La saga de Tancrède le Normand - intégrale

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Exclusivité numérique : l'intégrale de la série (7 romans) en un seul volume !






Vous irez loin, fort loin, messire Tancrède, par terre et par mer, vers des pays où l'on parle d'autres langues que la nôtre, où l'or et l'argent tapissent les murs, où les femmes sont si belles qu'on les enferme, vous serez prince parmi les princes, et mendiant aussi...




C'est sur la foi de cette prophétie que débute la quête des origines du jeune Tancrède. Nous sommes en 1155 et le grand roi normand de Sicile, Roger II, vient de mourir. Crimes, enlèvement, tempête, drame passionnel, bataille navale... Des confins de la Normandie jusqu'à Syracuse, rien n'est épargné à notre héros et à son maître Hugues de Tarse.





Publié le : jeudi 25 juin 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823812701
Nombre de pages : 1917
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couverture
VIVIANE MOORE

LA SAGA DE TANCRÈDE LE NORMAND

Qu’avez-vous vu, Tancrède ? - Le peuple du vent - Les guerriers fauves - La nef des damnés - Le hors venu - Le sang des ombres - Les Dieux dévoreurs - À l’orient du monde

images

Au fil des pages, cette saga vous entraînera des rivages de la Normandie jusqu’aux confins de l’Orient. Nous sommes au XII e siècle et l’histoire que je vais vous conter est celle d’un royaume méconnu, bâti par les Normands en Sicile et en Calabre. Nous plongerons avec nos héros, Tancrède et son maître Hugues de Tarse, dans l’histoire d’un siècle troublé, au cœur de cette Méditerranée où s’affrontent Arabes, Byzantins et Vénitiens.

Au début de ce volume, vous trouverez une carte du voyage que je vous propose d’accomplir, de nouvelles illustrations… ainsi qu’un texte inédit sur l’enfance de Tancrède. L’action se passe au Mont-Saint-Michel, ce lieu où l’Archange du Péril a fait bâtir l’une de ses plus étranges demeures… Mais n’en disons pas davantage et tournons la page.

Viviane Moore
Louveciennes, mars 2013

QU’AVEZ-VOUS VU, TANCRÈDE ?

Texte inédit

— … Qu’avez-vous vu, Tancrède ? répéta Hugues de Tarse.

J’avais refréné mon envie de tourner les talons, mais je ne réussis pas à maîtriser la nausée et me détournai pour vomir. Je venais d’avoir dix ans, et cette phrase, qui avait toujours été un jeu entre mon maître et moi, prenait soudain un sens nouveau devant le cadavre ensanglanté qui gisait à nos pieds.

Nous revenions d’une marche qui nous avait menés de l’herbarium à la source Saint-Aubert. Au-dessus de nous, se découpant sur le ciel gris, en haut d’une pente abrupte battue par les vents, se dressait la façade nord de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Un escalier aux marches trop hautes en descendait vers la mer. L’homme avait dû y trébucher avant de s’écraser dans les éboulis où nous venions de le trouver.

Je me redressais, m’essuyant la bouche d’un revers de main avant de me forcer à abaisser mon regard. Le corps était couvert de plaies, comme écartelé sur les rochers, la tête à la nuque brisée déjetée en arrière, la bouche ouverte en un ultime cri de terreur.

J’avais déjà vu des morts, mais je ne comprenais pas pourquoi Hugues m’obligeait à contempler celui-là plutôt que de m’envoyer prévenir les moines. Je m’approchai pourtant. L’homme n’avait pas dû passer de vie à trépas depuis bien longtemps. Sa chair n’avait pas encore cette teinte morne comme la grisaille que les maîtres verriers appliquent au pinceau sur les vitraux.

— C’est… C’était un homme robuste, déclarai-je en ravalant ma salive, essayant de m’enfoncer dans cette vision intérieure que provoquait d’habitude la question de Hugues et qui, en cet instant, tardait à m’envahir. Pourtant, combien de fois, au sortir d’un village, d’une auberge ou même en forêt, ne m’avait-il pas demandé de décrire ceux que nous avions croisés, hommes ou bêtes ? Vêtements, objets, statues, plumage, robes des destriers, démarches…

— Continuez ! m’encouragea la voix calme de mon maître. Est-ce un moine, un pêcheur, un pèlerin ?

Je me penchai.

— Pas de crevasses sur ses mains comme sur celles des pêcheurs.

Mon regard descendit jusqu’aux braies déchirées.

— Quant à ses jambes… Ceux du Mont ont les veines qui leur sortent comme des racines.

— Ce n’est donc pas un Montois. Ou alors un serviteur… Poursuivez.

Je m’étais redressé. Lentement, grâce à ses questions, à son sang-froid, à ce jeu que je pratiquais depuis si longtemps et qui excitait ma curiosité, l’horreur se dissipait.

L’homme était pieds nus, portait une cotte de drap d’un bleu passé et des braies marron. Ses vêtements étaient en lambeaux, comme la bourse qu’il portait à la ceinture dont le cuir était cisaillé.

— Vu son vêtement, ce n’est pas un moine…

— Un vêtement se change, ne l’oubliez pas.

— Son crâne ne porte pas trace d’une tonsure, même ancienne, répliquai-je. Ses cheveux sont noirs et drus, non, c’est plus vraisemblablement un pèl…

Je me tus. Une image s’imposait soudain à moi, un souvenir récent. Une silhouette vue au dortoir. Pourquoi ne l’avais-je pas reconnu plus tôt ?

— C’est un pèlerin ! affirmai-je. Il était dans la grande salle, l’autre jour. Mais oui, j’en suis sûr, maintenant.

Hugues balaya mon enthousiasme de sa voix tranquille.

— Bien, admettons que l’homme était un Miquelot, un pèlerin. Nous y reviendrons ensuite. Une autre remarque sur les vêtements ?

— Ils sont comme… découpés, tout comme sa bourse. Ce ne peut pas être la chute dans les éboulis.

— Passez aux blessures.

Moi qui croyais en avoir fini… C’était chose différente de voir un cadavre de loin et de l’examiner. Des mouches bleues s’échappèrent quand je soulevai d’une main maladroite le tissu collé au torse. La nausée revint d’un coup. À côté de nous, sur les branches d’un arbre mort, s’était posé un corbeau.

— Détaillez chaque partie du corps, en commençant par la face.

J’essayais en vain de ramener mon attention vers le cadavre. Le corbeau allait et venait sur sa branche, la tête inclinée, fixant la dépouille de son œil noir. J’aurais voulu être ailleurs, courir en avalant le vent, m’immerger dans l’eau glacée de la baie ; tout, plutôt que de rester là avec ce charognard qui n’attendait que notre départ pour festoyer.

Je finis par désigner l’escalier vertigineux au-dessus de nous, la pente hérissée de roches où poussaient péniblement des épineux et des arbres aux troncs torturés.

— Il a perdu l’équilibre, est tombé et s’est brisé la nuque.

Sans commenter cette réponse trop rapide, Hugues s’agenouilla pour fermer les yeux du mort et souleva la tête, dégageant l’épaisse chevelure brune. Une plaie apparut sur l’arrière du crâne, d’où s’écoulait une matière rosâtre dont la vue me fit grimacer.

— Les pierres lui auront défoncé le crâne, marmonnai-je en détournant le regard.

— « Ne point savoir et croire qu’on sait : c’est bien là la cause de toutes les erreurs auxquelles notre pensée est sujette1. » Regardez à nouveau.

Je sentis le sang monter à mes joues, d’autant plus vexé par sa remarque que j’en percevais la justesse. Rien d’autre sur le corps ne ressemblait à cette blessure-là. C’était un trou rond et profond.

— Ce n’est pas une lame, une pointe plutôt.

— Un bout ferré ? me suggéra Hugues.

— Oui, cela pourrait être un bâton de marche, comme ceux que les pèlerins utilisent pour se défendre contre les loups ou les brigands.

— Revenons au cadavre.

Évitant de m’attarder à l’aspect effrayant du visage, je me forçais à détailler le corps, passant du torse aux jambes. C’est en arrivant à la cuisse droite que je m’arrêtai. L’homme avait là une étrange marque. Une large balafre dont les bords déchiquetés portaient encore des restes de fils pris dans les chairs bleuies et boursouflées.

— Il serait mort de toute façon, sa jambe commençait à s’infecter, remarqua Hugues en sortant la lame qu’il portait à la ceinture.

 

Cette remarque me rappela la conversation surprise la veille à l’infirmerie. J’allais rejoindre mon maître. La porte était entrouverte. Il parlait avec le frère infirmier de ses études de médecine à Cordoue et des batailles dans les Pouilles. Cela m’avait ramené une fois de plus au mystère de mes origines. Mystère que mon maître se refusait à éclaircir, prétextant un serment dont il ne serait délié que le jour de mes vingt ans. Autant dire dans une éternité.

Je n’eus pas le temps d’y songer davantage.

De la pointe de son coutel, Hugues avait écarté délicatement les bords de la plaie avant de saisir un fragment de tissu coincé à l’intérieur.

L’entaille était ancienne, pourtant les chairs ne s’étaient pas refermées et une profonde cavité restait visible. Ma répulsion avait disparu. Grâce à ses questions, mon maître avait réussi, une fois de plus, à me faire regarder le monde avec acuité. J’observai le minuscule bout de tissu.

— On dirait…

J’hésitai, tant l’idée qui m’était venue me paraissait saugrenue, improbable. Pourtant…

— « Les yeux ne se trompent pas si la raison leur commande2 », murmura mon maître.

— On dirait que cet homme avait caché quelque chose dans sa cuisse, lâchai-je brusquement. Un objet assez petit, entouré de tissu.

— Soyez plus précis.

— La chair paraît avoir été déchiquetée par une lame afin de pouvoir l’extraire de sa cachette.

Mon maître approuva d’un signe de tête.

— Le corps porte deux blessures inhabituelles : l’une à l’arrière du crâne, l’autre à la cuisse où il avait dissimulé ce qui lui a été volé, ajoutai-je. C’est une malemort, non un accident. Le meurtrier a dû surprendre sa victime, en tout cas, il l’a frappé, le corps a dévalé la pente. L’assassin l’a fouillé, lacérant ses vêtements pour aller plus vite en besogne. Ensuite, sans doute, a-t-il aperçu la cicatrice recousue, peut-être même l’objet faisait-il une bosse sous les chairs.

J’avais maintenant l’impression de voir l’assassin penché au-dessus du cadavre.

— Que pouvait-il dissimuler ?

— Quelque chose de petit et de très précieux…

L’excitation me gagnait. Ce devait être plus que de l’argent, peut-être une sorte de trésor.

— Une pierre précieuse, une amulette ou même une relique…

— Nous avançons. Vous disiez avoir vu cet homme au dortoir ?

— Oui, avant-hier soir.

Je me reposai intérieurement la question : « Qu’avez-vous vu ? » Et aussi, qu’avais-je entendu ? Car plus que la vue, c’était une voix qui avait attiré mon attention, je m’en souvenais maintenant.

— Il avait fait beau et j’avais pêché tout le jour avant de revenir donner mes poissons au frère hôtelier. Le dortoir était vide. Je m’étais jeté sur ma paillasse et m’y étais endormi. Ce sont des rires qui m’ont réveillé. De nouveaux pèlerins étaient arrivés et les voûtes résonnaient du brouhaha de leurs conversations. Les frères convers distribuaient des couvertures.

Les images affluaient. Le frère hôtelier qui prenait le linge sale et l’empilait dans une brouette, les couvertures trop minces dans lesquelles des hommes épuisés mais souriants s’enroulaient en frissonnant, le feu de brandes de bruyère qui réchauffait mal la grande salle. La joie bruyante des Miquelots qui avaient réussi la dangereuse traversée de la baie avec leur guide…

Je repris mon récit.

— Je me suis adossé au pilier contre lequel j’avais placé ma paillasse. J’observais un vieux seigneur normand en train d’ôter son bliaud et sa cotte de mailles, quand, derrière moi, j’ai entendu une voix hargneuse. « Crois-tu que je ne t’ai point remarqué, maraud ! » J’ai guetté une réponse qui n’est point venue, puis la voix a repris : « Qu’as-tu à m’espionner ? » Un long moment a passé. Le ton avait changé. « J’ai déjà vu ta tête, mais où ? » Il réfléchissait tout haut. Toujours aucune réponse ni réaction de celui auquel il s’adressait. « Je me souviens. Tu étais là-bas. C’est toi que j’ai croisé, qui m’as indiqué le chemin. Ne me dis pas que tu me suis depuis tout ce temps ! » Le ton était presque moqueur, puis d’un coup, il est devenu menaçant : « Retourne d’où tu viens, sinon je te trouerai la peau. » Le frère hôtelier venait de notre côté. Notre homme est sorti de derrière le pilier et est parti à grandes enjambées vers la sortie. Au dernier moment, il s’est retourné et a foudroyé du regard celui dont je n’entendais que le souffle court.

— Mais l’autre ? L’avez-vous vu ?

— Non, j’allais contourner le pilier quand vous m’avez rejoint.

— Avant-hier…

Dans son visage à la peau sombre d’Oriental brillaient des yeux au regard trop perspicace.

— Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?

D’un coup, et la violence de ce que je ressentais me surprit moi-même, la rancune amassée pendant notre séjour au Mont remonta malgré moi. Je lui en voulais de m’avoir délaissé. C’était la première fois, depuis cinq ans que je vivais avec lui, que nous étions séparés. Que je n’étais plus l’unique objet de son attention. Il vivait dans une cellule proche de l’infirmerie, passait son temps avec l’abbé pour quelque secrète besogne, et moi je restais au dortoir avec les pèlerins. Je me sentais seul, abandonné et cela me mettait en colère contre lui, mais surtout contre moi-même. N’étais-je donc encore qu’un enfant ? Moi qui voulais tant être un homme à l’égal de mon maître. Hugues était tout ce que j’avais. Toute ma famille. C’est lui qui m’éduquait, me nourrissait, me veillait quand j’étais malade… Et même s’il n’était pas mon père, sans jamais oser le lui dire, je le considérais comme mon « presque » père.

— Nous ne nous sommes guère vus, déclarai-je plus sèchement que je ne l’aurais voulu. Depuis un mois que nous sommes ici, l’abbé Bernard vous prend tout votre temps.

— C’est vrai, Tancrède. Mais c’est pour vous que je le fais, ajouta-t-il en ébouriffant mes cheveux.

Évitant son regard, je m’écartais, refusant l’affection de ce geste si familier.

— Comment cela, pour moi ? marmonnai-je, incapable d’apaiser ma rancœur.

— Bernard du Bec a besoin de mon aide et vous de la sienne. Son influence est grande ici, et là-bas.

— Pourquoi aurais-je besoin de lui ? Et que voulez-vous dire par là-bas ? insistai-je.

— Ce n’est pas le garçon que vous êtes aujourd’hui qui a besoin du soutien de l’abbé, mais l’homme que vous deviendrez un jour.

Il se détourna, ôtant son mantel qu’il posa sur le cadavre.

— Allons prévenir les moines, qu’ils enlèvent le corps de ce malheureux, dit-il en passant devant moi, grimpant dans les éboulis pour rejoindre l’escalier.

 

Pendant que je m’appliquais à le suivre, je songeai que, comme d’habitude, il n’avait pas répondu à ma question sur ce « là-bas ». Cet ailleurs dont nous venions tous deux, que nous avions quitté pour un voyage en bateau dont je n’avais gardé que le souvenir d’avoir eu le mal de mer. Jamais il n’avait voulu me dire le nom de ce pays mystérieux dont je ne possédais plus que des images que le temps dissipait.

 

La silhouette de mon maître gravissait les degrés avec cette étonnante agilité qui me donnait tant de mal dans nos entraînements à la lutte ou à l’épée. Je le suivais, sautant de rocher en rocher, quand un murmure lointain, qui se mua bientôt en grondement, me fit me retourner. C’était le « rebours », ce râle qui secoue la baie quand la mer revient la prendre d’assaut. Des vagues couleur de plomb fondu recouvraient les grèves où s’ébattaient des phoques gris, cernant déjà le Mont. Dans l’immensité du ciel glissaient de grands oiseaux marins.

Un soupir m’échappa. Pourquoi étais-je habité de tant de visions d’un autre monde que celui-là ? Un monde de soleil, de collines couvertes d’asphodèles et d’arbres dont le feuillage en éventail bruissait comme les pages des grimoires… Et puis, il y avait ce visage de femme qui hantait mes rêves. Ma mère. Parfois, elle m’apparaissait clairement, me souriait, m’embrassait. D’autres fois, elle n’était plus qu’une ombre que je craignais de perdre à jamais. De mon père, je ne gardais que le souvenir d’un homme de haute taille aux cheveux roux qui me soulevait de terre et me plaçait en selle devant lui pour de folles chevauchées… Et cent fois, mille fois, revenaient les mêmes questions : pourquoi étais-je avec Hugues si loin d’eux à errer sur les routes ? Que s’était-il passé ?

 

— Tancrède, vous venez ?

Je le rejoignis en haut des marches où il s’était arrêté pour m’attendre.

— Le Mont redevient une île, observa-t-il.

La mer se refermait autour de la demeure de l’Archange du Péril.

— Vous pensez que le meurtrier est encore ici ?

— La mort est récente. Et maintenant, il est trop tard, même avec un guide, pour que notre homme s’aventure dans la baie.

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