//img.uscri.be/pth/062875a04bf626076a3b45cb29a4a2424f51cf30
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La renaissance africaine comme alternative au développement

360 pages
La faillite générale des modèles de développement impose à la Raison une question : doit-on s'orienter vers une reformulation des politiques du développement ou doit-on avoir le courage intellectuel et politique de penser la modernité en Afrique à partir d'un paradigme alternatif à celui du développement ? Les auteurs de ce livre ont fait le choix d'explorer l'hypothèse d'une alternative : celle de la renaissance africaine. Ce paradigme invite à poser la question de la modernité en Afrique en termes de renaissance historique (processus de refondation du tissu social).
Voir plus Voir moins

La renaissance africaine comme alternative au développement
Les termes du choix politique en Afrique

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions
Jérôme T. KWENZI-MlKALA, Les noms de personnes chez les Bantu du Gabon, 2008. Judith HOUEDJISSIN, Les Administrations publiques africaines, 2007. Côme KINA TA, Prosélytisme chrétien au Congo français, 2008. Alain KISITO MÉTODJO, Devenir maire en Afrique. Décentralisation et notabilités locales au Bénin, 2008. Simon-Pierre E. MYONE-NDONG, Médecine traditionnelle. Approche éthique et épistémologique de la médecine au Gabon, 2008. Simon-Pierre E. MVONE-NDONG, La nature, entre rationalité et spiritualité, 2008. Jean MPISI, Antoine Gizenga. Le combat de l'héritier de P. Lumumba, 2007. Auguste ILOKI, Le droit du mariage au Congo. Le prémariage, le mariage à l'état civil, 2008. Vincent AUCANTE, L'Afrique subsaharienne et la mondialisation,

2008. Noel K. TSHIANI, Vision pour une monnaie forte au Congo, 2008. Bernardin MINKO MYE (sous la dir.), Manifeste contre les crimes rituels au Gabon, 2007. Bernardin MINKO MYE, Stéphanie NKOGHE, Mondialisation et sociétés orales secondaires gabonaises, 2007. Louis MILLOGO, Introduction à la lecture sémiotique, 2007. Daniel KÜNzLER, L'éducation pour quelques-uns? Enseignement et mobilité sociale en Afrique au temps de la privatisation: le cas du Bénin, 2007. Fulbert Sassou ATTISSO, De l'Unité africaine de Nkrumah à l'Union africaine de Kadhafi, 2007. Sylvain Sorel KUATE TAMEGHE, Jalons d'une habilitation à diriger des recherches. Une expérience à partir du droit issu du traité OHADA, 2007. Adama Baytir DIOP, Le Sénégal à l'heure de l'indépendance, 2007.

Sous la direction de

JOSE DO-NASCIMENTO

La renaissance africaine comme alternative au développement

Les termes du choix politique en Afrique

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05078-5 EAN : 9782296050785

Remerciements
Cet ouvrage a été réalisé à partir des travaux du colloque intitulé "L'idée de la renaissance africaine comme paradigme de refondation du Droit, de l'Etat, de l'Economie, des Sciences et des Techniques en Afrique" . Le colloque s'est tenu les 21 et 22 janvier 2000 au siège de l'Agence Internationale de la Francophonie (AlF). Il a réuni des personnes d'horizons politiques, intellectuels et confessionnels différents, souhaitant soumettre à une analyse critique le concept de la renaissance africaine. Ce colloque a été préparé à l'initiative de l'ARPEMA : Association de recherche sur les perspectives de la modernité en Afrique. L'Arpema est une association sans but lucratif, composée de chercheurs qui s'engagent, sur la base du bénévolat, à consacrer une partie de leur temps de réflexion aux questions de l'actualité africaine. L'Arpema, de ce point de vue, se présente comme une ONG de la recherche. Ses membres acceptent de prendre en charge l'analyse des questions africaines en sciences sociales, du point de vue d'une problématique de la modernité. L'ARPEMA remercie particulièrement Monsieur Boutros Ghali, Secrétaire Général de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), Monsieur Roger DEHAYBE, Administrateur Général de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie (AIF), Monsieur Saliou AKADIRI, Directeur de Cabinet à l'AIF et son assistante Madame Aïssatou DIONE, pour l'accueil qu'ils nous ont réservé. Nous rendons un hommage particulier à Jacques Akibodé, Serge Mathis, Lydie Tchicaya, Flavie Lombo, Maggy Senghor, Marilyn Ouamba et Jacky Diale pour tout ce dont cet ouvrage leur est redevable. Que Christine Dixmier-Leclerc et Marie-Pierre Galleret trouvent ici l'expression sincère de la gratitude des auteurs, pour le soutien qu'elles nous ont apporté, en réalisant toujours avec bienveillance le traitement informatique des maintes versions des articles de cet ouvrage. Contact: arpema@orange.fr

Liste des auteurs
Makhtar Diouf, Professeur d'Économie politique l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar Ngandu Nkashama Pius, Professeur à l'Université de Paris III, Sorbonne Nouvelle Iba Ndiaye Diadji, Professeur à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Centre de recherche de l'ENS Samba Buuri Mbuub, Associate Professor, Centre for African Renaissance Studies / CARS, University of South Africa Do-Nascimento José, Directeur de l'ARPEMA
Favero Marc, Avocat au barreau de Paris Lassen Sylviane, Doctorante en Économie

Annette Laokole Yoram, Présidente de l'Observatoire Tchadien des Droits de l'Homme Lebussy Fal Joëlle, Directrice de la Galerie ARTE Ngouemo Régis, Doctorant en Droit public Tatia Hann Loum, Directrice du Bureau de Style Tatia Hann Thibet Marie-Louise, Attaché territorial au Conseil Général de la Haute Garonne Favennec Béatrice, Graphiste en art numérique

Préface
Madame le Recteur Joëlle le Morzellec Professeur à l'Université de Paris Sud

Hommes de mon peuple, filles de mon peuple Venez tous, venez toutes Nous al/ons tous tresser une même couronne Avec la liane la plus dure de la vierge forêt Sous le grand fromager où nous fêtions nos parentalies Et le soir, nous danserons autour du même feu Parce qu'ensemble, sur la tombe de l'Aïeul, Nous aurons fait germer une grande Cité. Charles NGANDE

Ces mots du poète camerounais pour évoquer l'indépendance n'ont rien perdu de leur actualité lorsque l'on évoque l'idée d'une renaissance de l'Afrique. En effet si Thabo Mbeki proclamait le 16 juin 1999, lors de son investiture comme président de l'Afrique du Sud, "le XXIe siècle sera africain", il ne faisait que traduire un sentiment partagé par beaucoup sur le continent et ailleurs, la volonté de faire surgir une Afrique nouvelle, qui se manifesterait dans la réalité en termes de démocratisation et de développement économique et culturel, sans faire table rase de l'héritage du passé. Comment ne pas évoquer Cheikh Anta Diop et sa théorie des deux berceaux de la civilisation? Et comment ne pas y associer le "co-naître" de Claudel? Car si l'Africain cherche à retrouver son identité, c'est d'abord en tant que personne, dépositaire d'un patrimoine, d'une histoire, et acteur du présent, puis en qualité de membre d'une communauté, d'une société. Le sens de la modernité, chez l'individu, ne doit pas être un abandon, mais bien plutôt la référence à un passé proche ou lointain, parfois encore inconnu, multiple et riche, fait d'une alternance de souffrances et de joies, capable de féconder ce présent où la création, l'invention et l'innovation puiseront leurs racines. Et cette référence aux sources ne peut exister, pour la plupart des Africains, à l'écart de la société qui les a vu naître, qui leur a attribué cette

10

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

parcelle d'identité irremplaçable. Davantage qu'en Europe, l'Africain se détermine par rapport à un groupe. Cette société, à son tour, a le devoir de reprendre confiance en elle-même, pour secréter un corps politique et intellectuel qui créera les conditions propices à l'apparition d'un État de droit, à des normes autonomes, à des valeurs retrouvées et rénovées en faisant appel à l'éthique, à l'esthétique et au sens religieux présents dans la culture africaine. Telles sont, retracées à grands traits, les idées qui ont jalonné les débats consacrés à cette "renaissance africaine comme paradigme de refondation" à l'échelle du continent, lors du colloque des 21 et 22 janvier 2000 organisé par l'ARPEMA. La référence à un passé retrouvé, et accepté, le défi d'un État enfin démocratique comme solution aux difficultés politiques de certains pays, l'émergence d'un discours nouveau se référant à un ordre constitutionnel enraciné dans la société, l'évocation des courants de pensées philosophiques et religieux qui nourrissent les cénacles intellectuels, la richesse de la création artistique qui s'impose partout dans le monde, y compris en Europe, l'esprit d'entreprise, l'économie et ses conséquences sociales, la réflexion scientifique dans son expression la plus contemporaine sont au nombre de ces conditions préalables à la renaissance africaine qui ont été examinées au cours de ces deux journées bien trop brèves. En effet les contributions des différents intervenants, ainsi que les questions pertinentes des auditeurs, en évoquant l'Afrique, portait le débat à un autre niveau, celui de l'immanence de l'Homme et de sa destinée. Ce sont bien les rêves de l'humanité qui étaient convoqués au banquet de la parole. A l'heure où certains veulent jeter les fondations des États-Unis d'Afrique, l'Occident faisait figure d'accusé. Certes, I'Histoire n'épargne ni les erreurs, ni les fautes, et encore moins les blessures ou les morts. Pourtant, le temps n'est-il pas venu de construire ensemble, de chercher le chemin qui permettra à chacun d'appartenir à cette civilisation de l'Universel, sans perdre son identité? La mondialisation peut apporter les plus grands des maux, ou générer le progrès. Séparés, l'Afrique et l'Occident s'affronteront. Mais unis dans une même quête, celle de l'avenir de nos enfants et des générations futures, nous pouvons tous ensemble œuvrer pour que chaque homme, chaque femme trouve sa place, toute sa place, dans un monde plus juste.

PRÉFACE

Il

Comme l'écrit le poète ivoirien Bernard B. Dadié :
Sur la route de Demain, La route des Hommes La route des Frères Sans autre fraternité que la fraternité de tous et pour tous Sans autre chanson que la chanson de tous et pour tous Sans autre joie que la joie de tous et pour tous.. . Sur la route de Demain, La Route des hommes nouveaux Nous voici.

Introduction
José do-Nascimento Directeur de l'ARPEMA

Poser l'alternative du devenir moderne de l'Afrique en terme de développement ou de renaissance historique, voilà qui peut surprendre. Pour la plupart d'entre nous, le développement est la voie universelle du progrès historique. Le concept de renaissance accolé à celui d'Afrique ne saurait dès lors signifier autre chose qu'une rhétorique qui vise à remobiliser les Africains autour des tâches du développement après la crise des années 80 et 90. Et pourtant, lorsqu'à la fin des années 90 Nelson Mandela et Thabo M'Beki introduisent le concept de renaissance africaine comme terme de référence du discours de gouvernement, ils redonnent en fait droit de cité à un paradigme antérieur des modalités d'un devenir moderne de l'Afrique postcoloniale. Un paradigme qui avait été mis en quarantaine dès les années 50 par l'axiologie du conflit Est-Ouest. Ce conflit exerçait alors en sciences sociales une pression en faveur du paradigme du développement. Lorsque dans les années cinquante, Cheikh Anta Diop mettait au jour le paradigme de la renaissance africaine, il invitait tacitement la communauté politique et scientifique à l'examen critique d'une hypothèse essentielle et peut être heuristique: celle de l'avènement de la modernité en Afrique selon un processus de renaissance historique. C'est cette hypothèse qu'ont choisi d'explorer les intervenants au colloque des 21 et 22 janvier 2000. La méthode pour ce faire a été celle d'une confrontation critique entre les exigences matérielles et immatérielles d'un processus de renaissance historique et les réalités africaines contemporaines. Le paradigme de la renaissance africaine présente-t-il une portée heuristique au regard des grands chantiers de modernité auxquels sont confrontées les sociétés africaines contemporaines? Si oui, les sociétés africaines peuvent-elles, à partir de leur configuration actuelle, satisfaire aux conditions politiques, économiques, sociologiques, spirituelles et scientifiques d'un processus de renaissance historique? Pour répondre à ces deux questions fondamentales, les participants au colloque ont étudié un certain nombre de thèmes, qui leur sont apparus comme particulièrement pertinents, pour prendre la mesure de la dimension heuristique du paradigme de renaissance africaine.

14

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

1) La question de l'épistémologie du concept de la renaissance africaine: ce concept présente-t-il la dimension d'un paradigme du progrès historique alternatif à celui du développement? Si oui, alors quelles sont les politiques concrètes que ce paradigme invite à mettre en œuvre? José Do-Nascimento nous propose une réflexion sur ce sujet à travers une étude des paradigmes du développement et de la renaissance africaine en tant que paradigmes concurrents. 2) La question de l'État comme agent d'un processus de renaissance historique: si un processus de renaissance historique peut commencer sans le concours, et même contre l'État, il reste évident qu'il ne saurait s'achever sans l'implication et le concours de celui-ci. Ce concours nécessaire de l'État soulève plusieurs questions. D'une part, un tel concours peut-il être à l'initiative de l'État, quel que soit son régime politique? Laokole Yoram nous propose une réflexion sur ce sujet à l'occasion d'une analyse de la question de l'État dans la vision M'Bekienne de la renaissance africaine. D'autre part, un tel concours de l'État n'implique-t-il pas que ce dernier bénéficie de la contribution d'une intelligentsia productrice d'idées et de programmes de gouvernement à mettre en oeuvre pour l'organisation de la société à partir des principes d'efficience, d'émancipation et rationalité? Sylviane Lassen, nous propose une réflexion sur ce sujet à travers l'étude de la contribution du courant de la renaissance africaine en tant que courant de pensée. Enfin, cette question de l'État comme agent d'un processus de renaissance africaine ne va pas sans interpeller les différentes communautés de la diaspora d'ascendance africaine dans leur aspiration à se gouverner elles mêmes. Dans les Caraibes comme aux Amériques, l'idée d'une renaissance africaine résonne au sein des diasporas africaines comme l'espoir avoué ou non d'une réparation morale, dont l'histoire leur serait redevable. Une Afrique à nouveau agent de sa propre histoire serait pour ces diasporas comme une victoire enfin remportée sur les forces rétrogrades qui, en Afrique et en Europe, ont été à l'origine de l'un des crimes contre l'humanité les plus abominables: le commerce triangulaire. Quel regard porte cette diaspora sur elle-même lorsque qu'elle observe l'expérience africaine en tenne d'États indépendants? Marie Louise Thibet, Guadeloupéenne d'ascendance africaine, nous propose son regard personnel sur le sujet. 3) La question des ressorts internes d'un processus de renaissance historique: une société politique ne peut se propulser vers un avenir moderne que si elle possède en elle-même les ressorts d'une trajectoire sociolinéaire. De ce point de vue, un processus de renaissance ne saurait se réaliser que s'il existe au sein de la société civile un certain nombre d'acteurs sociaux, dont les intérêts matériels et immatériels constituent un terreau favorable à l'orientation de la société vers une dynamique de renaissance. Qu'en est-il en Afrique contemporaine? Makhtar Diouf, José Do-Nascimento et Samba Buuri Mbuub

INTRODUCTION

15

nous proposent une réflexion sur le sujet. Le premier, en se situant sur le terrain de la science économique, s'interroge sur l'existence en Afrique noire contemporaine d'une catégorie sociale dont la rationalité économique attesterait d'une volonté de mise en valeur des ressources économiques et intellectuelles africaines sous l'angle de la rentabilité interne? Le second, en se situant sur le terrain de la sociologie politique, s'interroge sur l'existence ou non, au sein des sociétés africaines, de logiques sociales porteuses d'une dynamique de changement? Le troisième, en se situant sur le terrain de la science politique, s'interroge sur le degré de participation des Africains aux grands débats scientifiques en cours dans le domaine des sciences exactes et des sciences humaines. N'est-il pas vrai que seule une participation qualitative de l'intelligentsia africaine à ces débats saurait conduire le continent à une maîtrise de l'instrumentalité techno-scientifique ? 4) La question des conditions préalables pour une renaissance africaine: un projet de renaissance ne va pas sans conditions préalables. Au sens d'exigences objectives et rationnelles sans la réalisation desquelles un projet ne peut passer de la théorie à la pratique, du projet à l'œuvre achevée. En se plaçant sur le terrain du droit constitutionnel, Marc Favero, José Do-Nascimento et Régis Ngouemo s'interrogent sur l'existence ou non en Afrique des trois facteurs qui favorisent l'effectivité des constitutions en tant que ressort d'une compétition politique pacifique. A savoir, l'intelligence de la constitution sociale (Régis Ngouemo), le pluralisme idéologique de la société (José Do-Nascimento) et une politique d'éducation citoyenne (Marc Favero). Samba Buuri Mbuub de son côté aborde la même thématique, mais en se plaçant sur le terrain de la linguistique, où il s'interroge sur l'avancée des travaux visant à faire des langues africaines les véhicules de la culture scientifique, technique, politique et économique moderne. 5) La question de la créativité esthétique: un processus de renaissance historique ne va pas sans générer un courant de créativité, qui renouvelle l'esthétique au niveau de la peinture, de la sculpture, de la décoration, du design etc. Bref une créativité esthétique qui tantôt rompt avec la tradition et tantôt au contraire innove à partir de celle-ci et de la trajectoire individuelle de l'artiste dans le contexte d'un environnement marqué à la fois par la tradition et les influences extérieures. L'existence d'une telle créativité peut d'ailleurs être interprétée comme un signe avant-coureur de la sensibilisation progressive de la société à une problématique du beau, du vrai et du juste. Autrement dit, à une problématique de renaissance historique. Qu'en est-il de l'Afrique noire? Ses créateurs dans le domaine de l'Art (peinture, sculpture, théâtre, littérature, décoration intérieure) attestent-ils d'une créativité esthétique? Participent-ils au renouvellement de l'esthétique contemporaine sur le plan international? Iba

16

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

Ndiaye Diaadji, Joëlle Lebussy Fal ainsi que Tatia Hann Loum nous proposent une réflexion sur le sujet. 6) La question de la production du sens: un projet de société ne va pas sans impliquer les instances productrices de sens. Ce sont celles-ci qui, par leur discours subversif ou légitimateur de l'ordre social favorisent ou freinent les postures sociales émancipatrices de l'arbitraire du pouvoir politique ou de l'adversité de la nature. Or la religion est, par excellence, une instance productrice de sens. Elle constitue de ce fait une matrice incontournable du processus de renaissance africaine. Face à l'effervescence religieuse, dont témoignent aujourd'hui les sociétés africaines, il y a lieu de se demander quelle est aujourd'hui en Afrique l'incidence des religions qui, en raison de leur héritage historique (catholicisme, protestantisme, islam et autres groupes dérivés de ces trois grandes religions), ont vocation à prôner des postures incitatrices au changement social ou au conservatisme social. Ngandu Nkashama Pius nous propose une réflexion sur le sujet à partir d'une analyse de la pensée politique sous-jacente aux mouvements religieux en Afrique. Une autre instance productrice de sens se trouve être l'identité historique. C'est elle qui façonne l'imaginaire prométhéen ou servile d'un peuple, d'une nation ou d'une culture. C'est à partir d'elle que toute nation puise le sens de sa raison d'être dans l'histoire, opère ses choix de société et adopte une posture au cœur de la compétition entre les nations. Un processus de renaissance historique en Afrique ne saurait donc se faire sans un positionnement de l'intelligentsia par rapport à la question de l'identité historique. Dans le contexte des sociétés africaines postcoloniales tiraillées entre des imaginaires historiques concurrentes, mais aussi, écartelées entre des imaginaires historiques d'emprunt ou autochtones, fausses ou réelles, il y a lieu de s'interroger sur la position des intellectuels africains sur le sujet? À quelle identité historique invitent-ils les sociétés africaines à se référer? José Do-Nascimento expose sur ce sujet le point de vue de quelques grands noms de la pensée politique en Afrique. C'est donc un ouvrage ni doctrinal, ni partisan mais essentiellement critique sur le projet d'une renaissance africaine, que les auteurs entendent mettre à la disposition des générations africaines montantes. Avec pour seule ambition, celle de les aider à prendre les bonnes options pour que l'avenir de l'Afrique en ce XXIe siècle qui commence, présente à nouveau le profil d'une Cité de l'abondance, de libertés, de spiritualité, des sciences et des techniques.

Première partie

ÉPISTÉMOLOGIE

D'UN CONCEPT

DEUX

PARADIGMES

CONCURRENTS EN AFRIQUE

DE LA MODERNITÉ

José do-Nascimento Directeur de l'ARPEMA

INTRODUCTION

Quatre décennies après les indépendances qui ont émancipé les sociétés africaines du joug colonial, le mouvement de l'histoire de ces sociétés présente un caractère alarmant. Il se caractérise en effet par une orientation inverse à celle des conquêtes récentes de l'humanité dans le domaine de la modernité politique, économique, technique et scientifiquel. La question des politiques à mettre en œuvre pour donner une orientation sociolinéaire au mouvement de cette histoire fait, en sciences sociales, l'objet d'une réflexion plus que trentenaire2. Tout en présentant une grande diversité méthodologique et doctrinale, les travaux issus de cette réflexion proposent deux paradigmes distincts et concurrents des modalités d'insertion des sociétés africaines dans une dynamique de modernité.

I

Le conceptde modernitéest comprisici non pas dans une acceptioneuropéocentrique(laquelle
circonscrit la modernité à l'expérience occidentale du progrès historique) mais dans une acception sociologique qui invite à définir la modernité comme la configuration que présentent les sociétés qui s'organisent sur la base des critères d'efficience, d'émancipation et de rationalité.

2

Philippe Hugon,"Trente ans de pensée africaniste sur le développement", in Afrique
contemporaine, numéro spécial, 4e trimestre 1992; Jean Pierre Olivier de Sardan, Anthropologie et développement, colI. Hommes et Sociétés, Ed. Khartala, 1995, Edward Wilmot Blyden, Christianity, Islam and the Negrq Race, London, 1880; Cheikh Anta Diop, Les fondements économiques et culturels d'un État fédéral d'Afrique noire, Ed. Présence Africaine, 1960; Kwamé Krumah, Le Consciencisme, Ed. Présence Africaine, 1976; Pathé Diagne : Pour l'Unité Ouest Africaine: micro-États et intégration économique, Ed. Anthropos, 1972.

20

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

D'un côté le paradigme du développement3, de l'autre celui de la renaissance africaine4. Durant la période qui va des années 60 aux années 80, le paradigme du développement s'est imposé dans les milieux universitaires et politiques tandis que celui de la renaissance africaine a fait l'objet d'une mise en quarantaine au sein de ces mêmes milieux. Comment expliquer cette différence de fortune entre ces deux paradigmes? La réponse selon nous se trouve dans l'incidence en sciences sociales du contexte géopolitique de l'époque. Durant cette période en effet, l'axiologie du conflit Est-Ouest a exercé dans le domaine des sciences sociales une pression épistémologique en faveur du paradigme du développement. En raison des tenants et aboutissants de ce conflit, était alors systématiquement relégué aux marges du monde académique tout chercheur qui prétendait penser la question du devenir moderne des sociétés du Sud en dehors du paradigme du développement. Ce dernier était alors, pour les sociétés du Sud, le paradigme du progrès historique que prônaient les centres académiques de l'Ouest et de l'Est. Le développement était alors imposé comme paradigme exclusif autorisé dans les milieux universitaires et gouvernementaux. Il faudra attendre la fin des années 90 pour que le concept de renaissance africaine revienne dans la terminologie politique et universitaire. Ce sont Nelson Mandela et Thabo M'Beki qui seront à l'origine de ce retours. Mettant à profit les incertitudes idéologiques introduites par le contexte géopolitique post guerre froide, Mandela et M'Beki affranchirent le concept de la renaissance africaine de la quarantaine dans laquelle il avait été confiné et l'élevèrent au rang d'un terme de référence du discours gouvernemental de la nouvelle République Sud-Africaine. Le prestige international de cette République et de ses dirigeants est à l'époque d'une ampleur telle qu'il propulse immédiatement le concept de la renaissance africaine comme terme de référence des discours académiques, gouvernementaux et médiatiques sur l'Afrique. C'est dire donc qu'à partir des années 90, ce concept refait surface. Certes pas en tant que paradigme mais déjà en tant que terme de référence des discours officiels sur l'Afrique.
3

Jean Marc Fontaine,Mécanismeset Politiques du développementéconomique: du big push à
l'ajustement structurel, Ed. Cujas, 1994 ; A. Cazorla, A.M. Drai, Sous-développement et Tiersmondes, Une approche historique et théorique, Ed. Vuibert, 1992 ; C.A Michelet, Le défi du développement indépendant, Les conditions de la souveraineté économique dans le tiersmonde, Ed. Rochevignes, 1983 Cheikh Anta Diop,"Quand pourra-t-on parler d'une renaissance africaine?" in 'Le Musée Vivant, N°spécial 36-37, novembre 1948 ; Pathe Diagne,"Renaissance et problèmes culturels en Afrique", in Introduction à la culture africaine, Ed. Unesco et Union générale des Éditions, 1977 ; Théophile Obenga, "La renaissance africaine de Cheikh Anta Diop à Thabo M'Beki", in Black Match, Hors série N° 1,2000; Pathé Diagne, Cheikh Anta Diop et l'Afrique dans I 'histoire du monde, Ed. Sankoré/L'Harmattan, 1997 Nelson Mandela, Discours au Sommet de Tunis en 1994; Thabo M'Beki, I am an African, Discours devant l'Assemblée Constitutionnelle le 8 mai 1996; Discours du Président Thabo M'Beki à la Conférence sur la renaissance africaine, Johannesburg, 28 septembre 1998

4

5

DEUX PARADIGMES CONCURRENTS

21

Dans le contexte des années 90 finissantes, universitaires et médias ont largement débattu de ce concept6. Mais ce débat s'est déroulé dans la fonne d'un dialogue de sourds, opposant afro-pessimistes et afro-optimistes. Les premiers interprétant ce concept comme une simple logomachie dépourvue de toute correspondance avec le réel, les seconds l'élevant au rang d'une rhétorique censée pouvoir remobiliser les gouvernements et les populations africaines autour des tâches du développement après le choc des plans d'ajustement structurel. Ce dialogue de sourds a au moins eu un mérite: celui d'avoir montré que les uns et les autres n'avaient point soupçonné le contenu heuristique de ce concept au regard de la question des modalités efficientes de la modernité en Afrique. Autrement dit, les uns et les autres ont ignoré que ce concept était constitutif d'un paradigme des modalités d'un devenir moderne de l'Afrique postcoloniale. Tous, sans exception, sont restés en deçà de la portée paradigmatique de ce concept. Mais ce dialogue de sourds a aussi présenté un autre avantage. Celui d'ouvrir en sciences sociales l'opportunité d'une confrontation épistémologique entre le paradigme du développement et celui de la renaissance africaine. Concrètement, il a offert l'opportunité de répondre aux questions suivantes: quelle est l'opposition fondamentale qui sépare ces deux paradigmes? Comment faire le départ entre ces deux visions pour identifier laquelle des deux propose les modalités heuristiques que les sociétés africaines doivent emprunter pour s'approprier et gravir les marches de la modernité? Répondre à ces questions est fondamental pour le devenir des sociétés africaines au cours de ce XXle siècle qui commence. Surtout, depuis que la communauté internationale, abasourdie par l'échec des modèles du développement, réduit désonnais ses ambitions en Afrique à la lutte contre la pauvreté. En se donnant ces questions comme objet de recherche, les africanologues (spécialistes des questions africaines) pourront répondre à la question suivante: le devenir sociolinéaire de l'Afrique postcoloniale nécessite-t-il une simple refonnulation des politiques du développement ou exige-t-il au contraire l'abandon du paradigme du développement au profit de celui de la renaissance africaine? Toute la question maintenant est donc de savoir comment procéder à une confrontation épistémologique entre ces deux paradigmes. Une solution possible consiste à opérer une telle confrontation sur le terrain du discours historique qui sert de fondement épistémologique à chacun des paradigmes. Tout paradigme du progrès historique construit en effet sa vision des modalités d'accès à ce progrès à partir d'une lecture de l'histoire de la société concernée. Sa portée opératoire (c'est-à-dire son aptitude à inspirer des politiques à même de transformer de façon sociolinéaire le réel de cette société) dépend de la validité scientifique de sa grille d'interprétation et partant de la correspondance de cette lecture avec le mouvement réel de l'histoire de la
6

Pour une bibliographie sur le débat relatif au concept de la Renaissance africaine, voir la
bibliographie en fin de cet article.

22

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

société concernée. Il est donc possible d'évaluer la portée opératoire d'un paradigme du progrès historique à partir de la valeur scientifique de sa grille d'interprétation du mouvement de l'histoire. Il est donc possible de faire le départ entre le paradigme du développement et celui de la renaissance africaine à partir de l'examen critique du discours historique que chacun véhicule à propos de la trajectoire historique des sociétés africaines. Nous nous interrogerons donc ici sur la validité épistémologique de l'un et de l'autre tant il est vrai qu'un paradigme du devenir moderne qui repose sur un discours historique infondé ne peut en effet donner lieu qu'à des politiques condamnées à être mises en échec par le principe de réalité. Nous verrons ici que le paradigme du développement d'une part a été construit à partir d'une théorie dépourvue de toute assise scientifique et d'autre part, qu'il a été construit délibérément comme un canular politique visant à organiser une mise en valeur des ressources du tiers monde sous l'angle de la rentabilité externe et partant du déficit interne (I). Nous verrons aussi que le paradigme de la renaissance africaine d'une part a été construit à partir d'une enquête scientifique rigoureuse et d'autre part qu'il introduit à une perspective heuristique pour l'organisation des sociétés africaines comme espace de libertés, d'abondance, de sciences et de technologie (II).
I. LE CONCEPT DE DÉVELOPPEMENT ET LA QUESTION DE LA MODERNITÉ EN AFRIQUE

Le concept de développement est le paradigme du progrès historique qui, du XIXe au XXe siècle, a dominé la réflexion universitaire sur la question des modalités d'insertion des sociétés non-européennes dans une dynamique de modernité. Ce concept véhicule, en sciences sociales, l'idée que le devenir historique des sociétés humaines correspond à celui d'un itinéraire de changement, qui va du simple au complexe par voie de maturation diachronique. A s'en tenir à ce concept, il existerait une loi (naturelle ?) de changement sociolinéaire qui ferait passer toute société d'une fonne archaïque de son organisation sociale à une forme moderne de celle-ci, à travers une succession d'étapes diachroniques et universelles. Les sociétés humaines seraient ainsi mues par un principe de progrès. Elles connaîtraient à l'identique de l'embryon un devenir en développement, c'est-à-dire un devenir linéaire et cumulatif par voie de maturation diachronique. Comme tel, le concept de développement introduit une vision paradigmatique du progrès historique. Ce dernier serait l'expression d'un processus de maturation diachronique du potentiel de changement sociolinéaire inhérent à toute société. De ce point de vue, l'insertion d'une société dans une dynamique de modernité passerait par une trajectoire unifonne, que le mouvement universel de l'histoire emprunterait par prédisposition naturelle. Cette inclination peut être entravée par divers facteurs tenant, selon certains, à

DEUX PARADIGMES CONCURRENTS

23

la géographie ou à la culture (théorie libérale), selon d'autres à la lenteur de diffusion des sciences et des techniques (théorie marxiste) et selon d'autres encore, aux rapports de force internationaux (théorie néo-marxiste). Mais elle ne subit alors au mieux qu'un simple retard (théorie libérale et marxiste) et au pire un simple blocage (théorie néo-marxiste). Deux configurations susceptibles d'être inversées par des politiques volontaristes d'accélération (théorie libérale et marxiste) ou d'émancipation (théorie néo-marxiste) dû mouvement naturel de I'histoire universelle. A ce stade de l'analyse, il n'échappera à personne que le concept de développement comme paradigme du progrès historique présente une parenté évidente avec une théorie classique des sciences de la nature: l'évolutionnisme. Cette parenté s' analyse-t-elle en termes de filiation? Si oui, alors le développement comme paradigme du devenir sociolinéaire ne serait-il que la projection en sciences sociales d'une théorie empruntée aux sciences de la nature? Et dans cette hypothèse, une telle transposition est-elle scientifiquement fondée? Répondre à ces questions est primordial. Cela peut aider à apporter une réponse à l'énigme de la faillite des modèles de développement. Cette faillite procède-t-elle de facteurs conjoncturels ou intrinsèques au paradigme du développement? Autrement dit, doit-on définitivement tourner le dos au paradigme du développement ou simplement reformuler les politiques de développement à mettre en œuvre?
A. LA GRILLE DE LECTURE FONDATRICE DU PARADIGME DU DÉVELOPPEMENT: L'ÉVOLUTIONNISME SOCIAL

Le paradigme du développement prend sa source dans la théorie de l'évolutionnisme social. Les origines de celle-ci remontent comme on va le voir au XVIIe siècle européen. Ce siècle-là - il faut s'en souvenir - est habité par la querelle des Anciens et des Modernes. Au cœur de la controverse, on trouve l'hypothèse aristotélo-augustinienne, largement partagée, selon laquelle l'irréversible déclin du monde oblige pour ce qui concerne les connaissances à s'en référer au modèle des Anciens, qui auraient vécu sur ce sujet en des temps meilleurs. Des philosophes tels que Descartes, Pascal, Leibniz, Fontenelle et Perrault prennent le contre-pied de cette hypothèse et introduisent dans le débat une hypothèse contraire. Celle d'un progrès historique des connaissances, qui serait linéaire et cumulatif. Au XVIIIe siècle, on passera de I'hypothèse d'une dynamique des connaissances à celle d'une dynamique des sociétés. En effet, des philosophes tels que Buffon et Condorcet reprennent à leur compte la première hypothèse dans une théorie des progrès de l'esprit humain, entendu au sens d'un progrès des connaissances et dans lequel ils voient en même temps l'indice d'un progrès de la civilisation. En 1794, dans son "Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain", Condorcet décrit le mouvement de l'histoire

24

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

universelle comme celui d'une trajectoire qui va vers la destruction de l'inégalité entre les nations, les progrès de l'égalité dans un même peuple, enfin, le perfectionnement réel de l'homme. L'idée que le progrès historique des connaissances s'accompagnerait d'un progrès de la civilisation, sera au XVIIIe siècle reprise et systématisée par Vico. En 1725, dans son ouvrage sur La Science Nouvelle, celui-ci distingue dans le mouvement de l'histoire trois étapes: poétique, héroïque, nature humaine intelligente. Voltaire s'inscrit dans ce courant ainsi que Fergusson qui, en 1767 (History of Civil Society), propose de distinguer trois stades du mouvement de l'histoire: sauvagerie, barbarie, civilisation. Sans oublier Adam Smith qui évoque l'idée de quatre stades du progrès économique: nations de chasseurs, pasteurs, agriculteurs, progrès des manufactures et perfectionnement de l'art de la guerre. Comme on le voit, de simple hypothèse touchant à la question de la dynamique des connaissances, le postulat du XVIIe siècle devient au XVIIIe siècle une proposition explicative du devenir historique des sociétés. Au XIxe siècle, les choses iront plus loin. Ce qui un siècle auparavant n'était qu'une proposition explicative va devenir une théorie à prétention scientifique. Au XIXe siècle en effet, les travaux de divers spécialistes en sciences naturelles (Karl Ernst Von Baer, Lamarck, Darwin) introduisent l'idée que la nature serait elle-même gouvernée par une loi linéaire du devenir: l'évolution. Le zoologiste français Lamarck (1744-1829) publie en 1809 sa philosophie zoologique qui contient une théorie transformiste selon laquelle les espèces ani-males se modifient au cours du temps en donnant naissance à des espèces nouvelles. Plus tard Charles Darwin (1809-1882) publie en 1859 son livre intitulé De l'origine des espèces, dans lequel il défend l'idée d'une formation de nouvelles espèces par sélection naturelle. Mais surtout, l'anatomiste russe Karl Ernst Von Baer (1792-1876) tire de l'observation de l'embryologie, une théorie selon laquelle l'évolution de tout organisme vivant se fait selon un processus de développement, c'est-à-dire d'un processus de changement, qui va de l'homogène vers l'hétérogène. Cette loi dite de Baer va fonder ce que l'on connaît aujourd'hui dans les sciences de la nature sous le tenne de théorie de l'évolution. Selon cette théorie, le devenir de tout organisme vivant emprunte, par voie de maturation diachronique, une trajectoire en développement c'est-à-dire une trajectoire qui va de l'homogène à l'hétérogène. Cette loi, dite de Baer, va avoir un retentissement colossal en sciences sociales. Au XIXe siècle, elle va exercer sur les théoriciens en sciences sociales une forte séduction intellectuelle, au point que ces derniers vont la transposer dans le domaine des sciences de la société, en postulant l'existence d'une loi analogue pour les sociétés humaines. Divers travaux en sciences sociales vont en effet exploiter la loi de Baer, en postulant l'idée d'une succession de stades diachroniques que franchiraient les sociétés humaines par maturation diachronique. C'est le cas en anthropologie (avec Bachofen, Morgan et Engels),

DEUX PARADIGMES CONCURRENTS

25

en sociologie (avec A. Comte), en philosophie de l'histoire (avec F. Hegel), en économie (avec l'École historique allemande, List, Marx). C'est toutefois avec les travaux de H. Spencer (1820-1903) que le consensus ambiant sur le principe de l'évolution va faire l'objet d'une systématisation en tant qu'explication générale de la nature, de la société et de la place de l'homme dans le monde vivant. Reprenant à son compte la théorie du développement de l'embryon fonnulée par Baer, Spencer donne de l'existence en général une explication évolutionniste. Celle-ci correspondrait au passage du simple au complexe, de l'inférieur au supérieur, du chaos à l'ordre, de l'organique au spirituel, des animaux à l'homme, des sociétés sauvages au mOl1decivilisé. La synthèse opérée par Spencer allait avoir un écho retentissant. Elle allait inscrire de façon durable dans l'imaginaire intellectuel occidental, l'idée du progrès historique comme expression d'un itinéraire de développement du mouvement universel de l'histoire. Au XXe siècle, l'écho que rencontreront les travaux de Rostow sur les étapes de la croissance économique ne sera ainsi que le reflet d'une adhésion déjà séculaire de la culture intellectuelle occidentale à l'idée du progrès historique comme reflet d'une trajectoire de développement. Toute la question maintenant est de savoir quelle est la valeur scientifique de cette lecture? Repose-t-elle sur un matériau historique conséquent ou non? Est-elle confirmée ou infinnée par le mouvement réel de l'histoire des sociétés?
B. L'ÉVALUATION PARADIGME SCIENTIFIQUE DE LA GRILLE DE LECTURE FONDATRICE DU

DU DÉVELOPPEMENT:

UNE THÉORIE SANS ASSISE HISTORIQUE

Au XIxe siècle, la séduction intellectuelle exercée par la théorie biologique de l'évolution sur les auteurs en sciences sociales conduit ces derniers à construire une théorie originale de la dynamique des systèmes sociaux: l'évolutionnisme social. Mais pour ce faire, ils s'appuient sur les informations parcellaires et donc lacunaires qu'ils détiennent alors sur quelques sociétés non-occidentales. À partir de ces informations, ils opèrent des généralisations hâtives qui débouchent sur une histoire comparative des sociétés humaines. Cette histoire comparative présente les sociétés exotiques aussi bien qu'occidentales, comme des sociétés reliées par la régularité des mêmes mécanismes diachroniques. Le devenir historique correspondrait à celui d'un itinéraire de changement sociolinéaire qui, par voie de maturation diachronique du mouvement universel de l'histoire, irait du simple au complexe, de la barbarie à la civilisation. C'est cette vision du devenir historique des sociétés que véhicule, en sciences sociales la théorie de l'évolutionnisme social. On la retrouve au sein des travaux fondateurs en sciences sociales sur l'origine des Institutions (Maine, Bachofen, Morgan, Engels), des systèmes économiques de production (Karl Marx et List) et des mentalités (Lévy-Bruhl). Autrement dit, au XIxe siècle, les auteurs cités ci-dessus valident l'hypothèse, formulée au

26

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

XVIIIe siècle, d'un devenir sociolinéaire et cumulatif du mouvement de l'histoire des sociétés. Mais ils le valident à partir d'un matériau historique lacunaire comme l'a si bien montré Norbert Rouland7. Or, c'est cette vision infondée de la dynamique historique des sociétés qui constitue aujourd'hui encore l'assise scientifique du paradigme du développement. Elle soulève un problème fondamental: elle n'a pour ainsi dire aucun fondement historique. Nulle part dans l'espace et le temps, le mouvement universel de l'histoire n'atteste d'une orientation linéaire et cumulative par voie de maturation diachronique. Une des thèses fondamentales de la théorie de l'évolution sociale - celle du passage diachronique du matriarcat au patriarcata été infirmée par les travaux de l'historien Cheikh Anta Diop. Celui-ci a montré de façon probante que l'opposition entre les valeurs des civilisations matriarcales et celles des civilisations patriarcales procèdent non pas d'une succession diachronique de l'une à l'autre, mais de la simple scission de l'humanité en deux berceaux distincts de civilisations sous la pression d'un contexte écologique différent8. S'agissant de la thèse générale de la maturation diachronique du mouvement universel de l'histoire, l'histoire de l'Europe ellemême contredit cette vision, puisqu'à des séquences de progrès (antiquité grécoromaine) elle voit se succéder des séquences de régression (Haut Moyen-âge) dont elle ne s'émancipe qu'au prix d'âpres actes de lutte et actes de combat contre l'adversité de la nature, l'arbitraire du pouvoir et l'obscurantisme des croyances. Ainsi, le paradigme du développement repose sur une assise théorique (l'évolutionnisme social) qui présente un défaut majeur. Celui de ne correspondre à aucune expérience historique réelle. Il s'ensuit que le paradigme du développement est donc en porte-à-faux avec le réel. Il ne constitue qu'un simple préjugé sur les tenants et aboutissants du mouvement de l'histoire universelle. Norbert Rouland a su mettre au jour les composantes ethnocentriques de la théorie évolutionniste en sciences sociales. Selon celui-ci, appliqué aux sociétés humaines, l'évolutionnisme se présente comme une explication générale de la dynamique des systèmes sociaux. Elle peut être définie" [...] de façon sommaire comme une théorie affirmant que tous les groupes humains passent par des stades identiques dans le développement de leurs formes d'organisation économique, sociale etjuridique"9. Comme tel, souligne Norbert Rouland, l'évolutionnisme social ne va pas sans corollaires et sans corollaires ethnocentristes. Le premier corollaire est l'assimilation de l'évolution à la complexification. L'idée est que tout changement n'est pas synonyme d'évolution. Seuls les changements qui traduisent un passage du simple au
7
8 9

Rouland Norbert, Anthropologiejuridique, Ed. PUF, 1988 Cheikh Anta Diop, L'unité culturelle de l'Afrique noire, Ed. Présence Africaine, 1959 Rouland Norbert, opt.cité

DEUX PARADIGMES CONCURRENTS

27

complexe, de l'homogène à l'hétérogène, sont l'expression d'une évolution. Par cette assimilation, l'évolutionnisme selon N. Rouland véhicule un risque de jugement de valeur. En ce sens "qu'elle rend facile l'assimilation de la transition du simple au complexe à celle du rudimentaire au perfectionné, et du primitif au civilisé. Autrement dit, elle est porteuse d'un jugement de valeur discriminatoire, car la notion de transition diachronique peut aisément en engendrer une autre, celle d'une hiérarchie ontologique".lO Le deuxième corollaire, selon N. Rouland, est la réduction du mouvement de l'histoire à un itinéraire unilinéaire. L'idée est que les sociétés humaines constituent "un ensemble cohérent et unitaire, soumis à des lois de transformations globales et générales, qui font passer toutes les sociétés par des phases identiques dans leur contenu et leur succession, et s'emboîtent harmonieusement les unes dans les autres. Les sociétés sauvages, dès lors qualifiées de primitives, représentent ainsi un stade de développement originel par lequel sont passées nos propres sociétés, de même que les plus simples de ces sociétés primitives -"les chasseurs pêcheurs collecteurs" - seraient une
image des sociétés de la préhistoire"
.11

Cette réduction unilinéaire conduit à un troisième corollaire, qui est l'idée d'une expression homogène, et partant monolinéaire, des figures du progrès historique. Norbert Rouland écrit "Sur le plan politique, l'évolution conduit des systèmes non centralisés à des formes centralisées et étatiques. Sur le plan juridique, elle conduit à spécifier le Droit par rapport à la morale et à la religion; à transférer progressivement sa genèse du groupe social (coutume) à l'État (loi) ; et à l'émergence d'un appareil spécialisé de sanction (apparition et développement des systèmes judiciaires) à partir de formes primitives, où les conflits sont réglées par les parties elles-mêmes (vengeance), alors que dans les sociétés civilisées, leur solution dépend de l'intervention toujours plus déterminante d'un tiers (médiateur, arbitre, juge) dont les pouvoirs croissent de
pair avec sa qualité de représentant de la société"
12.

Ainsi dans le cadre de l'évolutionnisme social, le progrès historique se présente comme l'expression d'une maturation diachronique du mouvement de l'histoire universelle. Toute société humaine est appelée à connaître cette orientation à travers un itinéraire monolinéaire que traduisent les étapes parcourues par les nations européennes. Itinéraire qui ferait passer toute société d'une forme archaïque de son organisation sociale à une fonne moderne de celle-ci. Le niveau d'organisation des sociétés européennes démocratiques et industrielles représentant le tenne achevé de cet itinéraire et celui des sociétés non européennes les stades antérieurs. Le développement comme paradigme du progrès historique trouve donc son origine, non pas dans une enquête historique sur le mouvement réel de
10 Il

12 Rouland Norbert, opt.cité

Rouland Norbert, opt.cité Rouland Norbert, opt.cité

28

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

l'histoire universelle, mais dans une hypothèse intellectuelle jamais vérifiée, à savoir, l'existence d'une loi de maturation diachronique, qui imprimerait aux systèmes sociaux une trajectoire linéaire et cumulative allant du simple au complexe, de la rareté à l'abondance, de l'arbitraire aux libertés, de la superstition à la science, du Théos à la Raison, à travers une succession d'étapes diachroniques, incontournables et universelles. Cette lecture du mouvement ascendant de l'histoire universelle, on l'a vu, est une fiction historique. Or c'est bel et bien cette théorie dépourvue d'assise scientifique en sciences sociales, qui a servi de cadre de réflexion à la pensée et à l'action, visant à une insertion des sociétés du Sud dans une dynamique de modernité. Dès lors, aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est sur cette vision fictive d'un mouvement historique gouverné par le principe de maturation diachronique que vont reposer, au xxe siècle, les politiques nationales, bilatérales et multilatérales visant à insérer les pays non industrialisés dans une dynamique de modernité. On peut se demander comment la pensée intellectuelle en Europe a pu aussi facilement céder à une théorie fictive et eurocentrique foncièrement étrangère à sa tradition critique? Comment a-t-elle pu aussi aisément transposer dans le domaine des sciences sociales la loi de Baer alors que celle-ci ne correspondait à aucune expérience historique réelle. Même pas à celle de l'Europe. En fait, la naturalisation du phénomène du progrès historique dont procède le concept de développement en sciences sociales n'est que l'indice d'un paramètre séculaire de la culture occidentale. A savoir la croyance d'abord religieuse et philosophique ensuite, qu'il existe un sens de l'histoire, un sens indépendant de la volonté des hommes, que ce sens est linéaire et cumulatif, que l'Europe en exprime le stade le plus avancé et en assume la direction par la grâce de la providence (version médiévale), ou par celle du génie de la race ou des avantages de la géographie (version contemporaine).
c. LA CONSTRUCTIONDÉLIBÉRÉE DU PARADIGME DU DÉVELOPPEMENTCOMME
CANULAR POLITIQUE

L'observation des faits montre que si l'organisme biologique atteste effectivement d'un phénomène de développement c.à.d. de passage d'un stade simple à un stade complexe par voie de maturation diachronique, en revanche ce phénomène ne se vérifie point au niveau des organismes sociétaux. Aucune société à ce jour n'atteste d'un processus de progrès historique par voie de maturation diachronique. On observe nulle part une succession d'étapes linéaires et universelles allant du simple au complexe. Ainsi sur le plan scientifique le développement comme vision des modalités du progrès historique n'a aucun fondement? Ce n'est qu'une spéculation. Et pourtant il a été et reste constitutif de la philosophie politique internationale relative aux modalités d'accès des peuples du Sud à la modernité. Quelle analyse peut-on justement en faire en termes de philosophie politique. ? Gilbert Rist dans son

DEUX PARADIGMES CONCURRENTS

29

analyse de la genèse du développement comme philosophie politique en arrive à la conclusion qu'il s'agit d'une simple croyance et d'une croyance occidentale (Gilbert Rist, Le Développement, Histoire d'une croyance occidentale, Editions presses de Sciences PO, 2001). Cette analyse p.our ne pas être fausse reste encore en deçà de la réalité. En fait, ce qui en vérité est une croyance occidentale c'est d'une part l'idée que le mouvement de l'histoire est linéaire et cumulatif, et d'autre part l'idée que la croissance économique puisse se déployer de manière infmie. Quant au développement lui même c.à.d. l'idée que les sociétés accèdent au progrès historique par voie de maturation diachronique c'est pire qu'une croyance. C'est un canular politique, un attrape nigaud. Il a été construit sous l'administration Truman et introduit comme tel dans les relations internationales pour pennettre aux États-Unis de participer à une mise en valeur de type colonial des ressources du tiers monde dans un contexte politique non colonial. Rappelons que l'exploitation coloniale peut se définir pour l'essentiel comme la mise en valeur des ressources d'un pays sous l'angle de la rentabilité externe dans un contexte d'occupation militaire étrangère. Or jusqu'aux années 40 cette mise en valeur a bénéficié exclusivement aux puissances coloniales. Les Etats dépourvus de colonies ne pouvaient y participer en raison du pacte colonial qui réservait à la puissance coloniale l'exclusivité des échanges avec la colonie. Pour avoir accès aux ressources des colonies, les Etats-Unis avaient donc besoin de briser ce monopole des puissances coloniales. Il leur fallait une stratégie qui leur donna accès aux matières premières du tiers-monde afin de participer à leur mise en valeur sous l'angle de la rentabilité externe. Une première tentative des États-Unis pour briser ce monopole consista à demander dans le cadre de la SDN (article 22) que les territoires coloniaux perdus par l'Allemagne bénéficient d'un régime international. Les USA obtinrent ainsi que ces territoires échappent au monopole commercial des puissances coloniales et bénéficient du régime de l'open door policy. Ce ne fut toutefois là qu'une demivictoire car la majorité des territoires coloniaux restaient bel et bien sous le monopole commercial des métropoles coloniales. Il faudra attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour que les Etats-Unis, sous la pression de la guerre froide, trouvent enfin la stratégie efficace. A cette époque, les États-Unis et l'URSS entrent en compétition pour l'universalisation de leurs modèles respectifs de société. Cette compétition connue sous le tenne de guerre froide redonne alors un regain d'actualité à la question du devenir des colonies. En plus de l'intérêt économique des EtatsUnis à briser le monopole commercial des puissances coloniales venait s'ajouter un intérêt nouveau et de nature stratégique. Empêcher que les matières premières des colonies ne tombent dans la sphère d'influence de l'URSS. L'impératif pour les Etats-Unis de donner une réponse à cette double attraction des territoires coloniaux allait conduire le gouvernement américain à trouver une stratégie permettant de faire d'une pierre deux coups. Concrètement, il

30

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

fallait au gouvernement américain d'une part opposer à la vision coloniale du devenir des peuples colonisés (civilisation sous la tutelle des métropoles coloniales) une autre vision de ce devenir; d'autre part opposer à la théorie marxiste du moteur de l'histoire (la lutte des classes) une autre théorie de ce moteur. Les politologues américains se tournent alors vers les travaux des anthropologues évolutionnistes (Lewis H.Morgan, Edward B.Tylor etc.) qui exercent à ce moment-là une grande influence sur les cercles intellectuels anglosaxons. Ces politologues vont s'inspirer des travaux du courant de l'évolutionnisme social pour construire une stratégie suffisamment opératoire non seulement pour maintenir les richesses des territoires coloniaux dans la sphère d'influence de l'Occident capitaliste mais aussi pour permettre aux USA de participer à la mise en valeur de ces richesses sous l'angle de la rentabilité externe dans un contexte non colonial. La philosophie politique et économique du progrès historique que laissait entrevoir la théorie de l'évolutionnisme social était de ce point de vue une stratégie idéale. Selon la théorie évolutionniste en effet les sociétés humaines font toutes l'expérience des mêmes types de sociétés et passent d'un stade de société à un autre par la dynamique d'un certain nombre de facteurs qui, sur le long tenne, détenninent le changement social. Il était tentant à partir de cette vision de la dynamique des sociétés de construire une philosophie du progrès politique et économique à même de servir les intérêts de l'Occident capitaliste en général et des Etats-Unis en particulier. Il suffisait pour cela de transposer cette vision de la dynamique historique des sociétés à la question du devenir des territoires coloniaux et de présenter la diffusion des techniques, des sciences et des capitaux comme un facteur accélérateur (donc substituable aux facteurs qui agissent sur le long terme) pour précipiter le passage des peuples coloniaux du stade de sociétés archaïques à celui de sociétés modernes. C'est ce que firent les idéologues du gouvernement américain en élaborant une philosophie politique selon laquelle il existerait une voie unique du progrès historique, une voie que toutes les sociétés empruntent avec un certain décalage les unes par rapport aux autres et que, sous l'impact de la diffusion des sciences et des techniques, de la circulation des capitaux et du libre commerce international, les nations en retard le long de cette voie universelle pourraient connaître un effet d'accélération de leur processus de progrès historique. Cette philosophie politique présentait pour les Etats Unis un avantage indéniable. D'une part elle impliquait l'indépendance des colonies et partant, la fin du monopole des puissances coloniales sur les matières premières de ces territoires. D'autre part, elle opposait à la version marxiste du sens de l'histoire (progrès historique par succession des modes de production antique, féodale, capitaliste et socialiste) qui présentait l'URSSS comme le modèle aboutit de l'évolution historique une autre version du sens de l'histoire qui présenterait les Etats-Unis comme le véritable modèle aboutit de l'évolution historique. Enfin, elle présentait le profil d'une version du progrès historique plus attractive que celle l'URSS. Elle faisait en effet l'économie d'une

DEUX PARADIGMES CONCURRENTS

31

perspective à laquelle la majorité des dirigeants des mouvements indépendantistes étaient peu sensibles. A savoir, la lutte des classes. De ce point de vue, elle était à même d'irradier dans l'imaginaire politique des mouvements de libération anticoloniaux l'idée qu'il était possible d'accélérer le processus historique des pays nouvellement indépendants non pas par une révolution interne violente sous la bannière d'une classe ouvrière (alors inexistante ou inorganisée dans les colonies) mais simplement par la diffusion des sciences et techniques, l'ouverture au commerce international et aux capitaux américains. C'est cette philosophie politique que le gouvernement américain a synthétisé sous le terme de développement en 1948 et que l'économiste Walter Rostow systématisera dès 1950 dans sa théorie des cinq étapes de la croissance économique. Le gouvernement américain allait parvenir à imposer cette philosophie politique aux puissances coloniales en s'appuyant sur l'ONU. Ille fera à l'occasion de la présentation du point IV du discours d'investiture politique du Président Truman du 20 janvier 1949. Dans ce discours Truman invite l'ensemble des peuples à s'engager dans la voie du développement en s'ouvrant à l'offre américaine d'une aide technique et scientifique mais aussi au commerce international et aux capitaux américains. Pour masquer les intentions véritables de cet appel, Truman poussera le cynisme jusqu'à garantir que « l'ancien impérialisme -l'exploitation au service du profit étranger - n'a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c'est un programme de développement fondé sur les concepts de négociation équitable et démocratique ». Le projet de Truman allait être cautionné, validé, par un grand nombre de travaux académiques soutenant que non seulement les sociétés humaines accèdent au progrès historique par voie de développement et donc de maturation diachronique, mais qu'en outre cette maturation pouvait être accélérée sous l'impulsion de la diffusion du progrès technique, lequel en entraînant le progrès économique entraine le progrès politique. Est fait référence ici d'une part aux travaux sur le développement économique et ses effets politiques avec notamment Robert A. Dahl, Bruce M. Russet etc., d'autre part aux travaux sur le développement politique relatifs aux mécanismes proprement politiques qui marquent le passage d'un système politique traditionnelle à un système politique moderne, avec notamment les travaux de Roy Macridis, Gabriel Almond, Lucian Pye, Edward Shils, David E. Apter, Joseph LaPalombra, Sidney Verba etc. Tous ces travaux, selon Bertrand Badie, avaient pour seul objet de diffuser l'idée selon laquelle"... il existerait des mécanismes internes de changement auxquels obéiraient nécessairement toutes les sociétés, quelle que soit leur situation dans l'espace et le temps, et qui aboutiraient à la réalisation finale d'un modèle donné de société, déjà présent en germes en tout point du globe". Le projet de Truman emportera l'adhésion de toute la communauté internationale. Non pas que celle-ci fut dupe des motivations strictement nationales de Truman. Mais cette philosophie politique d'une part coïncidait avec les intérêts immédiats de chacun, d'autre part synthétisait la

32

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

VIsIon de la dynamique des sociétés alors dominante dans les cercles intellectuels et politiques du Nord et du Sud, de l'Ouest et de l'Est; enfin ce concept évacuait du débat au sein des enceintes internationales l'idée de l'incapacité de certaines races ou peuples à franchir certaines étapes du progrès historique. Pour les mouvements de libération du tiers-monde, le paradigme du développement présentait donc le profil d'un argument de plus en faveur de l'indépendance politique car il faisait du progrès historique une perspective réalisable hors de la tutelle coloniale pour autant que les peuples du Sud acceptaient de s'ouvrir au commerce international. Les puissances coloniales cédèrent à cette perspective d'indépendance comme prix à payer à la contribution militaire américaine contre l'Allemagne nazie. Et ce, d'autant plus qu'elle ne remettait nullement en cause la perpétuation de la mise en valeur des ressources du tiers-monde sous l'angle de la rentabilité externe. Seul le contexte de cette mise en valeur changeait. Enfin les intellectuels du tiers-monde comme ceux de l'Europe, formés à l'école de l'évolutionnisme social en raison de leur cursus universitaire, accueillirent comme une évidence l'idée du développement des sociétés du Sud par voie d'accélération du processus de maturation diachronique. La théorie du développement ne faisait que formuler en termes de philosophie politique ce dont ils étaient déjà convaincus en tennes de philosophie de l'histoire. Voilà pourquoi la majorité des intellectuels dans le monde sont tombés dans le panneau et s'y complaisent encore. Il n'échappa toutefois pas à certains intellectuels du Sud que la philosophie politique du développement était un canular. Que par ce projet les Etats-Unis ne visaient qu'une seule chose: participer à la mise en valeur des ressources du tiers-monde sous l'angle de la rentabilité externe. Ils furent soit assassinés (c'est le cas du Mahatma Gandhi qui rappelons-le s'opposa au premier plan de développement présenté par Nehru), soit déclarés persona non grata au sein des instances universitaires (c'est le cas de Cheikh Anta Diop dont le plan d'industrialisation fédérale de l'Afrique noire fut ignoré). Bref, le développement-comme paradigme d'accès des peuples du Sud à la modernité-n'est qu'un canular politique (le point IV du discours d'investiture de Truman) qui tire sa légitimité d'une fraude scientifique (la théorie de l'évolutionnisme social). Une fraude car ce paradigme est la transposition d'une théorie biologique au domaine des sociétés sans enquête préalable sur la validité d'une telle transposition. Canular politique car en traduisant ce paradigme en tennes de doctrine de politique internationale, le président Truman visait non pas la modernité des sociétés du Sud mais deux choses précises. D'une part l'accès des Etats-Unis aux ressources naturelles de ces sociétés, d'autre part la mise en valeur de ces ressources sous l'angle de la rentabilité externe et donc du déficit interne.

DEUX

PARADIGMES CONCURRENTS

33

D.

PROFIL DES MODÈLES DE DÉVELOPPEMENT CONSTRUIT À PARTIR n'UN CANULAR
POLITIQUE

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les États-Unis et l'URSS entrent en compétition, avec pour enjeu l'universalisation de leur modèle respectif de sociétél3. Cette compétition pousse les deux camps à chercher les moyens d'accroître leur influence internationale. L'URSS apporte pour ce faire une aide diplomatique et militaire aux peuples en lutte contre les puissances coloniales, mais aussi un parapluie nucléaire aux États européens qui se rallient à son modèle de société. Les États-Unis, pour leur part, cherchent à accroître leur influence internationale par le moyen d'une politique d'aide économique. Concernant l'Europe, le plan Marshall lancé en juin 1947 renforce les liens économiques, diplomatiques et militaires entre l'Europe non communiste et les USA. Concernant les pays colonisés, le président Truman conçoit l'idée d'utiliser l'aide économique comme moyen pour rallier les peuples d'Afrique, d'Amérique et d'Asie à la cause du monde libre. Le 20 janvier 1949, dans le cadre du discours qu'il prononce sur l'État de l'Union, il invite l'Amérique à utiliser son avance scientifique et son savoir-faire industriel pour favoriser l'amélioration des conditions de vie et la croissance économique dans les
régions sous développées
14

.

Le président américain introduit, ce faisant, dans les relations internationales une lecture nouvelle de l'orientation historique que devraient emprunter les pays alors colonisés. Là où la Charte de la Société des Nations envisageait un cheminement progressif vers la civilisation par le moyen de la tutelle coloniale, le président Truman, et après lui les Nations-Unies, envisagent le progrès historique des ex-colonies par la voie du développement. Truman déclare: "Je crois que nous devons mettre à la disposition des peuples pacifiques les avantages de notre réserve de connaissances techniques afin de les aider à réaliser la vie meilleure à laquelle ils aspirent. En collaboration avec d'autres nations, nous devrions encourager l'investissement de capitaux dans les régions où le développement fait défaut. L'ancien impérialisme, l'exploitation au service du profil étranger, n'a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c'est un programme de développement fondé sur les concepts d'une négociation équitable et démocratique". Par cette référence au concept de développement, le président Truman introduit, dans les relations internationales, un concept qui, jusque-là, n'avait cours que dans les travaux académiques. Il empruntait en fait aux sciences sociales un concept que ces dernières tenaient elles-mêmes de la biologie: le concept de développement. Cette lecture de Truman relative à l'orientation historique, que se devaient d'emprunter les pays alors colonisés, produisit dans les années 50 un impact
13

André Fontaine, Un lit pour deux rêves, Ed. Fayard; Charles Zorgbibe, 1945, "La paix
manquée" in Relations Internationales, Regards ENSPTT, n02, 2e semestre 1985

14

BernardKapp, "L'inventiondu sous développement",in Le Monde du 30 novembre 1999

34

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

considérable au sein des sciences sociales. Elle stimula les travaux des chercheurs américains qui s'intéressaient à l'époque au processus historique de la révolution industrielle européenne. Ces derniers s'interrogeaient sur les conditions du passage de l'économie préindustrielle à l'économie industrielle sur la base du matériau d'histoire comparative produit par l'école évolutionniste. Leurs travaux se déroulaient alors dans un contexte particulier. D'abord celui de la rivalité Est-Ouest pour l'universalisation de leur modèle respectif de sociétél5. Ensuite celui du contentieux Nord-Sud sur le régime des investissements internationauxl6. Ce contexte n'ira pas sans incidence sur le contenu de leurs travaux. À partir d'un héritage culturel commun (l'évolutionnisme social), qui détermine leur manière de penser le rapport entre développement et sousdéveloppement, les travaux des théoriciens du développement (chercheurs américains, européens et du tiers-monde) vont traduire sur le plan scientifique la scission des philosophies politiques, alors en compétition sur la scène internationale: philosophie politique libérale, marxiste, néo-marxiste ou structuraliste. Considérant le développement comme l'expression d'une maturation du potentiel sociolinéaire inhérente à toute société, les théoriciens du développement, quelle que soit leur école de pensée, interprètent naturellement la condition des sociétés préindustrielles comme relevant d'un stade embryonnaire du développement: le sous-développement. Mais il leur faut alors expliquer le décalage synchronique qui existe entre sociétés industrielles et sociétés pré-industrielles, le long des étapes diachroniques du développement. Partant de leur grille de lecture évolutionniste, ils voient naturellement dans ce décalage synchronique, soit l'expression d'un retard naturel (causé selon les libéraux par des facteurs internes: cercles vicieux de la pauvreté, entraves culturelles ou obstacles géographiques; et causé selon les marxistes par la diffusion lente du progrès scientifique et technique)17, soit l'expression d'un blocage conjoncturel (causé selon les néo-marxistes par une contrainte externe: l'accumulation du capital à l'échelle mondiale; et causé selon les structuralistes par la structure inégale du commerce international)18. Du point de vue de cette compréhension des rapports entre développement et sous-développement, la question du progrès sociolinéaire des régions préindustrielles se ramenait alors finalement à un problème fort simple: celui de l'accélération ou de l'émancipation du processus de maturation diachronique du mouvement de leur histoire. Pour les libéraux et les marxistes, il s'agit alors de l'accélération du processus de succession diachronique des étapes de l'accumulation sociolinéaire. Et pour les néo-marxistes, il s'agit alors de l'émancipation du processus
IS

Zorgbibe Charles, 1945, "La paix manquée" in Relations Internationales, Regards ENSPTT,
n02, 2e semestre 1985

16

17 Louat André, "Le Sous développement", Stratégies et résultats 18 Michelet (Charles Albert), Le Capitalisme mondial, Ed. PUF, 1976

Bettati (Mario), "Le Nouvel ordre économique international", PUF 1983, Que sais je ? N° 2088

DEUX PARADIGMES CONCURRENTS

35

de succession diachronique des étapes de l'accumulation sociolinéaire. Pour les libéraux et les marxistes (partisans de la théorie du retard historique), cette accélération est envisagée comme un moyen de rattrapage des étapes déjà franchies par les sociétés industrielles. Pour les structuralistes et les néomarxistes (partisans de la théorie du blocage historique ou structurel), cette émancipation est envisagée comme un moyen d'autonomisation du mouvement interne de l'histoire vis à vis des contraintes externes. De ces divers points de vue, toute la question de l'économie du développement, en tant que discipline, sera d'identifier le facteur susceptible de jouer le rôle moteur de ce processus d'accélération ou d'émancipation. S'inspirant des précédents de la révolution industrielle anglaise et des rattrapages impressionnants opérés par l'Allemagne et le Japon depuis le XIxe siècle, les auteurs des différentes écoles de l'économie du développement identifieront l'industrie comme facteur moteur du processus d'accélération ou d'émancipation du mouvement de l'histoire dans les pays dits du tiers-monde. Pour les uns et les autres, le secteur industriel se présente alors comme celui où se produisent le plus d'innovations technologiques et où les gains de productivité sont les plus élevés. Ils attendent de l'industrie qu'elle modifie l'insertion internationale des pays du Sud. Mais surtout que, sur le plan interne, elle ait des effets structurants: effets positifs d'apprentissage de la maind'œuvre, effets d'entraînement par une diversification de la production, qui de proche en proche favoriserait un échange interindustriel entre branches. Quant au secteur agricole il leur apparaît plus comme une source de contraintes que comme une source d'impulsions positives. Il est alors considéré comme un secteur moins productif, qui doit servir de réservoir de main-d'œuvre sousemployée. La campagne doit fournir le surplus de main-d'œuvre nécessaire au démarrage industriel et le surplus agricole permettre de nourrir cette population agricole. La théorie du développement - toutes écoles confondues - préconise par conséquent une vision industrialiste du processus d'accélération ou d'émancipation du mouvement de l'histoire des pays du Sud. Cette vision aura un impact réducteur sur les politiques de développement. Elle les réduira à leur seule dimension financière (financement des infrastructures). Dans la vision industrialiste du développement, les considérations tenant à la démocratie (mécanismes de respect des droits de 1'homme, séparation des pouvoirs, élections au suffrage universel, compétition politique pluraliste) seront considérées comme secondaires. Le développement sera avant tout une affaire de financement infrastructurel. L'autoritarisme politique jouera comme condition transitoire du cheminement vers le développement. Et la démocratie procèdera d'un effet d'entraînement du développement économique. Par cette orientation, les économistes du développement vont réduire la question du progrès historique des pays du tiers-monde à une simple question de politique industrielle et donc de politique de financement approprié. Dès lors, la seule

36

DÉVELOPPEMENT

OU RENAISSANCE AFRICAINE?

question qui valait la peine de faire l'objet d'une réflexion systémique était celle de la nature des politiques industrielles à mettre en œuvre. Comment allaient-ils définir les politiques d'industrialisation? S'inspirant des travaux de Paul Roseinstein-Redan sur les conditions d'industrialisation de l'Europe du Centre et du Sud, les économistes du développement d'obédience libérale se sentiront habilités à fonnuler les politiques industrielles des pays du Sud en termes de modèles. Ils proposeront divers modèles de démarrage industriel ayant vocation à créer une dynamique de rattrapage des pays occidentaux. Ces modèles combinent un certain nombre d'idées relatives aux échanges internationaux (spécialisation internationale en fonction des avantages comparatifs ou des avantages en dotations de facteurs), à la politique industrielle (croissance équilibrée ou déséquilibrée), au rôle du marché (régulation concurrentielle), au rôle de l'État (impulsion du processus de croissance en favorisant l'investissement et l'épargne, corriger les imperfections du marché, coordonner les acteurs et les capitaux), à la fonction des investissements et des technologies originaires des pays développés (leurs transferts massifs vers les pays sous-développés doit permettre de raccourcir les délais d'évolution et atténuer les difficultés de passage d'une étape à l'autre). On peut dire qu'il ressort de ces modèles une stratégie spécifique: le développement par rattrapage. Cette stratégie postule l'idée que, par le mouvement des marchandises, des capitaux et des prix, le libre échange assurera la diffusion internationale du progrès et partant enclenchera dans le tiers monde les mécanismes du progrès historique. Soit une stratégie censée précipiter le passage des sociétés du tiers monde d'une étape à l'autre de cet itinéraire nécessaire, par lequel les sociétés occidentales avaient elles-mêmes accédé à la modernité. La stratégie du développement par rattrapage sera contestée par ceux qui verront dans les modalités du commerce international sinon un facteur de blocage (école néo marxiste) du moins une entrave (école structuraliste) au décollage des pays du Sud. Ils préconiseront en lieu et place une stratégie d'émancipation vis à vis des contraintes du commerce international. De ce point de vue, ils préconiseront diverses politiques d'émancipation: une politique d'émancipation par mutation de l'appareil national de production (stratégie de l'industrialisation par substitution d'importations; stratégie des industries industrialisantes) ; une politique de l'émancipation par la réforme des structures du commerce international (théorie du nouvel ordre économique international), enfin une politique de l'émancipation par déconnexion avec le centre capitaliste (théorie de la révolution populaire, nationale et socialiste). Autant de stratégies censées remettre les sociétés du tiers monde sur les voies, enfin libérées, de l'enchaînement naturel du progrès historique.