//img.uscri.be/pth/80dbc75559bad84fc0e8c918759376a80ef00435
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 28,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La République en Méditerranée

De
394 pages
Fille de la Méditerranée, la République entretient avec cet espace géographique et culturel un lien historique privilégié. Dans le sillage et l'héritage de la République romaine des temps antiques ou des Républiques italiennes de l'époque moderne, République et Méditerranée se rencontrent de nouveau à l'époque contemporaine. Les diverses modalités participant du "phénomène républicain" se manifestent en plusieurs contrées selon des temporalités et des modes qui appellent une comparaison internationale.
Voir plus Voir moins

38,50 €
ISBN : 978-2-296-99442-3


La République en Méditerranée.
Diffusions, espaces et cultures
républicaines en France,
Italie et Espagne
e e(XVIII -XX siècles)








Collection Cliopolis


La République en Méditerranée.
Diffusions, espaces et cultures
républicaines
en France, Italie et Espagne
e e(XVIII -XX siècles)

erActes du colloque de Nice, 1 et 2 octobre 2009
(Université de Nice Sophia-Antipolis, Centre de la
Méditerranée moderne et contemporaine)


Sous la direction de
Luis P. Martin, Jean-Paul Pellegrinetti
et Jérémy Guedj












Ouvrage publié avec le soutien du Comité d'Histoire Parlementaire et
Politique (CHPP), du Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine (CMMC)
et de l'ANR ICEM (Identités et Cultures en Méditerranée. Les élites politiques de la
Révolution française à nos jours).






































© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99442-3
EAN : 9782296994423



Propos liminaires

Un modèle républicain en Méditerranée ?








Introduction

1 2 3Luis P. MARTIN , Jean-Paul PELLEGRINETTI et Jérémy GUEDJ


Cette rencontre niçoise est la première manifestation d’un projet
d’envergure européenne. Lorsque le Centre de la Méditerranée Moderne et
Contemporaine (CMMC) de l’Université de Nice Sophia-Antipolis a accueilli
e ele projet « La République en Méditerranée (XVIII -XX siècles) », cela nous a
permis d’établir un premier réseau avec des partenaires espagnols et italiens.
À ces équipes, prochainement, se joindront des chercheurs portugais, grecs,
turcs, israéliens et nord-africains. Cette dimension n’est pas exclusivement
géographique, elle répond à d’autres critères humains, sociaux, politiques et
culturels.
La République en tant qu’objet historique est toujours d’une
actualité brûlante. En effet, aux lendemains des fastes de la commémoration
du bicentenaire de la Révolution française, les études sur la République
trouvent un nouvel essor dans les principaux États européens de la
Méditerranée. Ceci tient, à la fois, aux nouvelles approches et méthodologies
historiques, dont les études culturelles ont été porteuses d’une dynamique
inattendue, et aux débats politiques propres à l’évolution des régimes
politiques actuels : en Italie, sur le changement de modèle républicain et en
Espagne, sur la légitimé d’une monarchie héritière d’une dictature. En
eFrance, les débats sur la VI République, ont aussi fait couler de l’encre sur
une République plus inspirée par les principes originels.
Les historiens, à l’origine de ces débats, ont mené des travaux qui
dépassent la lignée libérale et intègrent les aspects sociétaux des travaux de
Maurice Agulhon, les apports anthropologiques des cultures politiques (voir
à ce sujet à titre d’exemple les enquêtes de Marc Augé), la transversalité des
sensibilités des études d’Alain Corbin et des représentations de Roger
Chartier. Les études sur la République se projettent sur des chantiers

1 Luis P. Martin est Professeur en Civilisation de l’Espagne contemporaine à l’Université de Pau et
des Pays de l’Adour et membre du Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine (CMMC).
2 Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Nice Sophia-Antipolis, membre du Centre
de la Méditerranée moderne et contemporaine (CMMC). Coordinateur d’un projet financé par
l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) sur le thème : Identités et cultures en Méditerranée. Les élites
epolitiques de la Révolution française à la V République.
3 Jérémy Guedj est ATER en histoire contemporaine à l’Université de Nice Sophia Antipolis et
membre du Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine (CMMC).
7
nouveaux qui sont plus explicites, dans la mesure où elles contiennent tout
l’éventail des productions politiques du républicanisme, mais aussi des
pratiques.
Un point non négligeable dans cette trajectoire réside dans les
travaux réalisés par les historiens du politique (M. Agulhon, M. Winock,
O. Rudelle, S. Berstein, J.-M. Mayeur, R. Rémond, J.-F. Sirinelli,
J. Garrigues), mais aussi par les philosophes du politique (Ph. Pettit,
M. Viroli, J.-F. Spitz…), accompagnés par des historiens des idées politiques
(G. A. Pocock, Q. Skinner), qui ont insufflé un élan aux études relatives à la
République.
Dans ce contexte historiographique, une réflexion d’ensemble sur
l’aire de la Méditerranée n’est pas superflue ; tant par la puissante influence
française que pour l’originalité des expériences qu’ont connues toutes les
Républiques de l’Occident à l’Orient.
Nous avons retenu trois voies d’exploration : les diffusions, les
espaces et les cultures de la République. Ces axes sont susceptibles de rendre
plus visibles les productions et les pratiques républicaines, les mettre en
parallèle, ou en confrontation, avec d’autres formes ou modèles. Seule une
perspective comparatiste est susceptible de faire jaillir de nouvelles questions
et problématiques.

LES DIFFUSIONS
Nos Républiques sont le fruit de multiples échanges. Il y a donc des
diffusions tous azimuts qui réclament notre attention. La République
révolutionnaire accouche des Républiques sœurs, la Révolution de 1848
eporte le message républicain sur toutes les Nations naissantes, la III
République française inspire les républicains « sans République » d’Espagne
et d’Italie, les réconforte même.
Un des grands legs de la République est cette diffusion universaliste
d’une idée de la cité sans commune mesure avec d’autres régimes politiques.
De la diffusion sont nées la représentation et la symbolique : une façon de
« dire » et « voir » la République. Ainsi, l’idée de République est « parole » ;
qui dit parole dit « agora », transmission…

LES ESPACES
Les territoires de la République ne sont pas uniquement les États, ils
sont une cosmogonie qui est récréée par le biais des transmissions. La
République existe dans et hors de l’État. C’est plus qu’une image car celle-ci
est matérialisée par un corps politique bien défini : dans la participation
(sociabilités, partis, presse). Puis insertion dans le corps de la Nation : dans la
représentation (députés, maires, préfets). Les espaces républicains sont
parfaitement délimitables, même dans le paysage urbain, par exemple.
8
En la Méditerranée – zone la plus sensible à la République (y
compris la Grèce révolutionnaire) – les espaces sont transversaux : ils
communiquent entre eux et dépassent les frontières. Les républicains se
reconnaissent dans une fraternité d’espaces qui ne sont pas forcément
autochtones : les Espagnols chantaient la Marseillaise à tue-tête, à la moindre
fête républicaine !

LES CULTURES ET LES PRATIQUES
Il va de soi que la République est une culture, plus qu’un culte. En
éliminant tout caractère religieux, la République libère – si l’on peut dire –
toute notion de transcendance du politique. La culture républicaine est donc
même plus vaste que la République, car elle est faite d’autres cultures. Elle
les dépasse, les réécrit, les invente et en produit de nouvelles également. La
plus répandue : la laïcité. La plus convoitée : la séparation de l’Église et de
l’État. La plus aimée : les Droits de l’Homme et du citoyen.
Au-delà de ces cultures particulières, il y a la culture du droit
universel. Cet esprit social qui se moule dans la volonté générale et qui se
manifeste par un contrat de la communauté, fait que les cultures
républicaines sont les flambeaux de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.
La République est surtout civique et elle entend être le socle de la société
civile. En définitive, les cultures républicaines nous montrent la possibilité
de construire des sociétés humanistes.
Les buts que nous nous fixons sont simples. En premier lieu, il
s’agit de rassembler des experts qui puissent présenter leurs derniers travaux,
leurs lignes de recherches et les tendances historiographiques à l’œuvre sur
ce vaste sujet. Dans un second temps, les travaux doivent permettre d’établir
et animer un débat sur la question. Enfin, ils se doivent de réunir
suffisamment d’éléments pour mettre sur pied des rencontres avec les
historiens de tous les pays de la Méditerranée, afin de permettre de stimuler
des recherches thématiques et comparatistes, échanger des données,
favoriser la mobilité des doctorants, inciter les autorités scientifiques,
culturelles et politiques à aider financièrement ce projet, dont le dernier
objectif est de rapprocher, par l’Histoire, les peuples de la Méditerranée.
Trois équipes se sont constituées autour de ce projet. Ainsi, aux
côtés de celle de Nice, s’est associée une équipe espagnole, pilotée par le
professeur Fernando Martínez López, directeur du Centro de Investigación
SUR-CLIO de l’Université d’Almería et une équipe italienne, coordonnée
par le professeur Maurizio Ridolfi, directeur du Centro Studi per la Storia
dell’Europa Mediterranea, de l’Université della Tuscia à Viterbe. Une équipe
portugaise se joindra très prochainement au groupe. Le déroulement de
rencontres, ainsi que sa périodicité, démontrent l’intérêt suscité par le projet.
La première rencontre niçoise en octobre 2009, dont nous présentons
9
aujourd’hui les actes, a reçu auprès des collègues français et étrangers un
accueil des plus positifs. Ce dernier, laisse entrevoir de belles perspectives
pour l’avenir. Pour preuve, une deuxième rencontre aura lieu en 2012, à
Almería. Ce deuxième colloque international s’intéressera à des
problématiques fondées sur la démocratie républicaine et la symbolique
laïque.
Le présent volume offre un exemple des nouvelles recherches
entreprises sur ce vaste sujet. Les pages liminaires de Maurizio Ridolfi, qui
brosse un riche tableau des modèles et cultures républicains en France, Italie
et Espagne, jointes à celles de Jean Garrigues qui s’intéresse au « modèle »
républicain français, permettent d’en mesurer tous les enjeux. Des premiers
pas de la culture républicaine à l’installation de régimes se réclamant de la
République dans les trois pays, selon des temporalités diverses, ce sont de
véritables identités, nourries et diffusées par des cercles plus ou moins
étendus, que dévoile le fait républicain. Il s’agit tout autant d’un modèle que
d’un symbole politique. À des échelles d’observation variées, les
contributions présentées dans ce volume, lequel ouvre un cycle plus qu’il
n’achève une réflexion, témoignent de la complexité des situations mais
également de l’unité de ce que l’on pourrait appeler un « processus
républicain », avec ses avancées et ses échecs. La Méditerranée en constitue
un laboratoire d’observation plus que privilégié.
Dans une actualité vibrante nourrie d’imprévisibles changements
mais aussi porteuse d’espoirs, les travaux des historiens de la Méditerranée
centrés sur les valeurs républicaines ne peuvent que donner du sens à ce
nouvel élan démocratique des pays riverains. Car sans être la République
universelle prônée par Victor Hugo, la République demeure à la fois un
idéal, un système de représentations, de valeurs et une culture.



10


1Cultures et modèles républicains dans les espaces méditerranéens

2Maurizio RIDOLFI

L’HORIZON PROBLÉMATIQUE
Au cours des dernières années, on a assisté à un fort regain
d’intérêt scientifique à l’égard des traditions républicaines. Partant de
3sollicitations venues de la culture anglo-saxonne et américaine , le
républicanisme a connu une attention renouvelée, dans le champ de
4l’histoire de la pensée politique comme dans celui de réflexions tendant
à présenter le néo-républicanisme en tant que nouvelle « utopie
5politique » . L’angle d’analyse privilégié, avec son cortège d’études des
concepts et langages politiques, est indubitablement en train de pousser
la recherche historique à reconsidérer les traditions culturelles et
politiques du républicanisme.
Il s’agit en réalité d’une sensibilisation déjà présente dans
l’historiographie européenne, du moins depuis les années 1980, période
durant laquelle, au sein de plusieurs réalités nationales, l’étude du
républicanisme et des Républiques fit son apparition en tant que thème
de recherche capable de conjuguer les sensibilités de l’histoire politique
6et celles de l’histoire sociale ; une rencontre qui allait se révéler
fructueuse dans l’enquête sur les processus de politisation de la vie
publique et plus généralement de la démocratie de la période
contemporaine.



1 Les coordinateurs du présent volume tiennent à remercier Véronique Mérieux, maître de
conférences en études italiennes à l’Université de Nice, membre du Centre de la Méditerranée
moderne et contemporaine (CMMC), pour sa contribution à l’édition de cet article.
2 Université della Tuscia, Viterbe.
3 Voir notamment : John G. A. POCOK, Il momento machiavelliano. Il pensiero politico fiorentino e la
tradizione repubblicana anglosassone, Bologne, Il Mulino, 1980 ; Gisela BOCK, Quentin SKINNER,
Maurizio VIROLI (dir.), Machiavelli and Repubblicanism, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
4 Sur les differentes traditions républicaines, cf. Maurizio VIROLI (dir.), Libertà politica e coscienza civile,
Turin, Fondazione Agnelli, 1999.
5 Quentin SKINNER, La libertà prima del liberalismo, Turin, Einaudi, 2001 ; Philippe PETTIT, Il
repubblicanesimo. Una teoria della libertà e del governo, Milan, Feltrinelli, 2000 ; Maurizio VIROLI,
Repubblicanesimo, Rome-Bari, Laterza, 1999 ; Thomas CASADEI, Sauro MATTERELLI (dir.),
« Repubblicanesimo Neorepubblicanesimo », dossier de Il Pensiero Mazziniano, n° 3, 2000.
6 e e Paul BAQUIAST et Emmanuel DUPUY (dir.), L’Idée républicaine en Europe XVIII -XXI siècles, Paris,
L’Harmattan, 2007.
11
LES CONCEPTS, LES ESPACES, LES HISTOIRES
eIl faut remonter aux origines, donc au XIX siècle durant lequel prit
7forme une démocratie radicale . Sur la façade atlantique, entre la France et
les États-Unis, comme il ressort des études comparatives – par exemple
8 9celles de Roland Sarti et d’Olivier Ihl –, les revendications visant à
« radicaliser » les idées démocratiques renvoyaient à la présence d’une forme
républicaine de gouvernement, considérée comme la condition nécessaire
pour garantir la formation d’un « bon citoyen » et l’expression idoine des
10vertus civiques . Sous la monarchie anglaise, le terme s’était répandu dès la
efin du XVIII siècle, en même temps, précisément, que les instances radical –
à la faveur de l’extension du droit de vote – et que toutes les instances qui se
tournaient vers de nouvelles formations parlementaires (les whigs
réformistes, précurseurs de ce qui, à la fin des années 1740, allait devenir le
Parti Libéral). Aux États-Unis, le terme de « radicalism » apparut vers 1820,
pour désigner les opinions jugées « intransigeantes » autour des notions liées
aux droits sociaux, comme la lutte contre l’esclavage ou les revendications
féministes. En France par contre, le terme se répandit après 1830, pour
indiquer les mouvements de la gauche sociale, laïque et républicaine. Dans
les autres pays européens enfin – de l’Italie à l’Espagne –, le terme conquit
esa légitimité dans le discours politique principalement au cours du XIX
siècle, lorsqu’il fut utilisé en tant qu’étiquette de parti ou parlementaire,
souvent dans l’intention de se différencier de formations proches, plus
ouvertement de « gauche » (républicaines ou socialistes).
Les différentes traditions de la démocratie radicale cherchaient leurs
11racines dans les héritages culturels des Républiques et du républicanisme .
Si on entend par République la communauté de citoyens souverains, fondée
sur le gouvernement législatif et la recherche du bien public, on peut
envisager le républicanisme essentiellement comme une « passion », à la fois
civile et politique. Se caractérisant par la position centrale attribuée aux
notions de liberté morale de l’individu et de vertu civile, la tradition
républicaine s’est en effet durablement installée dans la pensée politique
aussi bien que dans la promotion de l’action sociale. Toutefois, si les
partisans de la République considéraient cette dernière comme un

7 Pour une approche comparée, en ce qui concerne les modèles américain et français et leur
« traduction » sur le continent européen, cf. Maurizio RIDOLFI (dir.), La democrazia radicale
nell’Ottocento europeo. Forme della politica, modelli culturali, riforme sociali, Milan, Feltrinelli, 2005.
8 Roland SARTI, « La democrazia radicale : uno sguardo reciproco tra Stati Uniti e Italia », dans
Maurizio RIDOLFI (dir.), La democrazia radicale…, op. cit., pp. 133-157.
9 Olivier IHL, « Democrazia, repubblica e radicalismo : modelli (anglosassone e francese) e dibattiti
nell’Ottocento », dans Maurizio RIDOLFI (dir.), La democrazia radicale…, op. cit., pp. 3-32.
10 Cf. Patrice HIGONNET, Sister Republics : the Origins of French and American Republicanism, Cambridge,
Harvard University Press, 1998.
11 Martin von GELDEREN, Quentin SKINNER (dir.), Republicanism. A Shared European Heritage,
Cambridge, Cambridge University Press, 2002.
12
équivalent de la démocratie, il n’existait pas en réalité, au sein des divers
républicanismes nationaux, de conception commune de la République
(idéal, utopie, projet…) ou d’idée unique de démocratie (libérale, radicale,
sociale…). Malgré la tendance inhérente aux rangs démocratico-républicains
à simplifier les antinomies (République-Monarchie, nation-séparation,
progrès-conservation, peuple-« privilège »…), il conviendra de différencier
et de problématiser autant que possible la réflexion.
Du point de vue de l’histoire comparative, il est donc
problématique d’identifier une « famille politique » républicaine distincte.
En effet, parce qu’ils prennent place en Europe au carrefour de la synthèse
entre libéralisme et démocratie, les divers républicanismes sont difficilement
12classables dans une catégorie unificatrice : en outre, au plan national, les
expressions du républicanisme furent le plus souvent différentes, se
déclinant en une large gamme de positionnements divergeant de la matrice
13libérale . D’ailleurs, quel libéralisme ? On sait que la compréhension d’une
idéologie nécessite une analyse fine des doctrines, des institutions, des
groupes sociaux. Si on examine les origines, le libéralisme renvoie à la
représentation idéologique de la croissance du capitalisme, jusqu’à devenir
l’éthique des classes sociales bourgeoises hégémoniques. Les Révolutions
anglaise ou américaine ouvrirent la voie de son affirmation, dans une double
expression politique (les libertés) et économique (le libre-échange). Autour
de 1815-1820, sur le plan conceptuel, le libéralisme fit largement son entrée
14dans le langage politique européen , car on voulait comprendre la transition
entre l’ancien ordre social et les sociétés modernes bourgeoises.
L’entrée en scène des radicaux, dans le sillage du libéralisme,
répondit à la nécessité de dépasser une conception élitaire de la politique, en
rapprochant les institutions représentatives du « peuple » et en proposant
une idée de la politique qui englobait la sphère des « passions » et des
sentiments et tous les champs socio-culturels de la communauté (la morale,
la religion, l’instruction, la solidarité…), au-delà des distinctions rigides de
classes établies sur une homogénéité d’ordre économique. Le radicalisme
s’élabora peu à peu au nom de la mythisation du peuple, un concept qui, en
conjuguant libéralisme et démocratie, entre réalité historique et symbolisme

12 Cf. Serge BERSTEIN, « La synthèse democrate-libérale en Europe occidentale de 1840 à 1914 »,
edans Paolo POMBENI (dir.), Les familles politiques en Europe occidentale au XIX siècle, Rome, École
Française de Rome, 1997, pp. 221-236.
13 Pour le cas espanol, voir Manuel SUÁREZ CORTINA, El gorro frigio. Liberalismo, Democracia y
Republicanismo en el Restauración, Madrid, Biblioteca Nueva, 2000. À travers les études locales et
régionales, la nature du républicanisme espagnol comme famille politique « pluriel » apparaît
e évidente : voir Angel DUARTE, « Le républicanisme catalan au XIX siècle : État, nation et groupes
sociaux », dans Paolo POMBENI (dir.), Les familles politiques…, op. cit., pp. 252-265 .
14 Jörn LEONHARD, « A new casting of political sects. Los orígines de liberal en el discurso político
inglés y europeo : una comparación », Historia contemporánea, n° 28-1, 2004, pp. 9-32.
13
15politique, se déclina en des langages multiples . En ce sens, la famille
politique du radicalisme semble la plus apte à établir la corrélation entre la
16démocratie républicaine de l’Europe méridionale et la démocratie libérale
17anglo-saxonne , qu’il s’agisse du mouvement du chartisme et du libéralisme
populaire anglais ou de la démocratie républicaine américaine (à partir de la
classique lecture qu’en donna Alexis de Tocqueville).
Avec le temps, la « démocratie radicale » revendiqua une place –
culturelle, sociale et politique – aux côtés du libéralisme et du socialisme ; là
où elle parvint à gagner une dimension populaire – comme le montrent,
18pour la Grande-Bretagne, les études d’Eugenio F. Biagini –, elle tendait
dans les faits à appliquer certains principes fondamentaux du libéralisme (les
libertés civiles et économiques de l’individu, le pacifisme et les causes
libertaires, mais également le devoir civique de la participation politique
pour les « libres » citoyens et l’usage vertueux de l’administration publique)
aussi bien que d’autres, propres au socialisme (la solidarité sociale et une
organisation du travail encadrée par un syndicalisme coopératif, mais pas la
lutte et l’internationalisme de classe). Le cas anglais, bien connu, est
d’ailleurs exemplaire dans cette enquête sur la dimension socio-culturelle du
19libéralisme capable, avant même la constitution d’un parti ouvrier et la
présence d’un mouvement socialiste, de résumer le rapport ambivalent
existant entre monde ouvrier et middle-class. Le point fondamental est que
ces derniers avaient des racines communes dans la tradition radicale et
chartiste et partageaient des valeurs et des aspirations, telles les libertés
civiles et l’indépendance sociale, alimentées par ailleurs par le poids moral
du protestantisme puritain et nonconformist, qui ralliait, on le sait, des
confessions refusant de se plier aux normes et aux rites autorisés par l’Église
ou aux organismes hiérarchiques. Cet état de fait induisit un apprentissage
moral qui se nourrissait d’une critique radicale de l’ordre social, de la
revendication d’une autonomie communautaire démocratique et d’une
orientation progressiste au plan social et politique. De plus, le rapport établi
avec la culture et les pratiques des confessions religieuses « non-

15 Avec une attention pour les sources politiques et littéraires, mais aussi pour les documents
produits par les autorités, voir Juan FRANCISCO FUENTES, « Mito y concepto de pueblo en el siglo
XIX : una comparación entre España y Francia », Historia contemporánea, n° 28-1, 2004, pp. 95-110.
Sur la France dans le temps long, Pierre ROSANVALLON, Le Peuple introuvable. Histoire de la
représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, 1998.
16 Maurizio RIDOLFI (dir.), « Repubbliche e repubblicanesimo. L’Europa meridionale (secoli XIX-
XX) », dossier de Memoria e Ricerca, n° 9, janvier-avril 2002.
17 Margaret JACOB, James JACOB (dir.), The Origins of Anglo-American Radicalism, Londres, George
Allen & Unwin, 1984.
18 Voir Eugenio F. BIAGINI, « Radicalismo, liberalismo popolare e socialismo in Gran Bretagna »,
dans Maurizio RIDOLFI (dir.), La democrazia radicale…, op. cit., pp. 107-132.
19 Michael FREEDEN, « Dynamics and sentiment : the evolution of British liberalism », Mélanges de
l’École Française de Rome, t. 114, 2002, pp. 657-671.
14
conformistes » (les meetings, la sociabilité associative, la praxis éducative, les
rites…) fut essentiel. C’est par ce biais que se constitua le tissu unificateur
du radicalisme populaire dans ses diverses et successives expressions (du
chartisme au libéralisme gladstonien et à la première forme du travaillisme
des débuts).
Entre les années 1830 et les années 1860, avec pour épicentre les
« révolutions » de 1848 – du moins dans les pays continentaux –, les idéaux
20de la « révolution égalitaire » qui passaient par le suffrage universel et par
celui de la « nation des peuples » avaient préfiguré la « carte d’identité »
d’une possible « démocratie européenne ». L’horizon démocratique recoupa
l’horizon national des peuples engagés dans la conquête de leur
indépendance ; pas uniquement en Italie et en Allemagne, mais également
au cœur de l’Europe centrale, en Pologne et en Hongrie, comme le
montrent les recherches de Francesco Guida.
Une fois achevée la phase romantique et héroïque de la mise en
place démocratico-radicale, qui correspondit à la période des grandes luttes
pour l’indépendance nationale, entre les années 1860 et les années 1880, les
composantes les plus radicales du libéralisme européen furent appelées dans
différents pays à contrôler le processus d’éducation et d’intégration des
masses au sein de l’État. Comme le démontrent les études de Fulvio
21Cammarano , qui s’intéresse au cas italien dans une perspective
comparative, les effets de cette stratégie de réformes sociales et politiques
(de l’extension du droit de vote à la laïcisation de l’école, ou à la
modernisation de la société civile), dans un contexte de concurrence
croissante entre les États de type nationaux-impérialistes, accentua la
radicalisation des idéaux libéraux, et ce d’autant plus que ces États étaient
mal considérés par les opinions publiques modérées et bien-pensantes
montantes. Le « radicalisme », dans ses acceptions républicaines et
démocratiques, revendiquait fortement les idéaux libéraux mais il le faisait
selon des modalités et des formes d’action qui concurrençaient directement
– quand elles ne les devançaient pas, comme le montrent les recherches
22d’Emma Mana pour le cas de l’Italie – celles développées entre-temps par
les mouvements socialistes et ouvriers. La tendance des classes dirigeantes
libérales – en France et en Grande Bretagne, mais également en Italie et en
Espagne – fut d’isoler politiquement les composantes radicales-
démocratiques et d’attirer une partie d’entre elles dans la sphère d’action du

20 Cf. Pierre ROSANVALLON, Le Sacre du citoyen. Du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, 1992.
21 Voir Fulvio CAMMARANO, « Liberalismo e democrazia : il contesto europeo e il bivio italiano
(1876-80) », dans Maurizio RIDOLFI (dir.), La democrazia radicale…, op. cit., pp. 159-187.
22 Emma MANA, « La democrazia radicale italiana e le forme della politica », dans Maurizio
RIDOLFI (dir.), La democrazia radicale…, op. cit., pp. 189-218.
15
gouvernement, afin de modérer les réformes progressistes à l’heure où se
développaient des idéologies nationalistes agressives.
Dans notre enquête sur la mise en place de la constellation
démocratique-républicaine et radicale, il nous faut considérer les traditions
culturelles et associatives préexistantes qui les favorisèrent. Comme on peut
23l’observer grâce à l’enquête comparative de Fulvio Conti , le monde de la
emaçonnerie se démarqua du modèle anglo-américain au cours du XIX
siècle, ce qui encouragea le développement de l’associationnisme
démocratique, particulièrement en Europe méridionale et
24méditerranéenne . Alors que le modèle original du militantisme
maçonnique continua à privilégier la dimension rituelle et ésotérique,
plaçant ainsi au second plan l’intérêt pour la religion et la politique, elle fut à
l’inverse, en Europe du Sud (en France, mais également en Italie, en
Espagne et au Portugal), marquée par un processus de politisation
25croissante . La conséquence fut que, dans la structuration des formations
politiques à caractère démocratique et républicain, la maçonnerie leur
fournit une sorte de soutien programmatique et l’apparat symbolico-rituel
26apte – comme on le voit dans le cas espagnol étudié par Luis P. Martin – à
représenter de manière encore plus diffuse une orientation anticléricale
affirmée.
Concernant encore les pays de l’Europe méridionale, il est possible
de mettre en évidence les contradictions qui se firent jour au sein de la
démocratie radicale entre les idéaux – le rationalisme, l’individualisme, le
romanticisme social, la critique morale – et les projets de modernisation de
27la société. Les recherches, entre autres celles de José Alvarez Junco ,
montrent, à travers le cas ibérique et la mise en évidence de la pluralité de
cultures et d’attitudes, quelles adaptations impliqua sur le long terme la
« traduction » des principes démocratico-libéraux dans la société, dans les
pays où l’influence catholique omniprésente et les habitudes
« coopératives » typiques d’une société traditionnelle impliquent pour la
démocratie radicale une dimension communautaire et solidaire particulière,

23 Fulvio CONTI, « Massoneria e radicalismo in Europa dall’età dei Lumi alla Grande Guerra », dans
Maurizio RIDOLFI (dir.), La democrazia radicale…, op. cit., pp. 33-55.
24 Fulvio CONTI (dir.), « Massoneria e politica in Europa fra Ottocento e Novecento (Italia, Spagna
e Portogallo) », dossier de Memoria e Ricerca, n° 4, juillet-décembre 1999.
25 Jean BAYLOT, La Voie substituée. Recherche sur la déviation de la franc-maçonnerie en France et en Europe,
Liège, Borp, 1968.
26 Luis P. MARTIN, « Anticléricalisme et modèles laïcs en Espagne », dans Maurizio RIDOLFI (dir.),
La democrazia radicale…, op. cit., pp. 241-260 ; ainsi que, du même auteur, Los arquitectos de la Republica :
los masones y la política en España, 1900-1936, Madrid, Marcial Pons, 2007.
27 José ALVAREZ JUNCO, « Republicanismo, democracia y populismo en España », dans Maurizio
RIDOLFI (dir.), La democrazia radicale…, op. cit., pp. 219-240.
16
28au nom des vertus érigées en mythes thaumaturgiques du « peuple » ; cette
caractéristique est par ailleurs semblable au radicalisme populaire de pays
plus évolués au plan social et économique, si on pense à la démocratie
communautaire anglo-saxonne. Dans tous les cas, en Espagne, la
perspective idéalisée de l’unité sociale alliée à la régénération morale rendait
plus complexe et contradictoire le rapport à une conception moderne de la
participation politique, fondée sur les principes individualistes libéraux, les
pratiques électorales et les formes de la représentation parlementaire.
La manière dont certaines valeurs de la démocratie radicale
produisirent des effets à long terme et eurent une dimension internationale
– et en particulier méditerranéenne –, apparaît également à propos du
philhellénisme qui se fit jour en France et en Italie, exemple d’« amitié »
eentre les peuples qui se prolongea tout au long du XIX siècle et qui nous
29est présenté dans les travaux comparatifs de Gilles Pécout . Dans ce cas,
entraient en jeu certaines valeurs typiques de la démocratie européenne, à
savoir la perspective – l’utopie – d’une solidarité universelle et d’une
organisation des rapports internationaux qui verrait la « diplomatie des
peuples » se substituer aux diplomaties officielles. C’était là la mise en
pratique d’une idée, celle de la « nation armée », qui revendiquait une
responsabilité collective chaque fois que seraient remises en cause la liberté
et la souveraineté des peuples.
À la charnière des deux siècles, alors que la complexe conjugaison
entre la démocratie en marche et le libéralisme classique déclinant était
entrée dans une phase critique, mise en crise autant par les politiques
protectionnistes que par l’émergence de cultures privilégiant les appareils et
anti-individualistes, les conséquences pour l’univers culturel et politique
radical allaient prendre une tournure bien différente. L’échelle des priorités
était en train de subir une profonde mutation. Durant la seconde moitié du
eXIX siècle, contrairement à ce qui s’était passé en Grande-Bretagne, sur le
continent et dans les pays de l’Europe méditerranéenne en particulier, le
radicalisme démocratique s’était exprimé généralement en tant que force
d’opposition et qu’interprète d’une représentation intransigeante des ses
principes idéaux.
Au sortir de la crise de la fin de siècle, lorsque davantage de
partisans se manifestèrent pour contester la légitimité des systèmes
politiques nationaux, ou les libertés constitutionnelles (comme en Italie), la

28 Voir de nouveau José ALVAREZ JUNCO, « En torno al concepto de “pueblo”. De las diversas
encarnaciones de la colectividad como sujecto político en la cultura política española
contemporânea », Historia contemporánea, n° 28-1, 2004 pp. 83-94. Sur le rapport entre culture
politique républicaine et identité nationale, voir, du même auteur, Mater dolorosa. La idea de España en
el siglo XIX, Madrid, Taurus, 2001.
29 Gilles PÉCOUT, « Une amitié politique méditerranéenne : le philhellénisme italien et français au
eXIX siècle », dans Maurizio RIDOLFI (dir.), La democrazia radicale…, op. cit., pp. 81-106.
17
consolidation de la perspective démocratico-libérale poussa les formations
radicales à assumer leur vocation gouvernementale ; le cas de la France fut
emblématique, puisqu’en 1902 Émile Combes fut à la tête du gouvernement
du pays. Les courants radicaux prirent également une forme de parti plus
affirmée : en France, en 1901 avec le Parti républicain, radical et radical-
30 31socialiste , en Italie, en 1904 avec le Partito radicale , en Espagne, avec la
différenciation d’organisation instaurée entre le Partido Radical (1908) et le
32Partido Reformista (1912) . Cela se produisit alors que les expressions de la
démocratie radicale étaient en train de changer leur code génétique, prenant
généralement dans le système politique national la physionomie de forces de
la gauche modérée et perdant le caractère populaire diffus qu’elles avaient
erevendiqué au début du XX siècle. De plus, eu égard à son implication
nationale et à sa pénétration dans des espaces souvent locaux et régionaux,
et face au développement inéluctable des mouvements ouvriers, socialistes
et nationalistes, le radicalisme déclinait en tant que famille politique
européenne et en tant que perspective originale de démocratisation
politique et sociale.

LA LEÇON DE MAURICE AGULHON
Dans cette perspective, il s’avère nécessaire d’élargir en termes
comparatistes les recherches sur les passions politiques, sur les symboles et
sur les rites qui, provoquant une implication émotive, créent de l’identité et
transforment les mentalités collectives. En ce sens, Maurice Agulhon nous
propose des pistes de recherche et des indications – parfois restées sans
33suite .
Ainsi, comme cela s’était produit lorsqu’avait été introduite la
sociabilité au sein d’études historiques dans des ouvrages désormais
34classiques tels que La République au village , ou encore l’imagerie et l’étude
des symboles politiques, dans Marianne au combat puis dans Marianne au
35pouvoir , Agulhon constitue un champ de recherche précis (symbolique

30 Cf. Serge BERSTEIN, Histoire du parti radical, 2 vol., Paris, Presses de la Fondation Nationale des
Sciences Politiques, 1980-1982.
31 Cf. Giovanni ORSINA, Senza chiesa, senza classe. Il partito radicale nell’età giolittiana, Rome, Carocci,
1998.
32 Manuel SUÁREZ CORTINA, « Radicalismo y reformismo en la democracia repubblicana », dans Id.,
El gorro frigio…, op. cit., pp. 35-60.
33 Sur la réception du modèle agulhonien, voir « Sociabilidad. En torno a Agulhon », dossier de
Historia Social, n° 29, 1997 ; Maurizio RIDOLFI, « La ricezione degli studi di Maurice Agulhon in
Italia », Contemporanea, n° 2, 2002, pp. 177-185.
34 e Maurice AGULHON, La République au village. Les populations du Var de la Révolution à la II République,
Paris, Plon, 1970.
35 Maurice AGULHON, Marianne au combat. L’imagerie et la symbolique républicaines de 1789 à 1880, Paris,
Flammarion, 1979 ; Marianne au pouvoir. L’imagerie et la symbolique républicaines de 1880 à 1914, Paris,
Flammarion, 1989.
18
précisément), appliqué à l’histoire française mais également européenne.
Grâce à l’attention archéologique et philologique qu’il porte aux documents,
ainsi qu’à la valorisation des identités régionales et aux formes politiques
multiples que prit l’allégorie républicaine, l’étude des représentations
iconographiques de la République « au féminin » a redonné à
l’historiographie un rôle autonome par rapport aux sciences sociales et
anthropologiques, et permit d’affronter de manière inédite des thèmes
laissés dans l’ombre par l’histoire politique traditionnelle.
Ces préalables de recherche contribuent à donner forme et
épaisseur à un projet de recherche – tel que celui que l’on présente ici –
tendant à faire de la politisation républicaine la clé de lecture du processus
de maturation – ou encore de l’entrave voire de l’annulation – d’une
effective participation démocratique au sein des pays de l’Europe
méridionale ; voire de la corrélation entre mythes, « patriotisme politique »
et religion civile dans la construction de l’identité nationale. D’ailleurs,
lorsqu’il avait présenté les résultats de ses études sur le folklore républicain
en France, Agulhon lui-même avait invité à étendre les recherches analogues
36aux « Républiques qui nous sont le plus proches » . Pourtant, curieusement,
seuls les États-Unis, la Suisse et l’Italie étaient évoqués, alors qu’étaient
oubliées les Républiques de la péninsule ibérique où les passions politiques
des Républicains s’étaient longtemps nourries de la mémoire et de l’histoire
française.

L’HISTORIOGRAPHIE DANS UNE PERSPECTIVE COMPARÉE
C’est dans son étude des pays d’Europe méridionale que l’intérêt
pour l’histoire du républicanisme s’est avéré le plus fécond. Cela s’explique
e epar le fait qu’entre le XIX et le XX siècles, dans l’Europe des monarchies,
les institutions présentant des formes et des mouvements républicains
37significatifs prirent place principalement dans la zone méditerranéenne .
L’espace d’étude – l’Europe méridionale – de notre thème ayant été
défini, il nous faut circonscrire davantage l’objet de notre réflexion. Lorsque
e enous parlons de Républiques et de républicanisme entre le XIX et le XX
siècles, nous nous rapportons aux champs d’enquête suivant :
- d’une part, nous entendons par République la communauté de
citoyens souverains, fondée sur le gouvernement des lois (l’égalité des droits
civils et politiques) et sur la poursuite du bien public (but de tout citoyen
vertueux) ;

36 Maurice AGULHON, « Présentation », dans Id. (dir.), Cultures et folklores républicains, Paris, Éditions
du CTHS, 1995, p. 13.
37 Voir, par exemple, Yves-Marie BERCÉ (dir.), Les Monarchies, Paris, Presses Universitaires de
France, 1997, pp. 325 et sqq.
19
- d’autre part, nous envisageons le républicanisme comme une
longue tradition de la pensée politique et de l’action sociale, proche mais
distincte des traditions libérale et démocratique, qui se caractérise
essentiellement par la place centrale accordée aux notions de liberté
politique et de vertu civile ;
- enfin, nous considérons le républicanisme comme une passion
civile à travers laquelle prennent forme les contenus et les langages du
patriotisme démocratique, à savoir ce qui a trait à l’identité culturelle d’une
communauté (locale ou nationale) et les valeurs de la citoyenneté.
- en histoire comparée, le processus de politisation promu entre le
e eXIX et le XX siècles au nom de l’idée républicaine peut s’avérer un thème
apte à réunir les différentes histoires nationales et leurs manifestations
(institutionnelles, organisationnelles, sociales, culturelles, symboliques).
Exception faite des historiographies nationales – sur lesquelles nous
ne nous pencherons pas ici –, il faut cependant tenter d’appliquer ces études
à une éventuelle grille d’analyse comparative. Grâce à une approche
méthodologique innovante et à une grille très serrée de notions, les études
privilégient actuellement les analyses à caractère territorial, avec un fort
intérêt pour l’histoire locale et régionale.
L’histoire de la démocratie radicale européenne demeure
eétroitement liée, au XIX siècle, aux espaces nationaux. Tout d’abord en
raison des possibilités qui s’offraient de mobiliser l’élite républicaine – à
l’intérieur des frontières nationales ou en exil – en faveur de l’indépendance
ou de la « régénération » nationale. Le lien entre démocratie et idée nationale
a conservé toute sa force lorsque, tandis que les conditions d’action
publique changeaient, priorité a été donnée à la structuration des formes
modernes d’organisation et de participation politiques. Se produisait ce qui,
38en France, a été défini comme « l’invention de la démocratie » , entre les
années 1840 et 1880.
En Espagne, comme en Italie et au Portugal, la perspective idéalisée
de l’unité sociale et de la régénération morale rendait encore plus complet le
rapport à une idée moderne de participation politique, selon les principes
libéraux, dans les pratiques électorales et les formes de représentation
39parlementaire. Cela vaut surtout pour l’histoire de l’Espagne , mais

38 Cf. Serge BERSTEIN, Michel WINOCK (dir.), L’Invention de la démocratie, 1789-1914, Paris, Le Seuil,
2002.
39 Voir Nigel TOWSON (dir.), El republicanismo en España (1830-1977), Madrid, Alianza Universidad,
1994 ; José A. PIQUERAS Arenas, Manuel CHUST (dir.), Republicanos y repúblicas en España, Madrid,
Siglo XXI, 1996 ; Angel DUARTE et Pere GABRIEL (dir.), « El republicanismo español », dossier de
Ayer, n° 39, 2000. Pour les dernières parcours de recherche, voir Mikel URQUIJO GOITIA (dir.),
« Investigaciones recientes sobre el republicanismo en España », dossier de Historia Contemporánea,
n° 37, 2008.
20
40 41également de l’Italie et du Portugal . C’est dans certaines contrées de
l’Europe méridionale que se formèrent des cultures républicaines définies,
promues ensuite dans le contexte continental comme les « laboratoires » de
la participation politique et de la redistribution des pouvoirs (local, régional,
42national) .

L’ORGANISATION ET LES FORMES DE LA POLITIQUE
DÉMOCRATIQUE
Le défi du fédéralisme caractérise les cultures démocratique et
républicaine dans l’Europe méditerranéenne. Mise en regard avec les
modèles américain et helvétique, la question du fédéralisme républicain – en
Italie comme dans la péninsule ibérique – exige une approche d’histoire
43comparée, présentant une réciprocité des perspectives . Dès 1829, Mazzini
avait considéré la victoire du principe libéral dans la péninsule ibérique
comme la clé de la stabilité en Méditerranée et l’instrument le plus approprié
pour atteindre les objectifs du mouvement patriotique italien. Avec les
années 1830 et la naissance de la Jeune Europe en 1834, la péninsule ibérique
44a été incluse dans une stratégie de politique internationale . Mazzini s’est
toujours révélé très actif dans la construction d’un réseau de correspondants
en Espagne et au Portugal, lieux d’exil politique de nombre d’Italiens. Selon
Mazzini, avec la proclamation de la République, les peuples réunis de
l’Espagne et du Portugal pouvaient s’engager dans une issue avantageuse.
Même en présence d’une possible hypothèse d’ibérisme républicain,
différentes options fédéralistes existent. Au cours du Risorgimento italien,
Carlo Cattaneo avait proposé l’idée – condamnée sans appel – de nation
45unie, mais fédérale et républicaine ; la démocratie républicaine des années

40 Sur les anciennes traditions politiques et les héritages républicains en Italie, pour un cadre
préliminaire, voir Maurizio RIDOLFI, « L’idée républicaine en Italie », dans Paul BAQUIAST et
Emmanuel DUPUY (dir.), op. cit., pp. 85-100 et « El republicanismo italiano, el Estado y la nacion,
1861-1946 », Alcores, n° 8, 2009, pp. 55-82.
41 Voir Fernando CATROGA, O republicanismo em Portugal, da formaçâo ao 5 de Outubro de 1910,
Lisbonne, Editorial Notíçias, 2000.
42 Maurizio RIDOLFI, « Terre republicanas : tradições e culturas políticas no Europa meridional »,
dans Maria Luisa TUCCI CARNEIRO, Stefano SALMI, Armando MALHEIRO DA SILVA (dir.), Républica,
republicanismo e republicanos. Brasil (1889), Portugal (1910), Italia (1946), Para uma leitura comparada,
Coimbra, Universidade de Coimbra, 2010.
43 À propos de l’histoire de l’Italie et de l’Espagne, voir Isabel María PASCUAL SASTRE, La Italia del
« Risorgimento » y la España del Sexenio Democrático (1868-1874), Madrid, Consejo Superior de
Investigaciones Científicas, 2001.
44 Francesca DI GIUSEPPE, « L’iberismo nella strategia internazionale di Giuseppe Mazzini », dans
Francesco GUIDA (dir.), Dalla Giovine Europa alla Grande Europa, Rome, Carocci, 2007, pp. 71-84.
45 Voir Carlo MOOS, L’«altro» Risorgimento. L’ultimo Cattaneo tra Italia e Svizzera, Milan, Franco Angeli,
1972. Sur les différences entre Mazzini et Cattaneo, dans l’horizon européen, voir Martin THOM, «
Europa, libertà e nazioni. Cattaneo e Mazzini nel Risorgimento », dans Storia d’Italia, Annali 22, Il
Risorgimento, sous la direction d’Alberto M. BANTI et Paul GINSBORG, Turin, Einaudi, 2007, pp. 331-
378.
21
suivantes y a évidemment trouvé un héritage fécond. Le fédéralisme
espagnol se développa après 1868 sous l’influence des idées individuelles et
« pactistes » soutenues par Pi y Margall et le Parti démocratique fédéral
46républicain naissant . Ces différentes options – qui opposaient unitarios et
federales – constituèrent une cause importante des conflits entre les différents
ecourants du républicanisme sous la Révolution et la I République. En Italie
comme en Espagne, les espaces municipaux devinrent des laboratoires des
pratiques et des formes de participation politiques, avec une sorte de
décentralisation et de délocalisation des pouvoirs. Le mythe autonomiste et
fédéraliste alimenta non seulement la mobilisation du mouvement
républicain, mais également la construction du discours politique national,
47et ce dans les deux pays .
Les contacts entre les démocrates ibériques et italiens doivent être
mesurés à l’aune de l’influence exercée par les Républicains français. Même
au Portugal, si les Républicains tournent leurs regards vers la France,
l’influence de l’Espagne s’est avérée forte pendant les années de la
« révolution démocratique » ; Mazzini et ses disciples tinrent un grand rôle
48également . Plus généralement, la tradition républicaine européenne s’est
nourrie d’une idée interclassiste du peuple, renvoyant aux concepts de
nation et de révolution démocratique, selon les analyses d’Alexis de
49Tocqueville et John Stuart Mill. La radicalisation du Sexenio democratico , et
surtout l’impact de la République de 1873 – avec l’Assemblée Constituante
et les « Républiques cantonalistes » – en viennent à désarticuler les cultures
50politiques de l’univers républicain . Une situation analogue s’observe en
Italie après la chute de l’État du Vatican et la proclamation de Rome
comme capitale du pays. S’en est suivi un processus d’articulation nouvelle
du mouvement républicain, qui devient pluriel, surtout après les discussions
alimentées par l’exemple de la Commune révolutionnaire de Paris.

46 Florencia PEYROU, « L’organizzazione territoriale della libertà. Repubblicanesimo e federalismo
nella Spagna del XIX secolo », Memoria e Ricerca, n° 34, mai-août 2010, pp. 109-128 ; Carmen PEREZ
ROLDAN, El Partido Republicano Federal 1868-1874, Madrid, Endymion, 2001.
47 Giovanna ANGELINI, Arturo COLOMBO, V. Paolo GASTALDI, Poteri e libertà. Autonomie e federalismo
nel pensiero democratico italiano, Milan, Franco Angeli, 2001. Pour l’Espagne, voir Javier DE DIEGO
ROMERO, Imaginar la República. La cultura política del republicanismo español, 1876-1908, Madrid, Centro
de Estudios Políticos y Constitucionales, 2009.
48 Maria Manuela TAVARES RIBEIRO, « Mazzini e il mazzinianesimo in Portogallo », Nuova Antologia,
n° 2 227, 2003, pp. 229-255 et « Mazzini no pensamento dos utópicos portugueses », Revista de
História das Ideias, vol. 28, 2007, pp. 97-128.
49 Rafael SERRANO GARCIA (dir.), « El sexenio democrático », dossier de Ayer, n° 44, 2001. Voir
aussi, sous la direction du même auteur, 1868-1874. Nuevos enfoques sobre el sexenio democrático,
Valladolid, Junta de Castilla y León, 2002.
50 Voir Román Miguel GONZALEZ, « De la Mística del Pueblo a las culturas políticas republicanas.
Historia e historiografía de las tradiciones republicanas españolas del siglo XIX », dans Maurizio
RIDOLFI (dir.), Democrazia e repubblicanesimo in Spagna e in Italia nell’età liberale, Rome, Nutrimenti,
2010, pp. 52-77.
22
Fort contradictoire est apparue la rencontre entre la démocratie
radicale et les revendications féministes, notamment sur la question du droit
de vote et de la condition sociale de la femme. Contrairement à l’Angleterre,
où l’accès des femmes aux espaces de sociabilité politique remonte aux
années du mouvement chartiste, il n’y avait pas de réel mouvement de
« suffragettes » en mesure d’influencer l’action et les programmes des
formations républicaines et radicales. En Italie, on rencontre de jeunes
femmes dans les organisations de Mazzini ou dans des clubs et journaux en
1848, mais surtout dans les années 1860. Même en Espagne, émergent des
figures de femmes « radicales » (internationalistes ou républicaines, utopistes
51ou libres-penseuses ). L’affirmation politique de nature partisane étant
devenue plus explicite, les femmes deviennent souvent les animatrices de
petites communautés républicaines au sein de la vie municipale ; on pense,
52dans le cas espagnol, au mouvement « blasquiste » à Valence , ou, pour
l’Italie, au mouvement républicain de Forli – la ville la plus républicaine
53 54d’Italie – avec Giorgina Craufurd , épouse anglaise d’Aurelio Staffi, plus
proche collaborateur de Mazzini et gardien de sa mémoire.
Dans la partie méridionale du continent européen, à partir de
e 55l’exemple de la III République en France , avant même la Grande Guerre
et la dislocation des Empires et des Monarchies, prirent place plusieurs
formes de gouvernement républicain, limitées parfois dans le temps et
exposées aux menaces des adversaires. Sans vouloir oublier que c’est grâce à
la Révolution française et aux Républiques jacobines (surtout en Italie)
56qu’eut lieu la « découverte de la politique » , il est peut-être plus utile, dans
une optique comparative, de faire porter l’étude du début du phénomène
e esur la moitié du XIX siècle, soit lorsque l’événement-symbole de la II
République raviva en France les passions du républicanisme européen.
C’est une histoire qui s’étend sur plus d’un siècle, des années 1830-
1840 à l’immédiat second après-guerre. Il suffit de songer à des institutions
dont le caractère exceptionnel d’événement allait se transformer en mythe
politique, en constituant l’acte fondateur d’une effective tradition

51 Maria Dolores RAMOS (dir.), « Repubblica y republicanas », dossier de Ayer, n° 60, 2006.
52 Luz SANFELIU, « Familias republicanas e identidades femeninas en el blasquismo : 1896-1910 »,
dans Maria Dolores RAMOS (dir.), « Repubblica y republicanas », art. cit.
53 Roberto BALZANI, Aurelio Saffi e la crisi della sinistra romantica (1882-1887), Rome, Edizioni
dell’Ateneo, 1988.
54 Voir Liviana GAZZETTA, Giorgina Saffi. Contributo alla storia del mazzinianesimo femminile, Milan,
Franco Angeli, 2003.
55 Voir Claude NICOLET, L’Idée républicaine en France (1789-1924). Essai d’histoire critique, Paris,
Gallimard, 1982 et Serge BERSTEIN, Odile RUDELLE (dir.), Le Modèle républicain, Paris, Presses
Universitaires de France, 1992
56 Michelle VOVELLE, La Découverte de la politique. Géopolitique de la révolution française, Paris, Editions La
Découverte, 1993.
23
57républicaine – en Italie ce fut le cas de la République romaine en 1849 –
ou la sorte de « péché originel » – que fut en Espagne la République des
58années 1873-1874 –, avec une image « négative » qui se prolongerait
elongtemps et ne serait rachetée que sous la II République dans les années
591931-1939 .
On sait par ailleurs qu’en Europe méridionale, dès les années 1830
1840, – dans la France du Midi en particulier, tout comme en Italie et dans
la péninsule ibérique –, la recherche d’une culture politique démocratique
préfigura, sous des couverts parfois secrets ou semi-légaux, des formes
d’organisation et de participation politique annonçant des développements
qui ne se révèleraient que bien plus tard dans d’autres familles politiques
européennes. Il n’est en effet pas hors de propos de rappeler que la mise en
place d’une forme d’organisation politique en partis, réalisée par des
groupes et des mouvements républicains, remonte à ces années-là : avec en
601831, en Italie la Giovine Italia de Giuseppe Mazzini , en 1848, en France le
61Parti républicain d’Alexandre Ledru-Rollin , en 1849, en Espagne le Partido
62Demócrata Español , et en 1876 et 1880, au Portugal, l’organisation du
63Repubblicano Portugueso .
Dans les différentes déclinaisons du républicanisme européen et
méridional qui se firent jour, s’étalant sur une gradation du radicalisme
socio-cultuel et politique allant du libéralisme modéré au socialisme, on

57 Franco RIZZI, La coccarda e le campane. Comunità rurali e Repubblica Romana nel Lazio (1848-1849),
Milan, Franco Angeli, 1988 ; Sauro MATTARELLI (dir.), Politica in periferia. La Repubblica Romana del
1849 fra modello francese e municipalità romagnola, Ravenne, Longo, 1999 ; Marco SEVERINI (dir.), La
primavera della nazione. La Repubblica Romana del 1849, Ancône, Affinità elettive, 2006. Pour la
construction du mythe politique, voir Maurizio RIDOLFI, « El culto de la República en los tiempos
del rey. Lugares de la memoria y símbolos republicanos en la Italia libéral », Historia Social, n° 29,
1997, pp. 111-128. Dans une perspective comparée, il convient de se reporter à : Manuel Espadas
Burgos (dir.), España y la República Romana del 1849, Rome, Consejo Superior de Investigaciones
Cientificas–Escuela Española de Historia y Arquelogía en Roma, 2000.
58 José Maria JOVER ZAMORA, Realidad y mito de la Primera República. Del « gran miedo » meridional a la
utopía de Galdós, Madrid, Editorial Espansa-Calpe, 1991
59 Voir Santos JULIÁ (dir.), « Politica en la Segunda Repubblica », dossier de Ayer, n° 20, 1995. Pour
une comparaison entre Espagne et France, voir Ramon REIG, « Las alternativas republicanas en el
período de entreguerras », dans José A. PIQUERAS ARENAS, Manuel CHUST (dir.), Republicanos y
repúblicas en España, Madrid, Siglo Veintiuno, pp. 231-267.
60 Clara M. LOVETT, The Democratic Movement in Italy, 1830-1876, Cambridge, Harvard University
Press, 1982 ; Arianna ARISI ROTA, Piccoli cospiratori. Politica ed emozioni nei primi mazziniani, Bologne, Il
Mulino, 2010.
61 Pour une étude de cas exemplaire, voir Raymond HUARD, Le mouvement républicain en Bas-Languedoc,
1848-1881, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1982.
62 Voir les dernières études, caractéristiques de la nouvelle histoire culturelle de la politique
républicaine espagnole : Román Miguel GONZALEZ, La Pasión Revolucionaria. Culturas políticas
republicanas y movilización popular en la España del siglo XIX, Madrid, Centro de Estudios Políticos y
Constitucionales, 2007 ; Florencia PEYROU, Tribunos del Pueblo. Demócratas y republicanos durante el
reinado de Isabel II, Madrid, Centro de Estudios Políticos y Constitucionales, 2008.
63 Fernando CATROGA, op. cit. ; voir Antonio VENTURA Anarquistas, Republicanos e Socialistas em
Portugal. As Convergências Possíveis (1892-1910), Lisbonne, Cosmos, 2000.
24
retrouvait des valeurs et des comportements publics qui connotèrent ses
64manifestations bien au-delà des frontières nationales . Il suffit d’en rappeler
certaines : la matrice morale de l’action politique, la redistribution du
pouvoir selon des termes autonomistes et fédéraux, la centralité des libertés
civiles et des valeurs laïques (voire ouvertement anticléricales), le
dépassement de l’exclusion politique grâce au vote (en remplacement des
pratiques traditionnelles nobiliaires et clientélistes), l’intérêt pour les
questions sociales et le monde du travail (dans certaines aires régionales à
forte concentration de classes rurales), le réseau des associations volontaires
créées dans la sphère de la société civile pour soutenir la mobilisation
politique, la construction d’un système de symboles et de rites grâce
auxquels représenter les mythes fondateurs de l’identité républicaine, en
65Italie, comme en Espagne et au Portugal .
À la charnière des deux siècles et surtout après la Grande Guerre, la
ecrise du libéralisme du XIX et l’émergence de la société de masse, le
républicanisme contribua aux transformations induites par la nouvelle
conception de la politique, entendue non pas seulement comme gestion du
pouvoir mais aussi comme affirmation de projets idéologiques et culturels
opposés, avec une radicalisation si forte qu’elle justifia l’usage systématique
de la violence. La tendance éducative et culturelle était déjà une
e 66caractéristique typique du républicanisme du XIX , surtout là où – en Italie
67et en Espagne – se trouvaient réunies non seulement des minorités mais
également l’absence totale de toute perspective réaliste de conquête des
institutions, et la nécessité dans le même temps, d’alimenter à la fois
l’identité des partisans et l’espoir en l’avenir.
Si l’intention pédagogique et culturelle fut associée au
républicanisme en Europe méridionale, la conquête d’espaces politiques et
la nécessité de représenter les intérêts de groupes sociaux éventuellement
élargis aux cadres institutionnels obligeaient à prendre en compte les
mécanismes de formation de consensus à travers des élections. Comme l’a

64 Voir Maurizio RIDOLFI, Manuel SUAREZ CORTINA (dir.), Democrazia e repubblicanesimo in Spagna e in
Italia nell’età liberale, Viterbe, Quaderni del Dipartimento di Studi sulla Comunicazione-Università
della Tuscia, 2010.
65 Giovanni SPADOLINI, L’Italia repubblicana, Rome, New Compton, 1988 ; et Maurizio
RIDOLFI (dir), Almanacco della Repubblica. Storia d’Italia attraverso le tradizioni, le istituzioni e le simbologie
repubblicane, Milan, Bruno Mondadori, 2003. Voir aussi Antoni ROBLES EGEA, « Republicanismo y
horizonte europeo », dans Nigel TOWSON (dir.), op. cit., pp. 292-312. Et enfin, Maria Manuela
TAVARES RIBEIRO, Portugal e a Revolução de 1848, Coimbra, Livraria Minerva, 1990 ainsi qu’Armando
CARVALHO HOMEM, A propaganda repubblicana (1870-1910), Coimbra, Ediçâo do Autor, 1990.
66 Maurizio RIDOLFI, « Il “partito educatore”. La cultura dei repubblicani italiani tra Otto e
Novecento », Italia contemporanea, n° 175, juin 1989, pp. 25-52.
67 José ALVAREZ JUNCO, « Los “Amantes de la Libertad” : la cultura repubblicana española a
principios del siglo XX », dans Nigel TOWSON (dir.), op. cit., pp. 265-292 et Angel DUARTE, « La
esperanza repubblicana », dans Rafael CRUZ, Manuel PÉREZ LEDESMA (dir.), Cultura y movilización en
la España contemporánea, Madrid, Alianza Universidad, 1997, pp. 169-199.
25
68remarqué Manuel Suárez Cortina , en Espagne comme en Italie, les
partisans d’une démocratie républicaine durent définir le rapport complexe
entre tradition romantique (et insurrectionnelle) des origines et défis de la
modernisation politique. En outre, en rendant impraticable une effective
praxis de centralisation nationale, le caractère polymorphe du « grand parti »
démocratique allait laisser un espace au plan local pour les notables et pour
les formes traditionnelles d’organisation clientéliste du consensus électoral.
C’est ainsi que furent jetées les bases de cette sorte de « radicalisme de
masse » qui, à travers la mobilisation politique et électorale garantie par
69l’associationnisme social et économique , allait, durant les années d’avant-
guerre, garantir aux élites démocratiques le contrôle de certains collèges
électoraux et surtout l’exercice d’une large influence dans la vie de
70 71différentes administrations locales, en Italie comme en Espagne .
eDans la seconde moitié du XIX siècle, essentiellement à l’échelle
72locale à travers villes et provinces – dans la région de la Romagne en
particulier – l’Italie constituait, en Europe méridionale, avec la France et la
péninsule ibérique, un ensemble de « terres républicaines » unies par un
tissu commun de valeurs et de pratiques sociales. Certaines caractéristiques
propres à la « tradition italienne » n’en existaient pas moins : la place
centrale qu’occupaient les valeurs laïques et le caractère moral revêtu par
l’action politique dans la définition d’une religion civile du baptême aux
funérailles ; une administration municipale démocratique non dénuée
d’importance dans quelques zones centrales et septentrionales de l’Italie
libérale, et qui trouvait sa légitimité historico-culturelle à travers le mythe
réinventé des communes médiévales ; ou encore l’éparpillement revendiqué
du pouvoir en termes autonomistes et fédéralistes, sous les auspices de
Carlo Cattaneo et de ses différents héritiers, selon les critères d’un « projet
erépublicain » qui survécut du second XIX siècle jusqu’aux travaux de

68 Manuel SUÁREZ CORTINA, « Demócratas sin democrazia. Repubblicanos sin República. Los
demócratas españoles e italianos en el apogeo y crisis del Estrado liberal, 1870-1923 », dans Id. (dir.),
La Restauración entre el liberalismo y la democrazia, Madrid, Alianza Universal, 1997, pp. 317-367.
69 Cf. Emma MANA, « La “democrazia dentro e fuori il parlamento” a fine ottocento », Studi storici,
n° 4, octobre-décembre 1996, pp. 1 083-1 153.
70 Carlotta SORBA, L’eredità delle mura. Un caso di municipalismo democratico (Parma 1889-1914), Venice,
Marsilio, 1993.
71 Angel DUARTE, « El municipio republicano : sostén de la democracia y refugio de la tempestad »,
dans Carlos FORCADELL, Maria CRUZ ROMEO (dir.), Provincia y nación. Los territorios del liberalismo,
Zaragoza, CSIC, 2006. Voir aussi Ramon REIG, Blasquistas y clericales. La lucha por la ciudad en la
Valencia de 1900, Valencia Alfons el magnànim, 1986.
72 Concernant la région la plus républicaine d’Italie, voir Maurizio RIDOLFI, Il partito della Repubblica.
La Consociazione repubblicana romagnola e le origini del Pri nell’Italia liberale (1872-1895), Milan, Franco
Angeli, 1989 ; Luigi LOTTI, I repubblicani in Romagna dal 1894 al 1915, Faenza, Fratelli Lega Editori,
1957.
26
73l’Assemblée Constituante de 1946-1947 . Le projet républicain se hissa au
rang de mythe politique, y compris sur le plan littéraire, avec notamment la
74poésie civile de Giosue Carducci , son interprète le plus influent et le plus
populaire, comparable par certains aspects à Victor Hugo en France et à
Pérez Galdós en Espagne. Il s’inspirait d’un classicisme bien vu de la petite
et moyenne bourgeoisie intellectuelle, fascinée par la Rome antique et les
communes libres du Moyen Âge, encline à manifester son désaccord face au
Risorgimento « inachevé », au nom d’une religion de la patrie et d’une
mémoire culturelle qui n’étaient pas l’apanage de la Maison de Savoie.
Quand par contre la répression politique et la marginalité sociale
rendaient insupportables les conditions de vie, l’issue obligatoire de
l’émigration s’imposait aux classes populaires. En Italie comme en Espagne,
c’est alors grâce à l’émigration – essentiellement vers l’Argentine – que put
se développer une sorte de « patriotisme républicain » ; à Buenos Aires, tout
particulièrement, où en 1875 les émigrés italiens inaugurèrent un monument
75à la mémoire de Mazzini – le premier dans l’absolu – et où en 1903, les
émigrés espagnols créèrent la Liga Republicana Española, foyer d’une véritable
76« républica del émigrante » . Une situation semblable marquait l’exil des
77antifascistes républicains, en Suisse et en France , ou au-delà de
l’Atlantique. Les lieux d’émigration devinrent donc autant d’espaces de
représentation de l’idée républicaine, loin de la mère-patrie. Mais un exil
78trop long peut aussi entrainer une érosion de cet idéal .
Avec le nouveau siècle, quand l’alternative institutionnelle devint
force nationale de gouvernement, le projet culturel démocratico-républicain
se chargea d’une valeur idéologique précise. Songeons ici à la traditionnelle
epédagogie nationale laïque, sur la base du modèle offert par la III
79 80République française , utilisée d’abord par les républicains portugais puis

73 Marina TESORO, « Il federalismo democratico. Dal Risorgimento all’Assemblea Costituente »,
dans Maurizio Ridolfi (dir.), Almanacco della Repubblica…, op. cit., pp. 131-144.
74 Marino BIONDI, « La “Repubblica delle lettere” : Carducci e la poesia civile», dans Maurizio
RIDOLFI (dir.), Almanacco della Repubblica…, op. cit., pp. 107-118.
75 Emilio FRANZINA, « “Piccole patrie, piccole Italie”. La costruzione dell’identità nazionale degli
emigrati italiani in America Latina (1848-1924) », Memoria e Ricerca, nouvelle serie, n° 8, décembre
1996, pp. 13-32.
76 Angel DUARTE, La república del emigrante. La cultura política de los españoles en Argentina (1875-1910),
Lleida, Editorial Milenio, 1998.
77 Santi FEDELE, I repubblicani in esilio nella lotta contro il fascismo (1926-1940), Florence, Le Monnier,
1989 ; Elisa SIGNORI, Marina TESORO, Il verde e il rosso. Ferdinando Schiavetti e gli antifascisti nell’esilio fra
repubblicanesimo e socialismo, Florence, Le Monnier, 1987.
78 Angel DUARTE, El otoño de un ideal. El republicanismo histórico español y su declive en el exilio de 1939,
Madrid, Alianza, 2009. Voir aussi Encanrnación LEMUS (dir.), « Los exilios en la España
contemporánea », dossier de Ayer, n° 47, 2002. À propos de la fête républicaine et nationale par
excellence, c’est-à-dire la commémoration de la révolte contre Napoléon en 1808, voir Christian
Demange, El dos de Mayo. Mito y fiesta nacional (1808-1958), Madrid, Marcial Pons, 2004.
79 Pierre NORA (dir.), Les lieux de mémoire, t. 1 : La République, Paris, Gallimard, 1984. Voir aussi
Olivier IHL, La fête républicaine, Paris, Gallimard, 1996.
27
e 81– même si ce fut partiellement – par la II République espagnole . Luna de
Carvalho nous décrit le projet culturel de sécularisation de la vie publique
promu par les Républicains portugais, lesquels soutinrent fortement une
« République laïque » qui inévitablement se heurta à la tradition catholique,
enracinée essentiellement dans les campagnes du Centre-Nord du pays.
Cela dit, les mouvements démocratiques de l’Europe méridionale
devant se confronter au modèle éducatif religieux et catholique, on les
rapprocha en raison de leur fort esprit laïc et anticlérical, bien que ce dernier
fût marqué au plan national par de compréhensibles singularités, liées en
premier lieu, à la présence ou pas d’une forme de gouvernement
82républicain . Il ne faut pas davantage négliger le fait que souvent, au plan
territorial et régional, la politique de laïcisation de la société put se réaliser
avant même l’horizon national sous l’impulsion des mairies et des
83institutions locales . L’intensité et l’ampleur de la mobilisation sociale et
culturelle, assortie de langages et d’une rhétorique accessibles à de larges
84couches populaires, engendrèrent des formes particulières de populisme ,
85et des religions politiques primordiales .
Dans la première moitié du siècle, le Portugal et la Grèce connurent
également une « tradition » du modèle républicain. Dans le premier cas, la
86République fut proclamée en 1910 , avec une parabole qui, avec la crise de
87légitimité des institutions démocratiques apparue durant l’après-guerre , se

80 Fernando CATROGA, A Militância laica e a descristianizaçao da morte em Portugal, 1865-1911, Coimbra,
Facultade de Letras, 1988 et Joaquim PITASSILGO, República e Formaçao de Cidadäos. A educaäo Cívica
nas escolas primárias da I República Portuguesa, Lisbonne, Colibri, 1998.
81 Sur la faiblesse des symboles républicains pendant les années 1930, voir Paula RADCLIFF, « La
representación de la nación. El conflicto en torno a la identitad nacional y las práticas simbólicas en
la segunda República », dans Rafael CRUZ, Manuel PÉREZ LEDESMA (dir.), Cultura y movilización…,
op. cit.,, pp. 305-325. Sur les propositions visant à créer une culture civique républicaine pendant les
années 1930 voir Carolyn. P. BOYD, Historia patria. Política, historia e identitad nacional en España, 1875-
1975, Barcelone, Ediziones Pomares-Corredor, 2000, pp. 175-205. Ou encore Carlos SERRANO, El
nacimiento de Carmen. Símbolos, mitos y nación, Madrid, Taurus, 1999.
82 Sur les différences entre France, Italie et Espagne, voir Jacqueline LALOUETTE, Le libre pensée en
France, 1848-1940, Paris, Albin Michel, 1997 ; Guido VERUCCI, L’Italia laica prima e dopo l’unità.
Anticlericalismo, libero pensiero e ateismo nella società italiana (1848-1876), Rome-Bari, Laterza, 1981 ; Dino
MENGOZZI, La morte e l’immortale. La morte laica da Garibaldi a Costa, Mandria-Rome-Bari, Lacaita,
2000 ; Rafael CRUZ (dir.), « El anticlericalismo », dossier de Ayer, n° 27, 1997; Emilio LA PARRA
LÓPEZ, Manuel SUÁREZ CORTINA (dir.), El anticlericalismo español, Madrid, Biblioteca Nueva, 1998.
83 Voir par exemple Jean-François CHANET, L’École républicaine et les petites patries, Paris, Aubier, 1996.
84 On renverra à l’étude exemplaire de José ALVARES JUNCO, El Emperador del Paralelo. Lerroux y la
demagogia populista, Madrid, Alianza, 1990 ; ainsi que Id. (dir.), Populismo, caudillaje y discurso demagógico,
Madrid, CIS, 1987.
85 Stefano PIVATO, Il nome e la storia. Onomastica e religione politica nell’Italia contemporanea, Bologne, Il
Mulino, 1999.
86 Sur la réception de la République en Italie, voir Maurizio RIDOLFI, « Viva la Repubblica portoghese !
Modelos de governação e os ideais republicanos na Itália pré-fascista », Ler Historia, n° 59, 2010.
87 Sur le débat autour de la nature de la République portugaise, voir Armando MALHEIRO DA SILVA,
« A escrita (vária) da istoria da I República Portuguesa », Ler História, n° 38, 2000, pp. 197-254 et
« Note sulla Prima repubblica (1910-26) e sulla genesi dello Stato corporativo in Portogallo », dans
28
conclut en 1926 lors de l’instauration d’une dictature militaire, préfiguration
88de l’Estado Novo d’Antonio Salazar . En Grèce en revanche, alors que tout
eau long du XIX siècle le philhellénisme avait alimenté un courant d’amitié
89 90politique en France comme en Italie , tandis que, en pleine crise politique
du premier après-guerre, le processus de formation d’une identité nationale
91était encore actif , la République remplaça la Monarchie (entre 1924 et
921935), dans cette situation de particulière fragilité .
En 1946, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que les
régimes autoritaires qui, en Espagne et au Portugal, s’étaient affirmés en
93mortifiant la démocratie républicaine , allaient se maintenir durant trente
ans encore, les consultations populaires sanctionnèrent la configuration de
ediverses formes de gouvernement : la IV République en France ; la
monarchie en Grèce, après un dramatique plébiscite qui ouvrit la voie à la
94guerre civile ; la République en Italie, sur la base d’un référendum
institutionnel et d’élections qui mirent en place une Assemblée
95Constituante , ayant pour tâche l’élaboration de la Constitution, entrée en
vigueur deux ans plus tard.




Matteo PASETTI (dir.), Progetti corporativi tra le due guerre mondiali, Rome, Carocci, 2006, pp. 29-35 en
particulier.
88 Sur la crise du système politique républicain, qui limite le droit du vote et donc les formes de
participation politique, voir Antonio COSTA PINTO, « Portugal en el siglo XX : una introducción »,
dans Id. (dir.), Portugal contemporáneo, Madrid, Ediciones Sequitur, 2000, pp. 5-19. Voir aussi Manuel
LOFF, « El proceso electoral salazarista (1926-1974) en el contexto de 150 años de sufragio elitista
en Portugal », dans Roque MORENO FONSERET (dir.), Plebiscitos y elecciones en las dictaturas del sur de
Europa (siglo xx), Alcoy, Editorial Marfil , 2003, pp. 175-203.
89 Gilles PÉCOUT, « Une amitié politique méditerranéenne… », art. cit. ; voir aussi Sophie BASCH,
Le mirage grec. La Grèce moderne devant l’opinion française, 1846-1946, Paris, Aubier, 1995.
90 Antonis LIAKOS, L’unificazione italiana e la Grande Idea. Ideologia e azione dei movimenti nazionali in Italia
e in Grecia, 1859-1871, Firenze, Aletheia, 1995.
91 Philippe CARABOTT (dir.), Greek Society in the Making 1863-1913. Realities, Symbols and Visions,
Londres, Ashgate, 1997.
92 Georgos MAVROGORDATOS, Stillborn Repubblic. Social Coalitions and Party Strategies in Greece, 1922-
1936, Berkeley, University of California Press, 1983.
93 Pour un étude comparative, voir Giulio SAPELLI, L’Europa del sud dopo il 1945. Tradizione e modernità
in Portogallo, Spagna, Italia, Grecia e Turchia, Soveria Monnelli, Rubbettino editore, 1996.
94 Cf. John O. IATRIDIS (dir.), Greece in the 1940s. A nation in crisis, Hannovre et London, University
Press of New England, 1981. Ainsi que Giorgio VACCARINO, La Grecia tra Resistenza e guerra civile
(1940-1949), Milan, Franco Angeli, 1988. La monarchie fut restaurée en 1936. Après le plébiscite de
1946, elle resta en vie jusqu'en 1974, quand après la chute du régime militaire arrivé au pouvoir en
1967, un plébiscite a sanctionné la remise en place de la République.
95 Cf. Maurizio RIDOLFI, Nicola TRANFAGLIA, 1946. La nascita della Repubblica, Rome-Bari, Laterza,
1996. Sur le rapport entre la tradition républicaine régionale et le nouvel esprit républicain, voir
Mariuccia SALVATI (dir.), La fondazione della Repubblica. Modelli e immaginario repubblicani in Emilia e
Romagna negli anni della Costituente, Milan, Franco Angeli, 1999.
29
RÉPUBLIQUES, RÉPUBLICANISME ET RELIGIONS CIVILES
APRÈS LA DEUXIÈME GUERRE MONDIALE : LE MODÈLE
FRANÇAIS EN PERSPECTIVE
« En ce qui concerne les Républiques démocratiques en Europe,
eécrit Emilio Gentile, les traces de sacralisation de la politique au XX siècle
96ne se trouvent qu’en France » . En réalité, l’histoire des Républiques et de
l’imaginaire républicain met en relief le haut niveau revêtu par les
symboliques rituelles dans les processus de politisation, même pour les
années les plus récentes. Il s’agit ici de s’interroger sur l’influence de la
religion civile dans les sociétés démocratiques et sécularisées, des sociétés de
97masse, dans le second après-guerre . En Europe méditerranéenne, le
modèle français vient immédiatement à l’esprit, mais on peut tourner ses
98regards vers l’Italie et vers la Grèce ou le Portugal , après la chute des
dictatures dans les années 1970.
En nous interrogeant sur la nature des rituels qui définissent la fête
républicaine en Italie, il est apparu que le cas français offre une multiplicité
d’intérêts. Le modèle patriotique républicain met en évidence un type idéal
d’État unitaire et d’identité nationale. Cela semble clair à travers l’emphase
que revêt la fête républicaine du 14 juillet, image forte et presque
« monumentale » qui se projette au-delà des Alpes. Comme cela prévalait à
e ela fin du XIX et au début du XX siècle, lorsque la célébration du 14 juillet
comme fête nationale populaire rythmait les phases marquantes de l’histoire
française, cette date continua, après 1945, à représenter un haut moment de
compétition symbolique entre les cultures de droite et de gauche, avec une
forte participation des citoyens.
Il fallait, en France comme ailleurs, préserver les facteurs
symboliques et rituels à même d’assurer la continuité de l’histoire nationale,
mais aussi les moderniser, en mettant au point le mythe de la démocratie
99ressuscitée. En France, après les années sombres de Vichy , le 14 juillet
recouvra sa place centrale, au cœur d’une véritable sacralisation de la liturgie
républicaine, mais il évoqua à nouveau des conflits symboliques, plus ou

96 Emilio Gentile, Le religioni della politica. Fra democrazia e totalitarismi, Rome-Bari, Laterza, 2001, p.
194.
97 Pour un parcours de nature comparative sur le temps long, voir Maurizio RIDOLFI (dir.), Rituali
civili. Storie nazionali e memorie pubbliche nell’Europa contemporanea, Rome, Gangemi, 2006.
98 Fernando CATROGA, « Ritualizaçoes da história », dans Fernando CATROGA, Louis R. TORGAL,
José Maria AMADO MENDES, História da história em Portugal. Sécs. XIX-XX, Lisbonne, Círculo de
Leitores, 1996, pp. 547-619 ; « Le commemorazioni nelle feste nazionali portoghesi. Dalla
rivoluzione liberale allo Stato Nuovo di Salazar », dans Maurizio RIDOLFI (dir.), Rituali civili…., op.
cit., pp. 63-72.
99 Avner BEN AMOS, « La commémoration sous le régime de Vichy : les limites de la maîtrise du
passé », dans Christophe CHARLE, Jacqueline LALOUETTE, Michel PIGENET et Anne-Marie
SOHN (dir.), La France démocratique (combats, mentalités, symboles). Mélanges offerts à Maurice Agulhon, Paris,
Publications de la Sorbonne, 1998, pp. 397-408.
30
100moins anciens . Il y en eut un certain écho à l’occasion des manifestations
qui ont accompagné les bicentenaires de 1989 et 1992. Au cours de leur
histoire plus que centenaire, les fêtes du 14 juillet ont pris un caractère
polyvalent, mêlant le souvenir de lointains événements révolutionnaires
(Déclarations des Droits de l’Homme, proclamation de la République) à
l’organisation de rituels publics (comme le défilé militaire), capables de
renforcer l’unité nationale, dans un climat de large participation populaire
assurée par des divertissements traditionnels (feux d’artifice, concerts et bals
publics).
Ces célébrations ne sont cependant pas uniformes, à Paris et dans le
reste du pays. L’histoire de la fête du 14 juillet démontre que celle-ci ne fut
pas seulement l’épicentre du nouveau calendrier laïc, mais également un
rituel capable d’assimiler des pratiques sociales préexistantes et de redéfinir
les hiérarchies des fêtes communautaires. Correspondant aux divers niveaux
de patriotisme républicain, dans les multiples France locales et régionales, le
14 juillet est l’occasion de multiples sortes de fêtes. De la même façon, on
observe que le rapport entre laïcisation, vie communautaire et enracinement
du patriotisme républicain, nonobstant la marginalisation de la religion
catholique par rapport aux rituels civils, fut loin d’être résolu avec les lois du
edébut du XX siècle.
Il convient de porter l’analyse sur les transformations sociales et
101culturelles – et pas seulement les facteurs de nature politique et partisane
– et la manière dont celles-ci influencent la construction d’une identité
républicaine, à travers l’action d’associations patriotiques et d’institutions
culturelles, ainsi que l’élaboration de rituels civils et la codification d’une
certaine iconographie, même si elle demeure limitée.
Le champ de recherche qu’il s’agit d’explorer concerne la « politique
de la mémoire » à partir du rapport entre le passé fasciste et la démocratie
102naissante des années d’immédiat après-guerre . En d’autres termes, il peut
être opportun de rechercher les raisons pour lesquelles la République ne
réussit pas à concrétiser le sens moral de l’antifascisme dans le discours

100 Pascal ORY, Une nation pour mémoire. 1889, 1939, 1989, trois jubilés révolutionnaires, Paris, Presses de
la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1992 et Jacques DUVALLON, Philippe DUJARDIN,
Georges SABATIER (dir.), Commémorer la Révolution. Politique de la mémoire, Lyon, Publications
Universitaires de Lyon, 1993.
101 À propos des mythes fondateurs de la République italienne et de l’imaginaire symbolique et
rituel, voir Maurizio RIDOLFI (dir), Almanacco della Repubblica…, op. cit. ; ainsi que Giorgio VECCHIO,
« Tricolore, feste e simboli dello Stato nel primo decennio repubblicano », dans Giorgio VECCHIO et
Fiorenza TAROZZI (dir.), Gli Italiani e il tricolore. Patriottismo, identità nazionale e fratture sociali lungo due
secoli di storia, Bologne, Il Mulino, 1999, pp. 350-372.
102 Pier Giorgio ZUNINO, La Repubblica e il suo passato. Il fascismo dopo il fascismo, il comunismo, la
democrazia : le origini dell’Italia contemporanea, Bologne, Il Mulino, 2003.
31
103public, en le fondant d’abord sur le plan symbolique et rituel , et en le
104prolongeant par un sentiment de religion civile .
Dans la corrélation entre les facteurs d’intégration et de
conflictualité, il faut mettre en évidence les éléments de continuité sur le
terrain formel (les rituels), mais aussi ceux d’innovation sur le plan
symbolique (les fêtes de la nation démocratique), en liant la « politique de la
fête » organisée par l’État et l’idéologisation importante de la nation
105poursuivie par les cultures politiques des partis de masse .
Les récriminations diffuses envers l’héritage de la rhétorique fasciste
ont fortement intégré la sensibilité du monde intellectuel et de la classe
dirigeante en faveur de la construction d’un apparat de symboles et rituels
capables de favoriser l’identification des citoyens à l’État démocratique.
C’est vers les caractères génétiques de l’Italie libre, dans l’opposition
entre antifascisme et anticommunisme, ainsi que dans la complète
concomitance entre dissolution du régime fasciste et résultats de la
Deuxième Guerre mondiale, qu’il faut se tourner pour comprendre les
raisons de leur faiblesse dans l’imaginaire national. Plus généralement, cela
revient à s’interroger sur la religion civile républicaine en relation avec
l’influence préexistante de l’Église et des liturgies catholiques dans les rituels
publics : avec la constitutionnalisation des rapports entre l’Église et l’État
définis en 1929, par l’article 11 du Concordat, la valeur civile des jours fériés
établis par la religion catholique fut reconnue.
Le cas de l’Italie peut offrir de passionnants parcours de recherche.
Les classes dirigeantes de la République se sont montrées généralement
froides envers toute forme de patriotisme républicain se souvenant de la
rhétorique et des manifestations du régime fasciste. Par conséquent, des
106partis, dirigeants politiques et intellectuels s’engagèrent à faire des Italiens
107des citoyens « républicains » . Sortant de la volonté légitimatrice du peuple
lors du référendum institutionnel, la République se trouve face à l’héritage
108 109de Giuseppe Mazzini et du Risorgimento démocratique , mythe fondateur

103 Dans une perspective comparative, voir Leonardo PAGGI, « Una repubblica senza pantheon. La
politica e la memoria dell’antifascismo (1945-1978) », dans Id. (dir), Le memorie della Repubblica,
Florence, La Nuova Italia, 1999, pp. 258-260.
104 Gian Enrico RUSCONI, Patria e repubblica, Bologne, Il Mulino, 1997.
105 « Fascismo e antifascismo negli anni della Repubblica», Problemi del socialismo, n° 7, janvier-avril
1986. Sur le déclin de l’antifascisme dans le discours publique, voir aussi Sergio LUZZATTO, La crisi
dell’antifascismo, Turin, Einaudi, 2004.
106 Voir la correspondance entre deux intellectuels de renom, Ernesto Rossi et Gaetano Salvemini
(Mimmo FRANZINELLI (dir.), Dall’esilio alla Repubblica 1944-1957, Turin, Bollati Boringhieri, 2004).
107 « Fare l’italiano repubblicano », Annali di storia dell’educazione e delle istituzioni scolastiche, n° 8, 2001.
108 Sergio LUZZATTO, La mummia della Repubblica. Storia di Mazzini imbalsamato, 1872-1946, Milan,
Rizzoli, 2001.
109 Massimo BAIONI, « Miti di fondazione. Il Risorgimento democratico e la Repubblica », dans
Maurizio RIDOLFI (dir.), Almanacco della Repubblica…, op. cit., pp. 185-196.
32
de la tradition républicaine. Sur le plan politique, cependant, il n’y avait plus
que le petit Parti républicain qui tentait d’inculquer les idées de Mazzini
110dans la vie civile et le discours politique ; il joua un rôle notable dans
l’éducation, mais pesait de manière très relative par rapport aux partis de
111masse, comme la Démocratie chrétienne ou le Parti communiste .
Il faut enfin s’interroger sur le fait qu’en Italie et en Europe, durant
le boom économique, l’amélioration des standards moyens de la vie
quotidienne et la naissance d’une aspiration répandue au bien-être, ont
transformé les hiérarchies les plus importantes dans les processus de
légitimation politique, en influençant les formes de rituels publics lors des
fêtes civiles républicaines, et modifié le rapport entre les générations.
L’approche comparative du thème de la religion civile permet de mieux
cerner le profil de la corrélation, en Italie, entre histoire nationale, « amour
de la patrie » et citoyenneté républicaine. C’est sur la nature de la
reconstruction après les deux guerres et, dans le cas des pays concernés en
des périodes plus ou moins longues par des régimes non libéraux, sur le
processus de transition démocratique qu’il faut centrer la comparaison, afin
de souligner la parabole des idéaux républicains, comme dans le cas de
112l’Espagne post-franquiste , mais aussi le « retour » plus récent d’un
113républicanisme recobrado . Si les formes du patriotisme républicain sont
fortement marquées par les caractères de l’événement fondateur du mythe
de l’État républicain (un acte révolutionnaire, une consultation populaire, la
proclamation de l’indépendance nationale, les lendemains de guerre), dans
les démocraties du second après-guerre, le rôle normatif et symbolique de la
Constitution est essentiel ; ses principes et modalités de perpétuation sont
destinées à garantir la légitimité de la forme de gouvernement dans le
consensus des citoyens. En ce sens, dans la corrélation entre religion civile
114et patriotisme constitutionnel , la recherche sur les formes et les langages
de l’ethos républicain, de même que sur le rôle des élites et des institutions
politiques devient décisive, tant dans l’exercice du bon gouvernement que
dans la promotion d’une pédagogie civile attentive et capable de susciter des
émotions collectives.


110 Alessandro SPINELLI, I repubblicani nel secondo dopoguerra (1943-1953), Ravenne, Longo, 1998.
111 Angelo VENTRONE, La cittadinanza repubblicana. Forma-partito e identità nazionale alle origini della
democrazia italiana (1943-1948), Bologne, Il Mulino, 1996.
112 Voir Francisco SEVILLANO CALERO, « Las commemoraciones festivas en España : del
franquismo a la democracia, 1976-1987 », dans Maurizio RIDOLFI (dir.), Rituali civili…, op. cit.,
pp. 233-248.
113 Angel DUARTE, « Il repubblicanesimo recuperato. La ripresa del discorso repubblicano nella
Spagna di oggi », Memoria e Ricerca, n° 27, janvier-avril 2008, pp. 169-186.
114 Pour le cas de la République italienne, voir Gaspare NEVOLA, « Non solo “oppio dei popoli”.
Riti della nazione e democrazia italiana, tra religione civile e patriottismo costituzionale», dans
Maurizio RIDOLFI (dir.), Rituali civili…, op. cit., pp. 249-260.
33


Existe-t-il un « modèle » républicain ?
eL’exemple de la III République en France

1Jean GARRIGUES

eLa III République a longtemps été un régime controversé. Pendant
l’entre-deux-guerres, l’extrême-droite et l’extrême-gauche, mais aussi les
« rénovateurs » et les « néos » de tous les partis, lui ont reproché son inertie,
son impuissance, ses compromissions. Elle a été vilipendée par le régime de
Vichy, qui imputait à son « esprit de jouissance » la responsabilité de la
débâcle. Puis elle a été remise en cause par l’esprit de la Résistance et par le
gaullisme, qui ont voulu tourner le dos à la « République radicale » et au
régime des partis.
ePourtant, chacun s’accorde à dire aujourd’hui que la III République,
héritière revendiquée de la Révolution française, a installé le socle de notre
démocratie parlementaire et libérale. Les débats les plus récents sur la laïcité,
sur l’intégration, sur les politiques mémorielles, sont marqués par la
sanctuarisation de ce « modèle républicain » français.
Comme toujours, la vérité se situe à mi-chemin des excès de
détestation ou de sacralisation auxquels les débats public et
historiographique ont voué ce régime évolutif, complexe et controversé.
Rappelons d’abord que ce régime naît par hasard, presque par surprise, au
lendemain de la débâcle militaire de Sedan. D’emblée, les gouvernants
eimprovisés de la III République sont confrontés à plusieurs défis majeurs :
mener à son terme la guerre franco-prussienne, dans laquelle le Second
Empire avait imprudemment jeté la France ; régler le sort de Paris, ville-
symbole de l’héritage révolutionnaire, dissociée du reste de la nation ;
combattre la réaction monarchiste, qui tente de restaurer la royauté ; enfin,
relancer la société française sur les rails de la croissance et d’un nouvel
équilibre social.
C’est en répondant à ces défis urgents que les pères fondateurs de la
eIII République imposent en quelques années un régime politique issu de la
transaction et du compromis avec le centre libéral et la droite orléaniste. Et
epourtant, en dépit des difficultés inhérentes à cette genèse imprévue, la III
République « improvisée » de 1870 à 1877 s’inscrit dans la longue durée de

1 Professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Orléans, membre du laboratoire Savoirs et
pouvoirs de l’Antiquité à nos jours (SAVOURS), directeur du Comité d’histoire politique et
parlementaire (CHPP).
34
notre histoire politique. Alors que la Première et la Seconde République ont
esuccombé facilement aux coups d’État bonapartistes, la III résiste à des
crises politiques violentes et répétées, notamment la crise boulangiste en
1888-1889, l’Affaire Dreyfus en 1898-1899 et celle du 6 février 1934, qui
semblent pourtant menacer l’existence même du régime. Elle résiste au
traumatisme de la Grande Guerre, qui conduit à la disparition de la
démocratie en Italie et dans une grande partie de l’Europe. Elle résiste à
l’émergence du communisme international, qui conduit à la chute de
l’empire tsariste, à l’instauration du régime bolchévique et à la vague
révolutionnaire européenne des années 1919-1921. Elle résiste enfin à la
crise économique mondiale de 1929, qui provoque la chute de la République
de Weimar et déstabilise en profondeur l’équilibre international.
Comment expliquer cette capacité de résistance exceptionnelle, qui a
efait de la III République, à ce jour, « la plus longue des Républiques » ? Par
son héritage démocratique évidemment, qui la nourrit de plusieurs
expériences : celle de la décennie révolutionnaire, qui a vu se confronter
plusieurs modèles de République, girondine, jacobine, thermidorienne,
consulaire ; celle de la Seconde République, marquée par le présidentialisme ;
celle de l’empire libéral, puis parlementaire, qui apparaît rétrospectivement
comme la dernière étape de la transition démocratique vers le modèle
erépublicain français. Mais, si la III République revendique l’héritage de
el’apprentissage démocratique du premier XIX siècle, c’est aussi une période
décisive pour la construction du modèle français, c’est-à-dire pour les
fondements de notre histoire politique.
Rappelons dans un premier temps que le processus de refondation
républicaine est d’abord un processus d’urgence, imposé par la défaite
militaire.

LA RÉPUBLIQUE IMPROVISÉE
eLorsque la III République est proclamée, le 4 septembre 1870, la
France est un pays en pleine déroute militaire, 43 départements du Nord et
du Nord-Est étant occupés par les armées prussiennes. Ministre de
l’Intérieur du gouvernement de la Défense nationale, Léon Gambetta quitte
Paris en ballon le 7 octobre 1870 afin de lever une armée de 600 000
2hommes en province, mais sans réussir à débloquer la capitale assiégée .
C’est dans ce contexte que Bismarck impose à la République
naissante un armistice aux conditions draconiennes, prévoyant notamment
le désarmement de Paris, le cœur et l’âme de la tradition républicaine, puis
son occupation par les troupes prussiennes. Cet armistice, signé par le

2 Jean-Marie MAYEUR, Léon Gambetta. La Patrie et la République, Paris, Fayard, 2008.
35
gouvernement de Défense nationale le 18 janvier 1871, sera considéré par
les républicains parisiens comme une humiliation patriotique.
Par ailleurs, c’est cet armistice qui permet l’organisation des élections
générales, le 8 février 1871. Sous la pression des armées d’occupation et sans
véritable campagne, ces élections précipitées favorisent le camp des partisans
de la paix au détriment des patriotes. C’est pourquoi les campagnes votent
massivement pour les candidats monarchistes, qui remportent les deux tiers
des sièges, alors que l’opinion est de plus en plus acquise aux idées
républicaines. Cette nouvelle « chambre introuvable », issue de l’humiliation
patriotique, apparaît comme un handicap pour la construction du nouveau
régime républicain. L’élection de l’ancien ministre orléaniste Adolphe Thiers
à la tête du pouvoir exécutif de la République, mais sous contrôle de
3l’Assemblée (17 février 1871), n’est qu’une solution de compromis . Elle
permet d’aboutir à la signature de la paix de Francfort (10 mai 1871), puis à
la libération du territoire en 1873, mais la République se voit amputée de
l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, soit 1,6 million d’habitants, et d’une
dette de guerre de plus de cinq milliards de francs-or, qui pèsera
durablement sur les finances de la France.
Les conséquences de cette naissance dans la douleur sont multiples :
à long terme, elle nourrira l’esprit de la Revanche, entretenu par des
organisations militantes comme la Ligue des Patriotes, et qui explique la
e 4poussée des idées nationalistes à la fin du XIX siècle ; à moyen terme, elle
impose aux gouvernants républicains une alliance stratégique avec les
pouvoirs financiers et avec la grande bourgeoisie libérale, qui tiennent entre
leurs mains les conditions du redressement économique, donc la
5stabilisation du régime ; à court terme, elle suscite deux types d’opposition à
la République naissante, à sa gauche et à sa droite.
L’opposition de gauche se manifeste à Paris avec l’insurrection
populaire du 18 mars et l’élection dissidente d’un Conseil général de la
6Commune de Paris, le 26 mars 1871 . Foyer de la tradition révolutionnaire,
la capitale républicaine se révolte à la fois contre l’armistice et contre les
humiliations qui lui sont infligées par le gouvernement de Thiers et par
l’Assemblée Nationale installés à Versailles. Présenté par Jules Vallès dans
son Manifeste aux Français du 19 avril 1871, le programme de la Commune
est un projet de République fédérative, démocratique et sociale, qui s’inscrit
dans la tradition jacobine héritée de la Révolution française, et qui s’oppose
frontalement à la République bourgeoise incarnée et voulue par Adolphe
Thiers.

3 Jean-Marie MAYEUR, Les Débuts de la Troisième République (1871-1896), Paris, Le Seuil, 1978.
4 Michel WINOCK (dir.), Histoire de l’extrême droite en France, Paris, Le Seuil, 1993.
5 Jean GARRIGUES, La République des hommes d’affaires, 1870-1900, Paris, Aubier-Flammarion, 1997.
6 Jacques ROUGERIE, La Commune de Paris, Paris, PUF, 1988.
36
Mais la Commune de Paris apparaît au reste de la France, ainsi qu’à
la plupart des chefs républicains, comme une utopie dangereuse et
préjudiciable au processus de consolidation du régime. Avec la complicité de
Bismarck, qui l’autorise à rapatrier 170 000 prisonniers à Versailles, le chef
du gouvernement décide d’éradiquer ce danger d’une République sociale par
la reconquête militaire de la capitale. Du 21 au 28 mai 1871, la Semaine
Sanglante voit les troupes versaillaises écraser l’armée improvisée des
communards, au prix de 30 000 morts, dont 20 000 exécutions sommaires,
qui seront suivies par plus de 36 000 arrestations et 7 500 déportations de
militants républicains. L’état de siège étant maintenu jusqu’en 1876, on
mesure à quel point les partisans de la République sociale ont été écartés du
processus de construction du nouveau régime.
À court terme, le mouvement ouvrier français est décapité, et il ne
commencera vraiment à se reconstruire qu’à partir de l’amnistie des
communards, proclamée en 1880. En contrepartie, les paysans français
rassurés s’engagent désormais massivement dans le vote républicain, à partir
des élections partielles de juillet 1871. De même pour les milieux d’affaires,
qui investissent dans les emprunts de remboursement de la dette de guerre
ou dans la mise en œuvre du plan de travaux publics Freycinet. À plus long
terme, l’écrasement et la répression de la Commune creusent un fossé
politique et symbolique entre les élites républicaines et le monde ouvrier
efrançais, qui va se tourner à la fin du XIX siècle vers des formes
d’opposition radicales, notamment le marxisme et l’anarchie. Le succès du
guesdisme à partir des années 1880, les attentats anarchistes des années 1890
(« la propagande par le fait »), la naissance du courant anarcho-syndicaliste
de la CGT en 1895, les grandes grèves ouvrières des années 1906-1910,
découlent de ce divorce entre la République et les masses, de ce déficit
d’intégration que la démocratie libérale et parlementaire ne parviendra pas à
7combler .
Une fois réglée la question de la République sociale, les fondateurs
ede la III République se retrouvent confrontés à une autre opposition,
beaucoup plus puissante, qui est celle de la majorité monarchiste de
l’Assemblée. L’épreuve de force aboutit dans un premier temps à la mise en
minorité d’Adolphe Thiers, contraint à la démission le 24 mai 1873 parce
qu’il s’est rallié ostensiblement à la République. La deuxième étape est la
mise en place d’un gouvernement d’ordre moral, sous la présidence du
maréchal Mac-Mahon, avec la perspective d’une restauration monarchique
sous la bannière du prétendant légitimiste, le comte de Chambord. Mais ce
processus de restauration connaît trois échecs successifs : le premier est

7 Jean-Jacques BECKER, Gilles CANDAR (dir), Histoire des gauches en France, 2 vol., Paris, La
Découverte, 2004.
37
imputable au comte de Chambord lui-même, qui refuse la fusion entre
légitimistes et orléanistes en octobre 1873 ; le deuxième est le vote de
l’amendement Wallon (30 janvier 1875) et des lois constitutionnelles
(février-juillet 1875), qui installent définitivement les institutions d’une
République parlementaire bicamérale ; le troisième échec monarchiste, qui
suit la « crise du 16 Mai », est celui des élections d’octobre 1877, qui voient
les républicains conserver la majorité qui était la leur dans la précédente
Assemblée, dissoute en juin par le maréchal Mac-Mahon.
De ce dernier échec découle l’avènement de ce que certains
historiens ont appelé « la République des républicains », c'est-à-dire une
République enfin débarrassée de l’hypothèque d’une restauration. À court
terme, cela se traduit par la démission de Mac-Mahon (30 janvier 1879) et
par l’élection du républicain Jules Grévy à la présidence de la République,
face à une Chambre des députés et un Sénat eux aussi dominés par les
républicains. À plus long terme, ce que l’on appellera « la Constitution
Grévy », c’est-à-dire le renoncement du président à la pratique de la
dissolution, discréditée par Mac-Mahon, conduira au renforcement de la
prédominance de la Chambre des députés dans le dispositif institutionnel de
ela III République, au point que l’on pourra parler d’un « régime
d’assemblée ». Les dérives d’un tel système, marqué par la souveraineté de la
délibération mais aussi par la valse des ministères et par la systématisation du
compromis politique (surtout après la Grande Guerre), seront dénoncées
edès le début du XX siècle, non seulement par la droite antiparlementaire
8mais aussi par les rénovateurs de toutes les familles politiques .
En ce qui concerne l’équilibre des forces politiques, l’échec de 1877
conduit à la disparition progressive de la droite monarchiste, malgré
l’embellie électorale de 1885, largement imputable à la division des
républicains. La dernière tentative d’assaut électoral contre la République,
menée lors des élections de 1889 au sein d’une coalition baptisée Union
révisionniste, en profitant de l’effet de la crise boulangiste, se soldera par un
9nouvel et dernier échec . À partir des années 1890, le Ralliement d’une partie
des élites et des électeurs catholiques à la République rendra illusoire toute
perspective de restauration, et c’est une nouvelle droite, nationaliste et
10antiparlementaire, qui prendra la tête de l’opposition au régime . Mais le
rôle joué par l’Église lors de la période d’ordre moral a contribué à
l’identifier, dans l’esprit d’une majorité de républicains, au camp de la
11réaction monarchique . C’est ce qui explique la priorité donnée à la

8 Jean GARRIGUES (dir.), Histoire du Parlement de 1789 à nos jours, Paris, Armand Colin, 2007.
9 Jean GARRIGUES, Le Boulangisme, Paris, PUF, 1992.
10 Zeev STERNHELL, La Droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme, 1885-1914, Paris, Le
Seuil, 1978.
11 Jean-François SIRINELLI (dir), Histoire des droites en Frances, t. 1 : Politique, Paris, Gallimard, 1992.
38