La République de Macédoine

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Dernière venue dans le concert européen, la République de Macédoine, indépendante pour la première fois de son histoire à l'automne 1991, n'a guère suscité l'intérêt ou la curiosité. Au carrefour des Balkans, la Macédoine a toujours attiré les convoitises. C'est pour cette raison que les auteurs de ce livre ont souhaité faire collaborer des sensibilités diverses, sur des sujets historiques, politiques et culturels.
Publié le : vendredi 1 mai 1998
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EAN13 : 9782296363854
Nombre de pages : 192
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La République de Macédoine Nouvelle venue dans le concert européen

En couverture: les Armes de la Macédoine (1741)

@Editions L'Harmattan,1998
ISBN: 2-7384-6630-3

Sow; la Direction

de

Christophe CHICLET
Bernard LORY

LA RÉPUBLIQUE

DE MACÉDOINE

Nouvelle venue dans le concert européen

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADAH2Y lK9

Les cahiers de Confluences
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud constituent le prolongement de la revue trimestrielle Confluences Méditerranée dont l'ambition est de contribuer à la réflexion sur les grandes questions politiques et culturelles concernant le bassin méditerranéen. Les dossiers traités par la revue Confluences Méditerranée parus à ce jour sont: - Des immigrés dans la cité. Le Proche-Orient entre guerre et paix (N°l - Automne 1991).
La sécurité en Méditerranée. Le conflit israélo-palestinien après Madrid.

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(N"2 - Hiver 1992) Maghreb: la démocratie entre parenthèses? (N° 3 - Printemps 1992) Face à l'Etat, la permanence des minorités. (N° 4 - Automne 1992) Les flux migratoires. (N° 5 - Hiver 1992/93) Les replis identitaires. (N° 6 - Printemps 1993) L'Europe et la Méditerranée. (N° 7 - Été 1993) Balkans: l'implosion? (N° 8 - Automne 1993) Villes exemplaires, villes déchirées. La Tunisie au miroir de sa communauté juive. (N° 10 - Printemps 1994) Comprendre l'Algérie. (N° 11 - Eté 1994) Géopolitique des mouvements islamistes en Méditerranée. (N° 12 - Automne 1994) Bosnie. (N° 13 - Hiver 1994-1995) Immigration (N° 14-Printemps 1995) Corruption et politique en Europe du Sud (N° 15- Eté 1995) Islam et Occident: la confrontation? (N° 16 - Hiver 1995-1996) Femmes et guerres (N° 17 - Printemps 1996) Israéliens et Palestiniens: la paix humiliée (N° 18 - Eté 1996) Passions franco-algériennes (N° 19 - Automne 1996) Terrorismes et violence politique (N° 20 - Hiver 1996-1997) Le Maghreb face à la mondialisation (N° 21 - Printemps 1997) La France et le monde arabe: au-delàdes fantasmes (N° 22 - Eté 1997) La Turquie interpelle l'Europe (N° 23 - Automne 1997) Les immigrés entre imaginaire et droit (N"24 - Hiver 1997-1998) La parole aux Algériens: violence et politique en Algérie (N°25 - Printemps 1998)

- Repenser le Proche-Orient.(N° 9 - Hiver 1993 -1994)

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Confluences Méditerranée. Fondateur: Harnadi Essid (1939 - 1991) - Directeur de la rédaction: Jean-Paul Chagnollaud - Comité de rédaction: Anissa Barrak (Secrétariat de rédaction) - Christophe Chiclet, Régine Dhoquois-Cohen, Bassrna Kodrnani-Darwish, Abderrahirn Larnchichi, Bénédicte Muller, Jean-Christophe Ploquin, Bernard Ravenel, Martine Timsit.

5 rue Emile Duclaux 75015 Paris - Télécopie: 0143062654

Note sur la transcription

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ts français; Goce = Gotsè semi-voyelle y; Stojan = Stoyan,Jane= Yane ou français; Kumanovo = Koumanovo toujours expiré (comme en allemand par exemple) a parfois une valeur de consonne sonnante Frckovski = Feurtehkovski

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AVANT-PROPOS

Macédoine: la volonté d'être
par ChristopheChicletet BernardLory Dernière venue dans le concert européen, la République de Macédoine, indépendante pour la première fois de son histoire à l'automne 1991, n'a guère suscité l'intérêt ou la curiosité. La bibliographie en langue française s'en ressent. Il nous est paru important de tenter, autant que faire se peut, de combler cette lacune. Nous avons donc fait appel aux quelques rares spécialistes de la question, tant à Skopje, qu'à Paris, non sans difficultés tant ce sujet passionnant est aussi passionné. Au carrefour des Balkans, à l'intersection des axes Est-Ouest et Nord-Sud de l'Europe centrale et orientale, la Macédoine a toujours attiré les convoitises du voisinage et des Puissances. C'est pour cette raison que nous avons souhaité faire collaborer à cet ouvrage collectif des sensibilités diverses, sur des sujets historiques, politiques et culturels, tout en évitant l'écueil de la propagande, voire des paranoïas. Ce ne fut pas forcément tâche facile. Un constat s'impose: l'Europe occidentale est encore trop indifférente à l'Europe orientale en général et à la Macédoine en particulier. En effet, les Balkans sont réputés difficiles à comprendre, voire incompréhensibles. L'Homo Balkanicus est facilement assimilé à un fêtard, un soûlard et un soudard juste bon à chanter, à vider des bouteilles et à s'entre-tuer. Par ailleurs, loin des schémas simples de l'État-nation mis en place durant les Temps modernes, les Balkans mélangent peuples, religions, minorités, à tel point qu'en France, la Macédoine se transforme en salade composée! L'Occident a encore une vision trop globale de l'ex-bloc communiste. De Gdansk à Varna, de Bratislava à Durrës, tout paraissait semblable. Or s'il y a bien eu des différences à l'intérieur du monde communiste, ce fut surtout dans les Balkans.
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Albanais, Yougoslaves, Roumains, voire Grecs, ont construit leur "propre voie vers le socialisme". La République de Macédoine souffre aussi d'autres handicaps. Contrairement à la Bosnie, à la Roumanie ou à l'Albanie, elle n'a pas connu les affres de la guerre, de la révolution ou de la jacquerie, médiatisées dans le monde entier. Par ailleurs, elle n'a ni pétrole, ni diamant ni autres richesses susceptibles de retenir l'intérêt. Bref, l'information a du mal à passer, d'autant que lorsqu'elle provient des Balkans, elle est systématiquement biaisée. D'un côté, il y a la propagande de Skopje, relayée par Belgrade jusqu'en 1991. De l'autre: celles de Sofia, d'Athènes et de Tirana. Chaque pays tenant à imposer sa propre vision de l'histoire et de la réalité des Balkans. Depuis l'automne 1991, la situation a radicalement changé dans ce carrefour des Balkans. Ce changement est porteur d'exigences. Il s'agit désormais de se pencher sur cette situation, telle qu'elle est, et non à travers le prisme déformant des vieilles idéologies et des vieux fantasmes. Il n'est pas simple de balayer

les idées reçues, après tant de . décennies de propagande et de
falsification de l'Histoire. La Macédoine est victime de son exceptionnelle situation géographique. Elle a été la victime de tousles adeptes de grandeur: "Grande Albanie", "Grande Serbie", "Grande Bulgarie", "Grande Grèce", mais aussi "Grande Yougoslavie" et "Grande Macédoine". Nous avons donc souhaité, autant que faire se peut, garder un esprit critique, tout en ayant conscience que dans le contexte actuel, cet ouvrage est une "approche par facettes", donc fragmentaire et certainement pas assez exhaustif. Néanmoins, à travers les différents chapitres, quelques idées-forces émergent. Outre le fait que la République de Macédoine est un petit pays, pauvre, enclavé et fragile, le peuple macédonien s'est longtemps cherché, dans des circonstances troublées. Pourtant, aujourd'hui, n'en déplaise à certains, il existe bel et bien. Encore faut-il qu'il sache assumer ses propres contradictions. Trois grands défis se posent aujourd'hui à cette jeune République: - l'apprentissage de la démocratie politique, économique et sociale -la gestion des minorités et en particulier de l'albanaise -la cohabitation avec des voisins plutôt hostiles. Comme dans l'ensemble des Balkans, le passage à l'économie de marché s'est transformé en mat de cocagne pour toutes sortes 8

de mafias: néo-communistes, ethniques, pseudo-libérales... La nouvelle classe politique n'a toujours pas intégré les standards européens. L'irrédentisme albanais de plus en plus affiché menace de faire imploser la République. Bulgares et Grecs ne sont pas des voisins faciles. Malgré tout cela, la République de Macédoine est toujours debout, capable d'affronter les plus grands défis. Cela provient peut être de la mentalité du peuple macédonien et de sa longue lutte pour sa reconnaissance. Un Grec, un Serbe, un Albanais, un Bulgare ont résolu leurs principaux probl,èmes d'identité, au fur et à mesure de la consolidation de leurs Etats-nations, au gré des "épurations ethniques" des XIXème et XXème siècles. Pour les Macédoniens, il en fut toute autrement; d'où les séquelles et les cicatrices d'aujourd'hui. Assimilés, à tort ou à raison, à l'élément slave bulgare, ils ont développé leurs spécificités sur le tard -les derniers dans les Balkans - d'où ce manque de référents historiques et cette propension à prendre chez les voisins les symboles de leur identité nationale en construction. Ce qui est considéré à Athènes et à Sofia comme un détournement d'héritage historique n'est que le reflet d'un complexe d'isolement et de non-reconnaissance. La "Macédonité" et le "Macédonisme" sont bien postérieurs à Alexandre le Grand et au Tsar Samuel, mais ils ne sont pas un simple produit fabriqué en 1944-45 par Tito. Ils se sont construits au gré des circonstances régionales et internationales depuis plus d'un siècle. D'où cette lutte acharnée pour la reconnaissance internationale après 1991. Le dos au mur comme en 1903, 1913, 1941, les Macédoniens se sont battus pour leur reconnaissance, synonyme tout simplement de survie. Nation jeune, pays récent, la République de Macédoine utilise parfois un discours déroutant, où la polémique masque les faiblesses de la réflexion. Pourtant, la réalité sur le terrain n'est pas aussi sombre. Du cône sud des Balkans, c'est certainement depuis 1991, l'un des pays les plus modérés, évitant de jouer les fauteurs de troubles. Ce jeu d'équilibriste, conduit d'une main de maître par le président Gligorov, peut être considéré comme un cas d'école dans cette péninsule, prompte à s'enflammer. Skopje manque peut-être d'emblèmes et de blasons, mais les centaines de milliers de personnes de part le monde qui se déclarent Macédoniens, de Skopje à Toronto, de Sydney à Aridéa, de Bozhigrad à ~tip,. expriment une exigence, celle de la volonté d'être.

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PREMIÈRE PARTIE

L'IDENTITÉ

POLITIQUE

MACÉDONIENNE

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BULGARIE ROUMELlE ORIENTALE

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LES CINQ VILAYETS OITOMANES EN 1880

CHAPITRE I ApPROCHES DE L'IDENTITÉ MACÉDONIENNE

par Bernard Lory

Pour la plupart des Français, le nom même de Macédoine est associé à une idée de grande complexité, de contradictions insolubles, ou pire encore, de confusion. D'où une attitude de démission intellectuelle: à quoi bon se pencher sur l'inextricable? C'est pour réagir contre ce "défaitisme" que je propose ici ce qui est littéralement un essai. L'image de la Macédoine que je vais tenter de donner est la mienne, fruit d'années d'études et d'observations. Cette image ne plaira sans doute qu'à moitié à nos amis de Skopje. Elle déplaira à ceux de Sofia, de Belgrade et d'Athènes.
Une identité négative?

Tout sentiment communautaire procède d'une exclusion: il y a "nous" et "les autres". La différence entre "les autres" et "nous" permet de "nous" définir. Cette forme d'identification par rejet du voisin différent est aussi à la base du sentiment identitaire macédonien. Historiquement, les Macédoniens ont pris conscience de leur identité en établissant leur différence d'avec les Grecs (à partir du milieu du XIXème siècle), puis d'avec les Bulgares et les Serbes (durant la première moitié du XXème siècle). Ces trois peuples voisins avaient élaboré leurs identités nationales antérieurement, les Grecs à partir de la fin du XVIIIème, les Serbes au début du XIXème et les Bulgares au milieu du XIXème siècle. Ils disposaient de tout un argumentaire national, élaboré progressivement. Ne parvenant pas à intégrer leur vécu collectif dans les cadres préétablis de ces argumentaires,
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les Macédoniens ont fondé leur identité sur un triple refus: ni Grecs, ni Serbes, ni Bulgares. Quoi donc alors? Une identité différente, macédonienne, à définir.
Une identité tardivement définie

Les premiers éléments de définition nationale systématisée apparaissent au début du XXème siècle. La publication du petit livre de Krste Misirkov Za makedonckite raboti (Au sujet des affaires macédoniennes) en 1903 me semble un événement symbolique acceptable comme point de départ (symbolique, car dans les faits cet ouvrage n'eut pratiquement aucune diffusion). Les historiens de Skopje tendent à repousser les débuts de la prise de conscience macédonienne vers le milieu du XIXème siècle. Ils en relèvent effectivement un certain nombre d'indices avantcoureurs, trop ponctuels pour que l'on puisse déjà parler d'un sentiment collectif. La formulation définitive de l'identité macédonienne n'intervient qu'entre 1943 et 1945 dans le cadre de la lutte de résistance communiste menée par Tito en Yougoslavie. L'acte fondateur est la résolution du deuxième Congrès de l'A VNOJ (Conseil antifasciste de libération nationale de la Yougoslavie) qui se tint à Jajce en Bosnie les 28-29 novembre 1943. Le paradoxe historique veut que les délégués macédoniens aient été absents de ce forum fondateur. Les conditions de voyage dans le pays en guerre ne leur avaient pas permis d'atteindre la Bosnie à temps. Aussi bien les historiens de Skopje préfèrent-ils faire ressortir le rôle fondateur du premier Congrès de l'ASNOM (Conseil Antifasciste de Libération de la Macédoine) tenu au monastère Sveti Prohor Pcinski, le 2 août 1944. Quel que soit l'événement retenu, on ne peut manquer d'être frappé par sa date récente. C'est un des aspects les plus déroutants pour un Européen occidental que cette formulation de l'identité nationale historiquement si proche de nous. Les Macédoniens sont assurément le peuple le plus "jeune" du continent. Pourtant, ce peuple ne s'est pas créé ex nihilo et les Macédoniens contemporains ont autant d'ancêtres biologiques que n'importe quels fils et filles d'Adam. C'est seulement la formulation de leur conscience collective qui est récente. La plupart des peuples de l'Europe ont élaboré leur identité nationale depuis longtemps; dès le Moyen Age pour certains, après 1789 pour beaucoup d'autres. Ils ont donc eu largement le temps d'oublier les aspects volontaristes, les tâtonnements 14

idéologiques, les contradictions progressivement surmontées qui ont accompagné cette élaboration. Pour les Macédoniens, le processus est si récent que chacun de ces aspects ressort avec une extraordinaire lisibilité. Le sentiment national n'est pas une donnée naturelle, c'est le résultat d'une construction consciente qui s'inscrit dans un processus historique.
Identité territoriale

Les noms géographiques ont leur histoire et les territoires qu'ils désignent varient parfqis. Il ne faut pas confondre la Belgique de Jules César avec l'Etat actuel qui porte ce nom. Au IVème siècle avo J.-C., la Macédoine est un royaume semi barbare, à la périphérie du monde grec, dont l'élite politique est fortement hellénisée. Les ruines de sa capitale Pella ont été retrouvées à 35 Km de Salonique. Les frontières de la Macédoine antique ne sont pas connues avec beaucoup de précision. Philippe II les étendit dans les Balkans, son fils Alexandre les poussa jusqu'aux confins de l'Inde. Le souvenir légendaire de l'épopée d'Alexandre va conférer une auréole glorieuse indélébile au nom de la Macédoine. Ce nom restera celui d'un royaume antique, puis devient celui d'une province romaine (mentionnée dans les Actes des Apôtres) puis d'un "thème" byzantin, dont la localisation varie selon les époques. Après la conquête ottomane au dernier quart du XIVème siècle, le nom tombe en désuétude. Mais la référence antique reste prépondérante pour les érudits et géographes occidentaux. S'appuyant sur Strabon et Ptolémée, ils vont réintroduire le terme de Macédoine dans leur effort de structuration géographique de ce qui est alors la Turquie d'Europe et que l'on appellera bientôt les Balkans. La Macédoine des savants occidentaux commence par être historique. Après les voyages d'exploration de la première moitié du XIXème siècle, en particulier ceux d'Ami Boué, on pourra inscrire cette entité historique dans un cadre orographique et hydrographique précis. La définition géographique définitive de la Macédoine date de l'époque du Traité de Berlin (1878). Désormais on désignera sous ce nom une région délimitée par des bassins fluviaux: bassin de la Mesta-Nestos, de la moyenne et basse Struma-Strymon, du Vardar-Axios, de l'Aliakmon-Bistrica et du haut Drin Noir. Des reliefs bien inscrits dans le paysage encadrent cette vaste zone: le gar Planina au nord, le Dospat à l'est et l'Olympe au sud.
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Ces frontières naturelles souffrent cependant quelques contestations. Si le bassin de la Struma supérieure est exclu de la Macédoine géographique, c'est essentiellement pour des raisons politiques, cette région étant attribuée à la Bulgarie en 1878. Dès lors on considérera Kjustendil bulgare et Blagoevgrad (Goma Dzumaja) macédonienne. De même est discutable la frontière du côté de l'Albanie, au sud-ouest du lac d'Ohrid. Cette Macédoine géographique est une "Macédoine conventionnelle". En effet, aucune division administrative ou politique n'a jamais coïncidé avec le contour ainsi dessiné. En revanche, il n'était pas exempt d'arrière-pensées ethnographiques et par conséquent politiques. Ce tracé permettait en effet de faire figurer en Macédoine l'ensemble du peuplement slave de la partie centrale des Balkans, selon sa répartition à la fin du XIXème siècle (en particulier le peuplement slave de l'Albanie orientale, de la région de Kastoria et de l'arrière-pays salonicien). Cependant, certaines portions de ce territoire n'avaient pratiquement pas de population slave (vallée de l'Aliakmon et Chalcidique). Globalement, le tracé de la Macédoine conventionnelle allait dans le sens des aspirations territoriales bulgares, dans la perspective du traité mort-né de San Stéfano du 3 mars 1878. Cette définition géographique, malgré les réserves qu'on peut faire à son sujet, a été adoptée par l'ensemble du monde scientifique, y compris par les autres pays balkaniques. La Macédoine partagée A la fin du XIXème siècle, la Bulgarie convoitait la quasi totalité de la région ainsi définie. Les revendications territoriales grecques, pour leur part, ne dépassaient guère la ligne DebarPrilep- Veles au nord. De même, les aspirations serbes ne visaient guère plus loin au sud que la ligne Bitola-Gevgelija. Les nationalistes albanais revendiquaient Skopje et Bitola comme limites orientales. On le voit, si les Bulgares avaient intérêt au maintien de l'intégrité de la Macédoine géographique, les autres pays balkaniques préféraient le partage de ce territoire. C'est ce qu'il advint au terme de la Deuxième Gu.erre balkanique (traité de Bucarest, 10 août 1913), quand les Etats balkaniques se partagèrent les possessions européennes de l'Empire ottoman. Ce partage se fit au détriment de la Bulgarie, responsable de cette deuxième guerre et vaincue par ses anciens alliés. Le partage de la Macédoine conventionnelle se fit comme suit 16

-la Grèce en obtient 51,3% soit 34.356 km2, avec une population estimée à 1.042.000 habitants en 1919 et les villes de Salonique, Serres, Drama, Edessa, Florina, Kastoria et Katerini. -la Serbie obtint 38,4% du territoire, soit 25.713 km2, une population estimée à 728.000 habitants en 1919 et les villes de Skopje, Kumanovo, Tetovo, Ohrid, Bitola, Veles, 5tip. -la Bulgarie obtint 10,1 % du territoire, soit 6.798 km2, une population estimée à 236.000 habitants en 1919 et les villes de Blagoevgrad, Goce Deleev et Petrie. Désormais il faut être très attentif à ce que l'on va désigner sous le nom de Macédoine. Par souci d~ clarté on distinguera la Macédoine grecque ou Macédoine de l'Egée; la Macédoine serbe (puis yougoslave) ou Macédoine du Vardar; la Macédoine bulgare ou Macédoine du Pirin. La petite portion de Macédoine conventionnelle attribuée à l'Albanie est généralement tenue pour quantité négligeable. Il est bon de préciser que le partage de 1913 s'est fait autour d'une table de négociations, entre diplomates et militaires, sans que l'on songe même à consulter les populations locales sur leurs éventuelles aspirations. Destins divergents: la Macédoine de l'Égée Après 1913, chacun des trois tronçons de la Macédoine géographique connaît un, destin historique différent. La Macédoine de l'Egée, désormais partie intégrante de la Grèce, traverse des années agitées entre 1915 et 1918 avec la guerre à ses frontières, la présence d'un fort contingent francobritannique (l'armée d'Orient) et celle à Salonique du gouvernement dissident d'Elefthérios Vénizélos. Mais le tournant décisif reste les tragiques années 1922-23, lorsque la Grèce vaincue par la Turquie kémaliste, se voit inondée d'un flux d'environ 1.300.000 réfugiés, chassés d'Asie Mineure et du Pont. La grande majorité de ces réfugiés est installée dans les "nouveaux territoires" du nord du pays. En 1928, les réfugiés sonstituent plus de 25% de la population de la Macédoine Egéenne et dépassent même 50% dans les régions de Drama et Giannitsa. Ces pourcentages d'immigrants sont renforcés par le départ vers la Turquie de l'importante population musulmane, ainsi que d'une partie des Slaves de la région, "échangés" avec la Bulgarie.

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Ce profond bouleversement de la composition ethnique se poursuit avec la Deuxième Guerre mondiale (les régions de Serres et Drama subissent une re-bulgarisation éphémère en 1941-44) et surtout avec la guerre civile grecque (mars 1946août 1949), particulièrement acharnée en Macédoine occidentale. La défaite des communistes grecs entraîne un fort exode de réfugiés politiques vers les pays de l'est, auquel s'ajoute une émigration économique vers l'Australie et le Canada. La communauté slave, florissante avant 1912, est aujourd'hui très réduite (environ 100.000 personnes) et en voie d'assimilation. En effet, aucun gouvernement grec n'a jamais reconnu de droits culturels à ce groupe national qui rappelle une vérité historique désagréable: la Macédoine grecque n'a pas toujours été aussi purement hellénique qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Destins divergents: la Macédoine du Pirin

La petite Macédoine du Pirin est une région pauvre et marginale de Bulgarie, négligée et mal contrôlée. Elle servira, entre 1919 et 1934, de fief à l'OR lM (Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne), organisation terroriste qui commet ses attentats aussi bien à Sofia que sur le sol yougoslave. De 1946 à 1948, dans la perspective de la fédération balkanique communiste que Tito et Dimitrov sont en train d'esquisser, la Bulgarie reconnaît l'existence d'une minorité nationale macédonienne sur son territoire. Elle rompt ainsi avec la ligne nationaliste traditionnelle qui proclame que les Macédoniens sont des Bulgares. Au recensement de 1946, 170.000 personnes (70% de la population de la Macédoine du Pirin) se déclarent Macédoniens. Une autonomie culturelle leur est accordée en matière d'éducation et de média. Des instituteurs sont spécialement envoyés de Skopje. L'expérience tourne court après l'excommunication de la Yougoslavie titiste par Staline le 28 juin 1948. Curieusement, la rubrique "Macédoniens" subsiste dans le recensement bulgare de 1956 (188.000 personnes) et même dans celui de 1965, où, de strictes consignes ayant été données, leur nombre tombe brutalement à 8.750! L'identité macédonienne dans la région du Pirin existe, mais il me semble qu'elle relève beaucoup plus d'un régionalisme que d'une véritable idéologie nationale. La région, longtemps isolée pour des raisons politiques, a été associée au rapide 18

développement économique que la Bulgarie a connu durant les années 1960-70. Blagoevgrad est devenue une ville moderne et dynamique avec 71.000 habitants en 1987. Les contacts avec la Macédoine yougoslave n'ont jamais été rompus au niveau individuel et familial. Mais il serait erroné de prendre un sentiment de proximité, voire d'intimité, pour une adhésion nationale. La Macédoine du Pirin est aujourd'hui essentiellement tournée vers Sofia, et non vers Skopje.
Destins divergents: la Macédoine du Vardar

Des trois tronçons séparés en 1913, c'est la Macédoine du Vardar qui va connaître le destin le plus étonnant. De 1913 à 1918, elle fait théoriquement partie du royaume de Serbie, mais subit en fait trois années d'occupation bulgare (1915-18). Après la Première Guerre mondiale, elle se retrouve intégrée dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, rebaptisé Yougoslavie en octobre 1930. Sa spécificité nationale n'y est pas reconnue. Son nom est banni et l'on parle de Serbie du sud ou de Vieille Serbie, terme qui englobe aussi le Kosovo. La Macédoine du Vardar, coupée de son débouché naturel sur la Méditerranée, n'est plus qu'un appendice éloigné et sousdéveloppé dans son nouveau contexte politique. Elle connaît certains mouvements de population, mais beaucoup moins radicaux qu'en Macédoine Egéenne. Une partie de sa population musulmane émigre vers la Turquie. Beaucoup de Macédoniens à conscience nationale bulgare choisissent l'émigration. Enfin des colons venus de Serbie sont implantés dans les plaines fertiles, mais encore infestées de malaria. Belgrade procède à une serbisation autoritaire de l'école, l'église, de l'état-civil (noms de famille en ovic), etc. L'occupation bulgare de 1941 à 1944 tente d'inverser la tendance et promeut une bulgarisation tout aussi autoritaire. C'est très largement le choc successif et brutal de ces deux impérialismes culturels, issus de peuples slaves voisins, avec lesquels l'intercompréhension est facile, qui pousse les habitants de la Macédoine du Vardar à proclamer et revendiquer leur identité: Slaves, certes, ils ne sont ni Serbes, ni Bulgares, mais Macédoniens. Cette affirmation est le résultat d'un processus de maturation, dont les prémices sont décelables dès la fin du XIXème siècle, mais qui, pour aboutir, avait besoin de circonstances favorables.
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