Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 2,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

La science au XXIe siècle

De
0 page
La science expérimentale naît au XVIIème siècle dans une tout petite partie du monde, l'Europe. Après Kepler, Copernic, Bacon, Newton, Galilée, Descartes... l'humanité ne sera plus comme avant. Elle sera bouleversée et dynamisée.
Descartes théorise les procédures mentales qui doivent accompagner la nouvelle façon de penser : rationalité, logique déductive, simplification par le triomphe des idées claires et distinctes… Dans le cadre d'un monde dominé par la physique classique, cette façon de raisonner fait des merveilles. L'Europe s'industrialise et part à la conquête du monde.
Nous vivons encore, de nos jours sur la base de cette façon de penser, mais elle est fausse.
Le XXème siècle démentira toutes nos anciennes convictions.
Les humains ont trouvé une nouvelle façon de communiquer entre eux. La révolution numérique apparue au XXIème siècle va bouleverser notre façon de travailler et de vivre.
Ces fabuleuses découvertes scientifiques obligent l'homme moderne à reconsidérer sa façon de penser et de vivre. Elles nous conduisent également à effectuer les traductions philosophiques qui s'imposent (car la philosophie n'a jamais été autre chose qu'une interprétation largement intuitive et plus ou moins éclairée de notre vision du monde). Une mutation considérable nous attend, à laquelle nous avons tous le devoir de participer.
Voir plus Voir moins

JACQUES BLANCHET

La science au XXIe

siècle

 


 

© JACQUES BLANCHET, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-0906-5

Image

Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

INTRODUCTION
LA SCIENCE DES TEMPS MODERNES,
UNE RÉVOLUTION INTELLECTUELLE

 

Aux XVIème et XVIIème siècles se produisit une révolution dans les concepts. La rupture fondatrice des sciences dites « modernes » consista fondamentalement dans le passage de la physique d'Aristote à celle de Galilée.

Aristote restait proche des données immédiates des sens, lesquels étaient considérés comme le principal moyen de notre connaissance. Mais cette connaissance était beaucoup plus qualitative que quantitative et elle abondait en concepts non hiérarchisés.

Chez Galilée et Descartes ce qui l'emporte c'est la hiérarchisation des concepts. Il y a les concepts de base (les principes) et les autres (les lois) et les seconds doivent pouvoir s'emboîter dans les premiers, de sorte qu'en remontant on aboutit à des notions fondamentales simples, claires et peu nombreuses.

Cette recherche éperdue d'une vérité fondamentale, d'une vérité de base n'a pas disparu.

Mais Galilée, Descartes et Newton ont aussi introduit dans la physique les mathématiques. Descartes veut tout décrire par « figures et mouvements » et parle des « tuyaux et ressorts qui causent les effets des corps naturels ». Newton évoque, quant a lui, « des points matériels, c est-a-dire des petits grains ». Pascal lui-même, dans l'apologue du ciron estime que les concepts familiers qui sont les nôtres se trouvent a toutes les échelles, de l'infiniment petit à l'infiniment grand.

Ces savants aboutissent ainsi à une philosophie mécaniste, universelle qui a les couleurs du bon sens et de la simplicité et donc aussi de la plausibilité. L'idée que les animaux sont des machines et que le monde est une immense mécanique s'impose.

Or la physique du XXIème siècle s'inscrit en faux contre cette vision du monde pourtant assez proche et rassurante. Le cadre des concepts familiers doit absolument être dépassé.

Pour comprendre ce phénomène Bernard d'Espagnat dans « Traité de physique et de philosophie » (2002) donne un exemple que nous allons reprendre ici, celui de la création de particules dans les chocs à haute énergie.

C'est un phénomène que l'on produit dans les grands accélérateurs de particules et que l'on peut observer grâce à des « chambres à bulles » où les particules laissent des traces. Nous accélérons deux protons et nous les faisons se rencontrer, puis ils se séparent de nouveau. Ils sont intacts, mais il y a eu création de nouvelles particules qui sont des particules à part entière, avec masse, charge électrique... Elles ont été créées lors du choc grâce et au dépens de l'énergie totale des protons qui se sont heurtés.

En somme un mouvement de protons a été transformé en particules, ce qui va au-delà de notre entendement, car pour nous un mouvement qui est une propriété des choses n'est pas un objet et ne peut pas créer d'objet. C'est aussi absurde que si on disait que le choc de deux voitures, non seulement a laissé ces voitures intactes, mais a permis d'en créer une troisième. C'est incompréhensible selon nos cadres conceptuels familiers et, en tout cas, c'est contre-intuitif. Or ce surprenant phénomène est prévu et décrit par des équations mathématiques. Il n'est pas imaginaire; il est corroboré par l'expérience observationnelle.

Dans la théorie quantique des champs, la création n'apparaît pas comme une notion scientifique. Il faut la ramener aux concepts d'état et de système. Dans cet esprit on peut dire que l'existence d'une particule est un état, que l'existence de deux particules est un autre état... La création d'une particule n'est, dans ces conditions, rien d'autre qu'un changement d'état.

Cette conception des choses ouvre sur le concept de globalité.

Et par là la physique moderne se sépare encore de la physique classique.

Cette dernière favorisait une vision multitudiniste de la nature. Pour elle, la matière était constituée d'une multitude d'éléments simples : atomes, particules localisées et interagissant du fait des forces qui les mouvaient. La théorie quantique des champs rompt complètement avec cette image. Non seulement les particules n'y figurent pas comme les briques élémentaires de l'Univers, mais celui-ci apparaît comme étant une entité unique et globale. On voit apparaître là l'idée de globalité.

Prenons le cas d'un caillou. Il n'est pas ce qu'il paraît être. On savait déjà qu'il n'est pas le symbole du «plein », même s'il est lourd. Il est, en fait constitué principalement de « vide », le vide entre les noyaux des atomes et les électrons qui tournent autour. Mais le concept de «non-séparabilité » nous laisse entendre qu'à rigoureusement parler, il n'existe même pas en tant qu'être distinct, que son état quantique est enchevêtré avec celui de tout l'univers. Ceci est expliqué par la théorie de la « décohérence ».

Mais, en outre, l'observateur ne peut plus se détacher, ne peut plus s'abstraire de l'objet de son observation. Là encore, prenons un exemple, celui de l'arc-en-ciel. Si vous roulez en voiture vous voyez l'arc-en-ciel, qui se déplace avec vous. Si vous vous arrêtez, il s'arrête; si vous repartez, il repart, comme s'il vous suivait. Donc ses propriétés dépendent en partie de vous qui le regardez. C'est plus ou moins le statut de tous les objets vis-à-vis de notre collectivité d'êtres sentants.

En conclusion, il nous faut tout d'abord dépasser le cadre de nos concepts familiers. En second lieu, il nous faut renoncer au multitudinisme au profit d'une vision plus globalisante de ce qu'est l'être pour nous. Enfin, vouloir conserver à tout prix le langage objectiviste universel engendre des complications inextricables, car, de nos jours, on ne peut plus concevoir les données contingentes situées dans le temps et l'espace comme existant indépendamment de nous.

Ces quelques exemples pris un peu au hasard nous montrent combien notre connaissance du monde réel (pour autant que la réalité existe, ce qui se discute) est loin de ressembler à ce que nous croyons et à ce que nous rapportent nos sens premiers. La réalité n'est pas ce que l'on croit ? La physique moderne, mais aussi la biologie nous le montrent chaque jour. Nos modes de perception naturelle sont trop grossiers pour appréhender la vérité sous-jacente.

Mais alors cela est très grave. Cela signifie que pendant très longtemps, c'est-à-dire pendant des siècles nos représentations du monde, des autres et de nous-mêmes ont été fondées sur des illusions.

Si nous acceptons l'enchaînement un peu simpliste : réalité - représentation - action, nous pouvons dire que notre intervention à la fois dans le monde et la société était fondée sur une vision erronée des choses. Ce qui est paradoxal, c'est que, malgré tout, cela ne s'est pas trop mal passé et au total l'humanité a beaucoup progressé matériellement. Mais maintenant, c'est fini. Nous ne pourrons plus fonder indéfiniment notre action, quelle qu'elle soit, sur une vision incontestablement erronée de la réalité, sur une vision d'un autre âge, ou, alors, nous nous condamnerons à nous répéter et à faire éternellement les mêmes erreurs.

Par ailleurs il nous faut mettre fin à une illusion. Nous ne pouvons pas penser agir correctement dans le monde social en considérant qu'il est distinct du monde physique et qu'en conséquence peu importent les avancées des sciences de la nature si, pendant le même temps, nous progressons, à notre façon, dans le domaine des sciences humaines. Les changements des modes de pensée sont tels qu'ils concernent toutes les sciences, quelles qu'elles soient; ils réclament une révision de toutes nos connaissances.

Prenons un exemple. Celui des biotechnologies. Comment peut-on penser sauvegarder, par exemple, des conceptions créationnistes et finalistes (lesquelles ont déjà été très bousculées par le transformisme lamarckien et l'évolution sélective darwinienne) si maintenant, il est démontré que la vie est une suite de réactions physico-chimiques dont le développement est guidé par des autorégulations qui nous échappent ?

Notre rapport au monde est un rapport aux réalités dites matérielles, mais il est aussi un rapport avec les autres êtres vivants et avec nous-mêmes, symboliquement et concrètement. Y a-t-il à la base de ces différents rapports une vérité unique, en quelque sorte une nature unique sous-jacente ? Je ne sais pas. Mais je sais que nos comportements ne peuvent plus être assis sur ce que nous considérions autrefois comme des évidences.

De la même façon, nous ne pouvons pas évacuer nos difficultés en disant qu'il existe deux mondes : le monde de la macro-physique et le monde de la microphysique et que le premier seul nous intéresse, que le premier nous suffit. Nous ne pouvons tout simplement pas ignorer le monde de l'infiniment petit, parce qu'il nous concerne et nous constitue. Il n'existe en vérité qu'un monde, vu à différentes échelles. Nous, êtres macro-physiques, qui nous intéressons aux autres êtres et objets qui sont de la même dimension que nous et qui correspondent, en gros, à nos préoccupations terrestres, nous ne pouvons ignorer que nous sommes aussi constitués d'atomes et de particules, car personne ne peut plus en nier l'existence. Il faut faire avec! Finalement voici la grande nouvelle ! Le monde est un; il est de même texture, qu'il s'agisse des planètes de l'univers, des objets qui nous entourent ou des particules, des atomes et des molécules (d'ADN, par exemple). Nous sommes une poussière d'étoiles pour reprendre les termes d'Hubert Reeves. Pascal l'avait pressenti, quand il s'avouait effrayé par les espaces infinis. Les Grecs par contre n'y croyaient pas. Platon distinguait le monde céleste où règne un ordre géométrique et le monde terrestre, voué à l'imperfection. Mais maintenant c'est fini. En fait, donc, il n'y a qu'un seul ici-bas. Quant à l'au-delà, c'est une question métaphysique ou plutôt religieuse.

Certains auteurs, dans le domaine du management (Confer Dominique Genelot « Manager dans la complexité » Insep Consulting éditions) ont cru pouvoir se tirer d'affaire en s'en remettant au concept de complexité, cher à Edgar Morin. Il faut dire, là encore, que ce n'est pas suffisant et surtout il ne faut pas faire croire que la nouvelle vérité c'est l'ancienne, plus la complexité qui s'y serait ajoutée. Non, il faut dire et rappeler que le concept de complexité ne peut à lui seul rendre compte de tout ce que les sciences modernes nous ont apporté. Ce serait très réducteur et finalement trop facile de professer le contraire.

Les études qui sont menées au niveau de l'enseignement supérieur, aussi bien dans leur nature que dans leurs méthodes doivent changer. Ce n'est pas une mince affaire. Il n'est pas aisé d'effectuer les traductions philosophiques qui s'imposent, (car à vrai dire, la philosophie n'a jamais été autre chose qu'une interprétation largement intuitive et plus ou moins éclairée de la vision scientifique du moment). N'est pas Descartes qui veut.

Pourtant une mutation s'impose. Il faut y participer.

 

HISTORIQUE
LES GRANDES ÉTAPES DE LA SCIENCE

 

1. LE MIRACLE GREC

 

Le miracle grec, c'est ainsi que Renan qualifiait le prodigieux épanouissement culturel qui survient en Grèce au Vème siècle de notre ère, dit siècle de Périclès.

La philosophie ne se sépare pas à l'époque de ce que l'on nomme aujourd'hui la science. On dit que Platon voulait inscrire au fronton de son académie l'inscription suivante :

« Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre. »

Au Vème siècle avant J-C., on assiste donc dans les cités grecques et particulièrement à Athènes, au développement de plusieurs domaines scientifiques : mathématiques pures (géométrie et arithmétique) astronomie, musique, optique, géographie, médecine...

Quelles sont les causes de ce phénomène ?

Pendant longtemps on a cru que l'esprit humain ou plutôt celui des Grecs avait opéré une sorte de mutation passant du mythe à la raison. Mais cette thèse n'est plus admise de nos Jours.

Au demeurant les grandes civilisations babyloniennes ou égyptiennes, antérieures à la société grecque avaient déjà effectué des progrès remarquables dans le domaine de la médecine, l'astronomie, la mathématique, la botanique et ces connaissances n'étaient ni des croyances, ni de simples savoirs empiriques comme le seraient, par exemple des « remèdes de bonnes femmes » en médecine. Les Babyloniens étaient de grands astronomes. Ils savaient décrire le mouvement des astres avec précision et prédire leur position. En géométrie, ils connaissaient bien avant que Pythagore ne le démontre, les propriétés du triangle rectangle (le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés des autres côtés). Les Babyloniens savaient aussi résoudre des équations du premier et du second degré.

Les emprunts des Grecs aux grands textes mésopotamiens ne font aucun doute. Eudémos, élève d'Aristote reprend mot pour mot les premiers vers de l'Enuma Elish de Babylone. Par la suite, on verra les conceptions évoluer parallèlement au Proche-Orient et dans le monde grec, à, propos, par exemple de la fin du monde, du retour au chaos original, de l'embrasement définitif, autant des spéculations venues d'Orient et qui, au départ, étaient étrangères à la conception grecque du temps.

En fait il n'existe pas de civilisation qui n'ait pas de connaissances et Claude Lévi-Strauss, dans « La pensée sauvage » a bien montré qu'il existe des corpus de connaissances - botaniques, zoologiques, médicales, techniques - dans toutes les civilisations, y compris les plus primitives et que ces connaissances ne se réduisent pas à des croyances mythiques, c'est-à-dire surnaturelles.

Pour autant faut-il parler de science pour qualifier les connaissances acquises dans les diverses sociétés ? Certainement pas. Ce sont des savoirs fondés sur l'observation de régularités dans l'apparition des phénomènes, mais aucune formalisation, aucune théorie n'a été formulée quant à la nature des causes de ces phénomènes. Les Grecs ont été les premiers qui ont inventé un système cosmologique. Eux seuls ont cherché à comprendre le fonctionnement de l'organisme humain que les Égyptiens s'étaient auparavant donné pour objectif d'embaumer. En d'autres termes ils passent de la connaissance empirique des faits à la recherche des causes. Ils s'efforcent de faire la démonstration rigoureuse de la validité des savoirs anciens.

Ainsi Hérodote, le premier historien connu, ne se contente pas de raconter les guerres entre les Grecs et les barbares, il cherche les raisons des conflits. Dès la première phrase de son « Enquête », il écrit : « Hérodote d'Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n'abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l'oubli; et il donne en particulier la raison du conflit qui mit ces deux peuples aux prises. » Cette entrée en matière est remarquable. On notera que. Hérodote ne raconte pas une légende, mais effectue une « enquête », qu'il fait œuvre de mémoire, qu'il fait montre d'objectivité puisqu'il fait part des exploits aussi bien des Barbares que de ceux des Grecs et qu'enfin il cherche à connaître les causes du conflit. Tout cela est extraordinairement moderne et en tout cas tranche définitivement sur les comportements antérieurs et quand on dit que les Grecs sont passés de la légende et du mythe à la pensée rationnelle et méthodique on n'a pas entièrement tort.

Hippocrate de Cos, le père de la médecine, ne se contente pas d'établir la liste des maladies, d'en répertorier les symptômes; il établit pour la première fois une étiologie (recherche des causes) des pathologies.

En mathématique, dans les « Éléments », Euclide innove.

Alors que les Babyloniens faisaient des découvertes géométriques comme la propriété des angles ou des cercles, Euclide démontre chaque proposition.

Dans tous les domaines, dans toutes les activités intellectuelles, on retrouve la même démarche : la recherche des causes au moyen de preuves.

Mais pourquoi cette exigence assez nouvelle ? Plusieurs facteurs peuvent être invoqués.

Maurice Caveing, chercheur au CNRS s'explique ainsi : « Nous voilà en présence d'un peuple de voyageurs qui sillonne la Méditerranée, fonde des colonies, pousse ses explorations au-delà du territoire de Gibraltar. Au sein de certaines cités et colonies s'est constituée une élite de commerçants, de navigateurs, d'armateurs, d'entrepreneurs. Ces gens ont une vue large du monde... Tout cela contribue à ouvrir l'esprit. » Cette période serait donc comparable à la Renaissance : grandes découvertes, rencontres avec des peuples différents, parlant d'autres langues, ayant d'autres coutumes...

Un autre facteur a peut-être également joué : c'est le développement des villes dans le bassin méditerranéen. L'équipement des cités posait de difficiles problèmes techniques : travaux hydrauliques, construction d'aqueducs « Dès le Vème siècle avant notre ère, un ouvrage comme le canal souterrain construit à Samos par Eupalinos de Mégare suppose l'emploi de procédés déjà ardus de triangulation » (Jean-Pierre Vernant. Mythes et pensée chez les Grecs. Maspéro. Paris 1974.)

De même les besoins de la guerre ont incité à améliorer les calculs pour la construction de machines et de navires. Lorsque Archimède construit des machines de guerre qui fonctionnent avec des treuils, des poulies, des leviers et des vis, il va au-delà de l'artisanat pour mettre en œuvre une véritable technologie utilisant des théories physiques et mathématiques appliquées à des problèmes pratiques. La découverte de la fameuse loi de la poussée d'Archimède est liée à la question que ce dernier se posait sur les conditions de flottaison des navires.

Un facteur de nature politique peut être également invoqué : c'est la fin du pouvoir autocratique. En Grèce, dans la Cité-État, le pouvoir politique émane de l'assemblée et le débat est permanent : M. Caveing rappelle que : « L'Assemblée peut être aristocratique ou démocratique. Le débat peut avoir lieu au sein d'une élite ou être élargi à tout le peuple. Mais dans tous les cas, les décisions sont prises après que chacun a pris la parole, a argumenté en faveur de telle ou telle thèse. La décision est toujours précédée par la discussion ». L'art de la rhétorique fondé sur des argumentations rationnelles convaincantes, sur de véritables démonstrations prépare le règne de la raison dans le discours.

Il n'y a pas dans la Grèce classique de monolithisme de la pensée. L'institution des rois-prêtres a disparu. La politique est devenue laïque. Il n'y a pas d'église, de clergé détenteur d'un dogme unique. Chacun peut se livrer au culte de son choix : Apollon, Athéna ou Déméter... Le polythéisme permet à chacun de choisir son culte; la liberté religieuse est presque totale. S'il existe une mythologie commune, ce n'est pas une religion, elle n'a pas le caractère d'un dogme sectaire et d'une croyance officielle.

La science serait-elle la fille de la liberté et de la démocratie ? Geoffroy Lloyd le prétend. (Origines et développement de la science grecque. Magie, raison et expérience. Flammarion. Paris. 1990.) Pour lui, « la recherche de la preuve » est liée à la structure des cités grecques. À Athènes le débat entre gens égaux est permanent car les arguments d'autorité n'ont plus cours. Dans tous les domaines (religieux, politique, judiciaire…) il faut convaincre et pour cela argumenter, démontrer, avancer des preuves et qu'y a-t-il de commun entre les êtres humains sinon le langage de la raison ? Or la raison est à la base de la preuve. Les techniques de la parole deviennent donc essentielles : rhétorique, dialectique, plaidoyer, éristique (art d'enfermer l'adversaire dans ses contradictions)... À Athènes on parle beaucoup, c'est le règne du logos, son influence est décisive... Que reprochait-on à Socrate, sinon ses paroles ? Les pratiques juridiques ont eu une forte influence sur la vie de la Cité. Les tribunaux sont pourvus de jurys qui statuent en audiences contradictoires. Les accusateurs et les défenseurs s'affrontent à coup d'arguments et de preuves, car il n'y a pas de justice divine.

Cela dit argumenter n'est pas prouver, la rhétorique n'est pas la science, les Sophistes ont même détourné la démonstration pour les besoins de la cause et ce fut en quelque sorte une forme d'abus de langage. C'est la raison pour laquelle la thèse de Geoffroy Lloyd doit être reçue avec précaution.

L'écriture aurait-elle été un autre facteur favorable au développement de la science grecque ? La coïncidence des faits semblerait le prouver. C'est vers le VIIème siècle avant J.-C. que les Grecs vont adopter le système alphabétique inventé par les Phéniciens. L'apparition d'une véritable littérature en prose concorde avec le miracle grec. C'est à ce moment que la philosophie abandonne le dialogue oral pour emprunter le traité écrit. Socrate refusait d'écrire, Platon transcrit ses « Dialogues ». En histoire Homère transcrit l'Iliade et l'Odyssée qui étaient jusque-là de grands récits poétiques, transmis de façon orale. Par la suite Hérodote et Thucydide se livreront à une véritable écriture historique en prose. Peu après apparaissent les premiers traités de mathématique et de médecine. L'écriture qui se développe alors marque l'entrée dans un nouvel âge de la pensée. Elle permet de codifier la pensée de façon rigoureuse, de mémoriser ce qui autrefois se trouvait déformé par la transmission orale et de faire circuler les idées à grande échelle. Mais là encore il ne s'agit que d'un facteur parmi d'autres, puisque les Babyloniens et les Égyptiens connaissaient eux aussi l'écriture.

La science grecque s'appuie sur des acquis antérieurs, mais elle invente malgré tout une nouvelle démarche intellectuelle : la recherche systématique de la preuve et la démonstration ont, de notre point de vue, réussi à dégager les penseurs grecs des modes de croyance antérieurs fondés sur la tradition orale, les dires des anciens et l'enseignement des dieux repris dans les mythes.

 

La pensée grecque a profondément marqué la culture occidentale.

Elle a pour socle les mathématiques. Pythagore voyait dans les nombres le principe de toute chose. Pour Galilée, le monde peut se mettre en équations. Tout est question de mathématiques et de proportions. La tradition européenne lie la beauté à la modélisation. La Vénus de Milo est considérée comme remarquable parce que sa tête mesure le huitième et non pas le septième de son corps.

Dans la tradition grecque, dont nous avons directement hérité, le rapport au monde est perceptif : l'œil y joue un rôle fondamental et la raison structure ensuite la perception, l'élevant de la sensation jusqu'au jugement qui la corrige. De ce fait l'objet a un statut, alors que, par exemple, dans la civilisation chinoise, au contraire, tout est rapport (du vide et du plein), alternance (du jour et de la nuit, des saisons), combat (du yin et du yang)...

Pour les Grecs et les Européens en général, agir, c'est contraindre la réalité en fonction d'un projet ou d'un plan. L'épopée est fondatrice car c'est la manifestation des grandes actions héroïques. La bataille se gagne dans la fureur et le bruit détruisant tout sur son passage. En Chine, au contraire, car il est bon d'opposer deux manières de pensée mondiales l'une et l'autre, une bataille bien livrée est celle qui n'a pas lieu. Les traités disent : » L'ennemi arrive reposé, commencez par le fatiguer; s'il arrive uni, commencez par le désunir; s'il est rassasié, affamez-le. Il s'agit non pas de le détruire, mais d'engager un processus qui le sape et qui le déstructure, ce qui fait que vous le conditionnez de façon telle que, quand vous l'attaquez, il est déjà défait ».

Dans la pensée grecque et à Athènes en particulier, chaque citoyen a une opinion sur les choses et défend ses arguments avec acharnement, car il est prêt à se battre pour faire triompher sa position. Il existe donc une histoire de la philosophie, mais pas une histoire de la sagesse. La démocratie est au bout des longs débats rhétoriques et dialectiques. Par contre en Chine le sage n'a pas d'opinion, pas d'idée a priori, il reste ouvert, car il est susceptible, à tout moment de faire sienne la meilleure des solutions qui lui sera apportée par l'évolution de la situation. « Je ne me braque ni pour ni contre » disait Confucius. En Chine il ne s'agit pas de décider, mais d'aménager les conditions, de les travailler en amont de sorte que les conséquences souhaitées en découlent ensuite naturellement. C'est ce que certains ont appelé la doctrine du non-agir. Haudricourt avait déjà remarqué que les Chinois ne cultivaient pas la terre, mais qu'ils l'aménageaient de sorte qu'elle porte les meilleures récoltes.

Tout ceci montre que seul l'Occident avait véritablement le projet de contraindre la nature, de la transformer directement, de s'en rendre maître et possesseur, comme le voulait Descartes. Et pour cela, il est apparu assez rapidement que l'homme devait trouver des relais, des instruments, des outils pour décupler sa force et son pouvoir. C'est de là qu'est née la technique.

 

2. L'APPORT DU MONDE ARABE

 

Entre le VIIIème et le XVème siècle, les savants arabes ont mené les recherches les plus avancées de leur temps. Ils ont transmis le savoir grec et ont assimilé les connaissances indiennes, anticipant la révolution scientifique qui allait bouleverser l'Occident à partir du XVIIème siècle.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin