La révolution perdue

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Les guerres, on les gagne ou on les perd. Et les révolutions ? Ernesto Cardenal nous raconte comment les Nicaraguayens ont gagné la révolution contre la dictature Somoza en 1979, puis comment ils l'ont perdue aux élections de 1990... Mystique et révolutionnaire, prêtre et ancien ministre du gouvernement sandiniste de Nicaragua, Ernesto Cardenal décrit les soulèvements populaires, la victoire contre la dictature, puis les jours sombres de la guerre menée par les contre-révolutionnaires.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296199347
Nombre de pages : 479
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LA REVOLUTION PERDUE

Du même auteur:

VIE PERDUE (Mémoires - Première Partie)
Editions L 'HARMATTAN
-

2004

LES ILES ETRANGES
(Mémoires - Deuxième Partie) Editions L'HARMATTAN - 2006

Titre original:

La Revolucion Perdida Carte du Nicaragua: Jacqueline SALADIN

Ernesto CARDENAL

LA REVOLUTION
MEMOIRES
Troisième partie

PERDUE

Traduit de l'espagnol (Nicaragua) par Bernard DESFRETIERES

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05734-0 EAN : 9782296057340

Lorsque vous entendrez parler de guerres et de révolutions, ne vous effrayez pas, car ii/aut que ceia arrive d'abord, mais ce ne sera pas de sitôt la fin. Luc,219

REMERCIEMENTS
De l'auteur :
Toute ma reconnaissance à Luce Lopez-Baralt qui a pris tant de soin à corriger ces pages. A Luz Marina Acosta qui a fait preuve d'une grande abnégation en tapant le texte sur ordinateur. Et à tous ceux qui ont proposé suggestions et corrections.

E.C.

Du traducteur:
A celles et à ceux qui, sous une forme ou sous une autre, fi' ont apporté aide, soutien et conseils et sans qui cette traduction n'aurait pas vu le JOur. Mes remerciements vont tout particulièrement à: Hélène Vaudescal et Jean-Pierre Saladin pour leurs corrections et précieuses suggestions~ Catherine Van Couwelaar pour son inappréciable aide technique. B.D.

AVERTISSEMENT
A la demande de l'auteur, un certain nombre de mots caractéristiques du Nicaragua (en particulier le vocabulaire de la flore et de la faune), sans équivalents avérés en français, ont été conservés en espagnol. En cas de besoin, une note figure en bas de page.

Toutes les notes sont du traducteur.

lA REVOLTE D'AVRil

Je peux le dire: bien avant que n'existe le Front Sandiniste, dès mon adolescence, j'étais sandiniste. Chaque année, pour l'anniversaire de la mort de Sandino, les étudiants lui consacraient un numéro de leur revue El Universitario ; chaque année aussi, la Garde était prête à confisquer cette revue dès qu'elle circulerait dans la rue et les étudiants étaient prêts à courir la distribuer avant que la Garde ne la confisquât. Mon cousin Pedro Joaquin et moi, qui faisions nos études à Mexico, étions allés en vacances au Nicaragua. Les dirigeants de la revue nous ont alors demandé de rédiger l'éditorial pour ce numéro anniversaire. Nous l'avons rédigé et signé de nos deux noms. Nous y expliquions que Sandino était notre héros national et non un brigand. A cette époque-là, il était considéré comme un héros à l'étranger mais, au Nicaragua, ce n'était qu'un brigand, sauf aux yeux de quelques rares personnes et - dès ces années-là - des étudiants. C'était l'image que donnaient de lui les deux partis qui dominaient la politique du Nicaragua: le libéral et le conservateur. Peu après, à la fin de nos études, avec tout un groupe de jeunes gens, nous avons fondé un nouveau parti: l'UNAP (Union Nationale d'Action Populaire). Auparavant, plusieurs d'entre nous, encore en âge scolaire, avions essayé de créer une organisation sandiniste que nous avions appelée "Action Nationaliste". L'UNAP a été fondé en 1949. Les principaux membres étaient Pedro Joaquin, Reinaldo Antonio Téfel, Rafael Cordoba Rivas, Arturo Cruz, Emilio Alvarez, et moi. Je n'ai jamais aimé ce nom que nous avons porté. J'avais proposé de choisir le nom de Parti Sandiniste puisque nous étions sandinistes. Mais, selon l'avis qui a prévalu, nous n'avions pas le droit de nous approprier ce nom. Nous étions en grande majorité catholiques et, en ce temps-là, cela signifiait que nous ne pouvions pas être communistes. Mais nous étions révolutionnaires et notre devise était: « Plus à gauche que le communisme ». Nous étions, comme Sandino, nationalistes, c'est-à-dire anti-impérialistes ; nous soutenions le partage des biens, la création de coopératives pour venir en aide aux paysans, la défense des classes populaires, la démocratie. Nous étions fondamentalement antisomozistes ; et nous sommes devenus la seule 15

force antisomoziste après le pacte d'alliance entre les partis libéral et conservateur, c'est-à-dire entre le somozisme et l'opposition. Tomas Borgel m'a raconté que, lorsqu'il avait environ treize ans, il avait assisté à quelques-unes de nos réunions. A dix-huit ans, Carlos Fonseca2 a aussi été un membre actif de l'UNAP; mais par la suite, Reinaldo, le secrétaire de l'organisation, avec cette honnêteté qui le caractérise, est venu le trouver pour lui dire que, comme il était devenu marxiste, il ne pourrait pas rester membre de l'UNAP. On m'avait confié le poste de secrétaire à la communication et à la propagande. J'ai publié dans La Prensa, le journal du père de Pedro Joaquin, plusieurs articles signés de mon nom, quelques-uns non signés et d'autres enfm sous de fausses identités. Mais également des articles de prétendus adversaires afm de pouvoir ensuite en réfuter les arguments. J'ai aussi envoyé à Novedades, le journal de Somoza, des attaques contre nous, pour susciter des débats avec eux, mais ces attaques n'ont jamais été publiées. Une fois, j'ai imaginé un conte qui s'intitulerait "Le Parti" (et que je n'ai jamais écrit) : un homme, semblant être un vagabond ou un mendiant, est assis sur un banc dans un parc; à côté de lui, se trouve un journal avec, en très gros caractères, le nom du parti de gouvernement; il est en train d'expliquer à un étranger que ce parti unique tout-puissant est une fiction inventée par lui en s'appuyant sur des articles favorables et des articles défavorables; que d'autres personnes ont fait ensuite main basse sur ce parti et l'ont expulsé; quant à l'étranger, il n'arrive pas à savoir si ce que dit l'homme est vrai ou s'il délire. Nous insistions beaucoup sur le fait que nous étions un mouvement et non un parti. Car le mot parti était très discrédité. Et nous souhaitions une unité nationale capable de transcender la division des deux partis. Pendant plus d'un siècle, tous les Nicaraguayens avaient été libéraux ou conservateurs non parce qu'ils adhéraient à l'une ou à l'autre de ces idéologies mais parce qu'ils appartenaient à des familles libérales ou conservatrices. Nous avions le sentiment que, pour les gens de notre génération, les choses étaient en train de changer; et que, pour les meilleurs, la tendance était de n'appartenir à aucun des deux partis. Le plus bel exemple de ce changement était Pedro Joaquin Chamorro. Alors qu'il était fils d'un éminent conservateur du même nom, petit-fils d'un président conservateur du même nom, et arrière-petit-fils d'un autre président et fondateur du parti conservateur, il s'en prenait avec la même
1 Tomâs Borge Martinez, né le 13-8-1930, un des fondateurs du FSLN, guérillero, ministre de l'Intérieur du gouvernement sandiniste. 2 Carlos Fonseca (1936-1976), le futur fondateur du FSLN (Front Sandiniste de Libération Sandiniste).

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violence aussi bien aux libéraux qu'aux conservateurs dans le journal conservateur de son père. Du jamais vu pendant les presque deux siècles de l'histoire politique du Nicaragua. Les articles de Pedro Joaquin dans La Prensa, la propagande que j'organisais, les débats qui ont été suscités, les adhésions qui se produisaient dans de nombreuses villes ont conduit l'UNAP à se sentir une sorte de force nouvelle dans le pays, plus importante que celle des deux partis traditionnels. L'UNAP n'a pas eu une longue vie mais elle a eu de l'influence dans le pays. Nous ignorons dans quelle mesure elle a pu aussi en avoir dans la création du futur Front Sandiniste. Mais la plus grande influence de l'UNAP a été celle qui s'est exercée dans une obscure cellule des installations militaires du Campo de Marte où un ex-lieutenant était prisonnier. Adolfo Baez Bone était l'un des officiers qui s'étaient soulevés lorsque Somoza avait renversé un président fantoche que lui-même avait imposé et qui n'était resté au pouvoir que pendant vingt-six jours. Tous les autres insurgés s'étaient rendus et il ne restait plus que l'unité de Baez Bone, encerclée par les tanks. Somoza a téléphoné, lui intimant l'ordre de se rendre; il a alors ordonné à un garde: « Dites-lui qu'il aille se faire foutre ». Le garde n'osait pas s'exécuter. TIlui a redonné le même ordre et le garde a bien été obligé de dire, en balbutiant: « TIdit... de vous dire... d'aller vous faire foutre ». Plus tard, de la prison où il purgeait une longue peine, Baez Bone nous avait fait parvenir par l'intermédiaire de son beau-frère Arturo Cruz, qui était membre de l'UNAP, un message dans lequel il nous disait qu'il se sentait proche de nous, qu'il était d'accord avec ce que nous écrivions, qu'il lisait ces textes aux geôliers et aux quelques officiers qui lui rendaient visite dans sa cellule, et qu'il essayait de les convaincre. Ensuite il nous a fait passer des noms d'officiers que nous devions contacter, ce que nous avons fait. Ça faisait tout drôle de discuter la nuit avec des militaires en uniforme sur la meilleure façon de se débarrasser de Somoza: fallait-il lui tendre une embuscade, fallait-il l'enlever ou fallait-il le tuer. Baez Bone jouissait d'un grand prestige parmi les jeunes officiers. Raison pour laquelle Somoza a fmalernent été obligé de le relâcher. Il a dû aussi se rendre compte du danger que représentaient les visites que lui rendaient les gardes dans sa cellule. Et, à ce propos, l'officier venu lui notifier sa mise en liberté, mais aussi l'interdiction de toute activité politique, était un de ceux qui conspiraient avec nous. Beiez Bone a été libéré et, dès qu'il l'a pu, il est venu nous rencontrer à la librairie que nous avions, Reinaldo Téfel et moi. Nous nous sommes chaleureusement donné l'accolade à plusieurs reprises. C'était un ex17

militaire très populaire dans les casernes mais aussi parmi le peuple grâce à sa prouesse et à sa condamnation à la prison. Un homme de grande prestance, doué d'un grand charisme, dégageant de la sympathie, et c'était notre leader. Nous persévérions dans nos contacts militaires et notre conspiration naissante lorsqu'un jour Bâez Bone nous a informés d'une conspiration de plus grande envergure. Figueres3, le président du Costa Rica, Betancourt4, le président du Venezuela, et Prio Socarrâs5, ex-président de Cuba, offraient des armes et de l'argent aux exilés nicaraguayens qui, pour la plupart d'entre eux, étaient d'ex-militaires ayant participé à plusieurs reprises à des soulèvements et à des conspirations. Ce groupe, composé des ennemis les plus acharnés de Somoza, devait entrer, armé, en passant par le Costa Rica. Au Nicaragua, ils devaient recevoir l'appui des deux partis d'opposition, le Conservateur et le Libéral Indépendant; quant à Bâez Bone, il avait été chargé de rallier les éléments mécontents de l'armée. TInous a expliqué qu'il ferait secrètement participer l'UNAP à ses côtés, pour nous permettre, à nous plutôt qu'aux autres partis, de constituer le futur gouvernement au moment du triomphe. Une fois le Nicaragua libéré, ils rejoindraient la République Dominicaine pour renverser Trujillo, puis d'autres pays sous dictature. Une fois, Bilez Bone s'est présenté à la librairie alors que j'étais seul; il m'a dit d'annoncer aux autres dirigeants de l'UNAP que les hommes et les armes étaient en train d'entrer dans le pays et que nous devions nous tenir prêts à participer d'un moment à l'autre. Cette fois-là, nous sommes allés tous les deux boire une bière dans un hôtel en face. C'est là qu'il a prononcé ces mots que j'ai inclus dans le passage d'Heure 0 (Hora 0) que je lui ai consacré après sa mort: si on lui permettait de choisir son destin, il choisirait de mourir comme Sandino plutôt que d'être président comme l'assassin de Sandino. Et j'ajoute, dans le poème, qu'il a choisi son destin. Un jour plus tard, ou peut-être deux, c'était le samedi 3 avril. Dans l'après-midi, convoqués par Bilez Bone, nous, les membres de l'UNAP, nous sommes réunis chez son beau-frère Arturo Cruz pendant que d'autres étaient réunis en divers endroits. Auparavant je me suis confessé et j'ai acheté un scapulaire. J'ai demandé au jésuite qui m'a confessé, un basque, si c'était un péché de tuer Somoza, parce que nous aurions sans doute à le faire. Il m'a répondu non, que des tyrans comme Somoza ou Franco, on pouvait les tuer. Au cours de l'après-midi, on nous a transportés dans une propriété, "La
3 José Figueres Ferrer (1907-1990), président provisoire du Costa Rica (1948-1949), puis président de 1953 à 1958 et de 1970 à 1974. Romulo Betancourt (1905-1981), président provisoire du Venezuela (1945-1948), fuis président de 1958 à 1964. Carlos Prio Socarras (1903-1977). Président de la République à Cuba de 1948 à 1952, il a été renversé par le coup d'état du général Batista.

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California", dans les Sierras de Managua. C'est là que se trouvaient ceux qui étaient entrés au Nicaragua. Une vedette avait pris les hommes et les armes quelque part sur le bord du Grand Lac, à quelques kilomètres du Costa Rica. L'opération avait été menée par Tito Chamorro, le père de celle qui était appelée à devenir 1'héroïque femme guérillero et martyre sandiniste Claudia Chamorro. La vedette a rejoint les abords de Managua en passant par la rivière Tipitapa. Hommes et armes ont traversé toute la ville de Managua dans un camion recouvert d'une bâche militaire avant de rejoindre la propriété des Sierras où nous aussi avions été conduits. Parmi ceux qui venaient d'arriver, j'en ai reconnu un, un ancien camarade de collège, Luis Gabuardi : il était devenu militaire mais avait ensuite quitté l'armée et s'était réfugié au Costa Rica parce qu'il avait participé à un soulèvement. Somoza ne pouvait sûrement pas s'imaginer que tous ses pires ennemis étaient sur place: vingt et quelques guerriers. Baez Bone nous a présenté le chef du contingent qui s'était infiltré dans le pays, Pablo Leal. J'étais amoureux de sa fille de quatorze ans (dix de moins que moi) qui, elle, était restée au Nicaragua et j'ai pensé que ce serait drôlement bien de l'avoir pour beau-père. J'ai aussi songé à lui parler de sa fille Clarisa quand l'occasion se présenterait. L'occasion ne s'est pas présentée. Très rapidement, Pablo Leal allait avoir la langue coupée avant d'être tué ; Bâez Bone allait avoir le pénis coupé avant d'être tué aussi. Mon camarade de collège, Gabuardi, allait aussi se faire tuer, de même que presque tous ceux qui étaient arrivés du Costa Rica. Dans cette propriété, j'ai aussi retrouvé un grand nombre de mes amis; certains d'entre eux étaient des bourgeois que je ne côtoyais que dans les salons et dont je n'aurais jamais imaginé qu'ils participeraient avec moi à une conspiration. TI y avait de quoi être surpris de voir tant de monde. Certains d'entre eux allaient être jetés en prison, d'autres trouveraient asile dans des ambassades ou franchiraient les frontières, ou bien se cacheraient à Managua, comme je l'ai fait moi-même. Un des amis dont je parle est sorti d'un salon de beauté déguisé en femme. Fernando Agüero, qui n'était pas encore le chef de l'opposition qu'il est devenu par la suite, a pris la fuite en portant une soutane de curé. Il y avait plusieurs députés qui collaboraient avec le régime. A eux, il n'est rien arrivé car ils jouissaient d'une immunité; ils devaient retrouver leurs sièges à la Chambre des Députés. Le plus étonnant était de voir des véhicules avec immatriculation de la Garde qui entraient et sortaient. C'est que, dans le tas, il y avait des militaires: un de la garde rapprochée de Somoza; le directeur de l'Ecole de Police; un, je ne sais pas qui c'était, qui appartenait à l'Académie Militaire; un membre des Forces Aériennes; le lieutenant Alfaro, neveu de Somoza, 19

qui a trouvé refuge dans une ambassade, est parti en exil et a ensuite organisé l'entrée au Nicaragua de Rigoberto Lopez Pérez, celui qui a exécuté Somoza. On nous a présenté le plan, qui était très simple. A deux heures du matin, nous monterions à toute vitesse La Lorna (le promontoire au sommet duquel se trouvait le palais présidentiel) dans plusieurs camions recouverts de bâches militaires portant des plaques d'immatriculation de la Garde. Le but était d'arriver au palais présidentiel, de pénétrer dans la chambre de Somoza, qui serait en train de ronfler, de l'arrêter et de le tuer s'il opposait de la résistance. Grâce aux communications directes qu'il y avait entre le palais présidentiel et toutes les casernes, on les appellerait pour leur notifier l'instauration d'un nouveau gouvernement. On nous a expliqué que le temps nécessaire pour que les camions arrivent au sommet de La Lorna avait été parfaitement calculé et qu'il était de deux minutes et demie. Les camions auraient atteint leur vitesse de pointe sur l'avenue Roosevelt, qui aboutit au pied de La Lorna, et ils franchiraient sans s'arrêter le premier barrage militaire qui est celui où doit s'arrêter tout véhicule qui va monter. En raison de l'effet de surprise, les gardes n'allaient pas réagir, surtout s'agissant de véhicules militaires. TI était permis de penser que, la première surprise passée, ils alerteraient le deuxième barrage où les militaires, étant déjà sur leurs gardes, effectueraient quelques tirs, avec un certain nombre de rafales de part et d'autre. Au troisième et dernier barrage, proche du sommet, il y aurait davantage de coups de feu mais, à ce moment-là, nous serions déjà en train d'entrer dans le palais présidentiel et dans la chambre de Somoza. La garnison présidentielle, le sauvage Bataillon Somoza, dont les installations se trouvaient à l'arrière, serait plongée dans le sommeil, et les soldats se réveilleraient tout juste sans comprendre ce qui se passait et sans même avoir le temps de sortir de leurs taudis. On nous a divisés en plusieurs groupes pour que ceux qui n'avaient pas subi d'entraînement puissent le faire. L'instructeur sur lequel je suis tombé était Jorge Ribas Montes, très célèbre pour ses exploits guerriers en Amérique centrale et dans les Caraibes. L'historique de ses exploits commence dès ses dix-neuf ans: il était alors garde du corps de Carias6, le dictateur du Honduras, et avait essayé de le tuer. Dans Heure 0 (Hora 0), je prétends avoir appris à manier un fusil mitrailleur Rising. En réalité, Ribas Montes m'a montré mais je n'ai pas appris. Je n'ai jamais appris à manier une arme. Je crois que j'ai dû beaucoup décevoir Ribas Montes: il m'a laissé tomber pour enseigner le maniement des armes à un autre. Mais il nous a aussi appris le lancer de grenade; ça, c'était facile (enfin, à mon avis). On
6 Tiburcio Carias Andino (1876-1969), militaire et homme politique. Président de la République du Honduras de 1933 à 1949. 20

dégoupillait la grenade tout en la tenant serrée dans la main et ainsi elle n'explosait pas. Elle explosait quand on relâchait la pression et il fallait alors la lancer immédiatement le plus loin possible. Gamin, j'avais toujours été bon pour lancer des pierres; j'ai donc pensé que je pouvais très bien me débrouiller avec des grenades quand nous monterions sur La Lorna et que nous nous heurterions aux barrages. Vers neuf heures du soir, on nous a chargés, Reinaldo Antonio Téfel et moi, d'une mission: aller surveiller Somoza. Somoza participait à une réception à l'ambassade des Etats-Unis. Nous devions nous poster à proximité et le suivre quand il en partirait jusqu'à ce que nous le voyions monter jusqu'au palais présidentiel. On devait en effet être sûr qu'il s'y trouvait quand on y monterait à deux heures du matin. Nous sommes restés à l'intérieur d'une camionnette dans le parc de Las Piedrecitas, un endroit fréquenté la nuit par les couples d'amoureux; on pouvait ainsi nous prendre pour un de ces couples. De là, nous pouvions voir l'ambassade des EtatsUnis, située sur une hauteur, et savoir quand Somoza en partirait. Nous ne pouvions pas nous approcher trop près car des gardes patrouillaient dans tout le secteur. Mais nous avons vu des voitures descendre seules; puis c'est tout une caravane de voitures qui est descendue: ce devait être Somoza et nous l'avons suivi. Il était dangereux de le suivre car nous pouvions éveiller les soupçons. Nous nous en sommes tellement approchés que nous avons clairement reconnu la plaque d'immatriculation présidentielle, qui était une plaque blanche. Nous avons vu la caravane monter sur La Lorna et arriver jusqu'en haut. A notre retour à la propriété pour rendre compte de notre mission, nous y avons trouvé une grande agitation et beaucoup de confusion. A peine avions-nous pris la parole qu'on nous a fait taire par ces mots: «On n'en a plus rien à faire! ». TI y avait un problème: l'assaut avait été prévu avec cent cinquante hommes. Or nous n'étions que soixante-quinze; passer à l'attaque dans ces conditions était suicidaire. Certains disaient qu'il fallait le faire même si c'était suicidaire. D'autres pensaient qu'il valait mieux retourner immédiatement au Costa Rica car ça permettait au moins de mettre les armes et les hommes à l'abri. Pablo Leal affirmait qu'il valait mieux mourir que de subir la honte du retour. Qu'ils pouvaient se battre là, dans les plantations de café du secteur. L'ancien colonel Manuel Gomez, qui avait affronté Sandino dans la région des Segovias et était celui qui connaissait le mieux ces montagnes du nord, proposait d'y entamer une guérilla: en partant tout de suite en camion, nous serions dans les montagnes au petit matin; quand Somoza se réveillerait, nous nous serions déjà soulevés dans la région des Segovias. L'état-major s'est retiré pour délibérer et Bâez Bone nous a dit à nous, qui étions une demi-douzaine de membres de l'UNAP, qu'il nous tiendrait au courant. 21

Au bout d'un moment, Baez Bone est revenu vers nous et nous a dit que le plan qui avait été accepté était celui qu'il avait proposé: tendre une embuscade à Somoza pour le tuer dans un des virages de la route des Sierras, pas très loin de l'endroit où nous nous trouvions. En effet, le lendemain était un dimanche et, presque tous les dimanches, Somoza allait dans sa propriété de Montelimar' en empruntant cette route. Il devait tendre l'embuscade avec vingt-cinq volontaires et nous, les membres de l'UNAP, ferions partie de ces volontaires. Pedro Joaquin et Arturo Cruz ont immédiatement répliqué que nous ne participerions pas à un projet d'assassinat. Que nous ne pourrions pas commencer à gouverner le lendemain, avec du sang sur les mains. Baez Bone a demandé comment on pouvait avoir un tel scrupule alors que Somoza avait tué tant de gens. Et il a ajouté que, s'ils ne tuaient pas Somoza, Somoza les tuerait. Je n'ai pas dit un mot parce que je ne savais pas quoi dire. En ce moment historique, c'était une très grande responsabilité que de dire: «Tuez Somoza». C'en était une aussi grande de dire: « Ne tuez pas Somoza» car, s'ils ne le faisaient pas, Somoza les tuerait eux. Les autres membres de notre groupe n'ont pas parlé non plus; je suppose qu'ils approuvaient ce qu'avaient dit Pedro Joaquin et Arturo, c'étaient eux qui menaient la danse. Ah ! pourtant si, je me rappelle avoir pris la parole, pour poser une question. En effet, Baez Bone avait dit que Somoza allait à Montelimar presque tous les dimanches mais il allait parfois dans son autre propriété, El Tamarindo, et, dans ce cas, il changeait de route avant le virage où ils allaient l'attendre. Je lui ai demandé ce qui se passerait si Somoza allait non pas à Montelimar mais à El Tamarindo. TIa alors répondu: « Dans ce cas, nous sommes dans la merde! ». TIne nous restait plus qu'à nous retirer. Nous lui avons dit au revoir en lui souhaitant bonne chance. Et Adolfo Baez nous a regardés partir, tristement. Il était environ onze heures du soir quand nous sommes redescendus vers Managua. En cours de route, quelqu'un a dit que si leur entreprise du lendemain était un succès, ce serait la fin de l'UNAP et que nous ne ferions pas partie du nouveau gouvernement. C'est à peine si j'ai pu fermer l'œil de la nuit. Très tôt, Reinaldo m'a appelé pour me dire que nous aurions une nouvelle réunion, mais cette fois chez le docteur Enrique Lacayo Farfan. C'était un éminent médecin et un opposant éminent, du Parti Libéral Indépendant; il représentait ce parti dans la conspiration. Il nous a dit que nous avions bien fait de nous retirer. Que c'était un projet complètement délirant; qu'il avait essayé de raisonner les jeunes, mais en vain. Il nous a invités à rester chez lui en attendant de voir comment les événements allaient tourner. D'autres conjurés ont aussi commencé à arriver. Les hommes avaient déjà tendu leur embuscade sur la
7 Au sud-ouest de Managua, au bord du Pacifique.

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route et Pedro Joaquin est parti les rejoindre avec de grosses provisions de pain qu'il avait acheté dans une boulangerie parce qu'il s'est rappelé qu'ils n'avaient rien mangé. Plus tard, nous avons appris qu'il y avait un changement: les hommes devaient rester en embuscade jusqu'à midi. Si, à cette heure-là, Somoza n'était pas passé, ils devaient descendre sur Managua pour occuper le Campo de Marte, l'Académie Militaire et quelques autres casernements de moindre importance. Ça ne présentait aucune difficulté car il n'y avait pas d'armes dans les casernes. Somoza prenait soin de garder toutes les armes au palais présidentiel pour que les casernes ne puissent pas se soulever. Cela dit, comme le Campo de Marte et l'Académie étaient au pied de La Lorna, de là, la Garde pouvait venir à bout des rebelles. Mais le plan prévoyait aussi d'appeler la population à venir, en prétendant que Somoza avait été renversé, et de distribuer des armes à la foule. Reinaldo et moi avions à la librairie une voiture équipée d'un haut-parleur qui nous servait à faire la publicité des livres dans les rues; on nous a demandé de l'amener pour lancer l'appel au peuple. Je suis allé chercher cette voiture équipée d'un haut-parleur et j'ai dû apprendre à me servir de cet appareil que je n'avais jamais utilisé personnellement Notre mission allait présenter quelques risques: je devais circuler dans les rues en criant dans le hautparleur que Somoza avait été renversé (alors qu'il ne l'avait pas été) et en appelant les gens à se rendre au Campo de Marte où on leur distribuerait des armes; Reinaldo se tiendrait à mes côtés, armé d'un pistolet au cas où un garde essaierait de nous arrêter, même s'il y avait de grandes chances pour que tous les gardes aient pris la fuite en entendant ça. C'était là une drôle de mission qu'on nous avait confiée. Ce qu'ils faisaient était de plus en plus délirant et, depuis le début, ce n'était qu'improvisation. Au départ, il s'agissait de prendre d'assaut un club dans lequel se déroulerait une fête où la participation de Somoza était prévue. Ce qui ne devait présenter aucune difficulté, mais cette fête a été annulée. Ils ont reçu trop tard un télégramme disant: MARIAGE REPOUSSE - NE PAS ENVOYER DE FLEURS, car ils étaient déjà partis pour le Nicaragua. C'est alors qu'a été mis sur pied le projet de monter à La Lorna. J'ai appris par la suite que, s'ils n'avaient pas réussi à réunir les cent cinquante hommes qui étaient prévus, c'était parce que le général Emiliano Chamorro, le vieux cacique du Parti Conservateur, n'avait pas fourni ceux qu'il avait promis. Quelques heures auparavant, ce même après-midi, ils avaient eu une réunion avec lui et il avait déclaré que le représentant du Parti Conservateur dans la junte qui constituerait le nouveau gouvernement serait Adolfo Beiez Bone. Baez Bone avait dit qu'il n'était pas conservateur, qu'il représentait notre groupe de l'UNAP et qu'en outre le lendemain il n'y aurait plus ni conservateurs ni libéraux. Ce vieux renard d'Emiliano n'a rien

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répondu mais, le lendemain, il n'a pas fourni tous les hommes qu'il s'était engagé à fournir. Il était déjà une heure de l'après-midi et il ne s'était encore rien passé. C'est à ce moment que plusieurs avions ont commencé à survoler la région. Nous ne savions pas s'ils étaient des nôtres, chose possible car un membre des Forces Années faisait partie de la conspiration et d'autres avaient pu se soulever avec lui. Ou alors, si c'était des avions de la Garde, le plan avait échoué. Lacayo Farfan et Reinaldo ont annoncé qu'ils se rendraient à l'aéroport pour vérifier ce qui se passait. Peu après on est venu nous prévenir qu'on avait vu Lacayo Farfan se faire arrêter. Nous tous qui étions chez lui sommes sortis immédiatement et partis dans des directions différentes. En marchant au hasard je suis passé devant la maison d'un de mes oncles où je me suis caché. Quant au reste du groupe, certains se sont cachés et d'autres ont trouvé un asile. Ce qui s'était passé, c'était qu'un de ceux qui avaient amené les hommes et apporté les armes était resté trois jours sans dormir; il n'avait réussi à tenir qu'en prenant des pilules. Or, ce matin-là, alors qu'il était de garde, à cause de ces pilules, il a commencé à délirer. TIcroyait que des policiers le poursuivaient et il a pris la fuite; les policiers ont effectivement pris son véhicule en chasse et l'ont arrêté4 Au commissariat, il a supplié qu'on ne le torture pas, a dit qu'il raconterait tout. Et il a parlé de l'entrée dans le pays des hommes et des armes, et aussi de l'embuscade qui était tendue sur la route. Le chef de la Police a pensé qu'il était soit drogué, soit ivre mais, de toute façon, il a prévenu Somoza par téléphone. Somoza n'y a pas cru non plus mais a ordonné, à tout hasard, de le torturer. TIslui ont fait subir les plus horribles tortures et lui vas-y que je te raconte la même chose. Le chef de la Police et Somoza ont fini par se convaincre que c'était vrai. L'armée a été mise en état d'alerte et c'est alors que les avions ont décollé. Ce matin-là, Somoza ne s'était pas rendu dans sa propriété de Montelimar car il était allé voir courir des chevaux, un cadeau que le président Peron lui avait envoyé d'Argentine. En voyant les avions, ceux qui étaient en embuscade ont pris la fuite. Les membres d'un poste de police situé sur la route, qui avait rapidement été mis en état d'alerte, ont essayé de les arrêter; eux ont abattu deux policiers, puis ont quitté le camion en différents endroits et se sont cachés dans la montagne. La partie de chasse a alors commencé, avec leur capture le même jour, le lendemain et le surlendemain. A l'exception de deux ou trois qui ont réussi à s'échapper, tous ceux qui étaient entrés dans le pays en provenance du Costa Rica ont été assassinés et le journal de Somoza a annoncé leur mort en prétendant qu'ils étaient tombés au combat. En plus, cent cinquante paysans du coin, qui n'avaient rien à voir dans l'affaire, ont aussi été tués. 24

Après avoir été faits prisonniers, Adolfo Bâez Bone et Pablo Leal ont été conduits au palais présidentiel et interrogés par Somoza. Baez Bone portait une blessure à la tête. Alors qu'il était ligoté, il a secoué la tête et projeté du sang sur les deux Anastasio Somoza, père et fils. Le fils s'est alors lavé les mains et, ne cessant de demander une chemise propre, a fini par en changer. On sait aussi qu'à Bêlez Bone, ils lui ont coupé le pénis. Et on sait que Pablo Leal, quand il a été conduit devant Somoza, a lâché des bordées d'injures, lui jetant au visage la liste de ses vols et de ses crimes; on lui a alors coupé la langue. Un de ceux qui ont réussi à s'échapper a été l'ex-colonel Manuel Gomez, celui qui s'était battu contre Sandino, un des premiers membres de la Garde à se soulever contre Somoza. Nous ignorons comment il a réussi à fuir en traversant tout le Nicaragua. C'est devenu un personnage de légende; le peuple avait toujours l'espoir qu'il entre dans le pays à la tête d'une armée d'invasion mais il n'a jamais réussi à le faire. Ribas Montes, celui qui m'avait entraîné, ou du moins qui avait tenté de le faire, s'est battu seul contre toute une patrouille. Il s'est finalement rendu, proposant de faire de très importantes déclarations devant un officier supérieur. Il a été conduit à La Lorna et a dit qu'il raconterait tout, à condition que ce soit une déclaration dans les règles. TI a demandé du papier et un crayon et a commencé à rédiger une longue déclaration dans laquelle il racontait plusieurs épisodes de sa vie (comme la tentative d'assassinat de Carias, sa participation à la révolution de Figueres, son combat contre Trujillo, l'organisation de l'invasion d'avril). fi s'est tellement étendu dans son récit que quand il l'a eu terminé, la fureur de Somoza était retombée, celui-ci ayant déjà assouvi sa vengeance par de nombreux assassinats. C'est ainsi que Ribas Montes est resté en vie mais, deux ans plus tard, lors de l'exécution de Somoza, il a été tué en prison. On raconte qu'il portait toujours un chapelet autour du cou. Pedro Joaquin a été arrêté et a subi maintes tortures. Reinaldo ne s'était pas fait prendre avec Lacayo Farfân, comme nous l'avions cru au début: il a réussi à se cacher, tout comme moi. De tous, Lacayo Farfan est celui qui a subi le plus de tortures. Le bruit avait couru qu'on lui avait arraché les yeux ; ce n'était pas vrai mais il a presque perdu la vue. Emiliano, le vieux cacique conservateur, a été emprisonné. Et beaucoup d'autres encore ont aussi été emprisonnés, certains mêlés aux événements, d'autres non. TIyale cas d'un provincial qui devait assister le 4 avril à Managua à des festivités organisées autour d'un plat typique connu sous le nom de "porc au miel". Comme, pour une raison quelconque, la fête avait été annulée, il avait reçu un télégramme qui disait: NE VIENS PAS. FIASCO DU PORC AU MIEL. Croyant qu'il s'agissait de l'échec de l'attentat, ils l'ont jeté en prison. 25

Lors d'une réception de la haute bourgeoisie, un play-boy s'était vanté d'avoir été au courant du complot (ce qui était faux). C'est revenu aux oreilles de la Garde. n a été arrêté, torturé plus que tout autre car, ne sachant rien, il ne pouvait rien avouer; et les gardes, croyant que c'était le plus coriace des conjurés, n'arrêtaient pas de le torturer. Anastasio Somoza fils (Tachito) en personne descendait dans les prisons et supervisait les tortures. Un prisonnier a raconté à Pedro Joaquin qu'une fois, en passant par une cellule, Tachito avait vu l'un des membres présumés les plus importants du complot et avait demandé, fou de rage: « Et celui-là, pourquoi est-il encore en vie?». Un des gardes lui ayant répondu que son père avait donné l'ordre de ne pas en tuer davantage, il avait hurlé: «Et pourquoi l'avez-vous écouté? ». La suite, j'avais pensé ne pas l'écrire parce que vous n'allez pas me croire. Mais je me suis décidé à le faire parce que je me dois d'être fidèle à la vérité. Je vous jure que ce que je vais raconter est absolument vrai. Mon cousin, Pedro Joaquin Chamorro, après sa sortie de prison, avait été assigné à résidence. Il m'a raconté un jour que Luis Cardenal, qui est à la fois son cousin et le mien, lui avait apporté une "guija" pour le tirer de son ennui, en outre une "guija" antisomoziste. Elle était passée par le palais présidentiel mais elle ne prédisait que des choses funestes pour Somoza et c'est pourquoi il l'avait éjectée. Le jour où Luis avait évoqué devant lui l'existence de cette "guija", Pedro Joaquin lui avait dit: «Apporte-la . mOl. ». Luis était marié à une nièce de Somoza, fille d'un de ses beaux-frères Debayle. Ce Debayle avait offert la "guija" à Somoza et celle-ci avait commencé à annoncer des choses funestes: qu'elle voyait le palais présidentiel couvert de sang, qu'elle voyait des tentures noires, que son épouse Doiia Salvadora était vêtue de noir. Somoza s'était mis en colère et avait dit à Salvadora que c'était une machination de ses frères pour qu'il prenne peur, pour qu'il démissionne et qu'eux s'emparent du pouvoir. Et aussi qu'elle le débarrasse de cette "guija" de merde! Voilà pourquoi la "guija" est retournée chez le beau-père de Luis, celui-ci l'a emportée chez Pedro Joaquin et nous avons commencé à jouer avec elle. Dès le début, le père d'un de nos amis, qui venait de décéder, lui a parlé par l'intermédiaire de la "guija", en lui disant un certain nombre de choses qui étaient dans le testament, ainsi que d'autres détails, qu'il était le seul à connaître. Nous, nous avons invoqué l'esprit de Baez Bone, que nous avions beaucoup aimé. Il a commencé par dire que Somoza était proche de sa fin, que nos morts allaient être vengés, et tout un tas de choses comme ça. Une fois, dans son message, nous avons vu apparaître le mot "septembre" (que notre septembre était proche, ou quelque chose dans le genre); nous en

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avons été très heureux car l'interprétation que nous en avons faite était: "liberté" ou "indépendance" car c'est le mois de nos deux fêtes patriotiques, ou de nos deux indépendances. Mais qui aurait pu imaginer qu'un an plus tard, le 21 septembre, Somoza serait abattu par Rigoberto Lopez Pérez? La "guija" est une sorte d'échiquier sur lequel sont écrites toutes les lettres de l'alphabet. Les deux personnes qui y jouent ont les yeux fennés et les doigts posés sur une languette qu'ils font tous les deux glisser; ils s'arrêtent ensemble de pousser quand ils sentent qu'ils doivent le faire: l'emplacement où la languette s'arrête désigne une lettre et ainsi, de lettre en lettre, des mots se forment. Chaque fois que j'ai essayé, je ne suis tombé que sur des lettres incohérentes mais d'autres recevaient des messages qui avaient un sens. Et ceux qui en avaient un à tous les coups, c'étaient ceux transmis par Baez Bone. Une fois, Pedro Joaquin m'a remis un papier sur lequel était écrite une phrase dictée par Baez Bone parce qu'il pensait que je pouvais en élucider le sens. Les mots de cette phrase étaient les suivants: Noel mon ami qui m'a serré dans ses bras devant beaucoup de monde et qui m'a donné de ['eau avant ma mort. Noel Pallais Debayle était aussi un neveu au premier degré de Somoza (fils de Margarita Debayle, l'inspiratrice du poème de Dario) mais, à cette époque, il était antisomoziste; et il avait aussi été un grand ami de Beiez Bone. Le pistolet que portait Baez Bone au moment de son arrestation appartenait à Noel Pallais et la jeep dans laquelle il avait circulé le 4 avril leur appartenait à tous les deux. Tout ça parce qu'ils étaient associés dans une plantation de coton (sans toutefois que Noel fût mêlé à la conspiration; et d'ailleurs il n'en a jamais été accusé). Parallèlement Noel avait une autre plantation de coton (dont il était le seul propriétaire) située à côté d'un champ de coton, propriété de ma famille, dont nous nous occupions, mes frères et moi; c'est pourquoi j'avais souvent l'occasion de le voir là. Pedro Joaquin m'avait donné ce papier pour que je le lui montre, pour qu'il nous dise s'il s'agissait bien de lui et si ce papier avait un sens. Quand je le lui ai montré, il est devenu pâle comme un mort. TIm'a dit qu'il s'agissait bien de lui, que ce papier avait un sens mais que c'était quelque chose de particulièrement douloureux et qu'il ne pensait pas nous en parler. Un ami avait là-bas une propriété où nous passions parfois la nuit quand les travaux des champs ne nous permettaient pas de rentrer le jour même à Managua. Une fois, nous sommes restés dormir Noel, moi et quelques autres encore. C'est ce jour-là que Noel a donné l'explication de ces paroles énigmatiques: TIy avait longtemps que lui et Baez Bone étaient amis. Après avoir passé plusieurs années au Pérou, au cinéma il était tombé sur lui qui venait de 27

sortir de prison; et, alors qu'il était le neveu de celui qui l'avait jeté en prison, il lui avait donné l'accolade en public. L'allusion à l'eau, elle, faisait référence à un épisode où il avait eu l'occasion de lui parler lors de sa capture dans une plantation de café du département de Carazo. Baez Bone lui avait demandé de prendre soin de ses enfants. Comme il avait la voix rauque et la bouche pâteuse, il avait de la peine à articuler les mots. Noel s'en était pris aux gardes en leur disant qu'ils pourraient au moins lui donner de l'eau à boire; et ils lui en avaient donné. Ensuite il s'est rendu à Managua, au palais présidentiel, pour intercéder en faveur de son ami auprès de son oncle mais Somoza, aveuglé par la rage, ne l'a même pas reçu. fi faisait nuit quand nous avons entendu ça dans cette propriété. Soudain le moteur du groupe électrogène s'est arrêté, nous nous sommes retrouvés dans l'obscurité, en proie à la peur, aussi bien Noel que nous. Je me rappelle qu'auparavant ce même Noel avait fait passer par mon entremise un message verbal à Pedro Joaquin: il voulait adhérer à l'UNAP, et aussi lui rendre visite quand il ne serait plus en résidence surveillée. Je suis ensuite entré à la Trappe. J'ai appris plus tard qu'après l'exécution du vieux Somoza, Noel Pallais et son frère s'étaient rapprochés par pitié de leurs cousins, les Somoza Debayle, dont ils se tenaient auparavant dignement à l'écart. Et ce rapprochement - je souffre d'avoir à la dire -les a corrompus, faisant d'eux des somozistes de premier plan. A titre d'exemple: au moment du massacre des étudiants à Leon, Tachito était complètement ivre, chez Noel, et c'est de chez lui, du bar, qu'il a donné par téléphone l'ordre de tirer. Ce même Noel Pallais qui, pendant un temps, a été mon ami, a aussi fait partie des otages du commandant Marcos lors de l'attaque contre la demeure de Chema Castillo, comme je l'ai déjà raconté dans le tome précédent8. J'ai déjà dit aussi qu'il a eu un fils (Marcel) qui faisait partie des troupes sandinistes qui sont entrées triomphalement dans Managua; et une fille (Maria Lourdes), une belle jeune fille, révolutionnaire également. Des choses de ce genre ont été la marque de la révolution du Nicaragua. J'en parlerai dans ce tome de mes mémoires; et, en un sens, j'ai déjà commencé à le faire en parlant de l'UNAP. J'ignore ce qu'est devenue cette "guija" que Pedro Joaquin a eu en sa possession et qui lui permettait d'entrer en contact avec Baez Bone. TI a peut-être eu peur de continuer à la consulter. J'ignore aussi si l'esprit de BeiezBone a fait quelque prédiction sur la révolution qui se préparait. Ce que je sais en revanche, c'est qu'il a aidé à sa réalisation, lui et tous les autres, connus au Nicaragua sous le nom des Martyrs d'Avril.
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V. LES [LES ETRANGES, pages 340-345.
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lA BATAillE DE SOlENTINAME

Les garçons de Solentiname étaient en train de terminer dans notre île leur entraînement pour attaquer la caserne du port voisin de San Carlos, un des nombreux soulèvements qui étaient programmés en plusieurs endroits du pays. Moi, j'ai été appelé au Costa Rica pour être nommé ambassadeur plénipotentiaire du nouveau gouvernement qui devait être proclamé, avec Felipe Mantica comme président et Sergio Ramirezl comme ministre des Affaires Etrangères. On m'a remis un parchemin qui m'accréditait comme tel. Ma première mission devait consister à présenter le nouveau gouvernement au président du Venezuela, Carlos Andrés Pérei, et à lui demander de- le reconnaître; ensuite d'aller aux Nations Unies, à l'Organisation des Etats américains et je ne sais où encore. Mais je ne devais rien dire à Carlos Andrés Pérez avant que ne soit publiée la nouvelle des attaques contre les casernes (qui se produiraient cette même semaine, aux alentours du 12 octobre) parce qu'à tous les coups, il l'annoncerait à son état-major et, qu'à tous les coups, il y aurait dans le tas un correspondant de la CIA, et alors les guérilleros seraient exterminés. Le père Escoto, qui allait être ambassadeur à Washington, raconte souvent en riant une anecdote dont je n'ai pas gardé le souvenir: j'avais annoncé que j'achèterais un pantalon neuf pour mon entrevue avec le président du Venezuela. n m'a accompagné dans les boutiques de San José et a été surpris de me voir acheter un blue-jean; il pensait que ce serait un pantalon plus élégant. Eh bien, c'est sans doute une concession que j'ai faite au protocole en me présentant devant le président du Venezuela avec un bluejean neuf. Sergio avait parlé au téléphone avec Garcia Marquez, qui était en Colombie-, lui demandant d'aller au V€m0zue-la pour m'assister au cours de mon entrevue avec Carlos Andrés Pérez, car ils étaient amis - il a d'ailleurs
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Ecrivain nicaraguayen né en 1942. Vice-président de la République de 1984 à

1990. Il a abandonné le Front Sandiniste de Libération Nationale en 1995, quelques mois après E. Cardenal qui lui a démissionné te 24 octobre 1994. 2 Carlos Andrés Pérez, né en 1922, a été président du Venezuela de 1974 à 1978. Réélu en 1988, il a été destitué en 1993 et condamné à vingt-huit mois de prison pour malversations.

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toujours été ami des présidents. Mais ce brave Garcia Marquez a fait quelque chose qu'il n'aurait pas dû faire. De son hôtel, il m'a appelé chez les Otero Silva3, chez qui j'étais descendu, pour me dire qu'il avait vu Carlos Andrés, qu'il lui avait dit qu'au cours des jours à venir il allait s@passer quelque chose d'important au Nicaragua mais qu'il n'en savait pas plus; que celui qui était au courant, c'était Ernesto Cardooal, qui était à Caracas, et que j'allais le mettre au courant. Le président a dit qu'il tenait à me recevoir le jour même, à six heures du soir, à la "Casona" (la résidence présidentielle) pour que je lui raconte tout Le président attendait donc ma venue et la seule solution qui me-restait était de lui raconter ce que-je-ne devais pas encore lui raconter. J'ai fait des tentatives frénétiques pour téléphoner à Sergio à San José, au Costa Rica, afin de lui demander ce que je devais faire. A Caracas, les entreprises passaient leur temps à appeler New York du matin au soir. L@sgrandes compagnies n@multipliaient pas les appels ; elles n'en faisaient qu'un, de huit heures, qui leur servait à dire tout ce qu'elles avaient à dire. Et c'est ainsi qu'il était quasiment impossible à un simple mortel de passer une communication (celles du sud en direction du nord, mais non celles du nord en direction du sud). J'ai heureusement réussi à entrer en contact avec Sergio au moment où j'étais prêt à partir chez le président. En utilisant un langage codé que j'ai improvisé, je lui ai expliqué que Garcia Marquez avait parlé à l'éditeur, qu'il lui avait dit que j'étais à Caracas et que j'avais tous les renseignements sur le livre; que l'éditeur lui avait répondu qu'il voulait que je les lui apporte l'après-midi même, et qu'il m'attendait. Sergio, complètement euphorique, m'a alors dit: « Dis-lui tout car plus personne ne peut arrêter ce qui est en marche ». Je suis entré dans la "Casona" : on m'a guidé par d'interminables couloirs de style, semble..t-il, colonial, et je suis passé par d'immenses patios à la végétation, semble-t-il, tropicale. Tout était silence dans cette immense demeure où on aurait dit que personne ne vivait et qui donnait envie d'y vivre. Le président était seul dans une pièce très vaste. n m'a offert un whisky et en a demandé un autre pour lui. n m'a expliqué que, tout comme moi, lui aussi était un conspirateur et il m'a prié de tout lui raconter. Je lui ai dit que, dans les jours à venir, il devait y avoir des soulèvements dans les principales villes du Nicaragua, qu'un nouveau gouvernement se mettrait en place et qu'on souhaitait que l@Venezuela soit le premier pays à le reconnaître. Je lui ai montré la liste des membres qui devaient le composer, en lui donnant des détails sur chacun d'entre eux, depuis Felipe Mântica, comme président, jusqu'aux autres riches entrepreneurs, aux intellectuels et aux prêtres. Cette liste l'a beaucoup impressionné et il a été
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Miguel Otero Silva (1908-1985), romancier vénézuélien 32

emballé par le fait que le président serait Felipe Mantica: il m'a alors raconté que, quand lui-même était €ID exil au Costa Rica, crevant de faim, la famille de Felipe l'avait beaucoup aidé et qu'il leur en était resté très reconnaissant. Bien évidemnl€~nt, le Ven@zuela serait le premier pays à reconnaître ce gouvernement. Il m'a averti que parfois, au dernier moment, il y avait des choses qui marchaient mal et que ça pouvait être un échec mais que, de toute façon, même dans ces conditions, ça ferait beaucoup de tort à Somoza. Deux ou trois jours plus tard, les journaux ont publié la nouvelle et les photos d'un~ attaque de guérilleros contre la garnison de- San Carlos qui s'était soldée par de nombreux morts et blessés parmi les membres de la Garde. Des renforts de l'armée étaient alors anivés qui avaient pris en chasse les guérilleros fuyant en direction du Costa Rica. On parlait aussi de la prise d'une bourgade dans le nord. Mais pas de soulèvement général, pas de proclamation du nouveau gouvernement. Mauricio, c'est-à-dire Herty Lewites4, m'a téléphoné du Costa Rica pour me dire que l'attaque de la caserne de San Carlos représentait plutôt un succès mais que ce qui était plutôt un échec, c'était que les autres attaques programmées n'aient pas eu lieu, par manque de coordination; qu'en ce qui concernait les membres de ma famille (les jeunes de Solentiname), tous étaient en bonne santé. Un mensonge à vrai dire car ce n'est que cinq jours plus tard qu'ils ont été à l'abri au Costa Rica - et €IDcorepas tous. Le Front Sandiniste a annoncé aux membres du groupe qui s'était réuni au Costa Rica pour former le gouvernement qu'étant donné l'échec du soulèvement, ils étaient libérés de tout engagement et qu'ils pouvaient rentrer au Nicaragua. TIs ont déclaré- unanimement que loor engagement n'était pas temporaire, qu'il ne se limitait pas non plus à la formation du gouvernement et qu'ils avaient rejoint la révolution. Qu'en plus ils ne pouvaient pas retourner tranquillement au Nicaragua car Somoza découvrirait bien la part qu'ils avaient prise dans l'opération. TIs ont alors résolu de lancer un manifeste de soutien au FSLN, ce qui a provoqué un grand choc au Nicaragua en raison de l'identité des auteurs: prêtres, entrepreneurs et autres personnalités de premier plan. Comme les signataires étaient au nombre de douze, on l'a appelé- le Groupe des Douze. Plus de soixante signatures ont immédiatement apporté leur caution à ce document, y compris la caution du Lions'Club! Le Groupe des Douze est devenu une sorte de parti politique et, à quelques variantes près, a constitué le nouveau
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Herty Lewites, fils d'une institutrice nicaraguayenne et d'un émigrant juif, est né à

Jinotepe le 24-12-1939. Ministre du Tourisme (1980-1990), maire de Managua (2000-2005), il est décédé le 2-7-2006 alors qu'il était candidat du Mouvement de Rénovation Sandiniste aux élections présidentielles de 2007. - V. LES [LES ETRANGES, p. 464. 33

gouvernement après le triomphe de la révolution. (Je suis persuadé qu'il y a des partis politiques qui, bien qu'ils affichent un plus grand nombre d'adhérents, n'en ont réellement pas plus de douze.) Mais ça ne s'est pas arrêté là.. Trois jours après l'attaque de la caserne de San Carlos, il y a eu celle contre la caserne de Masaya5. C'était une des villes où l'attaque était prévue le même jour qu'à San Carlos. Ceux de Masaya n'avaient pas attaqué car ils n'avaient pas reçu l'ordre mais, en voyant que ceux de San Carlos étaient passés à l'action, ils ont décidé d'en faire autant: ils se sont lancés contre la caserne en plein jour, dans une attaque presque- suicidaire. En commentant les événements, Carlos Andrés Pérez avait dit à Garcia Marquez qu'on voyait bien qu'au Nicaragua les choses n'allaient pas en rester là, qu'une fois que c'était lancé, ça ne pouvait plus s'arrêter. Et il ne se trompait pas! J'ai reçu une autre nouvelle du Costa Rica: on ne savait toujours pas où étaient les garçons de Solentiname. On pensait qu'ils devaient avoir pris la fuite et qu'ils étaient à la recherche de la frontière. L'angoisse... Dans ma chambre, chez les Otero Silva, il y avait des moustiques. Avant de m'endormir, je devais leur faire la chasse. Chacun de ces moustiques que j'essayais d'attraper me rappelait les garçons de Solentiname: la Garde devait faire pareil avec eux. TI a encore fallu attendre avant que ne soient publiées dans le journal la nouvelle €t les photos de l'arrivée au Costa Rica de la majorité d'entre eux avec Alejandro, mais pas de tous. Puis il y a eu la nouvelle de l'arrivée de Laureano. TIen manquait encore trois. Un coup de poignard, c'est ce que j'ai senti chez les Otero Silva quand un journaliste qui était allé à San Carlos m'a annonc~ (désolé d'avoir à le faire) que Solentiname avait été détruit. Ah, ces après-midi avec le lac qui miroitait, sans le moindre souffle de vent, et avec les canots qui se reflétaient dans une couleur de ciel. Un lac invisible à force d'être lisse - pur reflet du ciel-avec les grandes alos0S qui sautaient. Et ces fois où on pouvait contempler un bleu pâle au-dessus des arbres, comme si c'était le lac: c'est dire à quel point le ciel et le lac pouvaient se ressembler. D'autres fois, on aurait pris les nuages pour de blanches îles: un bleu très profond entre les blancs. Ou c'est encore le lac qui scintille au soleil, comme du métal. Juin: les pluies sont arrivées, les ~ auoos avec le lac gris, couleur de nuages d'orage; c'est le retour de 1 époque joyeuse des pluies et des bottes en caoutchouc. Début septembre: de grands vents, les vents du sud, commencent à souffler; et le bruissement des feuilles fait penser à une école de petites filles à l'heure de la récréation. Une
5 Ville située entre Granada et Managua 34

demi-lune au-dessus des collines de l'île de Mancarron, une sorte de pirogue rose. Ou alors c'est le mois de mars, le début de l'~té avec les cigales qui stridulent dès l'aube. Les nuits, on entend à nouveau les chouettes "pocoyos". Un sole-iI, deux fois plus gros que sa taille normale, se lève denière l'île de Zapotillo. Et encore une fois les pluies, le cri des sarcelles la nuit; et Laureano qui dit: «Chaque fois qu'il pleut, les sarcelles sortent voler la nuit ». Ce sont là les souvenirs qui me sont sans doute alors venus à l'esprit et qu'en ce moment j'imagine. Que la révolution triompherait un jour, il est probable que j'en étais p€fsuadé. Mais j'ai dû aussi penser que je ne retournerais pas à Solentiname. Sergio m'a appelé du Costa Rica pour me demander d'intervenir afm que Felipe Mantica obtienne une entrevue avec le président. Miguel Otero Silva a téléphoné au ministre des Affaires Etrangères l'informant que j'avais un message pour lui: celui-ci a préféré venir nous voir. Là, je lui ai présenté la demande. Le président était en tournée en province, je ne sais où. A cette époque, nous ne disposions pas des avancées technologiques que nous avons eues par la suite, il n'y avait que le téléphone, mais le ministre des Affaires Etrangères a réussi à l'avoir rapidement au bout du fil. n lui a dit: «Je me trouve en compagnie du poète nicaraguayen et le président veut venir au Venezuela pour vous parler». J'ai beaucoup apprécié qu'il ne dise pas: président en exil, futur président, ou président désigné mais simplement président. Carlos Andrés Pérez a donné ses recommandations sur la marche à suivre: il valait mieux que lui ne mette pas un avion à sa disposition, que Mantica vienne plutôt incognito dans un avion de ligne; il le recevrait alors immédiatement. Felipe est sorti ravi de son entrevue au palais de Miraflores. Carlos Andrés Pérez l'a informé que, dans les jours suivants, il ferait parvenir au Costa Rica cent mille dollars, et qu'il offrirait la même somme tous les mois. Effectivement, peu de jours après, il a envoyé les premiers cent mille dollars et ce premier envoi a bénéficié d'une protection toute particulière de la Providence. L'argent a été remis à Chuchil Martinez6 au Panama pour qu'il le porte personnellement au Costa Rica, dans son petit avion qui n'était même plus d'occasion G'imagine que c'était Torrijos? qui le lui avait cédé); l'argent était placé dans un attaché-case. A l'aéroport de Panama, il est entré, pour s'acheter un appareil photo, dans un magasin, puis dans un autre, et dans beaucoup d'autres encore, examinant les appareils les uns après les autres;
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V. LES ILES ETRANGES, p. 360.

Omar Torrijos Herrera (1929-1981),militaire et homme politique, chef du
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gouvernement du Panama de 1972 à 1978.

soudain il s'est rendu compte qu'il n'avait plus l'attaché-case. n est repassé par tous les magasins où il était entré, et rien. Il était au bord du suicide parce que personne n'allait jamais croire qu'il avait perdu les cent mille dollars, argent dg la révolution du Nicaragua, qui plus est, lorsque ses yeux se sont posés sur l'attaché-case, intact, à l'entrée d'un magasin. A San José, il a remis l'argent à Sergio Ramirez, dans son bureau, et Sergio est parti lemontrer triomphalement au Groupe des Douze. En cours de route, sa voiture a projeté en l'air un enfant qui sortait de l'école @ncourant. Catastrophé, il est descendu de voiture pour ramasser l'enfant qu'on aurait dit moribond pendant qu'une foule de gens s'agglutinait autour de la voiture dont la porte était restée ouverte, avec l'attaché-case abandonné sur un siège. Quand il est remonté dans sa voiture en portant l'enfant dans ses bras pour le conduire à 1'hôpital, là, sur le siège, il y avait toujours l'attaché-case. Une fois remplie ma mission au Ven@zuela, je- suis rentré au Costa Rica et j'ai immédiatement rencontré ceux de Solentiname. Alejandro m'a dit: « Nous sommes là, mais pas tout à fait au complet ». TImanquait Felipe Petia qui avait été fait prisonnier mais aussi Donald et Elbis que, pleins d'espoir, nous avons longtemps crus prisonniers mais qui avaient été assassinés. Ces retrouvailles dans la maison où ils logeaient ont été une vraie fête. li y avait aussi là des amis et des habitués de Solentiname. Alors Alejandro m'a dit qu'il fallait absolument que nous ayons une réunion, seuls, dans une pièce à l'écart, moi et tous les garçons et toutes 16Sfilles qui avaient participé à l'attaque, mais personne d'autre - parce qu'ils avaient quelque chose de grave à me raconter. Leur chef, le commandant Zéro - c'était la façon qu'avaient les sandinistes de désigner le chef dans les actions militaires, où tous portaient

un numéro

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les avait trahis: il avait fui le combat en laissant ceux de

Solentiname pris au piège. Laureano disait que, s'il le croisait dans la rue, il le descendait. La Direction Nationale reconnaissait qu'il méritait d'être fusillé mais que- ce serait un scandale et que ça ne faisait pas partie des méthodes du Front. lis avaient songé à l'envoyer à Cuba où il aurait été comme assigné à résidence. Finalement il a été mis à l'écart, il a fini par quitter le Front et est resté vivre au Costa Rica. On avait expliqué aux garçons qu'il n'était pas que-stion de reculer, qu'on devait se battre jusqu'au triomphe ou à la mort. TI était en outre prévu qu'après la prise de San Carlos, ils embarqueraient pour prendre Cardenas, une petite ville de la côte, et que, de là, ils iraient occuper la ville de Rivas où le-nouveau gouvernement serait proclamé. Il faut dire que les casernes de plusieurs autres villes devaient être attaquées en même temps que celle de San Carlos et que ça ne s'est pas fait par manque de coordination (à ma connaissance, jamais la moindre- explication n'a été donnée sur la caus@ de 36

ce manque de coordination). Les insurgés avaient la situation en main à San Carlos où tous les gardes avaient été tués ou blessés, hormis quelques-uns qui avaient réussi à s'échapper. Mais, comme il n'y a pas eu d'autres soulèvements, toutes les forces de la Garde ont été concentrées contre les insurgés de San Carlos: des centaines de soldats y ont été transportés en avion et en hélicoptère. C'est à ce moment que le commandant Zéro a pris la fuite dans un yacht en direction du Costa Rica, sans prévenir personne: il avait obligé un guérillero à l'emmener en lui posant son pistolet sur la tempe. D'autres combattants originaires de la région du fleuve San Juan ont réussi à filer dans d'autres embarcations; le groupe de Solentiname n'en a rien su et ils n'ont pas quitté leurs positions, s'en tenant à la consigne qui était de ne pas reculer, et ce jusqu'à l'entrée dans la ville de ces centaines de gardes: ils se sont alors retrouvés sans chef et sans une seule embarcation à leur disposition. Le groupe d'Alejandro, qui était celui dans lequel les filles combattaient, a traversé le fleuve San Juan dans deux petits canots complètement pourris: ils avaient de l'eau jusqu'à mi..corps et ramaient avec leurs mains. TIsont ensuite marché cinq jours durant, sans manger ni dormir, jusqu'à leur arrivée en territoire costaricain. Laureano et un autre camarade ont traversé le fleuve à un autre endroit: ils ont marché aussi longtemps, dans les mêmes conditions. Un des garçons a été fait prisonnier et deux ont été assassinés mais c'est un vrai miracle qu'ils n'aient pas tous été massacrés comme ces moustiques que j'écrasais tous les soirs dans ma chambre de Caracas. Pourtant l'assaut de la caserne avait été un succès. A quatre heures et quart du matin, ils avaient commencé à tirer sur plusieurs flancs. Cinq minutes après la première attaque, un appel avait été lancé par mégaphone à la garnison, pour demander aux hommes de se rendre car ils étaient complètement encerclés. Cet appel n'avait obtenu pour seule réponse qu'un silence total suivi d'une volée de balles. Ils avaient à nouveau ouvert le feu, lancé par mégaphone un nouvel appel à la reddition. Réponse: une nouvelle volée de balles. Leur combat avait ainsi duré environ deux heures, interrompu seulement par des appels à la reddition. Laureano raconte qu'au début de l'attaque il y avait un singe sur un goyavier et qu'on aurait dit une personne; il faisait du raffut: ouahh! ouahh ! : ils lui ont donc tiré dessus. Le singe, qui n'était pas né de la dernière pluie, avait fait le mort. Et quand le jour s'était levé, il était là, bien vivant, assis sur une branche mais muet comme une tombe. Il s'était rendu compte qu'ils pouvaient le buter, dit Laureano. Ivan, un des frères d'Alejandro, raconte qu'il a rampé pendant un certain temps en direction de la caserne, puis qu'il a jeté une grenade dans la cuisine: «J'entendais les quatre ou cinq gardes qui étaient là en train de parler de ceci et de ce-Iaet, quand la grenade a éclaté, fmi le bla..bla-bla ». 37

Bosco Centeno décrit ainsi sa belle-sœur Miriam, sœur d'Alejandro, une gamine de quinze ans: «Elle avait des yeux comme je n'en ai jamais vu de toute ma vie chez une jeune fille, comme s'ils jetaient du feu, je ne mens pas ! Brillants, brillants, comme si on y avait mis quelque chose pour qu'ils brillent comme ça. Elle était plantée là, en train de viser avec son fusil, un garde mort à ses pieds ». Julio Ramon, un autre frère d'Alejandro, portait l'arme la plus lourde, une mitrailleuse Browning car c'était lui le plus fort; il s'en est tellement servi, sans jamais s'arrêter, que l'arme a chauffé et que le métal a fondu. Les attaquants ont eu deux blessés: le chef en second, le Numéro Un, José Valdivia, un guérillero très aguerri dans le nord, qui a manqué avoir un bras arraché par une balle; il a fallu l'évacuer par bateau vers le Costa Rica. Et le "Chato" (le "Camus") Medrano, originaire de la zone du fleuve San Juan et ami du groupe de- Solentiname : une balle lui a déchiqueté une jambe et il a été impossible de la lui sauver. (Le seul fait de participer à cette action était déjà un acte d'héroïsme de la part du "Chato" car, à la suite d'une opération de l'intestin, il avait un anus artificiel et portait toujours une poche à la ceinture. ) Alejandro raconte qu'il a pénétré, avec deux autres camarades, dans le rez-de-chaussée de la caserne, là où se trouvaient les cellules des prisonniers, et qu'il a tiré en direction du plafond, qui était en planches, au cas où il y aurait encore eu des gardes en vie. n a entendu les bruits des choses qu'il démolissait là-haut, des vitres ou des trucs comme ça. TI a demandé de l'essence à un camarade pour mettre le feu à la caserne - tout ce vieux bois se serait immédiatement enflammé - mais il a entendu les gémissements des gardes blessés et, à caus€ d'eux, il a décidé de ne pas y mettre le feu. C'est pour ça que Somoza a pu dire ensuite que les guérilleros n'avaient pas pris la caserne alors qu'en réalité la seule chose qu'ils n'ont pas faite, c'est de l'incendier. Des garçons du port se sont approchés et demandaient qu'on les laisse tirer un peu. «Juste un tout petit peu », disaient-ils. Mais les avions volaient de plus en plus bas. Alejandro raconte que le "Chato", qui ne pouvait presque pas bouger, était furieux, clamant qu'il ne fallait pas déserter les positions, leur enjoignant de mourir sur place. n demandait aussi une arme pour se tuer; et aussi qu'on le tue car il ne voulait pas que la Garde l'attrape vivant. Quand ils ont constaté qu'ils se retrouvaient seuls et qu'il leur fallait bien partir, l'un d'entre eux lui a donné un Garand - car personne ne se résignait à le tuer. TIsne pouvaient pas l'emmener, ils ne savaient même pas comment ils allaient pouvoir quitter San Carlos. Soit il s'est tué, soit c'est la Garde qui l'a tué. Ce que nous avons appris, c'est que la Garde a fait brûler son corps à l'endroit même où il se trouvait. TIs l'ont mal fait brûler et,

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pendant plusieurs jours, son cadavre a été dévoré par les porcs. n n'est enterré nulle part. Alejandro n'a eu que quelques secondes pour organiser la retraite. n devait être neuf heures du matin. Laureano raconte: « A cette heure-là, déjà, le ciel grouillait d'avions ». Julio Ramon raconte que, dans les mes, les gens se réjouissaient de ce qu'eux étaient en train de faire. Mais soudain ils leur ont dit: «Les gars, la garde arrive de l'aéroport! ». Elbis se demandait: «Qu'est-ce qu'on fait? Des avions, des hélicoptères arrivent, c'est la merde ». C'est à ce moment qu'Alejandro et son groupe sont descendus vers le fleuve. Une petite vieille leur criait: «Foutez le- camp. N'hésitez pas. Vous feriez mieux de prendre la fuite ». TIsont traversé dans ces deux petits canots à moitié immergés car il n'y avait pas d'autre moyen de transport disponible. Arrivés sur l'autre rive, ils se cachaient la tête sous des feuilles parce que les avions les survolaient. TIs ont alors commencé à marcher dans ces grandes plaines avec de l'eau jusqu'à la ceinture, au milieu de grandes herbes aux bords coupants et d'''elequemes''s, qui sont des épineux. lis ont marché comme ça jusqu'à la nuit et c'est à peine s'ils pouvaient avancer avec de l'eau jusqu'à la ceinture, sans compter des nuées de moustiques qui ne les laissaient pas une seconde en paix, raconte Miriam. La nuit, ils ont continué de marcher dans l'obscurité, traversant des bois sombres. Le lendemain, ils ont repris leur marche et se sont aperçus qu'ils n'allaient pas dans la bonne direction parce qu'ils approchaient de La Esperanza, une hacienda de Somoza. Dans l'après-midi, ils sont arrivés dans un endroit moins inhospitalier: ils y ont attendu la nuit parce que les avions continuaient à les survoler à basse altitude. Pendant la nuit, ils se sont remis en route en longeant I€} Rio Frio qui vient du Costa Rica. TIsavançaient dans une plaine en s'enfonçant jusqu'à la poitrine. TIsont alors traversé la rivière, en contournant l'hacienda La Esperanza, qu'ils avaient toujours en ligne de mire. Pendant la traversée, ils ont perdu leurs vêtements et une partie des annes. S'il leur arrivait parfois de s'allonger dans la boue pour dormir quelques minutes, les moustiques les piquaient sur tout le corps. L'un d'entre eux a dit qu'il avait aperçu des gardes et, peu après, Alejandro en a vu un entre les arbres. TIs avaient avec eux un garçon qui n'était pas de Solentiname mais dont ils avaient fait la connaissance pendant l'assaut: on le surnommait "Le Chacal". Alejandro lui a dit: «Là, nous allons nous battre jusqu'à la mort, "Petit Chacal". Parce que, si nous nous faisons prendre par la Garde, de toute façon, ils vont nous tuer». Ils ne pouvaient pas voir les gardes, seulement des mouvements dans la végétation. Alejandro a annoncé qu'il donnerait l'ordre quand ce serait le moment de commencer le tir. Soudain, ils ont entendu un coup de feu: "Le Chacal" s'était tué. lis
8 Arbre à fleurs rouges (Erythrina). En français: Erythrine. 39

sont restés figés et se sont couchés toute la journée. Julio Ramon dit que "Le Chacal" avait perdu le moral d€puis qu'en traversant la rivière, il avait perdu son Garand et s'était retrouvé en caleçon. En entendant ce coup de feu, apparemment la Garde s'était retirée. La nuit, ils s'étaient perdus dans une plaine et avaient décidé de dormir un moment sur des feuilles étalées sur la boue. Ivan raconte qu'ils buvaient l'eau de ce marécage et qu'il ne supportait plus les épines qu'il avait dans les pieds, étant donné que lui, et d'autres aussi, marchaient maintenant pieds nus. TIs ont continué à avancer, parfois sur de la terre sèche, parfois avec de l'eau jusqu'à la ceinture. TIs ont constamment suivi le Rio Frio jusqu'à ce qu'ils arrivent au Costa Rica, au village de Los Chiles. Là, ils ont voulu entrer en douce par crainte de la Garde costaricaine qui pouvait les renvoyer au Nicaragua. Ils n'ont pas réussi à passer inaperçus et ont fmalement dû se rendre. Gloria, la sœur d'Alejandro, dit : «Nous étions couverts de merde, sales, sans chaussures, morts de faim, à moitié nus, je crois bien que nous n'aurions pas tenu un jour de plus. Nous nous sommes livrés et ça valait beaucoup mieux». Cinq jours de marche au total. La Garde Civile les a bien traités. lis ont été conduits au cantonnement où des infirmières leur ont soigné les pieds; on leur a donné des vêtements, des mat~das et à manger. Le lendemain, ils ont été emmenés en avion à San José, escortés par un autre petit avion, pour écarter toute attaque, car les avions de Somoza survolaient le territoire costaricain. Laureano n'était pas parti avec ce groupe; il était parti avec un autre combattant, Emiliano, un garçon qui était le beau-frère d'Edén Pastora. TIs essayaient de quitter San Carlos en empruntant la route de l'aéroport. TI raconte que les gens qui se dirigeaient vers San Carlos lui demandaient humbl~ment: «Monsieur, je peux aller jusqu'à la ville?». Et lui leur répondait: «Allez-y, allez-y». Mais les gardes étaient déjà en train d'arriver à l'aéroport. Ils ont vu venir vers eux une jeep bourrée de gardes et Laureano raconte qu'il a proposé à son camarade de se cacher au milieu des arbres: «D'ici, on va se les faire, ces enculés». Mais, au moment où ils étaient en train de se cacher, les autres ont commencé à tirer sur eux, pan! pan! pan ! En fait, ils s'étaient mis à l'abri dans une mare ~ ils entendaient les balles qui faisaient gicler l'eau sasss! sasss! sasss! C'est alors que Laureano a dit: «Putain! Là, j'ai cru que j'y passais». Puis ils se sont enfoncés un peu plus entre les arbres et, de là, ont commencé à tirer sur les gardes: pan! pan! Un tir nourri. La jeep, au lieu de continuer à se diriger vers eux, a fait demi-tour. Laureano n'avait plus de munitions. « J'ai alors dit à l'autre: il n'y a pas moyen de faire autrement, il faut passer par cette savane. Si ça se trouve, 40

nous avons eu ceux de la jeep parce quelqu'un qui tire sur une jeep avec un fusil Garand, s'il fait mouche, il en fait de la merde». Dans cette plaine, ils ont marché pendant environ quatre heures. Les hélicoptères passaient audessus d'8UX à vingt mètres peut-être. «On sentait les grandes herbes qui se couchaient sous l'effet de l'air. Quand l'hélicoptère passait au-dessus de nous, nous nous transformions en caïmans dans la savane. Nous nous couvrions le corps de grandes herbes, nous avancions un tout petit peu comme ça; puis cette connerie revenait, et alors nous, nous refaisions la même chose. C'est pour ça que nous sommes restés aussi longtemps dans cette plaine. Et là, vers midi, nous avons commencé à avoir soif; nous avons dû boire l'eau de la savane, à même les mares, une eau noire ». Laureano et son camarade ont continué d'avancer dans cette plaine, avec de l'eau jusqu'à la ceinture et même au-dessus. Quand les avions passaient, ils se recouvraient toujours de grandes herbes. Et ça s'est passé comme ça ce jour-là, cette nuit-là, le jour suivant et la nuit suivante: une fuite à travers bourbiers et savanes, sans connaître la direction et en passant par où les chemins n'existaient pas. Ds ont fini par arriver près d'une hutte au bord du fleuve San Juan, où il y avait un petit canot. La nuit, ils ont volé ce petit canot et ont traversé le fleuve. TIs ont ensuite repris leur route vers le Costa Rica et sont arrivés, le lendemain, dans une humble ferme où une dame écrasait du maïs pour préparer des "nacatamales,,9. lis lui ont demandé s'ils étaient au Costa Rica ou au Nicaragua et elle-leur a répondu: «Ici, c'est le Costa Rica mais juste là, vous êtes au Nicaragua ». Felipe Pefia ne s'était pas aperçu que tous les camarades de Solentiname étaient partis. Quand il s'est vu encerclé par la Garde et que l'un l'a mis en joue avec son arme, lui aussi l'a mis en joue et a tiré mais le tir a manqué son but et son fusil s'est enrayé. li a expliqué plus tard : « Quandj'ai vu que mon fusil s'était enrayé, j@me suis rendu». Les gardes se battaient entre eux car tous voulaient le tuer. Ds l'ont arrêté et l'ont à moitié tué à coups de crosse en l'emmenant. Ds l'ont laissé longtemps attaché en plein soleil et sous la pluie. fi raconte qu'il urinait sous lui et qu'il dormait dans ces flaques d'urine fétides. TIétait couvert de sang, la tête fendue en plusieurs endroits et le visage couvert des blessures provoquées par les coups de pied et les coups de crosse. Des journalistes l'ont vu et l'ont photographié et, grâce à cela, les gardes ne l'ont pas achevé ensuite. Felipe est resté en prison pendant près d'un an. TI raconte qu'une fois, comme il devait y avoir une inspection de la Croix Rouge Internationale, on
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N acatamales : boulettes, à base de viande, de pommes de terre, de riz, de tomates

et d'épices, roulées dans de la farine de maïs, enveloppées dans une feuille de bananier, puis bouillies. 41

leur a fait laver et blanchir à la chaux la prison, colmater les trous puants où grouillaient des vers, boucher la fosse où ils pissaient et chiaient et qui dégageait des odeurs pestilentielles; on a installé un lit de camp à chacun, on leur a donné d~s journaux et fourni un poste de radio. Les visiteurs de la Croix Rouge ont demandé s'ils avaient toujours eu ces lits de camp, et des prisonniers ont répondu oui ; si on leur avait toujours acheté des vêtements, et certains ont dit oui. TIs en ont interrogé un au sujet de son oreiller et il a répondu qu'il l'avait toujours eu; ils leur ont aussi demandé si on leur apportait les journaux, si le poste de radio était pour eux, et ils répondaient oui. Felipe raconte que, un an après avoir été fait prisonnier, ils avaient eu connaissance, par une radio que les gardes écoutaient, d'un communiqué du Front Sandiniste et avaient appris que les sandinistes avaient occupé le Palais National et qu'ils demandaient la libération de-tous les prisonniers politiques ainsi que dix millions de dollars. Un sergent est venu vers eux et leur a annoncé qu'ils allaient partir pour Managua. Plusieurs c~ntaines de personnes étaient dans les rues, dit-il, pour leur dire au revoir. Des prisonniers de tous les coins du pays sont arrivés à Managua et on en a réuni une quarantaine au Commissariat Central. Le lendemain, très tôt, on les a conduits en bus à l'aéroport pendant que les rues étaient occupées par des foules énormes qui acclamaient le Front Sandiniste de Libération Nationale. Une foule joyeuse avait envahi tout l'aéroport. lis sont restés là jusqu'à l'arrivée du commando victorieux qui avait occupé le Palais; on les a tous fait monter dans un avion qui les a emmenés au Panama. Felipe Pefia n'est resté qu'une seule nuit à San José. Dès le lendemain, il a été affecté à un campement guérillero sur la frontière avec le Nicaragua. Plus tard, je suis intervenu pour qu'on lui accorde quinze jours de permission à San José (pour qu'il puisse voir les rues, qu'il aille au cinéma, qu'il se fasse soigner après tant de temps passé dans une geôle). Lui disait qu'il ferait tout ce qu'on lui dirait de faire. TIn'a pas voulu rester ces deux semaines à San José, seulement une, puis il est retourné au campement et a ensuite rejoint la guérilla où il a laissé la vie. Nous n'avons pas eu de nouvelles de Donald et d'Elbis, nous ne les avons pas vus revenir, c'est tout. Un ancien prisonnier de Managua avait bien dit qu'il les avait vus dans une cellule qui était une sorte de puits dans lequel le soleil ne pénétrait jamais. Mais ce n'était pas vrai. Nous avons espéré jusqu'au bout qu'ils pourraient être dans l'avion qui avait amené Felipe. Ce n'est qu'après le triomphe de la révolution que nous avons appris qu'ils s'étaient fait prendre dans l'hacienda de Somoza, La Esperanza, au bord du Rio Frio, au moment où ils essayaient de rejoindre le Costa Rica. lis ont été conduits à San Carlos où on les a interrogés; on les a ensuite ramenés, une capuche sur la tête, là où on les avait pris. Des gens de San Carlos les ont vus

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au moment où on les remmenait, une capuche sur la tête, vers la vedette: l'un des deux faisait avec la main le V de la victoire. TIs ont été tués dans l'hacienda de Somoza. TIs ont dû être torturés car, quand on a déterré leurs corps, ils avaient les os bris~s. Un enfant, qui avait été témoin d~ la scène, a raconté qu'on leur avait fait creuser leurs tombes. La veille au soir du jour où devait être donné l'assaut à San Carlos, et dans les autres villes où il n'a pas été donné, les membres du gouvernement révolutionnaire sont partis dans une camionnette vers la frontière du Nicaragua pour gagner par des sentiers la bourgade de Cardenas, sur les rives du lac; ils devaient y attendre les forces victorieuses de San Carlos, puis rejoindre en leur compagnie la ville de Rivas où le nouveau gouvernement serait proclamé. Heureusement pour eux, la camionnette est tombée en panne en cours de route et ils n'ont pas pu franchir la frontière du Nicaragua. On a encore aujourd'hui la cassette où est enregistrée la proclamation que devait lire Felipe Mântica. Une autre ville qu'il était prévu d'occuper était celle d'Ocotal1o. Daniel Ortega était à la tête d'une colonne qui était entrée par le Honduras et dont faisaient aussi partie de remarquables combattants comme Pomares ("Le Dante"), Victor Tirado, Rubén ("Le Renard"), Dora Maria Téllez, Joaquin Cuadra et d'autres encore. fi avait été décidé d'arrêter des véhicules sur la route et de les utiliser pour entrer dans la ville et surprendre la garnison qui dormait encore. Mais le premier véhicule qu'ils ont voulu intercepter était un véhicule militaire et il leur a échappé-. Ses occupants avaient dû aller donner l'alerte en ville et il n'était plus possible de réaliser cette attaque. Ce qu'ils ont donc fait, c'est d'attendre en montant une embuscade contre la Garde qui ne tarderait pas à montrer son nez: ils lui ont causé de nombreuses pertes. Ils se sont divisés en plusimIfs escouades et l'une d'entre elle- s'est emparée de la petite ville frontière de Mozonte. fis ont commencé à lancer plusieurs actions militaires un peu partout et ils ont continué à le faire jusqu'à l'insurrection suivante; à vrai dire, ils ont été l'embryon du Front insurrectionnel du Nord. Ceux de Masaya, se rendant compte qu'on ne leur avait pas donné en temps voulu l'ordre d'attaquer, ont décidé de passer à l'action de toute façon: ils ont attaqué la caserne de la ville en milieu de matinée. lis se sont présentés à la porte de la caserne dans un camion apparemment chargé de pierres. Ces blocs de pierre étaient entassés sur les côtés du plateau et, de l'intérieur, les guérilleros, abrités derrière les pierres, ont commencé à tirer; des tirs partaient en même temps du haut d'un clocher et de plusieurs autres endroits. Deux combattants se sont postés sur la route pour attendre les renforts qui seraient inévitablement envoyés de Managua qui ne se trouve pas très loin; là, pendant pas mal de temps" ils ont détruit tous les convois
10Ville située au nord-ouest du Nicaragua, près de la frontière du Honduras. 43

qui se présentaient jusqu'à ce que, tard dans la journée, ces deux combattants qui faisaient barrage se fassent tuer. Parmi ceux qui sont morts à Masaya, il y avait Israel Lewites, frère de Herty ; ce dernier était à San José et regardait, avec les membres du Groupe des Douze, un reportage en direct sur le combat. C'est ainsi qu'il a pu voir comment son frère se faisait tuer. «C'est mon frère », a-t-il dit avec calme, en maîtrisant sa douleur. Et Don Emilio Baltodano, un des riches entrepreneurs du Groupe des Douze, a pu voir son fils Alvaro se battre en pleine rue (c'est un des rares qui a réussi à s'échapper à la fm du combat). Tous les membres du Groupe des Douze ont été jugés et condamnés par défaut, de même que tous ceux de Solentiname qui avaient participé à l'attaque, y compris moi, comme "auteur intellectuel". J'ai été condamné à quinze ans, ou dix-huit, je ne me rappelle pas. Au Costa Rica, nous avons appris que notre communauté avait été totalement détruite. La Garde avait mis le feu à tout (mais j'avais pris soin

auparavant de mettre

à l'abri les papiers h~s plus importants et quelques

livres). La seule chose qu'ils n'ont pas détruite, c'est l'église qu'ils ont utilisée comme casernement: cinq cents gardes y ont installé leur campement. Du Costa Rica, j'ai rédigé une "Lettre au Peuple nicaraguayen" qui a été publiée en plusieurs endroits, même au Nicaragua dans le journal La Prensa. J'y disais que ce qui nous avait le-plus radicalisés, c'était l'Evangile, grâce aux commentaires que nous en faisions à la messe, publiés dans plusieurs pays et traduits 00 plusieurs languesll. Et j'ajoutais : «Les paysans de Solentiname qui approfondissaient le sens de cet Evangile ne pouvaient que- se sentir solidaires de leurs frères paysans qui, en d'autres régions du pays, étaient victimes de la persécution et de la terreur : ils étaient emprisonnés, torturés, assassinés, leurs femmes étaient violées, leurs fermes brûlées, on les jetait du haut des hélicoptères. Ils étaient aussi obligés de- se sentir solidaires de tous ceux qui, par compassion envers leur prochain, offraient leurs vies. Et si on veut que cette solidarité soit effective, chacun doit aussi risquer sa sécurité et sa vie. A Solentiname, nous savions que nous n'allions pas toujours jouir de la paix et de la tranquillité si nous voulions mettre en pratique la parole de Dieu. Nous savions que l'heure du sacrifice était proche, et cette heure est arrivée. Aujourd'hui, dans notre communauté, tout est fini ». Je parle de la peinture primitive qui s'était développée là-bas, de l'artisanat et, dans une période plus récente, de la poésie. Plusieurs films y ont été tournés, cet endroit a inspiré de nombreux écrits, on y a enregistré
Il

V. LES [LES ETRANGES, chapitre 8, p. 421. 44

des disques, et nous avions, dans ce coin reculé du lac, une grande bibliothèque. Nous avions aussi une collection de pièces archéologiques, une maison pour accueillir les hôtes, des fours pour la poterie et les émaux, et un atelier de fabrication de plusi~urs sortes d'objets d'artisanat. Et tout ça était fini . Je raconte qu'à l'emplacement de notre communauté la végétation allait reprendre ses droits, comme auparavant lorsque nous y étions arrivés pour la première fois. Là, il Y a eu une m8Sse populaire paysanne, il y a eu des tableaux, des sculptures, des livres, des disques, des cours, des sourires d'enfants adorables, de la poésie, des chants. Et maintenant il ne-r€Stait plus que la beauté sauvage. Cependant de nombreuses lettres en provenance de l'étranger continueraient d'arriver au service postal du Nicaragua à l'adresse de notre communauté en cendres. Je dis que j'ai vécu une vie heureuse- dans ce presque paradis de Solentiname mais que j'avais toujours été prêt à tout sacrifier, et que maintenant nous avions fait ce sacrifice. Je raconte qu'un groupe de jeunes gens et de jeunes filles, animés par des convictions profondes, et après un long t€mps de maturation, avait décidé de prendre les armes. TIsl'avaient fait par amour du Royaume de Dieu, par désir d'instaurer ici, sur la terre, une société juste. Je me réjouissais qu'ils l'aient fait sans haine, surtout sans haine pour les gardes, pauvres paysans comme eux, et eux aussi exploités. Nous aurions voulu que cessent les lutt€S au Nicaragua mais ça ne dépendait pas du peuple opprimé qui ne faisait que se défendre. Un jour viendra où il n'y aura plus de gardes paysans qui tuent d'autres paysans; il Y aura au contraire abondance d'écoles, de crèches, d'hôpitaux et de dispensaires, de nourriture et de logements pour tout le peuple, d'art et de distractions pour tous et, ce qui est le plus important, l'amour entre tous. La répression qui s'était exercée pendant tant de temps dans le nord, avait fini par arriver aussi à Solentiname. De nombreux paysans avaient été jetés en prison, d'autres avaient dû s'enfuir et d'autres encore étaient des exilés ayant présentes à l'esprit leurs belles îles et leurs maisons détruites. Solentiname avait la beauté du paradis mais il était évident qu'au Nicaragua aucun paradis ne pouvait encore exister: c'est par ces mots que je terminais.

QUAND

LES CHAMPS ONT COMMENCÉ S'EMBRASER

A

« Ce sera comme quand des champs commencent à s'embraser et que les serpents, les rats, les souris et toutes sortes de bestioles s'en échappent à toute vitesse». C'est ce qu'a dit Don Nemesio, un voisin agriculteur à Solentiname, au tout début de la révolution, juste après l'assaut de la caserne de San Carlos par les garçons; et c'est ce qui s'est passé. Après l'échec de la première insurrection, nous avons su qu'il y en aurait une seconde, plus puissante, et c'est pourquoi personne ne s'est découragé. La deuxième insurrection, beaucoup plus importante, a eu lieu au bout d'un an, et a aussi été un échec. Nous avons su qu'il y en aurait encore une de plus grande ampleur: moins d'un an plus tard, la troisième insurrection a eu lieu et c'est celle qui a triomphé. Toute cette période a été une guerre sans trêve, comme quand des champs commencent à s'embraser, pour reprendre les paroles de Don Nemesio; alors là, l'incendie ne s'éteint plus. Nous tous qui avions été mêlés de près ou de loin à la première insurrection, nous sommes restés en exil au Costa Rica: nous, les sandinistes qui appartenions à la tendance tercéristel, celle de l'insurrection, car les deux autres tendances du Front Sandiniste divisé, celle de la Guerre Populaire Prolongée et celle qu'on appelait Tendance Prolétarienne, avaient refusé de participer au soulèvement. La Prolétarienne avait même publié un manifeste pour condamner l'insurrection d'octobre, avec des attaques tellement virulentes que le journal de Somoza, Novedades, l'avait reproduit en première page. (Pour la deuxième- insurrection, les trois tendances ont participé au combat, sans toutefois faire l'union; pour la troisième, qui a été celle du triomphe, la fusion avait été réalisée.) Les garçons de Solentiname qui avaient participé à l'attaque de San Carlos sont restés guérilleros. Alejandro, leur chef, appartenait à l'état-major sous la direction d'Humberto Ortega. La Direction Nationale tercériste était composée des deux frères Ortega, Humberto et Daniel; ainsi que de Victor Tirado Lopez, un ancien horloger qui, pendant des années, a été guérillero dans le nord et en est parti après la liquidation de ses hommes par la Garde.
1

V. LES [LES ETRANGES, p. 370.

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