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La séparation et les Eglises de l'Ouest

De
304 pages
Ce colloque voulait spécifier la dimension régionale d'un événement national, la "séparation des églises et de l'Etat" en prenant pour cadre d'étude le "grand Ouest" réputé terre de tradition chrétienne, et donc supposé très sensible à la séparation. Cet ouvrage s'attache à éclairer l'évènement en amont, en particulier les manifestations de l'anticléricalisme et les effets de la loi de 1901 sur les congrégations. Enfin un chapitre est consacré au protestantisme.
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,

La Séparation et les Eglises de l'Ouest

www.librairieharmattan.com harmattan1~wanadoo.ft diffusion.harmattan~wanadoo .ft cgL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01721-5 EAN: 9782296017214

Sous la direction ,

d'Emile Poulat

La Séparation , et les Eglises de l'Ouest
Actes du colloque tenu à l'Université Catholique de l'Ouest à Angers, les 1eret 2 décembre 2005

L 'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'HaJmattan Hongrie Këmyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 Espace Fac..des L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris
Italia 15 L'Harmattan Burkina Faso

L'Harmattan

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI
de Kinshasa

Via Degli Artisti, JO 124 Torino IT ALlE

1200 logements 12B2260 Ouagadougou

villa 96

1053 Budapest

Université

- RDC

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Ont collaboré à ce volume:

BELŒIL Dominique Université de Nantes. BLOMME Yves Faculté de Théologie, Université Catholique de l'Ouest, Angers. CLOÎTRE Marie- Thérèse Université de Bretagne Occidentale, Brest. DURAND Anne-Marie Sœur de la Congrégation de La Pommeraye. ÉMERIAU Isabelle Institut d' Art, Lettres et Histoire, Université Catholique de l'Ouest, Angers. FABRE Rémi Université de Nantes. JUIGNER Xavier Université du Maine, Le Mans. LANDRON Olivier Faculté de Théologie, Université Catholique de l'Ouest, Angers. LAUNAY Marcel Université de Nantes.

MARAIS Jean-Luc Université d'Angers. MARGRON Véronique Doyen de la Faculté de Théologie de l'Université Catholique de l'Ouest, Angers. POISSON Emmanuel Université du Maine, Le Mans. POULAT Émile Directeur d'Études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris. ROUSSEAU Robert Recteur de l'Université Catholique de l'Ouest, Angers. TRANVOUEZ Yvon Centre de recherche bretonne et celtique, Université de Bretagne Occidentale, Brest. W ACHÉ Brigitte Université du Maine, Le Mans.

Sommaire

Avant-propos(RobertRousseau et VéroniqueMargron)

p. 9
13

Préface: d'une loi sur les cultes à une loi culte (Émile Poulat).. p.

Les manifestations de l'anticléricalisme dans l'Ouest avant 1905 (Isabelle Émeriau)
Les sœurs de la Providence confrontées aux lois anticongréganistes (1901-1905) (Anne-Marie Durand) Paroles de recteurs à propos des inventaires de février-mars 1906, dans le diocèse de Quimper

p. 21

p.

61

et de Léon (Marie-ThérèseCloître)
Les opérations d'inventaires en 1906 en Basse-Normandie: les « deux» Orne (Emmanuel Poisson) Le cas atypique de Mgr Le Camus, un évêque favorable à la Séparation (Yves Blomme)

p. 83
p. 99

p. 117

L'ACJF et la Séparation dans le grand Ouest français (Brigitte Waché) L'après-Séparation dans les paroisses d'Angers (Olivier Landron)

p. 131

p. 149

Séminaires et séminaristes de l'Ouest face à la Séparation (M areel Launay) Un paradoxe, l'esprit de triomphe dans le catholicisme au lendemain de la Séparation des Églises et de l'État: l'exemple de Mgr Duparc, évêque de Quimper et de Léon (Yvon Tranvouez)

p. 159

p. 177

Assemblées et congrès diocésains: la mobilisation des catholiques dans l'Ouest (1906-1914) (Jean Lue Marais). Les protestants et la Séparation: dimension nationale, dimension régionale. L'exemple du consistoire de Nantes (Rémi Fabre)

p. 199

p. 237

La mobilisation dans l'Ouest face au Cartel des Gauches de 1924 : une tentative de remise en cause de la loi de séparation de l'Église et de l'État? (Dominique Belœil) p. 255

L'abbé Angot et les inventaires dans la Mayenne (Xavier Juign,er)

p. 269

Avant-propos
Robert ROUSSEAU.

Votre colloque sur la Séparation et les Églises de l'Ouest se situe au plus près de l'anniversaire de cette loi qui, après avoir suscité tant de passions contradictoires, allait être peu à peu regardée comme l'un des fondements de la laïcité à la française. En effet, ce fut le 9 décembre 1905 que la chambre des députés adopta la célèbre loi en seconde lecture. En choisissant l'Ouest comme sujet de vos investigations, vous voulez donner, je pense, toute sa spécificité à cette région, qui à l'époque apparaissait comme particulièrement fervente et catholique. A ce titre, elle suscita bien des inquiétudes et bien des espoirs chez les uns comme chez les autres. Lorsqu'on relit la presse de cette époque, on est frappé par la vigueur, la violence même des passions qui se déchaînent de part et d'autre. Pour les uns, l'Église catholique ne devait pas se relever de cet ultime coup qui lui était porté. Pour les autres, qui retrouvaient le style de l'apocalypse, le combat fmal paraissait engager contre les forces du mal! On est frappé a posteriori par le manque de lucidité, le manque de capacité à relativiser, le manque d'esprit de prospective dont beaucoup ont fait alors preuve. Mais ce faisant, on a aussi un peu le sentiment d'être injuste à leur égard. Car sincèrement, aurions-nous été plus clairvoyants qu'eux?
* Recteur de l'Université Catholique de l'Ouest, Angers.

9

On ne peut certes ignorer qu'il Yeut - même à chaud - des esprits modérés, épris de dialogue, désireux de voir se dessiner une issue, sinon satisfaisante, tout au moins acceptable pour les uns comme pour les autres. Le rôle joué par Aristide Briand, pourtant si décrié par les catholiques de l'époque, n' a-t-il pas fmalement concouru à l'apaisement? Et les «cardinaux verts », comme on les appelait plaisamment à l'époque, ne donnèrent-ils pas l'image de notables catholiques ouverts et désireux de ne pas voir leur Église couper les ponts avec la société de leur temps? Comme l'écrivait Gabriel Lebras, préfaçant la thèse de la ftlle de Louis Méjan sur l'œuvre de son père, rien ne se produisit de ce qu'escomptaient les acteurs de la crise de la Séparation. L'Église catholique ne connut ni schisme, ni dissidence, ni Église nationale séparée de Rome, ni conversion au protestantisme, ni déclin comme l'attendaient des sociologues de la ligne de Durkheim, des anticléricaux comme Combes, et certains protestants. Elle n'eut à subir ni la fermeture des églises, ni le culte caché. La Révolution ne recommença pas, comme l'ont cru alors nombre de catholiques. L'aboutissement de la crise fut une Séparation qui n'attente pas à la liberté des cultes, conforme aux aspirations de la société, et que disaient souhaiter la grande majorité des élus de gauche aux élections de 1906. C'est à tous les aspects de cette importante page de notre histoire, au travers de sa spécificité dans nos régions de l'Ouest, que vos travaux vont être consacrés et auxquels je souhaite un complet succès.

10

Véronique MARGRON*

Inscrire un colloque sur certains aspects régionaux d'un événement aussi important que l'a été la Séparation des Églises et de l'État dans une faculté de théologie et de sciences religieuses, voilà qui n'est pas neutre! Le thème retenu: La Séparation et les Églises de l'Ouest, montre d'ailleurs bien par lui-même que c'est du point de vue des Églises locales - les Églises particulières - que nous aurons à réfléchir, même s'il est prévu que telle ou telle de vos communications aborde aussi l'aspect des Églises réformées. Bien que dans le passé, les Églises - et pas seulement l'Église catholique - n'aient pas toujours su résister à la tentation de mettre la puissance publique à leur service, celle-ci s'est émancipée au cours des siècles, sans que la vie religieuse soit pour autant condamnée à disparaître de nos sociétés. Pour certains, le christianisme serait peut-être même la religion la plus capable de susciter la sécularisation de la société, et aussi de s'y adapter. Cette Séparation - au meilleur sens du mot - serait alors incluse dans son principe au cœur du message évangélique lui-même. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu! » répond Jésus aux pharisiens venus lui tendre un piège, par ce qui allait devenir une des répliques les plus célèbres de toute I'histoire humaine! Célèbre et impliquant sans doute une direction fondamentale, mais pas pour autant à l'abri des interprétations les plus contradictoires.

*

Doyen de la Faculté de Théologie de l'Université

Catholique de l'Ouest, Angers.

Il

Je n'en veux pour preuve que saint Augustin, pour qui tout est à Dieu, puisque c'est l'homme lui-même qui est marqué de l'empreinte divine, comme la pièce l'était de celle de l'empereur... Et quinze siècles plus tard, Clemenceau qui s'exclame: «Rendez à César ce qui est à César! ...Et tout est à César! » Mais revenons au thème même de votre colloque: La Séparation et les Églises de l'Ouest. Certes, le grand Ouest catholique fut profondément marqué par la crise de la Séparation, et les esprits y étaient sans doute moins prêts qu'ailleurs à la rupture du pacte concordataire. On ne voyait alors que la perte du soutien de l'Etat qui était d'ailleurs devenue plus qu'aléatoire - ainsi que celle des traitements, alors que ceux-ci furent bien plus facilement qu'ailleurs remplacés par les dons des fidèles. En réalité, l'Église obtenait la liberté! TIsemble bien que les acteurs de l'époque aient sous-estimé cet aspect de la Séparation. Le cardinal Merry deI Val - le secrétaire d'État du pape Pie X - sera lui-même surpris de la liberté avec laquelle Rome put nommer dès février 1906 des évêques sur les multiples sièges épiscopaux devenus vacants pour fait de « discordat » ! Puissent vos travaux nous aider à mieux comprendre cette période essentielle de notre histoire!

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Préface D'une loi sur les cultes à une loi culte
Émile POULAT*

Avec une semaine d'avance, notre colloque d'Angers coincide avec le centenaire de la loi du 9 décembre 1905 concernant « la Séparation des Églises et de l'État », au terme d'une année consacrée à son étude et à sa commémoration. C'est bien l'occasion de faire le point. Au plus haut niveau de l'État, la célébration a été feutrée, avec éclat, mais sans tapage, si l'on peut dire: quatre colloques confiés à l'Académie des sciences sociales et politiques dans ses lambris, encadrés par une séance inaugurale sous la présidence du Premier ministre, et clôturés par une séance solennelle en présence du Président de la République, supprimée au dernier moment. Au total, 140 communications, accessibles sur Internet. À Paris et en Province, une intense activité s'est déployée, à l'initiative de conseils généraux, de municipalités, d'associations, de centres diocésains, qui a mobilisé tous ceux qui avaient une compétence en la matière ou que leurs fonctions intéressèrent à ces problèmes. Toutes ces manifestations, parfois accompagnées d'expositions, ont eu un rôle pédagogique de sensibilisation et d'éveil dont l'importance ne peut être sous-estimée. Elles ont donné lieu, en province comme à Paris, à des recherches locales,
* Directeur d'Études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris.

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en particulier sur les suites de la loi: son application par les pouvoirs publics, sa réception par les différents cultes, les réactions de l'opinion par exemple devant les inventaires et les expulsions. La synthèse de tous ces travaux reste à faire quand leur publication toujours en cours sera achevée. En revanche, il faut le reconnaître, le parent pauvre de ce grand intérêt a été la loi elle-même. On s'est montré curieux de « comment ça s'est passé », l'anticléricalisme républicain contre la vieille France catholique, mais beaucoup moins et de plus loin à ce qui s'est réellement passé sous la mousse des événements et le jeu des passions, c'est-à-dire l'institution, la mise en place d'un nouveau régime religieux en droit français. On s'est encore moins intéressé au langage, la manière dont on parlait de tout cela des deux côtés. On s'en est tenu aux habitudes prises (depuis quand ?), considérées comme évidentes et allant de soi. Or, nos évidences sont aujourd'hui assez éloignées de celles qui avaient cours voici un siècle.

1. Retour sur quatre mots de la loi de 1905
subventions, interdites par l'art. 2 de la loi de 1905. En l'espèce, nous voyons s'opposer aujourd'hui un rigorisme verbal et un laxisme pratique: un laxisme qui appellerait sans doute examen, un rigorisme qui n'était pas dans l'esprit des auteurs de la loi. Aujourd'hui, tout est subventionné : la rue République avait le geste moins large, mais l'esprit plus clair. Son interdit se limite aux cultes, et elle sait que les Églises ne sont pas simplement des cultes, mais sont actives un peu dans tous les domaines. Et même en matière de cultes, elle se montre d'abord réaliste. Quand elle est obligée de débourser pour eux, elle dispose d'une formule magique: «Ne sont pas considérées comme subventions les sommes allouées pour... » Entrent dans cette catégorie le maintien de l'affectation gratuite au culte des édifices qui relèvent du domaine public, les réparations exigées par les édifices classés monuments historiques et bientôt, plus généralement, l'entretien des édifices propriété communale, l'installation de l'éclairage et du chauffage, les

.Un exemple vient aussitôt:

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exonérations fiscales, l'indemnité de gardiennage, etc. Tout cela fait au bout du compte une jolie somme, dont nul n'est en mesure d'évaluer le montant national consolidé au fil des années. La loi de 1905 renvoie pour nous à une trilogie: séparation, laïcité, neutralité. Or, aucun de ces mots n'y figure, sinon le premier dans le titre à défaut du texte. En revanche, la loi recourt à trois notions: culte, exercice du culte, associations pour l'exercice du culte. Aujourd'hui, qui est en mesure de dire ce que c'est qu'un culte? Des tribunaux ouvrent leurs dictionnaires de langue, qui n'ont aucune autorité juridique, ou en appellent aux sciences sociales - Durkheim, Eliade -, qui n'en ont pas davantage. On constate que le législateur n'a jamais défmi ce qu'il entendait par ce mot. il en allait alors de lui comme du mot congrégation pour Waldeck-Rousseau: aucune hésitation n'est possible, tout le monde sait de quoi on parle. Et de quoi parlait-on ? De ce qui faisait l'objet du concordat de 180l, des articles organiques de 1802, du décret impérial sur les fabriques de 1809: pour le catholicisme, la vie paroissiale dans le cadre diocésain, à l'exclusion et à l'encontre de ce néo-catholicisme des congrégations et de leurs activités hostiles à la société moderne. Le mot séparation lui-même est devenu un lieu d'incompréhension polémique. C'est un héritage de Montesquieu: la séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif a précédé largement celle du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, pour rester dans le langage conventionnel. Elle n'a jamais signifié que le parlement et le gouvernement devaient s'ignorer: pourquoi, alors, l'exiger de l'Église et de l'État? En droit matrimonial, on sait allier communauté de vie et séparation des biens. Un colloque serait urgent sur la notion même juridique de séparation dans tous les domaines où on la rencontre. En 1905, le législateur a opté pour une séparation restreinte, s'opposant aux partisans d'une séparation intégrale. Se séparer, c'est se quitter, et pour cela commencer par rendre à l'Eglise les églises et chapelles que la Nation s'était appropriées en 1789, expliqua Victor Augagneur, député-maire de Lyon, connu pour son anticléricalisme décidé. À la demande de Briand, il retire

.

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son amendement: il en résulta que toute une partie de la loi dut aménager les rapports entre propriétaire et affectataire. Un troisième mot, difficile d'usage, s'est trouvé pris dans ce conflit: privatisation. Contrairement à une idée courante, la séparation n'a pas «privatisé les cultes ». Elle a maintenu la tradition française qui distingue entre « liberté de conscience », qui est personnelle, tout en étant une liberté publique, proclamée par la Déclaration de 1789, et «liberté des cultes », qui est une liberté collective, ignorée par la Déclaration de 1789 (qui se limite aux droits de l'individu). Elle a supprimé les établissements publics chargés de pourvoir à l'exercice public du culte et les a remplacés par des associations de droit privé, assurant le même rôle. Elle va jusqu'à garantir - loi unique au monde - le libre exercice public du culte, dans des édifices publics pour la quasi-totalité.

.

.A

ce point,

surgit un quatrième

mot, de résonance

catho-

lique : spoliation, qui recouvre tout ce que l'Église de France estime avoir perdu de ce qui lui appartenait du fait de la loi de 1905. La question est complexe, embrouillée, confuse: elle appelle bien des distinctions et bien des recherches. Tout d'abord, s'il y a eu spoliation, ce fut en 1789, lors de la nationalisation des biens du clergé, séculier et régulier, dont il fut fait deux parts: ce qui fut aliéné au profit de la Nation endettée et que le pape Pie VII lors du concordat de 1801 accepta de considérer comme un fait accompli; ce qui resta ou redevint affecté aux besoins du culte et que la loi de 1905 maintint en l'état. Trois traits caractérisent cette seconde part, difficile à chiffrer: propriété publique, affectation cultuelle, jouissance gratuite. S'il y eut spoliation, ce fut aussi en 1901, au détriment des congrégations dissoutes soit de plein droit Gésuites, salésiens, chartreux, enseignants), soit pour avoir refusé de solliciter l'autorisation exigée par le titre III de la loi du 1er juillet. On a parlé, à leur propos, du «milliard des congrégations» : le chiffre résulte d'une enquête du ministère des Finances publiée en 1900, relative aux immeubles possédés ou occupés par les congrégations catholiques, autorisées ou non, et les communautés protestantes. On notera qu'elle se limite au patrimoine immobilier et qu'elle

16

inclut des congrégations que la loi ne touchait pas: seule une étude différentielle permettrait de faire un tri. Quant à la liquidation, elle s'est faite dans des conditions scandaleuses, qui ont obligé le législateur à transférer aux Domaines ce qu'il avait d'abord confié à des liquidateurs privés. Sept rapports du ministre des Finances au Président de la République (le dernier en 1914) ont rendu compte de cette opération. Ils sont accessibles, mais obstrués par la légende du milliard. Reste donc ce qui appartenait aux établissements publics du culte (fabriques paroissiales, menses épiscopales, capitulaires ou curiales) qui, après inventaire, devait être transféré par eux aux associations cultuelles prévues par la loi si la destination en était cultuelle, soit à des établissements charitables, hospitaliers ou scolaires dans le cas contraire. L'estimation ministérielle était autour de 400 millions (le dixième de la nationalisation de 1789, pour autant que les évaluations soient comparables). En l'absence d'associations cultuelles, dont le pape Pie X avait interdit la formation, les biens cultuels furent attribués aux communes, tout en gardant leur affectation cultuelle, et rejoignirent ainsi le statut des édifices du culte nationalisés en 1789. Rien n'interdisait aux fabriques et aux menses de transférer aux établissements de leur choix ce qui n'était pas de nature strictement cultuelle. En profitèrentelles? TIne le semble pas, bien qu'on ne puisse le savoir que de manière indirecte, par les décrets et arrêtés d'attribution publiés au Journalofficiel. Perte, incontestablement. Spoliation, le mot est excessif et impropre: seule s'est appliquée ici la règle des «biens sans maître », du fait de la suppression légale des établissements publics du culte sans associations cultuelles pour en hériter ou sans disposition dans les délais fIXésau profit des organisations choisies à cet effet. On voudrait pouvoir être plus précis. La masse documentaire est considérable: 3 000 colonnes du Journal officiel pour les « inventaires », 800 cartons au ministère des Finances pour le séquestre et les attributions. Ces archives attendent qu'on les exploite : tâche ingrate et difficile, peut-être même décevante au bout du compte, malgré toutes les circulaires qui ont tenté de canaliser cet énorme travail. Du moins entrerait-on dans la réalité administrative

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des inventaires et de leur suite, au lieu d'en rester à la réalité émotionnelle des manifestations qu'ils ont provoquées.

2. Retour au texte de la loi de 1905
L'approche du centenaire de la loi de séparation a ouvert un bruyant débat: faut-il ou non modifier la loi de 1905 ? Le débat s'est vite enlisé faute de savoir de quoi l'on parlait, à quel texte on se référait. Depuis vingt-cinq ans, on entend dire un peu partout qu'il faut toiletter, modifier, réviser, rénover, adapter, dépoussiérer la loi de 1905 concernant « la séparation des Églises et de l'État », sans qu'on sache généralement ce qu'on veut remplacer, ni par quoi le remplacer, et sans qu'on avance beaucoup. La raison en paraît simple: on se fonde sur des situations nouvelles ou des insatisfactions récurrentes, sans aller au texte luimême, et sans s'interroger sur le rapport de ce qui ne va pas à ce qui est écrit dans la loi. Première exigence: se reporter au texte. Mais à quel texte? Celui qui a été publié le Il décembre 1905 au Journal officiel, ou celui qui a cours en 2005 et qu'on appelle la «version consolidée» ? TIfaut le constater: aucun des textes disponibles à ce jour n'est absolument fiable. Une édition critique est actuellement en chantier à la Ligue de l'enseignement: c'est un gros travail, parfois délicat. Deuxième exigence: bien poser la question, qui en présuppose trois. Peut-on modifier la loi de 1905 ? Oui, pour deux raisons: parce qu'aucune loi n'est intangible et parce que les parlementaires n'ont jamais pensé que celle-ci faisait exception. De 1097 à 2002, elle a ainsi été modifiée légalement une bonne quinzaine de fois (plus qu'on ne le dit partout) ; et en outre elle a été bricolée sans souci de cohérence; de 1906 à 1959, elle a été l'objet de 32 propositions de loi - de droite comme de gauche - demeurées sans suite et tombées dans l'oubli.

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Faut-il modifier la loi de 1905 ? C'est une toute autre question, de nature à la fois juridique et politique. Encore faut-il être au clair sur ce qui est en cause, et, pour cela, prendre le problème à l'envers: comme en 1789, établir des cahiers de doléances et de revendications, voir comment on peut les satisfaire ou y faire droit de la manière la plus simple (circulaires, instructions, décrets), et s'interroger fmalement sur le résidu, s'il en reste un et s'il relève bien de la loi de 1905. Alors seulement, préciser l'article en cause et en proposer une autre rédaction. Que reste-t-il de la loi de 1905 ? À la fois peu et beaucoup, mais surtout l'essentiel. - L'essentiel, ce sont d'abord les « principes» du titre I et des deux articles qui suivent: liberté publique de conscience et libre exercice public du culte pour tous; associations cultuelles de droit privé pour répondre aux besoins de cet exercice public; respect par les pouvoirs publics des règles d'organisation propres à chaque culte. - Peu, parce que toute une partie de la loi est désonnais obsolète, faute d'objet, sans avoir été jamais abrogée: en particulier tout ce qui concerne soit l'attribution et l'affectation des biens cultuels, soit le droit à pension ou à allocation des ministres du culte, dont aucun n'est plus là pour èommémorer le centenaire de la loi. Parallèlement, ce qui a bien vieilli, dans cette loi, ce sont les articles concernant la police des cultes, le partage des responsabilités entre le propriétaire public et le desservant ecclésiastique même si elle accumule précautions et sanctions qui témoignent d'un temps révolu. - Beaucoup, c'est-à-dire tout le régime issu de la loi de 1905 : lois adjacentes, décrets ministériels, instructions et circulaires (en particulier du ministère des Finances) : un monceau, un maquis, où il est parfois difficile de se retrouver, et où très peu nombreux sont ceux qui osent s'y engager. Un seul exemple: le statut des « dons manuels» au culte, dont la loi de 1905 ne fait qu'une brève mention. À quoi s'ajoute le considérable travail d'interprétation

19

accompli par le Conseil d'État: après le refus par le Parlement d'une séparation intégrale, il a joué au début de mars 1906 un rôle décisif dans l'interprétation libérale de la loi. Le contexte de la loi est mieux connu que son texte: celui-ci reste le grand méconnu de cette année commémorative. TIest vrai que celui-ci ne nous est plus immédiatement intelligible: chaque mot appellerait un commentaire ou un développement. Il est vrai
aussi que nous le lisons avec des mots qui n'y sont pas

-

laïcité,

neutralité, séparation -, au détriment de ceux qui s'y trouvent: culte, exercice du culte, association pour l'exercice du culte... La loi de 1905 n'a pas séparé le temporel et le spirituel, mais deux temporels, civil et ecclésiastique. Elle n'a pas transformé la religion en affaire privée: elle en a fait une affaire de libertés publiques. Pour la religion, pour la société, pour l'État, c'était, dans l'histoire de la France, une situation entièrement nouvelle, dont personne n'avait l'expérience. C'est un troisième retour qu'il nous faut maintenant opérer: à Angers, lieu de notre colloque, siège de l'Université Catholique de l'Ouest qui l'accueille. Les lois se font à Paris, c'est bien connu, mais elles arrivent en province, un jour franc après leur publication au Journal officiel aujourd'hui. Autrefois, c'était un jour franc par tranche de 100 kilomètres depuis Paris, mais cette information chronologique a laissé subsister toutes les spécialités locales. C'est donc à l'Ouest - au grand Ouest - que nous nous intéresserons ici. Aucune des grandes questions que je viens d'aborder - quatre mots, une loi - ne figure à notre programme, mais elles en constituent bien la toile de fond, voire le punching bail sur lequel vont s'exercer les intervenants. Au-delà des oppositions entre «républicains» et « cléricaux », ce qui devrait retenir notre attention en écoutant toutes ces communications, c'est le grand écart entre l'appréhension de l'événement par les catholiques et la compréhension de la loi avec le recul du siècle écoulé.

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Les manifestations de l'anticléricalisme dans l'Ouest avant 1905
,

Isabelle EMERIAU

*

Dresser un tableau de l'anticléricalisme de ['ouest de la France est trop ambitieux dans le cadre d'un seul article. Aussi, nous nous proposons de livrer quelques exemples essentiellement tirés de nos travaux consacrés au département du Maine-et-Loirel.

L'expression « Anjou chrétien» et même « Ouest chrétien» était encore très usitée au début de la Troisième République même si les travaux menés sous la direction de Fernand Boulard2 et de François Lebrun3 pour le Maine-et-Loire montrent que la pratique religieuse est en baisse. Cependant, dans les départements bretons, la situation n'est pas la même: comme le montre Michel Lagrée, « la Bretagne paraît longtemps étrangement cléricale».

* de l'Institut d'Art, Lettres et Histoire, Université Catholique de l'Ouest. 1 Voir notre thèse Démocratie, Liberté, patriotisme: le malentendu républicain. L'exemple du Maine-et-Loire, Presses universitaires du Septentrion, 1999, 2 volumes. 2 F. Boulard, Matériaux pour l'histoire religieuse du peuple français, Paris, E.H.E.S.S, F.N.S.P. et C.N.RS, 1982, 1. 2. Pour le diocèse d'Angers, voir les pages 115-118 et 315-327. 3 F. Lebrun, Histoire du diocèse d'Angers, Paris, Beauchesne, 1981. Lire le chapitre « La Contre-offensive catholique» écrit par Jean-Luc Marais.

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Au milieu du XIXe siècle, «l'observation des principaux devoirs religieux semble être la règle générale »4. Tous les observateurs du XIXe et du XXe siècles n'ont pas rendu le relief des manifestations anticléricales individuelles5. Dans les notes des curés des paroisses angevines entre 1870 et 1914, l'équipe dirigée par F. Boulard n'a relevé pratiquement aucune allusion à des cérémonies civiles6. Étrangement, si l'on feuillette la Semaine religieuse du diocèse d'Angers, nous ne trouvons aucune mention d'enterrements, de mariages ou de baptêmes civils dans le diocèse7. À croire justement qu'il ne fallait pas faire de publicité même négative à ces événements pour ne pas les encourager? De même, dans la plupart des familles que nous avions interrogées pour nos recherches de thèse, dès que nous prononcions le tenne « anticlérical », on nous répondait très souvent au sujet de l'ancêtre concerné « mais il s'est converti quelques jours avant de mourir ». La lecture des journaux républicains nous donne une meilleure perception des événements. En lors des élections législatives de 1877 dans le Maine-et-Loire, James Combier, un conseil municipal de la ville de Saumur, fut le seul candidat républicain sur les huit aux élections législatives à annoncer son adhésion complète au slogan« Cléricalisme, voilà l'ennemi », de Peyrat, ami de Gambetta: « Respectueux de toutes les croyances, je veux la liberté de conscience égale pour tous, le droit pour chacun de pratiquer le culte auquel il appartient, mais je m'opposerais de toutes mes forces aux envahissements du cléricalisme. » Dans le Saumurois, on se souvient encore de James Combier comme d'un homme très anticlérical, qui ne fit pas baptiser ses enfants et qui osa« interdire» les processions en 1879.
4 Michel Lagrée, Religion et Cultures en Bretagne (1850-1950), Paris, Fayard, 1992. Voir p. 61 et suivantes. 5 N'oublions pas de mentionner le livre de l' anglo-saxon T. A. Kelsman, Death and the Afterlife in modern France, Princeton, Princeton University Press, 1993. L'auteur prend comme exemple d'enterrement civil celui d'un habitant de Gennes, Besnard, décédé en 1874 : voirp. 106. 6 F. Boulard, op. cit., p. 320. À partir de 1900, les curés notèrent quelques mariages civils, notamment dans l'arrondissement d'Angers. 7 Signalons que dans La Semaine religieuse du diocèse d'Angers du 24 avril 1881, la rédaction fit allusion à des baptêmes civils à Carcassonne. Elle ne mentionna pas celui qui eut lieu à Pamay quelques mois plus tôt.

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Comment s'est manifesté l'anticléricalisme individuel ou collectif, le contrecléricalisme et l'acléricalisme ? Avant d'apporter des réponses, il est nécessaire de replacer ce combat dans son contexte, c'est-à-dire en présence de l'emprise considérable de l'Église catholique sur les esprits dans les départements de l'ouest de la France.

1. Puissance de l'Église catholique dans le Maine-et-Loire et dans l'Ouest en général
En arrivant dans le diocèse d'Angers au mois de juillet 1870, le nouvel évêque, Charles-Émile Freppel, fit immédiatement procéder à une étude. La situation lui apparut plutôt rassurante. En effet, le diocèse était bien peuplé en prêtres jeunes, saturé en pèlerinages, en œuvres et en cérémonies. Dans ce diocèse prospère, Mgr Freppel allait se révéler un «infatigable touche-à-tout». Pendant l'hiver 1870, il fit une large concurrence à la municipalité d'Angers en créant des fourneaux économiques, des ambulances, et en mettant l'évêché à la disposition de la Croix Rouge. Dès la fm de la guerre et dans le cadre de la reconquête ultramontaine, Mgr Freppel s'efforça de redonner vie aux grands pèlerinages angevins. TIporta son dévolu en premier lieu dans les zones les plus «mauvaises» de son diocèse: Baugé et Saumur. Dans ces friches, il tenta une double reconquête par l'école et les pèlerinages. À Baugé, il fondait le collège Saint-Joseph dès 1873 et rétablissait le pèlerinage de la Vraie Croix8. À Saumur, il créa le collège SaintLouis en 1872 et restaura le pèlerinage de Notre-Dame-desArdilliers9. TIpoursuivit son action avec les pèlerinages de Béhuard, du Marillais, des Gardes et du Puy-Notre-Dame. À Angers, il fonda l'externat Saint-Maurille. Profitant de la loi sur la liberté de l'enseignement supérieur votée en 1875, il présida à la fondation des facultés catholiques. Mgr Freppel implanta de nombreuses œuvres
8 Prétendu morceau de la vraie croix du Christ, arrivée en Anjou au 13esiècle, la relique, objet de la vénération des fidèles, était promenée tous les ans dans les rues de Baugé et suivie par un grand nombre d'habitants. 9 J. de Viguerie, Notre-Dame des Ardilliers. Le Pèlerinage de Loire, Paris, O.E.I.L., 1986, 249 pages. Voir pp. 73-76.

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charitables comme les crèches, l'orphelinat agricole de Pouillé1o. L'Église catholique détenait donc des positions solides en particulier dans les Mauges et le Segréen. Ailleurs dans le Baugeois et le Saumurois, une véritable lutte s'engageait. Laissons au préfet de Maine-et-Loire le soin de faire son rapport sur l'évêque en 1888 : «Doué d'une rare énergie, travailleur infatigable, il ne néglige aucune occasion de faire entendre -sa parole éloquente pour la défense de son parti aussi politique que religieux. [...] le clergé qui comptait de nombreux membres assez indépendants vis-à-vis de l'évêque est aujourd'hui entièrement soumis à ses volontés et se conforme à ses instructions. [...] Il néglige les petits moyens d'action [...] toute œuvre pouvant procurer à l'opposition cléricale un profit réel a toujours trouvé à l'évêché des encouragements et une protection efficace. »11

À la même date, le Procureur général rédigea un rapport consacré à Mgr Freppel; il considérait que les relations des autorités civiles avec le prélat étaient rares mais courtoises. «Le préfet de Maine-et-Loire ne se [ressentait] plus de la menace d'excommunication lancée en 1883 contre M Rodière, secrétaire général de la préfecture, chargé en exécution du décret du 13juin 1883 de gérer la caisse de secours et la maison de retraite pour les prêtres âgés infirmes du diocèse. »12 La résistance de Mgr Freppel fut très forte, et en 1883 le diocèse d'Angers fut celui qui en France compta le plus de prêtres non payés. Ainsi dans un département où le catholicisme était très présent, des manifestations d'anticléricalisme ne pouvaient pas ne pas se développer. La lutte contre le cléricalisme joua un rôle mobilisateur dans « ce misérable pays» que la sœur d'un des maires de Montreuil-Bellay, qualifiait de « freppelisé » en 1878.
10 L. Cosnier, La Charité à Angers, Angers, 1890,2 volumes. Il Archives Nationales (désonnais: AN) F 19 2489. Dossier personnel Mgr Freppel, évêque d'Angers. Rapport confidentiel sur le caractère, les opinions, les mœurs et l'influence du prélat Freppel, 6 juillet 1888, Doc. n° 302. 12 AN F19 2489. Dossier Mgr Freppel. Extrait d'un rapport de M. Le Procureur général près la cour d'appel d'Angers en date du 7 juillet 1888, Doc. n° 303.

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Dans les départements bretons, l'omniprésence des prêtres joue aussi en faveur d'une large critique et d'un besoin d'indépendance13. Ainsi, nous notons dans le Morbihan quelques exemples de refus des prêtres de donner la communion à certains de leurs paroissiens qui auraient mal voté lors des élections législatives de 1876. Les luttes contre le cléricalisme La lutte contre le cléricalisme s'est en premier lieu manifestée par des actions individuelles, des cérémonies et plus particulièrement les enterrements civils14. L'individu aux prises avec l'Église catholique Les actes individuels les plus fréquents condamnant les prêtres consistaient dans la dénonciation des mœurs des clercs, dans des accusations de violences perpétrées sur de jeunes enfants dans les écoles, des actes d'intolérance ainsi que dans des escroqueries. La presse était un des moyens voire même le meilleur moyen d'avertir le public de tels actes. Amédée de Rolland, un journaliste venu de LyonlS, apporta du soin à faire de telles narrations dans L'Ouest, journal d'opposition créé en 1868 à Angers dont il fut rédacteur en chef en 186916.Cette année-là, il jubilait d'ailleurs en écrivant l'Histoire d'un bon vicaire17.Cette brochure de seize pages retraçait les aventures d'un jeune vicaire du diocèse d'Angers accusé d'avoir abusé de deux jeunes sœurs dont l'une se trouva enceinte. n cherchait à mettre en garde les chefs de famille contre les dangers de la confession. Armand Rivière lui adressa ses sincères félicitations et en profita pour rappeler qu'en Touraine, les agissements du

13 Michel Lagrée, Religion et culture en Bretagne (1850-1950), Paris, Fayard, 1992. 14 G. Cholvy, Histoire religieuse de la France contemporaine, Toulouse, Privat, 1985, t. 1, 1800-1880, p. 27. 15 Il s'installa plus tard à Nantes et travailla au Phare de la Loire. 16 L'Ouest, 4 et 5 mars 1869. Dans la rubrique « Chronique religieuse », voir la reproduction d'un article paru dans L'Émancipation de Toulouse. 17 A. de Rolland, Histoire d'un bon vicaire, Angers, Lemesle, 1869, 16 p.

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prêtre de la commune de Tauxigny venaient d'être révélés à l'opinion publiquel8. En Bretagne, on peut voir des cas identiques. Le meilleur moyen de collecter des informations sur les prêtres ou les religieuses était de donner le plus souvent possible la parole aux abonnés des journaux. Le Patriote - de l'Ouest - tout comme le Travailleur ou le Courrier de Saumur se montrèrent toujours prêts à reproduire des dénonciations contre les agissements des religieux19. Le Travailleur alla même jusqu'à s'assurer la collaboration régulière d'un certain Barbin2o.Autre exemple: en 1885, un abonné du Courrier de Saumur dénonça l'intolérance des sœurs de Saint-Cyr-en-Bourg. Quelques jours avant de se marier, une jeune fille de 18 ans mourut dans les bras de son fiancé. Les sœurs lui refusèrent le drap mortuaire des jeunes filles et la famille dut se contenter «du drap mortuaire noir, recouvert d'un simple drap de lit »21.En réponse à cette offense, les jeunes filles du village ouvrirent une souscription pour acheter un autre drap mortuaire de jeune fille22. En septembre 1887, alors que la loi sur la liberté des funérailles avait été votée, les anticléricaux songèrent qu'il était temps de se doter d'un hebdomadaire, paraissant le dimanche, du nom Le Libre Penseur. C'était, comme le précise le sous-titre, le «seul journal anticlérical pour tout l'Ouest ». Il se composait entre autres d'une rubrique intitulée «Freppeliana »23.
18 L'Ouest, 24 mars 1869 : « Nous ne nous associerons pas aux réticences plus ou moins calculées de ceux qui ont intérêt à faire croire à l'impeccabilité des oints du Seigneur. Tant pis pour ceux qui redoutent la lumière. Quand nous avons
les mains pleines, nous les ouvrons. »

19 Le Patriote, 16 mars 1872, lettre de 1. Leduc, ouvrier peigneur : « En 18.., j'avais alors 7 ans, pour avoir ri pendant la prière lefrère me fit passer au milieu de la salle et m'invita à baiser la terre,. sur mon refus, il me mit le pied sur le cou et me brisa les dents sur le carreau, voilà, monsieur le bienfait dont je leur suis redevable. » 20 Ch. Barbin publia aussi un ouvrage intitulé L'Éteignoir et la lumière, Angers, Librairie républicaine, 1875, 7 p. (Bibliothèque nationale de France [désormais: BN] Lb57.5482). Madame Charles Barbin, née Lochet, décédée le 3 octobre 1884 à Savonnières, fut enterrée civilement en présence d'un délégué de la Libre Pensée de Saumur et de 10 membres de celle de Tours. (L'Électeur, 19 octobre 1884). 21 Le Courrier de Saumur, 18-19 mai 1885, « Intolérance cléricale ». 22 Le Courrier de Saumur, 29 mai 1885, « Intolérance cléricale (suite) ». 23 Le Libre Penseur, revue politique, philosophique paraissant tous les dimanches. Voir Le Libre Penseur, Il décembre 1887.

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D'autres préféraient s'adresser directement aux ecclésiastiques. Un imprimeur angevin accusé par un prêtre par voie de presse d'être un ingrat parce qu'il reniait son éducation catholique, répondit par la publication d'un opuscule intitulé Esclave ou ingrat24 : « Non, je ne vous crois plus! Je ne vous crois plus, parce que vous avez trompé mon enfance,. Je ne vous crois plus, parce que vous avez trop longtemps enchaîné ma volonté ,. Je ne vous crois plus, parce que vous avez paralysé en moi les plus précieuses qualités morales dont la nature m'avait doté. Et, à partir de ce jour, je travaillerai, en moi, hors de moi, à détruire votre œuvre dissolvante [...] »25 « Désormais entre notre ancien camarade Grimault et moi, il y a ceci: nous portons, nous, un drapeau, celui du travail, de la science et de l'affranchissement. Il porte lui, une livrée, celle de cette institution qui est pour le peuple la meule du pressoir de l'abrutissement. »26 Un juge de paix saumurois et « démocrate », Alfred Mesnet, excellait dans la rédaction injurieuse de textes qu'il expédiait au curé de Distré, commune située près de Saumur. Un des maires de Montreuil-Bellay, abonné au Voltaire, rédigea un poème sur un prêtre de sa paroisse, qu'il avait la ferme intention de voir publier dans les journaux parisiens27. Un très petit nombre de républicains commirent de véritables sacrilèges. Un des maires de Lézigné, fut accusé par la presse
24 Ouvrage publié en 1872 à l'imprimerie républicaine. À propos de Béchet, Métivier consigne dans son Journal (92 J 5, 20 février 1872, p. 425) : «M Béchet est au physique comme au moral, un type de cette espèce envieuse et haineuse que produit trop souvent chez nous l'instruction insuffisante donnée charitablement par les établissements religieux. D'une origine très humble et sans fortune, M Béchet a dû son éducation aux bienfaits de l'évêché. » 25 Idem, p. 4. 26 Idem, p. 57. 27 A.P. Aubelle. Lettre de Rivière à Aubelle, 6 mai 1887. Armand Rivière confia très amicalement à Aubelle que sa « tartine très et trop spirituelle prendrait cinq ou six colonnes d'un petit journal et même d'un grand». Rivière lui suggéra d'exposer « les péchés et condamnations du sieur Cauty, un des jolis acolytes du joli Freppel» en quelques lignes et n'importe quel journal anticlérical lui donnera 1'hospitalité.

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bonapartiste d'iconoclastie pour le fait divers suivant28. Ayant hérité de la propriété de sa belle-mère où les domestiques, en souvenir de cette dernière, avaient conservé la coutume de célébrer chaque année le mois de Marie, il mit fin de façon radicale à cette commémoration. Après leur avoir ordonné, en vain, à maintes reprises de cesser cette pratique, un jour il prit son fusil de chasse, et « à bout portant le déchargea sur la statue de la Vierge, qui tomba brisée en morceaux. » Dans le Saumurois, on se souvient encore sur la Côte rouge que quelques dimanches par an, il serait arrivé à Antoine Cristal et Henri Allain-Targé d'être présents aux sorties des églises et de donner de l'argent aux fidèles pour qu'ils ne revinssent plus29. Pour répondre aux manifestations cléricales du Vendredi saint30, des banquets anticléricaux désignés parfois sous le terme de banquets du boyau gras furent organisés en 1884 à Angers31 et à Doué-la -F ontaine32 .
28 Le Petit Courrier, 26 juillet 1886, « Boré l'Iconoclaste» : « Un jour, sur une promenade publique, il entra tout à coup dans une colère féroce en apercevant un prêtre qui passait auprès de lui. On eut toutes les peines du monde à le calmer et à arrêter le flot d'injures qui débordait de ses lèvres à l'adresse de cet honorable ecclésiastique [...] ». 29 F. Bouyssi, Éléments de biographie concernant James Combier (1842-1917), Paris, 1990, p. 44. 30 J. Lalouette, «Les Banquets du 'Vendredi dit saint' », dans Les Usages politiques des fêtes aux x/xe-XX! siècles, Paris, 1994, pp. 223-235 : « La forme la plus usuelle de violation du Vendredi saint fut le banquet gras. » Voir aussi L. Pérouas, Refus d'une religion, religion d'un refus en Limousin rural, 18801940, Paris, E.H.E.S.S., 1985, p. 173. Les banquets gras se déroulaient à Limoges à partir de 1882. 31 Le Postillon, 12 avril 1884. Le Postillon, 15 et 16 avril 1884, Banquet de la Libre Pensée: «[...] Vendredi soir à 8 heures une centaine de libres penseurs parmi lesquels on comptait une trentaine de femmes et de jeunes fllles se sont réunis pour fêter à leur façon le vendredi que vous appelez saint. [...] La plus cordiale gaîté [sic] n'a pas cessé de régner pendant tout le banquet.. on a ri, on a chanté, on a porté des toasts à l'affranchissement des consciences, à la liberté, à la pensée [...] Et pour comble d'impiétéflnale, la soirée s'est terminée par un bal. Frémissez, la foi s'en va, la foi s'en meurt et le courage vient à ceux qui ne croient plus. Et dire que le doigt de Dieu n'a pas foudroyé les cent mécréants et mécréantes qui ont osé manger de la viande et danser le jour de la prétendue mort du Christ! C'était pourtant bien l'occasion ou jamais de faire un petit miracle bien terrifiant ». 32 L'Électeur, 13 avril 1884, banquet démocratique du boyau gras de Doué-IaFontaine. « Le comité qui a pris l'initiative d'un banquet gras à l'occasion du

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Comment pouvait-on aff1m1er son anticléricalisme en famille? Les exemples qui vont suivre sont le fruit de nos entretiens avec des familles angevines. Chez les Combier, la fille de Jean, Uranie, aurait exprimé son désir d'entrer au couvent. Ses parents l'en auraient empêchée en la présentant à une Tourangelle à l'anticléricalisme très communicatif, Arthémise Bureau qui utilisait un florilège de locutions anticléricales comme « il a l'air sérieux comme un âne qui vient de prendre de l'eau bénite» ou encore « ta lettre m'a produit l'effet d'une bolée d'eau bénite sur la tête d'une dévote ». Les baptêmes, mariages et enterrements civils
Les enterrements

Les manifestations civiles les plus fréquentes furent les funérailles. Dans l'ensemble, en Bretagne, les faits sont plutôt rares jusqu'à une époque assez récente. La lecture du Phare de la Loire nous fournit une indication d'un enterrement civil très important dans la Sarthe (La Flèche) au mois de mars 1869 : le fait le plus important noté par le journal est que le fùs du défunt n'avait pas faibli à son devoir en respectant les dernières volontés de son père33. En revanche, le dépouillement de la presse angevine entre 1869 et 1891 nous a permis d'en recenser cent trente-huit. On remarque deux temps forts durant cette période: le premier en 1874 que l'on peut expliquer par une réaction à l'Ordre moral, le second en 1882 est à mettre en relation avec la création de la Libre Pensée de Saumur en 1881.
vendredi prétendu saint [...] Beaucoup de gens commencent à comprendre qu'i! vaut mieux manger de l'andouille le vendredi dénommé saint que du pain à cacheter le jour de Pâques. » Pour une période postérieure, lire dans Les Élections municipales, 26 avril 1892, « Le Banquet des saucissonniers » : « On dit - si c'est
faux nous rectifierons

- que

M. le Dr. Peton est président

de la société de la Libre

Pensée et qu'à ce titre, il a présidé le Vendredi saint, 15 avril 1892, dans l'ancien hôtel du Belvédère un banquet gras où le saucisson trônait en vénérable.» L'Électeur, 20 avril 1884, «Libre andouille et petites gaufres. Les dévorants des petites gaufres que les fidèles absorbent à Pâques coûtent à la République 53 millions que nous nous passerions fort bien de payer. » 33 Le Phare de la Loire, 24 mars 1869.

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Ces enterrements civils prirent le caractère de manifestations politiques en particulier jusqu'aux années 1877. En 1872, Mgr Freppel et le curé de Montreuil-Bellay décidèrent de rédiger une pétition pour demander que les enterrements civils cessassent34. En juin 1873, le ministre de l'Intérieur évoquait «le plan révolutionnaire qui se [cachait] sous les enterrements civils ». Le 6 avril 1877, Mgr Freppel prononça un discours en faveur de l'œuvre des tombes et des prières dans lequel il évoque « les lugubres convois qui promènent l'athéisme dans les rues», des «saturnales du néant qui s'achèvent entre un ricanement et un blasphème ».

Après 1877, l'attitude des préfets et sous-préfets se modifia. fis assistèrent, avec grande prudence, aux funérailles civiles. Le sous-préfet de Saumur adressa une lettre au préfet pour l'avertir de sa présence «en tenue bourgeoise »35 à l'enterrement civil de Rousse, maire de Varennes-sous-Montsoreau. Où et quand le mouvement prit-il naissance? fi semble difficile de répondre avec précision36. Esquissons une chronologie. Les deux premières mentions dans la presse angevine datent de 1869. En avril, Montreuil-Bellay était le théâtre des obsèques civiles d'un proscrit de 1851, Panneau. Entre quatre cents et six cents personnes assistèrent à la cérémonie parmi lesquels deux républicains notoires, membres de la loge maçonnique de Saumur, qui prononcèrent les discours d'adieu. «La présence des personnes de Saumur et les discours prononcés ont donné à cette réunion une certaine importance vu l'époque rapprochée des élections. »37
34 Le Travailleur, 17 août 1872 : «Le cimetière de Montreuil-Bellay: Mes frères, il y a longtemps que je vois avec horreur ces enterrements civils, ces librespenseurs enterrés dans les rangs au milieu des bons parents qui sont morts chrétiennement ! Ce qui fait horreur, c'est de voir leurs pierres tombales s'élever au milieu de monuments qui inspirent le respect et marquent la vénération que vous avez pour vos parents. Mgr et moi, nous avons résolu de mettre fin à de pareilles choses. Mgr m'a chargé d'une pétition qu'il a rédigée et que des personnes dévouées porteront au domicile de chacun de vous [...] Et si le nombre des signataires n'est pas assez grand, Mgr mettrait le cimetière en interdit. » 3S Archives départementales (désonnais: AD) Maine-et-Loire, 2 M 18. Lettre de Demangeat, sous-préfet de Saumur au préfet de Maine-et-Loire, 1eraoût 1879. 36 La rédaction de L'Ouest se montra attentive aux obsèques civiles dans la France entière et en infonna les Angevins pour la première fois dans son numéro du 2S mars 1869. 37 AD Maine-et-Loire, 1 M 6/47. Rapport du commissaire de police, 29 avril 1869

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