Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Partagez cette publication

Du même publieur

e9782847362299_cover.jpg

Collection « Le Grand Jeu »


David Bankier (dir.), Les services secrets et la Shoah, 2007

Suivi éditorial : Sabine Sportouch
Corrections : Catherine Garnier
Maquette : Facompo


Contact presse : Carine Fadat

© Nouveau Monde éditions, 2008

24, rue des Grands-Augustins — 75006 Paris

9782847362299

N º d’impression : •••••

Dépôt légal : mars 2008

Imprimé en France par Laballery

Sommaire

ABWEHR :Amt Ausland-Abwehr (service de renseignement de l’armée)
AEK :Affaires étrangères K
AN :Archives nationales
BCR :bureau central de renseignement
BENE :bureau d’études du Nord-Est (Lille)
BNF :Bibliothèque nationale de France
BREM :Bureau de renseignements et d’études militaires
CA :corps d’armée
CE :contre-espionnage
CEMA :chef d’état-major de l’armée
CEMGDN :chef d’état-major général de la Défense nationale
CGST :contrôle général de la surveillance du territoire
CGTU :Confédération générale du travail unitaire
CIG :centre d’information gouvernemental
CLF :centre de liaison français
CMIC :commission militaire interalliée de contrôle
CSAR :Comité secret d’action révolutionnaire
CST :commissaire de surveillance du territoire
EMA :état-major de l’armée
EMGA :état-major général de l’Air
EMGM :état-major général de la Marine
ESG :École supérieure de guerre
GESTAPO :Geheime Staatspolizei (police secrète d’État)
HCITR :haute commission interalliée des territoires rhénans
GQG :grand quartier général
IS :Intelligence Service
KPD :parti communiste allemand
MAE :ministère des Affaires étrangères
MI5 :Military Intelligence 5
MI6 :Military Intelligence 6
MMF :mission militaire française
OGPU :direction centrale de la police politique
PCF :parti communiste français
PSF :parti social français
RG :Renseignements généraux
SCM :section des communications militaires (Belfort)
SCR :section de centralisation des renseignements (ou de renseignement)
SD :Sicherheitsdienst (service de sécurité de la SS)
SDN :Société des nations
SEA :section d’études africaines
SEL :section d’études du Levant
SER :section d’études de renseignement (Marseille)
SFIO :section française de l’Internationale ouvrière
SHD/DAT :Service historique de la Défense, direction de l’armée de terre
SIS :service des informations spéciales
SR :section de renseignement ou, par extension, service de renseignement
STCA :service territorial de corps d’armée
SS :section de statistique
ST :surveillance du territoire
TOE :théâtre d’opérations extérieures

Introduction

Avant d’être une affaire d’État, le renseignement est en premier lieu une affaire de l’État. La distinction résume implicitement l’ambition d’une histoire politique du secret dans la société et l’État, à l’épreuve des relations internationales. Aussi cette étude a-t-elle pour objet une histoire générale des services spéciaux militaires, de l’autorité politique et des pouvoirs publics en France dans la mise en œuvre de la sécurité nationale de 1918 à 1939. Si la chronologie s’étire d’une guerre à l’autre, de l’armistice du 11 novembre 1918 à la déclaration de la guerre en septembre 1939, les regards en amont de la guerre de 1914-1918 et sur l’histoire républicaine antérieure ont paru nécessaires. L’héritage de la Première Guerre mondiale est important pour appréhender ces mutations après 1918. Le choix d’interrompre l’analyse en septembre 1939 donne son unité chronologique à l’étude. En effet, le temps de guerre projette, à la mobilisation, une organisation des services spéciaux militaires sensiblement différente de celle du temps de paix. En outre, cette chronologie n’est pas le fruit d’un caprice ou d’une inclination, mais de l’exploitation d’une partie notable des 1 300 cartons d’archives qui constituent le premier bloc d’archives internes des services spéciaux militaires entre 1914 et 1942 disponible pour les historiens.

Le pari de cette étude est autant archivistique que méthodologique. L’exploration structurelle des services secrets fut rendue possible aux historiens en France, à partir du milieu des années 1990, par l’ouverture exceptionnelle des archives internes des services spéciaux militaires de 1914 à 1942. Sans égales avant 1914 en dépit de la richesse des fonds nationaux et départementaux des archives françaises, ces sources n’auront sans doute pas d’équivalent pour l’après-1945, en dépit des attentes comblées par les fonds privés conservés par les archives publiques en France. La réapparition des archives des services spéciaux militaires et de la Sûreté générale autorise-t-elle à écrire une histoire raisonnée des services secrets, des pouvoirs publics et de l’État 1 ? Elle est naturellement une condition objective d’un tel essai d’écriture. Elle en est la condition et elle en est le piège tout à la fois, qui ne peut être contourné que par le recours à des archives autres que celles des services secrets. L’enquête historique doit prémunir d’une schizophrénie sécuritaire, car la surveillance des menées étrangères et la répression de la trahison par les services secrets militaires et policiers renvoient à l’obsession d’établir la sécurité à tout prix. Ces archives génèrent un habituel effet d’écran avec la réalité. Le croisement avec d’autres fonds d’archives s’est donc révélé nécessaire. La collaboration fructueuse des archivistes et des historiens a rendu possible l’exploitation de ces archives 2. Les archives revenues de Moscou entre 1993 et 2000 ont fait l’objet d’un premier traitement et d’un inventaire partiel, quoique en quatre volumes 3. Dans le même temps, l’histoire de la police, notamment de la Sûreté générale, a déjà commencé de bénéficier de l’apport des archives nationales spoliées par l’Allemagne et la Russie, également restituées à la France dans les années 1990 4. Ces archives, que certains n’hésiteraient pas à qualifier de « sensationnelles », permettent un regard raisonné et critique sur une administration de l’État qui ouvrait traditionnellement à l’histoire mieux connue du secret du roi, de la diplomatie royale ou de la police secrète, qu’à l’histoire contemporaine de l’État et de la société. Progressivement, une génération de chercheurs attentifs à l’histoire de l’État et des pouvoirs publics, de ses corps administratifs et de ses agents s’est penchée sur l’histoire du secret. La principale approche consiste en une analyse des pratiques et des logiques du secret dans le fonctionnement de l’État. Le renseignement, c’est-à-dire l’information élaborée à partir de données ouvertes ou secrètes et recherchées par des moyens clandestins quoique publics, trouve un terrain propice appliqué au domaine de la Défense nationale, sinon de la sécurité nationale. À vrai dire, l’étude du renseignement ne vaut qu’à l’instant où elle fait entrer dans l’histoire nationale et internationale, en suscitant une relecture de l’histoire générale politique, économique, culturelle.

En effet, le postulat initial est que, loin d’être une anomalie ou un dysfonctionnement, le secret est présent dans le fonctionnement même du pouvoir démocratique, tant du côté de l’exécutif qui est essentiellement la matière de ce livre, que de celui du législatif qui l’assume dans ses délibérations. Les historiens du politique ont rarement parlé d’un État secret, d’un État au secret, pour chercher à comprendre le fonctionnement du pouvoir démocratique. Longtemps, le constat historiographique a été que le secret s’arrête, pour ne pas dire doit s’arrêter, au seuil de la transparence démocratique. Naturellement, l’étude du secret ouvre à une compréhension des relations du pouvoir au mystère, de la souveraineté au sacré. En réalité, le secret est une pratique incontournable dans tout système politique, progressivement assumée et bientôt naturelle dans l’exercice du pouvoir démocratique. Le secret renvoie souvent aux limites du pouvoir et de son exercice, qui connaît des interdits et des frontières invisibles. Il y a, dans la politique, dans l’économie, dans les relations internationales, des actions occultes et des pratiques du secret. Sur ce front historiographique, il ne s’agit pas de disqualifier cet interdit. Élargir notre réflexion aux domaines, aux logiques et aux pratiques du secret est inévitable pour saisir ses fonctions dans la décision publique, puis dans la délibération démocratique. Cette exploration des sources de la démocratie est moins paradoxale qu’il n’y paraît a priori. Or la démocratie ne vit jamais sans secret. Le secret est pris en charge par la délibération démocratique, par les pouvoirs publics et par le droit dans la République. La démocratie ne s’interrompt-elle pas au seuil des officines et du complot, dont l’étude offre, certes, une explication du secret. Mais le complot demeure une subversion du secret ; il est un détournement de fonctions inévitables, logiques du secret dans les pratiques du pouvoir, un dévoiement, une confiscation illégitime de la décision publique5. En définitive, cette histoire est donc celle des frontières de l’action publique, des silences de la parole officielle, de l’implicite et du non-dit. Cette démarche est parfois impuissante, en l’absence de traces laissées par une instruction secrète quand celle-ci est orale, et affiche des faiblesses, par sa limitation thématique et chronologique. Enfin, cette exploration est triplement conditionnée par l’existence même d’archives consultables, par la faisabilité technique du travail de chercheur dans la fabrique de l’histoire et par la neutralité déontologique de l’historien dans une écriture du secret.

Par définition et par nécessité, il n’y a pas de territoire fermé à l’historien. Il s’agit de construire un objet nouveau, et qui a été, jusqu’à aujourd’hui, envisagé essentiellement sous ses manifestations militaires et culturelles. Le pari est de placer l’histoire du renseignement dans le champ des relations internationales, de l’histoire politique, économique, afin de reconstruire une histoire de la décision publique, une histoire politique des pouvoirs publics, une histoire administrative de l’État. Par des questionnements inédits, l’histoire de l’espionnage, au sens de « l’information fermée et ouverte », longtemps interdite aux regards, est visible et observable. Principalement appliqué aux années postérieures à la Première Guerre mondiale, le renseignement a été façonné par la guerre et par l’épreuve des crises internationales nombreuses des années 1920 et 1930. Durant ces années, la République a étonnamment administré la contradiction d’une démocratie d’opinion en temps de guerre et de crises avec une pratique ordinaire du secret dans la mise en œuvre de sa sécurité. Et il semble que le contexte d’une guerre mondiale comme les menaces idéologiques du communisme et du nazisme n’aient été qu’une justification externe, sinon postérieure, au renforcement du secret. Avant même 1914, cette logique du secret ne procède-t-elle d’ailleurs pas d’une conception de la « sûreté intérieure et extérieure » directement héritée de la Révolution française, puis de l’idéologie républicaine, à l’adresse de l’étranger et du citoyen français ? Cette doctrine façonne les principes de la sécurité nationale dans les années 1920-1930. Dans tout système politique, le renseignement, qui est l’information du décideur, du pouvoir, déborde des seules activités de l’espionnage à l’étranger et du contre-espionnage ; il est englobé dans un système d’information plus large qui inclut souvent la censure, la propagande, la désinformation des opinions publiques. Sur le plan idéologique, la République a donc su très tôt dépasser la contradiction entre l’instauration d’un régime de libertés publiques et ses limitations théoriquement exceptionnelles 6.

Le secret n’est évidemment ni le premier ni le seul ressort de l’histoire des pouvoirs publics et de l’exercice du pouvoir 7. Les politiques intérieure et extérieure de la France relèvent de logiques autrement déterminantes que le secret, la censure ou des motivations inavouables de l’intérêt national. À l’inverse, son bannissement du spectre des causalités historiques n’est pas réaliste. Il ne s’agit pas plus d’ajouter un chapitre supplémentaire à quelque histoire secrète de la France qui réveille les mythologies politiques. L’histoire du complot, sous ses manifestations réelles et fantasmées, a ses historiens précurseurs 8. L’espionnage et le contre-espionnage plongent leurs racines dans une histoire du secret dans l’État et de l’État, commencée sous l’Ancien Régime et sous la Révolution française. Le XIXe siècle a néanmoins joué un rôle déterminant dans ses origines modernes 9. En définitive, l’approche se veut une contribution à la connaissance d’une administration singulière de l’État. L’autorité politique et les pouvoirs publics entretiennent des relations complexes au secret. L’autorité politique feint souvent d’ignorer le caractère institutionnel des services spéciaux militaires, balaye leur rôle réel dans l’élaboration de la décision politique, dénonce leurs responsabilités silencieuses dans les échecs de la politique. Notre démarche est une tentative pour mieux apprécier le poids de « l’information élaborée » dans le fonctionnement théorique et pratique de l’État, principalement en matière de sécurité nationale 10.

PREMIÈRE PARTIE

Les services secrets militaires, les pouvoirs publics et la République 1871-1939

Chapitre 1

Les héritages de l’espionnage d’État en 1918

Si le renseignement est une affaire de l’État, il entre logiquement dans la mission des administrations publiques, servies par des fonctionnaires de l’État 11. En effet, la IIIe République et la Première Guerre mondiale ont étendu l’activité du renseignement, débordant de l’espionnage stricto sensu, à toute une économie politique de l’information dans l’État. En ce sens, la multiplication des échanges et des circuits d’information est notable. Il y a bien une part secrète de l’action et de l’histoire de l’État. L’organisation des moyens humains du renseignement mérite un premier regard. Une distinction est établie entre les spécialistes de la recherche secrète de l’information, par des moyens au besoin clandestins et illégaux, et ceux de l’information ouverte, légale. La frontière entre la recherche secrète et illégale par les services spéciaux militaires et la collecte d’information par l’appareil policier et diplomatique est nette. L’espionnage d’État a historiquement trois corps administratifs, soumis à un processus de bureaucratisation en France 12. La diplomatie, au moins depuis les XVIe et XVIIe siècles, sinon à remonter aux diplomaties royales et communales du Moyen Âge, la police au XVIIIe siècle à partir de la Régence dans la lieutenance de Paris, puis sous le Premier Empire, enfin l’armée au XIXe siècle forment les trois corps de fonctionnaires des administrations du secret qui ont émergé dans l’État depuis l’Ancien Régime. Au sein de l’armée, un renseignement d’armes plus ancien, renvoyant explicitement à l’acquisition de l’information tactique et opérationnelle, parfois stratégique, répond par avance à une fonction proprement militaire. Celle-ci n’est qu’exceptionnellement politique et diplomatique. Depuis le XIXe siècle, ces trois corps du renseignement assument une fonction de renseignement que la croissance de l’État moderne rend progressivement incontournable 13. Il y a donc un processus de construction de l’État, puis de bureaucratisation et enfin de professionnalisation de la fonction de renseignement dans l’État. En effet, l’activité d’espionnage est le fait de l’État avant d’être celui de personnes privées en France, au XIXe siècle puis de 1918 à 1939.

La rénovation du renseignement par la IIIeRépublique

Les réformes institutionnelles depuis 1871

À partir de septembre 1870, les ingénieurs polytechniciens Joseph Cuvinot et Charles de Freycinet, ministre de la Guerre du gouvernement de Défense nationale, mettent sur pied un organe de renseignement de « Défense nationale » inédit, appelé à centraliser l’information des autorités civiles et militaires. Pourtant, une première structure bureaucratique a déjà été créée au ministère de la Guerre sous la monarchie de Juillet pour collecter exclusivement des informations ouvertes, marquant l’avènement d’un organe de renseignement militaire jamais remis en cause par la suite. Hors du dépôt de la Guerre, c’est-à-dire au dépôt des fortifications et au ministère de la Marine, l’espionnage se met en place pour obtenir des informations techniques sur les fortifications et les flottes étrangères. Plus original, dans les colonies en Afrique, les bureaux arabes sont le cadre de la collecte d’un renseignement politique par les officiers. Enfin, les attachés militaires ont recours à la pratique de l’espionnage sous le Second Empire, en dépit des interdictions formelles de son emploi. Après la bataille de Sadowa en 1866, une première coopération entre les civils (préfets et policiers spéciaux) et des officiers, parmi lesquels Jarras, Lewal et Ducrot, s’esquisse 14. Aussi la IIIe République est-elle l’héritière de ces initiatives qui ont institutionnalisé le renseignement dans certains corps de l’appareil d’État depuis la monarchie de Juillet. Le rôle central des diplomates et des policiers est, à partir de 1870, concurrencé par l’engagement plus décisif des militaires dans le domaine du renseignement étatique. Le service de renseignement militaire permanent qui apparaît à la faveur de la reconstruction institutionnelle, humaine et matérielle des armées après la défaite de 1870-1871, n’est donc pas, à proprement parler, le premier 15. De 1871 à 1914, une lente maturation des conceptions du renseignement, puis de son appropriation par les pouvoirs publics, enfin de son orientation politico-stratégique au sommet de l’État accélère la réforme des services de renseignement. Pourtant, la conception de nouveaux moyens de renseignements, qui avaient tant fait défaut dans les opérations militaires de la guerre franco-prussienne, est antérieure à la rénovation doctrinale des armées. Elle accompagne une modernisation de l’État engagée depuis le XVIIIe siècle 16. Les crises franco-allemandes de la décennie 1870, le boulangisme puis la crise Schnaebelé du printemps 1887 en sont le premier chapitre 17. L’affaire Dreyfus et les crises coloniales achèvent alors d’en façonner l’épée à plusieurs lames 18.

En effet, des administrations et des corps distincts ont assumé l’information du pouvoir politique au sein de l’État 19. Entendu au sens générique, le renseignement ne recouvre l’information militaire, diplomatique, économique, politique dans l’appareil d’État. Les agents collectant l’information ne sont pas exclusivement des militaires, mais également des civils, des diplomates et des policiers en premier lieu, aux côtés desquels s’impliquent, à des degrés divers, des administrations aussi différentes que les douanes, les Eaux et Forêts, les gardes-côtes, la gendarmerie nationale enfin, issue de la maréchaussée de Paris du XVIIIe siècle 20. Ces administrations ont pour caractère d’être présentes sur tout le territoire, dans un maillage de leurs services à différentes échelles politico-administratives, du département à la commune en passant par le canton. Entre les pouvoirs locaux et le pouvoir central se met en place un premier échange politique de l’information où les administrations, fortes de leurs corps de fonctionnaires, tiennent une place spécialisée, complémentaire, mais aussi parfois concurrente 21. Elles incarnent l’État dans une France essentiellement rurale. En 1914, la collecte et l’exploitation du renseignement général ne consacrent donc aucun monopole d’une administration sur une autre. Mais les forces de police et les militaires ont cependant occupé une position majeure au cœur de l’appareil de renseignement républicain après 1871 22 . Au sein de l’État, les pratiques d’espionnage et de contre-espionnage ont été principalement prises en charge par deux ministères, l’Intérieur et la Guerre, entre une collaboration et une rivalité de la police avec la Marine et l’armée de terre. Pour l’information économique, le rôle des ministères du Commerce et de l’Industrie tend régulièrement à croître depuis la fin du XIXe siècle, puis grâce à l’Office national du commerce extérieur. Les rapports des consuls remontent aux ministères des Affaires étrangères et du Commerce depuis 1898. À l’automne 1915, Étienne Clémentel, nouveau ministre du Commerce et de l’Industrie, favorise la centralisation de l’information économique, voulue sur le modèle anglais. En 1918, il établit un contrôle du ministère du Commerce sur l’information économique qui ne fut reconsidéré qu’après 1945. En ayant obtenu de nommer les attachés commerciaux en 1918, prérogative conservée jusqu’en 1945, le ministère du Commerce assoit sa centralisation sur la collecte de l’information économique en France et à l’étranger 23. Ce transfert des services de l’expansion commerciale du ministère des Affaires étrangères au ministère du Commerce est une rupture dans la conduite future de la diplomatie économique. L’enjeu en est ensuite la diffusion de l’information économique dans l’appareil d’État aux termes de ce « cycle clémentélien ». Plusieurs étapes marquent donc l’invention des services spéciaux militaires modernes avant 1914.

Au sein d’un courant de rénovation de l’armée, notamment du dépôt de la Guerre à la fin du Second Empire, des officiers créent le premier service de renseignement militaire permanent 24. Paradoxalement, cette évolution n’est pas explicitement pensée comme un élément de la rénovation des états-majors et du service d’état-major. Parmi ceux-ci, le commandant Émile Vanson et le colonel Jules Lewal, qui participe à la création de l’École supérieure de guerre, figurent en bonne place pour forger les armes secrètes de la revanche25. La création d’un état-major du ministre, par l’arrêté de Thiers du 8 juin 1871, met en place deux bureaux, dont la section chargée de la statistique au sein du 2e bureau. Celle-ci reprend la place du dépôt de la Guerre créé sous l’Ancien Régime, réorganisé sous le Premier Empire26. En novembre 1871, le commandant Vanson crée la Revue militaire de l’étranger du 2e bureau de l’état-major, chargée de l’étude des armées étrangères, grâce aux rapports des attachés militaires et au dépouillement de la presse étrangère générale comme technique. Le 2e bureau est un organe d’exploitation du renseignement au profit de l’état-major de l’armée. La nécessité d’informations plus fines conduit à la mise sur pied au début de 1873 d’un nouvel organe de collecte, la section de statistique autour de quelques officiers affectés, et constituée, secondairement, d’agents extérieurs rémunérés ou bénévoles. Cette section de statistique assure les missions clandestines d’espionnage à l’étranger et de contre-espionnage en France pour la collecte d’informations. Se distinguant en cela du 2e bureau, organe d’état-major et d’exploitation, la section de statistique est l’origine directe des services spéciaux militaires de la IIIe République. Par décret du 12 mars 1874 créant l’état-major général du ministre de la Guerre, six bureaux d’état-major se substituent bientôt aux deux initialement créés, dont un 2e bureau exclusivement chargé désormais du renseignement. Celui-ci est baptisé « statistique militaire-bureau historique ». Il est sous l’autorité de l’un des deux sous-chefs d’état-major, ayant autorité sur le 2e bureau et le 3e bureau. Ce principe d’organisation n’est pas remis en question jusqu’en 1939, avec parfois trois sous-chefs d’état-major 27. Rapidement, la section de statistique, commandée par les commandants Abraham Samuel, puis Émile Campionnet, relève directement de l’un des deux sous-chefs d’état-major, gagnant une autonomie précoce, disposant des fonds secrets et mettant les agents en action 28. Ce principe de séparation fonctionnelle supposé protéger l’autorité du ministre et de l’état-major de l’action clandestine n’est pas remis en question sous la IIIe République, quoiqu’il soit artificiel à certains points de vue. La mise sur pied de filières d’informations du 2e bureau, tant militaires (missions militaires, attachés militaires, section de statistique) que civiles (ministères des Affaires étrangères, de la Marine, de l’Intérieur, préfecture de Police) est également, à terme, le moyen d’une centralisation de l’information stratégique et d’intérêt national. Cette centralisation est voulue et pensée par Vanson, chef du 2e bureau, comme la tentative d’établir un quasi-monopole sur l’information des ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de la Guerre. Il en fait d’ailleurs ouvertement la demande en 1878, rejoint ensuite par le colonel Sandherr, chef de la section de statistique de 1886 à 1895 29. Largement illusoire, cette prétention ne manque pas d’exciter de façon durable les conflits avec les autres ministères jusqu’en 1914, sinon au-delà. L’absence d’un organisme centralisateur et interministériel devait favoriser durablement les rivalités entre les administrations pour le contrôle de l’exploitation du renseignement, avec des intensités variables dans le temps. Régulièrement évoquées lors des tensions ou des crises internationales, les tentatives de centralisation interministérielle se placent pendant la guerre de 1914-1918 et à la fin de la IIIe République, précisément en 1937. Au terme de cette première étape, la spécialisation des fonctions entre la recherche et l’exploitation est mise en œuvre, même s’il subsiste une certaine perméabilité entre elles.

Le partage des attributions entre la police, l’armée et la gendarmerie 1871-1919

Dans le même temps, la IIIe République a accepté, sous bénéfice d’inventaire, les structures institutionnelles de la gendarmerie et de la police sur l’histoire desquelles il n’y a pas lieu de s’étendre ici. À la fin de la Première Guerre mondiale, la gendarmerie est, entre police et armée, idéalement préparée pour participer au travail de contre-espionnage. Des recherches récentes ont mis en évidence le rôle singulier de la gendarmerie sur le renseignement. De façon complexe et évolutive au XIXe siècle, la gendarmerie participe au contrôle politique et social de l’opinion, grâce au déploiement de gendarmes nationaux dans des brigades de cinq ou six hommes, atteignant en 1914 un effectif de 23 000 hommes, par un quadrillage des départements jusqu’au canton 30. À l’article premier de l’ordonnance du 29 octobre 1820, remplacée par l’ordonnance du 1er mars 1854, le service de gendarmerie prévoit en effet une mission permanente et générale de « surveillance continue et répressive qui constitue l’essence de son service ». De fait, la mission est explicitement la collecte d’informations diverses sur les populations. Au cours du siècle, ce contrôle politique connaît un déplacement progressif vers celui des grèves ouvrières, des milieux syndicalistes et anarchistes, pour avoir du renseignement à tout prix. Les missions de contre-espionnage sur le territoire au XIXe siècle, sous l’angle de la surveillance des étrangers et de l’espionnage étranger, s’affinent à partir de 1886. Une instruction ministérielle du 9 décembre 1886 prescrit à la gendarmerie de surveiller les étrangers portés sur des listes de suspects. Les carnets A recensent désormais les noms des étrangers résidant en France en âge de servir les armées et les carnets B ceux des étrangers et des Français soupçonnés d’espionnage ou d’antimilitarisme 31. Depuis 1855, cette mission de surveillance générale est partagée avec la police républicaine, notamment la police spéciale pour la surveillance des anarchistes. Toutefois, la gendarmerie rechigne progressivement à assumer, depuis les années 1880-1890, un travail de contre-espionnage auquel elle contribue pourtant de façon centrale pendant la guerre de 1914-1918, préférant l’image d’une mission de protection du citoyen au rôle répressif qui lui était attaché depuis 1820 32. Dès lors, cette action incomba essentiellement à la police spéciale, en particulier sur les frontières françaises. Créé par décrets impériaux en 1855, le corps particulier de la « police des chemins de fer », composée de commissaires et d’inspecteurs spéciaux, a pour fonction la surveillance politique et celle des étrangers. Auxiliaires du préfet sur les lignes de chemins de fer, garantissant des compétences géographiques et d’un droit de suite, ils ont aussi des attributions dans leur département de résidence depuis 1893. À ce titre, ils surveillent à partir de 1861 les opposants, y compris les étrangers dans les ports et aux frontières, gagnant la dénomination de « police spéciale ». Véritable police politique férue de surveillance, de fichage et d’interception du courrier, elle est conservée par la IIIe République qui accroît ses effectifs progressivement de 200 membres en 1879 à 400 au début du siècle 33. Les policiers de la Sûreté générale établissent progressivement leur compétence en matière de contre-espionnage, initialement partagée avec l’autorité militaire, au terme d’une véritable bataille interministérielle pour le contrôle du renseignement dans les années 1880-1890 34.

Le système militaire de renseignement est parachevé en juillet 1874 par le général de Cissey. Cette réorganisation mesurée donne lieu à la mise sur pied d’une organisation territoriale du contre-espionnage dans le cadre des corps d’armée et des régions militaires 35. À la différence de la police spéciale des frontières, ce service est clandestin. L’organisation du renseignement militaire semble définitive quand le corps d’armée devient une structure de renseignement de temps de paix, grâce aux services territoriaux du corps d’armée (STCA) en janvier 1887, après un accord des ministres de l’Intérieur et de la Guerre 36. Les officiers d’active y côtoient ceux de la réserve et les anciens conscrits versés dans l’armée territoriale pour couvrir les régions militaires en liaison avec la gendarmerie, afin d’assurer un travail de contre-espionnage en temps de paix et en vue de la mobilisation. À ce moment, cette organisation exprime la volonté du général Boulanger de renforcer la surveillance des étrangers, en particulier ceux travaillant au profit de puissances étrangères, dans le contexte d’une tension renouvelée avec l’Allemagne. Au profit des STCA, qui adressent les dossiers les plus sensibles à la section de statistique, elle centralise les informations de la police municipale, de la police spéciale, de la gendarmerie, des procureurs et des préfets sur les étrangers. Arrivé au ministère de la Guerre en janvier 1886, Boulanger décide alors la création du carnet B par la circulaire du 9 décembre 1886, recensant les étrangers suspects dans chaque département 37. Le ministre de la Marine et le ministre de la Justice apposent leurs signatures. En définitive, l’information arrive à la section de statistique par les voies militaires, mais aussi policière et préfectorale. La surveillance des frontières, notamment face à l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne avant 1914, est prioritaire pour la police spéciale. Dans un espace stratégique pour la France et l’Allemagne, face au Reichsland qui ampute les anciens départements français, une vingtaine de postes frontières et intérieurs relevant de la police spéciale de l’Est, dans les départements de Meurthe-et-Moselle, des Vosges et du Territoire de Belfort, ont écrit une page de la guerre secrète franco-allemande jusqu’en 1914 38. Le département de Meurthe-et-Moselle en est la pièce maîtresse avec ses treize postes, dont celui de Pagny-sur-Moselle sous l’autorité du commissaire de police spéciale Guillaume Schnaebelé entre 1871 et 1887 39 . En liaison avec les six brigades de gendarmerie aux maigres effectifs (soit trente hommes) le long de la frontière et les services des Eaux et Forêts, ces postes sont la principale source d’informations militaires et politiques pour le ministère de l’Intérieur, parallèlement au service de renseignement et au commissariat spécial de Belfort, pivots français de la collecte de renseignements sur l’Allemagne 40. Ainsi, la période est une étape de l’émergence du renseignement politique moderne au cœur des États, en France et en Allemagne. Côté français, la coopération entre les policiers et les militaires s’approfondit sur le terrain, avec une bonne coopération de la police spéciale, de la gendarmerie et des services territoriaux de corps d’armée déployés dans les départements. La subordination de la police spéciale à la section de statistique en matière de contre-espionnage est désormais bien acceptée, de l’aveu même des directeurs successifs de la Sûreté. À Paris, dans le ressort de la préfecture de Police, les officiers de la section de statistique doivent s’adresser à cette rivale de la Sûreté ou utiliser discrètement les policiers de la police spéciale mis à leur disposition. Le contact avec les agents est réservé aux policiers de la spéciale en vertu d’une conception morale de l’état d’officier qui lui interdisait théoriquement le contact avec des agents étrangers ou français. Le ministère de la Guerre, qui cofinance des postes de police spéciale, impose vite une coordination « impérieuse » des administrations et des actions, justifiant les correspondances personnelles désormais habituelles entre les commissaires spéciaux et le chef de la section de statistique à Paris. Celles-ci illustrent les règles ordinaires de la collaboration militaro-policière sur la répression de l’espionnage étranger jusqu’au début des années 1890 41.

L’affaire Dreyfus a plusieurs conséquences en raison de l’engagement militant antidreyfusard outrancier des officiers de la section de statistique depuis 1894, spécialement au procès de Rennes en août 1899 42. Le ministre de l’Intérieur, par ailleurs président du Conseil, signe la circulaire du 1er mai 1899 qui donne exclusivement la mission de contre-espionnage à la Sûreté. La subordination de la police spéciale à l’armée en matière de contre-espionnage en temps de paix a cessé d’exister. Les secteurs territoriaux de contre-espionnage incombent aux commissaires de police spéciale, échappant à la tutelle de la section de statistique. Cette compétence exclusive du ministre de l’Intérieur de 1899 à 1913 lui fait disposer, à cet effet, des 122 commissariats spéciaux de la Sûreté générale, sans compter les 387 commissaires spéciaux de la police spéciale se consacrant à la sécurité publique, dont l’activité de contre-espionnage. En outre, le général de Galiffet, ministre de la Guerre, décide le 12 septembre 1899 de réorganiser les structures militaires du renseignement. Il transforme la section de statistique en section de renseignement, désormais rattachée à l’autorité du chef du 2e bureau, y compris sur le plan financier. De façon définitive, ce modus operandi qui met fin à l’indépendance de la section de statistique demeure valable sur le principe, sinon dans la pratique, en dépit d’un assouplissement à partir de 1915, jusqu’à la fin de la IIIe République. Rompant radicalement avec l’organisation mise sur pied depuis 1871, cette décision, très mal accueillie au sein de l’armée, sanctionne l’engagement politique et antidreyfusard de la section de statistique. Soutiens de la « vieille armée », les ligues nationalistes et le mouvement Action française qui commence de s’organiser accusent alors le pouvoir de désarmer les moyens secrets de la Défense nationale, avivant la polémique lors de l’explosion du navire Iéna en 1907 43. Léon Daudet dénonce la responsabilité des services de renseignement allemands dans l’explosion que les services secrets français, décapités par l’affaire Dreyfus, n’auraient pu neutraliser. Plus profondément, la conséquence en est la dégradation des relations entre les policiers et les militaires divisés sur le soutien à la République et à Dreyfus, interrompant la collaboration étroite instaurée depuis 1871. Celle-ci est progressivement réactivée par le colonel Dupont, nouveau chef du 2e bureau en 1908, sans qu’elle ait retrouvé en 1914 la réalité connue avant 1899. La double essence policière et militaire des moyens de renseignement de l’État apparaît bien comme une dynamique interministérielle, mais aussi comme une dialectique de rivalités administratives avant 1914. Incidemment, les éléments sociologiques tenant au recrutement de ces fonctionnaires de l’État ont pu aviver des oppositions de corps, a fortiori après 1899 44. En 1908, le service de contre-espionnage est formellement rattaché au contrôle général des recherches judiciaires qui est un simple cadre administratif. Nommé directeur de la Sûreté générale en 1907 par Clemenceau, Célestin Hennion développe les relations avec la section de renseignement du 2e bureau de l’état-major de l’armée que commande le colonel Charles-Édouard Dupont depuis 1908 45. Tous deux s’emploient à reconstruire la coopération entre les policiers et les militaires. L’instruction ministérielle du 30 juin 1913 sur le contre-espionnage rappelle la répartition des compétences. Elle réaffirme l’attribution au ministère de la Guerre du contre-espionnage à l’étranger et au ministère de l’Intérieur sur le territoire national, comprenant la surveillance des frontières et la coordination de la répression par un contrôle général des services de recherche judiciaire. Les secteurs territoriaux dirigés par des commissaires spéciaux sont institués au voisinage des frontières terrestres et maritimes. Ces commissaires spéciaux ont pour mission de collaborer avec les officiers de renseignement 46. Fondamentale, cette instruction, légèrement remaniée en 1924, et qui reste en vigueur jusqu’au 10 février 1939, n’est en réalité que la répétition de textes plus anciens. Il faut sans doute y déceler la preuve d’une rivalité sourde et jamais désarmée entre des administrations différentes.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin