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La Royauté à l'épreuve du passé de la Révolution (1816-1820)

De
292 pages
Après 25 ans de violence et de bouleversements politiques en France s'impose, par le voeu de Louis XVIII, à partir de l'automne 1816, une monarchie limitée. Les principes établis par la Charte deviennent les objectifs principaux des ministres du roi. Mais les Patriotes et Ultraroyalistes, héritiers d'un passé violent, déstabilisent les volontés de réconciliation nationale. Face à cette agitation, le gouvernement n'hésitera pas à utiliser des moyens inconstitutionnels.
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Chemins de la Mémoire
e Chemins de la MémoireSérie XIX siècle
Laurent Nagy
À partir de l’automne 1816, par le vœu de Louis XVIII, une monarchie
limitée s’impose en France. Après vingt-cinq ans de violence et de
bouleversements politiques, les principes établis par la Charte deviennent
les objectifs principaux des ministres du roi. La Royauté à l’épreuve Durant plus de trois années, même limitée entre les mains d’une
bourgeoise avide de pouvoir ou d’une aristocratie encore dominante,
l’activité politique est intense dans le royaume. Alors que le gouvernement du passé de la Révolution
escompte fédérer la nation derrière sa vision dépassionnée du présent
politique, les Patriotes et Ultraroyalistes, héritiers d’un passé violent, (1816-1820)
déstabilisent par leurs mots et leurs actions, les volontés de réconciliation
nationale.
Que ce soit dans les campagnes touchées par la disette, dans les bureaux L’expérience d’une monarchie représentative
de journalistes exagérés au cœur de Paris ou dans les départements de
dans une France postrévolutionnairel’Ouest considérés comme réfractaires à la monarchie limitée, les espaces
d’affrontement sont nombreux. Face à cette agitation permanente, le
gouvernement pour annihiler ces forces génératrices de désordre n’hésitera
pas à utiliser des moyens inconstitutionnels.
En diversifi ant les sources et les éclairages, l’auteur revient sur cette
expérience monarchique méconnue qui essaya de faire coexister une
nation divisée dans un présent postrévolutionnaire.
Laurent Nagy est enseignant et docteur en Histoire. Il travaille sur les pratiques
ede résistance, les modalités d’oppositions politiques au début du XIX siècle.
Il est l’auteur D’une Terreur à l’autre. Théories du complot et nostalgie de
l’Empire, 1815-1816, (Paris, Editions Vendémiaire, 2012) et de la réédition de
Mémoires d’acteurs politiques de cette période, notamment Frédéric Guillaume
de Vaudoncourt, Mémoires d’un proscrit, (Cahors, La Louve, 2012) et Barthélémy
Bacheville, Itinéraires d’un offi cier de la Garde (Cahors, La Louve, 2013).

En couverture : Les extrêmes se touchent ou les sauveurs du peuple, 1819, gravure à l’eau-forte, coloriée ;
28,7 x 20,1 cm, Paris, Fondation Dosne - Bibliothèque Thiers. Album folio T.L 253.
ISBN : 978-2-343-04512-2
30 €
eSérie XIX siècle
CHEMINS_MEM_GF_19e_NAGY_15,5_ROYAUTE-EPREUVE.indd 1 7/10/14 16:31:25
La Royauté à l’épreuve du passé de la Révolution
Laurent Nagy
L’expérience d’une monarchie représentative dans une France postrévolutionnaire




La Royauté à l’épreuve du passé de la Révolution
(1816-1820)
L’expérience d’une monarchie représentative
dans une France postrévolutionnaire

Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :

GOSSE (Albert Jean), Le surprenant manuscrit de Lyon : Roland Furieux
(1607), 2014.
FOLLAIN (Antoine), Blaison Barisel, le pire officier du duc de Lorraine, 2014.
LARRAN (Francis), Pisistrate à contretemps. Itinéraires anachroniques d’un tyran
athénien, 2014.
MANGOLTE (Pierre-André), La guerre des brevets, d'Edison aux frères Wright,
2014.
ALOUKO (Ange Thierry), La politique étrangère de Willy Brandt, 2014.
CEHRELI (Sila), Les magistrats ouest-allemands font l’histoire : La Zentrale Stelle
de Ludwigsburg, 2014.
FONTAINE (Olivier), Défense et défenseurs de l’île Bourbon, 1665-1810, 2014.
BECIROVIC (Bogdan), L’image du maréchal Tito en France, 1945-1980, 2014.
LE BARS (Loïc), Les professeurs de silence. Maîtres d’études, maîtres répétiteurs et
erépétiteurs au XIX siècle, 2014.
eLAGARDERE (Vincent), Le Commerce fluvial à Mont-de-Marsan du XVII au
eXVIII siècle, Le quartier du port, tome II, 2014.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr



Laurent NAGY








LA ROYAUTÉ À L’ÉPREUVE
DU PASSÉ DE LA RÉVOLUTION
(1816-1820)
L’expérience d’une monarchie représentative
dans une France postrévolutionnaire













L’Harmattan

Ouvrages du même auteur


Barthélémy Bacheville, Itinéraires d’un officier de la Garde. Une chasse à
l’homme à travers l’Europe, présentés et annotés par Laurent Nagy, Cahors,
Éditions La Louve, 2013.

Frédéric Guillaume de Vaudoncourt, Mémoires d’un proscrit (1812-1834),
présentés et annotés par Laurent Nagy, Cahors, Éditions La Louve,
2012.

D’une Terreur à l’autre. Théories du complot et nostalgie de l’Empire, 1815-1816,
Paris, Éditions Vendémiaire, 2012.

Journal de marche du sous-lieutenant Ducque, suivi de H. von Roos, Souvenirs d’un
médecin de la Grande Armée, édition critique de Laurent Nagy, Paris,
Éditions La Vouivre, 2004.




À Timothée
IIntroduction

La fin des représailles
La période s’étendant de la dissolution de la Chambre introuvable
(septembre 1816) à la chute du ministère du comte Decazes (février
1820) peut apparaitre comme un moment de combats permanents pour
1l’installation d’une monarchie représentative en France. Après une
longue période d’une extrême violence durant laquelle se sont succédé
des dictatures personnelles ou collectives, des guerres nationales et
civiles, les Français s’engagent vers une nouvelle pratique de la politique.
C’est donc sur un vaste champ dévasté par les dissensions idéologiques
depuis des décennies qu’en septembre 1816 des hommes espèrent établir
un régime de droit en France sous l’autorité de Louis XVIII. Ses
ministres ont pour mission d’appliquer sa vision royale dépassionnée de
la politique. Le comte Decazes, en 1817, annonce lors d’un discours à la
Chambre des députés, qu’il veut :

Royaliser la nation, nationaliser le royalisme, protéger tous les intérêts
acquis, toutes les propriétés, maintenir une égalité complète des droits, ramener
à l'oubli du passé, éteindre les haines, faire aimer le pouvoir en le faisant
respecter et en l'exerçant pour protéger toutes les libertés garanties par la
Charte, voilà le but que le gouvernement se propose, la règle que lui a tracée le
Roi qui, pour rappeler les paroles sorties de la bouche royale, ne peut être Roi
2de deux peuples et ne peut avoir qu'une même balance et une même justice .

L’idée est de faire cesser les divisions intérieures par la soumission aux
3vœux de Louis XVIII . Mais instaurer une monarchie constitutionnelle
een France au début du XIX siècle n’est pas fonder un édifice ex nihilo.
Une fois encore en 1816 le passé récent devient le maître-étalon, la
référence à ne pas suivre, pour le présent. Vingt-cinq ans auparavant, en
1791, le roi, la noblesse et une fraction de la nation avide de progrès,
dans un élan partagé, avaient espéré freiner le mouvement
révolutionnaire en s’abritant derrière une constitution dont l’essence

1 Voir les ouvrages récents de B. Yvert, La Restauration : Les idées et les hommes, Paris,
CNRS, 2013 ; F. Démier, La France de la Restauration (1814-1830) : l'impossible retour du
passé, Paris, Gallimard, 2012 ou encore de B. Goujon, Monarchies postrévolutionnaires,
18141848, Paris, Le Seuil, 2012.
2 Le Moniteur universel, op. cit., Discours à la Chambre des Députés, 15 décembre 1817.
3 Voir Philip Mansel, Louis XVIII, Paris, Perrin, 2004.
7 même transformait les sujets en citoyens. Des principes étaient
proclamés, l’arbitraire et l’intolérance bridés par la Déclaration des droits
de l’homme (1789). Cependant, deux forces opposées n’acceptèrent pas
ce compromis : une partie de la noblesse prenait le chemin de
l’Émigration pour défendre ses privilèges, alors que les gens de peu,
insatisfaits de se voir évincer de tout droit du fait de leur statut social,
soutenaient de leur nombre les mesures les plus radicales. Ces deux
résistances farouches firent basculer dans le sang tous les rêves
constitutionnels. L’expérience d’une monarchie tempérée se terminait en
guerre civile et, quelque temps plus tard, par la prise du pouvoir par
Napoléon Bonaparte.
Au retour du roi, les Français ont assisté, voire participé, aux grands
débats de la Révolution et de l’Empire. Ils ont vu disparaître la société
d’ordres, l’exécution de Louis XVI et l’avènement éphémère d’un
pouvoir proclamant l’égalité entre tous. Ils ont connu vingt-cinq ans de
désordre et de brutalité pour des idées émancipatrices ou destructrices.
Ils rêvent maintenant de calme à l’intérieur, comme à l’extérieur des
frontières. En 1814, c’est une nation portant toujours en elle ce passé de
souffrance ou d’espérance qui se rallie sincèrement aux Bourbons. Mais
les Patriotes et les Ultraroyalistes sont toujours là et le temps n’a guère altéré
leur détermination à en découdre. Ces hommes animés par l’esprit de parti
savent combien en France toute légitimité est devenue problématique
depuis 1789.
Après la défaite de Waterloo, pendant plusieurs mois (été-automne
1816), les Contre-révolutionnaires, majoritaires à la Chambre des
députés, appliquèrent une logique de terreur à l’encontre de tous ceux
qui ne partageaient pas leurs opinions. La frayeur engendrée par le retour
inopiné de Napoléon avait entraîné ces hommes dans une logique de
vengeance. Pour légitimer leurs actes, les Contre-révolutionnaires avaient
utilisé une rhétorique infaillible trouvant ses racines dans l’histoire
proche. En plaquant l’exemplarité de la période révolutionnaire,
notamment la Terreur (1793), dans leurs discours et dans leurs
actions, ces fervents défenseurs de la cause royale, avaient plongé les
premiers temps de la Seconde Restauration dans un climat de guerre
civile, atmosphère que la plupart des contemporains espéraient voir
disparaître avec le retour des Bourbons et l’application de la Charte.
Cet enthousiasme royaliste, ce fanatisme inconsidéré, cette passion du
Salut par la brutalité avaient été tolérés par une réserve approbatrice du
roi et de ses ministres. Seulement, le temps passant, cette ère de
représailles devait se fermer et les exagérés accepter de servir la
monarchie selon la vision de Louis XVIII, c’est-à-dire avec modération.
8 Après la dissolution de la Chambre, ces parangons de la légitimité,
victimes de la virevolte royale, vont devenir des éléments de
déstabilisation pour la monarchie. Dans le premier chapitre de ce livre,
on s’aperçoit que ce changement de cap crée le chaos parmi tous les
royalistes. Évincés des postes importants, surveillés par la police, ces
anciens fidèles sont dès lors présentés comme des ennemis de Louis
XVIII. On comprend derrière cet abandon de la loyauté, la volonté du
gouvernement d’expulser du paysage politique les responsables des excès
qui ont suivi Waterloo, de ces hommes trop passionnés pour accepter de
pactiser avec l’histoire récente. Afin de les renvoyer dans le temps en leur
faisant endosser les responsabilités de la Révolution et de certains
insuccès de la Restauration, le gouvernement encouragera même la
diffusion de la presse patriote, qui avec une vigueur incroyable, fera de ces
serviteurs de la monarchie des obscurantistes dangereux pour la
4modernité . Malgré l’extrême profondeur des débats menés par des
hommes comme le vicomte de Chateaubriand, Joseph de Maistre ou le
comte de Bonald, une construction de l’ultraroyaliste s’élabore au
détriment de la réalité des hommes et de leurs idées.

Une société en perpétuel mouvement

S’arrêter sur cette courte période de la Restauration, c’est s’apercevoir
au regard des sources multiples, tant littéraires qu’administratives, qu’il
s’agit d’un moment essentiel dans l’élaboration démocratique en France.
Un retour sur le règne de Louis XVIII est indispensable pour
comprendre l’importance de ce moment répondant à une alliance
extraordinaire de modernité et de tradition. Afin de s’y pencher sans trop
se risquer à une confrontation avec un inconnu sans relief, les historiens
d’hier et d’aujourd’hui ont souvent préféré se figer sur la diffusion et la
qualité des idées des élites. De la sorte, la complexité des enjeux
politiques s’est trouvée rassemblée dans un discours normé et limité à
certains brillants penseurs, alors qu’au sein même de la société, tout est
sens dessus dessous.
À l’image de ces personnages balzaciens qui font et défont leur vie,
échafaudent et détruisent des fortunes, les contemporains profitent
pleinement de la mobilité générée par cette alliance extraordinaire née de
l’énergie de la période révolutionnaire et du calme monarchique. Il
convient donc de saisir la réalité de ces individus souvent modestes qui,

4 e Voir Jean-Claude Caron, Frères de sang. La guerre civile en France au XIX siècle, Seyssel,
Champ Vallon, 2009.
9 malgré leur médiocrité sociale et leur absence d’existence « historique »,
incarnent toute la vivacité d’un moment. Honoré de Balzac, tout en
scénarisant avec une rare acuité ces esprits industrieux, place rarement
« la réussite » politique ou sociale de ses personnages sous la
Restauration. Ce n’est que sous la monarchie de Juillet qu’Eugène de
Rastignac, Émile Blondet, Henri de Marsay ou encore Anselme
5Popinot … parviennent après bien des aléas à satisfaire leur soif de
succès. Le règne de la branche ainée des Bourbons a seulement été leur
champ de manœuvre, comme pour tous ces journalistes, avocats et
officiers, qui après avoir fait de l’opposition sous Louis XVIII vont se
réunir derrière cette « Restauration restaurée » louis-philipparde.
Car, fait essentiel, la Restauration est intrinsèquement un régime de
déception. En faisant cesser les discordes physiques, en acceptant une
liberté de parole modérée, les Français après une longue période de
silence deviennent enthousiastes des idées qu’ils n’eurent pas le droit
d’exprimer publiquement auparavant. En effet, les passions longtemps
comprimées peuvent se manifester, condamnant le régime responsable
de cette prise de parole… de ne pas être autrement. Les officiers à la
demi-solde regrettent la gloire disparue, les républicains le souvenir
d’idées généreuses, les Doctrinaires la permanence des lois d’exception et
les royalistes modérés ont « tant de malheur à réparer » qu’ils demeurent
dans l’espérance d’un retour à l’ordre public et à la paix civile. Enfin, en
se compromettant avec une modernité jugée inconciliable avec le
pouvoir séculaire des souverains, Louis XVIII incarne pour les
Contre6révolutionnaires une légitimité démystifiée . Innovation sans pareille,
véritable bouleversement dans les pratiques politiques, ce pluralisme des
déceptions va pouvoir, pendant près de trois ans, légalement s’exprimer
et se diffuser à la multitude.
De ces débats violents et contradictoires, mais légaux, naissent les
prémices d’une vie politique où les idées jaillissent pour construire ou
pour détruire une pensée. Comme le constate l’abbé de La Mennais, qui
se presse de publier le premier volume de son Essai sur l’indifférence en
matière de religion (1817) sans en avoir terminé le second :


5 Après les Trois Glorieuses, Honoré de Balzac permet à ses personnages de concrétiser
leurs rêves d’ascension sociale : Eugène de Rastignac est plusieurs fois ministre (Le
Député d'Arcis), Émile Blondet est nommé préfet (Le cabinet des Antiques), de Marsay
devient premier ministre (Une autre étude de femme), enfin Anselme Popinot devient
comte et pair de France.
6 Voir J. Tulard-B. Yvert, La Contre-Révolution : origines, histoire, postérité, Paris, Perrin,
1990.
10 Dans ce siècle de lumières, tout est de circonstance, les doctrines, les mœurs,
les gouvernemens même, et les lois ; et les réflexions de la veille sont rarement
applicables le lendemain. Quand tout était stable, les livres arrivaient toujours à
temps. Aujourd’hui, il faut se hâter, parce que la société elle-même se hâte
d’accomplir ses destins ; il faut se presser de parler de vérité, d’ordre, de
Religion, aux peuples, de peur de ressembler au médecin qui disserterait sur la
7vie près d’un tombeau .

En effet, en très peu de temps, les techniques du combat
démocratique sont acquises : journalistes, députés ou avocats savent
œuvrer pour leur cause, exposer leurs principes, défendre leurs pairs et
stigmatiser leurs adversaires… Ainsi, dans cette France avide de paix et
encore occupée par les puissances coalisées, les champs de bataille entre
les héritiers de la Révolution ne sont plus les bocages vendéens ou les
rives du Rhin, mais les journaux, les prétoires ou au sein de la Chambre
des députés. Dans ce système représentatif, tout devient visible, les
haines manifestes et publiques. Le combat clandestin et isolé n’est donc
plus nécessaire pour les plus exaltés et la violence, en cas d’impossibilité
de convaincre, n’est plus l’ultime solution pour soumettre les volontés.
En effet, si les tensions subsistent, l’acceptation de leur réalité a pour
dessein de chasser l’émotion, génératrice d’actions subversives. Grâce à
la liberté d’expression qui se développe, les idées sous forme de paroles
ou d’écrits remplacent la colère, et se diffusent sans relâche pour séduire
8une opinion publique de plus en plus influente . Avec un remarquable
talent, ces hommes de cœur s’adaptent aux nouveaux moyens de
résistance et de propagande. Dès lors, la relation à la politique se
construit de manière originale et novatrice.
La qualité des acteurs de cette prise de parole a été la source de son
incompréhension. Le vicomte de Chateaubriand, Joseph Fiévée, Camille
Jordan, Pierre Royer-Collard, le vicomte de Bonald, François Guizot ou
encore Benjamin Constant… sont des hommes d’infiniment de talent.
Par leurs opinions, ils ont spiritualisé cette période, en rejetant dans toute
sa trivialité une réalité du quotidien vécue et exprimée dans les dossiers
d’archives de la police ou de la justice. L’attraction lumineuse de ces
hommes de Lettres et d’idées a longtemps monopolisé l’intérêt des
historiens.

7 Félicité de La Mennais, Essai sur l’indifférence en matière de religion, Paris, Tournachon,
1818, op. cit., Tome premier, Avertissement.
8 Voir Pierre Karila-Cohen, L'état des esprits : l'invention de l'enquête politique en 1814-1848,
Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.
11 Cependant, cette univocité est fruit d’une compréhension tronquée
des tensions et des débats qui marquent cette difficile instauration d’un
système représentatif en France. Le discours est par essence l’expression
réfléchie sur une situation donnée, bien loin des réactions passionnelles
qui donnèrent des convulsions au royaume. C’est dans un cabinet
particulier, après avoir conversé avec d’autres individus attachés aux
mêmes convictions, que le député, ou le publiciste, partage son opinion
et tente de la diffuser au plus grand nombre. Cette parole est vouée à
entrer dans l’histoire, ou tout du moins, à répondre au moment politique.
Régulièrement, les discours les plus fameux adressés à la Chambre des
députés sont imprimés, puis distribués par milliers à travers le royaume.
L’oralité n’est que secondaire. Nous sommes donc bien loin des mots du
quotidien, de cette réalité de l’échange ou de l’émotion qui donne à un
propos toute son authenticité. Les Mémoires de madame de Chastenay, de
la comtesse de Boigne ou encore du baron de Frénilly, tout comme les
rapports de surveillance de police, prouvent que les mots tenus dans les
salons du faubourg Saint-Germain comme dans les tavernes du faubourg
Saint-Antoine, pouvaient prendre un caractère bien plus enflammé.
L’étude scientifique postérieure de cette parenthèse libérale a été
aspirée par la qualité des débats entre les élites, transformant ce moment
9en « sacre des capacités » . Cependant, se limiter à analyser la culture des
classes dirigeantes, c’est comprimer dans un espace restreint l’impact de
plus deux décennies de bouleversements politiques sur toute la nation.
Assurément, les combats sont aristocratiques, dans le sens où les
principaux acteurs ont été formés pour jouer, par de solides études et par
une habitude de domination sociale, ce rôle de commandement de
l’opinion, mais le discours n’en demeure pas moins la dernière étape
d’une pensée qui circule, depuis longtemps, parmi toutes les classes de la
société.

Vers « une autre parole »

La parole est partagée, traverse les strates sociales sans s’attacher à un
groupe défini, s’exprime sans obstacle d’un notable à un ouvrier.

9 Voir Pierre Rosavanvallon, La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en
France, Paris, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 2000.
12 François Guizot note combien les événements révolutionnaires ont créé
10une réelle proximité entre les élites et la multitude :

La société n’est plus ainsi faite ; il n’y a plus d’abîme entre la classe
supérieure et la masse des habitans. On descend des sommités de l’ordre social
jusqu’en bas par une foule d’échelons très-rapprochés, et que couvrent des
hommes très-peu divers de ceux qui sont immédiatement placés au-dessus ou
au-dessous d’eux : cela est vrai en fait de propriété, d’industrie, d’éducation, de
lumières, d’influence ; et quelque trouble que jettent momentanément dans ce
11nouvel état les débris de l’ancienne société, il a conquis la France sans retour .

Théodore Châtelain, écrivain à succès, fréquentait à la fois les salons
parisiens et le bureau du journal Le Nouvel homme gris, il côtoyait ainsi la
fine fleur du mouvement libéral et les plus ardents Patriotes. Élément
déterminant pour la structuration d’une pensée, ce journaliste comme
tant d’autres, se nourrissait de mots entendus dans des lieux populaires
comme dans les salons parisiens. Ainsi pour comprendre le mécanisme
qui pousse un député à défendre un principe ou à le combattre, il est
indispensable de se pencher sur tous les rouages, surtout les plus
modestes, de cette mécanique de transmission de l’idée. Certes,
JeanJacques Rousseau, Emmanuel Kant ou Thomas Hobbes sont des
sources pures pour y puiser l’inspiration, mais à l’évidence d’autres
influences émaillent le discours de ces élites.
Ainsi, la distinction de François Guizot, grand spécialiste des
pratiques britanniques, d’un côté gauche et d’un côté droit dans l’espace
politique est aussi trompeuse qu’illusoire. Toute logique de solidarité
entre les différents mouvements est impossible. Il n’y a pas de parti du
côté gauche, il n’y a que des tendances disparates qui s’unissent pour être
plus fortes face à un adversaire tout aussi fragile. Ces hommes du
mouvement libéral, véritable fourre-tout de tous les mécontentements,
s’accordent tout de même sur certains principes communs hérités de la
12Révolution . Concernant, l’incarnation de ce pouvoir de liberté, les
opinions sont très différentes. Benjamin Constant est constitutionnel,
Antoine Manuel est bonapartiste alors que le général de La Fayette

10 Concernant la notion anachronique « d’élite », il convient de se référer aux excellents
travaux d’Emmanuel de Waresquiel (L'Histoire à rebrousse-poil : les élites, la Restauration,
Paris, Fayard, 2005, 190 p.)
11 François Guizot, De la Peine de mort en matière politique, Paris, Fayard, 1984, op. cit., p.
106.
12 Les grands principes du Côté gauche sont la liberté religieuse, la liberté individuelle, la
liberté de la presse, l’indépendance du pouvoir législatif, l’égalité politique et civile, la
publicité de la justice, l’institution du jury ou encore l’égale répartition de l’impôt…
13 demeure républicain. Mais ces individus peuvent s’entendre pour unir
leur force, car ils possèdent une volonté et une culture identiques ; ils
partagent aussi ce réalisme politique qui refuse un héritage historique où
l’on trouve à la fois trop d’idéalisme et trop de sang.
Mais en deçà d’eux se placent les Patriotes qui réclament avec force
13l’application entière d’une monarchie démocratique . Plus proches du peuple,
ces hommes ne partagent pas la vision des Indépendants sur l’œuvre à
accomplir sur les classes les plus basses de la société. Alors que les
Patriotes espèrent en les politisant en faire une puissance à contraindre,
voire à soumettre leurs ennemis ; l’élite libérale préfère, tout en la tenant
informée, la transformer en « opinion publique », entité protéiforme et
inoffensive.
Le troisième chapitre de cet ouvrage revient longuement sur la
composition et le développement de la puissance patriote. L’ouverture
constitutionnelle a permis de faire émerger une génération de réfractaires
14à toute concession avec l’Ancien Régime . Dès l’automne 1816, les
ultralibéraux dans leurs journaux se transforment en défenseurs ou
interprètes des classes infracensitaires. Jusqu’en 1820, cette presse fait
connaître à ses lecteurs les doléances d’une France qui a été exclue de
toute souveraineté et qui est toujours habitée par l’angoisse d’un retour
15des anciens privilèges . Tous ces écrivains patriotes mènent une
opposition triviale, viscérale… À l’inverse de l’élite libérale, ils
n’échafaudent ni pensées profondes, ni théorie politique, ces individus se
contentent, armés d’une plume, de mener un combat. La violence
qu’avaient connue la plupart des rédacteurs au sein de la Grande Armée
s’est simplement canalisée. Cette parenthèse libérale n’induit pas pour
eux une rupture dans leur vision de l’action, seulement ils pratiquent leur
combat différemment, par une guerre d’images et de représentations.

13 Alexandre Crevel, Le Cri des peuples adressé au roi, aux ministres, aux maréchaux, aux pairs,
aux députés, aux magistrats, à tous les Français, À Paris, L’Huillier/Delaunay, novembre
1817, op. cit., p. 50.
14 Lazare Carnot, dans son Mémoire adressé au roi (1814) jette les bases théoriques de ce
mouvement patriote, variante extrême de l’idéologie libérale, notamment dans la
nécessité d’intégrer la France nouvelle dans cette société royaliste, il écrit : « La
Révolution française fut un composé d’héroïsme et de cruautés, de traits sublimes et de
désordres monstrueux : or, toutes les familles restées en France ont été forcées de
prendre une part plus ou moins active à cette révolution ; toutes ont fait des sacrifices
plus ou moins sensibles ; toutes ont fourni des enfans à la défense de la patrie, et cette
défense a été glorieuse : toutes étaient par conséquent intéressées à ce que le succès
couronnât l'entreprise». op. cit., 25-27.
15 Voir François Ploux, De bouche à oreille. Naissance et propagation des rumeurs dans la France
edu XIX siècle, Paris, Aubert, 2003.
14 16Comme cela a été le cas pour les théoriciens du mouvement libéral , la
compréhension des espérances et des modalités de résistance des Patriotes
est indispensable pour saisir le dynamisme idéologique que connaît la
France de Louis XVIII.
Car la politique est omniprésente, les Français ne peuvent y échapper.
Même les moins favorisés entendent dans les salles de spectacle des
17faubourgs la rumeur des combats menés dans d’autres sphères . Il
convient pour s’en convaincre de revisiter les modalités particulières
d’expression des gens de peu, que l’on retrouve essentiellement dans les
archives administratives, de la police et de la justice. Ces sources du
vivant recèlent d’éléments informatifs permettant de donner corps et
chair aux vœux de tous les prétendants à une quelconque fortune
politique. On s’aperçoit aussi que l’expression de cette souveraineté
populaire perdure avec le rétablissement de l’ordre dans le royaume. Si
les violences irrationnelles de 1814-1815 ne sont plus de mises après la
dissolution de la Chambre introuvable, d’autres mots de sédition se
retrouvent dans les documents administratifs. Par l’exploitation de cette
matière brute façonnée par la subjectivité de son auteur, l’historien
possède tout de même une fenêtre moins opaque sur une certaine réalité
edu quotidien des individus de ce début du XIX siècle. Avec beaucoup
d’illusions, nous pouvons croire œuvrer comme le héros de Balzac dans
Facino Cane (1836) :

Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un ouvrier et sa femme
revenant ensemble de l’Ambigu-Comique, je m’amusais à les suivre depuis le
boulevard du Pont-aux-Choux jusqu’au boulevard Beaumarchais. Ces braves
gens parlaient d’abord de la pièce qu’ils avaient vu ; de fil en aiguille ils
arrivaient à leurs affaires ; la mère tirait son enfant par la main sans écouter ni
ses plaintes ni ses demandes […]. En entendant ces gens je pouvais épouser
leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs
souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme et mon
18âme passait dans la leur ; c’était le rêve d’un homme éveillé .

Si Honoré de Balzac, le plus fin des observateurs, s’appuie sur ce réel
du présent, il faut à l’historien se retourner vers les archives pour
connaître les « désirs » et les « besoins » de ces habitants des faubourgs
ou des campagnes. À défaut, il doit se contenter, par commodité, de la

16 À consulter l’étude exhaustive d’Éphraïm Harpaz, L'École libérale sous la Restauration, le
″Mercure ″ et la ″Minerve ″, 1817-1820, Genève, Droz, 1968, 427 p.
17 Voir Sheryl T. Kroen, Politics and theater. The crisis of legitimacy in restoration France
18151830. Berkeley, University of California Press, 2000.
18 Honoré de Balzac, Facino Cane, Paris, 1836, op. cit., p. 2.
15 représentation idéalisée d’un peuple laborieux et pacifique, transmise par
la volonté d’hommes qui n’en font pas partie.
Alors qu’un légalisme avec ses convenances et ses règles du jeu
complexes s’instaure, et que seule une infime partie de la société est en
mesure d’y participer, quelle place occupe ce peuple qui se fit tant
craindre dans ses colères durant les années révolutionnaires ? Les
19expressions, les signes de la multitude sont toujours discernables, même
si les législateurs ont veillé constamment à les comprimer, notamment
par l’application de la loi du 9 novembre 1815 sur les propos et écrits
séditieux. La lecture des archives permet d’entendre cette voix souvent
contestataire, parfois furieuse. Les cris et les mots de résistance d’une
partie de cette nation, que l’on a crue avec beaucoup de complaisance,
soit fatiguée de se révolter, soit désireuse de placer ses espérances
politiques entre les mains d’une minorité érudite, frappent ceux qui
parcourent les rapports de police ou de la justice.
Le deuxième chapitre de ce livre met en lumière cette voix collective.
En effet, la crise frumentaire qui touche partiellement le royaume en
1816 et 1817 a été l’objet d’une surveillance attentive de la part des
autorités. Les travaux récents démontrent les rouages de cette disette et
ses conséquences, transformant à juste titre, ces soulèvements
20d’indigents en réactivation des émotions d’Ancien Régime . Si cette
analyse est juste, il faut cependant revenir sur la manière dont les
autorités vont donner vie à cette colère. Ultraroyalistes, Patriotes et
serviteurs de l’État usent de ces mécontentements pour en accuser leurs
adversaires devant l’opinion publique. Alors que le peuple ne proteste
que par nécessité, leur parole se fera politique par le vœu d’hommes plus
21puissants socialement . Il est intéressant de saisir les modalités
d’expression de cette multitude face à une crise de premier ordre. Alors
que la forme de ces émeutes fait partie du legs de l’Ancien Régime, les
autorités remontent la chaîne du temps bien plus tôt, aux moments
précédents, à celui de 1789 particulièrement. Ce plaquage de
représentations est avant tout l’œuvre d’hommes n’ayant pas abandonné
le combat idéologique.
La construction de cette monarchie soucieuse du droit est fascinante.
En effet, alors que le règne de Louis XVIII connaît une réelle stabilité

19 e Voir Emmanuel Fureix, L’Iconoclasme politique au XIX siècle : la dépacification des signes
e(1814-1871), Revue d’histoire du XIX siècle, 2011.
20 Voir Nicolas Bourguinat, Les grains du désordre. L'État face aux violences frumentaires dans
ela première moitié du XIX siècle, Paris, Éditions de l'EHESS, 2002, 542 p.
e21 Voir Michèle Riot-Sarcey, « Introduction : De la souveraineté », Revue d'histoire du XIX
siècle, n°42, 2011.
16 intérieure, les manœuvres clandestines et illégales ne cessent aucunement
durant cette période. C’est le cas notamment avec la Conspiration des
Cocardes vertes, analysée dans la quatrième partie, et qui se déroule dans
l’Ouest du royaume en 1818. La lutte engagée entre le comte Decazes et
les Contre-révolutionnaires en explique l’existence. Une fois encore,
l’imaginaire de la Révolution pourvoit à la réalité du présent.
L’atmosphère politique particulière que les contemporains accordent à la
Bretagne et à la Vendée transforme ces lieux en espace de rébellion
contre cette monarchie dénaturée. Le comte Decazes usant d’anciennes
techniques policières en profite pour affaiblir ses adversaires et les
ramener à ses vues. Une fois encore, en étudiant cette affaire méconnue,
on s’aperçoit que durant cette parenthèse légaliste, il y a une continuité
des pratiques coercitives d’un autre temps et une fixation des
représentations révolutionnaires et contre-révolutionnaires dans cette
société qui se construit.
Enfin, le dernier chapitre revient sur les conséquences de l’assassinat
22du duc de Berry. Tout en prenant en compte les excellents travaux qui
ont permis de percevoir la dimension sociale et politique du régicide, il
est intéressant de revenir sur ce moment charnière qui commence par le
crime de Louvel (février 1820) et se clôture par l’arrivée au pouvoir du
comte de Villèle (décembre 1821). Durant ces quelques mois, la
rhétorique contre-révolutionnaire, héritée des Cent-Jours, fractionne la
nation en inscrivant chaque contemporain dans une représentation
manichéiste. Une fois encore, le souvenir de la Révolution devient un
prétexte pour anéantir toute opposition politique. Malgré cet ancrage
rétrograde, une nouvelle structuration de la résistance, comme une autre
manière de défendre la légitimité, apparaissent.
Durant ces trois années, la force de conviction des
Contrerévolutionnaires, des Patriotes ou des hommes au pouvoir, a dynamisée
tous les enjeux. L’objectif de cet ouvrage est d’aborder l’histoire de la
Restauration, non plus par le biais d’une verticalité qui se traduit par la
répétition du langage des élites sur les événements, mais par une
horizontalité permettant de comprendre l’intense circulation des idées en
prenant davantage en compte les paroles de résistance des acteurs ou des
figurants. Aussi, un retour anthropologique sur le cheminement de
quelques opposants, aussi bien patriotes qu’ultraroyalistes, permet de mieux

22 Voir Gilles Malandain, L'Introuvable complot : attentat, enquête et rumeur dans la de la
Restauration, Paris, Éd. de l'École des hautes études en sciences sociales, 2011 et Karine
eSalomé, L’Ouragan homicide. L’attentat politique en France au XIX siècle, Paris, Champ
Vallon, 2011, 320 p.
17 appréhender la réalité de l’engagement individuel durant cette incise
libérale.
Au regard de ces cinq épisodes qui s’entremêlent spatialement et
chronologiquement, c’est toute l’effervescence politique de ces années
d’ouverture de la Restauration qui est mise au premier plan. Il ne s’agit
pas d’une vision panoptique, mais seulement du regard que pose le
chercheur sur des archives et des témoignages rarement utilisés. Toutes
les modalités de contestation sont pratiquées durant ce bref moment
constitutionnel : visible et invisible, légale et illégale, intellectuelles et
physiques, individuelles ou collectives... Ces années sont un condensé de
toutes les expériences antérieures traduisant un climat de guerre
23« froide » civile . Pour se pérenniser la royauté est, sans cesse, obligée de
se confronter aux idées de la Révolution et aux individus attachés à cet
héritage, tentant avec force de mettre fin à leur vision passionnée de la
politique, pour enfin imposer l’ordre et le droit dans le royaume.

23 Voir Laurent Nagy, D’une Terreur à l’autre. Théories du complot et nostalgie de l’Empire,
1815-1816, Paris, Éditions Vendémiaire, 2012.
18 CChapitre premier

Un nouveau paysage politique

Le gouvernement après la Chambre introuvable

À la fin de l’été 1816, les royalistes modérés ont suffisamment foi en
leur croyance pour s’imaginer être capables de l’imposer à la nation
entière. Forts de cette assurance, ces hommes dépassionnés désirent
inscrire le régime dans le Temps, dans la continuité ; plus les mois et les
années se succéderont plus la légitimité des Bourbons apparaîtra comme
une évidence à tous. Avec des institutions efficaces et un gouvernement
honnête, la passion du politique qui a animé ces générations qui ont
connu l’Ancien Régime, la République et l’Empire, cédera sa place à une
vision apaisée. Et si certains restent imperméables à cette bonne volonté,
ces irréductibles ne trouveront que les marges, « les extrêmes » du
paysage politique pour continuer de célébrer leur credo dans les
principes de la Révolution ou de la Contre-révolution. Ils seront entourés
par quelques individus partageant leurs espérances, alors que l’immense
partie de la nation restera fidèle à ce gouvernement dispensateur d’ordre,
de travail et de paix. Le temps aidant, ces réfractaires disparaîtront de la
vie publique ou n’apparaîtront plus que comme des monomaniaques
malheureux.
Telle est l’idée du duc de Richelieu, et de ses ministres de l’Intérieur et
de la Police, quand tous trois proposent au roi de dissoudre la Chambre
introuvable. Le comte Decazes, ministre de la Police, devenu le favori du
roi vieillissant et possédant son oreille, l’incite à sauvegarder la
monarchie en se défiant des Contre-révolutionnaires. La manœuvre est
audacieuse, car Elie Decazes, ancien serviteur de Napoléon, demande à
Louis XVIII d’écarter de son trône ses plus fidèles sujets ; ceux qui
étaient partis en Émigration combattre dans les Armées de Condé ou de
la Vendée. Pour l’encourager dans ce choix, le comte Decazes présente
au roi deux raisons déterminantes : d’une part, la politique de représailles
menée par les terroristes blancs durant près d’un an (été 1815-printemps
1816) n’a fait qu’exacerber les tensions entre Français. Ensuite, les
puissances étrangères, et lord Wellington en tête, réclament un signe
d’apaisement de la part des Bourbons. L’instabilité qui persiste en France
risquant de réveiller la fibre révolutionnaire ou bonapartiste et entraîner,
une fois encore, le continent dans une guerre terrible.
19 La décision que prend Louis XVIII ne lui arrache pas le cœur.
Luimême, fin tacticien et animé d’une réelle volonté de clore les désordres
dans son royaume, sait qu’en éloignant ses partisans exaltés, la France
retrouvera ce dont elle a été dépourvue depuis des décennies : le calme.
Le décret royal inscrit donc le régime monarchique dans la permanence.
Même les plus réfractaires sont séduits par la bonne foi des royalistes
ministériels, comme le remarque fort justement François Guizot :
« L’ordonnance du 5 septembre 1816 avait donné confiance aux modérés
et quelque espérance aux persécutés de 1815. Ils se rallièrent tous autour
du cabinet, laissant de côté leurs querelles, leurs antipathies, leurs
rancunes, et uniquement préoccupés de soutenir le pouvoir qui
1promettait aux modérés la victoire, aux persécutés le Salut ».
L’ordonnance du 5 septembre 1816 est un acte fondateur pour la
monarchie constitutionnelle. Elle ouvre, sous l’égide de la Charte, la voie
vers la réconciliation entre l’ancienne et la nouvelle France.
Progressivement, à pas comptés, la monarchie et ses serviteurs désirent
mettre fin aux irréductibles partisans des idées révolutionnaires et
contrerévolutionnaires. Certes, si ces individus sont peu nombreux, ils sont très
actifs et influents. Ils se retrouvent notamment dans les salons
aristocratiques du faubourg Saint-Germain ou dans le nouveau quartier
de la Chaussée d’Antin, siège de la haute finance et des anciens serviteurs
de Napoléon.
Par l’application d’une politique garantissant les droits de chacun et
dans l’esprit de la Charte, le gouvernement travaille à rassembler ceux qui
s’imaginent avoir beaucoup perdu lors du retour de Louis XVIII. Ainsi,
les premiers actes législatifs de la nouvelle assemblée cherchent à
s’attacher cette « bourgeoisie » désireuse de jouer un rôle actif dans les
destinées du royaume. En intégrant cette France industrieuse et
dynamique, tout en continuant à frapper violemment des hommes
obscurs soupçonnés d’être mécontents, le gouvernement adopte une
ligne politique claire, conservatrice et fédératrice. Ces mesures tendent à
ouvrir les bras à toutes les bonnes volontés pour édifier une monarchie
constitutionnelle sur des bases élitistes et censitaires.
Ainsi, l’ordonnance du 5 septembre 1816 a pour effet immédiat de
rendre inopportune toute action clandestine de la part des mécontents
d’importance. Les têtes peuvent sortir de l’ombre. Le combat pour les
idées qui a bercé leur jeunesse peut se dérouler en plein jour, notamment
au palais Bourbon. Certes, la Chambre incline encore majoritairement

1 François Guizot, Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, Clermont-Ferrand, Paléo,
2002, op. cit., t. II, p. 6.
20 vers une monarchie intransigeante à l’égard de toute compromission avec
l’héritage des vingt-cinq dernières années, mais l’ostentation de l’acte
royal permet de croire en des réformes à venir. La voie s’ouvre sur une
flexibilité plus large à l’encontre d’autres visions idéologiques. Il ne s’agit
pas encore d’accepter la réalité politique du passé récent, mais seulement
de se donner la possibilité de gouverner selon la volonté royale ; en ayant
comme repère la Charte et non plus la vision eschatologique de la faction
contre-révolutionnaire.
En automne 1816, on s’aperçoit que les Français sont avides d’ordre.
Pour l’imposer dans tout le royaume, il faut s’attacher sincèrement aux
volontés ministérielles. Il est essentiel que la force ultraroyaliste qui a
dominé la Chambre des députés disparaisse du palais Bourbon. Afin
d’éviter la reconduite massive de cette majorité conservatrice, le nombre
2de ses représentants est réduit . Les députés ne seront plus que 236 au
lieu de 402 lors de la session de 1815. De plus, Louis XVIII agit
directement pour faire triompher « l’esprit » de son ordonnance et
affirme au comte de Saint-Cricq :

Monsieur, répétez en mon nom, à votre collège, que mon désir, est que
toutes les parties de ce royaume, si longtemps agité par les orages politiques,
sortent des députés dont le seul vœu soit d’y mettre un terme, de sages amis de
la Charte qui veuillent avec moi et comme moi le bonheur de la France, qui
soient convaincus que le bonheur est dans le repos, et que le repos ne peut
3naître que dans la modération .

Decazes et Lainé incitent aussi les préfets à user de leur ascendant
auprès des grands propriétaires, piliers de ce système censitaire, afin
4qu’ils votent dans le sens de la volonté royale .

Des hommes et des idées du passé très/trop présents

L’annonce de la dissolution de la Chambre introuvable surprend et
terrifie les Ultraroyalistes. Abasourdis par cette dérive libérale, ils hésitent
et ne savent s’il faut se rallier aux vœux royaux ou résister. À ceux qui
désirent s’opposer, il leur faut un porte-drapeau. François-René de

2 Voir Emmanuel de Waresquiel - Benoit Yvert, Histoire de la Restauration, 1814-1830 :
naissance de la France moderne, Paris, Perrin, 1996, 499 p.
3 Baptiste Capefigue, Histoire de la Restauration et des causes qui ont amené la chute de la branche
aînée des Bourbons, Paris, Dufey et Vézard, 1831-1833, op. cit., p. 404.
4 Voir Christophe Voillot, Ce que gagner (une élection) veut dire. Les candidats à la députation de
e1816, in Revue d’histoire du XIX siècle, n°35, 2007, pp. 51-68.
21 Chateaubriand accepte d’endosser, de manière éclatante, ce rôle. Le
vicomte possède déjà une forte notoriété grâce à ses écrits célébrant la
religion catholique (Les Martyrs, 1809) et les Bourbons (De Buonaparte et
des Bourbons, et de la nécessité de se rallier à nos Princes légitimes pour le bonheur de
la France et celui de l’Europe, 1814). Depuis la Seconde Restauration, le
poète sert les intérêts de la faction contre-révolutionnaire.
Les élections pour le renouvellement des députés approchant, il écrit
De la monarchie selon la Charte où dans un style brillant, il dénonce à la fois
la corruption de l’entourage du roi, les menées des crypto-jacobins et la
nécessité faite aux ultimes vrais royalistes de contrecarrer la direction
funeste que suit le gouvernement. Joseph Fiévée raconte :

[Chateaubriand] vint au secours de l’opinion publique royaliste ; et le
ministère prouva qu’il savait ce qu’une voix pouvait mettre dans la balance, par
les mesures qu’il prit pour empêcher la circulation de l’ouvrage de M. de
Chateaubriand. Mais il suffisait qu’on sût d’un bout de la France à l’autre que
M. de Chateaubriand avait imprimé, et que la police ne voulait pas que
l’ouvrage parut pendant les élections, pour que l’opinion publique royaliste
retrouva un point d’unité. Un rien abat les esprits, un rien leur révèle le secret
5de leurs forces .

Le livre imprimé est immédiatement saisi par la police. Accusé d’avoir
porté atteinte à la dignité royale, le 20 septembre 1816, Louis XVIII
retire au vicomte de Chateaubriand son poste de ministre d’État sans
portefeuille. Mais les Ultras, comme leur champion, sont prêts au sacrifice
et usent de tous les moyens pour affaiblir aux yeux des Français ce
pouvoir destructeur. Ils exultent leur haine et leur impuissance face au
glissement de la légitimité vers des concessions contraires à leurs intérêts.
Des chansons hostiles circulent partout en France comme ce :

6JEUX DE LA COUR

Les Chambres jouent à la bataille
Les Princes jouent à l’Écarté
Madame fait une patience
Le duc d’Orléans fait la partie de l’Ombre.
Les ministres jouent à la triomphe
Monsieur de Cazes joue à l’Impériale.
Le roi fait une partie d’Échecs et court [le] risque d’être échec et mat,
S’il ne change pas bientôt de Caze.

5 Joseph Fiévée, Histoire de la session de 1816, Paris, Le Normant, 1817, op. cit., p. 92sq.
6 A Archives de la préfecture de police, A 341, note n°90, 1817.
22 Les cris de terreur, les tragiques prophéties qu’impriment
abondamment les conservateurs les décrédibilisent aux yeux des autres
royalistes. Parmi les plus extrémistes, on souscrit même financièrement
au soutien de Mathurin Bruneau, un mystérieux individu se proclamant
être Louis XVII, fils du roi martyr. L’abbé d’Aligre, l’un des zélateurs de
cette cause, est reçu dans les meilleures maisons. Un policier affirme
« qu’il parait se mêler de somnambulisme, faisait parler dans les cercles
des personnes distinguées, une initiée qui rendrait des oracles dans
7l’intérêt du faux Dauphin ». On en vient à penser que ces hommes aux
idées excessives représentent bel et bien une faction qui, sans
discernement, pouvait entraîner la France vers des destinées tragiques. Se
perdant dans leurs angoisses et leur désespoir, ces individus qui avaient
bien souvent soutenus durant l’Émigration les prétentions de
Louis XVIII au trône de France, se transforment en « mécontents »
déclarés. Leurs critiques touchent directement le monarque accusé
d’ingratitude et de fourberie. Un policier note :

Depuis l’ordonnance du 5 septembre et surtout depuis l’apparition de
l’ouvrage de M. de Chateaubriand, les ultras affectant les craintes les plus vives
sur le salut de la monarchie, vocifèrent contre les ministres qu’ils accusent de
trahison ; et, dans leur étrange délire les prétendus amis du roi vont jusqu’à se
8permettre contre sa personne sacrée les propos les plus indécents .

Car le livre du vicomte, bien que saisi par la police, circule dans Paris
et en province. Un agent signale qu’ « il est constant que madame la
comtesse de Bataille, rue de l’Université n°30, a été chargée de la
distribution d’une partie assez considérable de la nouvelle édition de
9l’ouvrage de M. de Châteaubriant, au prix de 1, 50 frs ».
Les milieux réactionnaires s’agitent. Ils accusent le roi, dont la santé
est très fragile, d’être manipulé par ses ministres. Selon eux, Louis XVIII
est un vieillard impotent placé entre les mains de crypto-révolutionnaires.

7 A Archives de la Préfecture de police. A 341. Le comte d’Anglès, préfet de police au
ministre de l’Intérieur, Paris, 12 août 1819, note 6718.
8 Arch. nat. (Archives Nationales. Archives du docteur Lucien-Graux, papiers Lainé.
Bulletins du ministère de l’Intérieur –Août 1816-Décembre 1817, volume 1) 232 AP1.
Au vicomte Lainé, ministre de l’Intérieur, le 4 novembre 1816.
9 7 Arch. nat. sous-série Police générale F 6633. Rapport au comte Decazes, ministre de
la Police, 11 décembre 1816.
23 10Il faut donc sauver la monarchie, et cela malgré lui . Si ces ultras
conviennent que la monarchie est le seul système qui puisse convenir à la
France, ils forment un parti distinct de la cause royale. Le général
Frédéric Guillaume de Vaudoncourt, prisonnier à Saint-Pétersbourg au
printemps 1814, assiste à un aparté entre deux futurs ennemis de la
Charte. Il écrit :

Pouvant entendre sans être vu, je m'arrêtai. C'étaient le vicomte de
Bruges venant de Paris, et le comte de Montmorency venu un peu
auparavant d'Angleterre. Ce dernier se plaignait amèrement de la Charte qui
avait été promulguée en France, et qui détruisait toutes les espérances que la
noblesse française émigrée avait nourries sur les protestations solennelles
des princes. Au lieu du retour de l'Ancien Régime, de la restitution de leurs
propriétés, et surtout de leurs privilèges, ils voyaient sanctionner les
principes de la Révolution, et restaient sans dédommagement pour ce qu'ils
11avaient sacrifié aux principes de la féodalité .

Les Ultraroyalistes imaginent que le gouvernement du duc de Richelieu
va être emporté par les idées torrentielles issues de la Révolution, dont le
meilleur représentant est le comte Decazes. Les chefs de ce mouvement,
comme le comte de Villèle, le vicomte de Chateaubriand, Joseph Fiévée,
Alphonse Martainville ou encore le comte de Vitrolles sont très attachés
à la tradition monarchique. Tous voient avec effroi le royaume basculer
vers l’abîme. Pour le sauvegarder, ils ne font pas comme le comte
Decazes qui, comme le note un policier « calcule mal ses intérêts, qu’au
lieu de s’appuyer sur le soleil couchant, il ferait mieux de venir vers le
12soleil levant ». L’astre en pleine ascension est bien entendu le frère de
Louis XVIII. En effet Monsieur, le comte d’Artois, dès les premiers jours
de la Restauration est vu comme le champion de la légitimité, des intérêts

10 Ces Ultras n’oublient pas que la Charte leur a été fatale en déclarant que les hommes
qui avaient autrefois des privilèges ne peuvent plus les récupérer. La noblesse est
devenue un rang honorifique. Le roi lui-même, très attaché à ce principe d’égalité
constitutionnelle, dans son discours à la Chambre des députés de novembre 1817
affirme « je ne veux qu’aucun privilège ne puisse être invoqué ; que l’esprit et les
dispositions de cette Charte, notre véritable boussole, qui appelle indistinctement tous
les Français aux grades et aux emplois, ne soient pas illusoires ; et que le soldat n’ait
d’autres bornes à son honorable carrière que celles de ses talens et de ses services ». Le
Moniteur universel, op. cit., Discours du roi prononcé à la séance royale de la Chambre des
députés, le mercredi 5 novembre 1817, n°309.
11 Frédéric-François Guillaume de Vaudoncourt, Mémoires d’un proscrit, Cahors, Éditions
La Louve, 2012, op. cit., t. I, p. 159.
12 7 Arch. nat. F 6633. Le commissaire de police Franck au comte Decazes, ministre de la
Police, le 28 décembre 1816, confidentielle.
24 de l’Église et de la noblesse. Il devient la figure emblématique de
l’opposition aux réformes libérales.
Dès lors, le mouvement royaliste se scinde profondément. Une guerre
à outrance est livrée entre les partisans du ministère Richelieu et ceux
minoritaires du pavillon de Marsan, aile du palais du Louvre où réside le
frère du roi. Dans ce milieu circulent caricatures et épigrammes :

C’est à bon droit que la peinture
Est le premier de tous les arts,
Puisqu’il offre en miniature
Louis XVIII à nos regards.
En bois, en ébène, en albâtre,
Il plaît, il charme tous les yeux ;
Il n’est déjà pas mal en plâtre,
13En terre, il serait beaucoup mieux .

En septembre 1816, les adversaires de l’ordre ne sont plus les Patriotes,
mais les Contre-révolutionnaires. Leurs actions sont surveillées, leurs
propos souvent dénoncés. Le comte Decazes détenant la direction de la
Police use de son administration pour espionner ses adversaires déclarés.
Il essaie d’infiltrer par tous les moyens des agents fidèles pour connaître
les faits et gestes de ses ennemis. En automne 1816, un sieur de
Messillac, lui apprend contre rétribution qu’ :

Il a été admis à des réunions qui ont lieu chez M. Dutheil, les mardis et
vendredis ; il y a vu le plus souvent MM. de Châteaubriand, Fiévée, Michaud et
Fauche-Borel jusqu’à son départ, qui a eu lieu au commencement d’août. Les
projets agités étaient :
1. Le changement des ministres.
2. L’épuration à obtenir parmi les Pairs et les conseillers d’État.
3. Le retour de M. de Blacas afin d’opérer par son influence les
changements désirés dans la constitution et dans l’administration
14générale .

Le comte de Blacas a été le président du Conseil lors de la première
Restauration, et le favori de Louis XVIII avant… le comte Decazes. Le
ministre ne veut pourtant pas se limiter à des révélations d’un aventurier
pour connaître les manigances des Contre-révolutionnaires. Il use du

13 Maurice d'Irisson, Les girouettes politiques. Un pair de France policier, 1815-1822, Paris, P.
Ollendorff, 1894, op. cit., p. 72.
14 7 Arch. nat. F 6633. Rapport au comte Decazes, ministre de la Police, le 5 septembre
1816.
25 même procédé que son prédécesseur Fouché qui achetait les confidences
des proches des personnes qu’il voulait surveiller. Ses agents très
grassement payés appartiennent à la plus haute société. Un intime du
comte d’Artois annonce au ministre que « l’on m’a rapporté en grande
confidence, que S.A.R Monsieur, s’était entretenu secrètement, avec M.
d’Affret [Affry], son aide de camp, pour lui faire part des soupçons qu’il
acquérait tous les jours, sur M. le duc de Maillé, son premier
gentilhomme qu’il croit vendu à Votre Excellence, au point de lui
15raconter, tout ce qui se passe dans sa maison ». Decazes demande des
rapports confidentiels sur tous les membres de la famille royale. Il se sait
peu apprécié des princes, mais ne redoute que le frère de Louis XVIII.
Le duc d’Angoulême et le duc de Berry, fils du comte d’Artois, semblent
accepter l’orientation du régime, un espion affirme :

S.A.R Monseigneur le duc de Berry est allé samedi à Bagatelle, assister à un
ambigu servi par ses ordres. Il a souvent parlé d’une manière véhémente de son
dévouement au roi, et à ses volontés, dans ses expressions vraiment énergiques,
l’on voyait le mépris que ce prince voue à tous ceux qui contrarient les
intentions de ce bon monarque. Le Prince doit aller aujourd’hui, du côté de
Saint-Germain. L’on voit avec plaisir, que n’aimant point l’intrigue, il choisit
bien sa société, et que ceux qui ont cet honneur, sont des personnes
bien16pensantes, dévouées aux intérêts sacrés du roi et de la Charte .

Paradoxe éclatant, ces hommes surveillés en automne 1816 sont les
mêmes individus qui ont bénéficié d’une mandature après les Cent-Jours
pour « sauver » la monarchie. Les électeurs de 1815 tentent d’excuser le
rôle qu’ils ont dévolu à ces royalistes forcenés par les circonstances
particulières de l’après-Waterloo. Fruit d’un délicat glissement de la
mémoire immédiate, l’orientation radicale de juillet 1815 à septembre
1816 apparaît comme une erreur dont personne ne désire endosser la
responsabilité. Louis XVIII, lui-même, lors de l’ouverture de la session
parlementaire, le 4 novembre 1816, veut se distinguer de ces terroristes
blancs. À la face des nouveaux députés, il clame : « Comptez aussi de ma
part sur les mêmes dispositions, et que mon peuple soit bien assuré de
mon inébranlable fermeté pour réprimer les attentats de la malveillance,
17et pour contenir les écarts d’un zèle trop ardent ». Ce « zèle » nuisible est

15 7 Arch. nat. F 6633. Rapport au comte Decazes, ministre de la Police, note secrète, 23
décembre 1816.
16 7 Arch. nat. F 6633. Rapport au comte Decazes, ministre de la Police, le 2 juillet 1817,
confidentielle.
17 Le Moniteur universel, op. cit., mardi 5 novembre 1816, n°310.
26 celui des Ultraroyalistes. Il s’agit bien d’un camouflet jeté à la face de ceux
qui s’imaginent être les défenseurs du trône. Le roi les place au même
niveau que leurs ennemis.
Malgré son atavisme et ses sentiments politiques, le duc de Richelieu
est obligé de renoncer à toute idée d’entente avec la frange radicale du
18royalisme . L’attitude d’hostilité des Ultras, notamment à l’égard du
ministre de la Police Decazes, le pousse à trouver un appui auprès des
monarchistes libéraux. François Guizot révèle combien cette lente
expulsion sur les marges des Contre-révolutionnaires simplifie le champ
politique. Les premières élections confirmant cette tendance, il écrit :

La victoire appartint en effet au cabinet, mais une de ces victoires difficiles
qui laissent les vainqueurs encore en face d’une rude guerre. La nouvelle
Chambre contenait, au centre une majorité ministérielle, au côté droit une forte
et ardente opposition, au côté gauche un très petit groupe où M. d’Argenson et
M. Laffitte étaient les seuls noms connus du public.
La majorité ministérielle se formait de deux éléments divers quoique alors
très unis, le centre proprement dit, grande armée du pouvoir, et l’état-major peu
19. nombreux de cette armée, qu’on appela bientôt les doctrinaires

Alors qu’au palais Bourbon, l’esprit des députés est plutôt favorable
au gouvernement et aux volontés du roi, le pouvoir exécutif n’est pas
encore suffisamment fort pour imposer ses ambitions sur l’ensemble du
royaume. D’ailleurs, craignant d’inspirer trop de confiance aux partisans
de la Révolution, à ces tribuns de la plèbe ou à ces élèves de Bonaparte, le duc
de Richelieu se rassure en sachant qu’il peut tout de même compter sur
les monarchistes exagérés. D’autant que leur influence en province
demeure extrêmement forte.

Les pointus de province

L’impulsion générale du gouvernement tend vers une réconciliation
nationale. Seulement dans les provinces demeurent bien ancrées des
autorités locales composées d’éléments royalistes particulièrement
radicaux. Nommés à des postes de confiance durant les premiers jours
de la seconde Restauration, les révocations d’administrateurs sont peu
nombreuses après la dissolution de la Chambre. Pourtant, la nouvelle

18Voir Emmanuel de Waresquiel, Le Duc de Richelieu : 1766-1822 : un sentimental en
politique, Paris, Perrin, 1990, 498 p.
19 François Guizot, Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, op. cit., t. II, p. 6.
27 orientation du pouvoir parisien inquiète ces royalistes fougueux, le ressac
de l’ordonnance de septembre 1816 risquant de les emporter.
Toujours en place et influents dans leur préfecture, ils regardent avec
appréhension les nouveaux ordres venant de la Capitale. Après avoir
administrés leur département de manière à satisfaire la politique
d’exception de la Terreur Légale, les fonctionnaires y doivent maintenant
imposer la loi et l’ordre. S’ils veulent conserver leur poste, ils ont
obligation de mettre fin à leurs anciennes connivences avec les royalistes
purs, regarder leurs proches de toujours comme des suspects, voire des
ennemis. Alors que certains préfets refusent de se plier aux exigences de
Paris, d’autres n’hésitent pas à abandonner leurs anciennes relations. Dès
l’automne 1816, une lutte s’engage entre les autorités locales, fortes de
l’appui du roi et de ses ministres, et les royalistes ardents très bien
organisés dans les villes de province.
L’activisme des notabilités paralyse les actions des représentants du
pouvoir parisien. Certaines régions à forte tradition royaliste comme la
Provence ou la Bretagne ne cessent d’inquiéter les préfets. Des Comités
royalistes installés depuis juillet 1815 sèment des germes de désordre ;
composés de potentats locaux, ces groupuscules entretiennent avec les
fonctionnaires des relations ambiguës. Dernier rouage d’une organisation
trouvant son origine à Paris, les membres des Comités royaux cherchent
par tous les moyens à contrecarrer l’œuvre pacificatrice des
administrateurs : circulation d’un grand nombre d’ouvrages censurés,
colportage de bruits... En octobre 1816, un commissaire de police écrit :

Un comité de dénonciations organisé à Montfort y produit le plus mauvais
effet ; il irrite les partis et pourrait bien devenir plus nuisible encore. Tous les
efforts du sous-préfet contre ce comité ont été jusqu’à ce jour inutiles. Ses
membres se croient les arbitres des destinées du royaume. Le propos qu’ils
répètent ordinairement est celui-ci : ‘Nous les ferons sauter. Nos sociétés en ont renversé
bien d’autres’. Les rapports secrets faits à M. le préfet d’Ille-et-Vilaine, disent
qu’on le traite, ainsi que M. le maire de Rennes, de ‘jacobin’ ; qu’on veut
organiser une sédition dont le prétexte sera une famine factice ; qu’on travaille
déjà quelques boulangers pour leur faire fournir des mauvais pains et pour le
faire crier à la disette. Ces mêmes rapports attribuent à M. Rivière de Vauquelin,
réélu depuis, le propos suivant : ‘Avant la fin du premier mois, nous aurons fait sauter
la Charte’. Il est triste d’ajouter que ce qui se passe à Rennes se passe aussi dans
les grandes villes du royaume, mêmes déclamations, même espoir, même folie
20et mêmes outrages .

20 Arch. nat. 232. AP1. Alexandre Louis d’Allonville, préfet d’Ille-et-Vilaine au vicomte
Lainé, ministre de l’Intérieur, le 15 octobre 1816.
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