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La résistance contre l'occupation coloniale en Région Forestière

De
320 pages
L'esclavage de millions de Noirs africains dans les Amériques et dans les Antilles a eu pour effet oblique et inattendu la création du Libéria à la faveur du mouvement abolitionniste gigantesque pour la libération et le retour des Africains dans la patrie de leurs Ancêtres. Les Forestiers qui étaient en contact avec l'Europe dès 1634 vont devoir, dès 1811, entreprendre une difficile cohabitation conflictuelle avec les "Libériens" puis en faire leurs alliés contre les Anglais et les Français. Pour ce qui concerne la Guinée, la vraie résistance à la colonisation ne s'est déroulée que dans cette forêt indomptable.
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LA RÉSISTANCE CONTRE L'OCCUPATION COLONIALE EN RÉGION FORESTIÈRE

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Mamadou Dian CherifDIALLO, Répression et enfermement en Guinée. Le pénitencier de Fotoba et la prison de Conakry de 1900 à 1958, 2005. N'do CISSÉ, Les rites initiatiques chez les Sénoufo, 2005. François DURP AIRE, Les Etats- Unis ont-il décolonisé l'Afrique noire francophone?, 2005. Eugénie MOUA YINI OP OU, Le Royaume Téké, 2005. Dominique QUENUM, Ouidah au coeur de son destin, 2005 Pierre ERNY, L'éducation au Rwanda au temps des rois, 2005. Placide MOUDOUDOU, Jean-Paul MARKUS, Droit des institutions administratives congolaises, 2005. Gabriel HAMANI, Les Notables Bamiléké de l 'OuestCameroun,' rôle et organisation dans les institutions traditionnelles,2005. Axel Eric AUGÉ, Le recrutement des élites politiques en Afrique subsaharienne, 2005. Albert KALONJI, Congo 1960 - La sécession du Sud-Kasaï, 2005. J.-M.K. MUT AMBA MAKOMBO, Patrice Lumumba correspondant de presse (1948-1956), 2005. J.-R. MAZANZA KINDULU, J.-C. NLANDU-TSASA, Les nouveaux cadres congolais, 2005. Liliane PREVOST, Isabelle de COURTILLES, Guide des croyances et symboles, 2005. Georges TOUAL Y, Réflexion sur la crise ivoirienne, 2005. Thierry de SAMIE, Essais d'Afrique en Sciences du Langage, 2004. Philippe AMPION, Négociant, des oléagineux africains, 2004. Lancine Gan COULIBALY, Côte-d'Ivoire 1975-1993,2004. André-Hubert ONANA MFEGE, Le Cameroun et ses frontières. Une dynamique géopolitique complexe; 2004. Michel NKA Y A (coord. par), Le Congo-Brazzaville à l'aube du XX! siècle. Plaidoyer pour l'avenir, 2004. Côme KINATA, La formation du clergé indigène au Congo français,2004.

domi Jean-Marie

Doré

LA RÉSISTANCE CONTRE L'OCCUPATION COLONIALE EN RÉGION FORESTIÈRE

Guinée

1800-1930

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

http://www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8661-8 EAN : 9782747586610

Je dédie cet ouvrage à mon grand-père Goba Maffré Doré A mon père Gonga Doré, À ma mère Napa Gamma, À mes enfants Madeleine, Cyrille Lizo, Lessie et Emmanuel Bossoucoura.

Remerciements

Je remercie sincèrement l'UNESCO d'avoir, par ses financements, rendu possible l'édition de ce livre et tous ceux qui, comme mon ami Loti Soumahoro, ont aidé à surmonter les divers écueils.

AVANT-PROPOS

L'histoire, en tant que continuité et solidarité dans l'action du genre humain pense et agit par événement et, parfois, comme ce fut le cas en Région Forestière, aux confins de la Guinée, de la Sierra Leone, du Liberia et de la Côte d'Ivoire (d'aujourd'hui), par succession d'événements pour nos Ancêtres tant par leur ampleur que par leur portée sur notre avenir immédiat et lointain. L'esclavage de millions de Noirs africains dans les Amériques, dans les Antilles et dans les Caraïbes a eu pour effet oblique et inattendu la création du Liberia à la faveur du mouvement abolitionniste gigantesque pour la libération et le retour des Africains dans la patrie de leurs Ancêtres. Les Forestiers qui étaient en contact avec l'Europe par les Dieppois dès 1364 déjà et les Portugais avec le premier voyage de Pédro de Cintra, puis par les Hollandais, les Anglais, les Français et les Espagnols, vont devoir, dès 1811, entreprendre une difficile cohabitation conflictuelle avec «les Libériens », puis en faire leurs «alliés» de circonstance contre les Anglais et les Français, particulièrement à partir de 1888, au début de la Grande Révolte, initiée au Konian, contre Samory Touré. L'amour de la liberté, l'attachement au droit, l'instinct de conserver les acquis spaciaux vont conduire les Monarchies sylvestres à faire le commerce mutuellement profitable dans l'indépendance des partenaires avec les Blancs et, en même temps, les déterminer dans leur refus catégorique d'accepter toute forme de tutelle étrangère fût-ce au prix de leurs vies: c'est ce qu'elles ont fait. Au nom de l'histoire! Car, à l'exception de Samory dans le Wassoulou, de Bocar Biro Barry dans le Timbo, et pendant un certain temps, avec Alpha Yaya Diallo, dans le Labé au sens large, la vraie résistance à la colonisation ne s'est déroulée que dans cette Forêt indomptable pour ce qui concerne la Guinée. Mais l'observateur le plus attentif, peut de nos jours aller en Forêt, après 40 ans d'indépendance, scruter les frontispices des monuments, des édifices ou les bords des rues, des boulevards, des avenues ou des places, il ne lira jamais ces noms qui ont glorifié l'Afrique, ceux des acteurs illustres des événements que nous relatons dans les pages qui suivent. Le scandale s'enfle à mesure que vous découvrez des noms étrangers aux destins des Kissien, des Lorna (Toma), des Kpèlè, des Manon, des Konon, des Guio, des Dan, des Gola et des Krou etc... etc... Il y a comme une conjuration contre l'honneur de la Forêt et des Forestiers. Puisse ce livre contribuer à devenir un départ pour un acte de justice à la mémoire de nos rois et de leurs chefs de guerre pour que, dès maintenant, nos

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enfants dans les écoles, au collège, au lycée, à l'université, dans les casernes, sur les scènes, partout, leurs noms, leurs vies et leurs nobles idéaux, soient connus, célébrés et exaltés! C'est à cette fin qu'un«livre d'or» de ces Héros figure en annexe de ce livre.
Je vous souhaite une bonne lecture.

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CHAPITRE I

Les antécédents migratoires des peuples forestiers
1. L'état de la bibliographie et les traditions orales Du fait qu'aucun ouvrage n'a à ce jour, en tout cas à notre connaissance, à l'exception de l'excellent essai de Jacques Gennain(1),étudié en profondeur l'histoire des peuples concernés ici à titre principal, en dehors de quelques travaux de recherche de caractère anthropologique ou ethnologique ou des monographies de portée très limitée, il s'est imposé à nous, à cause de cela et aussi pour l'intelligence de notre travail qui est relation événementielle, la nécessité de donner de chacun de ces peuples impliqués dans la controverse année, un bref aperçu des circonstances de son installation en région forestière afin de dissiper une fois pour toutes les incertitudes et les confusions entretenues souvent intentionnellement à leur sujet. Il en est ainsi à propos des Manon, des Gola, des Bassa, des Konon et des Kpèlè (Guerzé) au sujet desquels Yves Person et Raymond Mauny, notamment, s'écartant à la fois des textes des témoins oculaires ou acteurs eux-mêmes, et de la tradition orale des peuples en cause se lancent dans des conjectures totalement hasardeuses et souvent, comme Yves Person, par parti pris systématique totalement incompréhensible et étranger au sujet.. Pourtant, sur l'origine des Manon, des Toma (Lorna) et des Kpèlè (Guerzé) etc... et la chronologie de leur parcours et de leur installation en Foret, les témoignages des voyageurs italiens, hollandais et surtout portugais contemporains sont nombreux et concordants(2) ainsi que sur les lieux de leur sédentarisation avec les points de repère par rapport aux montagnes, aux fleuves et au littoral atlantique. Déjà aux ISe et l6e siècles les dates coincident d'un auteur à l'autre. Cette remarque concerne surtout les Manon que Raymond Mauny ne mentionne même pas dans son Tableau géographique du Moyen-Age africain, alors qu'ils ont dans leurs mouvements profondément marqué la vie des peuples de la côte, entre 1515 et 1546. D'ailleurs cet auteur, arbitrairement, assimile leur migration sur le littoral à celui des Kpèlè qui, en 1546, étaient encore solidement installés dans le Simandou jusqu'à Beyla et, à peine, sur la lisière(3). Il est important de lever l'équivoque entretenue par certains auteurs modernes qui les font venir du Bénin, du Congo etc... ou qui les confondent avec les Kpèlè qu'ils avaient précédés dans la région depuis déjà 1240. Nous nous appuyons à la fois sur la tradition orale des Manon actuels et sur les textes des auteurs déjà cités, en particulier: de Salvador Honem Da Costa qui a vécu panni eux près de sept ans et combattu avec eux, d'Andé Alvares d'Almada et d'Olfert Dapper, pour relater le problème Manon.

Il

2. Le problème manon et assimilés (bassa, dan, gala et krou) La défaite de Soumahoro Kanté à Kirina, dans la région de Koulikoro, provoque la dispersion de ses armées. Celles que dirigeait le prince animiste Mana Say(4) de la troisème dynastie du Tekrour se dirigent vers la Bandama au sud, avec les familles des guerriers. Après de longs périples faits de victoires et, parfois de défaites, de changements de direction mais jamais de recul à cause du Mali menaçant qui donne la chasse aux Soumahoro, les immigrants arrivent vers 1240 dans le cirque formé par les dix huit montagnes de l'actuelle préfecture de Man (Côte d'Ivoire). Ils sont consitués de plusieurs clans sarakolé dont principalement les clans Mana, Dan, Nian, San, et quelques petits sous-clans tels que les Boti, Sin, Sow (Soo) etc. ainsi que le clan de prêtres du Coma appelé Zo, directement attaché au clan Mana et qui officie pour tous. Ils s'installent sur les bords de la rivière Ko, où ils bâtissent de nombreux villages dont le plus important est dédié à Mana, le chef militaire et politique de la migration, et baptisé de son nom. Mais tous ces immigrants qui arrivent en Forêt, ne trouvent pas celle-ci vide. Elle est peuplée de tribus appartenant au rameau Krou pour la plupart et dont les éléments résiduels, pour ceux qui ont pu survivre, sont les Baos, les Blaos, les Boniaos, les Déos etc... qui habitent maintenant le versant Sud de la chaîne des Monts Nimba. Les immigrants les soumettent par la force et se mélangent à eux en observant toutefois cette règle dont l'objet est de perpétuer la supériorité militaire des conquérants qui sont en effet inférieurs en nombre par rapport aux indigènes: interdiction est faite à ces derniers de prendre épouse parmi les filles des immigrants qui, eux, peuvent s'unir aux filles autochtones. De cette façon, à terme, comme à cette époque le nombre des femmes autochtones était inférieur à celui des hommes, la population indigène commencera à décroître au profit des conquérants. Cette symbiose forcée agit aussi sur les cultures qui s'intègrent facilement à cause de leur fond animiste commun, et aussi sur les langues. C'est ainsi que le système articulaire des indigènes qui utilisent plus fréquemment des mots monosyllabiques, et parfois bisyllabiques, finit par influencer les langues du groupe mandé employées par les immigrants. C'est ainsi par exemple que le nom" Mana" du clan Sarakolé devient pour eux " Man ". Le pays conquis par Mana est également appelé par eux" Manassrè " ou plus habituellement" Mansrè ". Le suffixe" sèrè " ou " srè " signifie pays ou Etats. Plus nombreux, peu à peu, ils imposent leur vocabulaire ou leurs tournures verbales. De même, les ressortissants du royaume du Mana d'ascendance Sarakolé sont des" Manon" au pluriel, c'est-à-dire les enfants de Mana que la règle ci-dessus réduit en deux syllabes à " Manon". Ce mot au singulier est" Mananè " ou " Manè ". C'est sous cette appellation, au singulier, que les Portugais (André Alvarès d'Almada, Salvador Honem Da Costa etc.) et les Hollandais identifieront les envahisseurs du littoral venus du Mansrè devenu" Mestre ", sur la Côte du Liberia (à l'époque" Côte des Epices" ou " Côte de la Malaguette", [poème de Guinée]). Le clan Mana conquiert, dans un premier temps la rive gauche de la N'zo et, poursuivant sa marche, conquiert aussi le bassin du Gouan (Baffmg), le versant Ouest du Nimba jusque sur la rive gauche du Yano (Diani) dans son cours supérieur 12

et moyen et rejoint la rive droite du Mani (St-Jean) jusqu'à Tapipa (actuel Liberia). C'est le plus grand royaume des immigrants. Le clan dan(5\ le deuxième en importance numérique, continue son avancée vers le sud-ouest en suivant le cours du Ko qu'il abandonne ensuite plus bas pour bâtir des villages dont Mahapleu. Puis élargissant l'évantail de sa progression de nouveau vers l'ouest, certains de ses éléments conquièrent le bassin de la rivière Niamba, tandis que les indigènes continuent à fuir, s'ils le peuvent, dans la forêt ou, bien que pressés par les envahisseurs bien armés et bien organisés, grimpent sur les hauteurs des Monts Mia, Sahons et Nimba, sur les versants méridionaux de ce dernier, d'où ils se déversent le long du Mani (Saint-Jean) et du Ya ou Diéyié. Pendant ce temps, les Ga, sous l'impulsion de leur chef Folgui, achèvent l'occupation du bassin inférieur du Mani et bâtissent de nombreux villages dont Gapa (le village des Ga) et Gboayila, la résidence du roi. Ils fondent le royaume de Ga-Sèrè (Sèlè) qui forme avec les San ou Karou une alliance sous la direction du Folguia. D'après Dapper "les royaumes de Folguia et de Manoe (Mana) sont situés près de deux petites rivières que les Portugais appellent Rio Junk et Averedo qui se déchargent toutes deux dans la mer au midi (Sud) du cap de Mesurado, environ à quinze lieux (90 km) au-delà, à 5° de latitude Nord, séparant ces deux royaumes l'un de l'autre, comme la rivière Saint Paul sépare le pays de Quoya (Coya) de celui de Guebbe. Karou est une province du royaume de Folguia d'où sont sortis les peuples qui se sont emparés du pays de Coya. Ils demeurent autour des mêmes rivières, à 15 ou 18 lieux (90 à 180 Km de la côte (pp. 255 à 254) ". Il faut toutefois préciser que c'est après la conquête en 1515 du royaume des Cobale de Coya par le Karou, province du Folguia, que ces distances seront conformes au constat des voyageurs dont Dappert rapporte la relation. Le clan des Nian fonde le royaume du Hondo qui est, comme ailleurs, le patronyme du chef du clan. Dans un premier temps, le village de Guiépa en devient le centre politique. Ce royaume s'élargit peu à peu et se déporte sur la rive droite du Yano, dans son cours moyen, entre son bassin et celui de la Makona. Il sera connu

sur le littoral sous le nom de Hondo et Dapper en parle en ces termes (p. 253) : Il la
rivière Mavah (Yano ou St Paul) sur les bords de laquelle les Pui-Monou (Bassa) demeuraient avant que les Karou (San) les en chassent, prend sa source d'une montagne au pays des Galaveys à trente ou trente-cinq lieues (I80 à 210 km) de la côte et traverse le pays de Dauwalla, se jette par une large et profonde embouchure, dans l'océan, à une grosse lieue (6 km) du cap de Mount vers le Nord. Les Galaveys, sujets de Coya, demeurent aux environs de la source du fleuve Mavah (Diani) à 30 ou 40 lieues (I80 à 240 km) de la côte au devant d'une grande forêt qui a huit ou dix journées de marche en longueur. Ils s'appellent Galaveys, parce qu'ils sont issus des Galas et qu'ayant été chassés de leur pays par les peuples du Hondo, ils vinrent habiter sur les terres des Veys (Vaï) et le composé de ces deux nations s'appelle dans la suite Galaveys. Au-delà de cette forêt près des confins du Hondo et du Manoe (Mana) demeurent les Gala qui obéissent à un Gouverneur (roi) que le roi de Manoe (Manon) y envoie. Hondo est à côté et plus en avant vers le Nord-Est... Dans la province du Hondo est enfermée celle de Dogo (pp. 253 - 254) ".

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On voit donc comment les cinq principaux clans issus des guerriers Sarakolé se sont sédentarisés dans cinq royaumes militaires fédérés autour du royaume du Mana (Manoe) sous le nom de Mana-Sèrè (Mestre) du nord à l'est de la "Côte de la Malaguette, du fleuve Diani ou Saint-Paul à la rive droite du Mani ou Saint-Jean, progressivement, entre 1240 et 1500. Au début du XVlème siècle, les cinq grands territoires avec la principauté du Dogo, fondée par Mani Massa, frère et Général du premier grand roi du Manassèrè, Mandimo, couvrent les actuels préfectures guinéennes de N'zérékoré, Lola, Yomou et en grande partie de Macenta, tout l'Ouest de la préfecture Ivoirienne de Man, les provinces libériennes du Nimba, du Bond County et partiellement du Loffa County jusqu'à environ 120 km du littoral, par rapport à Monrovia et Buchanan. Jacques Germain, qui s'appuie sans doute sur la même tradition orale que nous- même et sur l'abondante documentation des voyageurs portugais et hollandais soutient avec raison et autorité contre les conjectures hasardeuses d'Yves Person et de Raymond Mauny : "que si pour ces deux auteurs, les Cobale de Coya sont les Kpèlè ou les Bèlè, en vérité, les Cobale sont les Gola". Cela nous semble partiellement vraisemblable, car les kpèlè n'avaient pas encore (en 1546) atteint les abords de la côte dont ils étaient séparés par les Manon et les Bassa. " En réalité, les Cobales du royaume de Coya sont les Bassa modernes auxquels se sont ajoutés des éléments Gola. Les Gola eux-mêmes sont issus des Gala conquis par Mani Massa. Originaires du Macina, ils se sont égarés dans ces confins très tôt vers 850". Il est utile, avant d'expliquer rapidement les causes et les mobiles de la soudaine descente des Manon sur le littoral et les guerres entreprises contre les Cobale et autres peuples de la côte de la Malaguette et de l'empire temni et baga de Sierra Leone, d'insister sur le fait que dans l'empire ou fédération des états Sarakolé, seul le roi du Mana, en tant qu'autorité ou arbitre central, déclare la guerre aux pays tiers au nom des cinq royaumes ou provinces, désigne les chefs de guerre et ordonne les levées de troupes aussi bien sur son propre territoire du Mana que dans le Hondo, le Folguia, le Dan, le Karou. C'est en son nom et au nom de Manasèrè (d'Almada écrit Mestre) que les guerres extérieures sont entreprises. Sur le littoral, (avant 1515), un équilibre politique, économique et militaire régnait depuis toujours et aucun pays n'avait risqué de le rompre. Le roi des Cobale de Quoja (Coya) avait convaincu les souverains de l'hinterland qu'il était responsable du commerce sur le littoral avec tous les étrangers y compris les Blancs auxquels il revendait les produits de l'intérieur, et revendait aux négociants de l'intérieur les articles manufacturés troqués sur les plages par les voyageurs européens. Cette loi internationale qui régissait les relations entre les états est confirmée par les leçons que le roi Flamboere (Flommo) de Coya rappelait au début de 1515 à un de ses neveux venu lui conseiller de s'emparer d'un pays voisin. Après lui avoir rappelé que la richesse de Coya cache aussi ses faiblesses et qu'il ne faut jamais donner l'occasion aux voisins de s'en apercevoir, il concluait ainsi ses recommandations: « C'est par un effet de cette politique que ces peuples ne permettent pas aux envoyés et aux marchands des gens de l'Est leurs voisins ( Mana, Folguia, Karou etc... .) de passer sur leurs terres; tant parce qu'ils veulent leur cacher les forces de

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l'Etat, que parce que cela nuirait au commerce qui est le principal appui du royaume de Quoja, et les empêcherait de débiter à leurs vassaux les marchandises des Européens, et aux Européens celles de leurs vassaux. C'est par le même principe que les peuples qui sont au-dessus de Quoja ne leur permettent pas de traverser leur territoire ». C'est dans ce contexte qu'un jour de novembre 1515, des trafiquants portugais aidés de Cobale, sujets du roi de Coya, enlèvent des sujets du roi des Dan, dont le prince héritier. Cela se passait à Bowi, un gros bourg sur la rive gauche du fleuve Saint-Jean (Mani ou Meï), à un moment de la journée où les guerriers étaient occupés ailleurs. Alertés, les hommes d'armes présents restent impuissants contre les tirs des escopettes des Portugais qui protègent leur fuite. Le roi du Mana, informé, réunit les souverains et princes des cinq Etats de l'empire. La conclusion est unanime et catégorique. Le roi de Coya, est le seul responsable de cette agression et de cette offense indigne qui frappe personnellement un des personnages centraux du pays. Il doit être puni, et le fils du roi des Dan retrouvé. C'est la rupture immédiate de l'équilibre séculaire qui régnait sur la côte de la Malaguette. Après un congrès extraordinaire des rois et princes, le roi du Mana charge le prince Bokwala du Karou d'exercer la vengeance du Manasèrè contre le royaume de Quoya (Coya) responsable de la conduite de ses sujets Cobale et des Portugais. Il est assisté des princes Mancéako (Maçariko) du Mana et de Sacena du Hondo. En novembre 1515, brutalement, les Manon attaquent Coya avec des levées de troupes parmi les peuples soumis dont les tout récents sujets Gala de Mani Massah, frère de Mandimo. Ces Gala (Gola), qui serviront de troupes auxiliaires avec les Kranh sous le nom de Sumba, sont ainsi décrits par Olfert Dapper (p. 271) : " ... Et Mani Massah vint demeurer chez les Gala Monou ou habitants de Gala, peuple lourd, brutal et farouche, sans chef, sans loi, sans politesse, qui ne savait ce que c'était que d'obéir et de commander. Mani Massah sut si bien ménager l'esprit de ces barbares, et leur faire comprendre le besoin qu'ils avaient d'un chef pour les conduire et les défendre, qu'ils l'élirent tous unanimement pour leur prince, promettant de lui donner une partie de leurs grains, de leurs fruits et de leur chasse comme un tribut et une marque de leur obéissance. " Et ainsi naquit la province du Dogo qui allait, par ses intrigues alliées à celle du clan Nian du Hondo, favoriser l'affaiblissement de la fédération des Manon. Pour revenir aux expéditions militaires contre le roi Flamboère (Flommo) du Coya, les troupes du Mana, du Hondo et du Folguia, sous le commandement de Maçariko et de Flonikerry, prince de Karou, attaquent brusquement Coya pour venger le rapt du prince dan et aussi pour mater la révolte concomitante des populations du bassin des Cestos contre le Folguia. En quelques semaines les Cobale de Coya, habitués aux conditions de vie faciles de la côte, se rendent. Le roi Flommo prend la fuite et se réfugie dans la localité de Massagh. Ce fait est rapporté en ces termes par Dapper (p.253) : "On trouve à main gauche le village de Yekwonga où le roi Flommo demeurait avant que les peuples du Dogo le contraignissent par les armes à se retirer dans l'île de Massagh formée par un lac de la rivière de Plizogue. De l'autre côté du Rio Novo, vis-à-vis du même village, il y a un certain "Fachoo", c'est-à-dire" j'attends la

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mort ". C'est le nom que ce Flommo imposa à cette place, où il se réfugia lorsqu'on vint lui dire que le roi de Folguia voulait lui faire la guerre. " Tandis que Flonikerry, prince du Karou, aidé de ses sujets, subjugue Coya et ses dépendances du cap de Mount, Maçariko et Sacena pénètrent en Sierra Leone et marchent sur le Benna, après avoir écrasé à l'aide des Gala (Go la) et des Kranh les royaumes de Boulombère, le pays temni tandis que par le nord de Sierra Leone, les colonnes de Sacena, prince du Hondo, matent les Limba. La bataille décisive a lieu en 1546, dans le cours moyen de la Kolenté à quelques kilomètres de son point de confluence avec la Moribaya. Les Manon n'ont perdu ce dernier grand combat que par le hasard d'une tactique inadaptée au champ de bataille. En effet, lorsqu'ils ont pénétré profondément en territoire soussou, Sacena qui commande en chef depuis la mort de Mancéako (Maçarico) envoie des messagers avec des arcs, des flèches et de l'or pour dire au roi du Benna : " d'être avec ses vassaux, des malpropres, des voleurs et des receleurs. Des gens indignes de mon pays, aidés des Soussous (Souzos), ont emporté beaucoup de biens, des femmes, des chaudrons (marmites), des draps, du sel marin, de l'or ainsi que des esclaves soutirés des trésors royaux du Mansrè. Vous devez me rendre le tout avec intérêt et des excuses. En outre, vous devez obliger tous les Tiapis et les Temni qui ont osé se soustraire de mon autorité en fuyant mes terres avec la complicité de vos gens. " Sacena savait que les Soussou n'accepteraient pas cette sommation. Après avoir reconnu les arcs, les flèches, les sabres de Sacena comme expression matérielle de sa puissance, les Soussou envoient les leurs en disant qu'ils n'étaient pour rien dans la fuite des sujets du noble Sacena et de son divin empereur et lui font remettre cette réponse: " Nous pouvons devenir des amis, avoir des relations confiantes et faire du commerce en échangeant ce que nous produisons contre les produits de vos terres et de vos industries comme nous le faisions avec les Sapes (Tiapis) avant qu'ils ne deviennent vos sujets et vos biens. Nous sommes prêts à empêcher l'arrivée sur nos terres de nouveaux fugitifs. Mais il n'est pas possible que nous vous laissions envahir plus avant nos terres sans réagir par les armes. Nous reconnaissons votre souveraineté sur les royaumes que vous avez déjà conquis jusqu'à nos frontières y compris sur nos terres dans les positions où vous êtes en ce moment". Sacena fut profondément choqué par cette réponse qui lui fit proférer des injures contre les Soussou. Mais il ignorait que ces derniers venaient de conclure une alliance défensive avec les Foula (Foulos) qui cohabitaient depuis peu avec eux. L'affrontement eut lieu durant trois jours entre 25.000 guerriers manon et auxiliaires appelés Sumba sur la côte, à cause de leur férocité, appuyés par 40 mercenaires hollandais et portugais dont Salvador Honem Da Costa dont les souvenirs nous ont permis de disposer de ces informations, d'une part, et 50.000 Soussou et alliés Foula, appuyés eux aussi par une quarantaine de mercenaires anglais. Les combats sur ces sites rocailleux furent meurtriers et sanglants et, rapporte d'Almada, " de part et d'autre, seuls les hommes très courageux et très rapides ont pu échapper à la mort" .

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Les pertes furent sensiblement les mêmes. La victoire des Soussou a consisté dans la conservation du champ de bataille et a provoqué un doute dans les rangs manon qui n'avaient jamais jusqu'à cette date, connu de défaite. Aussi commencèrent-ils à refluer vers leurs terres d'origine à l'est. Ce mouvement s'accéléra à la faveur de deux évènements très graves. Le premier fut suscité par la dissidence de Sacena qui, considérant désormais la Kolenté comme la limite septentrionale des terres prises aux Tiapis et aux Soussou, prit de lui-même et sans en référer à l'empereur Néma et au roi Flan Finh " le titre de roi et se fit proclamer Fama du Mitombo en Sierra Leone". Voyant cela, le Karou aidé du Folguia et du Dan, entre en campagne contre le Dogo, vassal du Hondo d'où partent les renforts en faveur des rebelles de Sacena. En un mois, le Dogo est écrasé, mais la solidarité est fissurée. La plupart des chefs de guerre du Dan et du Mana se détournent des vassaux de Karou qui sont pratiquement entrés en dissidence contre leur seigneur et par conséquent contre le Folguia et contre l'empereur. Ce mouvement, lent au départ en 1560, s'accélère aussi dès 1570, date à laquelle les conquêtes sur le littoral, tant au cap Mesurado (zone de Monrovia d'aujourd'hui) qu'au cap de Monte et en Sierra Leone, proclament leur indépendance à l'égard de l'empereur. Pour aggraver la situation déjà compromise, le prince Falma du Dogo, sans attendre le congrès de la réconciliation sollicité par certains chefs de guerre, incité en sous-main par le roi du Hondo, envahit la Sierra Leone, dans le territoire des Gallinhas. Il faut reconnaître aussi qu'en portant si loin les limites du Mansrè, les liens se sont distendus avec les centres de l'autorité impériale déjà anémiée par les distances rendues impraticables par le relief. Il n'y avait plus de cohésion entre les descendants de Mana. Certains chefs de guerre s'installent à leur compte entre la Morebaya et la Kolenté. D'après Théodore Monod: " Actuellement, les Mmanis (Mandegnyi) situés entre les cours de la Kolenté et de la Morebaya, séparent les Baga des Timenés. Il est curieux de constater que l'unité des peuplades situées au sud du cap de Verga et l'attaque des Mane contre les Boulom, faits mentionnés par Alvarès d'Almada, coïncident précisément avec les (6) conclusions obtenues par M. Houis ". 3. Le problème kpèlè (guerzé-kossa) Quant aux Kpèlè, respectivement appelés" Gbalamia ", c'est-à-dire habitants du Gbalé, par les Manon, ou " Gbèressè " par les peuples mandingue, ou encore "Gbèlèzeïti " au pluriel par les Toma (Lorna), depuis leur départ des confms du pays des Bamana et des Mossi, se sont progressivement installés et sédentarisés sur les hauts plateaux du Simandou jusqu'aux abords de la Kpowo, dans le Gbalé, donc en contact direct avec les Manon déjà solidement implantés à travers le clan Nian, d'où l'appellation que ces derniers leurs donnent de " Gbalamia ". Cette cohabitation dure depuis 1450. Brusquement, et concomitamment, deux événements totalement indépendants l'un de l'autre, poussent les Kpèlè à forcer le passage dans le pays manon et à les opposer violemment les uns aux autres. D'une part, au nord, l'empire du Mali, dont la naissance et le changement de direction avaient contraint les Sarakolé à se disperser vers le sud et l'ouest, est de nouveau secoué en profondeur par les guerres de succession (vers 1400), mais

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surtout, plus tard, les luttes entre les héritiers de l'Askia Mohamed, et les multiples expéditions militaires de Daouda (1549-1582) accélèrent l'émigration ou la fuite des vaincus ou de simples paysans vers ce Sud si calme. Donc, sous cette pression de plus en plus forte, les Kpèlè quittent la savane arborée du Simandou pour pénétrer dans la Sylve à partir de 1550, sous la conduire de leur empereur, Yégoué Déla, par le Haut-Diani (Yano) et les plateaux qui donnent naissance à la rivière OuIé. D'autre part, sur la côte où les Manon s'étaient si dangereusement étirés par leur long étalement, leur défaite devant l'alliance de salut des Soussou (Souzos) et des Foula (Foulos) et les dissidences armées les contraignent à se replier sur leur base, vers l'est d'où ils étaient partis en 1515 (7).Acculés à la résistance par les Kpèlè, euxmêmes, talonnés par les fugitifs Sarakolé, les Manon reculent lentement vers l'est. La lutte dure près de 50 ans au cours desquels, les Kpèlè conquièrent la région de Koropara, Kobéla, Palé, Bamakama jusqu'à Gbanghan. Mais, petit à petit, l'autorité centrale de Yegoué et de ses successeurs s'effrite au profit de princes intrépides, tels les Koulé, les Honomou (Kolié) les Kpogo, successivement dans le Gbalé, le Béro, le Gbaïla, le Sonkolè, Woulapoulou (l'Ourapeulé) et surtout le Kpongnalowaye, un vaste territoire qui va de Oulo à Buluyema. Les efforts des guerriers de Yégoué pour prendre à revers les Manon par le nord-ouest du Mahou sont contrés par le prince manon Lama qui finira par s'établir dans le Monè. En 1590, les premiers éléments kpèlè pulvérisent le Dogo aux confins du Folguia et du Hondo, mais sont arrêtés par les Karou aux environs de Kakata ; le front se stabilise et, les armées restant sur leurs positions, avec les inévitables métissages, le Monè et le Gbaïla sont dirigés par des princes manon - kpèlè. Le même phénomène d'élongation qui a affaibli le Mansrè se produit dans le royaume des Dela qui était demeuré homogène pourtant depuis ses lointaines origines. En effet, si le contrôle du pouvoir et de la population était facile dans la savane, il en allait différemment derrière le rideau forestier. Aussi, petit à petit, des dissidences se produisent-telles entre le Nord et le Sud. En particulier dans le Kponyalowaye, le clan des Kpogo ayant victorieusement repoussé les Toma du Vékèma qui s'étaient attaqués aux propres terres qui étaient l'apanage des descendants de Yégoué Delamou, pratiquement réduits à merci, s'affranchissent de l'autorité royale et proclament leur indépendance totale. En 1600, note Jacques Germain" un fait est certain, c'est que les Manon dont les constituants sont venus de l'Est, ont eu dans le temps une extension beaucoup plus grande qu'actuellement Et, au moment où des guerres de religion et de rapine se déroulent à sa lisière nord, l'avancée de son peuplement s'est considérablement rétrécie; elle se situait vers le Nord-Ouest dans le centre du Monè et le Souhoulapeulé, et vers le Nord-Est, une ligne incluant le Mossorodougou (Mossourouta) et le Saouro (Nana) pour rejoindre le Nord du Massif de Man en Côte d'Ivoire. Tout l'actuel pays konon et une partie du pays kpèlè étaient recouverts par (8) l'aire d'extension manon ". Naturellement, il s'agit du Mana proprement dit qui se scindera en Mana et Mahou vers 1780 avec l'arrivée de nouveaux immigrants (9) notamment de Moussadou et du Mahou Diomandé. Au grand royaume homogène des Dela, vont succéder des sortes de petits royaumes, excepté le Konyalowaye, le Monè, le Gbaïla (Toffaleuye) et l'Ourapeulé, appelés Il leuye Il l'équivalent du Sèrè (Sèlè) manon mais plus étendus que les" zui Il toma (loma). 18

4. Le problème toma (Ioma) Pendant que les Manon luttent pour ralentir le déferlement des Kpèlè à défaut de l'enrayer, les Toma (Lorna) que Kpèlè et Manon appellent" Touan " (Touanmou - Touanmi) revenus eux aussi des confms des pays des Bamana et Mossi, probablement un rameau des Senoufo, et qui essaimaient dans le Toron jusqu'au Sud de Kérouané et à l'ouest de celui-ci, en pays kouranko et kissi, s'engagent en trois vagues successives à imiter le mouvement kpèlè de descente dans la sylve vers 1570 - 1600. La première vague des Toma (Lorna) pénètre en Forêt par la rive droite du Diani (Gnado en toma et Yano en kpélè et manon), occupe l'Est de cette région et s'installe dans le Bouzié, l'Akaï, le Biilou, le Vèkèma, le Nianka, le Woïma, le Guizima, etc. La deuxième vague suit les bassins des fleuves Oua et Loffa où elle fonde principalement les" zui " de Koemaï, Yala et Ziama ou Zièma, en pleine sylve. Enfm la troisième vague, sous la conduite des Koïvogui, Bilivogui, Béavogui etc... occupe respectivement les bassins des cours d'eau: Mawana, Mazéné, Waou, Boïda, Mêlou pour occuper l'essentiel de l'ancien royaume manon du Hondo où s'édifièrent les grands" zui " du Ninibou, du Mazama, du Baïzea, du Gueligueliga, du Wotumaï, du FassalO, du Woïbalaga, du Ouiziama et du Zialo (Kamara) dans le bassin de la Moa ou Makona. Il semble que le premier mouvement migratoire des Toma (Lorna) devait s'orienter vers l'est, au départ du Toron, mais cette région était le bastion des Manon dont la lisière, rive gauche du Diani, était victorieusement entourée par les Kpèlè. Si Manon et Kpèlè, ont à l'origine, vécu sous une autorité plus large et centralisée, en pays d'occupation toma, les chefs de guerre se sont vite affranchis de l'autorité de leurs rois et ont concentré leur énergie sur l'administration de leur "zui". Toutefois, les besoins de la défense collective ou l'effritement de la force d'un chef de " zui " emmenait plusieurs de ces" zui " à se soumettre à l'autorité d'un chef charismatique comme on le verra lors du choc avec les colonisateurs dans le Zièma, le Guizima, le Louloma, etc. 5. Le problème kissi En ce qui concerne les Kissi, leur situation est quasi totalement différente. Jusqu'au 12ème siècle, ils ont vécu dans le Boulombère en contact avec les Cilm, les Krim(lO) et les Sherbro, présence prouvée par la découverte des" pomta ", les statuettes rituelles. Puis, voulant s'éloigner de la côte ou contraints de le faire, ils se heurtent aux Konon et aux Kouranko. Stabilisés dans leur territoire actuel, ils subissent les Kouranko qui les traitent durement par une oppression quasiacculturante jusqu'au début de la colonisation. Aussi leurs relations avec, d'une part les Mandingue et, d'autre part, les Toma, les Kpèlè et les Manon, souvent aussi brutales, sont-elles psychologiquement complexes, faites à la fois d'attirance et de méfiance. L'influence kouranko sur l'imaginaire kissien est plus accentuée au Nord (Kissidougou) qu'au Sud (Guéckédou) où le peuplement est plus homogène et où l'organisation du pouvoir central, favorisée par le relief, a persisté, en particulier

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dans le pays compris entre la zone de confluence de la Melly et de la Makona. C'est dans ce périmètre, surtout dans le Zialo, sur la rive gauche de la Makona, au sud de Bofossou, qu'autour de monarchies bien organisées la résistance sera plus efficace ainsi qu'à Koundou. 6. Le problème konon Le problème Konon est tout particulier. Les Diallonké qui avaient probablement quitté les hauts plateaux du Fouta Djalon vers les 6 et 7ème siècle et s'étaient réfugiés dans le Mahou Diomandé, décident d'y retourner vers le 12ème siècle. Ils le font par vagues. La première vague se heurte aux environs du royaume de Soliman, (Faranah) à d'autres immigrants qui débordent le versant est du Dialon, et obligent cette vague à obliquer sa marche vers le sud. Elle parvient ainsi sur les rivages de l'océan où elle se heurte aux Bouloms. Pendant que les deux camps sont aux prises violemment dans les marécages du littoral, la deuxième vague est annoncée, et elle reçoit l'ordre de camper sur ses positions et d'attendre d'où son tandis que le même groupe en difficulté est appelé "Mendi " ou tout nom" Konon 11 simplement "Mandé" en Sierra Leone. La dernière vague à quitter le Mahou arrive dans le Gbalé déjà occupé par les Kpèlè qui affrontent les Manon. Elle est également obligée d'attendre et porte aussi le nom de "Konon". Cette position intermédiaire marque profondément la langue "konon", à la fois par le Kpèlè, au nord et par le Manon, le Dan et le Mahouka, au sud-est et à l'est. Ainsi le Konon du Gbalé et du Béro se parle avec une teinte kpèlè, et celui de Lola à N'zo, se ressent du manon et du dan, tandis que du Nana à Gbéata la langue est fortement influencée par le mahouka; qu'on appelle alors «zogotawo». Dans l'histoire moderne de la Région Forestière, qui va du début de la décadence des Manon et des Kpèlè (1600) et de leur renaissance en 1800 jusqu'en 1920, date de leur défaite par les armées françaises de Guinée et de Côte d'Ivoire, d'autres faits significatifs vont également retenir l'attention du lecteur dans la Deuxième Partie de l'ouvrage qui, pour des raisons indépendantes de notre volonté, paraît ici en premier lieu, et qui est consacrée à la résistance des Etats de cette région contre l'occupation libéro-anglo-française. 7. La période moderne D'une part, dès 1816, les monarques de la zone côtière s'étendant de l'embouchure du fleuve Monos(ll), à celle du Cavally notamment, les Bassa, dans un premier élan de sympathie et de compréhension fraternelle, accueillent favorablement les anciens esclaves rapatriés des Amériques et des Caraibes en quête d'un asile permanent et sÛTdans la patrie africaine de leurs ancêtres. Mais ces immigrants, mal informés et influencés par leurs cultures d'adoption et les thèses coloniales sur le Nègre d'Afrique de l'époque vont adopter à l'égard des autochtones une attitude à la fois faite de revanche et de supériorité rétrograde, comparable à celle des Anglo-Français, suscitant par voie de conséquence le même phénomène de rejet subi par les Européens. Le comportement détestable de l'élite de la République du Liberia envers les autochtones, calquée sur la conduite des Européens, va empirer, dès la conclusion de la paix injuste qui suit la défaite de mars 1912, dans une direction totalement

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inattendue: les autorités gouvernementales et les planteurs d'hévéa ont recours systématiquement à l'esclavage de ceux qu'ils appellent maintenant avec mépris "the uncivilised natives" c'est-à-dire les "autochtones sauvages." Par milliers, on les envoie par la force ou par la ruse dans les plantations libériennes, mais aussi au Gabon, au Congo fiançais, et surtout à Fernando Po où on les "loue aux bons payeurs" à charge pour ceux-ci "d'entretenir au mieux leurs capacités de rendement". Naturellement, les maladies et l'épuisement au travail font des ravages, amenant la régression démographique, puisque sur le territoire national les grands projets de construction de routes absorbent eux aussi leur part de travailleurs forcés. La révolte gronde partout dans le centre de l'hinterland. L'opinion internationale, choquée et abasourdie, s'en mêle et la Société des Nations (SDN), ancêtre de l'ONU, dépêche le 15 juin 1930, une "Commission internationale d'Enquête au Liberia" dont le rapport, déposé le 15 décembre de la même année, dénonce avec vigueur cette pratique inhumaine dont les ancêtres de l'élite libérienne ont souffert dans leur chair et dans leur dignitéYZ). D'ailleurs, le président King, personnellement compromis par ce scandale, dut démissionner en 1930. D'autre part, après la défaite de l'Almami Samory Touré à Guélémou (Guelewi), le 29 septembre 1898, ses sofas, environ 50.000 hommes d'armes, sont humiliés à travers la Côte d'Ivoire et la Guinée et contraints aux travaux forcés, pour l'écrasante majorité d'entre eux, à la construction des routes et des voies de chemin de fer en Guinée et en Côte d'Ivoire, où la plupart meurent d'épuisement, de mauvais traitements et de maladies de toutes sortes. Cette fin dramatique et lamentable des héros qui avaient à la fois tant subjugué et fasciné la Haute-Guinée, le Sud-Soudan, le Nord de la Côte d'Ivoire et de la Gold Coast (Ghana), provoque un profond traumatisme chez les Malinké qui avaient longtemps cru en l'invincibilité du grand conquérant du Wassoulou et de ses intrépides guerriers, et qui était aussi le symbole guerrier de leur fierté ancestrale. C'est pourquoi au moment d'attaquer la Région Forestière, naturellement, certains milieux coloniaux fiançais qui redoutaient une entreprise aventureuse, s'inquiétaient à juste raison de l'attitude hostile probable de ce grand peuple choqué et terrassé mais non encore totalement maîtrisé. C'est pourquoi aussi le gouverneur général de l'Afiique Occidentale Française (AOF) chargea l'Inspecteur des Affaires Politiques, Famechon, "dévaluer politiquement et psychologiquement" cette attitude en profondeur et d'en rendre compte aux autorités compétentes du Commandement Supérieur des Troupes à Dakar. Ayant sillonné Siguiri, Kankan, Kouroussa, Kissidougou et Beyla, en contacts multiples, interrogé longuement des fonctionnaires, noirs et blancs, des notables, des Marabouts et des commerçants, sa conclusion, dont nous extrayons les phrases ci-dessous, fut sans équivoque. II écrit en effet: " les Malinké ont vu de trop près notre force au Soudan contre les chefs Noirs qui ont osé nous braver et surtout contre le terrible Samory. Ils ont assisté à la fm lamentable de ses sofas. Ils sont terrorisés, et quatre miliciens suffisent à mettre à la raison les plus gros villages. Aussi, regarderont-ils à deux fois avant de se poser de nouveau en ennemis de la France au Sud de nos colonies du Soudan et de la Guinée". "De plus, si nous leur laissions miroiter les avantages et le prestige d'une collaboration pour la conquête du Tukoro, il n'y a aucun doute qu'ils se mettront de notre côté. Déjà, leurs jeunes hommes s'enrôlent avec fierté dans nos troupes et leurs

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dioulas obtiennent des facilités pour s'installer à leur avantage dans les régions
soumises".
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De fait, il faut le relever et le regretter, nos parents Malinké coopéreront étroitement avec les troupes d'agression françaises contre les royaumes de la Forêt. Beaucoup, anonymes et oubliés, paieront cet acte de trahison par cupidité au prix de leurs vies sur les champs de bataille de N'zapa, Kélémandjou (Kéléminda), Galaye, Lola, Samoé, Thuo, Gbèlay, Zassonon (N'Zérékoré) etc, sans pour autant figurer dans le bilan des pertes &ançaises. Mais il est vrai aussi, il faut le reconnaître et l'écrire tout aussi clairement que de grands princes et chefs guerriers malinké du Konian; tels que Karamoko Laye Tounkara, de Mory Simandou, Ibrahima Sakho de Moribadou etc... se sont couverts de gloire immortelle en se battant aux côtés des rois et princes résistants de la Forêt dans le Karagba, le Mana, le Véipo, le Mossourouta, le Vagnabéné, le Gbaïla, le Sonkolè, l'Ourapeulé etc ... pour s'opposer, eux aussi, au prix de leur vie à la domination de l'Etranger. Mossourouta, le Vagnagbéné, le Gbaïla, le Sonkolé, l'Ourapeulé etc... pour s'opposer, eux aussi, au prix de leur vie, à la domination de l'Etranger. Que la postérité les honore à jamais! Un des domaines d'application pratique et active de cette alliance et de ce &ont anti-forestier, répétons-le, entre l'armée d'agression coloniale &ançaise et les Malinké fut le recrutement massif de ressortissants malinké, et leur formation spéciale sous le nom "d'agents politiques ", un euphémisme de la fonction d'espions, d'agents secrets, pour pénétrer le milieu forestier de la résistance. Ces tristes individus, traîtres à la cause de l'A&ique, avaient pour rôle stipendié d'observer les villages, de déterminer le nombre et le type de l'armement des guerriers, l'état et la faiblesse des murs d'enceinte ou tatas, les dissensions éventuelles au sein de la résistance, les chefs ambitieux etc. Ils parcouraient librement les marchés avec leurs paquetages en tant que marchands ambulants ou dioulas ou, plus discrètement, comme devins ou marabouts; leur travail de pénétration était facilité à la fois par l'excessive et naïve hospitalité des Forestiers et le manque quasi total de services de renseignements au début des hostilités. Il faut admettre aussi que, vers juillet 1911, le recrutement des agents politiques se fit également parmi les Kpélè du Monè et du Kponyalowaye (Boo ou Yomou) alliés fidèles et loyaux de la France du début jusqu'à la fin de la guerre. Au Sud et au Sud-Ouest, nous l'avons annoncé, la République du Liberia, le seul pays a&icain indépendant au Sud du Sahara, internationalement reconnu pour tel, depuis le 26 juillet 1847, manque à l'appel au moment décisif alors qu'elle avait fondé avec les monarques en guerre larvée contre les Français, une confédération défensive en 1904. Pire, le Liberia utilise les facilités de l'accord de création de cet ensemble pour se poser en puissance contrôlant l'hinterland jusqu'au Karagba, Mana et Moussadou notamment, sans en assumer les obligations militaires et diplomatiques, en grande partie par faiblesse et par manque de volonté politique, n'ayant jamais eu une vision claire de l'avenir lointain du Continent tant ses dirigeants avaient le regard tourné vers les Etats-Unis d'Amérique, en toutes circonstances au lieu de s'intégrer au continent de leurs ancêtres. Toutes ces données montrent à suffisance l'isolement à la fois militaire et diplomatique des Etats sylvestres, mais aussi une détermination exemplaire étayée par l'attachement opiniâtre des populations à leurs souverains au plus dur de la guerre. Mais toutes ces données préfigurent aussi une issue pathétique et dramatique de l'affiontement, officiellement, en 1912.

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Car, en plus de toutes les mesures vexatoires et oppressives résumées succinctement ci-dessus et que subissaient les guerriers d'hier qui en avaient imposé à l'armée française mécaniquement équipée et d'un entraînement de loin supérieur, toutes ces charges finirent par susciter chez le Forestier qui n'avait plus aucun recours, un état d'esprit nouveau, un sentiment diffus qui ne l'avait jamais habité et qui l'entravait à présent: la peur et le manque de confiance en soi. (14) De 1912 à 1930, la Région Forestière perdit le tiers de sa population. Mais le Forestier peut de nouveau se reconquérir, libérer son âme et son intelligence de ces séquelles de l'irruption brutale d'un occupant qu'il a vaincu par le refus total de sa présence inacceptable, par son vote historique du 28 septembre 1958. Car plus que toute autre région de la Guinée, la Forêt a dit" non" à près de 100% au référendum de ce 28 septembre 1958 pour exorciser sa défaite de 1912. Elle doit l'objectiver afm de sublimer sa confiance en elle-même et redevenir cette section vivante, courageuse, travailleuse, intelligente, prospère et fière qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être. Intégrée en dernière position dans l'ensemble colonial français, elle fut la première à montrer la porte de sortie.

Notes (1) - Jacques Germain: Peuple de la Forêt de Guinée, academie des sciences d'outre-mer Paris, 1982. (2) -Lieutenant F. Bouet: Les Toma -Larose Paris, 1915. - B. Holas: Les masque Kanan chez Paul Geuthner, Paris 1952, Les Toura - PUF - Paris 1962 H. Neel: Notes sur deux peuplades de la frontiere liberienne: les Kissi et les Toma, l'anthropologie, tome XXIV - 1913. André Post: «Les langues mandé-Sud du groupe Mana-Busa-Mem ». IFAN N' 26 - Dakar 1953. Duffner (Cap): Croyances et coutumes religieuses chez les Guerzé et les Manon de la Guinée Française, Paris 1934. R.Viard (Cap.): Les Guéré, peuple de la Forêt, Paris 1934. Cole.S : Races of man, Londre, British Museum 1963. Arein André: Histoire de la Guinée Française, 1911. A.Alvarès d'Almada: Tratado Breve dos Rios de Guinée. Ch. XVI à XVIII: l'Invasion des Mane-1591. Duarté Pacheco Perreira: Esmeralda de Situ Orbis. (3) : Le mot"Konian", donné au simandou, est kpèlè et signifie "sur le rocher" de même que "Béléla" travesti par les Français en "Beyla" et signifie "champ d'igname". (4) : Mana Say (Hubert Dechamps, dans son ouvrage, écrit Manna) appartenait à la troisème dynastie du Tekrour qui était déjà Islamisée. Il refusa l'islam et s'allia à Soumahoro Kanté qui luttait contre les princes musulmans. (5) Qu'on appelle en Côte d'Ivoire «Yacouba» parce que, au début de la colonisation française, lorsqu'au cours des palabres les chefs de village s'adressaient aux officiers par le truchement de l'interprète, ils commençaient toujours leur discours par «y a PO BA TE» c'est-à-dire «je te dis de lui dire» et « ya po ba te» est devenu « ya po ba » puis « yacouba ». (6): ln : «Les courants migratoires des populations en Forêt» à paraître, du même auteur. (7): Il s'agit des Doré, Soumahoro et Cornman en 1765. (8) : Olfert Dapper: Description de l'Afrique, édition 1688 - pp 252 - 255. (9) : M.Houis: in les Minorités linguistiques de la Guinée cotière, in Etudes Guinéennes, Conakry. N' 4 1950. pp.24 - 48 N°l1.1951 (10): Voir supra, Jacques Germain, op. cit page 74.

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(11): Lorsque Pedro de Sintra arrive en 1446 à l'embouchure de ce fleuve, il y trouve partout des singes dans les arbres et il baptise le fleuve "Rio Monos" c'est-à-dire « rivières des singes» . Nul ne sait pourquoi le fleuve Monos est devenu fleuve Mano. (12): Société des Nations (SDN) « Commission internationale d'Enquête », n° officiel. C658. M. 272- 1930-VI en date du 15 décembre 1930. (13): G. 160 Rapport Famechon relatif au regime administratif des Cercles de Kissidougou et de Beyla. (14): Rev. Pere M.H.Lelong: "Les hommes qu'on appelle anthropophages", prologue.

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CHAPITRE II

La naissance du Liberia, son évolution et ses relations avec l'Angleterre, la France et l'Allemagne de 1820 à 1930

1. L'Abolition de l'esclavage et le mouvement retour en Afrique Pour bien saisir le sens de la guerre des Etats manon, guérè, toma, (lôma), dan, kpèlè (guerzé) konon, kissi, bassa etc... contre les armées coloniales ftanco-anglaises et en suivre le déroulement jusqu'à son issue officielle en mars 1912, il est essentiel de rappeler les conditions de la naissance du Liberia et ses relations complexes, souvent conflictuelles d'une part, avec la France et l'Angleterre, nations concurrentes pour la conquête de la région et, d'autre part, avec les peuples originaires de la région. Il s'agit principalement des Grébos, des Vaï, des Krou, des Bassa et des Golla, puis, plus tard, des Kissi, des Toma, des Dan, des Manon, des Kpélè et des Konon. Ces données s'intégraient intimement avec des phases d'antagonismes et parfois, sans transition, des phases de paix. C'est la Société américaine de Colonisation, une entreprise philanthropique privée, qui a rendu possible l'immigration des esclaves noirs instruits d'Amérique, pour la plupart des Caraïbes, et des Antilles, pour le reste. Elle obtient du Gouvernement des Etats-Unis une charte l'habilitant à fonder des colonies noires en Aftique, sous sa propre autorité. Après trois premières tentatives d'établissement inftuctueuses sur la côte occidentale d'Aftique, successivement conduites par Paul Cuffee, un armateur noir, qui débarque à Freetown en 1811 avec le premier groupe d'esclaves libérés, le même Paul Cuffee réédite sa traversée en 1815. Ces deux tentatives mal organisées, s'avérant confuses, ne peuvent être continuées. En 1816, encouragés par les abolitionnistes d'Europe et d'Amérique qui avaient lancé le mouvement" Retour en Aftique ", des anciens esclaves disséminés dans les plantations des Amériques et des Caraïbes, et des philanthropes américains décident de fonder un asile afticain sûr pour les Noirs rapatriés mais toujours opprimés. C'est pourquoi ils créent en 1816, une Société de Colonisation qui va entreprendre l'organisation et le financement de l'immigration des Noirs émancipés, sous la présidence de Bushrod Washington, ftère du premier Président des Etats Unis d'Amerique (USA). Un premier contingent de 88 colons quitte New York en 1820 et débarque en Sierra Leone où le Gouverneur anglais les aide de ses conseils dans la recherche d'un territoire convenable. Le contingent continue sa route vers le sud jusqu'à l'île de Sherbro, mais n'y reste pas longtemps, durement éprouvé par les maladies qui tuent la moitié des colons. En 1821, un nouveau groupe quitte l'Amérique sous la conduite de J.B.Winn et Ephraïrn Bacon représentant le gouvernement des Etats Unis, et Joseph B. Andrus et Christian Wiltberger de la Société de colonisation. Mais la rudesse du climat les décourage et ils rentrent en Amérique. C'est seulement la dernière tentative, toujours entreprise par la Société Américaine de Colonisation, qui fut couronnée de succès.

Embarqué à bord de " l'Alligator", un groupe de colons, sous la conduite du Dr Eli Aynes et du Capitaine Robert F. Stockton, retrouve à Fourah Bay Joseph Andrus et Wiltberger, rescapés de la précédente expédition. Ils les prennent à leur bord jusqu'à

l'embouchure de la rivière Mesurado

(I)

où ils mouillentle Il décembre 1821.Le 16

décembre, descendus à terre, ils entament des négociations avec les rois Grébos, Peter Zolla et Jimmy. Grâce à ces négociations, ils obtiennent par" traité ", des concessions territoriales comprenant tout le Cap, l'île à l'embouchure de la rivière et quelques terres à l'intérieur du pays. Comme tous les" traités" qui vont être conclus par la suite avec d'autres colons et d'autres rois du littoral et de l'hinterland, les clauses sont différemment comprises par les uns et par les autres. Les cédants ne savent pas lire. Pour eux, il s'agit d'accueillir des Africains en quête d'asile comme hôtes qui seront soumis aux us et coutumes du pays, mais surtout à l'autorité des rois. Pour les immigrants, il s'agit d'acquisitions territoriales sur lesquelles les cédants renoncent pour toujours à exercer une quelconque souveraineté et dont les habitants ne relèveront plus que de l'autorité des pouvoirs que les acquéreurs mettront en place. Et c'est là que des conflits graves dégénérant en guerres meurtrières éclateront, affaiblissant les uns et les autres au seul bénéfice des colonisateurs anglo-français. Pour l'heure, le 7 janvier 1822, les colons occupent l'île à l'embouchure du Mesurado qu'ils appellent successivement «Espérance» et «Providence». Le 25 avril 1822, ils débarquent sur le continent, dans la localité de Ducor. Le 20 février 1824, le Général Harper fait baptiser la localité de Ducor du nom de Momovia, en l'honneur du Président James Momoe qui a patronné et encouragé l'entreprise. " Ayant surmonté les difficultés qu'ils avaient trouvées à s'établir dans un pays inconnu et ayant gagné de nombreuses batailles contre les indigènes hostiles qui cherchaient à regagner par la force les terres qu'ils avaient cédées, les colons commencèrent à étendre les limites de leur territoire par des acquisitions
honnêtes (2) ".

Comme nous l'avions déjà annoncé, ce n'est pas par " des acquisitions honnêtes que les colonies afro-américaines étendent leur espace. Le caractère dolosif des " traités porte en germe les conflits futurs. Et puis, puissamment dotés en armements modernes, dont des fusils de guerre américains face à des adversaires munis d'arcs, de flèches et de lances et, au mieux, de mousquets à un coup, les immigrants ont systématiquement recours à la force pour prendre la partie de territoire qu'ils convoitent et ces luttes pour la légitimité de la possession vont continuer jusqu'en 1920, obligeant la Société des Nations, ancêtre de l'ONU, à intervenir pour imposer le respect des droits des autochtones. Le 27 octobre 1825, un autre traité est imposé au roi Freeman, du Pays Bassa où opérait le marchand d'esclaves cubain Théodore Canat. Le 2 avril 1826, Ashmun acquiert par la même méthode l'actuel territoire du Grand Cap Mount County. En 1828, le roi Soro Basnan "cède" le nord intérieur du Cap Mount et, de ce tremplin, les colons se lancent sur les territoires voisins. En 1838, un important territoire est ainsi gagné sous le couvert de traités inégaux sur environ 60 kilomètres de largeur à l'intérieur. Plusieurs colonies y sont fondées et militairement gardées contre les indigènes qui commencent maintenant à réclamer la restitution de leurs domaines prêtés de bonne foi.

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Les colonies sont établies selon l'origine américaine des immigrants. On trouve ainsi les communautés originaires du Mississipi, de Pennsylvanie, du Maryland, etc. formant des Etats administrés par des gouverneurs relevant directement de la Société de Colonisation correspondante. C'est sous l'impulsion du Gouverneur Thomas Buchanan que, pour se renforcer à la fois contre les indigènes et les Anglo-Français, les colonies s'unifient dans le cadre d'une constitution qui devient la base de la communauté du Liberia et fonctionne de 1838 à 1847 en Etat fédéral. Lorsque Joseph Jenkins Robert devient gouverneur à la mort de Buchanan, le 3 septembre 1841, la nouvelle communauté commence à éprouver les conséquences de ses traités. Les Anglo-Français n'avaient fait que tolérer les immigrants et assisté au progrès de leur avancée dans l'intérieur du pays. La proclamation du Liberia les inquiète, car son administration édicte des lois, lève l'impôt, assure la police et la défense. Aussi contestent-ils les attributs d'Etat que se donne le nouveau Liberia qui, à leurs yeux, n'en est pas un. Le Liberia, en effet, relève de l'autorité administrante de la Société Américaine de Colonisation, qui est une simple œuvre humanitaire. Les Anglais, en particulier, lancent une campagne auprès des populations résidant sur les territoires coloniaux libériens en leur demandant de ne pas s'acquitter des impôts et de ne pas obéir aux règlements de police édictés par le gouvernement du Liberia. De même, ils interdisent aux commerçants d'acquitter les taxes douanières à l'administration libérienne. En réaction, les fonctionnaires libériens saisissent les biens des commerçants anglo-fianco-allemands. Les troupes anglaises utilisent ce prétexte pour donner du canon contre les villes côtières libériennes: les dégâts sont importants. L'existence de la colonie est menacée d'autant plus que le gouvernement américain, directement concerné, ne s'y intéresse pas. Aussi le gouverneur Roberts entreprend-il avec l'appui de la Société Américaine de Colonisation, des démarches qui aboutissent le 26 juillet 1847 à la reconnaissance de l'indépendance et de la souveraineté du Liberia en tant qu'Etat unitaire. Cette proclamation est favorablement accueillie par les puissances d'alors qui reconnaissent le nouvel Etat: en 1848 l'Angleterre, la France et la Suisse, et en 1849, l'Autriche, Brême, le Brésil, le Danemark, Haïti, Hambourg, Lübeck, la Norvège, le Portugal et le Piémont. Les Etats-Unis, bien que garants au premier chef de l'indépendance proclamée, refusent d'abord à reconnaître la jeune République, non pas par manque de sympathie, mais pour la raison inattendue qu'on craint à Washington de se trouver dans l'obligation de recevoir officiellement « un homme de couleur» en la personne du représentant diplomatique du Liberia; ce n'est qu'après la guerre de Sécession, en 1862, que l'Amérique se décide à reconnaître l'indépendance libérienne, sans du reste la garantir aucunement ni assurer au Liberia la protection des Etats Unis comme on l'a parfois prétendu à tort. 2. Les relations anglo-libériennes Si, pour célébrer à leur manière le règne du droit international, l'Allemagne, l'Angleterre et la France se sont liguées pour interdire au Liberia, et surtout les deux

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dernières, d'exercer des attributs d'Etat, sans être au préalable internationalement reconnu tel, les deux plus grandes puissances coloniales de l'époque ne s'entendent pas du tout à leurs propres frontières en Afrique. En dépit de leur coopération en Europe pour dépecer l'Afrique, elles se " tirent dans les pattes, "comme on dit, et parfois même et fréquemment dans les cœurs à coups de canon ou de mousquet. De son côté, sans avoir de visée territoriale immédiate ou directe, l'Allemagne manifeste ouvertement des préoccupations commerciales et économiques qui confinent à la conquête du monopole et au contrôle de la souveraineté du Liberia. Des trois puissances européennes aux prises avec la nouvelle république, la plus ouvertement hostile est l'Angleterre qui répugne à " négocier avec des Nègres ", fussent-ils émancipés et chrétiens, et peut -être même, à cause de cela. Tous les petits conflits de voisinage sont pour elle l'occasion de faire une démonstration de force et d'humilier les fonctionnaires libériens devant les populations locales, et parfois aussi le gouvernement lui-même. A l'origine, deux parties politiques émergent de façon significative au Liberia: a) le " True Whig Party" qui prétend conserver les vieilles traditions et est, en conséquence, hostile aux étrangers. b) et le " Republican Party " qui voudrait que, pour favoriser les investissements, les droits reconnus aux Noirs soient étendus aux Européens, et pour cela souhaite une révision constitutionnelle dans un sens plus libéral. Jusque vers 1860, il prédomine puis décline au profit du Whig qui conservera la suprématie jusqu'à la fm du siècle et, dès l'élection de Barclay en 1904, l'esprit d'ouverture reprendra le dessus sous la forme d'une anglophilie militante. Au départ, lorsque l'Angleterre n'entrevoyait pas clairement le destin du Liberia qui flanquait la colonie de Sierra Leone au sud, elle favorisa, entre 1849 et 1856, la conquête par celui-ci du territoire des Gallinhas, entre Sherbro et Cape Mount. Plus tard, les relations conflictuelles qui vont émailler le voisinage de ces deux pays seront suscitées par la volonté du contrôle des Gallinhas. En effet, si les derniers négriers espagnols furent chassés de ce territoire, c'est grâce aux efforts du Président Robert avec l'appui, parfois, de la marine britannique, et des commerçants anglais du Liberia. Et ce furent les difficultés, réelles ou supposées, rencontrées par ces hommes d'affaires, qui amenèrent la Grande-Bretagne à annexer le territoire des Gallinhas. L'occasion d'ouvrir les hostilités qui couvaient, par le flottement du nationalisme libérien et la mentalité coloniale anglaise, fut donnée par un anglais nommé Harris, établi entre les fleuves Mano et Soulima. A l'instigation des fonctionnaires anglais, il refusa de payer les droits de douane réclamés par le Liberia. En 1860, le Président Benson fit saisir au large du territoire des Gallinhas deux goélettes appartenant à Harris, et pour en exiger la restitution, le gouverneur de Sierra Leone envoya un croiseur qui reprit par la force les deux goélettes dans le port de Monrovia même. " Evidemment, comme l'écrira Sir Harry Johnstone, le bon droit était pour le Liberia puisque la souveraineté libérienne n'avait jamais été contestée sur les territoires s'étendant à l'Ouest jusqu'à la rivière Sewa, au-delà de la Soulima, et cette souveraineté fut reconnue en 1862 par le gouvernement britannique". Mais elle était vivement combattue par Harris et le gouverneur de Sierra Leone (3). 28

De nouveau, à quelque temps de là, en 1862, deux goélettes appartenant toujours à Harris et opérant frauduleusement à Cape Mount, furent saisies par le Liberia. A cette occasion, le Gouverneur de Sierra Leone fit offrir au gouvernement libérien de reconnaître comme frontière la rivière des Gallinhas, entre la Sewa et la Soulima. Le Président du Liberia refusa cette offre et proposa que cette frontière fût au moins fixée à la Sewa, que le gouvernement britannique avait auparavant acceptée. C'est alors que Harris, soutenu en sous-mains par les autorités Sierra-léonaises, commença à fomenter des guerres intestines parmi les indigènes, soulevant les tribus des Gallinhas contre les Vaïs, soutenus par le Liberia. Au cours des combats, une factorerie de Harris fut détruite par les indigènes qu'il avait lui-même incités à la guerre. La Grande Bretagne exigea l'acquisition de la partie de la côte située entre Sherbro et la Mano, sous prétexte que le Liberia n'y pouvait maintenir l'ordre. Naturellement, ce mensonge éhonté ne trompait personne, mais venait justifier les interventions armées des Anglais contre lesquelles la petite République ne pouvait rien. Quoi qu'il en soit, l'Angleterre proposa en 1870 de fixer les nouvelles frontières à la Soulima, et enfm en 1882 exigea la Mano et obtint grâce à l'envoi de plusieurs croiseurs à Momovia, un traité lui donnant satisfaction. C'est ainsi que le traité de 1882 fut négocié sous la menace des canons, entre le Dr Blyden et Sir A. Havelock, gouverneur de Sierra Leone. Bien que le Sénat Libérien refusât de le ratifier, les Anglais prirent possession, en 1883, des territoires compris entre Sherbro et la Mano, qui avaient coûté au Liberia 20.000 livres sterling pour les acquérir, les garder et les défendre. Le Président Anthony William Gardiner du Liberia, constatant son impuissance, démissionna et mourut de chagrin et de dépit deux ans après. Ce faisant, le fait accompli fut ratifié durant le mandat de Johnson en 1885, par traité en «bonne et due forme», fixant la limite entre la Côte sierra-léonaise et la côte libérienne à l'embouchure du fleuve Mano. La frontière, à partir de là, était fort vaguement défmie. Elle fut modifiée et actualisée en 1903 de la façon suivante: le cours de la Mano(4)jusqu'à son intersection avec le parallèle 2°30' environ, puis le méridien passant par cette intersection jusqu'à ce qu'il rencontre la Moa (Makona) supposée être la Haute -Soulima; à ce point situé vers le parallèle 8°20', commence le territoire reconnu aux Français à cette époque en 1898, durant le mandat de Cheeseman, tout à la fois à cause de l'action souterraine des agents britanniques auprès des populations, et par suite de la réorientation du projet de construction du chemin de fer qu'ils avaient envisagé vers la frontière française et qui devenait sans objet à cause du projet français en voie de réalisation de Conakry vers Kankan et qui enlevait, de ce fait toute signification économique au projet britannique. Donc les Anglais décidèrent d'orienter leur chemin de fer vers le Liberia et, en 1892, le Consul Arthur, en poste à Dakar, se rendit à Momovia à bord d'un croiseur britannique pour «négocier» avec le Liberia au moment même où son pays était violemment aux prises avec la République sous la menace constante des canonnières. En 1905, fut fondée au Liberia une puissante société anglaise" The Liberian Rubber Co. " (la Compagnie libérienne du caoutchouc) qui obtint le droit exclusif de récolter et d'exporter le caoutchouc sur tout le territoire tandis qu'était installée dans 29

le même temps, à Monrovia, une agence de la "Land Bank of British West Africa" pour appuyer l'exploitation et les services de la Cie du caoutchouc. La puissance de l'influence anglaise ne connaissait plus de bornes. La canonnière anglaise, la corvette" Victoria ", ayant à son bord le Président Gardner du Liberia, bombarda impunément les localités liberiennes de Manakrou et de King's Williams pour venger le pillage non demontré d'un vapeur allemand. Mais les démarches pressantes du Liberia auprès des Etats-Unis pour l'aider à se protéger du Royaume Uni demeurant sans suite, celui-ci fut réduit, impuissant et résigné, à n'autoriser l'entrée des navires étrangers que dans neuf de ses ports et son unique canonnière fut autorisée à tirer sur les vapeurs qui tenteraient de braver l'entrée des autres rades... Hypocritement, arguant de «cet état d'anarchie dans la République africaine», les nations européennes affichèrent des inquiétudes pour la sécurité de leurs propres frontières. Selon André Arcin(5), un écrivain colonial s'il en fut, " dès 1899, l'Allemagne de son côté, se préoccupait de cet" homme malade", le Liberia, où s'étaient établis, des citoyens et des capitaux allemands, et de manière significative et active". Et il cite un passage du Deutshe Kolonial Zeitung du 5 octobre 1899 qui en dit long sur la nature impérialiste de l'intervention allemande au Liberia, comme si celles de l'Angleterre et de la France l'étaient moins: " Tout l'effort allemand, tout le capital allemand vont-ils tomber un jour entre les mains d'étrangers parce que nous nous y prendrons trop tard? Il est encore temps, avisons à nous faire nous aussi, dans l'Ouest africain, notre place au soleil. " Depuis cette époque, aux dires d'Ardn, l'Allemagne a poursuivi, avec cette opiniâtreté et cette méthode qui sont les caractéristiques de sa politique, son invasion pacifique du pays, " faisant établir par la " Maison Woerman " de Hamsburg des comptoirs sur la frontière française (Mana, Gbenson, Ziama etc.) où la vente de la poudre et des armes, servant à alimenter des révoltes en Côte d'Ivoire et en Guinée française, était une des plus lucratives opérations". Enfm, le traité anglo-libérien de 1885, accordait au Liberia, une indemnité de 118.750 F pour les 500.000 F qu'il avait dépensés en pure perte dans les Gallinhas. Et l'opinion publique française, hypocritement, était féroce contre les spoliations subies par la République noire de la part de l'Angleterre, ce à quoi Sir Harry Johnstone répondait tout aussi sévèrement et cyniquement" La France, elle aussi, devait bientôt se montrer peu scrupuleuse dans les territoires libériens à l'Ouest du Cavally". 3. Les relations franco-libériennes Si l'Angleterre a recours à la force brutale pour imposer ses vues à la République du Liberia, aussi bien pour obtenir le remboursement de ses prêts que pour régler les problèmes de frontière, en particulier dans la région des Gallinhas, la France a un comportement tout autre, certes fondé sur la force, mais sous le masque redoutable du droit au nom duquel ce formalisme colonialiste va faire usage, en fait, de violences de toutes sortes pour dépecer la jeune République inexpérimentée et engluée dans la singerie des coutumes occidentales. Le pays qui forme aujourd'hui le Liberia, alors qu'on l'appelait encore" Côte des Epices ", " Côte des graines" ou " Côte de la Malaguette ", était déjà visité par

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les navigateurs européens bien avant la date officielle des explorations des caravelles en 1444. Panni ces audacieux aventuriers en quête de fortune ou de gloire, ou généralement les deux à la fois, il convient de citer les Dieppois qui ont fondé les

comptoirs de

Il

Grand Dieppe" et de Petit Dieppe" vers 1364. Il est vrai que la

réalité et l'antériorité de ces occupations furent vigoureusement contestées avec succès par les Portugais auprès du Pape Alexandre VI qui déchut par bulle les

Françaisde leurs Il droits ".
Pourtant les ruines de ces deux comptoirs existent encore de nos jours bien qu'il ne fût pas possible aux juges pontificaux de vérifier sur place ce que l'on considéra comme de " simples allégations françaises ". C'est réellement à partir de 1842 que les Français, usant des mêmes procédés pseudo-juridiques employés par les immigrants libériens, font acte de relations

commercialeset politiques avec les chefs de la Il Côte des graines" avec la volonté
d'occupations territoriales. Ainsi, au nom de la France, le capitaine de corvette Bouët-Willaumez obtient la cession d'un terrain sis au cap de Mount, de la rivière de Garraway et de l'Anse des Pêcheurs ou Bassa Cove ( anse du grand Bootoo, sur la côte des Krou). Par un traité du 7 février 1842, il fait aussi céder à son pays, au nom du roi Il Black-Will", de son frère et du " Jeune Duc", les deux rives de la rivière de Garraway et la pointe des Bretons jusqu'à Little Sesters inclus, à l'ouest du cap des palmiers. La France entend bien, ainsi que l'affirmeront ses autorités sur le terrain, conserver et amplifier l'étendue et les avantages de ces occupations et y exercer des droits politiques. Cette volonté armée de fusils et de cadeaux faits de tocs et de brocs fut traduite à Garraway en y hissant le drapeau national, acte qui devait être suivi par la création d'un poste militaire. Mais ce projet fut abandonné par suite de circonstances que Maurice Delafosse ne précise pas mais qui paraissent être liés à la revendication d'une acquisition antérieure par une colonie libérienne. Grand-Bassam fut enfin de compte choisi sur l'actuel territoire ivoirien. Mais tous ces traités avaient peu d'importance aux yeux des indigènes, d'une part, aussi longtemps qu'ils n'étaient pas suivis d'une prise de possession effective, et, d'autre part, parce qu'en fait, ceux-ci considéraient toujours les cessions territoriales à titre essentiellement temporaire et sous l'autorité de leurs souverains. En outre, de même que la Grande Bretagne déniait toute capacité juridique aux colonies libériennes de percevoir des droits de douane et autres taxes sur des territoires n'appartenant encore à aucune puissance politique reconnue, de même le gouvernement français ne pouvait, en 1842, reconnaître aux colonies libériennes, dépendant d'une œuvre humanitaire et pas encore internationalement reconnues comme état souverain, le droit de conclure des traités" même avec de petits rois nègres ". En réalité, la France et l'Angleterre avaient, dès le début, conçu le dessein de s'emparer des colonies libériennes en formation sur le littoral. Aussi, les arguties du genre rappelé ci-dessus, liées aux statuts" d'œuvre humanitaire Il du Liberia, n'étaient que des prétextes car chaque fois que les Etats-Unis d'Amérique ont proposé un cadre juridique, par traité, leur conférant le rôle de fondé de pouvoir du Liberia en matière de controverse internationale, cette initiative légitime, en raison

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des origines de la majorité des Noirs émancipés, a soulevé un tollé général à Londres et à Paris. Car ce faisant, on craignait, ou on feignait de craindre, dans ces capitales coloniales que les Américains visent, par ce biais, à s'assurer une tutelle générale qui jouerait en fm de compte le même rôle que les tutelles anglaise et française, respectivement sur la Sierra Leone et sur la Guinée voisine. Et une telle tutelle aurait de fait pour effet de faire respecter les frontières du Liberia et d'interdire tout grignotage ultérieur de son territoire surtout par l'avancée graduelle de la France sur les fronts Nord, Nord-Est et Est. Pratiquement, rien ne se passe plus entre 1842 et 1868, en dehors des relations commerciales médiocres, à l'exception de la construction des "câbles français", les affaires étant, comme on l'a vu, entre les mains des frrmes anglaises, hollandaises et surtout allemandes. En 1868, comme on va le voir, le Ministre libérien des Travaux Publics, Benjamin J.K.Anderson, explore le bassin du Diani, par Bopourou jusqu'à Moussadou, dans l'actuel Beyla, où il établit des relations très amicales avec le roi Fanti II Doré. Mais la France nie cette unique exploration du Liberia par la bouche d'un de ses meilleurs explorateurs, l'intelligent et intrépide capitaine d'Ollone. Malheureusement pour la France, le fac-similé d'une lettre en arabe du roi Fanti II Doré adressée au Président du Liberia et remise à Anderson est publié à Monrovia avec sa traduction en anglais par Mr Edouard Blyden, une autorité officielle anglaise! Cet épisode, de la seule démonstration de sa volonté de conquête, mit les Français en garde et les obligea à user de plus de ruse, attitude qui va largement payer. Il faut attendre 1892, pour que la France et le Liberia indépendant établissent leur premier arrangement sur la délimitation des frontières. Et il faut insister sur le fait central que si, sur le plan économique et commercial, les relations entre les deux pays sont médiocres, en dépit des démarches pressantes des consuls français successifs qui analysent avec raison que seul le poids des activités économiques imposeraient le prestige et l'efficacité de la diplomatie, quasiment les seuls axes de relations concernent les problèmes de frontières dont les tracés vont impliquer les Etats de la Région Forestière depuis Gbékèdou jusqu'à l'embouchure du Cavally, c'est-à-dire les Loma, les Kissi, les Kpèlè, les Manon, les Konon, les Dan (Guio), les Guéré (Lo) et les peuples krou. a) Sur le plan commercial La France n'a jamais réussi à s'imposer dans le pays, même à l'époque où des possibilités réelles s'étaient offertes à elle. La Compagnie française de l'Afrique occidentale (CFAO) qui était parvenue à ouvrir un comptoir à Grand Bassa, avait dû fermer boutique à cause d'une loi qui interdisait aux étrangers d'avoir des factoreries à l'intérieur du pays. Difficilement, après de multiples démarches et des mesures d'accompagnement, la Cie Freyissinet avait accepté de comprendre l'escale de Monrovia dans ses nouveaux itinéraires, de la côte occidentale d'Afrique mais sous réserve de :
1 .la reconnaissance du droit de propriété pour les étrangers, tout au moins dans les principales villes et dans les ports ouverts au commerce;

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