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La révolte des nobles du Berry contre Louis XI

De
275 pages
Le roi Louis XI avait réussi à provoquer tant de ressentiments dans l'aristocratie qu'en 1465 la plupart des ducs et comtes se soulevèrent. Les révoltés prirent le nom de Ligue du Bien Public, et choisirent comme chef le frère du roi, Charles de Berry. L'étude de la partie conservée aux Archives Nationales du compte de Pierre Morin, alors receveur et trésorier général de la Tour de Bourges, éclaire un épisode de la révolte, Louis XI étant venu saisir la principauté de son frère. La guerre du Bien Public st vue ici du côté des sans grades et des obscurs.
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La révolte des nobles du Berry contre Louis XI

Guerre et économie en 1465

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1(Wwanadoo.fr

@

L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-01035-0 EAN: 9782296010352

Olivier BOUZY

La révolte des nobles du Berry contre Louis XI

Guerre et économie en 1465

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

KIN XI - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1053 Budapest

de Kinshasa

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Du même auteur Jeanne d'Arc, Mythes et réalités, Orléans, l'Atelier de l'archer, 1999.

Remerciements
A Mme Michaud-Fréjaville, à ma femme Irène, à M. Escudier, de l'I.R.H.T., qui ont relu mon travail et m'ont donné des avis précieux. A M. Ruffier des Aides, archéologue départemental du Loiret, pour m'avoir libéralement ouvert ses dossiers sur Bourges. A M. BruneI, pour son accueil au CARAN. A mon condisciple Michel Rimboud, dans l'espoir que cette édition lui servira dans ses travaux.

AVANT-PROPOS Par Mme Françoise Michaud-Fréjaville, professeur à l'Université d'Orléans-La Source.

Sur la foi des inventaires des Archives nationales et de Louis Guéneau l, voici près de vingt-cinq ans, j'ai pensé pouvoir me plonger avec fruit dans des comptes fragmentaires - du duché de Berry sous le principat de Charles fils de Charles VII (1444-1472). La lecture du travail, jamais repris depuis 1919, d'Henri Stein, sur le frère de Louis XI, avait confirmé la validité du projet. La déception fut certaine: ce n'était qu'un compte très particulier, consacré à la guerre du Bien Public, en particulier au siège de Dun-le-Roi et à des voyages politiques; aucun espoir d'y trouver les revenus du domaine et sa gestion. De plus, c'était un objet informe, d'une saleté assez émouvante, par ailleurs, d'épave sauvée par miracle, feuillets incomplets, dispersés dans deux boîtes dont je n'avais jamais pu obtenir qu'elles fussent posées en même temps sur une table de la salle Soubise pour raccorder les morceaux. Néanmoins, une bonne partie de ce qui concernait les réparations de la Grosse Tour et le siège de Dun fut conservée en notes, pour l'évoquer rapidement dans l'Histoire du Berry que nous rédigions alors sous la houlette de Guy Devailly et la vigilance de Philippe W01ff2. Quand Olivier Bouzy me demanda, au moins vingt ans plus tard, si je connaissais un texte inédit sur lequel il pourrait travailler, voire offrir une édition, les feuillets militaires du voyage pour le siège de Dun me revinrent en mémoire. Les moyens de reprographie avaient fait de très grands progrès. On pourra constater que monsieur Bouzy a même pu couper quelques fils gênants de ces précieux restes. On avait aussi, depuis les années 1990, beaucoup avancé dans la connaissance de la Grosse Tour berruyère : après des fouilles, hélas incomplètes, elle était désormais matérialisée sur le sol du nouvel Hôtel de ville, des publications avaient donné des pistes sur sa configuration et, surtout, l'étude d'une fosse d'ordures permettait d'avoir une idée de ce qu'on y avait consommé à diverses époques. La connaissance par O. Bouzy des techniques de l'armée médiévale et son goût pour l'archéologie ont alors fait le reste.

I GUENEAU (L.), Les sources parisiennes de I 'histoire du Berry, Archives Nationales, section ancienne, Rennes, 1939, p. 12. La date indiquée (1405) est une coquille typographique, la notice, pour être incomplète, est parfaitement exacte « Fragments d'un compte de Pierre Morin, trésorier et receveur général des finances du duc de Berry (Charles de France, frère de Louis XI) ». 2 Histoire du Berry, DEVAILLY (G.) dir., Toulouse, Privat, 1980 (Pays et villes de France), p. 163-164.

La reconstitution de l'aventure des feuillets subsistants est chose étonnante, même si des lacunes, trop de lacunes, subsistent. Avoir décortiqué la confection des gargousses (terme que j'ignorais jusqu'alors, nulle n'est parfaite) et rétabli avec minutie un ordre dans la succession des chapitres était une prouesse technique, il fallait donner un sens à l'ensemble. La guerre du Bien public est ici vue du modeste côté des troupes de base: une certaine médiocrité des effectifs, une garnison sans grande gloire, des opérations sans panache, un quotidien assez pesant face au Désert des Tartares de la champagne berrichonne, alourdi encore par trop de vin. L'armée du roi ne se profilera jamais à l'horizon des murailles d'une ville absente, indécise, suspendue dans l'attente. Cette guerre au cœur du duché d'un frère dont le souverain doit se méfier c'est aussi le jeu des fidélités: les personnes de François de Beaujeu et de Pierre Morin sont les acteurs privilégiés d'une partie locale d'échecs; qui sera acculé à lâcher pied et qui raflera les pions? Visiblement un cavalier et une tour noirs ont fmi par passer dans l'escarcelle royale et se refaire une virginité. C'est un signe de plus du passage historique à l'État moderne monarchique de la fin du Moyen Âge français. Les Berruyers, pour leur part, ont eu le sentiment d'être passés là à côté d'une chance de redevenir une ville aimée de son roi.

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INTRODUCTION Mars 1465, l'état des lieux

Né en 1423, le dauphin Louis s'était révélé être, à partir de 1437, un héritier actif, entreprenant et fort impatient de régner. Il participa à la Praguerie en 1440, fut pardonné par son père, le roi Charles VII, mais, s'estimant mal réconcilié avec lui, se retira en Dauphiné et se consacra à en réformer l'administration. Chef d'armée talentueux et exercé par les meilleurs capitaines de son père, il paraît avoir envisagé un moment l'idée de se faire condottiere en Italie, mais dut finalement s'exiler en Bourgogne, ses relations avec Charles VII n'ayant cessé de se dégrader. Au moment de son avènement en 1461, c'est un roi fébrile et ivre de revanche qui prit possession de son trône, disgracia ou emprisonna les collaborateurs les plus proches de son prédécesseur, comme Pierre de Brézé3 ou Antoine de Chabannes4, et commença avec un dynamisme menaçant une politique visant à assurer sans conteste son pouvoir sur les grands aristocrates de son royaume. Moins de quatre ans et quelques avanies plus tard, ceux-ci se révoltèrent: ainsi commença la Ligue du Bien Public. Si la vie de Louis XI a fait l'objet de nombreuses publications, dont le récent ouvrage de M. Jean Favier, le déroulement de cette révolte nobiliaire, conduite contre lui - du moins nominalement - par son frère le duc de Berry, est encore imparfaitement connu et fait actuellement l'objet d'une thèse. L'étude proposée ici a pour ambition d'éclairer un aspect de cet événement: la participation du Berry à la révolte de 1465.
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Originaire de Nonnandie, Pierre de Brézé eut la faveur de Charles VII dès 1443 et supplanta alors Charles d'Anjou, comte du Maine. Il participa en 1449 à la reconquête de la Nonnandie. Sénéchal de Nonnandie, il avait été emprisonné au moment de l'avènement de Louis XI, mais ses immenses qualités lui avaient valu de rentrer en grâce dès 1462. Il fut tué au cours de la bataille de Montlhéry.
~

Antoine de Chabannes, comte de Dammartin naquit vers 1408. Issu d'une famille du Bourbonnais, il

participa aux combat contre les Anglais à partir de 1423 et fut capitaine d'une troupe d'écorcheurs entre 1435 et 1439. Il devint à cette date comte de Dammartin par mariage et participa à la Praguerie. Très lié au Dauphin Louis dont il avait été le mentor pendant le siège de Dieppe, il n'en dénonça pas moins au roi un complot fomenté par le prince, ce qui aboutit à l'exil de Louis en Dauphiné. Antoine de Chabannes reçut alors la charge de divers offices au service du roi (chambellan, panetier, bailli de Troyes, sénéchal de Carcassonne) et remplit diverses missions (combat contre les Anglais, arrestation et procès de Jacques Cœur, arrestation manquée - du Dauphin). Il assista à l'agonie de Charles VII et dut se mettre à l'abri de la vindicte de Louis XI. Emprisonné en 1462, il s'évada en 1465 et rejoignit la Ligue du Bien Public. Il fit sa soumission au roi en décembre 1465 et accumula dès lors les charges et les missions à son service. Il mourut le 25 décembre 1488, après avoir été confinné dans ses charges par Charles VIII. Il existe deux publications sur ce personnage: Antoine de Chabannes et son époque, actes du colloque de Dammartin-en-Goêle, 22 et 23 octobre 1988, et Bulletin de la Société d 'histoire et d'archéologie de la Goêle, n° 21, 1988, mais elles comportent un grand nombre d'inexactitudes.

La guerre du Bien Public
Le 3 mars 1465, le roi Louis XI quittait Poitiers pour se rendre en pèlerinage à Notre-Dame-du-Pont. Le même jour, son frère cadet, Charles, duc de Berry (14441472), rejoignit des envoyés du duc de Bretagne sous prétexte d'aller chasser, et les suivit jusqu'à Nantes. Bien qu'aucune déclaration formelle n'ait été faite à ce momentlà, Louis XI considéra, à juste titre, que ce départ marquait le début d'une révolte de sa haute noblesse et commença à rassembler des troupes. Une dizaine de jours plus tard, le duc de Bourbon5 publiait une proclamation rédigée au nom des ducs d'Anjou6, de Bretagne7, de Nemours8, de Calabre9, et des comtes de Charolais 10, d' Armagnacll, de Saint-Pol12 et de Dunois 13.La révolte se faisait au nom du Bien Public, contre les taxes et contre l'injustice. Coïncidence intervenue trop à propos pour qu'elle soit uniquement le fruit du hasard, le comte de Dammartin, Antoine de Chabannes, s'évadait le 9 mars de la Bastille où il était emprisonné et rejoignit les révoltés. Même si la conspiration de ces importants personnages, qui avait pris forme, selon toute apparence, trois mois plus tôt, n'était peut-être pas passée inaperçue aux yeux du roi, il paraît aventureux de conclure, comme Paul Murray Kendall, que Louis XI se tenait prêt à riposter14. Ce n'est en effet que deux mois plus tard qu'il fut en mesure de lancer son armée contre ses adversaires, et plutôt que de s'attaquer à la Bretagne où se trouvait son frère mais où son offensive aurait pu s'enliser, il tenta de s'emparer du Berry et du Bourbonnais. En fait, il
5

Jean II, duc de Bourbon était l'un des principaux instigateurs de la révolte. Il fut dépossédé du rôle principal

par le comte de Charolais et le duc de Bretagne, se réconcilia avec le roi, qui était son beau-frère et qu'il servit loyalement jusqu'en 1472. Il passa ensuite au parti des mécontents. 6 René d'Anjou le fameux roi René était l'oncle maternel du roi. Sa participation à la révolte n'est que nominale; il était alors à Tours, proclama son attachement au roi et fut envoyé par lui négocier avec Charles de Berry. Ses relations avec le roi se dégradèrent à partir de 1474.
7

François II, duc de Bretagne, fut continuellement hostile à Louis XI. Il fut de tous les complots contre le roi Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, aurait pu être l'un des fidèles du roi: il était le fils du comte de
sans profit aucun à plusieurs reprises

et s'allia avec tous ses ennemis. Il mourut en 1488.
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Pardiac qui avait été le gouverneur de Louis Dauphin. Il conspira (encore en 1470 et 1475). Arrêté, jugé, il fut exécuté en 1477.
9

Jean d'Anjou était le fils du roi René. Il intervint peu dans les affaires françaises; principalement impliqué

dans les conquêtes malheureuses des royaumes de Naples et de Catalogne, il mourut en Espagne en 1470. 10 Le titre de comte de Charolais était porté par les fils aînés des ducs de Bourgogne: il s'agit ici du futur Charles le Téméraire. 11Jean V, comte d'Armagnac était un rebelle perpétuel. Pardonné par Louis XI après avoir été condamné au bannissement par Charles VII, Jean V trempa ensuite dans divers complots. Attaqué deux fois par le roi en 1469 et 1472, il fut assassiné au cours de sa capitulation en 1473.
12

Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, fut fait connétable de France au lendemain de la Ligue du Bien

Public. Partisan du duc de Bourgogne, il semble avoir voulu ensuite jouer du duc contre le roi et inversement pour se tailler une principauté indépendante. Lâché par le duc, il fut capturé puis jugé par le roi et exécuté en 1475. 13Jean, Bâtard d'Orléans, demi-frère du duc Charles qui venait de mourir, s'était illustré à la rescousse de Montargis, à la levée du siège d'Orléans, lors de la reconquête de la Normandie et de la Guyenne. Mentor du Dauphin Louis au moment du siège de Dieppe en 1442, il rentra facilement en grâce en octobre 1465 et fut nommé membre du conseil de Normandie. En juillet 1468 il fut désigné comme curateur de son neveu, le futur Louis XII, mais mourut le 24 novembre de la même année. l-l KENDALL P. M., Louis XI, Paris, 1974, p. 149.

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dut même changer ses plans au dernier moment: les troupes qui intervinrent en Berry étaient déjà positionnées sur les frontières de la Bretagne, visiblement prêtes à envahir le duché, et elles durent être rappelées 15. L'offensive de Louis XI fut pleinement victorieuse en Berry, où les partisans de son frère ne furent pas en mesure de lui résister. Certaines villes étaient déjà tenues par des partisans du roi et peu nombreuses furent celles qui restèrent aux mains du duc. La ville de Bourges fut l'une d'entre elles: elle ne fut même pas approchée par l'armée royale qui la contourna soigneusement par le sud. Face à une révolte qui s'annonçait de grande ampleur, il est probable que le roi privilégiait des succès rapides, même non décisifs, plutôt que l'attaque d'objectifs stratégiques, mais bien défendus, et devant lesquels il aurait longtemps piétiné. S'il paraît évident que le temps jouait alors contre lui, et s'il paraît en avoir eu pleinement conscience, il lui arriva pourtant de se faire piéger dans des négociations dilatoires avec les ducs de Bourbon et de Nemours pendant la troisième semaine de juin. A la fin du mois, si Louis XI lui-même recevait de Dauphiné des renforts dirigés par Robin Malortiel6, le duc de Bourbon était renforcé par le comte d'Armagnac, et le comte de Charolais se dirigeait vers Paris avec une grande partie de l'armée bourguignonne. Abandonnant le Bourbonnais, Louis XI tenta de rejoindre Paris avant que les Bourguignons ne l'atteignent ou ne fassent leur jonction avec des forces bretonnes qui, escortant le duc de Berry, remontaient la Loire. Les Bretons étaient attendus à Bourges, mais ils finirent par rejoindre les Bourguignons à Vincennes. Au moment où le roi arrivait à Beaugency, les Bretons occupaient Châteaudun, mais ne firent pas mine de lui barrer la route. Négligeant sciemment ou non - les risques d'une attaque de flanc, Louis XI continua sa progression vers Paris, et son armée fut interceptée par les forces du comte de Charolais à Montlhéry, où, le 16 juillet, eut lieu une bataille férocement disputée. Trahi par son oncle le comte du Maine17 qui fit défection en plein combat avec toute l'aile gauche de son armée - alors qu'il était déjà numériquement surclassé par les

Bourguignons au début de la bataille - Louis XI perdit également dans l'affaire le
sénéchal Pierre de Brézé, qui s'était réconcilié avec le roi et qui se fit tuer en accomplissant fidèlement son devoir. Le roi dut finalement son salut au dévouement de ses troupes écossaises et dauphinoises et à une manœuvre irréfléchie du comte de Charolais qui se lança sans profit aucun à la poursuite du comte du Maine, manquant de peu de se faire égorger par des combattants royaux quand il revint sur ses pas. Au cours de la nuit, Louis XI réussit à mener son armée jusqu'à Paris, bientôt assiégée par les forces
15LASSALMONIE l-F., « Un aspect de la politique de Louis XI, le déploiement des compagnies d'ordonnance à la veille du Bien public », Guerre, pouvoir et noblesse au Moyen Age, Paris, 2000, p. 434. 16 Robin Malortie était capitaine du dauphin Louis dans le Dauphiné. Châtelain de la Tour-du-Pin, la Balme et Quirieu. Il avait maladroitement ouvert les portes des forteresses dont il avait la garde aux troupes de Charles VII, lorsque le roi voulut, avec sa brusquerie habituelle, mettre un frein aux ambitions brouillonnes mais inquiétantes de son fils aîné. Réfugié auprès du Dauphin en Bourgogne - le duc Philippe le Bon n'ayant été que trop heureux d'infliger à Charles VII un camouflet supplémentaire en recueillant son fils fugitif - il avait failli être cousu dans un sac et jeté à l'eau pour prix de sa naïveté. Devenu roi, Louis avait rendu sa confiance à Malortie qui fut nommé baron de Conches après 1465. 17 Charles 1er d'Anjou était le frère de René d'Anjou et de la mère de Louis XI, Marie d'Anjou. Déconsidéré aux yeux du roi après sa défection, il ne joua plus aucun rôle politique.

13

rassemblées des conjurés, à l'exception du duc de Bourbon, occupé à la reconquête de son duché et du Berry. Comme les armées des coalisés ne s'étaient en fait déployées qu'entre Saint-Denis et Vincennes, le roi put se rendre en Normandie pour y chercher des renforts. Bien que la situation lui ait été alors assez favorable - le ravitaillement des assiégeants n'étant pas assuré au point qu'il refusa la prolongation des trêves au-delà du 17 septembre, elle allait être retournée par la trahison de la ville de Pontoise le 21 septembre. De plus, la veuve de Pierre de Brézé ouvrait la ville de Rouen le 28 septembre au duc de Bourbon, sur la rumeur que le roi avait fait tuer son mari au cours de la bataille de Montlhéry. Louis XI dut alors négocier. Le traité de Conflans, le 5 octobre, attribuait à son frère le duché de Normandie, au comte de Charolais les villes de la Somme que Louis XI avait précédemment rachetées au duc Philippe le Bon, au comte de Saint-Pol la connétablie. Les autres conjurés, en particulier les Bourbons, n'eurent que des miettes. L'un des intérêts du compte de Pierre Morin est de montrer qu'ils avaient en fait déjà commencé à négocier avec le roi par l'intermédiaire des capitaines royaux restés en Berry. La mésentente et une suspicion réciproque s'étant de ce fait installées parmi les révoltés, le roi réussit à se réconcilier avec le duc de Bourbon. Le 29 octobre, le traité de Saint-Maur-des-Fossés mettait fm à la guerre du Bien Public, confirmant les dispositions du traité de Conflans, sur lesquelles le roi n'allait cependant pas tarder à revenir. Dès le Il décembre, il mettait à profit la brouille intervenue entre son frère et le duc de Bretagne pour commencer la reconquête de la Normandie. Il en profita pour accepter au passage le ralliement d'Antoine de Chabannes. Le 16 janvier 1466, le roi avait remis la main sur la Normandie, sans que le comte de Charolais ni le duc de Bretagne n'aient élevé la moindre objection, et ce ne fut qu'en avril 1470 - après l'entrevue de Péronne que Charles de Berry se retrouva investi du duché de Guyenne qu'il allait conserver jusqu'à sa mort, le 22 mai 1472.

Le manuscrit

K 530/3 et 4 des Archives

Nationales

Les dossiers des Archives nationales cotés K 530/3 et K 530/4 contiennent 34 feuilles d'un compte intitulé: «Compte de maistre Pierre Morin tresorier et receveur general de toutes les finances de Monseigneur duc de Berry et par lui commis a cueillir, prandre, recevoir et retenir par ses mains oudit pais et duchié de Berry tous les deniers des aides, imposicons, huitiemes et autres subsides quelxconques qui estoient escheuz au temps que par l'ordonnance de mondit seigneur avoient esté descriez. Et aussi tous les deniers de la taille des gens d'armes et des greniers qui estoient escheuz ou qui escherroient dés lors cy en avant des receveurs, grenetiers, fermiers commis et autres quelxconques qui ont levez et receuz lesdits deniers» (page 118).
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Feuillel', fol. 1 du manuscrit: les références que je ferai au compte de Pierre Morin seront ainsi rédigées: la pagination restituée sera indiquée entre parenthèse dans le texte, la foliotation des Archives Nationales figurera en note de bas de page. Je désignerai dorénavant les feuilles du document K 530/3 par leur numéro et

14

Certains des feuillets qui composent ce document ont été transcrits en 1919 par Henri Stein, qui l'a considéré, d'après son titre, comme étant le compte du duché de Berry. Il en a tiré des conclusions largement aventurées sur la modestie des revenus du duc. En dehors de cela, le compte K 530/3 et 4 n'a jamais été édité entièrement, ni surtout remis en ordre, car il s'agit de feuilles volantes non paginées à l'origine.

Le compte s'étend du 1er mars 1465 nouveau style19au 30 novembre 1465, et
coïncide donc remarquablement avec la guerre du Bien Public. En pratique, plusieurs indices s'opposent à ce que l'on considère ce document comme la comptabilité du duché de Berry tout entier. D'abord, nous savons que Pierre Morin était en Normandie dans une position subalterne. C'est son supérieur, Jean le Bousier, qui allait être capturé et exécuté sur ordre de Louis XI en décembre 1465, qui devait avoir eu la responsabilité des finances du Berry. Ensuite, les sommes indiquées dans le compte K 530/3 et 4 sont extraordinairement faibles pour une principauté territoriale. A partir des pages conservées des recettes du compte, Henri Stein avait conclu que les revenus du duc ne dépassaient pas les 1 000 livres toumois20, et que là résidait la cause de la révolte de Charles de Berry, prince nécessiteux et furieux de l'être. Mais ce faisant, il confondait recettes et revenus, qui résultent de la différence entre recettes et dépenses, de plus, il ne tenait pas compte du fait que seul un fragment des recettes avait été conservé. Le total des dépenses montre que les recettes attribuées au fonctionnement de la Tour de Bourges dépassaient en fait les 7 000 livres. Enfin, il ne semble pas s'être rendu compte qu'il s'agissait là d'un compte particulier. Le document ne dit en réalité pas un mot des revenus du duc Charles. Par ailleurs, la durée et les dates de début et de fin ne sont pas normales: un compte plus ancien - indubitablement cette fois un compte pour le duché

tout entier, mais limité aux gages des officiers - rédigé par Jean de Neufbourg2t,
s'étendait d'octobre 1463 à septembre 1464, ce qui pouvait être mis en rapport avec le don du duché de Berry à Charles de France, en novembre 1461, ou avec la date de la vérification des derniers comptes du Berry, avant qu'il ne devienne un apanage22. La durée du compte de Pierre Morin doit donc être mise en rapport avec celle de la guerre du Bien Public: de mars à octobre 1465. Comme par hasard, Pierre Morin abrégea sa
celles du K 530/4 par un numéro suivi par une apostrophe: la feuille l' se trouve donc dans la layette K 530/4. 19 Le document porte « mars 1464 ». Pâque date à laquelle la chancellerie royale plaçait le début de l'année
- tombait, en 1465, le 14 avril. Selon le calendrier « ancien style », l'année finissait à la veille de la Pâque suivante, soit le 5 avril 1466. 20 STEIN (H.), Charles de France, frère de Louis XI, Paris, 1919, p. 37-39. 21 Paris, Bib. Ste Geneviève ms. 848, fol. 43.
22

1465 - commencée

le 14 avril

Les comptes des divers trésoriers royaux étaient vérifiés par la chambre des comptes de Paris, qui tenait à

cet effet deux sessions, l'une à partir du dimanche de quasimodo (Ier dimanche après Pâques), l'autre à partir des octaves de la saint Michel (le 6 octobre. Dans certains cas, cette session était reportée au 2 novembre). Cf LALOU (E.), «La chambre des comptes de Paris, mise en place et fonctionnement », La France des principautés, actes du colloque tenu à Moulins-Yzeure en 1995, Paris, 1996, p.9, et note 35. En 1465 toutefois, le Berry, transformé en apanage n'était plus concerné par les sessions de la chambre des comptes et ses finances étaient autonomes vis-à-vis des instances royales. Mais il n'existe pas de raison connue à cette saute de date: le compte du duché pour les années 1464-1465 devait débuter en octobre et durer un an, il n'a pas été conservé ou n'a pas encore été identifié.

15

comptabilité pour suivre son maître en Normandie, où on le retrouve l'année suivante qualifié de trésorier des guerres23 : les achats de provisions ne s'étendent que jusqu'au Il novembre. Enfm, le compte concerne essentiellement les dépenses de la garnison de la Grosse Tour de Bourges. Par rapport à ce qu'on pourrait attendre d'un compte ducal, tous les gages des officiers du duc et les dépenses concernant d'autres villes manquent, comme si le Berry était réduit à la seule ville de Bourges. Or, ce ne fut pas le cas, car le compte mentionne des dépenses effectuées à Bois-l'Abbé et Dun-le-Roi, mais seulement après que ces localités eurent été reprises par la garnison de Bourges. A contrario, des villes comme Sancerre, la Châtre et Châteauroux24 ne furent jamais occupées par le roi. Tout bien considéré, le compte K 530/3-4 n'est pas le registre du trésorier du duché, mais celui d'un trésorier local, et le titre de Pierre Morin ne recouvre qu'une modeste réalité. Un « trésorier et receveur général» était l'officier chargé d'un compte spécifique, plus ou moins un subalterne selon qu'il s'agissait d'un trésorier d'une ville ou d'une sénéchaussée. Il était « général» en ce sens qu'il pouvait enregistrer toutes sortes de recettes et payer toutes sortes de dépenses, mais cette « généralité» n'avait pas en 1465 de réalité territoriale. Du côté recettes, on ne trouve ici que des levées effectuées par quelques receveurs ordinaires, qui ne recevaient qu'un seul type de recette, comme le grenetier de Sancerre, et des ventes de biens saisis sur les partisans du roi; rien ne provient par exemple de la pension que Louis XI allouait à son frère. Aucune taxe n'est non plus levée sur la ville de Bourges même. Il faut toutefois remarquer que, parmi les dépenses, il n'y a pas davantage mention d'une contribution au renforcement des défenses de la ville de Bourges mais uniquement aux réparations de la Grosse Tour et de son boulevard. Le compte de Pierre Morin ne concerne en fait que les revenus et les dépenses de la garnison de la forteresse de Bourges, ainsi que le financement des opérations menées par cette garnison. Il ne s'agit donc pas de la comptabilité du duché de Berry, mais seulement d'un élément de cette comptabilité. On trouvera plus loin une analyse complète du document, de son élaboration et de son histoire, en préalable à sa transcription.

Pierre Morin, receveur de la forteresse de Bourges
On ne sait pas grand-chose de l'auteur. Son origine est peut-être locale, le nom Morin étant encore assez répandu dans le Berry. Il a apparemment commencé carrière au service de Charles de France. Il le suivit ensuite en Normandie et Guyenne. Quelques mois avant la mort du prince, il passa au service de Louis XI. Il de sa en fut

23 Paris, B.N., ms. fro 21477 : Roole des gaiges et autres paimentsfaiz par maistre Pierre Morin conseiller et tresorier des guerres de Monseigneur le duc de Normandie. 24 La Châtre et Châteauroux ne servirent pas non plus de point d'appui pour les partisans du duc; villes dépendantes de Guy de Chauvigny, vassal nominal de Charles de Berry mais partisan du roi de France, elles furent longtemps fermées aux émissaires venus de Bourges. Sancerre, en revanche, resta aux mains des révoltés.

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chargé en décembre 1473 «d'établir» le domaine de Guyenne25. Son devenir, par la suite, n'est pas assuré: les archives de Touraine conservent la trace de la donation d'une tapisserie de la Passion à Saint-Saturnin de Tours en 150526 par un Pierre Morin, trésorier des fmances à Tours, mais il n'est pas mentionné dans la Gallia Regia au titre des officiers de finance en Touraine. Plutôt qu'un rôle dans l'administration provinciale, peut-être faut-il en conclure qu'il eut un emploi modeste dans l'entourage du roi ou de Jean Bourré27, et qu'il s'intégra suffisamment de temps à Tours28pour y demeurer, l'âge venu, au lieu de revenir en Berry.

La Grosse

Tour de Bourges

Le roi de France Philippe 1er ayant fait l'acquisition de Bourges en 1101, son petitfils Louis VII y fit commencer la construction d'un donjon pour flanquer la porte la moins bien défendue de la muraille romaine, la porte de Lyon. La « Grosse Tour» ainsi nomma-t-on cet ouvrage remarquable dans ses dimensions par rapport aux autres tours de l'enceinte semble avoir été terminée au moment de la première mention qui en est conservée, en 1189. La hauteur qu'on lui donna semble davantage répondre à la volonté d'impressionner les approchants qu'à des impératifs purement militaires. Six ans plus tard, on commença la construction de la cathédrale, située à quelques centaines de mètres, et la hauteur du clocher semble avoir été délibérément choisie de manière à dépasser celle de la Grosse Tour. La vocation la plus manifeste de la Tour est donc d'affmner la puissance et la primauté du roi de France sur tous ses voisins. Le plan de la Tour de Bourges est toutefois différent de ce que seront les autres « Grosses Tours» de Philippe Auguste, qui succéda à Louis VII en 1180. Ici, le donjon n'est pas séparé de la muraille, ni placé à l'extérieur des fortifications de la ville, comme dans les autres châteaux de Philippe-Auguste. L'organisation de la forteresse de Bourges ne sera finalement imitée que pour la construction du château de Coucy. Sa topographie n'est pas exactement connue. Les représentations qui en subsistent, notamment un dessin de Hofuagel, vers 156029, un plan de Goumet en 173430 et les
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STEIN (H.), Charles de France, A.D. Indre et Loire, G 1024. 27Jean Bourré, né en 1425, mort 1442, ill' avait suivi en Dauphiné et plus tard le gouverneur de son 28

frère de Louis Xl, Paris, 1919,justificatif

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en 1505, était le fidèle d'entre les fidèles de Louis XI. Entré à son service en et en Bourgogne. Il fut tout à la fois son secrétaire, son ministre des finances fils Charles.

Louis XI finit ses jours au château de Plessis-Iès- Tours, mais seuls ses familiers les plus éprouvés étaient

admis à y résider. 29 Illustrateur du livre de Georg Braun (Urbium praecipuarum totius mundi, Cologne, 1597), Georg Hôfnagel (1542-1600) avait beaucoup voyagé en France dans les années 1560. Le musée Dobrée, à Nantes, conserve de lui un dessin comprenant plusieurs vues de La Grosse Tour. 30 Bien que daté de 1734, ce plan est probablement contemporain du gouvernorat du prince de Condé sur la forteresse de Bourges, c'est à dire de la première moitié du XVIIe siècle. Il a en effet été retrouvé dans les archives de la famille des Condé et se trouve actuellement conservé au musée Condé à Chantilly. Très précis en apparence, il est en fait «retourné» : l'explication la plus rationnelle est que l'arpenteur a multiplié les mesures à l'ouest, où le système de défense était plus complexe, et a additionné des erreurs de mesure assez

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fouilles d'une partie de l'enceinte de la tour, effectuées entre 1985 et 1989, permettent de s'en faire une idée31. Isolée du reste de la ville par une enceinte, elle communiquait avec la cité par une poterne, mais ne possédait plus d'accès direct sur la campagne. Elle formait ainsi un châtelet indépendant, mais à l'intérieur de la ville, et pouvait être bloquée par les citadins en cas de révolte: il fallait, pour sortir de la cité, quitter la Tour par une porte à l'ouest, contourner toute la forteresse par l'ouest et le nord jusqu'à une poterne percée dans le mur romain de la ville (poterne Berthonnet), placée, assez curieusement, dans le fond du fossé qui séparait la ville de la Tour. La Grosse Tour était

un donjon cylindrique de grande taille - 19,72 mètres de diamètre, 33 ou 38 mètres de
haut - dominant largement l'enceinte. A l'intérieur du château se trouvaient des logis, au moins une cuisine (au premier étage de l'ancienne porte), des écuries et une chapelle (dans une tour de la porte gallo-romaine touchant à la Grosse Tour). Un second logis, réservé au capitaine de la Tour, était situé dans une autre tour gallo-romaine, au nord du châtelet.

La Tour ayant servi de refuge à des Frondeurs, Louis XIV ordonna la destruction de la moitié donnant sur la ville, ce qui fut fait le 10 décembre 1651. Les restes de la porte romaine étaient encore représentés sur le cadastre municipal en 1835. Une partie de la Grosse Tour est encore visible aujourd'hui sous les bâtiments de la mairie. Etabli à partir du plan de masse des fouilles de 1985 et du cadastre de Bourges de 1811, ce dessin tente de rétablir les orientations primitives des bâtiments de la forteresse représentés sur le plan de Goumet. Il comprend sans doute quelques inexactitudes dans la localisation des tours au nord-ouest de la forteresse (la petite tour carrée est en fait une échauguette). Les murs sont figurés en grisé; les portes en hachuré; le pointillé indique le tracé actuel de la rue Moyenne. Le boulevard dont la rénovation est signalée dans le compte devait se trouver en avant du logis principal (8), devenu basse-cour par la suite. 1) la Tour, 2) la porte de Lyon, 3) chapelle et salle d'armes, 4) salle carrée « audessus de la fausse porte» (plan de Goumet), 5) cuisine, 6) latrines fouillées en 1985, 7) logis d'DulIe (?), 8) logis principal (?), 9) église Notre-Dame des Salles, 10) fossés (Plan: Matthieu Munoz).

communes, concernant par exemple la circonférence des tours ou la déclivité du terrain. La date correspond peut-être à l'établissement d'une copie d'un plan plus ancien. 31 Sur les fouilles touchant à la Grosse Tour: RISSELIN (C.), Le rempart de Philippe-Auguste et la Grosse Tour de Bourges, Bourges, s.d. (1994). Le plan de Goumet, p. 53, indique sous la légende « deffenses du portail» une zone encore couverte d'un toit sur le dessin de Hofnagel : c'était probablement le logis principal. La fouille n'a cependant pas atteint cette zone. On a retrouvé dans le secteur fouillé une fosse d'aisances et dépotoir dont le contenu était conservé sur près de 4,7 mètres de hauteur. Apparemment jamais curée, elle avait été utilisée pendant toute la durée de fonctionnement de la forteresse, du XIIe au XVIIe siècle. A vrai dire, les renseignements ne se recoupent pas exactement: comme un fait exprès, cette fosse ne semble pas avoir servi entre le milieu du XIV et la fin du xv siècle. Les données sont toutefois complémentaires. Sur l'analyse du contenu des latrines du châtelet: La vie quotidienne dans une forteresse royale - la Grosse Tour de Bourges (fin XIf- milieu XVIf siècle), sous la direction de Catherine Monnet, Bourges, 1999.

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Bon nombre d'indications du compte concernent l'entretien de cette forteresse: reconstruction d'un boulevard, remplacement d'un pont-levis ou restauration d'un toit. Mais il ne dit pas où se situaient des endroits comme la bouteillerie, le puits ou même le boulevard; le puits était probablement - d'après ce que nous savons de l'organisation

sur les activités de la garnison. Les opérations militaires ne sont observées que de loin, bien que le roi ait rapidement porté son offensive contre le Berry et contre le duc de Bourbon, car elles ne sont mentionnées que comme justification des dépenses qu'elles occasionnent à Bourges même. D'autre part, le compte est incomplet: on verra plus loin que nous avons probablement conservé moins de la moitié de l'original. Mais le texte
32 CHATELAIN (A.), «Recherche p. 115-161. sur les châteaux de Philippe Auguste», Archéologie médiévale, XXI -1991,

des autres Grosses Tours de Philippe Auguste - à l'intérieur même du donjon32.Mais d'autres informationssont disponibles- quoique plus ou moins lacunaires- notamment

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nous apporte des renseignements intéressants concernant les gages des différents corps de métiers appelés à intervenir dans des tâches variées de réparation ou de la Grosse Tour de Bourges, et sur les prix des diverses denrées achetées pour l'approvisionnement de la garnison.

L'intérêt de ce document réside également dans le fait que des fouilles ont été effectuées sur une partie du site et notamment sur une fosse sceptique jamais curée entre la construction et la destruction de la Tour. Paradoxe qui n'est d'ailleurs pas sans enseignement, les fouilles démontrèrent que la fosse n'avait pas reçu de déchet au xve siècle. Comme parallèlement le compte porte la trace des réparations effectuées sur le «logis d'Oulle », jusqu'alors inhabitable, on peut identifier la tourelle nord de la forteresse comme étant le logis en question. La confrontation des deux sources est fructueuse: nous avons ainsi mention dans le texte d'éléments qui n'ont pas été retrouvés en fouilles, comme certains végétaux; le témoignage en fouilles d'objets qui ne sont pas indiqués par le compte, comme les ossements des animaux chassés, et la conjonction d'objets à la fois retrouvés et signalés, comme des clefs, des verres. Le décor étant ainsi planté, nous allons pouvoir examiner ce que le texte nous apprend sur le déroulement de la révolte de 1465, vue depuis Bourges, et sur l'économie de cette révolte. Enfin, en préalable à sa transcription, nous verrons ce que l'analyse formelle du document peut nous apporter sur son histoire, son organisation interne et sa forme d'origine.

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Première

partie

La guerre.

enjeux,

acteurs, évènements

Les enjeux
Face à un aîné dont l'habilité politique et le manque de scrupule sont proverbiaux, Charles de Berry passe peut-être un peu vite pour un cadet maltraité et injustement spolié de son héritage. On a trop tendance à considérer comme normal le fait qu'il n'ait pu se satisfaire de son apanage. Loin d'être misérable, le duché avait en effet eu son heure de gloire au temps de Jean de Berry, qui en avait fait, avec le comté de Poitou, l'un des points d'ancrage de sa politique. Certes, le duc Jean avait fait reconnaître par Charles V, en 1366 que « les duchiez de Berry et d'Auvergne, [...] sont de tele et si très petitte valeur que nostre dit frere n'en pourroit tenir son état» 33; mais c'était pour mieux obtenir les comtés de Poitiers et Mâcon. D'autre part, l'accumulation de ces comtés entre les mains du duc Jean, qui était un lieutenant efficace pour son frère dans la guerre contre les Anglais, se justifiait par la nécessité de financer les missions qui lui étaient confiées, et non par le seul plaisir de satisfaire ses goûts coûteux en livres et en

construction.Le jeune Charles VII - que ses ennemis appelèrent le roi de Bourges - y
avait trouvé un refuge à partir duquel il avait amorcé la reconquête de son royaume. Bourges était un centre administratif qui avait fait ses preuves, avec une chambre des comptes anciennement établie, ce qui était utile pour un roi qui avait perdu sa capitale. C'est en Berry également que se trouvait le château de Mehun-sur- Yèvre, reconstruit par le duc Jean, et qui était devenu « l'une des plus belles maisons du monde », selon Froissard34: c'est là que Charles VII s'était proclamé roi à la mort de son père. C'est à Mehun encore qu'il était mort, et ce lieu de villégiature privilégié, véritable instrument de pouvoir et d'apparat, était passé avec le duché aux mains de son fils préféré, qui y avait été élevé. Bourges était encore une place économique prospère, illustrée - entre autres banquiers par Jacques Cœur, avec des foires qui n'allaient péricliter qu'après l'incendie de 1487. Le reste de la province n'était pas non plus sans ressource, ne seraitce que comme région de vignobles, comprenant des crus comme Sancerre et Mennetou-

Salon35.La région était également propice à l'élevage et

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céramique. Jacques Cœur, qui y était bien entendu enraciné pour des raisons familiales,
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déjà - à l'industrie de la

Paris, A.N., K 188, n° 30.
KERVYN DE LETTENHOVE, Œuvres de Froissart, 1. 14, Bruxelles, 1872, p. 196-197.

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Ces derniers avaient fait partie des domaines de Jacques Cœur, ce que l'on peut considérer comme un indice

que leurs revenus devaient être rentables.

y avait acquis quelques-unes de ses seigneuries les plus profitables36. Comment croire, alors, que le Berry était sans intérêt? D'ailleurs, lorsque le duc de Berry s'était réfugié à Nantes, ce n'est pas en Bretagne que le roi avait attaqué, mais en Berry et en

Bourbonnais,preuve que le roi pensait - peut-être à tort que c'était là que se trouvait
le nœud du problème. Il est donc visible que l'attribution de ce duché par Charles VII à son fils préféré n'était pas une brimade, et le roi Louis XI pouvait fort bien estimer à son avènement qu'il s'agissait là d'un bien beau cadeau pour un cadet âgé de 13 ans, qui n'avait rien fait de remarquable, et à qui il n'avait certainement pas l'intention de confier des missions ou des délégations de pouvoir. Charles de Berry, du reste, jeune homme certainement bien éduqué et humain il allait s'apitoyer sur les morts de Montlhéry n'allait pas faire montre, dans les années qui suivirent, de particulières compétences de diplomate, de chef militaire ou d'administrateur. Il n'en est pas moins certain que la Normandie qu'on allait demander pour lui en 1465 était un apanage bien plus riche, et que Charles de Berry s'il l'avait conservée n'aurait pas perdu au change37.

Les raisons de la participation du duc de Berry à la Ligue du Bien Public sont assez évidentes: outre l'insatisfaction permanente dont firent preuve presque tous les cadets des rois de France, les rapports entre Charles et son frère étaient sûrement exécrables: Charles avait été brandi par son père, dont l'affection familiale n'était pas la première vertu, comme une menace pour obliger Louis à la soumission. Avant même que le Dauphin ne devienne roi, son frère était visiblement un roi de rechange. Que Charles ait été un instrument entre les mains du duc de Bretagne et qu'il ait été considéré avec mépris par Charles le Téméraire ne changeait rien au danger qu'il constituait, danger peut-être encore plus grand que s'il avait agi de son propre chef. Comme toutes les menaces représentées par les cadets de la maison de France, celle-ci n'allait s'atténuer qu'avec la naissance d'un dauphin, le futur Charles VIII, le 30 juin 1470. Encore faut-il garder à l'esprit que, la mortalité infantile de l'époque étant très importante y compris dans la famille royale, Charles de Berry pouvait encore faire figure d'héritier présomptif de son frère au moment de sa mort en 1472. Cependant, la revendication pour lui d'une province plus importante, qui avait été faite assez tôt dans le déclenchement de la révolte, ne pouvait avoir qu'une conséquence: l'abandon de son apanage de Berry. Logiquement, Charles ne pouvait donc pas être activement soutenu par la noblesse du duché, qui ne pouvait trouver aucun intérêt à lutter contre le roi pour que son duc s'en

aille - et pour être remplacé par qui, puisqu'il s'agissait d'un apanage, sinon par le roi
lui-même? Ne parlons pas non plus peut-être, de soutien populaire; tout ce que les comptes de Pierre Morin permettent de constater, c'est que l'approvisionnement de la Grosse Tour fut régulièrement assuré, mais en échange d'un paiement exact des fournitures. Lorsque l'argent fit défaut, certains receveurs royalistes étant partis avec leur recette, des marchands et bourgeois de la ville prirent certaines dépenses à leur
36 MOLLAT (M.), Jacques Cœur ou l'esprit d'entreprise,
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Paris, 1988, p. 201-206.

Sur le revenu que les finances royales tiraient de Nonnandie, par rapport aux autres provinces,

cf. FAVIER (J.), Louis XI, Paris, 2001, p. 393 et sq. : un dixième des revenus royaux venaient de cette province et Rouen était la seconde ville du royaume en tennes d'habitants.

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charge, et s'en firent rembourser le plus tôt possible. Peut-être ne faut-il pas même s'exagérer le soutien de la bourgeoisie berruyère à son duc; il ne s'agissait ici que d'un intérêt économique. Rarement investissement fut d'ailleurs plus mal placé: à la première occasion, le roi allait faire chèrement payer à Bourges sa relative complicité.

Les acteurs
Certes, Louis XI avait réagi assez rapidement, lui qui en un mois avait réuni mille lances, soit quatre mille combattants38 et avait réussi à se porter un mois plus tard avec son armée depuis Poitiers jusqu'en plein cœur du Berry. Mais sa supériorité numérique écrasante n'est probablement pas la seule explication à la visible inertie des francsarchers de la province, qui auraient dû être rassemblés depuis plus d'un mois à Bourges lors de l'arrivée de l'armée du roi. Le compte mentionne également le fait que les habitants des seigneuries appartenant au baron de Châteauroux, Guy de Chauvigny, refusèrent de payer les gages de la garnison de Bourges, visiblement encouragés par leur seigneur. Que le jeune duc de Berry ait trouvé des partisans dans la noblesse berrichonne est évident: certains de ses officiers, comme le seigneur de Luçay, se firent tuer pour lui et quelques autres firent preuve d'une intense activité à son service. Mais il apparaît comme non moins évident que le roi lui-même bénéficiait du soutien solide d'une partie de la noblesse locale, et par ce canal, de l'appui des populations qui dépendaient de ces nobles. Au premier rang des partisans du roi, on trouve Guy de Chauvigny et Houaste de Montespedon, alors bailli de Rouen, dont les biens furent confisqués par les conjurés, et que le roi nomma à la tête de l'avant-garde chargée de le précéder en Berry. Les seigneurs Guy III de Chauvigny, baron de Châteauroux, vicomte de Brosse et seigneur de la Châtre. La famille de Chauvigny, d'origine poitevine, avait fait son apparition en Berry en 1189, quand André de Chauvigny fut marié par Richard Cœur-de-Lion à l'héritière des princes de Déols39. Les Chauvigny contrôlaient en fait tout le sud-ouest du duché de Berry, ils s'étaient ralliés aux rois de France quand la dynastie anglo-normande avait été évincée du Berry et cette fidélité quasi personnelle s'était maintenue par la suite malgré

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CONTAMINE (Ph.), Guerre, état et société à la fin du Moyen Age, Paris, 1972, p. 278-283 : La lance est une unité de combat composée, au milieu du xv siècle, d'un homme d'armes, deux archers, un coutilier, un valet, un page et leurs chevaux. Il s'agit surtout d'une façon commode de calculer les effectifs d'une troupe: ces hommes se déplacent et se logent ensemble mais combattent séparément. Si ce chiffre de mille lances est exact, Louis XI aurait levé la majeure partie des 1 706 lances que comptait la Grande Ordonnance. Ces compagnies se trouvaient alors sur la frontière de Bretagne (LASSALMONIE (J.-F.), « Un aspect de la politique de Louis XL.. », op. cil.). Le roi dut complètement dégarnir la frontière proche de la vallée de la Loire, ce qui permit en juillet au duc de Bretagne de rejoindre l'armée bourguignonne sans coup férir. 39 DEVAILLy (G.), Le Berry du X siècle au milieu du XIIt, Paris, 1973, p. 413.

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quelques éclipses. Guy III avait combattu en 1429 à Jargeau et Patay et mourut en 148240.

Jean de Montespedon, dit Houaste (on trouve, dans le texte, la graphie « Hoaste ») seigneur de Beauvoir (peut-être seulement après 1465) et Bazoges, originaire du Dauphiné, fit partie de l'entourage du dauphin Louis dès 1445. Ill' avait accompagné en Dauphiné puis dans son exil bourguignon. Il figure parmi les conteurs des Cent nouvelles nouvelles-ll. Valet de chambre du dauphin en 1461, chambellan du roi en 1463-1464, il était bailli de Rouen au moment de la révolte. Il fut tué à la bataille de Guinegate le 7 août 147942. Il avait apparemment des biens en Berry et allait être capitaine de La Salle-le-Roi43 en 1466. Chef de l'avant-garde royale quand Louis XI entra en Berry, il dut être davantage choisi pour ses attaches berrichonnes que pour ses capacités militaires ou pour son attachement, d'ailleurs indéfectible, au roi. On le voit en effet accompagné de Philippe de Melun, seigneur de la Borde44, qui avait été capitaine de la Grosse Tour de Bourges entre 1427 et 143645.Le seigneur de la Borde devait être fort âgé, mais devait bien connaître les lieux et les habitants. D'autres nobles fidèles au roi sont encore mentionnés par le compte de Pierre Morin, tels que Guillaume de Barre, Jean d' Etampes46, Etienne Chambellan47 et Jacques Bourguignon, dont les biens furent également confisqués (page 548).Des nobles locaux n'avaient pas rejoint l'armée royale mais ne participèrent pas non plus à la révolte et restèrent sur leurs terres: les partisans du duc Charles les sommèrent de venir à Bourges ou du moins de ne pas empêcher la levée de subsides, mais de toute évidence ils n'obtempérèrent pas. C'est le cas de personnages que le texte appelle les seigneurs de Penthièvre 49,de la Motte50et la Trémoille51.
.JO

Les Chauvigny étaient apparentés avec les De Brosse, qui avaient été illustrés trente ans plus tôt par Jean 1er, maréchal de Boussac ou de Sainte-Sévère. Le fils du maréchal de Boussac, Jean II, faisait d'ailleurs également parti des feudataires hostiles à la révolte. Mais Les Chauvigny étaient aussi alliés avec les Lignières, dont un représentant était du côté du duc de Berry, et qui paraissent avoir fait partie de leurs vassaux. 41 Les Cent nouvelles nouvelles se présentent comme un recueuil d'anecdotes racontées par le duc de Bourgogne et ses familiers à l'époque où le dauphin Louis s'y trouvait: lui-même apparaît parmi les conteurs avec quelques uns de ses officiers. .J2 CHAMPION (P.), Louis XI, 1. II, Paris, 1929, passim. .J3 DEVAILLY (G.), op. cil., p. 429 : le château avait été construit par Louis VII, puis entouré d'un fossé et garni de tours en 1202. Il se trouvait au nord-est de Bourges, dans la commune actuelle de Saint-Martin-d'Auxigny. 4.J Lettre de Louis XI écrite depuis Saumur le 10 avril 1465, cf VAESEN (1.) et CHARAVAY (E.) éd., Lettres de
Louis XI, roi de France, publiées d'après les originaux, Paris, 1883-1909, 1. II, p. 252. .J5 DUPONT-FERRIER (G.), Gallia Regia ou état des officiers royaux, 1. I, Paris, 1942, p. 396. Il aurait été très vieux, un Philippe de Melun ayant épousé une Isabelle de Savoisy en 1388. Peut-être le capitaine de Louis XI est-il plutôt .J6 Chevalier,
.J7

l'un de ses fils, du même nom. il sera maître de l'hôtel du roi en 1471 (CHAMPION,

op. cil., 1. II, p. 220).

Un des élus de Bourges, il sera lieutenant du capitaine de la Grosse Tour de Bourges en 1468 (Gallia Regia,
Feuille 18, fol. 2. Il s'agit de Jean II de Brosse, comte de Penthièvre,

1. I, p. 398).
.J8 49

qui, après la bataille de Montlhéry,

fut envoyé tenir le

château d'Amboise. Son comté lui fut confisqué par le duc de Bretagne en raison de son engagement auprès du roi.

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Face aux gens du roi, la conjuration des gens du duc de Berry est dominée par trois hommes, dont les noms sont cités pratiquement à chaque page du compte de Pierre Morin: il s'agit des seigneurs de Lignières, Luçay et Vouillon.

François de Beaujeu. Seigneur de Lignières et d'Amplepuis, il était déjà chambellan du duc en 1463-146452. Cité systématiquement en tête du triumvirat par Pierre Morin, c'était probablement le seigneur le plus important de la coalition. Il ne s'agit pas tout à fait là d'un hobereau local: un François de Lignières, peut-être son arrière-grand-père, avait été chambellan du Dauphin de Guyenne en 1410 et chambellan du duc d'Orléans en 141353; son grand-père, Jean, un partisan de Pierre de Giac54,avait été à la cour de Charles VII, mais ni l'un ni l'autre ne semblent avoir joué un rôle très important. C'est à François de Lignières que Charles de Berry écrivit le 29 octobre 1465 pour lui signifier de rendre au roi son duché, et de se charger de faire connaître à tous la nouvelle55. Il n'était d'ailleurs plus à Bourges à ce moment, son absence étant confirmée par la lettre du duc Charles, qui lui ordonne de « se transporter en Berry». La raison pour laquelle François de Beaujeu avait quitté Bourges n'est pas mentionnée dans le texte. Elle peut très bien s'expliquer par une mission auprès de l'un ou l'autre des chefs de la Ligue du Bien Public, voire auprès du roi, mais on doit se poser plus sérieusement la question d'un changement de camp du seigneur de Lignières, en raison de la confiance que lui accorda Louis XI après la fin de la Ligue du Bien Public. Son revirement pouvait avoir été facilité par ses relations avec les de Brosse et par les liens de famille qu'il avait, par sa femme Anne, avec les seigneurs de Culan : son beau-père Charles avait été Grand Maître de France, et l'oncle de sa femme, Philippe de Culan, qui avait été maréchal de France, avait combattu aux côtés du Dauphin Louis dans sa campagne contre les Suisses. Un autre Culan, Louis, allait être bailli de Berry en 148456. Le maréchal Philippe de Culan, qui était mort en 1453, n'avait eu qu'une fille: ce Louis de Culan doit être son neveu, donc le propre beau-frère de François de Lignières : sa belle-famille était encore en 1465 suffisamment bien avancée à la cour pour faciliter voire provoquer son ralliement. La date de son départ est incertaine: s'il est mentionné régulièrement sur les ordres de dépenses ordinaires, qui n'étaient pas renouvelés chaque mois, il n'apparaît plus sur les ordres de dépenses extraordinaires, comme les frais particuliers pour le siège de
50

Difficilement identifiable: peut-être Pierre de la Motte-Feuilly, écuyer, plus probablement Claude de

Vaudenay, seigneur de la Mothe, qui est présent à Bourges en 1456 (MOLLAT (M.), op. cil., 1. II, p. 587). 51 Peut-être Louis de la Trémoille, seigneur de Selles-sur-Cher, plutôt que Georges de la Trémoille, seigneur de Craon, qui semble alors être près du roi (d'après STEIN (H.), op. cil., p. 73, n° 2). 52 Les tractations entourant le mariage de François de Lignières et d'Anne de Culan sont décrites par MOLLAT (M.), op. cil., p. 200. 53 GONZALEZ (E.), Les chambellans des ducs Louis et Charles d'Orléans, mémoire de maîtrise sous la direction de M. Guenée, Paris I-Sorbonne, 1987, p. 119. 5-1 FRESNE DE BEAUCOURT (G.), Histoire de Charles VIl,1. II, Paris, 1882, p. 128. Du 55 Paris, A.N., J 393, n° 5. 56 Gallia Regia, 1. I, p. 377.

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Dun-le-Roi. Dans ce cas, il aurait abandonné la cause du duc de Berry dès le mois de juillet. Il est confondu dans l'étude de Henri Stein avec Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu57 qui accompagna le duc de Berry en Normandie. François de Beaujeu, sire de Lignières, resta en fait en Berry. Le fait que le roi ait occupé Lignières et s'y soit établi entre le 9 et le Il mai n'est sûrement pas un hasard, mais plus probablement une punition ou une provocation de la part de Louis XI, à moins qu'il ne s'agisse d'une façon d'entrer en communication avec lui. Les contacts furent en tout cas fructueux, car non seulement le sire de Lignières rentra en grâce auprès de son souverain, mais de plus ce dernier lui confia en 1469 le soin de l'éducation de sa fille contrefaite, Jeanne de France, née en 146458.Même si Jeanne de France fut sans doute une enfant peu aimée et sacrifiée à la politique, il est peu probable que Louis XI aurait confié le soin d'une fille de France à un homme en qui il n'avait pas la plus parfaite confiance, comme en Jean Bourré qui avait la responsabilité de l'éducation du futur Charles VIII. Il est difficile d'estimer la part de cette éducation dans l'évolution intellectuelle de celle qui allait fonder l'ordre de l' Annonciade et devenir sainte Jeanne de France, mais il est certain qu'au milieu de ses déboires conjugaux avec Louis d'Orléans, le futur Louis XII, elle trouvait à Lignières, où elle se retirait de temps à autre, un appui solide. Tous ces éléments permettent de donner de François de Lignières l'image d'un homme réaliste, certainement respecté dans sa province car solide et digne de confiance.

Antoine de Châteauneuf. Seigneur de Luçay (actuellement Luçay-le-Mâle), il avait apparemment été échanson du duc d'Orléans entre 144059 et 14576°. Un Dynet de Châteauneuf était au service des ducs d'Orléans entre 1408 et 14146\ mais nous n'avons pas d'assurance qu'il y ait eu un lien familial avec notre personnage. Son père, Claude de Châteauneuf, est qualifié d'écuyer du roi dans les années 144062 et sa présence est encore attestée à Bourges en 145063.Maître de I'hôtel du duc de Berry en 1463-146464,Antoine est mentionné comme conseiller et chambellan le 18 mars 146565. Il passe pour avoir été blessé mortellement dans une tentative de la garnison de Bourges contre Châteauneuf-sur-Cher, selon une lettre de Louis XI qui fut écrite de Culan le lundi 8 juillet 146566.Cet assaut avait eu lieu le samedi précédent, soit le 6 juillet, et se serait soldé par 8 tués et 120 blessés du côté des assaillants. Toutefois, Antoine de Châteauneuf survécut à ses blessures: il est mentionné comme donnant avec le seigneur
57 STEIN (H.), op. cil., p. 476. 58 GAUSSIN (P.-R.), Louis XI roi méconnu, Paris, 1988, p. 426. 59 GONZALEZ (E.), Un prince en son hôtel, les servileurs des ducs d'Orléans
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au xV siècle, Paris, 2004, p. 275.

Un Antoine de Luçay reçoit ses gages en tant que tel le 15 juin 1457 : Paris, B.N., pièces originales vol.

1776 - dossier Luçay 41091, n° 4. 61 GONZALEZ (E.), Les chambellans des ducs Louis et Charles d'Orléans, op. cil., p. 119. 62 Du FRESNE DE BEAUCOURT (G.), Histoire de Charles VII,t. IV, Paris, 1888, p. 179. 63 MOLLAT (M.), Les affaires de Jacques Cœur, journal du procureur Dauvet, 1. II, Paris, 1953, p. 518. 64 Compte de Jean de Neufbourg : Paris, Bib. Sainte-Geneviève, ms. 848, fol. 43. 65 Ordonnances des rois de France, 1. XVI, p. 357, note B. 66 V AESEN (1.), op. cil., 1. II, p. 322-326 : « et a esté Antoine de Luçay qui est l'un des principaux capitaines des dits de Bourges emporté comme mort et dit-on qu'il n'échapera point ». DUBOIS (H.), Louis XI, Lettres choisies, Paris, 1996, p. 127.

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de Vouillon, le 19 septembre, un banquet en l'honneur des capitaines royaux de Mehun-

sur-Yèvre. Mais les dépenses effectuées du 1er au Il novembre (page 8067),les
dernières dépenses de provision enregistrées, après le 20 juillet et pour le siège de Dunle-Roi (page 8468), les dépenses extraordinaires pour la garnison du Bois-l'Abbé de septembre à octobre (page 9369) ne sont signées que du seul Guillaume de Sully, seigneur de Vouillon. On ne retrouve plus de mention du seigneur de Luçay après 1465, et il est probable qu'il est mort peu après le banquet du 19 septembre70. Il est parfois dit qu'Antoine de Luçay fut nommé sénéchal de Beaucaire par Louis XI après la mort de Charles de Berry 71. Il s'agit là d'une confusion entre les deux Antoine de Châteauneuf, l'un seigneur de Luçay, l'autre seigneur du Lau, qui est d'ailleurs le plus souvent appelé Antoine de Castelnau 72.C'est ce dernier, qui avait suivi le dauphin Louis en Bourgogne mais avait conspiré contre le roi en 1465, qui devint sénéchal de Beaucaire après être rentré en grâce en 147173.Les Châteauneuf, seigneur de Luçay, n'ont alors aucun lien visible avec les Culan, seigneurs de Châteauneuf, qui sont apparentés aux seigneurs de Lignières et à la famille des de Sully.

Guillaume de Sully. Seigneur de Vouillon, il était écuyer d'écurie du duc de Berry
74 en 1463-1464.Réconciliéavec Louis XI, il devint capitainegénéral des francs-archers

et sénéchal de Rouergue de 1476 à 148075. Même si les capitaines de la Tour sont apparentés à de grandes familles locales et si les Lignières ont fait leur apparition à la cour de Charles VII, il n'empêche qu'il s'agit là d'une noblesse dont le renom ne doit guère déborder des frontières du duché. En dehors du bâtard de Bourbon, aucun d'entre eux n'eut vraiment de destin national par la suite. Au demeurant, ces trois personnages sont des protagonistes de second plan, y
67 68

Feuille Feuille

12, fol. 1vO. 20, fol. 1vo.

69 Feuille 1, fol. 2. 70 Guillaume de Sully ayant signé seul les dépense de Bois-l'Abbé le 14 septembre, il serait bien étonnant qu'Antoine de Châteauneufn'ait pu signer le 14, mais qu'il ait participé au banquet du 19. Il est donc possible que le banquet ait eu lieu le 14 septembre, et que le seigneur de Luçay soit mort avant d'avoir pu signer les dépenses de Bois-l'Abbé. La confusion de date entre le XIV et le XIX est extrêmement facile, et pourrait expliquer ce fait. Mais dans le manuscrit le chiffre « 14 » est écrit « XlIII », et nous ne savons rien de la manière dont il était écrit dans le brouillon. On peut également imaginer qu'Antoine de Châteauneuf ait été trop malade le 14 pour signer, se soit trouvé suffisamment remis pour festoyer les capitaines de Mehun le 19, et soit mort par la suite, en tout cas avant le 1er octobre. Peut-être s'agit-il d'une confusion entre les seigneurs de Lignières et Luçay, bien improbable cependant, d'autant qu'on ne sait pas exactement où se trouve Lignières à ce moment là : la permanence de la référence à son nom - comme à celui de Luçay ne signifie pas que ses ordres sont répétés chaque mois ~ils sont établis une fois pour toutes. 71 STEIN (H.), op. cil., p. 468. 72 Mais Jacques Heers, dans son livre sur Louis XI, l'appelle lui aussi Châteauneuf 73 Gallia Regia, t. I, p.273. Au moment de la campagne menée par Louis XI en Berry et Bourbonnais, le seigneur du Lau était encore dans l'entourage du roi. 74 GAUSSIN (P.-R.), op. cil., p. 175. CONTAMINE (Ph.), Guerre, état et société, op. cil., p. 595.
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Gallia Regia, t. V, Paris, 1958, p. 239. D'après STEIN(H.), op. cil., p.465, n° 1, il aurait été nommé dès
répertorie Lardit de Bar et Paillart d'Urfé comme sénéchaux de Rouergue entre

1471. Mais Dupont-Ferrier 1471 et 1476.

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