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La réplique

De
220 pages
Avril 1942 : je n'ai pas encore 10 ans quand la guerre m'éloigne de mes parents. 3 ans plus tard, j'apprends leur disparition en déportation et ma mémoire devient inégale, curieusement sélective. Étudiant en médecine, je vis chez mon beau-frère, survivant de Buchenwald. Dès lors, des rappels venus d'ailleurs, aussi vrais que romanesques, squattent les vides de ma mémoire : les souvenirs de la Résistance, des prisons et des camps m'impressionnent si fortement qu'ils me semblent personnels...
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Roger Parienty
La réplique
RUE DES ÉCOLES
Récit
La réplique
Rue des Écoles La collection Rue des Écoles a pour principe l’édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.
Déjà parus Simon JACQUES-YAHIEL,Ma raison d’être, 2011.Nicole MORIN,Entre-deux, 2011. Nathalie PEYNEAU,La tactique du bonheur, 2011. Jean-Louis CHARTRAIN,Sur le pré vert, 3 lignes pour le 15, Les haïkus du rugby, 2011. René-Jean ANDERSON,Le Stylibroscope, 2010. Jacques LESPARAT,Aubépine Brugelade,2010. Denise KAWUN,Journal de la vie absente, 2010. Sakina GAMAZ HACHEMI,Chemins croisés. De Sétif à Sétif en passant par Lyon, 2010. Daniel Verstraatt,Carnets de jeunesse d’un dinosaure. 1941-1943, 2010. Ange Miguel do SACRAMENTO,Ni noir, ni blanc. Une vie atypique, 2010. Véran CAMBON DE LAVALETTE,De la Petite-Bastide à la Résistance et au camp de Dachau, 2010. Patrick GERARD,Je n’ai jamais été vieille, 2010. Sonia KORN-GRIMANI,Un chant d’espoir. Souvenirs autobiographiques d’une survivante de la Shoah, 2010. Marie-Gabrielle Copin-Barrier,Robert-Espagne, une tragédie oubliée. Une femme de gendarme raconte, 2009. Nazly SADEGHI, Salut le Paradis.Une jeune Iranienne dans les labyrinthes de l’Occident, 2009.
Roger Parienty La réplique Récit
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-99640-3 EAN: 9782296996403
Prologue Dans mon jardin de Provence, c’est l’heure tiède et calme de la sieste, quand l’ombre est encore tachée de soleil. Je somnole en écoutant vaguement la radio. Jorge Semprun parle de son dernier livre, d’une chanson de Zarah Leander souvent diffusée par les haut-parleurs le dimanche à Buchenwald – ce que je sais déjà par l’un de ses précédents récits. Soudain, je saisis que cette chanson passe sur l’antenne. « Non ! C’est trop cruel ! » Je suis seul, mais ce cri m’échappe : je m’indigne et réprouve sans nuances France Inter et Semprun. Réaction impulsive, irration-nelle, excessive, que je regrette aussitôt. Mais comprenez-moi : diffuser de la musique, n’importe quelle musique, était l’une des absurdes incohérences de l’univers concentrationnaire ; plus encore, dans cet enfer organisé pour humilier et avilir avant d’anéantir, cette superbe voix de femme, grave, douce, sen-suelle, ne pouvait que servir le sadisme nazi ; ici et maintenant, nous la donner à entendre, c’est rouvrir une plaie. Peu après, je lis ce passage où Semprun nous dit son émo-tion à retrouversacelle de Leander, chantée par chanson, Ingrid Caven,ce 28 novembre 2000, au théâtre de l’Odéon. J’y étais !Je découvre que nous étions au même moment à quelques mètres l’un de l’autre. Lui avait retrouvéles paroles, soudain, les paroles des dimanches d’autrefois, à Buchenwald. Moi je n’avais pas identifié cette chanson que j’entendais pour la première fois ; mais tout au long de ce récital, dans cette salle rouge et or conçue pour le plaisir des sens et de l’esprit, m’é-taient curieusement revenues les images en noir et blanc de l’Allemagne nazie. L’écrivain poursuit par ces mots : «Probablement suis-je le seul, ce soir-là, dans ce lieu, àposséder unemémoire sem-blable, àêtre nourri et dévoré par ces images surgissant en tourbillon. »donc, ce soir-là, étrangement solidaire de J’étais Semprun, à notre insu, et, pourrait-on dire, malgré lui, puisque
cette chanson le ramenait àl’orgueilleuse et mortifère solitude de [sa] singularité de revenant.Certes, entre les souvenirs de Semprun et mes pensées vaga-bondes il restera toujours une distance irréductible: il a été déporté, moi pas. Je n’ai pas été un acteur du drame. Je n’en suis qu’une retombée, avec pour seul dommage objectif une étrange ab-sence de mémoire, aussi brutale que précoce, sélective et plutôt protectrice. Je n’ai subi qu’une pâle réplique de l’angoissant dilemme qu’ont dû affronter maints «revenants »de la déportation: oublier pour ne pas revivre leur mort de chaque jour au camp ; ou, en risquant de perdre leur nouvelle et relative sérénité, se souvenir pour donner du sens à leur survie. L’ambiguïté (involontaire) du mot «réplique »– que l’on peut entendre comme «riposte »,« copie »,ou «secousse secondaire d’un séisme »– ne me dérange pas. Peut-être même convient-elle à mon histoire. Aurais-je pu choisir un autre titre, par exempleL’homme qui rêvait d’écrire un beau roman d’amour, sans égarer davan-tage le lecteur? A mon départ en retraite, alors que me tentait cette ambition littéraire, j’ai pensé qu’il me fallait d’abord me libérer de la tragédie familiale en écrivant ce bouquin, qui s’est révélé interminable, repris sans cesse, pour en changer un mot, une phrase, par souci de vérité, de sincérité, ou pour combler l’un des blancs qui parsemaient mon texte comme autant de manques en attente de souvenirs. A m’obstiner ainsi, il n’est plus temps, maintenant, de réaliser mon rêve. Je n’ai pu que raconter ma vie. Reste la nostalgie – n’est-elle pas romanesque? –que je me souvienne ou que j’oublie.
1 Premières innocences Alors que, quelques photos m’aidant, je garde le vague souvenir d’un air toujours sérieux de ma mère, mon père était rieur. C’était lui, Victor, qui faisait habituellement le marché. Il se plaignait en riant d’en revenir« toujourschargé comme un baudet ».Il avait à peine le temps de déposer ses courses que nous, les gosses, fouillions joyeusement dans ses poches où nous étions sûrs de trouver quelques bonbons. Il protestait alors, mais seulement parce qu’il était chatouilleux, ce dont nous nous régalions. C’est peut-être de lui que nous tenons le goût des pitreries et des grimaces, sans limite d’âge et de façon parfaitement impromptue. A 70 ans, je m’amuse encore à faire le clown, par exemple en marchant, en montant très haut les genoux ou en traînant outrageusement les pieds. A vrai dire, je ne m’y risque plus qu’avec un entourage suffisamment familier. C’est aussi de mon père que me viennent de fréquentes dis-tractions. Celles de Victor étaient légendaires. Ainsi chaque matin, avant de partir au travail, il avait l’habitude d’ajuster son chapeau devant un grand miroir. Quand l’un de nous, en chahutant, a brisé ce miroir, le père n’en a d’abord rien su et le matin suivant, les enfants, un peu inquiets, l’ont vu s’apprêter devant le mur sans miroir. Je vois nettement la scène, mais ai-je réellement vécu cette histoire si souvent rappelée ? Petit fonctionnaire à la préfecture de Marseille, Victor était connu pour être friand – comme un autodidacte peut l’être – de mots nouveaux, de vocabulaire et de formes grammaticales correctes mais peu communes. Ma sœur Lily m’a dit qu’un dictionnaire était son livre de chevet. Je me souviens qu’il avait une belle écriture, fournie en pleins et déliés et dont les lettres 9