait de pillages, de meurtres et
de destructions. Il fit trembler les missionnaires méthodistes dont
quelques uns commencèrent à quitter l'île.
Les missionnaires
Les Méthodistes étaient une branche séparée de l'Eglise anglicane qui se
constitua vers le milieu du XVlllème siècle. Ils prônaient une plus
grande rigueur dans la religion et se rapprochaient des calvinistes par leur
doctrine et leur austérité: dans l'économie du Salut éternel, seules
comptaient la grâce et la prédestination, les œuvres n'étaient rien. Ils
étaient pourtant obsédés par la pureté des mœurs et la sobriété
antialcoolique. Leur technique préférée d'apostolat était la prédication en
plein air et la lecture de la Bible et du Nouveau Testament. En bons
Anglais, ils prônaient les vertus que procuraient le labeur, le travail
technique. Avec leurs cousins de la branche wesleyenne, ils rencontrèrent
un grand succès dans les pays anglo-saxons, notamment de l'Océanie,
puis des Etats-Unis d'Amérique; le président Georges W. Bush est
méthodiste.
L'idée missionnaire de répandre la Bible travers le monde était" à cause
d'eux, nouvelle chez les protestants. Jusque-là elle avait été, pour ainsi
dire, l'apanage des catholiques. Les récits de voyages des navigateurs du
XVlllème siècle, -Wallis, Cook, Bougainville, etc.- éveillèrent en
Angleterre un intérêt considérable. Des personnes éminentes et
fortunées comme la comtesse Huntingdon se passionnèrent et firent don
aux Méthodistes de grosses sommes d'argent. La Société Evangélique de
Londres se forma dans ces conditions à la fm du siècle et décida
d'entreprendre l'évangélisation des peuplades d'Océanie dont on parlait
tant.
((Leur but était de libérer les habitants de ces régions du paganisme, de leur
communiquer les vérités de la Révélation et d'améliorer leurs conditions
présentes» écrit le révérend William Ellis.
29 méthodistes embarquèrent le 7 août 1796 à destination de l'Océanie
sur un navire construit exprès pour cette expédition, le Duff, commandé
par le capitaine Wilson. Le 4 mars 1797, ils arrivèrent dans le lagon de
Tahiti et le Duff mouilla en baie de Matavaï. Dix-huit missionnaires
25débarquèrent à la pointe de Vénus; seulement quatre d'entre eux étaient
véritablement lettrés, les autres étant des sortes de frères convers sachant
lire et écrire et connaissant la Bible mais surtout spécialisés dans les
travaux manuels. Ils avaient emmenés avec eux cinq femmes et trois
enfants. L'une des femmes avait 57 ans tandis que son mari en avait 27.
Pomaré et sa femme ltia, son ftis Otou et son épouse Etea ainsi que leur
grand prêtre Manémané et le arii ou chef du district, entourés d'une foule
d'habitants, les accueillirent très chaleureusement et les installèrent dans
une habitation qu'ils leur donnèrent, entourée d'un bout de terrain. On
ne pouvait être plus hospitalier.
Sans tarder, les méthodistes débutèrent leur apostolat: ils commencèrent
à enseigner aux insulaires l'utilisation de la forge et de l'enclume, la
construction des maisons et... d'une chapelle; ils leur enseignèrent, bien
sûr, les premiers rudiments de la Bible, mais aussi des cantiques anglais.
((Les indigènes aiment les chants et sont touJ'oursprêts à les apprendre.
))Beaucoup de femmes ont des voix claires et bien timbrées. Aujourd'hui
encore, la façon dont les Polynésiens chantent les cantiques, quelle que
soit leur branche chrétienne, est un ravissement. Ils organisaient des
réunions de prières auxquelles se rendaient les habitants qui écoutaient
les psaumes et les prédications avec beaucoup de calme et d'attention
bien qu'ils n'en comprissent pas un mot au début. Les missionnaires
durent se mettre à l'étude de la langue maohie. La population, observant
leur caractère pacifique et utile, flattée de les voir venir vivre chez elle,
encouragée par l'exemple de Pomaré qui les protégeait pour d'autres
raisons, se montra bienveillante, sans plus: les insulaires semblaient
rester insensibles aux textes sacrés qu'on leur expliquait et à la nouvelle
religion dont ils reconnaissaient la douceur.
Barbaries infanticides
Les Tahitiens demeuraient attachés au paganisme dont les missionnaires
découvrirent avec stupéfaction et horreur certaines pratiques barbares:
les sacrifices humains, nous en avons vu des exemples, et, surtout,
l'infanticide: deux enfants sur trois étaient étouffés à leur naissance par
leurs parents, soit du fait de l'extrême indolence de ceux-ci qui les portait
à renoncer à la difficulté de les élever lorsqu'ils étaient trop pauvres, soit
par suite de mariages entre classes sociales inégales - cela plus souvent
chez les nobles -, soit par suite d'appartenance à la secte des arioïs, soit
parce que c'était la coutume ancestrale et que cela n'avait pas beaucoup
d'importance, eu égard aux décès innombrables de la prime enfance. Les
sociologues expliquent la raison profonde de ce phénomène en invo-
quant la peur instinctive des famines qui survenaient parfois inopinément
à la suite de cataclysmes naturels, ou de guerres, et que rendait redoutable
la surpopulation.
26Dans ses rapports de campagne, le capitaine Bligh écrit que les indigènes
lui avaient dit que le population était trop nombreuse et qu'il était
((impossible d'élever tous les enfants nous avons trop d'enfants et trop
)) (((
d'hommes samedi 1ernovembre))de sesmémoires), d'où cette pratique.
Débats sur le surpeuplement
((A l'époque de Cook, vers 1770, l'île avait 204 000 habitants, estima ce
grand navigateur en exposant scientifiquement les éléments de son
((appréciation, chiffre qui, à première vue me semblait exagéré. Mais
quand J"eme mis à réfléchir aux grandes foules qui apparaissaient partout
où nous allions, je fus convaincu que cette estimation était très peu et peut-
être pas du tout exagérée.)) Dans un deuxième voyage avec son
naturaliste Forster, il ajusta le chiffre à 122 000 âmes et 20 250 à l'île
((voisine de Mooréa et il commenta: Cette population est à celle de la
France comme 17 est à 1 en prenant de part et d'autre les terrains les
)). Quand on songe que seulement 200 kilomètres carrés àmieux cultivés
peine étaient habitables dans les conditions d'aujourd'hui en bordure de
mer, cela fait une densité de 600 à 700 habitants par kilomètre carré,
pour une population d'un âge moyen de 25 à 30 ans car la mortalité était
grande. «La entière fourmillait sur la bande de terre qui court
comme une platejorme basse sur la plus grande partie de l'île, écrit dans
ses mémoires la princesse AriitaÏtnaï La population était trop grande
même pour un peuple si simple dans ses besoins. Un seul arbre à pain
appartenait souvent à deux familles ou plus qui se disputaient le droit de
propriété sur ses branches. L'infanticide était habituel... On ne peut
concevoir cela, continue la princesse qui écrit en 1890, alors
qu'auJ"ourd'hui, dit-elle, la population est réduite à douze mille
âmes I...))(p.2 à 6)
A l'égard du chiffre de la population à l'arrivée des missionnaires, il faut
noter un fait étrange: Henri Lutterhoth dans son livre paru en 1845
OTahiti, écrit, pour contrer les calomnies proférées contre les
missionnaires protestants, ceci: lorsque le Duff amena les évangélisateurs
méthodistes à Tahiti en 1797, le capitaine du navire, le commandant
Wilson aidé d'un Suédois nommé Pierre établi dans le pays, entreprit une
enquête approfondie pour recenser la population: par une méthode
scientifique qu'il expose en détails et que ne renieraient pas nos
sociologues, il compta 16 050 âmes à Tahiti dont 4 008 pour la presqu'île
de Taïarapu. Ce chiffre est conftrmé par Kotzebue, bien moins
scientifique du reste, en 1803.
Ainsi, en trente ans la population aurait perdu plus de 100 000 âmes! Il
est vrai que dans les vingt ans qui précédèrent la venue de ces capitaines,
il y avait eu une vingtaine de guerres dont plusieurs atroces et meurtrières
entre les habitants. Mais de là à perdre 90% de la population! surtout si
27l'on tient compte du caractère assez doux des Tahitiens et de la chute
rapide des paroxysmes de la guerre une fois les combats terminés. Y
aurait-il eu depuis Cook des épidémies, des famines, des guerres
épouvantables que l'on n'aurait pas connues, étant donné les visites très
espacées et peu approfondies des navires occidentaux entre Cook et
Bligh? Ou bien Cook, ce savant marin pourtant si précis, se serait-il
trompé dans ses calculs que pourtant il explique et développe durant
plusieurs pages dans son récit? Lutterhoth pense que Cook était parti de
l'observation d'un rassemblement de 330 pirogues contenant 8000
combattants qu'il avait supposé venir de deux districts; il avait généralisé
à l'ensemble des districts de l'île et en avait déduit ce chiffre
considérable. On peut émettre l'hypothèse que cet immense
rassemblement concernait toutes les îles de la Société comme cela se
verra par la suite: le roi avait-il convoqué, pour employer un langage
occidental « tout le ban et l'arrière-ban» de ses alliés des îles?..
La princesse Ariitaïmaï croit à la propagation fulgurante des maladies
européennes dans ce microcosme refermé sur lui-même pendant des
((siècles: de même que le lantanier, le mimosa ou la sensitive avaient envahi nombre
d'îles où le terrain leur était favorable, de même les maladies coururent à travers le
))
peuple (H. Adams, p.l 08)
Le révérend William Ellis, un des premiers missionnaires, dans son
admirable livre A la recherche de la PolYnésied'autrefois,se penche lui aussi
sur ce mystère de la diminution rapide de la population en cinquante
ans: il attribue ce fléau aux mêmes causes que celles qui viennent d'être
exposées ci-dessus. La calamité des maladies importées par les
Européens, causant des ravages qu'à l'époque on évaluait qualitativement
mais pas quantitativement, fut imputée par les indigènes aux Européens,
au point que l'irruption et la propagation de ces maladies inconnues et
destructrices furent une cause du rejet initial de la religion chrétienne:
Jéhovah détruisait la race, il était donc inférieur à leurs dieux.
Mais Ellis insiste sur un point particulier: l'infanticide, qui sévissait à
grande échelle, comportant l'élimination des bébés-filles dans la
proportion de 4 pour 1 garçon, ce qui accélérait la dépopulation.
Voyageant à travers les îles du Pacifique dans ces années, il pense que la
paresse était dans toutes ces îles une cause commune et générale de
((l'infanticide ils considèrent que leurs enfants sont une charge
supplémentaire et ils ne veulent pas cultiver plus de terre ou faire plus de
travail pour nourrir l'enfant dans son J"eune âge.)) (p 801). Pour les
parents, trois enfants étaient déjà une charge très lourde.
Les Tahitiens vivaient depuis des siècles constamment dans la précarité,
la promiscuité et le nomadisme et leur mentalité en portait la marque. La
28façon de saluer un inconnu est, encore aujourd'hui, de lui dire d'emblée,
(( ))non pas « bonjour» mais d'où arrives-tu? Ellis estime que ce perpétuel
mouvement des familles mettait un frein puissant à leur accroissement. A
Tahiti, la notion de lendemain n'était pas vraiment ancrée dans la pensée
des gens. Ce trait de caractère n'a pas beaucoup changé de nos jours.
Parfois, surtout aux îles Sandwich dont la population est de la même
origine qu'à Tahiti, la mère enterrait elle-même son enfant vivant: après
lui avoir mis dans la bouche un morceau de tapa, elle creusait un trou
près de sa maison et l'y mettait, froidement, en répandant la terre par
dessus, « c'était la coutume ».
Remarquons qu'alors la terre, déjà si importante pour le polynésien,
devenait encore plus sacrée. Etait-ce un moyen de se l'approprier?
Evidemment de telles horreurs dénotent une grande barbarie de la
mentalité, certainement, outre une indolence innée bien supérieure à nos
notions, et un fond de caractère peu sentimental, des détresses dues à la
misère matérielle et affective et à une religion basée sur la cruauté des
dieux et des prêtres. Au fond, la nature de la femme étant d'enfanter, que
cela lui plaise ou non... alors elle était résignée à assumer sa grossesse
comme une péripétie naturelle d'autant plus fréquente qu'elle n'allaitait
pas puisque l'enfant mourait, un peu avec le même état d'esprit que celui
dont elle assumait ses règles, et à perdre fœtus comme menstrues...
C'était comme ça. Il est vrai qu'à la naissance, si l'enfant n'était pas
étouffé tout de suite avant d'avoir vu le jour, il était sauvé, car la mère
retrouvait son instinct maternel ressuscité au contact de son petit corps
((vivant sur son ventre: il suffisait qu'il ne vécût qu'un quart d'heure et
)),au lieu d'un bourreau il trouvait un cœur de mère constatait Ellis.
PomaréII et lesmissionnaires- Débuts épouvantables
Pomaré II, contrairement à son père le Régent, n'était pas, on l'a vu,
favorable aux nouveaux venus qui venaient bouleverser les mœurs
tahitiennes. Un an après leur arrivée, au cours d'une tension grave entre
le père et le f11s,ce dernier, chef du parti païen et anti-missionnaire fit
enlever et molester gravement deux Révérends qui s'étaient rendus à
l'invitation de son père. Du coup malgré les visites cordiales de Pomaré
1er à Matavaï, onze missionnaires dont quatre mariés, quittèrent Tahiti,
découragés. «Ne partez pas Mr Nott, Mr X ou Y..., vint lui-même dire à
chacun d'eux le Régent, navré. Le Révérend Nott resta avec quatre autres
Frères. Un an après, ayant appris que Otu avait atténué son agressivité,
Mr Henry revint de Port Jackson en Australie (Sydney) et rejoignit la
communauté. Mais les hostilités reprirent. Les années 1799 et 1800,
décrites par Ariitaïmaï au chapitre XIV de ses Mémoires, furent
épouvantables de guerres, d'instabilités, d'incertitudes. Le père et le f11s
29rivalisaient de « violences, cruautés, brutalités, caprices ». Les
missionnaires restants, bien qu'épargnés, vivaient dans la terreur:
((Quand nous réfléchissonsau naturel ryrannique d'Otoo et à la barbarie des
indigènes, notre situation paisible au milieu d'eux nous semble vraiment
)),merveilleuse écrivaient-ils dans leur journal cité par Ariitaïmaï. Quelle
foi!
Puis, huit nouveaux méthodistes débarquèrent à la même époque.
Revigorés par ces renforts, Mt Nott et deux confrères entreprirent
courageusement une tournée d'évangélisation autour de Tahiti, prêchant
et priant.
Vers 1804, reprenant la politique de son père décédé, Pomaré II se
donna alors les gants de protéger les missionnaires qui, trop heureux,
«remercièrent Dieu qui leur permettait de continuer leurs opérations
civilisatrices )). Survint alors une épidémie mortelle, une de celles dont
nous avons parlé mais dont les ravages surprirent les révérends.
Beaucoup de Tahitiens accusèrent de ce fléau le Dieu des missionnaires,
ennemis de leurs mœurs, de leurs coutumes, des danses, des tatouages,
de la liberté sexuelle, des seins nus, etc. etc. Pourtant ils se rendaient
compte de certains de leurs bienfaits comme les travaux du bâtiment, le
travail des métaux, et pour ces poètes, l'enseignement de la Bible et de
l'Evangile si pleins de mansuétude, si favorables à la condition féminine.
Voyant que Otou, appelé à présent Pomaré II, accédait à des dispositions
plus favorables à leur endroit, les missionnaires poussèrent plus avant
leur entreprise de civilisation en se mirent à transcrire en caractères latins
la langue tahitienne. Le 6 mars 1805, ils avaient complètement réussi à
composer l'alphabet tahitien, nous raconte le voyageur protestant
Lutteroth dans son livre «O'tahiti» paru en 1845. Pour Pomaré cette
découverte eut l'effet d'un coup de foudre: il se mit tout à coup à se
passionner pour l'écriture; il voulut à tout prix apprendre à lire et à
écrire; il recopiait des modèles de syllabes, puis de mots, puis des
paragraphes entiers; il se fit confectionner un pupitre qu'il emportait
dans ses déplacements et qu'il utilisait, avec l'enthousiasme d'un enfant
en présence d'un jouet nouveau, pour remplir ses pages d'écriture et
recopier des modèles. Charlemagne, mille ans plus tôt, en avait fait
autant. Pomaré se découvrait une âme de lettré, de partisan du progrès.
A dater de ce jour, la lecture et surtout l'écriture devinrent sa marotte. En
même temps, il s'intéressa de plus en plus à la religion nouvelle et à la
Bible qu'il découvrait par ce moyen. Il se mit même à composer des
lettres d'inspiration déjà chrétienne! Mimétisme? Jéhovah le
travaillait. . .Mais il restait païen.
Mt Nott, ravi de cette orientation inattendue de l'esprit du roi, redoubla
d'optimisme et entreprit carrément, avec un confrère, une deuxième
30tournée de prédications, cette fois dans les lIes so~s le Vent, à Huahiné,
Raïatéa, Bora Bora, il est vrai avec la caution de Pomaré, apparenté par sa
femme, sa mère et son grand prêtre aux rois insulaires.
En 1806, la première femme de Otu, Etea, qu'il adorait, succomba lors
d'un avortement; elle avait déjà sacrifié quelques enfants car elle faisait
partie avec son mari de la secte des ariois infanticides, dont nous
parlerons plus loin. Il en fut longtemps bouleversé mais cela ne l'inclina
pas vers plus de bonté dans son gouvernement: Pomaré II régnait tel un
tyran, et si son intelligence était incontestée, sa cruauté ne l'était pas
moins. Ne parlons pas de ses mœurs. Il continuait ses manigances avec
l'idole Oro et lui offrait de nombreux sacrifices humains. Il commit la
faute d'ajouter à ses déprédations, des impôts impopulaires. Le clan Téva
leva l'étendard de la révolte en se réclamant des traditions païennes et
anti-missionnaires, sous la houlette du magnifique prince Opuhara.
Le Révérend Nott rapporte que de 1790 à 1815 eurent lieu à Tahiti plus
de dix guerres atroces et sanguinaires entre ces deux partis.
Le 10 novembre 1806 à l'occasion de la guerre qui se préparait, le
premier ministre de Pomaré II, Taouté, le trahit, ce qui affligea paraît-il
beaucoup le roi qui fut en outre vaincu, écrasé. Il quitta Tahiti et s'installa
à l'île de Mooréa. Le révérend Nott l'y accompagna avec quatre autres
révérends, tandis que tous les autres missionnaires abandonnaient Tahiti
et toutes les îles de la Société même, une fois de plus, pour s'égayer dans
le reste de l'Océanie: on en voulait à leur vie, y compris certains
chrétiens qu'ils avaient cru convertir et dont les esprits étaient chavirés.
Un seul missionnaire, Mr Hayward resta à Huahiné. Tahiti était retombée
sous la coupe des clans païens dont Opuhara, chef des Téva, était le ani
rahi. C'était en fait le retour à l'anarchie féodale.
La consternation et le découragement, sans parler de la peur, avaient à
présent complètement saisi ces hommes de Dieu qui, après tant d'alertes,
voyaient la ruine de douze ans de travail. Du moins le croyaient-ils. Et
pourtant lorsqu'ils avaient débarqué, quel espoir les animait de convertir
ces peuples sauvages! Quelle ferveur les stimulait en tant que messagers
de la Bible, envoyés non seulement par la Société évangélique de
Londres, mais aussi par un grand nombre de leurs concitoyens!
(( Cette œuvre missionnaire, surpassant en force, en ampleur et en
organisation tout ce qui avait été tenté JOusqu'ici par les chrétiens
britanniques, avait donné naissance à une ère nouvelle dans l'expansion
missionnaire qui avait suscité dans toutes les classes de la société le plus vif
intérêt et inspiré de splendides efforts d'éloquence sacrée et de nobles actes de
charité chrétienne Il était douloureux et profondément humiliant aux
serviteurs de Dieu de devoir maintenant abandonner la scène.. .
31On a parfois insinué, à tort, que les fondateurs de la Société missionnaire
avaient pensé convertir les païens au christianisme grâce à leurs propres
efforts.. . Ces circonstances ont montré à ceux qui avaient entrepris la tâche
que la pureté des intentions et une patiente persévérance dans l'effort
n'étaient pas en eux-mêmes suffisants pour obtenir des résultats,. mais que
c'était par l'Esprit de Dieu que les païens seraient convertis et que sans Sa
))Bénédiction, c'est en vain que Paul plante et qu'Apollon arrose.
Nous n'avons pu résister au plaisir de citer, à propos de ce drame du
départ des missionnaires, ces réflexions admirables du pieux et charmant
William Ellis dans son ouvrage «A la Recherche de la Polynésie
d'autrefois» écrit peu de temps après. (op. cit., publicationde /a Sociétédes
p. 298). Méditations témoignant d'une Foi profonde,Océanistes-1972 -
typiquement protestante, véritablement digne de celle des Premiers
Chrétiens.
((Mais, ajoute-t-il, Dieu continuant de montrer des pensées de miséricorde
)),vis-à-vis des habitants de l'île le grain était semé parmi la population
tahitienne.
Le tournant
La défaite retentissante infligée à Otu par les Téva marqua un tournant
dans le destin du roi. A partir de ce moment, il se mit à douter de la
puissance de ses idoles et à s'intéresser vraiment à la religion chrétienne.
Pomaré II possédait une grande intelligence, un forte sensibilité, et, nous
l'avons vu, il était même doué d'un tempérament d'intellectuel et
d' artis te.
La grâce le toucha, incontestable, personnellement.
Le révérend Nott se rendit compte de ce changement et invita sa
Compagnie à lui écrire: en 1806 le directeur de la London Missionnary
Society lui envoya une lettre pour lui demander d'abolir les sacrifices
humains et les infanticides. C'est ce que rapporte l'éditeur du manuscrit
the French at Tahiti)) éditéécrit par le pasteur Pritchard ((Aggression of
seulement en 1985. Il ajoute que Pomaré en fut non seulement flatté,
mais pourrait-on dire, bouleversé.
Domeny de Rienzi constata ce revirement lorsqu'il publia en 1836, dans
son récit de voyage «Océanie », une lettre de Pomaré II datée du 1er
janvier 1807, adressée à la London Missionary Society. Le roi s'y montre
ulcéré de sa défaite récente à Tahiti et disposé à collaborer avec les
missionnaires qui l'ont accueilli à Mooréa ; il songe même à se convertir :
il fait montre pour cela de dispositions remarquables. On y voit
apparaître aussi le fond de caractère pessimiste des Tahitiens, renforcé
32par un sentiment d'humiliation qu'il éprouve comme roi vaincu, ce qui
ne l'empêche pas de conserver le sens de ses intérêts et de sa puissance:
(( Mes amis, JOevous souhaite toutes les bénédictions dans votre patrie
et beaucoup de succès dans l'instruction de ce méchant pays, ce pays
de folie, ce pays misérable, ce pays qui ne connaît aucun bien, qui
ignore le vrai Dieu. Mes amis, JOevous souhaite santé et bonheur ,.
puissé1°e vivre ainsi et puisse] éhova nous sauver tous. Mes amis, JOe
consens à votre lettre: JOebannirai Oro en l'envoyant à Ra i"atéa. Mes
amis, JOecrois donc etJO 'obéirai à vos paroles.
Mes amis, JO 'espère que vous consentirez également à ma demande: JOe
souhaite que vous envoyiez ici un grand nombre d'hommes, de femmes
et d'enfants. Mes amis, donnez-nous aussi des effets et habits afin
que nous adoptions le costume anglais.
Mes amis, envoyez-nous aussi quantité de mousquets et de poudre
car les guerres sont fréquentes dans notre pays et si J"epérissais, vous
n'auriez plus rien à Tahiti. Ne venez point ici lorsque J"e serai
mort: Tai"ti est une terre de désolation, si JOesuccombe à ma maladie,
ne venez plus ici.
Je souhaite que vous m'envoyiez tous les obj"ets curieux que vous avez
en Angleterre,. envoyez-moi aussi tout ce qui est nécessaire pour
écrire: du papier, des plumes en abondance, ne me laissez pas
manquer d'instruments d'écriture....
JOy donne mon agrémentQuant à votre désir d'instruire Tai"ti,
complet. C'est une chose ordinaire chez les peuples de ne rien faire
dans le commencement.. :je me déferai de toutes les mauvaises
habitudes. Ce que JOevous dis est vérité et nullement mensonge et c'est
une vérité réelle. . .
Je vous souhaite la vie et la bénédiction. Puisse Jéhovah nous sauver
tous. Pomaré, roi de T ai"ti
Voilà un texte important non seulement pour les sentiments spontanés,
les souhaits et les circonstances qu'il y expose à la date de sa composition
mais parce qu'il révèle un caractère et exprime des préoccupations dont
on retrouvera des similitudes frappantes dans les lettres de sa fille la
Reine Pomaré IV, en des expressions moins élaborées et moins
excessives, peut-être.
Ce n'est que quelques années plus tard que Pomaré II.sera baptisé, car
les missionnaires se méfiaient terriblement de ses foucades et ses
retournements: ce roi sanguinaire, intéressé, ambitieux, devait faire ses
preuves comme néophyte" Le révérend N ott, qui allait peu à peu
s'imposer comme son conseiller principal, veillait habilement et
tenacement au grain. Un an avant, il était encore païen de la plus belle
eau.
33En tant qu'homme politique remarquable, bien que vaincu à la guerre, il
continua de s'imposer auprès des chefs de Mooréa et des îles sous le
Vent, organisa un gouvernement provisoire où il commença à parler et
œuvrer en faveur du christianisme. Sa mère ltia, paraît-il, arrangea des
rapprochements, des alliances avec ses parents de Bora' Bora dont son
nouveau mari était un des chefs, et avec la famille royale de Raïatéa dont
elle descendait.
Pomaré épousa en 1809 à Mooréa, la princesse Terito'oteraï
Térémoémoé, de Raïatéa l'île sacrée, fille de Tamatoa III dit le Grand
dont la Maison était la plus ancienne de toutes les lIes de La Société, et
dont la généalogie recouvrait 39 générations. Prestigieuse alliance qui
consolidait d'ailleurs celle de son père avec sa mère ltia.
Pomaré, resté encore sous l'empire des coutumes païennes, avait pris
pour concubine - suivant les missionnaires - ou pour deuxième femme-
suivant la loi tahitienne- la princesse Teriitaria sœur de Térémoémoé
dans des circonstances exceptionnelles que nous retrouverons plus loin.
Son mariage avec une princesse aussi illustre avait été rendu possible du
fait du grand prestige dont les Pomarés jouissaient dans les îles, par sa
propre réputation d'intelligence, de ruse et d'habileté. Bien plus, Tamatoa
III consentait d'autant plus à lui donner sa fille que lui-même se sentait
aussi de plus en plus séduit par les lumières de la religion chrétienne. Il
savait que son gendre était au mieux avec les missionnaires -ou ce qu'il
en restait- et avec les puissants Anglais, alliés traditionnels, et, détail
pratique fondamental, qu'il avait réussi à obtenir d'eux des armes à feu:
Pomaré était, disait-on, l'arii qui en possédait le plus. Les chefs des îles
commencèrent à pressentir où se jouait leur avenir puisqu'une telle
personnalité embrassait la cause des occidentaux avec tant de conviction
et de succès.
LA conversion
Sa foi de néophyte s'était développée brusquement. Ses méthodes de
gouvernement changèrent. Ses femmes se convertirent. Il envoya son
ami Tamati chez les rois des îles voisines leur prêcher et la bonne paro~e
et leur proposer de se joindre à lui pour gagner Tahiti à la foi chrétienne.
Ces revirements f!rent évidemment la joie et des missionnaires et des
officiers des navires anglais croisant en Océanie. D'autant que Pomaré,
madré et rusé, en profita pour augmenter encore son arsenal de guerre et
son armée de libération, grâce à l'aide britannique et à celle, des rois des
îles. La Providence lui était favorable. Il demanda officiellement le
baptême. Le révérend Nott éluda encore la requête, invoquant son
manque de formation. Pomaré se soumit mais il voulut montrer que son
zèle chrétien n'était pas un vain mot.
34Le jour de Noël 1812, Pomaré II, vraiment repenti, sincèrement contrit,
((écrivit aux méthodistes: Que le courroux de Jéhovah contre moi
s'apaise, J"esuis un méchant homme, coupable de nombreux crimes, ignorant
le vrai Dieu et indifférent envers lui, obstiné dans le mal.. .Puissions-nous
))tous être sauvés par] ésus-Christ (Ellis,304). Il se mit à observer
scrupuleusement le «sabbat », - le dimanche - suivant l'expression
méthodiste, et, nouveau Constantin, à vanter l'excellence de la religion
chrétienne qu'il commença à mettre vigoureusement en pratique dans sa
politique.
Retour discretà Tahiti. Naissance dePomaréIV
La lettre ci-dessus de Pomaré est datée de Tahiti, oui, Tahiti où il s'était
rendu quelques mois de 1812 plus tôt, à Matavaï résidence plus sûre que
les autres car plus traditionnelle - c'était celle des premiers missionnaires
- en compagnie de ses deux femmes sans doute. Plusieurs chefs étaient
venus là, lui faire leur soumission. Mais la majorité restait païenne et se
moquait même de cet arii vaincu et chrétien alors que Jéhovah, dont il se
recommandait, était responsable de sa défaite. Cependant Pomaré
affichait hardiment sa nouvelle Foi et son rejet des idoles et du
paganisme. Son exemple encourageait les quelques chrétiens qui avaient
réussi à maintenir leur religion dans l'île. Les rangs de leurs assemblées
secrètes commencèrent à se renforcer. Ses femmes s'y rendirent.
Le roi accueillit à Matavaï divers missionnaires qui venaient de Mooréa
pour encourager les chrétiens de Tahiti: MM Nott, Scott, Hayward qui
entreprirent courageusement les prédications et prières autour de l'île
alors entièrement dominée par les chefs païens. Mais nous savons que
les Tahitiens, en dehors des périodes paroxystiques de guerre,
reprenaient très rapidement leur humeur pacifique et indolente, et il ne
leur fut fait aucun mal.
C'est à Paré, dans le district appartenant aux Pomarés, que naquit dans
ces années-là (1811, 1812) sa fille Aïmata, future reine Pomaré IV -
mais à l'époque qui eût cru à ce destin? -, et qu'elle y grandit. Nous
allons bientôt voir comment.
Mooréa le laboratoire chrétien
Vers 1813, Pomaré quitta Tahiti et regagna l'île de Mooréa, distante de
quelque vingt kilomètres, avec ses deux femmes, laissant derrière lui une
petit communauté très fervente de trois cents chrétiens. A Mooréa la
petite église naissante était plus développée et trois cents élèves
fréquentaient l'école tandis que six cents personnes avaient renoncé
publiquement au culte des idoles. C'était un début non négligeable.
35La nouvelle du nombre croissant de chrétiens avait fait le tour des îles et
leur exemple devenait dangereusement contagieux. Beaucoup d'insulaires
étaient troublés et hésitaient à prendre un parti. Plusieurs chefs
importants, notamment de la côte Est de Tahiti (celle où avait atterri
Bougainville) plutôt hostiles aux alliés des chefs Téva de la côte Ouest
(celle de Waliis, de Cook et de Bligh), vinrent discrètement en pirogue
avec leur femme se faire instruire à Mooréa.
Le roi y fit commencer la construction d'un temple à Papetoaï, contre
l'avis des missionnaires, encore échaudés et sceptiques: «Ils
considéraient cette île comme une résidence temporaire en attendant de
pouvoir reprendre leurs travaux à Tahiti ou d'établir une mission dans les
îles sous le Vent. Ils continuaient à vivre en exil et non seulement des
rumeurs de guerre persistaient à Tahiti mais une invasion menaçait Eiméo
))(Mooréa). nous dit Ellis.
(( Non, ne tenons pas compte de tout cela, continuons!)) leur répondit
Pomaré.
Le 25 juillet 1813 à Papetaoaï à l'île de Mooréa, le grand prêtre Pati jeta
publiquemen~ les idoles au feu et Pomaré inaugura ce temple ou plutôt
((cette chapelle. Pour les missionnaires, écrit Ellis Cet événement peut être
considéré comme le premier rayon de cette lumière qui depuis lors s'est si
abondamment répandue dans les lies des mers du Sud )). (Iv: Ellis,op.cit.p.
303),récompensant quinze ans d'efforts et de découragements alternés~
Mais, à Tahiti, la grande île voisine, les païens redoublaient de vigueur et
à présent choisissaient les victimes des sacrifices humains parmi les
chrétiens qui souvent acceptaient ce sort détestable avec l'héroïsme des
martyrs. C'était principalement les gens d'Atehuru, la région des fiefs des
Téva, qui se distinguaient par leurs persécutions dont le paroxysme se
situe en 1814. En lisant le récit de ces premières conversions, où
transparaît tant de fraîcheur et de foi, on ne peut s'empêcher d'évoquer
l'histoire des premiers chrétiens de Rome. Le révérend Ellis raconte tout
cela avec douceur et émotion.
V qyage des princesses converties
A nouveau le roi envoya ses deux femmes, en juin 1815 à Tahiti pour
revoir la petite Aïmata à Paré où elle était élevée par sa gouvernante et
son tuteur, suivant les coutumes pratiquées chez les arii, ainsi que l'écrira
((la reine Marau dans ses mémoires les enfants d'arii ne devaient pas être
élevés par leurs parents mais par des nourrices dont la charge héréditaire
était sacrée )),. elles lui portèrent un cadeau de son père qui consistait en
un abécédaire tahitien, le premier au monde, édité à Sydney et qu'il venait
de recevoir. Ce présent de Pomaré à sa fille, le plus beau qu'il pût alors
36lui offrir, montre combien il tenait à elle. Les deux femmes voulaient
aussi comme lui, animées du zèle des néophytes, conforter les chrétiens
« nouveaux convertis» que l'on appelait Bure Atua -« prier Dieu» -,
parce qu'ils passaient beaucoup de temps à prier- et leur annoncer peut-
être que la libération était proche. Ceux-ci les reçurent avec des fêtes
inouïes en leur offrant le terau dû aux souverains dont ils présentaient
solennellement à Jéhovah la portion naguère réservée au dieu Oro:
sacrilège aux yeux des idolâtres. Les chefs païens l'apprirent et voulurent
tuer les audacieuses princesses. Le grand chef des Téva, Opuhara, s'y
opposa et elles durent rebrousser chemin et revenir à Mooréa en juillet
1815.
Fei Pi, le Tolbiac tahitien
Trois mois après, Pomaré, suivi d'une énorme flotte composée d'une
multitude de pirogues montées par des guerriers chrétiens, qu'il avait su
rassembler en provenance de toutes les îles de la Société, débarqua à
Tahiti dans la région de Paéa, non loin de Papara. Teriiteria ou Pomaré
Vahiné, sa deuxième femme, grande guerrière, revêtue d'une armure en
cordelettes de lin appelée romana (un restaurant chic de Papeete porte
aujourd'hui ce nom), conduisait une colonne de l'armée, Mahiné, roi de
Huahiné et flls du roi de Mooréa, une autre, un cousin du roi la
troisième. L'armée chrétienne avait des armes à feu et un canon servi par
un Anglais, l'armée païenne ne disposait que des lances et des casse-têtes
traditionnels, mais elle était animée d'un moral élevé, car elle avait une
absolue confiance dans son chef et le grand prêtre lui avait prédit la
victoire.
Pomaré l'attaqua, sans observer, disent les uns, les rites de déclaration de
guerre traditionnels, ce que lui reprocheront longtemps ses ennemis,
Téva notamment. D'autres disent au contraire qu'il était au temple avec
ses guerriers en armes, lorsqu'un grand cri se fit entendre venant de
l'extérieur: « guerre ». Il termina l'office et fit ensuite manœuvrer ses
troupes pour engager le combat. Le grand et chevaleresque chef païen
Opuhara fut tué à bout portant par un mousquet chrétien, l'armée
païenne se débanda, laissant la victoire à Pomaré. On ne peut s'empêcher
d'évoquer le précédent de la victoire de Clovis à la bataille de Tolbiac qui
fut gagnée par la mort du chef des Alamans.
Cette bataille de Feï-Pi marque la fm de l'ancien Tahiti et le début d'une
ère nouvelle pour ces lIes de la Société, ainsi baptisées par les
missionnaires méthodistes de la Société Evangélique de Londres et qui
comprenaient les Iles-du-Vent (Tahiti, Mooréa, Tetiaora) et des Iles-
Sous-le-Vent (Huahiné, Raïatéa, Tahaa, Bora-Bora, Maupiti).
37Le roi chrétien des îles de la Société
Le roi vainqueur, suivant en cela les préceptes de charité de la religion
chrétienne auxquels il croyait fermement dorénavant, donna l'ordre
express à ses guerriers de ne pas se livrer aux pillages, aux meurtres et
autres exactions qui faisaient l'intérêt principal des vainqueurs lors des
guerres traditionnelles précédentes. Il ne pensait même plus aux
anciennes cruautés de sa jeunesse car ce grand caractère avait
entièrement adjuré les pratiques païennes.
Les habitants encore païens furent estomaqués de tant de puissance alliée
à tant de clémence et se rallièrent en masse au nouveau souverain; puis,
ayant appris que cette paix subite et inhabituellement douce était due aux
conseils des missionnaires et à la mise en œuvre par le roi de la nouvelle
doctrine chrétienne, ils se convertirent presque instantanément à cette
religion de mansuétude, de respect des faibles, de rejet des pratiques
barbares et terrifiantes auxquelles se substituaient le salut éternel ouvert
par la passion et la mort par amour du Christ, images de l'Evangile qui
les frappaient tout particulièrement, ainsi que le rapporte le révérend
Ellis. Ce furent parfois les femmes qui, voyant dans cette religion des
éléments décisifs de leur libération, en furent les plus ardentes zélatrices.
Les missionnaires proclamèrent Pomaré II roi de Tahiti. La reine Marau,
dans ses mémoires, nous rapporte que ce monarque obtint d'eux de se
faire exceptionnellement introniser sur le grand marae Terai apiti; cette
cérémonie, qui avait été ménagée par Nott pour ne pas brutalement
couper tout lien avec les traditions, offusqua le clan Téva: ledit marae
était sur leur territoire, et « il n'était pas pour un arii de 3èmeclasse ». Tu
Pomaré leur dit : «A partir d'aujourd'hui je suis Tu nui eaa ite Atua i
Tarahoi (Tu le grand qui s'est mesuré aux dieux). ((Vae victis» avait
dit en d'autres temps un chef gaulois. Cette anecdote montre à quel point
l'hostilité régna longtemps entre les Pomarés et les Tévas.
Tout chrétien et païen repenti qu'il était, le roi n'avait en rien renié sa
fonction: il avait une haute idée de sa mission de monarque et de son
autorité. Jaloux de sa puissance, il n'admettait pas les critiques: il fit
pendre à deux reprises, suivant la coutume anglaise, des insulaires
(( coupables de complot».
Le roi converti et les dieux insensés de Tahiti
Persuadé par les révérends, convaincu lui-même, de l'horreur de
nombreuses pratiques du paganisme, il résolut d'en faire disparaître
jusqu'aux vestiges. Il ordonna dès 1816 de détruire par l'enfouissement
les statues de tiki en pierre et par le feu les idoles en bois et en étoffes. Il
utilisa la grande statue du dieu Oro de la presqu'ile de Taïarapu, objet de
tant de guerres depuis vingt ans, comme poteau pour soutenir la
38charpente de son faré.. .Sic transit gloria mundi - Notons que loin de la
détruire, il l'avait prise sous son toit. Dérision? Reste de méfiance?
Cette année là, il envoya aux missionnaires toutes ses idoles familiales
« pour qu'ils en disposent comme ils le voulaient », leur manda-t-il. Une
partie de celles-ci fut envoyée à Port Jackson (Sydney) où elles sont
conservées aujourd'hui au musée missionnaire. Il ajoutait en parlant de
l'idole familiale qui représentait un flls d'Oro, Temeharo, protecteur
séculaire des Pomarés: « Saisissez l'idole de Otuu le dieu de Vairaatoa
mon père, elle s'appelle Temeharo, c'est son nom,. elle porte des plumes
rouges données par un capitaine anglais Watts en 1788, brûlez-la si vous
voulez, ou envoyez-la dans les pays d'Europe pour qu'ils puissent satisfaire
))leur curiosité et connaître les dieux insensés de Tahiti (Ellis,344)
Exemple contagieux ou coïncidence: dans les Iles-sous-le- Vent, en
moins d'une année, les habitants de Huahiné se convertirent avec leur
chef Mahiné, autre vainqueur de Feïpi. A Raïatéa, ce fut plus long, il
fallut que le roi Tamatoa, pourtant converti, tombât gravement malade
pour que l'un de ses conseillers lui proposât de détruire l'idole Oro qu'il
n'avait pu se résoudre à brûler: « c'est une punition de Jéhovah car tu n'as
pas détruit la statue de Oro au grand marae d'Opoa. ». IlIa fit incinérer...
et fut guéri.
Il restait dans l'île des guerriers païens, rendus furieux par ce sacrilège
qui, sous les ordres du grand chef Fenuapého, roi de Tahaa l'île voisine,
s'apprêtait à l'attaquer. Le roi Tamatoa les surprit le premier, les dispersa
et, au lieu de les massacrer, il leur fit grâce.
Cette victoire suivie d'une mansuétude si nouvelle et si inattendue, qu'il
déclara être dictée par sa Foi chrétienne, acheva de convertir la plupart
des récalcitrants. L'un de leurs chefs adressa à ses compagnons ce
380): « Que chacundiscours, rapporté par Domeni de Rienzi (Océanie tIll P
suive son sentiment,. pour ma part, JOedéclare que, de ceJOour JOusqu'àma
mort, JOesuis décidé à ne plus suivre les dieux qui n'ont pu nous protéger à
l'heure du danger: nous étions plus nombreux que cesgens qui ont prié et
cependant ils nous ont vaincus sans effort. Jéhovah est le vrai Dieu. Si nous
eussions triomphé, nous les aurions brûlés dans la maison que nous avions
construite exprès pour eux. Or, vainqueurs, ils n'ont fait de mal ni à nous,
ni à nosfemmes, ni à nos enfants, au contraire, il nous ont préparé ce repas
magnifique: leur religion est une religion de miséricorde. Je veux m'unir à
))
eux.
Baptême
Devant un exemple si éclatant et si illustre de zèle et de prosélytisme
chrétiens, le révérend Nott décida d'accorder le baptême au roi de Tahiti.
39Pomaré II fut baptisé en grande cérémonie devant les nobles et le peuple
le 16 juin 1819, jour du sabbat, par MM Bicknel et Henry, premiers
((missionnaires du Duff. Le révérend Ellis écrit que cet événement causa
des émotions inoubliables par son caractère extraordinairement imposant )).
Qui eût pensé quinze ans plus tôt que ce souverain, cruel, païen,
sanguinaire, serait le plus fervent des chrétiens, l'ami le plus chaleureux
des missionnaires? Pour retrouver pareille métamorphose d'un puissant
monarque païen incarnée par son baptême, on ne peut que remonter à
Clovis.
ùs missionnairesméthodistes- William Ellis
Peu d'années plus tard, le révérend William Ellis allait rendre visite à son
confrère de Raïatéa puis de Huahiné ; là, le missionnaire avait fondé une
école de garçons et une école de filles; c'était la fm du cycle scolaire et
ils avaient organisé une fête pour la distribution des prix : elle eut lieu sur
les ruines du marae où, quelques années avant, se déroulaient les affreux
sacrifices humains. Les catéchistes de l'école du dimanche étaient
présents. Le révérend Ellis décerne, dans sa relation, la palme aux
((femmes catéchistes qui donnaienttant d'elles-mêmes pour prendre totalementen
)). Il nous fait partchargel'instruction religieuseet le bonheurmoral des enfants
avec chaleur de son plaisir de voir ces écoliers si joyeux d'apprendre et
(( ))la flamme defierté brillant dans lesyeux de leursparents et de leurs maîtres.
Tout était à l'avenant: le peuple, encore païen quelques années plus tôt,
était à présent entièrement chrétien. Le même phénomène se produisait
dans les autres îles: il est vrai qu'un travail en profondeur avait été
entrepris par les premiers missionnaires vingt ans auparavant, travail en
partie détruit par les guerres de 1806, mais il avait peu à peu fait son
chemin dans les populations qui communiquaient entre elles plus qu'on
ne le pense.
(( Une évolution des âmes d'une telle ampleur, au développement aussi
rapide, des répercussions aussi radicales et presque extraordinaires, si l'on
considère la faiblesse de l'instrument, n'ont pu être que l'œuvre de Dieu. »
Il reconnaît pourtant lucidement que « la valeur des missionnaires n'était
pas celle d'hommes éminents par leur science et leur culture classique, qui
auraient été moins bien adaptés,.. .peut-être ne se distinguaient-ils pas par
des talents éclatants et des intelligences supérieures. Mais ils se
caractérisaient par la rigidité de leurs princzpes, leur sincère piété, leur
ardente dévotion, leur acceptation sans plainte de privations difficilement
compréhensibles à ceux qui sont touJ.ours restés chez eux, par une
inlassable persévérance, par des tâches accomplies dans les circonstances
les plus déprimantes.. .))... « L'effort missionnaire, là où ils l'ont
pratiqué, est un événement nouveau dans les églises britanniques et
40incomparable,. même en songeant aux vastes desseins de l'Eglise
catholique, le nôtre reste sans égal )).
L'image bouleversante pour le Tahitien
Pour aider à comprendre l'effet de la religion chrétienne sur l'âme
tahitienne, il faut citer l'exemple que rapporte le révérend Ellis: «Un
missionnaire, Mr N ott, lisait le début de l'Evangile selon saint Jean,
((chapitre 3 verset 16, un Tahitien lui dit Quels sont les sons que j.'ai
entendus? Fais-moi entendre de nouveau ces paroles )). «Le révérend lui
((relut Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique afin que
)).quiconque croie en Lui ne périsse point mais ait la vie éternelle
((« L'indigène se leva et dit Est-ce vrai? Peut-il être vrai que Dieu aime le
monde tandis que le monde ne l'aime pas? Dieu aima tellement le monde
qu'il a livré son Fils à la mort afin que l'homme ne meure point!
)) ((Cela peut-il être vrai? Mr Nott relut encore une fois et commenta le
passage du texte sacré. « Alors les sentiments qui envahirent l'indigène
furent trop violents pour être contenus: il éclata en sanglots et il se retira
pour méditer au merveilleux amour de Dieu qui, cej.our-Ià, avait envahi
)).son âme
5 acrifice humain et sacrifice divin .
On peut se demander s'il existe un lien entre, d'une part cette image du
Fils de Dieu mort en croix pour sauver de leurs horribles péchés les
hommes qui croient en Lui et les introduire dans la béatitude éternelle, et
d'autre part, le souvenir des sacrifices humains par lesquels on présentait
au dieu Oro le corps d'un homme tué rituellement en offrande
propitiatoire pour calmer sa colère et attirer ses bienfaits.
Le sentiment qui bouleversait le néophyte résidait dans l'analogie des rites
entre l'ancienne et la nouvelle religion dont l'apparente similitude était
troublante: le sacrifice d'un homme par ses semblables dans un but de
rédemption collective et avec des conséquences propitiatoires. Mais dans
la religion chrétienne, l'homme sacrifié par ses semblables était finalement
Dieu Soi-même qui choisissait cet avatar infâme dans un but salvateur,
tandis que dans l'ancienne religion tahitienne, c'est l'homme qui était
sacrifié à un dieu cruel et sanguinaire.
De plus, la religion nouvelle sublimait la signification et les effets des
anciens rites, générateurs de peurs et de cruautés, et leur substituait des
cérémonies et une morale productrices de bienfaits concrets: pour plaire
à Dieu, ce n'était plus l'immolation d'une victime humaine que l'on
célébrait, mais le souvenir du sacrifice de Dieu fait homme, qui s'était
immolé volontairement pour sauver le monde en un holocauste humano-
divin. Sous réserve de suivre certaines règles de vie et avec la miséricorde
41divine, on avait la garantie d'une béatitude éternelle, sort que la religion
tahitienne ne connaissait pas.
Pourtant il fallait continuer à honorer Dieu, appelé Jéhovah, craint, voire
redouté, mais dont le Sauveur était le médiateur. C'est ce qu'exprime le
roi Pomaré, fervent néophyte, fm lettré et remarquablement intelligent,
dans une lettre qu'il écrit à Mr Nott en janvier 1816 : «Et maintenant que
JO'aiconnu le vrai Dieu, Jéhovah,Il est mon Dieu. Et lorsque mon corps sera
décomposé, que la Trinité me sauve contre le courroux de Jéhovah. Elle
seule peut nous sauver de l'amour du péché, nous seuls ne pouvons lefaire.
Lorsqu'II me regardera, JOeme cacherai aux pieds de Jésus-Christ, le
Sauveur, pour pouvoir être épargné... C'est vous, missionnaires, qui nous
avez fait connaître Sa Parole et ces choses qui nous ont libérés des faux
dieux mauvais et trompeurs, c'est vous qui nous en avez instruits, mais la
)) op-cit).Parole, la connaissance venaient deJéhovah. (W. Ellis -
De nouvelles notions, de nouveaux sentiments apparaissaient dans la vie
quotidienne des hommes, plus séduisants que les anciens parce que plus
pacifiants : la miséricorde de Dieu et non plus seulement sa crainte, la
grâce du Sauveur au lieu des menaces des dieux cruels et des esprits
infernaux dont il fallait sans cesse conjurer la fureur. Dans l'ordre social
une nouveauté fascinait les femmes surtout: l'égalité de tous, hommes et
femmes, dans la grâce et dans le Salut se substituant aux privilèges
attachés à la classe sociale ou au sexe. Dans le subconscient, une lumière
illuminait les brumes: la Foi salvatrice et garante du bonheur éternel
remplaçait les effets incertains et parfois terrifiants de rites superstitieux.
Le converti découvrait la réalité du dévouement absolu et désintéressé
d'un Dieu incarné pour venir en aide aux êtres humains, même à ceux
qui ne l'aiment pas, cela c'était totalement neuf, et si stimulant.
L'âme tahitienne à la fois poète et réaliste, se trouvait apaisée et valorisée
par les effets de cette religion sur les mœurs: décrispation, égalité devant
Dieu, promotion de la femme, rapprochement avec les mœurs des
Anglais qu'ils admiraient pour leur avoir apporté la paix et la fin des
convulsions et des brutalités païennes qui répandaient périodiquement la
terreur.
L'image de la victime Jésus Sauveur du monde, celle de Son sacrifice
sanglant pour réaliser le bonheur éternel s'imprimeront dorénavant
profondément dans l'âme polynésienne. William Ellis rapporte que le
passage de saint Jean, cité plus haut, frappa également les Hawaïens, autres
Polynésiens qu'il évangélisa plus tard et dont les mœurs étaient semblables à
celles de Tahiti, quoique moins raffinées que celles-ci. On en trouvera
souvent l'évocation et la référence dans les salutations d'usage des
correspondances, même les plus officielles: «Salut à vous de Jésus
Sauveur par le Vrai Dieu, etc ... ». La reine Pomaré en sera friande dans
son âge mûr.
42Excès d'une révolutionculturelle
Souvenons-nous de ces réflexions sublimes du grand missionnaire Ellis.
Nous comprendrons mieux beaucoup de choses dans la vie de notre
héroïne. En outre, elles fourniront une excuse, au moins une explication
à l'extraordinaire acharnement des premiers néophytes et catéchistes
tahitiens, de leurs pasteurs et de leur roi, à détruire toute trace du passé
païen
(( Voici l'idole de mes ancêtres qui a les plumes rouges d'Oro, Temeharo est
son nom, c'était le propre dieu de Vairaatoa mon père. Si vous le j'ugez
bon, brûlez-la dans le feu ou envoyez-la en Europe pour que les habitants
puissent satisfaire leur curiosité et connaître les dieux insensés de
Tahiti. .. » Nous rappelons les propres mots, combien poignants, cités
plus haut, écrits par Pomaré lui-même aux missionnaire's en 1816 pour
nous rendre compte du dégoût que lui inspirait son passé. Quelle honte
ces mots ne dénotent-ils pas de son père, de ses ancêtres, de son peuple,
de sa civilisation! Mais il avait décidé de ne plus regarder en arrière, bien
plus, de faire une croix sur le passé et d'aller de l'avant.
L'exemple était donné. Le Tahiti ancien fut mis instantanément en coupe
réglée.
Les dieux furent brûlés, noyés, les maraes démantelés; les danses, les
habits de cérémonie, les tatouages, la musique et les chants païens, les
divertissements théâtraux des arioi"s furent strictement interdits, punis de
travaux forcés, fustigés de marques corporelles infamantes. Mais on alla
plus loin: l'histoire même du peuple tahitien fut bannie des mémoires:
les contes, les généalogies divines et royales, les anciens modes de vie
durent disparaître des conversations publiques et privées. C'était une
véritable révolution culturelle qui, comme beaucoup de révolutions, sont
subites, brutales. Totalitaires.
Dumont d'Urville rapporte que la délation régnait partout, même entre
frères et sœurs, parents et enfants, et qu'il eut beaucoup de mal dans les
années 1823 à faire parler un vieux prêtre, mal converti, sur l'ancienne
mythologie. Les missionnaires grisés par leurs succès ne se doutèrent pas
qu'ils abusaient de la crédulité des Tahitiens et qu'ils étaient en train
((d'amputer et de rendre inf1t1ne l'âme de ce peuple. Il est inconcevable
que les missionnaires n'aient point vu l'absurdité et la fausse politique
de ces mesures)) écrira Moerenhout quelques années plus tard. Victor
Ségalen qualifie ces Tahitiens ainsi transformés, d'Immémoriaux, de
Polynésiens sans mémoire, et il décrit les aventures d'un prêtre d'Oro
ainsi déculturé.
u roi créateur et écrivain
Après 1815, pendant les cinq ans qui lui restaient à vivre, Pomaré II fut
l'auteur ou l'instigateur de nombreuses innovations dont trois principales
43œuvres remarquables: il introduisit l'imprimerie, promulgua le code
Pomaré et. ..engendra Pomaré III.
Le roi, déjà passionné d'écriture, nous l'avons vu, se découvrit un
engouement plus fort encore pour le «Livre parlant» - la Bible imprimée.
Il avait offert à sa fille Aïmata de quatre ans un exemplaire du premier
abécédaire tahitien imprimé en Australie et parvenu à Mooréa en 1816 en
((1500 exemplaires, le te ABI no Tahiti)) qui rencontra un grand succès,
au point que quelques mois plus tard, la «Sydney Gazett» écrivait:
« l'école de Mooréa est fréquentée par 200 adultes qui apprennent à épeler,
lire, écrire, dans le sable (par manque de papier) )). Le révérend William
Ellis avait débarqué à Mooréa, sur ces entrefaites, apportant de Londres
une machine à imprimer.
Pomaré II, enthousiasmé par cette nouvelle technique, l'encouragea de
tous ses efforts. Il passait beaucoup de temps à calligraphier des passages
de la Bible, à entretenir une abondante correspondance et à rédiger
chaque jour son journal. Pour cela, il se réfugiait souvent dans son
belvédère ravissant de l'ilot de Motu Uta, à quelques encablures de
Papeete. C'est dire avec quelle conviction il aida Ellis, avec tous les
moyens dont il disposait et qui étaient considérables, à traduire et
imprimer les premières pages du Nouveau Testament en langue
tahitienne dont il connaissait toutes les subtilités, même celles du langage-
ancien. Il tira en personne la première feuille du Livre sacré sur
l'imprimerie du missionnaire. En 1818, parut l'Evangile selon saint Luc
en tahitien « Te Evanelia na Luka, ititihia ei parau Tahiti, Mooréa
(printed at the mission press, Eiméo, South sea) - 1818 ,. 120 pages. Ce
livre avait été « traduit par Henry Nott et Pomaré II et imprimé par les
révérends Ellis et Crook )).
Le code Pomaré
La même année, il inaugura le temple de Papara et y promulgua le code
Pomaré au milieu de son peuple. Il s'adressa au grand chef Tati, arii du
Ce que nous désironstous, ceclan Téva de Papara: ((Que désires-tu,Tati? -
)) Il posa la même questionsont lespapiers que tu tiens dans ta main, les lois.
aux arii d'Eiméo, de Taïarapu, et reçut les mêmes réponses. Pomaré lut
les articles et après la lecture chacun d'eux il demanda si les chefs
approuvaient: «Oui, nous approuvons.» Il demanda à l'assemblée de
lever non pas une main mais les deux mains; puis la cérémonie se
termina par la prière.
Ces nouvelles lois avaient été rédigées par Mr Nott, mais ils en avaient
longuement parlé ensemble et y avaient beaucoup travaillé; elles
instauraient à Tahiti un nouveau régime politique calqué sur les
institutions britanniques, une assemblée parlementaire composée de
députés élus et une nouvelle morale, chrétienne et méthodiste, qui se
44substituait à l'ancienne, païenne et hédoniste. Cette nouvelle constitution
résolument tournée vers l'avenir n'était pas pour déplaire aux
populations, animées pour la plupart de l'ardeur des néophytes. Elle
engageait définitivement Tahiti et les îles dans la voie de la civilisation
occidentale. Elle officialisait l'action des missionnaires et des futurs
gouvernements tahitiens et justifiait leurs rigueurs vis-à-vis des anciennes
mœurs païennes. Le code Pomaré fut reprit en 1823 par la reine de
Huahiné, sa deuxième femme, qui l'appliqua à son île.
Il alla plus loin encore en faveur des missionnaires: c'est lui qui, au cours
d'une. assemblée du peuple, le 13 mai 1818, fit approuver et voter par
((une innombrable et enthousiaste l'association pour l'extension
du christianisme)) réunie près du temple de Papetoaï à Mooréa; elle
instituait le don du « mé» (may) sorte de denier du culte, en espèces ou
en nature, que chacun devait obligatoirement payer aux pasteurs, dans
un but de «propagation de la Foi dans les contrées qui étaient encore
soumises à la terreur des anciennes idoles» , chaque année au mois de
((mai au cours d'une grande fête. Donnons de nos cochons, de nos arrow-
root, de notre huile de coco,volontiers,J'oyeusement et libéralement pour que la
))Parole de Dieu grandisse. Cette fête du mé existe toujours aujourd'hui.
On la retrouve presque intacte à Raïvavae, par exemple.
Le roi rassembleur
Pomaré II avait fait construire à Tahiti en 1819 une gigantesque maison
de prière en matériaux du pays, de 712 pieds de long (230 mètres sur 20
m de large), avec 36 colonnes au centre et 280 colonnes sur les côtés, où
tous ses sujets de Tahiti (7 000 âmes pour la totalité de l'île, nous dit
Domeny de Rienzi dans «Océanie» en 1843, on ignore d'où il tire ce
chiffre qui semble maigre mais qui correspond à l'estimation des
gouverneurs) se rassemblèrent le 11 mai 1819 pour se rencontrer, prier et
écouter les prêches des missionnaires ou même les discours de leur roi
ou les délibérations de l'assemblée des chefs, car le peuple tahitien est
très démocratique.
Peu de temps auparavant, le roi avait entrepris un voyage dans les Iles-
sous-le-Vent et aux Australes - Rurutu et Raïvavae - mais non à Tubuaï
(voirplus loin,page 233) . Il fut partout accueilli comme le grand souverain,
le arii rahi : les rois de Raïatéea, Huahiné, Bora Bora, lui offrirent tour à
tour la cérémonie royale du Humahabuaa qui consistait à présenter
d'innombrables présents, en le haranguant comme le souverain. Les rois
((lui donnaient leur propre faré, lui disaient: Voilà cette terre et le
gouvernement pour toi, ainsi que l'armée, afin que tu sois au-
desSUS)) (ndlr: on retrouve tOUJ'ours dans les grands récits de la mythologie
((au-dessus)) -tahitienne et polYnésienneles expressions fondamentales: ce qui est
(( ))divin et céleste- et cequi est au-dessous - tellurique,jéminin- ) ,. la population
45lui rendait les honneurs royaux du Terau, avec les traditionnels présents -
énormes quantités de fruits, de cochons, d'étoffes, de pirogues remplies
de victuailles -, et s'adonnaient à des fêtes sans fin.
A Raïatéa, chez son beau-père fraîchement converti, il rencontra le jeune
fils du roi de Bora Bora, Tapoa, qui avait été élevé une partie de son
enfance sur le marae de Tepuheapa, détruit depuis; il l'adopta en
(( ))l'appelant lepetit Pomaré et le fiança à sa fille; le jeune garçon prit donc
le nom de Pomaré et les rois réunis donnèrent à la petite princesse, âgée
de quelques années, le nom de Aïmata, nom païen certes, mais princier,
ancien et traditionnel chez les Pomarés.
Cette cérémonie était encore un signe de l'intérêt que le roi portait à sa
fille dont il avait détecté les talents.
u dynaste
En 1820, naquit de la reine Térémoémoé, le petit Pomaré III. Les
missionnaires qui commençaient à se faire plus nombreux, notamment à
Mooréa, décidèrent de prendre en main son éducation et proposèrent à
son père de fonder une université à Mooréa, qu'ils nommèrent
((l'Académie des mers du sud)) et l'établirent à Papetoaï, près de la
résidence royale. C'est là que le petit roi fut élevé à l'anglaise sous la
houlette du Révérend Orsmond et de son épouse, ainsi que des
méthodistes les plus instruits.
u roi commerçant
Cette année-là, Pomaré décida de construire deux bateaux de commerce
pour que Tahiti puisse, comme les nations chrétiennes, pratiquer le
commerce avec l'Australie, Port Jackson et les autres îles. Il chargea de
cette entreprise le Révérend Henry qui commanda un des navires.
L'autre eut de graves déboires et entraîna de fortes dépenses: il fallut
trouver de l'argent pour les couvrir. Pomaré eut recours à l'ancienne
pratique du rahui, c'est-à-dire qu'il décréta en termes chrétiens un tabou
sur les porcs et les fruits: lui seul aurait le droit de les vendre. C'était
violer le droit de propriété qu'il avait confirmé dans son code et
ressusciter une pratique païenne, dirent ses adversaires. Les ex-arii, qu'il
appelait désormais «les grands chefs» ou« les grandes cheffesses »,
s'inclinèrent, sauf celui de Raïatéa, son cousin et beau-frère Tamatoa.
Ce monarque nouveau converti, sur les conseils de son missionnaire,
refusa d'obéir à un ordre qu'il considérait comme injuste, illégal et
((entaché de paganisme, - il déclara qu'il avait honte de Pomaré))-; bien
plus, il poussa l'audace jusqu'à décider de construire lui aussi une goélette
pour se lancer à son tour dans les activités commerciales. Il lui donna
même le pavillon britannique.
46Le roi centralisateur
Lorsqu'il apprit cette rébellion doublée d'une volonté de concurrence,
Pomaré entra dans une violente colère, convoqua ses deux femmes,
soeurs du récalcitrant, très ennuyées, leur exposa toute la noirceur de cet
acte et prononça d'une voix tragique «Guerre! ». Il savait que les
missionnaires des Iles-sous-le- Vent, fraîchement débarqués, faisaient déjà
bande à part: ayant été plus instruits à Londres que leurs anciens, se
sachant d'autre part très écoutés des chefs, ils se considéraient, nous
raconte Moerenhout, comme supérieurs intellectuellement à la plupart
de ceux de Tahiti et de Mooréa et cherchaient à sortir de leur hégémonie.
Cette tendance, qui ni n'échappait pas au roi, portait en elle un germe
redoutable d'éclatement de son royaume qu'il avait conquis à grand peine
et du système du Haupau rahi ~e grand tambour, c'est-à-dire l'empire
centralisé) qu'il avait instauré. C'est pourquoi il voulait châtier le
coupable, d'autant plus redoutable que celui-ci était le arii de l'île sacrée
des Tahitiens. Pomaré II commença à faire les préparatifs d'une
expédition; mais il mourut peu après, en décembre 1821.
La mort d'un philosophe
Ses dernières paroles furent pour le grand chef Tati, chef de la maison
Téva et frère de son ennemi feu le prince Opuhara tué à Feï Pi. Comme
il se sentait mourir, craignant que la régence ne fût pas sûre entre les
mains de la bonne et légère reine Térémoémoé qu'il ne jugeait pas
suffisamment apte à continuer son œuvre après lui, redoutant la
mainmise des missionnaires sur le gouvernement pendant la minorité du
((jeune roi, il lui dit: Tati, JOen'ai été qu'un voyageur à Tahiti. Le
christianisme m'a enseigné que ce qui est à César doit être rendu à César.
)). C'était d'une partPar conséquent JOete rends ce qui est ton bien.
reconnaître la prééminence historique de sa famille sur la sienne en
matière de succession monarchique légitimée, d'autre part lui proposer
de prendre sa succession. .
Tati refusa, par principe, et parce que les missionnaires ne voulaient pas
qu'il saisît les rênes du pouvoir, de peur qu'il ne les lâchât plus, même en
faveur du petit roi; ils le craignaient pour ses qualités, paraît-il, autant
qu'ils avaient craint son frère Opuhara pour son paganisme. C'était
certainement mal le connaître, car Tati, grand politique et homme de
bien, n'eût jamais ravi la couronne à celui qui en était si légalement et si
officiellement coiffé. Les missionnaires qui manqueront parfois de sens
politique, firent en la circonstance preuve du sens de la continuité de
l'Etat en favorisant le principe de légitimité.
Pomaré II mourut le 7 décembre 1821. Lutteroth rapporte que ses
(( )).derniers mots furent Lors de ses funérailles àJésus-Christ seul
Papaoa, la pluie et le tonnerre se manifestèrent, ce qui n'étonna en rien
47les milliers d'assistants comme si les éléments se conformaient à la
coutume d'être déchaînés lors de la mort d'une personne royale.
Il fut enterré sur un site qui s'avançait sur la plage dans un petit édifice
(( crépi à la chaux avec des murs de corail et une toiture en
feuillage,. quand on y entre on voit un mausolée pyramidal,en bois qui ne
)),comporte aucune inscription et qui contient le cercueil rapporte le
voyageur protestant Lutteroth (Otahiti,histoireet enquête - 1843). Cette
sépulture gît à deux pas de la résidence royale, rompant avec la tradition
païenne qui avait régi les obsèques de ses ancêtres: on emmenait
autrefois les restes du roi dans des cavernes de la montagne qui restaient
et qui demeurent encore inconnues. Près de son mausolée, on disposa
trois canons encloués. L'ensemble était entouré d'une palissade et planté
de baringtonas et de caniornas.« C'est une idée religieusefort instructive que
d'avoir placé le tombeau d'un roi auprès de la demeure de famille» écrivit
((Domeny de Rienzi dans son livre Océanie)) - publié en 1843 -, lorsqu'il
découvrit ces lieux. Il inaugurait peut-être une nouvelle coutume que l'on
retrouve encore aujourd'hui fréquemment dans les îles: celle d'avoir ses
morts dans son jardin, sous une dalle blanchie à la chaux.
Il reste que Henry Lutteroth rend hommage au nom des protestants à ce
((grand roi: Inscrivons avec respect dans les annales de l'humanité et du
christianisme le nom de ceprince sous le règne duquel ces grandes choses se
sont accomplies, car il faut honorer ceux dont Dieu se sert pour accomplir de
grandes choses.)) Quant au saint homme de Dieu qu'était le révérend
((William Ellis (p.327),il est convaincu de ceci: Pomaré II fut envoyépar le
Tout Puissant comme un instrument destiné à promouvoir l'importante
transformation qui allait si profondément modifier l'aspect moral et religieux
))du pays.
[)~
o
Le pasteur Henry Nott
D'après une gravure d'ép0'tue
48Chapitre 3
Naissance et filiation
Incertitudes, ô mes délices,.. ..
Apollinaire
Puissance de la généalogie
Les Polynésiens ont toujours eu une passion pour la généalogie. Dans le
Tahiti ancien où les rois Pomaré avaient imprimé leur marque et dans
lequel s'étaient déroulés les principaux événements de leur vie, les prêtres
avaient comme fonction de magnifier les arii rahi et de démontrer par
leur généalogie qu'ils remontaient à un dieu. C'était d'ailleurs la seule
façon de connaître l'histoire et la noblesse d'une famille, puisque
l'écriture n'existait pas. Dans les familles nobles il était interdit d'établir
sa descendance sur des mariages inégaux. Tout enfant né de tels mariages
devait être étouffé à sa naissance ou avorté. La généalogie était le seul
moyen de connaître la qualité de la noblesse des futurs époux. Le dieu
des Pomarés était un des petits-flls d'Oro, Temeharo, comme nous
l'avons vu. Mais ce dieu était mineur par rapport à celui dont descendait
le plus prestigieux des rois, Tamatoa de Raïatéa lequel pouvait réciter sa
généalogie sur 37 générations et remonter de père et de mère jusqu'à
Oro lui-même.
Une caste spéciale de prêtres, les Haere Po, était chargée de réciter les
généalogies des arii lors des grands événements. C'étaient des litanies de
noms qu'ils avaient l'obligation de débiter par cœur sans la moindre
hésitation et sans erreur sous peine de bannissement et parfois de mort.
C'est parce qu'il avait oublié un nom et qu'il avait pour cela dû
interrompre brusquement la généalogie qu'il récitait devant le peuple
(( ))rassemblé au marae, que Terii, le Haere Po des Immémoriaux deVictor Ségalen, fut hué, puis banni de Tahiti et qu'il dut s'enfuir à travers
les îles de l'Océanie orientale.
La future reine Pomaré naquit au temps où ces rites étaient encore
intacts et son enfance en avait été bercée. Elle aura, comme tous les
nobles d'ancienne extraction, la généalogie dans le sang. Les Pomarés en
étaient d'autant plus férus que leur famille était «immigrée », donc
récente à Tahiti, et moins ancienne dans la noblesse de l'île que d'autres;
c'est pourquoi ils cherchèrent toujours à nouer des alliances illustres.
er avait épousé une fille du roi de Raïatéa. LeDéjà le père de Pomaré 1
grand succès de II avait été d'épouser deux filles du roi Tamatoa.
Il souhaitait que ses rejetons connussent parfaitement les généalogies des
arii des districts et des îles pour continuer cette politique d'alliances que,
au même moment, de l'autre côté de la planète, Napoléon, appelé lui
aussi « l'usurpateur », recherchait avec tant d'ardeur pour lui et les siens.
La naissancedeAïmata
A quelle date, de quel père et de quelle mère naquit la future reine
Pomaré? Questions essentielles sans doute et pourtant sans réponses
absolument indiscutables.
Sa date de naissance est pourtant donnée avec précision par l'état civil de
Papeete le 28 février 1813 à Pare. Mais le registre d'état civil n'existait pas
à l'époque de sa naissance. Ce n'est que longtemps après qu'il fut institué
et que les circonstances de sa naissance furent reconstituées. Or les
Polynésiens ont une notion du temps assez fantaisiste, même si la
mémoire de leur généalogie est extraordinaire, mais ce qui compte à leurs
yeux, c'est la succession des noms avec leur orthographe, et les parentés.
Toutefois comme cette date donna lieu à un jugement, on est obligé de la
tenir pour bonne. Mais là aussi il faudrait étudier dans quelles conditions
a été rendu ce jugement de la Haute Cour de Justice de Tahiti qui au
siècle dernier n'a pas toujours eu réputation scientifique intacte.
Une naissance en 1813 ne correspond pas à l'âge que donnèrent à la
jeune princesse tous les contemporains, navigateurs, écrivains, qui
rencontrèrent Aïmata. Le botaniste français Lesson qui la reçut à bord de
la Coquillecommandée par Duperrey en 1823, lui donna plutôt 12 ou 13
ans; Bellingshausen en 1820 décrit une fillette de 10ans, le missionnaire
Ellis en 1817 lui donnait «environ 6 ans»; l'écrivain féminin Ida
Pfeiffer, la rencontrant en 1847, décrivit «une belle reine de 36 ans» ;
Teissier dans son livre « les notablesde Tahiti)) la fait naître, malgré l'état
civil qu'il a consulté à Tahiti, «en 1811, 1812 », car, dit-il, sinon (1813)
elle aurait été mariée par les missionnaires à 9 ans! Nous voyons que
50jusqu'ici tous les témoignages convergent vers une année de naissance en
1811, 1812.
En revanche, Teuira Henry qui écrit à la fm du siècle, après le jugement,
est tenante de février 1813, ainsi que le père O'Reilly, spécialiste, pas
toujours impartial en matière de religion, de l'histoire de Tahiti qui
reprend au XXème siècle la date de l'état civil, suivi en cela par Jo Scemla
))((dans son remarquable u Vf!)'age en PolYnésie paru en 1995.
A.C.E.Caillot, dans son « Histoire de la orientale)) de 1910,
est prudent: il met un point d'interrogation à l'année 1813.
Pour notre part, nous sommes tenté de suivre les heureux privilégiés qui
rencontrèrent la charmante Aïmata. On peut penser qu'ils la regardèrent
avec attention. Il est vrai que, comme beaucoup de Tahitiennes, elle était
sûrement précoce; Gauguin sera victime de cette précocité des vahinés,
plusieurs décennies plus tard, en tombant fou amoureux de la jeune
Teha'amana de 13 ans.
Et elle, la reine, que pensait-elle? Elle dut en parler avec sa chère amie
d'enfance, la princesse Ari'ioehau, plus connue sous le nom de
Ariitaïmaï vahiné, qui nous dit dans ses mémoires que Aïmata serait née
probablement vers 1812. Nous resterons donc avec, dans notre
imagination, les mêmes yeux pour Aïmata que ce précieux témoin et que
les Lesson, Ellis, Bellingshausen et autres admirateurs.
Filiation d'Aïmata : qui étaitsa mère?
Une question bien plus importante est celle de sa filiation. D'abord, qui
était sa mère?
Là aussi les avis divergent. Etait-ce la reine Térito'itéraï Térémoémoé ou
la princesse Teriiteria sa sœur aînée, ou encore une ((femmesurnuméraire))?
Traçons le portrait de ces deux princesses. En premier lieu, celui de
Térémoémoé quelques années après son mariage. Le révérend Ellis la
décrivait en 1817 lors de sa visite à bord du Queen Charlott, navire anglais
((qui venait de l'amener à Tahiti: Térémoémoé était de taille moyenne, le
teint plus clair que celui des indigènes d{jà aperçus, elle avait une silhouette
élégante et une apparence engageante. Ses cheveux étaient sensiblement plus
clairs que ceux des autres indigènes. 5 a voix, cependant, n'avait rien de
doux et ses manières étaient moins aimables que celles de ses compagnes.
Elle avait les oreilles percées et deux fleurs deJOasminodoriférant du Cap y
étaient glissées. Elle portait sur la tête un élégant et léger bonnet indigène
tressé de feuilles de cocotiers vertes et JOaunes.Elle était drapée dans un
vêtement flottant, fait d'un magnifique tissu indigène (le tapa) blanc,
retenu avec goût sur l'épaule gauche. Aïmata, la JOeuneprincesse, fille
unique de la reine et du roi Pomaré, âgée d'environ 6 ans, fut amenée par
51sa gouvernante et, suivie de ses familiers, entra dans la cabine. Nous
offrîmes à ces dames quelques cadeaux que nous avions apportés en
regrettant de ne pouvoir leur parler. Elles restèrent deux heures à bord
puis, avec leur nombreuse suite, regagnèrent le rivage )). Le blanc était la
couleur royale pour les femmes, comme le rouge pour les hommes.
((la Coquille)) enCinq ans plus tard, Lesson la rencontre à bord de
compagnie de sa sœur, la Régente Teriiteria. Il est plus impressionné par
celle qu'il appelle la reine-mère, puisque Térémoémoé est depuis dix-huit
((mois mère du petit roi Pomaré III, que par sa sœur: Térémoémoé est
une océanienne de souche pure faisant de la galanterie sa principale affaire
(elle n'a que 30 ans) et coquette comme le serait la femme la plus civilisée
de la sage Europe. S a beauté n'est pas celle que nos idées conventionnelles
puissent citer avec éloge et cependant elle est incontestable pour les Tahitiens
qui aiment par-dessus tout l'embonpoint exagéré des chairs: fort grasse, elle
est bien prise dans sa taille épaisse. Elle n'a ni souliers ni bas,. sesJ.ambes
ne sont pas nues car d'élégants tatouages simulent les bas brodés àJ.our. Ses
épaules gagnent dans cet embonpoint des beautés peu communes. Sa
démarche est empreinte de noblesse. Ses traits sont remarquables par leur
expression de bonté: on voit sur son visage qu'elle craindrait de faire
souffrir les malheureux et sa compassion semble surtout fort vive pour les
peines de cœur,. mais il est vrai qu 'à Tahiti ces peines ne sont J.amais de
longue durée... Elle bouda parce que le capitaine ne voulait pas lui prêter
notre seule baleinière, mais son sourire reparut à la vue des colifichets de
mode, rubans et mèches de cheveux ». Notons que le pasteur William Ellis
son contemporain écrit: « les rubans et colifichets étaient rarissimes à
Tahiti et avaient la valeur des broderies d'or en Angleterre, les femmes en
raffolaient )). Elle était dotée d'un robuste tempérament amoureux, ((la
))grasse, la belle, l'indolente, et l'inflammable T érémoémoé ean0
Dorsenne) et lorsqu'elle fut veuve elle se consola, dit-on, avec un
précoce virtuose de la bagatelle âgé de ... dix ans!
Pourtant cette reine était consciente de ses prérogatives royales, ce qui ne
l'empêchait pas d'avoir une nature pleine de bonté, et d'être proche et
aimée du peuple qu'elle savait écouter: en cela le Révérend Ellis
corrobore le jugement de Lesson à l'aide d'anecdotes charmantes dont il
fut témoin.
Voici à présent l'esquisse de sa sœur Teriiteria -ou Teriitaria- (<< souverain
porté» car les noms de personnes royales pouvaient n'avoir pas de
genre) qu'on appelait aussi après son deuxième mariage Pomaré vahiné et
plus tard la régenteAriipaéa (souverainélu). C'était une femme de taille
élevée, aux traits masculins, découplée comme une athlète et dotée d'un
grand caractère, «a strong virile and capable woman)) disaient les
52tn1SS1onnaires. Elle aimait les armes et la guerre et commanda une
division de guerriers à la bataille de Feïpi, où, par son talent, elle
contribua à la victoire. Elle ne semblait pas jalouse de sa sœur, sa rivale
auprès du roi dont elle partagea, par éclipses, les faveurs. Le
commandant de Bovis la peint ainsi: ((Pomaré vahiné unissait le courage
du guerrier le plus accompli à l'énergie implacable qu'on ne trouve
)).généralement pas dans sa race L'excellent écrivain océaniste Jean
Dorsenne, dans son livre romancé sur la reine Pomaré, décrit à son tour
((Pomaré vahiné: Amazone dont les seins débordants n'avaient
heureusement J"amais été touchés par le feu, et, si elle n'aimait pas être
vaincue par les armes, elle acceptait aisément dans les J"outesgalantes une
))défaite dont elle savait gré au vainqueur.
Sa mère: Térémoémoé ou Teriitaria ?
Trois faits viennent brouiller les pistes dans la recherche de la filiation.
D'abord le mariage sur coup de cœur du roi Pomaré II: il épouse
Térito'oteraï (<< verdure du ciel ») appelée plus tard Térémoémoé
(<< mission solitaire ») en 1809, fait incontesté par les auteurs et de plus
cautionné, conf1r111é dans ses mémoires par un personnage
insoupçonnable: la princesse Ariitaimai, sœur adoptive chérie d'Aïmata
dont elle fut tout au long de sa vie la confidente.
Hypothèse de naissance en 1811 : suite au coup defoudre pour Téré
)),Mais le père O'Reilly appelle Aïmata ((fille adultérine de Pomaré II
suivi en cela par Jo Scemla: ils précisent tous les deux que la femme
adultère aurait été Teriitaria, alias Pomaré Vahiné la sœur de la reine, de
((trois ans plus âgée qu'elle et que le père O'Reilly appelle l'épouse
concubine )). Cette attribution peut sembler peu homogène avec le mariage
d'amour du roi peu de temps auparavant. La reine Térémoémoé aurait-
elle été délaissée au bout de si peu de temps? Oui, répond le père
O'Reilly. Il est vrai que le roi ne s'embarrassait pas de morale chrétienne
à l'époque.
Si Aïmata était née en 1811, c'est-à-dire dans les deux années qui
suivirent le coup de foudre du roi pour la reine Térémoémoé, il est
normal que cette toute jeune et vigoureuse reine eût été rapidement
mère, ce que confttmerait la naissance d'Aïmata quelque dix-huit mois
après le mariage; dans ce cas on ne comprend pas bien l'accusation de
naissance adultérine faite par les missionnaires au bout de si peu de
temps: si Teriitaria était la maman adultérine puisque non légitime, cela
signifierait que la jeune Térémoémoé aurait été, durant la première année
de mariage, stérile des œuvres de son mari. Or, par la suite, elle fut
plusieurs fois mère, tandis que sa sœur semble avoir été inféconde: auteurs font suivre le nom de T eriiteria de « sans postérité ».
53Pomaré avait une conscience aiguë de sa dignité de roi tahitien et la
naissance d'un premier né, mâle ou femelle, issu de sa première femme
légitime était importante pour lui et son peuple. Aïmata était légitime aux
yeux des Tahitiens.
Hypothèse de naissance en 1813
Deuxième hypothèse: si Aïmata était née deux ans plus tard en 1813,
quatre ans après le mariage, c'est parce que le fort tempérament, extrême
et violent, du roi lui aurait fait négliger la reine Térémoémoé, sans enfant,
au profit de Terii, mû par le phénomène classique à Tahiti du flu (ras-Ie-
bol), peut-être aussi freiné du fait de ses tendances homosexuelles
connues. On peut penser aussi que, poussé par devoir dynastique, il avait
décidé d'avoir postérité du roi Tamatoa de Raïatéa la sacrée, par sa fille
aînée, devant la carence de la cadette. Dans cette hypothèse, il aurait
manifesté publiquement sa préférence pour sa belle-sœur, Teriitaria dont
il aurait fait sa (deuxième) femme et tenté de provoquer sa grossesse
puisque Térémoémoé sa sœur serait restée stérile.
Les missionnaires lui auraient fait alors épouser (suivant quel rite ?) cette
princesse Teriitaria qui, en tous cas, prit le nom de Pomaré Vahiné. Dans
ce cas, la naissance n'aurait plus été illégitime à leurs yeux et l'adultère
aurait été effacé.
Notons que même s'il y a eu deux mariages, aucun n'a été légitime au
regard de la religion chrétienne puisqu'aucun ne fut célébré
religieusement avant la naissance de Aïmata. Pour les missionnaires, ces
deux femmes se trouvaient de ce fait automatiquementdans la situation du
concubinage; comme aucune autre n'étant à l'époque possible, on ne
comprend pas de leur part ce reproche, un peu vulgaire, de « naissance
adultérine», même si on comprend le terme d' « épouseconcubine ».
Manque de chance pour cette deuxième épouse, nous l'avons dit:
l'histoire nous apprend que Teriitaria fut toute sa vie stérile. A coup sûr,
elle ne put être la mère de Aïmata, future reine Pomaré.
On peut imaginer, dans ces conditions, que Pomaré revint, à un moment
ou un autre, vers son premier amour Térémoémoé, autre princesse
royale issue de Raïatéa, dont le tempérament était plus fort que celui de
Terii et qu'alors il en conçut Aïmata.
Un problème se pose pourtant -encore un - : pourquoi la petite Aïmata
fut-elle élevée à Paré à Tahiti jusqu'à quatre ans tandis que son père et sa
mère résidaient à Mooréa? Est-ce parce qu'elle serait née d'une troisième
concubine,une « femme surnuméraire» dont parle O'Reilly? Possible.
Mais on peut aussi répondre en se référant à l'exemple français: pendant
54des siècles, l'usage en France a prévalu, dans les familles riches, d'envoyer
ses enfants en nourrice dans les provinces éloignées. Il en était ainsi à
Tahiti et c'était même une coutume presqu'obligatoire chez les am, comme
nous l'avons vu plus haut. D'ailleurs, quelques années plus tard, le petit
Pomaré III flls, dûment reconnu fils de Térémoémoé, fut élevé par les
missionnaires à Mooréa, loin de sa famille.
L'adoption: Teriitaria mère adoptive
Mais voici une nouvelle complication: Raoul Teissier, dans son livre
((Chefs et notablesde Tahiti)) paru en 1996, nous rapporte les résultats de
l'enquête du gouverneur Bruat en 1845 - 34 ans après la naissance
((d'Aïrnata - suivant laquelle Teriitaria avait adopté Aïmata, fille de
)). On ne précise pas si c'est « fillePomaré II et de Terito Térémoémoé
légitime ou illégitime ». Donc Teriitaria fut une mère adoptive. Cela nous
ramènerait, pourraient penser certains, à l'hypothèse de l'enfant
adultérine, car cette adoption aurait pu signifier que, si Aïrnata était
adoptée, c'était parce qu'elle était de naissance adultérine et que
l'adoption la rétablissait dans la légitimité de vraiefille de T eriitaria.
En réalité si Teriitaria, reine de l'île de Huahiné au moment de cet
événement dont parle Raoul Teissier, adoptait sa «nièce », n'était-ce pas
pour lui transmettre à coup sûr cette royauté, comme c'était un usage
courant chez les arii polynésiens? C'est ce que conf1rme une note rédigée
au cabinet du ministre de la Marine et des Colonies, pour rendre compte
des droits de la reine sur les Iles-sous-le- Vent, suite à une enquête
approfondie du gouverneur en 1845 : cette note précise que durant la
visite de Pomaré II aux Iles-sous-le-Vent en 1817,« les chefs donnèrent
à sa fille le nom d'Aïmata ; celle-ci fut adoptée par Teriitaria reine de
Huahiné. Aïmata s'appela donc désormais Aïmata Teriitaria.
((La même note ajoute qu'Aïrnata était héritière (en effet, elle ne dit pas
« fille de» !) de Térémoémoé fille de T amatoa roi de Raïatéa ,. elle fut
)). Elle ajoute qu'à la mort deadoptée par Teriitaria reine de Huahiné
son frère Pomaré III, elle s'appelait bien Aimata Te riita ria.
Première certitude
C'est maintenant plus clair: Aïrnata n'était pas la fille mais la nièce de
celle qui l'adoptait, Teriiteria, laquelle, n'ayant pas d'enfant, lui donnait
son propre nom de reine de Huahiné, et la désignait comme successeur.
Le père O'reilly se serait donc trompé: Teriitaria n'est pas la mère
adultérine d'Aïrnata mais sa mère adoptive, il ne nous donne d'ailleurs
aucune preuve que la reine Térémoémoé n'est pas, elle, la vraie mère de
la reine Pomaré.
55Tous les autres auteurs, navigateurs, historiens, amis et gouverneurs
nous disent au contraire leur conviction que la reine Térémoémoé était
bien et se montra toute sa vie la mère de Aïmata. Pour le révérend Ellis
qui arriva à Tahiti en 1817, il n'y a pas de doute: Teriiteria était la belle-
((sœur de la reine Térémoémoé et Aïmata était fille unique de la reine
)) ((
et du roi Pomaré (in A la recherchede la PolYnésied'autrefois)),p0357)0 Il est vrai
que dans un autre passage du même ouvrage le même missionnaire
écrit à propos de la mort du petit roi en 1827 : « Pomaré III était le fils
unique et le seul enfant de la veuve qui survivait à Pomaré II
(l'érémoémoé)... Une fille de Pomaré II, d'un second lit, dont le nom
était Aïmata et qui avait seize ans, étant la seule survivante, succéda
au JOeuneroi. ))(p. 618) Qu'en conclure? Incertitude...
Sur sa mère donc, pas de preuves absolues. D'ailleurs une plaisanterie
assez osée de l'époque, que rapporte Jean Dorsenne dans son excellent
roman historique « C'est la reine Pomaré)) (1934), résume la solution de
((façon bien tahitienne: Aïmata, tu es peut-être, lui dit son cousin Tino,
la fille de l'une par-devant et de l'autre par-derrière ))...
Première conclusion
A notre avis, Aïmata naquit de Térémoémoé, puis fut adoptée par sa
tante Teriireria, stérile, reine de Huahiné, aînée de sa sœur et plus
intelligente et que le roi et les missionnaires appelèrent Pomaré Vahiné,
notamment parce qu'ils l'avaient choisie comme régente potentielle: elle
transmit l'héritage à Aïmata tant par le droit que par le talent.
Mais son père? Qui était donc son père? Là aussi les avis divergent.
Le bouquet final: qui était son Père?
Son père? Pour corser le tout, Jo Scemla nous informe (op.cit. p.1206)
((que Pomaré II avait peu de relations avec ses éPouses au point de
)) !décliner toute responsabilité dans la naissance de Aïmata
Vérifions cette remarque surprenante: elle est en effet bien conftrmée
par la princesse Ariitaïmaï elle-même, la confidente la plus intime de la
reine Pomaré tout au long de sa vie, petite-fille du grand Tati, adoptée
par le roi Pomaré II et qui à ce titre fut élevée avec sa sœur adoptive; elle
((écrit dans ses mémoires: Aimata nefut JOamaisregardée avecfaveur par
son père qui disait ouvertement qu'elle n'était pas son enfant )).
Remarquons que c'était un trait de caractère des Pomarés de dire du mal
de leur enfant: Pomaré 1er ne cessait de médire de son fils.
Pourtant Pomaré II tenait à sa fille Aïmata et la traitait comme telle:
nous nous souvenons que le vainqueur de Feï Pi lui fit cadeau d'un
présent qui lui tenait à cœur: la premier abécédaire tahitien, alors qu'elle
n'avait que quatre ans. Plus tard, ilIa présenta aux chefs des Iles-sous-le-
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