La résistance vue d'en bas Au confluent du Lot et de la Garonne

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296286818
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LA RÉSISTANCE VUE D'EN BAS

Collection Mémoires du xxe siècle sous la direction d'Alain Forest
Michel Bloit, Moi, Maurice, bottier à Belleville, 1993. Maurice Schiff, Histoire d'un bambin juif sous l'occupation nazie. Préface d'Henri Bulawko, 1993. David Diamant, La résistance juive. Entre gloire et tragédie, 1993. Francisco Pons, Barbelés à Argelès et autour d'autres camps, 1993. Joseph Berman, Un juif en Ukraine au temps de l'armée rouge, 1993. Pierre Brandon, Coulisses de la résistance à Toulouse, Lyon, Marseille et Nice, 1994. Charlotte Schapira, Il faudra que je me souvienne. La déportation des enfants de l'Union Générale des Israélites de France, 1994.

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Du même auteur: Les crayons de couleur, va-et-vient entre hier et aujourd'hui, axé sur la vie du couple pendant la guerre et au lendemain du retour de déportation, 1982. Femmes dans la nuit, écrit en collaboration avec amies et camarades internées pour Résistance à la prison de la Petite Roquette et au camp des Tourelles pendant l'Occupation, Renaudot et Cie, 1988.

En couverture: Le village de Marsac, au cœur du propos, dessin de l'auteur. @ L'Harmattan, 1994

ISBN: 2-7384-2390-6

FRANCE

HAMELIN

LA RÉSISTANCE
VUE D'EN BAS...
du Lot au Confluent

et de la Garonne

Éditions L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

« C'est le devoir de ceux qui ont connu cette période, de dire, de rappeler. »

Marcel

PAUL

PRÉLUDE
Chaque disparition est un gouffre qui s'ouvre. Tant de bouches qui avaient à dire se sont tues à jamais. Courir après les derniers témoignages d'une période si dense est un impératif. Les historiens travailleront sur des archives. L'avenir leur appartient. Ces archives, encore si peu faciles d'accès, ne peuvent qu'avoir subi, à la faveur des troubles, destructions, détournements, camouflages. En ces temps de passion, la volonté, parfois la nécessité ou la simple tentation de tromper existaient. Auraient-elles aujourd'hui totalement disparu? Bien des messages, bien des rapports, à l'égal des témoignages oraux, sont à décrypter. Mais surtout, les archives, dans leur raideur, sont le plus souvent incapables de transmettre le courant de vie qui jaillit d'un simple entretien. La vie réelle avec ses richesses, mais aussi ses errances, ses tremblements, peut être recherchée dans le témoignage à vif. Le récit passe alors par le «je» haïssable mais incontournable car la douleur ou l'exaltation de l'autre sont aussi ma douleur ou mon exaltation dont j'ai à charge de rendre compte. Nos cheminements, bien qu'individuels, sont si intimement liés que je n'ai pas réussi à opérer une dissociation dans nos souvenirs. Ils se répondent. Tous, plus ou moins, ils sont nôtres.
L'époque? La guerre, et singulièrement l'été 1944. La région? Une région riante, au cœur du Lot-et-Garonne, dont la tranquillité pouvait paraître assurée. J'y ai vécu. Intensément. Au cours de trois périodes bien distinctes: - Première période: j'étais enfant, mes parents avaient quitté Paris pour prendre leur retraite dans le petit village de Marsac, en 1926. J'ai découvert alors la vraie campagne qui

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n'est pas celle des vacances. Après mon certificat d'études passé à Tonneins, j'ai été pensionnaire à l'école primaire supérieure de Nérac, puis au collège (aujourd'hui lycée) de Villeneuve-surLot. - Deuxième période: mes études plutôt malmenées pendant la guerre, je passe, milieu des Auberges de la Jeunesse du Front populaire aidant, d'un pacifisme hors de saison à la Résistance (chemin parcouru par plus d'un !). A Paris, les mailles du filet sont étroites: nous sommes tombés, Lucien et moi, le 31 août 1943, dans. les rets des Brigades Spéciales (B.S.) au service de la Gestapo. Pour lui ce fut: la prison de la Santé, Fresnes, Compiègne, la déportation à Buchenwald... Pour moi: la prison de la Petite Roquette, le camp des Tourelles et mon évasion, le 17 mai 1944, avec Michel notre fils, né pendant ma détention. C'est alors que j'ai trouvé salut et refuge à Clairac. Comment oublier? - Troisième période, plus discontinue: Lucien revenu des camps, mais décédé prématurément, les enfants et moi revenons régulièrement pour les vacances scolaires à Marsac. En 1972, démarrage lent, tout en zigzag, d'une enquête, ou plutôt... d'une quête de vie: tant de souvenirs brûlants liés au «pays» risquent de disparaître, tant de menaces surgissent encore, émanant des mêmes sources brouillant les cartes, semant la confusion, prônant l'effacement du passé. Région qui fut ceIIe de mon enfance, puis de refuge, de convivialité... région attachante s'il en est, prenante, aire de convergence où nous conduisent les routes d'eau: celle puissante de la Garonne qui reçoit le Lot, mais accueiIIe aussi la Baïse et le Tolzac grossi des eaux de la Torgue et du ruisseau joliment nommé «le Rose» qui guidera jusqu'à leur« planque» les futurs maquisards. J'ai eu avec cette contrée des rapports quasi passionnels et je ne comprends b'ien le patriotisme que par ce type de rapports qui implique un échange étroit avec les lieux, les gens... et à terme: compréhension mutuelle, reconnaissance, amitié. Ce qui suit n'est pas neutre et ne saurait l'être: le choix de mes interlocuteurs a été dicté par des liens évidents d'affinités et de voisinage. Le hasard aussi a joué son rôle. La vie est multiple, foisonnante. Des chemins, il y en a partout. Pas d'Histoire donc, avec un grand H. Pas d'« histoires» non plus au sens péjoratif du terme. Respect oblige. Mais invitation à aimer et comprendre, à lire-écrire,
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comme on voyage, pas trop vite, à l'ancienne, avec des haltes et même... des retours, des répits de réflexion, comme on fait un pèlerinage dans l'espace et le temps. Nous connaissons mal notre propre histoire. Les événements ne se déroulent pas en ligne droite, bien dessinée, dans un contexte ordonné, cohérent. Ils sont à l'image de nos existences bousculées qui ne s'écoulent pas, loin s'en faut, sur un rythme harmonieux, policé, régulier... Des exceptions? Bien sûr. Le temps vécu n'est pas homogène: périodes d'accélération, périodes apparemment plus calmes où seules les pensées tourbillonnent, se succèdent. Mais, pendant que des secousses nous agitent, d'autres manifestations de la vie, jamais immobile, obscurément cheminent. Les ruptures importantes dans le temps marquées par ces «grandes dates» que nous avons apprises à l'école, mais aussi de beaucoup plus modestes à caractère local, voire familial, connaissent des impacts divers: une simple lettre arrive, elle n'est pas lue par tous de la même façon. Et une nouvelle fracassante, une vraie bombe? la mobilisation ? la guerre? Comment est-elle reçue? Une bombe éclate en 1939, vers la fin de l'été: le 23 août, le monde apprend avec stupeur la signature à Moscou du pacte de non-agression germano-soviétique. C'est le temps des vacances, celui aussi des mauvais coups. Peu de journaux à la campagne. La télé n'existe pas et les postes de radio sont encore rares. Allez expliquer aux gens simples (que nous sommes) qu'un pacte de non-agression... c'est la guerre! Et pourtant, simples nous sommes, mais pas au point de ne pas comprendre qu'un énorme char, un char emplissant l'horizon tel un gros nuage noir, va débouler sur nous. Il roule à grand fracas amplifié par la terreur qu'il inspire. Il est conduit en grand attelage par la vieille guerrière, la Mort brandissant sa faux. Angoisse. Pourquoi le nier? Angoisse liée à un sentiment d'incompréhension et de totale impuissance. Razzia sur les pâtes alimentaires, la farine, le café, le sucre. Les cerveaux s'obscurcissent. Ici et là pourtant on cherche à savoir, à voir clair, on discute: Staline est-il devenu fou? Il pactise avec le diable? Mais non, rétorquent quelques voix qui se veulent rassurantes, il veut seulement gagner du temps... 9

Dans le Marmandais, Renaud Jean, le député communiste du secteur, assailli de questions, s'interroge. L'esprit rempli de sombres doutes, il n'en choisit pas moins de rester fidèle à son parti d'ores et déjà persécuté. D'autres, peut-être aussi tourmentés, resteront solidaires dans l'épreuve. Mieux, alors que certains prudemment s'écartent, la jeune Annie Delest (elle ne sera pas la seule), le jour même où elle apprend l'interdiction du parti communiste, apporte son adhésion. Nous la retrouverons dans la Résistance. Cependant, les émois collectifs n'en finissent pas de remonter des profondeurs. La mobilisation s'est déjà emparée des hommes. Ceux de 14-18 se souviennent des puantes tranchées et des hécatombes. Avec tout ce qui a été inventé depuis, la guerre qui vient ne peut être que plus atroce que celle qu'ils ont vécue dans l'horreur et dont ils voulaient tant qu'elle fût la dernière, la «der» des «der »... Dérision. Les dates en faisceaux du triste automne qui s'amorce (et toutes celles qui vont suivre), en dépit des difficultés de choix et d'interprétation qu'elles peuvent présenter, nous offrent une trame permettant, comme on plante des repères sur une carte (voire même des petits drapeaux), d'épingler certains faits de mémoire qui nous tiennent à cœur 1. Vertu des petites choses et des petites gens: La Torgue n'est pas une grande rivière, le Rose est un tout petit ruisseau, inexistant même par temps de sécheresse. Et pourtant il faut des ruisseaux comme la Torgue et comme le Rose pour atteindre le fleuve et puis la mer

1. On trouvera en annexe.

un tableau chronologique,

simple esquisse de repérage,

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Nul ne veut sonder les reins et les cœurs, mais dans l'état actuel de la recherche, et pour des raisons pratiques, il serait légitime de considérer les phénomènes du mental collectif, au même titre que les phénomènes matériels, comme des causes objectives, quitte à laisser un champ nécessaire à ce qui relève de la liberté humaine et du hasard. Georges DUBY « Des hommes comme vous et moi» La Quinzaine Littéraire, juin 1971 Une pensée vraie et humaine doit toujours, il me semble, être adaptée en quelque façon à la condition humaine et au cours des choses. Alain

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DES LIENS TISSÉS PAR L'HISTOIRE

«Je suis Gascon et si j'ai des Gaulois dans mes ancêtres, ou des Ibères, ou des Basques, ou des Visigoths, ou des Arabes, ou des Juifs, c'est que nous autres Gascons sommes la plus pure race de bâtards qui ait

jamais existé. Mais Gasconsnous sommes... »
Robert Ese ARPIT

DES PIERRES

ET DES LIEUX,

DES HOMMES

Suivez mon doigt sur la carte *. Voici le triangle AiguillonTonneins-Castelmoron. Inscrite dans ce triangle, la droite Clairac-Laparade passe par Marsac. Nous sommes dans la basse vallée du Lot, riche plaine alluviale encadrée de plateaux coupés de ravins, proche du « Confluent» marqué par la rencontre du Lot et de la Garonne, mais aussi par la lente arrivée de la paresseuse Baïse que l'on peut remonter jusqu'à Nérac en pays gascon. Un peu en aval de Tonneins, la Garonne reçoit le Tolzac grossi de la Torgue, ellemême alimentée (maigrement) par le Rose, minuscule ruisseau. A l'ouest, la forêt landaise est proche. AI' est, au-delà de Villeneuve-sur-Lot, surgissent les calcaires du Quercy creusés de gorges sauvages. L'axe de la Garonne est facile à atteindre par Tonneins ou Aiguillon. Au-delà de Marmande d'un côté et d'Agen de l'autre et au-delà des deux capitales régionales Bordeaux et Toulouse s'ouvrent l'Atlantique et la Méditerranée. En léger repli donc de la voie de communication principale qui relie «les deux mers», se trouve ancré, blotti sur la ligne des sources à flanc de coteau, notre petit port d'attache. Marsac dépend administrativement de Clairac, mais se trouve au départ de la petite route qui grimpe vers Laparade. En suivant ses lacets nous pénétrons dans les profondeurs de l'arrière-pays qui offrit ses caches aux proscrits des années terribles: voici le carrefour de Cap de Mail perdu dans son vallon, l'ancien chemin de Tombebouc encombré de broussailles, voilà le «pont des voleurs »... Sur la crête se dressait le moulin de Saffin, aujourd'hui démoli. Au-delà s'étendent les pierrailles du « Rocher» couvertes

* Voir cartes pages 265, 266, 267. 15

de genévriers et de genêts qui dorent les collines à la belle saison. Ici et là survirent quelques vignes. A sept kilomètres et demi de Clairac, à trois kilomètres de Marsac, Laparade, planté sur un éperon rocheux, domine la vallée du Lot. Laparade, village paisible au passé pourtant tumultueux. C'est une vieille bastide fondée par Alphonse de Poitiers, frère de Saint Louis, à qui échut, au terme de la croisade contre les Albigeois, avec le comté de Toulouse, la tâche de pacifier les populations rebelles du Midi. Alphonse de Poitiers, ayant fait construire ladite bastide (qui porta pendant quelque temps le nom de Castelseigneur) sur les terres de l'abbaye de Clairac, dut, en 1269, en faire la remise au seigneur abbé, sous réserve du maintien des franchises qu'il avait concédées et qui permirent un peuplement rapide de la petite ville. Laparade conserve de ses origines sa place centrale portant l'église et la halle, ses rues droites découpant l'espace habité en damier, la trace de ses fortifications. Anglais et Français ne manquèrent pas, au fil des ans, de se disputer âprement cette position de défense remarquable. Ruines et monceaux de pierrailles prouvent que le site de Laparade fut, à diverses époques, plus étendu et peuplé qu'aujourd'hui. Le bourg s'étendait-il jusqu'à Touraille planté comme en avant-poste sur le plateau par où la bastide était la plus vulnérable? Des pans de remparts demeurent en place, envahis au gré des saisons par les ronces et les figuiers sauvages, et, du côté opposé à la vallée du Lot, des mares paisibles, domaine des canards, représentèrent longtemps les vestiges d'anciens fossés dormant au pied des vieux murs. On aime à rêver, à penser que l'implantation humaine dans la région remonte à un passé beaucoup plus lointain que celui que nous venons d'évoquer. Des haches de silex ont été trouvées en différents points de la commune de Laparade, des armes aussi, des pièces de monnaie remontant à l'époque romaine. Des tumulus (tel celui de Grateloup) n'ont pas encore révélé tous leurs mystères 1. A Cap de Mail (commune de Clairac) des ruines de fondation sont-elles les restes d'une station romaine ou ceux d'un monastère? Sur le même site on a trouvé des poids de tisserand, des débris de tuiles. Ailleurs encore les Romains
1. La fouille partielle du site entreprise à partir de 1984« permet d'émettre l'hypothèse de la fondation de la motte et de son système de défense au XIIe siècle sur un site déjà occupé à l'époque gallo-romaine». Gallia Informations, 1987-1988 - 1 - éd. du C.N.R.S., Aquitaine, p. 142.

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ont laissé leur trace: ainsi, sur la rive gauche du Lot, les vestiges d'une voie antique remontant jusqu'à la cité gallo-romaine d'Exercisum (Eysses). La légende locale évoque les campagnes de Charlemagne combattant les Sarrasins. Il aurait livré bataille sur les flancs du coteau ou quelque part dans la plaine qui s'étend entre Clairac et Castelmoron. S'inspirant de chroniques anciennes, l'abbé Barrère, auteur d'upe Histoire monumentale du diocèse d'Agen, fait état de cette grande bataille qu'il situe entre deux expéditions au-delà des Pyrénées: «Aygoland roi païen des marches d'Afrique assembla grand ost des trois parties du monde. Là il Yavait des Sarrasins et des Turcs, des Arabes et des Éthiopiens, des Africains et des Persans au nombre de deux cent mille hommes. Chaque nation avait son roi, ses princes et ses ducs. Aygoland brûlait de venger l'affront que le roi franc avait fait aux Sarrasins à travers la Gascogne. .. Les deux armées se heurtent avec frémissement dans une vaste plaine aux environs de Clairac. Dans cette plaine il y a une petite ville proche de Clairac qui s'appelle Castelmoron, c'est-àdire le château des Maures. Ce fut là sans doute que se livra le

combat... »
La bataille commencée dès l'aube s'acheva le soir par la défaite des Sarrasins et la mort de leur chef dont Roland envoya la tête à Aygoland retranché dans Agen. C'est alors que Charlemagne aurait manifesté sa reconnaissance à Dieu en dotant richement l'abbaye fondée, dit-on, par son père Pépin le Bref vers 766... et Clairac devrait son nom à la lumière des derniers rayons du soleil qui auraient éclairé la déroute de l'ennemi: CLARA LUCE, CLAIRAC!2 L'obscurité la plus dense règne sur tout cela: origines de l'abbaye? lieu et existence même de la «grande bataille»? Mais, quoi qu'il en soit de ces récits légendaires, il est possible de reconnaître en eux l'écho des campagnes et des efforts déployés pour assurer la domination franque sur l'Aquitaine.
2. Jean Gaubet, dans son Histoire de Clairac évoque d'autres hypothèses: le nom de Clairac pourrait venir de «Cleracum», la ville des clercs, ou même de «Clara aqua» en raison de la limpidité des eaux du Lot! Tout cela, estime

l'auteur, est très douteux. Il reste que

« Clairac

a prospéré à l'ombre d'une

abbaye, à l'abri de ses murs et de son droit d'asile... Au XVICsiècle, Clairac prit comme armoiries un soleil rayonnant (comme Genève) avec la devise" Lux Clareat" ». Du même auteur citons: Une bastide nommée Laparade, Une petite place de sûreté de l'Agenais: Monheurt, Histoire de Tonneins, Marmande, 700 ans d'histoire, Aiguillon, cité ducale, etc... Imprimerie J. Owen, Nérac.

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Opulente au Moyen Age (nous lui devons en particulier la prune d'ente importée d'Orient au temps des croisades) l'abbaye de Clairac, de l'ordre de st Benoît, rayonna sur toute la contrée. Deux bastides (Laparade et Nicole) furent sous la dépendance du seigneur-abbé de Clairac, ainsi que cinq prieurés (dont Marsac) et une cinquantaine de paroisses. L'abbaye n'échappa pas cependant aux remous des siècles. Sa période la plus faste semble se situer vers la fin du XIIIeet le début du XIVe siècle, soit entre la croisade des Albigeois et les débuts de la guerre de Cent Ans (dont 1'«affaire» de St-Sardos fut une des amorces) 3. Courte accalmie! Faut-il rappeler que l'Aquitaine fut, pendant des siècles, terre de parcours et de pillage, les bandes armées s'abattant sur elle comme on fait la moisson. Les envahisseurs, en se retirant, ne manquaient pas de laisser sur place un «dépôt humain» (traînards, insoumis, déserteurs...) qui s'intégrait peu à peu à la communauté. D'autre part, chaque vague de calamités (massacres, famines, pestes...) était suivie d'installations sur les terres dépeuplées d'immigrants venus de régions limitrophes: ce furent les «Gavaches» 4, longtemps tenus à l'écart, mais qui contribuèrent, eux aussi, à façonner )'Aquitaine. Il n'en reste pas moins qu'il y a bien des façons d'entrer dans un pays et que les incursions féroces ont souvent prévalu. Combien de «chevauchées»? Nul ne peut le préciser, la nuit des temps couvrant d'infinies turpitudes. Mais, sans vouloir remonter trop haut, renonçant à faire défiler Romains, Vandales, Wisigoths et autres «barbares », Maures et Sarrasins, incursions franques, normandes, deux siècles de conflits anglo-français qui ensanglantèrent le pays... disons que certains souvenirs sont restés, sous la cendre, des foyers de douleur trop vive pour s'éteindre complètement. Tel est le cas de ceux qui sont liés à la croisade contre les Albigeois: Marmande noyée dans le sang de ses habitants au
3. En 1323, ravivant un vieil antagonisme, la construction d'une bastide à Saint-Sardos, sous les auspices du roi de France, jeta l'alarme chez les Anglais qui, avec le concours de seigneurs de la région, se livrèrent au pillage, au massacre, et détruisirent ce qui avait été bâti. Charles le Bel confisqua le fief de son vassal (et... beau-frère), le roi d'Angleterre Edouard II. Son oncle, Philippe de Valois (père du futur roi de France Philippe de Valois) partit en campagne... C'est au siège de La Réole en 1324 que furent utilisées pour la première fois en France les fameuses bombardes cerclées de «fer lombard» qui firent grand bruit et grands ravages. 4. Les Gavaches ont laissé des traces de leur particularisme, aujourd'hui bien estompé, dans des noms de lieu: ainsi, au pied de Laparade, mais sur la rive opposée du Lot, le lieu-dit Le Gavach ou Gabach.

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nombre de 5000 dit-on, tous taillés en morceaux, étripés, Gontand, Tonneins, Casseneuil, Port-Ste-Marie, le Mas, Monpezat... peut-être aussi Laparade, assiégés, pillés, brûlés... Cette guerre terrible, faite au nom de la religion, une fois terminée (les faidits pourchassés errant encore longtemps dans les b~is), les gens du Midi continuèrent à considérer leurs vainqueurs, ces «Franchimans» venus du Nord, comme des étrangers et des occupants. Le terrain fut donc propice, en raison de rancœurs bien enracinées, au développement ultérieur de la «Réforme », causes religieuses, économiques, politiques des guerres de religion qui suivirent s'entremêlant étroitement. ... «Le sang en longs ruisseaux se répand par la ville, la terre et le marais. Ni femme, ni mari, ni jeune ni chenu n'en réchappe, personne, sauf peut-être (qui sait?) quelque enfant bien caché. Le carnage achevé, ou incendie Marmande. Alors sire Louis lève le camp et prend

le chemin de Toulouse. »
«La vila es destruita e 10focs escendutz. Apres no tarzec gaire que 10 reis es magutz Per venir a Tholoza. »5

5. Chanson de la Croisade Albigeoise, adaptation de Henri Gougand, présentée par Georges Duby. Le Livre de Poche. Lettres gothiques, pp. 536-537. 19

LE COURANT HUGUENOT
Au
XVIe

siècle Clairac devint un des centres de la toute

première Réforme avec «l'étrange abbé Gérard Roussel », ami de Farel et de Lefebvre d'Étaples, qui, non sans avoir goûté de la prison pour hérésie, trouva aide et protection auprès de Marguerite d'Angoulême, sœur de François 1er. Il vint chercher refuge auprès d'elle à Nérac lorsque, par son mariage, elle devint reine de Navarre. C'est par la grâce de sa protectrice que Gérard Roussel avait obtenu l'abbaye de Clairac dont il percevait régulièrement les rentes. Il ne négligea pas pour autant ce qu'il estimait être son devoir, octroyant aux Clairacais «une sorte de charte démocratique», fondant aussi un collège «qui dut être très fréquenté» I. «Il faut, disait Gérard Roussel, avoir égard aux écoles, comment la jeunesse est instruite, car, si elle n'est pas instruite, il n'y a pas grand espoir pour l'avenir ». Le climat de haine néanmoins développé contre lui, maintes pressions (une querelle très vive l'opposa notamment à Calvin) ne le firent pas dévier de sa ferme volonté de continuer à prêcher ses idées sans pour autant rompre avec l'Église. Mais il était homme à n'être admis ni par les uns, ni par les autres. Les Réformés l'accusaient de traîtrise, les catholiques refusaient, entre autres divergences sentant le fagot, l'abandon qu'il préconisait de fêtes religieuses liées au culte des saints, abus, disait-il, légué par le Moyen Age. Gérard Roussel est mort en 1555, peut-être des suites d'un attentat qui le laissa grièvement blessé: à Mauléon, un .certain Pierre Maytie qui le suivait partout et excitait le peuple contre lui, avait, pendant le prêche, abattu d'un coup de hache le pilier de la chaire. On releva Roussel à demi-mort de peur et de mal.
1. Cf. abbé Jean Fonda: «L'étrange Gérard Roussel, abbé de Clairac et évêque d'Oloron» (extrait de la Revue de l'Agenais, Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts d'Agen, 1966). 21

Ainsi Gérard Roussel, esprit ouvert et novateur, en butte aux intolérances de l'époque, s'éteignit dans une solitude

relative, après avoir institué les pauvres ses « héritiers généraux
et universels». Cependant, tumultes et voies de fait se multipliaient. La Réforme s'était étendue et radicalisée, exaspérée par les persécutions. Les tribunaux de l'Église livrant les hérétiques au «bras séculier» les condamnaient en fait au bûcher. Ainsi, en cette même année 1555 qui vit la mort de l'abbé Roussel, furent brûlés vifs François Rabeziès d'Astaffort et son ami Frédéric d'Anderville, âgés de 19 et 20 ans. Ils avaient suivi l'enseignement du Maître et leur courage, quand ils montèrent au supplice, arracha au président du tribunal ce cri: «Jésus Maria! Qu'est-ce que veut dire aujourd'hui cette jeunesse qu'ainsi elle se veuille faire brûler à crédit? »2. Le synode réuni à Clairac en 1560 rassembla 30 ministres du culte protestant. Monluc mit en garde le pouvoir royal,

signalant que 20 nouveaux pasteurs ne faisaient « jour et nuit
que courir pour prêcher et séduire le peuple ». Au printemps 1562le voilà en Agenais, le terrible « Corneguerre », multipliant les massacres au point d'indigner des catholiques, ceux-là même dont il prétendait soutenir la cause. L'abbaye de Clairac, prise dans la tourmente, ne pouvait que subir le choc de tels événements. En 1568, l'abbé Geoffroy de Caumont, à grand scandale, épousa à Clairac Marguerite de Lustrac, veuve du maréchal de Saint-André. Il était passé à la Réforme, tout en gardant le bénéfice de l'abbaye. Les moines se défroquèrent et se marièrent, faisant souche dans le pays de familles acquises au nouveau culte.

La petite ville rebelle de Clairac (<<Ville sans roy, soldats
sans peur») 3connut encore bien des soubresauts et des tribulations qu'il ne peut être question de relater ici. Les accalmies (celles, en particulier, provoquées par l'Édit de Nantes et la création de places de sûreté)4 furent rares et éphémères. Ainsi, Louis XIII n'a pas admis l'existence du petit état protestant « dans l'État» qui apparaissaitcommeune « république minutée à la hollandaise». Ce furent alors des campagnes cruelles conduites par le roi en personne contre les protestants du Midi.
2. Cf. Le Protestantisme à Oloron p. Il (Pasteur Cadier, 1912) cité par l'abbé Jean Fonda, ouv. cité. 3. Il s'agirait de la réponse, transmise par Théophile de Viau, poète et Clairacais, aux envoyés de Louis XIII exigeant soumission. 4. Parmi les «places de sûreté» figuraient Clairac, Tonneins et Monheurt. Il y avait aussi des «places de mariage », sans garnison, qui dépendaient des places de sûreté voisines. 22

Nérac dut régler ses comptes en argent et en vivres. Clairac, Monheurt et Tonneins furent bien plus durement traités. La place de sûreté de Monheurt fut livrée au fer et au feu. Elle ne devait jamais se relever de ce désastre. L'ordre fut donné de démanteler, outre Monheurt, Clairac, Monflanquin et Laparade. Tonneins, après une longue résistance, accepta une capitulation que l'on prolnettait «honorable»: la ville ne serait pas détruite, ses habitants seraient épargnés. En fait, irrité de la longueur du siège, le roi autorisa le pillage et l'incendie. La région fut de nouveau plongée pendant de longues années dans la misère. Puis, ce furent, avec Louis XIV, les dragonnades et la désastreuse révocation de l'Édit de Nantes qui provoqua de nouvelles souffrances et de nombreux départs pour l'étranger. Contentons-nous de rappeler que les persécutions entraînèrent en pays huguenot la pratique du culte au «Désert », culte clandestin célébré à grands risques. Pour les pasteurs: les galères ou la mort. De petites médailles, les «méreaux», permettaient aux fidèles de se reconnaître entre eux. Le culte se développa dans la campagne autour de Clairac, de Lafitte, de Marsac, de Laparade, à Touraille. La tradition orale en a perpétué le souvenir. L'ombre du pasteur Rochette hante ces lieux: pour avoir prêché, baptisé, célébré des mariages «au Désert », le pasteur, après bien d'autres, fut pendu à Toulouse en 1762 ; ses amis (qui tentèrent de le sauver) furent condamnés aux galères. Les persécutions ne cessèrent vraiment qu'avec le vent de liberté apporté par le courant philosophique du «siècle des Lumières» et la Révolution française: NUL NE PEUT ÊTRE INQUIÉTÉ POUR SES OPINIONS, MÊME RELIGIEUSES, POURVU QUE LEUR MANIFESTATION NE TROUBLE PAS L'ORDRE PUBLIC ÉTABLI PAR LA LOI. (article 10 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen votée par l'Assemblée constituante, du 20 au 26 août 1789). IJa nouvelle fut saluée, dans nos régions, par une flambée d'enthousiasme qui a laissé des traces. Il faudra cependant attendre le décret de la Convention du 27 septembre 1791 pour qu'au terme de débats passionnés le fameux article 10 de la Déclaration des Droits de l'Homme soit appliqué aux juifs. Maints événements depuis ont apporté la preuve qu'il ne suffit pas d'un texte pour effacer des siècles de préjugés et de haine. La république fut longue à naître vraiment et à se consolider. Elle a essuyé bien des tempêtes. Mais comment s'étonner de
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l'attachement dont ont fait preuve des populations longtemps meurtries à l'égard d'un régime qui fondait en droit la liberté de penser et de croire? Cet attachement, vérifiable dans le temps, fut particulièrement le fait des habitants de Clairac (et de ses environs) sous le Second Empire comme l'étude récente de Guy Blois5 l'atteste. Que cet attachement s'accompagne de quelque méfiance à l'encontre de tout élément «étranger» ne doit pas surprendre, et aussi d'une sensibilité à fleur de peau, d'un esprit critique toujours en éveil, volontiers persifleur, voire frondeur: chat échaudé ne craint-il pas l'eau froide? Il ne faut pas s'étonner non plus qu'ait pu revivre au cœur des protestants, mêlé aux récits des temps héroïques, «ce mot qui fut gravé» par Marie Durand et ses compagnes dans leur prison de la Tour de Constance, mot gravé dans la pierre comme dans la mémoire, et qui était: « RÉSISTER» Marie Durand resta en prison de 1730 à 1768. Trente-huit ans! André Chamson, dans son ouvrage La Tour de Constance6 lève un de ces interdits qui pèsent sur certains événements de notre histoire, en l'occurrence l'emprisonnement pour leur foi, en plein «siècle des Lumières », de nombreuses femmes «tandis que dans l'ombre, malgré les répressions, les potences et les roues, se préparait le jour de la liberté ». Les pèlerinages au musée du Désert dans les Cévennes et à la Tour de Constance à Aigues-Mortes appartiennent à une tradition chère aux protestants. La devise «Résister», gravée dans la pierre par les prisonnières, est devenue, comme le constate André Chamson, le mot d'ordre de beaucoup d'hommes de notre temps. Il s'accorde bien avec le ferment d'indépendance inhérent au protestantisme. Reconnaissons toutefois que toute généralisation serait abusive! Il n'en reste pas moins que, dans notre petite région, le courant «huguenot» joua un rôle sensible, plus peut-être au niveau de la solidarité, de l'entraide et du refus moral de compromission que de l'élan guerrier, le «tu ne tueras point» de la Bible ayant pu jouer, sur ce plan, un rôle de frein. Encore serait-ce à voir de plus près.

5. Guy Blois: Clairac, une cité protestante et républicaine sous LouisNapoléon Bonaparte, novo 1848-4 sept. 1870. Éditions du Roc de Bourzac, 1989. 6. Plon, 1974. 24

UN SI PETIT VILLAGE
Une vingtaine de «feux» tout au plus à Marsac, une église, un temple. L'église perd un à un tous ses cyprès qui lui faisaient si belle et sombre parure. Le temple, maintenant désaffecté, est envahi par les herbes. Il y a quelques années les fidèles le remplissaient. Beaucoup venaient des alentours: de Montbarbat, du Metge, de Roussanes, de Cap de Mail. Les marches vermoulues de la chaire craquaient sous le poids du pasteur. Le village, ancien prieuré, connut, à travers les secousses de l'histoire, une vie active, celle d'une région qui paraissait vouée pour longtemps sinon pour toujours, tant par les caprices du climat que par la variété des sols, à la polyculture. L'artisanat, modestement, jouait son rôle. Aujourd'hui, tout est comme assoupi. Il y eut encore, dans les années trente (les personnes âgées peuvent s'en souvenir) un maréchal-ferrant, un maçon nommé Octave et un gros forgeron poilu dont l'antre, avec son brasier, son enclume et son énorme soufflet excitait la curiosité des enfants. Des couturières se sont succédé pour habiller les filles qui se faisaient belles pour courir les frairies et les bals. Des commerçants (boulangers, charcutiers, marchands de poissons) passaient à jours fixes, faisant corner leur trompe pour alerter les clients. A midi, la cloche de l'église égrenant ses coups appelait à la soupe les paysans travaillant sur leurs terres. A la tombée du jour, des troupeaux de vaches déboulaient des chemins pierreux, harcelés par les chiens et les cris des gamIns. Il ne reste plus grand-chose de tout cela et bien des bruits alors familiers se sont tus. Vaillant collecteur de petits pois et de haricots verts, le train qui remontait en crachotant la vallée du Lot ne siffle plus dans la plaine. J'avais huit ans quand mon père, quittant son travail d'électricien au Métropolitain, choisit de prendre sa retraite à Marsac, chez les siens en quelque sorte, en pays huguenot. Malgré cela, malgré le bon accueil offert par la petite société protestante, nous étions, nous restâmes longtemps, des étrangers. L'exclusion 25

se développe de nos jours sur d'autres plans, obéit à d'autres clivages, en dépit de brassages sans cesse renouvelés. Alors, dans les années trente, nous étions, venus du Nord, des Parigots, descendants (peut-être?) de ces Franchimans naguère honnis, jamais tout à fait oubliés. Nos habitudes n'étaient pas exactement celles des autres. Chez nous on faisait la cuisine au beurre, ici on la faisait à l'huile. Mais surtout, surtout, mon père, dont le nom ne pouvait pas tromper, était d'origine alsacienne! Être alsacien, à l'époque, ce n'était pas forcément simple. C'était souvent être plus «français» que quiconque. Nous fûmes longtemps les seuls au village à pavoiser le 14 juillet. Mais c'était aussi, du moins aux yeux de certains, être légèrement suspect et comme un peu... «boche ». Le mot est lâché. Qui pouvait savoir? Il fallait se méfier. Ma famille sortit victorieuse de l'épreuve, mais il fallut du temps I. Mes parents ne sont plus. La grande maison nous abrite encore, dans les limites des vacances scolaires. Nous: les enfants et moi. Lucien est mort en 1964. A 42 ans. Pour lui, pour tant d'autres parmi ses frères, c'est fini. Le camp de Buchenwald a achevé son œuvre. Le petit coin de Marsac maintenant, c'est le refuge. Des années se sont écoulées. Les gens ont oublié que je ne suis pas née ici. Ou plutôt, ils n'y prêtent pas attention. Mes deux sœurs (l'aînée s'est mariée «au pays») habitent à deux pas de chez nous. Tous les voisins sont des amis. La guerre a bousculé pas mal de choses. Il faut reconnaître que l'invasion n'a pu que réveiller des sentiments jamais complètement enfouis: les vieilles haines oui, ravivées par le souvenir cruel des hécatombes de 1914-18, bien sûr, mais aussi la chaleur des idéaux forgés dans les luttes. Les Italiens chassés de leur pays par le chômage et le

1. Nombreux furent, dans le Sud-Ouest, les Alsaciens-Lorrains qui jouèrent un rôle actif dans la Résistance. Il leur fallut souvent vaincre une réaction quasi viscérale de recul devant l'« étranger» au nom à consonance germanique. Ainsi, le Lorrain René Schleidweiler, fuyant la Gestapo, mandaté pour mettre sur pied un groupe de Résistance, rencontre au prime abord une méfiance exaspérée au point qu'il se trouve attaché à un lit «jusqu'à plus ample informé»! Introduit dans une maison pourtant «amie », il entend: « L'A.S. ? Qu'es aquô? un groupe de Résistance? mais il est dangereux ce

gars-là? et en plus il nous demande de l'aider, on le connaît même pas!

»

Et,

après un silence: «Votre nom, c'est comment, voulez-vous répéter, je n'ai pas bien saisi. » Notre Lorrain finit par choisir de s'appeler «Dollé» et ce nom sera celui de son groupe: «DoUé, ça sonnera mieux que Schleidweiler, vous ne pensez pas? » Cf. Maxime Guenet, auteur-éditeur: Capitaine DoUé 1984, pp. 42 à 52. Le Lédat 47300 Villeneuve-sur-Lot.

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fascisme ne furent pas acceptés, il est vrai, sans problèmes. Mais, travailleurs courageux, importateurs de méthodes nouvelles de culture, ils réussirent parfaitement, mariages aidant, leur implantation. Nombre d'entre eux participèrent aux combats de la Résistance. Les républicains espagnols réfugiés dans la région furent accueillis en frères par les gens d'ici, notamment par la collectivité protestante (par l'administration ce fut autre chose). Armés d'une expérience de la guerre que les jeunes Français, pour la plupart, n'avaient pas, ils ont joué un rôle notable dans la formation et l'instruction des maquis. Ce fut le cas dans la vallée voisine de la Torgue. La victoire du Front Populaire avait eu un impact certain dans le pays. L'influence du député communiste Renaud Jean, élu en 1936 dans la circonscription de Marmande, demeura pendant des années très vivante. Membre dès 1907 du Parti socialiste créé par Jean Jaurès deux ans auparavant, Renaud Jean avait été cruellement déçu d'avoir à constater l'incapacité de la 2e Internationale à faire échec à la guerre. Gravement blessé dans les premiers combats sur la Marne en 1914, révolté par la monstruosité des massacres, il tourna tous ses espoirs vers les mouvements révolutionnaires qui éclataient en Russie, se développaient en Allemagne, en Italie, mouvements capables, pensait-il, à condition d'être soutenus, de faire triompher le socialisme et la paix. Il attirait cependant l'attention sur la nécessité de conserver une totale liberté d'esprit, mettait en garde contre l'engouement, le culte des hommes et l'idée de modèle. Sous son impulsion, le congrès départemental qui se tint à Tonneins en janvier 1920 vota à l'unanimité pour l'adhésion du Parti socialiste à la 3e Internationale. Homme de terrain, défenseur de la petite paysannerie dont il était issu, et particulièrement des métayers très nombreux à l'époque dans notre région, il jouissait d'une chaude popularité. C'est à Clairac que se déroula, en janvier 1921, le premier

congrès de la Fédération paysanne du Lot-et-Garonne, avec
175 délégués représentant plus de 5000 adhérents (métayers, fermiers, domestiques et propriétaires exploitants). Il avait été préparé par une campagne menée par le journal Le Travailleur, par de retentissantes manifestations (dont celles, spectaculaires, contre les ventes-saisies) et d'innombrables réunions qui attiraient des foules. Car les gens ne se lassaient pas d'écouter Renaud Jean, ce débatteur infatigable, à la répartie acérée et qui portait très haut leur propre langage à la fois précis et imagé, percutant. Prônant la solidarité, il voyait dans la réconciliation ouvrière et 27

paysanne amorcée dans les tranchées, renforcée par l'action syndicale, un facteur de liberté et de paix. Comme on aimerait pouvoir discuter avec son ombre, lui qui fut si vaillant semeur d'espoir, mais saisi, nous le savons, du froid mortel du doute aux heures sombres de septembre 39, quand tout sembla recommencer et recommençait en effet, quoique sur d'autres schémas et à quelle échelle cette fois et avec quelles incidences dont nous n'avons pas fini de mesurer la portée! La vieille Babette Canteloup, longtemps doyenne du village, de souche huguenote, savourait avec la même délectation les propos du pasteur et ceux du tribun: «Aquo ben parlat !» soupirait-elle, les yeux brillants d'aise. Sa nombreuse famille (les uns habitant ici, d'autres éparpillés dans la contrée ou même «montés» à Paris) fut d'emblée acquise à la Résistance. Elle fut frappée de plein fouet par le mauvais coup de Laparade. Une autre famille a connu de longue date et la lutte antifasciste et la répression: celle d'Edmond Caujolle qui sentit passer très près l'aile de la mort. Et encore, en allant vers la plaine: Guillaume Le Goff... Ma mère notait alors, au jour le jour, dans un petit carnet noir, le courrier reçu ou envoyé, les achats, les fruits cueillis, les œufs pondus par les poules et aussi, éventuellement, tel ou tel événement susceptible de bousculer la vie apparemment tranquille de notre petit coin de pays. En date du 12 janvier 1944 je lis: « Les miliciens à Marsac ! Ils emmènent le jeune homme de

chez Guillaume. Ils emmènent aussi à Cap de Mail M. Ribet. »
Épargné cette fois, Guillaume Le Goff, frère de Jean-Marie Le Goff mort en déportation, sera arrêté en mars 1944. Pâle, hésitante approche de tragédies dont on ne pourra renouer les fils que par recoupements. Nous aurons à revenir sur ces faits. Notons seulement, pour l'instant, l'existence de ces foyers de lutte dans une toute petite localité. Cela n'implique sans doute rien en ce qui concerne l'ensemble de la population du village. Allemands et miliciens étaient bien évidemment redoutés. Ici comme ailleurs, la peur a entraîné un certain attentisme. Mais une complicité plus ou moins prudente, de plus en plus active en tout cas, se déploya en faveur des

clandestins. Les liens avec le maquis furent prouvés, eux,
dramatiquement. Nous n'avons compté, à Marsac, qu'un seul volontaire pour le front de l'Est, et ce fut beaucoup trop. A ma connaissance, il ne revint jamais fréquenter les parages. Il existe aussi de ces «bien-pensants» que l'on retrouve en 28

toute eau et à toute époque. Cramponnés alors à la noble image du «MARÉCHAL », ils deviendront tout simplement gaullistes à la fin de la guerre. Faut-il s'en étonner? Ils ont cru, ou feint de croire, à la fable de l'épée (de Gaulle) et du bouclier (Pétain). Facile. Voilà qui peut être rapproché de l'histoire, racontée par Mélinée Manouchian, d'un homme qui, la guerre terminée, va criant: Vive le Roi! On lui demande: «Quel Roi? » Il répond: «Celui qui est vainqueur... ! » En dépit (ou à cause ?) de la rigueur des temps, une furieuse envie de vivre se manifeste: les bals sont interdits? Qu'à cela ne tienne! Lu dans le petit carnet, décidément indiscret: - Dimanche 19 mars 1944: la nuit dernière, bal chez T. Mais les gendarmes viennent tout déranger. .. 75 F par personne de procès-verbal (ils étaient une trentaine) et les accordéons confisqués... ». Ces incursions des gendarmes sont bénignes à côté de celles qu'opèrent Allemands et miliciens. Le 20 juin, un «monsieur» vient demander à mon père de se présenter à la mairie «pour signer comme quoi, raconte ma mère, nous ne détenons pas d'armes à feu ni d'explosifs et ne cachons pas de terroristes». Origine de cette injonction? Était-ce le nom alsacien de mon père? ou y avait-il un lien avec mon évasion? Les choses en restèrent là.

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