La société et les relations sociales en Berry au milieu du XIXe siècle

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Ce livre donne une vue d'ensemble de la société en Berry - au temps de Louis-Philippe et de la Seconde République, période qui coïncide avec celle des romans champêtres de George Sand. Combinant les apports de la sociologie et de l'ethnologie avec ceux de l'histoire, l'auteur analyse les modes de sociabilité, les formes de la vie sociale (travaux, fêtes, vie politique et culturelle) et les systèmes d'interaction entre les groupes sociaux et entre les individus, à travers les mariages, les liens d'amitié, les familles et les associations. Cet ouvrage reconstitue ce qu'étaient la mobilité sociale, les migrations, les grèves et les révoltes, ainsi que les proximités et les écarts entre les différents milieux socio-professionnels.
Publié le : dimanche 1 février 1998
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EAN13 : 9782296357488
Nombre de pages : 528
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La société et les relations sociales en Berry au milieu du XIXe siècle

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest
Dernières parutions Jean VERLHAC, Laformation de l'unité socialiste (1893-1905). M.-Th. ALLEMAND-GAY et J. COUDERT, Un magistrat lorrain au XVIIIe siècle. Le Premier Président de Cœurderoy (1783-1800) et son diaire. M. GALOPIN, Les expositions internationales au XXe siècle et le bu-

reauinternationaldes expositions.

.

COMTE ERNEST DE MUNNICH, Mémoires sur la Russie de Pierre le Grand à Elisabeth 1re (1720-1742). Traduit et annoté par F. Ley. Bernard ALIS, Les Thiard, guerriers et beaux esprits. Léon SCHIRMANN, L'affaire du "dimanche sanglant d'Altona" ,19321997. Autopsie d'un crime judiciaire organisé par les magistrats. Yveline RIOTTOT, Joaquin MAUURIN, De ['anarcho-syndicalisme au communisme (1919-1936). Jean- Yves BOURSIER (dir), Résistants et résistance. Réda BENSMAÎA, Alger ou la maladie de la mémoire. Claude SCHKOLNYK. Du socialisme utopique au positivisme prolétaire.victoire Tinayre 1831-1895. Dominique POULOT (dir), Patrimoine et modernité.

@ L'Harmattan,

1998

ISBN:

2-7384-6293-6

AlainPAUQUEf

La société et les relations sociales en Berry au milieu du XIXesiècle

Préface de Maurice Agulhon

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques .Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Pour Michèle

Cet ouvrage a été couronné par le Conseil Général du Cher en ] 994 "pour avoir contribué à une meilleure connaissance de I'histoire du département"

PREFACE

Qu'est-ce que la vie populaire d'autrefois? Pourquoi tenter de Ja restituer? Que demander à cette restitution? L'explosion actuelle de la recherche historique universitaire, multipliant les mémoires et les thèses en forme de monographies locales ou départementales, conduit forcément à des interrogations de ce genre. Choisit-on, d'abord, "son" département? Le plus logique pour le "thésard" est de travailler sur les archives d'un pays proche de l'endroit où il demeure et où il exerce son métier principal (en général l'enseignement qui ne laisse pas autant de loisirs qu'on le croit). A plus forte raison si ce pays est "son" pays, celui qu'il connaît depuis l'enfance, dont les sites lui sont familiers, dont il a vu de près les habitations rustiques ou les vieilles ruelles, etc... La connaissance indirecte que procurent les textes et les documents est bien mieux exploitée quand elle se combine avec la familiarité du vécu. Le choix du département du Cher par Alain Pauquet se justifie d'abord par là, et nous en bénéficions. Faut-il ajouter, comme le fait l'auteur, que le Cher est, dans l 'histoire, objectivement intéressant? Il appartient au Berry et celui-ci a possédé parmi ses résidents George Sand, ce qui n'est pas rien! La grande romancière ne s'est pas contentée, on le sait, de goûter la paix des champs et les charmes de la nature, elle a connu les paysans de plus près que ne le faisaient les bourgeois de son temps, elle a parfois tenté de les guider, en tous temps elle les a vus vivre, en reporter, sérieux et précis, des réalités dites aujourd'hui ethnographiques. Et puis le Cher n'est pas un département rural tout à fait ordinaire. Il n'appartient pas à ces régions agricoles alors majoritaires en France, dont le conservatisme spontané servait de support électoral et de base arrière au Parti de l'Ordre attaqué par le peuple parisien ou lyonnais. Il appartenait à cette intéressante minorité de campagnes françaises radicalisables en dépit de leur rusticité (Provence, Limousin, Auvergne, Berry, donc), ce qui, au XIXe siècle, devait beaucoup aider la République à vaincre et, au XXe, la science politique à affiner ses lois. De tout cela, Alain Pauquet est conscient, il n'ignore ni l'auteur de La Mare au Diable, ni celui du Tableau des partis en France. On ne peut pas, même dans un département unique, étudier tout le passé. Il faut choisir, et, si l'on peut ainsi dire, il faut dater ce que l'on appelait naguère en toute simplicité le "bon vieux temps" et que les raffinés nomment depuis Peter Laslett "le monde que nous avons perdu". Bien entendu, ce monde d'hier n'était pas immobile. Il n'y a pas un Passé unique pour faire contraste avec notre Présent. Pour reprendre des exemples que nous avons déjà donnés: il fut un temps où l'arrivée du chemin de fer était tenue comme l'exemple même, et le symbole, de la modernité ravageuse. Puis en viendrait un autre où la brutalité moderne serait celle de l'autoroute et de l'avion, et c'est 7

alors le train qui deviendrait porteur de nostalgie. De même, le café (le bistrot). Perçu à ses débuts comme une innovation maléfique (la tradition et la vertu s'incarnaient dans les veillées), il devient aujourd'hui aux yeux de certains un lieu de sociabilité vieillote et sympathique auquel se substituerait pauvrement l'attachement muet au téléviseur du foyer. Autant reconnaître que I'histoire, enchaînant les innovations, enchaîne à chaque étape autant de nostalgies qu'il existe de systèmes caducs pour se succéder. A cet égard, le choix d'Alain Pauquet (v. 1815, v. 1855) est aussi justifié qu'un autre. C'est son choix (et nous l'aimons bien parce que ce fut aussi le nôtre à nos débuts...). Il n'est pas absurde de poser comme spécialement digne d'intérêt cette époque encore techniquement archaïque ("l'ancien régime économique" disait Ernest Labrousse) mais que les institutions post-révolutionnaires commencent à canaliser dans la modernité de mœurs adoucies, d'instruction un peu plus répandue, et de démocratie politique tâtonnante. Le siècle, ou plutôt le tiers de siècle de Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe s'oppose évidemment, et tout aussi fortement, à celui de Louis XV par ses progrès, qu'à la Belle Epoque par ses retards. Dans l'état actuel de la recherche historique, complexe, raffinée, diversifiée, on ne saurait étudier à la fois, en un ouvrage unique, élaboré de première main, quelques décennies de la vie d'un département. La vie économique, ses techniques et ses productions, la population répartie en classes et en métiers, la démographie, l'instruction et la vie intellectuelle, la religion, les premiers balbutiements de la démocratie politique et du "mouvement ouvrier" - autant de centres d'intérêts indépendants, et d'ailleurs tous devenus familiers par les travaux modèles produits sur d'autres terrains. Le mérite - et le vif intérêt - de l'ouvrage d'Alain Pauquet que nous avons un plaisir tout personnel à présenter est d'avoir pris pour centre de sa recherche la Sociabilité, c'est à dire cet aspect de la "vie sociale" qui tient à la fois du Droit, des coutumes et des mentalités. Les hommes et les femmes vivent groupés, par la force des choses, en groupes d'habitation (le village, le hameau, le quartier), en groupes de travail (la ferme, l'atelier, la "corporation"), en familles - mais à ces formes imposées et inévitables de classement s'ajoutent (et s'ajoutent peut-être même alors de plus en plus) des groupes fondés sur un penchant subjectif et facultatif au rassemblement: l'amitié, pour tout dire d'un mot simple et qui serait à diversifier. On est - ou on n'est pas (on pourrait ne pas être) - habitué d'un cabaret, pompier volontaire, membre d'une chorale, assidu d'un groupe de jeunes de la même "classe" (au sens de la conscription), etc... Toute une vie de relations interpersonnelles choisies commence ainsi à s'autonomiser par rapport aux cadres sociaux naturels. Cependant, on est dans un régime dominé par la bourgeoisie libérale, individualiste par principe, et surtout, habitée par deux phobies symétriques: la peur de la congrégation (cléricale), et la peur du club (jacobin). Ainsi, alors que tout le progrès de la vie et de la civilité (civilité, adoucissement des mœurs, c'est aussi un aspect du temps) mène à susciter l'Association, la conjoncture politique, et l'Etat et le Droit, lui sont le plus souvent hostiles. La vie associative, souvent entravée, survit alors dans l'i nformali té. 8

Tels sont les problèmes délicats que notre historien a eu le mérite, et presque le courage, de mettre au centre de sa recherche. C'est une raison de plus pour souhaiter que son ouvrage trouve comme lecteurs, au-delà des amis du Berry des années sandiennes, les curieux et les adeptes d'une histoire sociale et culturelle renouvelée.

Maurice AGULHON Professeur honoraire au Collège de France

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INTRODUCTION

"Le Berri est le cœur de la France. C'est là que, dans les guerres contre les Anglais, s'était réfugiée notre nationalité expirante... Aujourd'hui encore, aucune de nos provinces ne rappelle plus complètement la vieille France. Les mœurs, le langage, l'accent, tout y sent son dix-septième siècle. A part les points les plus traversés par des routes, les bourgs ont conservé l'air calme et uniforme de l'antique bourgeoisie; les campagnes ressemblent à l'immortel portrait que La Fontaine a tracé dans ses fables des campagnes françaises de son temps. Toujours le berger qui conduit son troupeau, la ménagère qui file sa quenouille, le bûcheron couvert de ramée, le cheval et le bœuf au pâturage; toujours aussi la nature sauvage à côté de la nature cultivée, le héron immobile au bord des eaux... Ce monde à demi désert, à demi champêtre qui vit et qui parle dans l'imagination du fabuliste n'a rien perdu de son expression d 'autrefois..." Ainsi s'exprimait à la fin des années 1850, un économiste français soucieux d'écriture littéraire: Léonce de Lavergne' . Cependant, quoique puisse laisser penser cette citation placée en exergue, le livre que voici n'est pas consacré aux aspects "folkloriques" ou mythologiques du Berry d'autrefois, déjà amplement traités dans de nombreux ouvrages2 . Son ambition est de décrire le système des relations sociales dans cette ancienne province, telle qu'il se présentait à l'époque où le texte ci-dessus fut écrit, c'est à dire au milieu du XIXe siècle. Il se trouve aussi que cette période est contemporaine des grands romans de George Sand et l'un de nos buts, en rédigeant ce livre, aura été de faire connaître le contexte social réél dans lequel ils se déroulaient. Mais deux précisions s'imposent d'emblée: l'espace choisi pour cette étude est restreint pour l'essentiel au département du Cher, soit la moitié orientale de l'ancien Berry3 . Quant à l'époque concernée, elle va en réalité audelà du seul milieu du XIXe siècle: tout en remontant jusqu'aux premières années du siècle afin de retrouver la généalogie de certains faits, l'analyse historique développée ici conduira en effet le lecteur de 1830 à 1855, c'est-àdire de la révolution de juillet au début du Second Empire. Elargir ainsi vers "l'amont" ne se justifie pas seulement par la recherche des antécédents. Les années 1830-1855 représentent une période de
1

L. DE LA VERGNE, Economie rurale de la France depuis 1789, Paris, 1860, page
Par exemple, les ouvrages récents de Daniel BERNARD ou de Gérard COULON. (où se trouve, près de La Châtre, la

371.
2
3

Celui-ci comprend en effet le Cher et l'Indre Vallée Noire chère à George Sand).
4

Cet ouvrage est une version condensée et remaniée de notre thèse de doctorat d'état
Paris-l, devant un jury présidé par Adeline

soutenue le 14 mai 1993 à l'UniversÎté DAUMARD.

11

profonde mutation socio-économique: celle des débuts de la première révolution industrielle, précoce dans le Cher, et qui en l'espace de 25 ans met fin à ce qu'Ernest Labrousse appelait "l'ancien régime économique". Elle se traduit d'abord par une phase d'expansion, jusqu'en 1845, puis par une grave crise de transition, entre 1846 et 1854. Par rapport à cette mutation, l'année 1855 constitue donc un tournant, puisqu'à la fois elle sonne le glas de cette crise, consacre la fin de l'ancien régime économique, et qu'elle ouvre une autre phase de modernisation: celle d'un régime économique dominé par la logique industrielle, lequel triomphera dans les années 1880. Ainsi se justifie le cadre chronologique de cet ouvrage, selon un schéma historique qui, assurément, n'est pas particulier au département du Cher, et qui, en outre, au delà de l'économie, paraît devoir s'appliquer à des faits d'ordre politique et des faits de société.
Ce dernier point nous ramène à l'essentiel: l'étude de la société envisagée au sens propre du terme, soit les rapports entre les êtres. L'instance du social étant au cœur de la vie quotidienne, elle multiplie sans cesse les interactions avec les autres instances et structures: démographie, économie, vie politique, intellectuelle, etc). Afin d'analyser les contours de la société en Berry au milieu du XIXe siècle, il conviendra par conséquent de traiter des faits sociodémographiques, socio-économiques, socio-politiques et socio-culturels. Toutefois, ces "faits" ne seront que périphériques par rapport au fond de notre propos. Celui-ci consistera dans l'étude du social en quelque sorte "à l'état pur" : l'analyse des relations sociales et des relations humaines, autrement dit l'étude de la vie sociale et, plus précisément, de la sociabilité. Mais qu'est-ce au juste que la sociabilité? Depuis une vingtaine d'années, le terme s'est largement diffusé parmi les historiens à la suite des travaux de Maurice Agulhon5 . Pourtant, sa définition conceptuelle ne fait pas l'unanimité, en raison du double sens du mot, lequel désigne tantôt l'aptitude à vivre en société, tantôt la forme positive des relations humaines (entre les individus) et, au-delà, celle des relations sociales (entre les groupes). Il convient maintenant de préciser ce que nous entendons par là, moyennant quelques considérations théoriques. Tout d'abord, il nous semble que la causalité dernière des faits sociaux réside dans la structure matérielle de la société, prise au sens le plus large. Cette structure matérielle, c'est l'organisation économique et technique, c'est l'espace dans lequel elle se déploie, ce sont aussi les formes d'habitat, la population, son caractère dispersé ou non, etc. Entre cette structure matérielle et le niveau supérieur des structures politiques et culturelles, figure ce qu'on pourrait appeler "l'étage" du social. Nous y voyons trois grands ordres de faits: les faits de comportement démographique, les faits socio-économiques (liés à la propriété, au revenu, à la production, aux professions, d'où les contours des classes sociales, etc.) et les 5 Ils apparaîtront dans la suite de l'ouvrage mais il convient au moins de citer de
Maurice AGULHON, Pénitents et Francs-maçons. Essai sur la sociabilité méridionale, 2c édition, 1984 et 1.R Cercle dans la France bourgeoise l81O-l848. Etude d'une mutation de sociabilité, 1977. 12

faits de vie sociale ou de socialité, ces derniers représentant en quelque sorte la transition entre les infrastructures mentionnées précédemment et les superstructures idéologiques. Socialité : pour certains historiens, ce terme devrait remplacer celui de sociabilité jugé par eux trop confus5 . A notre avis, au contraire, les deux concepts ne sauraient s'exclure car celui de socialité est d'un sens plus général et surtout il a l'avantage d'être neutre. Nous proposons donc d'entendre par "socialité" toute espèce de relation humaine ou sociale, qUe cette relation soit positive ou négative. Par rapport à cela, la sociabilité n'est alors que l'un des versants de la socialité : son versant positif, à vrai dhe le plus important dans la vie de la société. Car, l'autre versant, ce sont les relations négatives, c'est à dire l'agression caractérisée, la violence, qu'elle soit physique, verbale ou symbolique. Or il va de soi qu'une société ne peut subsister que si la part de sociabilité y est plus importante que la part de violence. En ce sens, l'on peut dire que la sociabilité a partie liée avec ce qu'on pourrait appeler la reproduction quotidienne du lien social et plus généralement avec le progrès des sociétés humaines6 . Nous définirons par conséquent la sociabilité comme étant l'ensemble des pratiques et des modalités de relations entre les individus et les groupes, favorisant un rapprochement ou simplement le contact ordinaire et quotidien entre les êtres. L'autre sens du mot sociabilité, à savoir "l'aptitude à vivre en société" n'est pas à rejeter cependant. En réalité, il renvoie à l'aspect affectif de la sociabilité et, pour éviter toute confusion, il serait plus judicieux de parler d'attitude sociable. De fait, l'existence de chaque interaction sociale suppose un choix et une motivation affective façonnée par la psychologie individuelle, les règles de comportement en vigueur dans la société (politesse, etc), la morale, voire l'idéologie politique ou religieuse. Au surplus, les critères matériels, ceux que nous jugeons déterminants en dernière instance, n'y sont pas non plus étrangers et cette "attitude sociable" inter-agit de manière dialectique avec la réalité concrète. A côté des chapitres traitant des aspects "périphériques" du social (les aspects démographiques, économiques, politiques, etc), cette étude comprendra donc des chapitres concernant la sociabilité envisagée sous ses différentes formes. Afin d'en définir clairement le contenu, il convient maintenant de distinguer, dans cette sociabilité, le niveau de la pratique sociale et celui des structures: 1/ La sociabilité comme pratique sociale, c'est ce que nous évoquions plus haut, en parlant de la reproduction quotidienne du lien social. Il s'agit en fait d'un ensemble de pratiques qu'on pourrait répartir sur le tableau suivant:
Cette question fit l'objet d'un débat lors du 1er Colloque de Rouen consacré aux "Structures de la sociabilité", en 1983. On lira les commentaires de M. AGULHON à ce propos dans la 2e édition de Pénitents et Francs-Maçons, op. cil., Préface, pages I à XIII. 6 La chose avait déjà été observée au XIXe siècle, comme l'indique Maurice AGULHON dans Le Cercle, op. cil., page 8. 13
5

Sociabilité à caractère volontaire (rôle de l'idéologie) Relations indivi-duelles et familiales Relations impliquant des
groupes SOCIaUX

Sociabilité prédéterminée par les facteurs sociaux et matériels relations avec la famille et la parenté
relati ons de rencontre

relations d'amitié
relations associatives

2/ La sociabilité comme ensemble de formes et de structures (en réalité elles proviennent souvent de pratiques qui se sont figées), c'est en somme ce qui conditionne la pratique des relations sociales, celle-ci étant la réalisation concrète de celles-là. On peut les répartir sur cet autre tableau à double entrée, qui devra nous guider dans la compréhension des phénomènes et la recherche des causes: Formes d'affinités (selon l'âge, l'origine géographique, le milieu social)
Structure des associations (liens avec l'idéologie, le droit, la religion)

Structures familiales (liens avec l'idéologie, le droit, la religion)

Structures des lieux de rencontre (selon les lieux publics, les fêtes, le travail)

Mais, dans les archives, les choses ne se présentent évidemment pas de manière aussi formalisée... Pour reconstituer toutes les facettes de la sociabilité à une époque donnée, il faut tantôt utiliser le fait événementiel (résultat ponctuel d'une pratique sociale) pour retrouver la structure qui l'a provoqué, tantôt étudier un document institutionnel (reflet d'une structure) pour imaginer ce que pouvait être sa mise en œuvre au quotidien. Les sources diffèrent de la même façon: si la famille ou les associations sont assez faciles à connaître en raison de leur caractère institutionnel, en revanche les relations d'amitié et simplement de rencontre supposent pour l'historien de faire flèche de tout bois, tant leur caractère est aléatoire; on pourrait tracer ainsi deux axes traversant en diagonale le tableau présenté plus haut:

- un axe "institutionnel", allant de la vie de famille jusqu'à l'adhésion à une association et la fréquentation de celle-ci. - un axe "aléatoire", allant de la rencontre occasionnelle ou régulière (au café, au théâtre, dans la rue, au cours d'une fête, au travail, etc) jusqu'à la pratique de l'amitié. Afin de compléter ces présupposés théoriques, deux points demandent encore à être précisés: la question de la famille et celle de l'intensité de la 14

sociabilité. Pour certains historiens et sociologues, en effet, les relations familiales ne sont pas à inclure dans l'étude de la sociabilité. Ces auteurs suivent ici la définition qui fut donnée en son temps par Max Weber, pour qui la sociabilité était l'e:nsemble des relâtions sociales se situant entre la sphère de la famille et celle de l'Etat 7 . Or, nous pensons que cette définition est trop restrictive; la sociabilité, et la socialité en général, vont bien au-delà. Il est vrai que la sociabilité familiale n'a pas le caractère spontané et aléatoire que peuvent revêtir certaines relations car elle est largement prédéterminée: de fait, on ne choisit pas ses parents, ni le système familial dans lequel on vit. Mais cette prédétermination concerne en réalité l'ensemble des relations sociales: toutes les relations subissent plus ou moins directement l'effet de divers déterminismes. En outre, les relations familiales donnent lieu à un déploiement d'affection et donc de sociabilfté. Ces raisons nous ont conduit à inclure l'étude de la famille dans notre champ d'investigation, tout en considérant que la sociabilité familiale représente une forme minimale de la sociabilité. En-dessous de ce minimum, on ne voit que la solitude, laquelle représente ce qu'on pourrait appeler le degré zéro de la sociabilité. Au-dessus par contre, on en trouvera des formes amplifiées: la relation de rencontre, la fréquentation amicale et le lien associatif, dont l'intensité peut conduire de la sociabilité ordinaire à la convivialité chaleureuse... Un autre problème est celui de la classification de la sociabilité selon son intensité concrète, ce qui renvoie à une intensité supposée de "l'attitude sociable", comme nous l'avons appelée. Voici déjà longtemps, le sociologue Georges Gurvitch avait attiré sur ce point l'attention des chercheurs8 . Affirmant dans un article que "décomposer la réalité sociale dans ses données les plus simples, c'est rechercher les formes de la sociabilité", il distinguait dans celle-ci deux catégories: la sociabilité organisée (les associations) et la sociabilité spontanée. Selon lui, cette dernière se subdivisait à son tour en sociabilité de convergence (nous avons dit de rencontre) et sociabilité par interpénétration ou union (on aura reconnu l'amitié). Ceci rappelle évidemment le tracé de nos deux axes (institutionnel et aléatoire) mais à la différence de notre schéma, Gurvitch laissait de côté les relations de famille. Traversant ces modes de sociabilité, le sociologue discernait trois niveaux d'intensité psychologique selon le degré d'adhésion des individus au groupe: - à l'état faible, la sociabilité de masse - plus solidaire: la communauté
Définition rappelée par Antoine PROST lors du Colloque de Rouen consacré à la sociabilité familiale. Actes publiés dans Aux sources de la puissance: sociabilité et parenté, ]989, pages ~~9-~3~. B G. GURVITCH, "Essai d'une classification pluraliste des formes de la sociabilité", Annales sociologiques, 1937, série A, fascicule Ill, pages I à 48. On lira également du même auteur, sa "Mîcosociologie", en contribution au Traité de Sociologie, PUF, 1958, tome I, pages 172à 184.
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7

- enfin, la sociabilité de communion, où le Moi se confond avec le Nous, point maximum de la fusion de l'individu dans le groupe. Gurvitch précisait bien que la notion de "masse" n'avait, pour lui, rien à voir avec le grand nombre, mais qu'elle désignait l'état relativement inerte et faiblement intense, des relations humaines. En outre, il ajoutait que ces comportements pouvaient servir aussi bien des relations positives que des relations négatives, car un groupe uni par une sociabilité intense peut utiliser la force que lui donne son unité pour pratiquer des agressions, la sociabilité servant alors à la non-sociabilité... L'étude de la violence, antithèse de la sociabilité et versant négatif de la sociali té, fera donc également partie de ce livre et elle sera traitée dans le dernier chapitre. On verra enfin que nous nous sommes constamment appliqué à

combiner les apports de l'ethnologie et de la sociologie avec ceux de la
recherche historique, à marier le "qualitatif' avec le quantitatif, c'est à dire les sources littéraires et documents d'archives avec les données statistiques. Le lecteur jugera à son gré du bien-fondé de cette démarche multiforme, dont l'ambition est de rendre compte de la structure de la société et des relations sociales dans le Berry du milieu du XIXe siècle. Simultanément, nous croyons pouvoir ainsi répondre au souhait exprimé depuis quelques années par plusieurs historiens, de mettre à jour l'ensemble des réseaux de communication et de fréquentation ayant structuré une société à un moment donné1o .

Renonçant maintenant au pluriel savant, je tiens à remercier tous ceux qui m'ont apporté leur aide dans la préparation de cette thèse de doctorat
d'état, dont le présent livre est la version condensée et remaniéell

.

Ma gratitude va tout d'abord à mon directeur de thèse, Maurice Agulhon, professeur au Collège de France, dont les travaux m'ont servi d'exemple et qui, depuis notre première rencontre en 1976, n'a cessé de me prodiguer, avec la plus grande gentillesse, ses conseils et ses encouragements. Elle va ensuite à M. Alain Corbin, professeur à la Sorbonne, qui fut mon professeur à l'Université de Tours, et qui guida mes premiers pas dans l'étude du XIXe siècle.
Par exemple lors des deux Colloques organisés par l'Université de Rouen en 1983 et 1987 (cités plus haut) et plus précisément dans l'article de E. FRANCOIS et R. REICHARDT, "Les formes de la sociabilité en France aux XVIIIe et XIXe siècles", Revile d'Histoire Moderne et Contemporaine, tome 24, 1987. 11 De la version manuscrite, nous avons retiré la plupart des cartes, des graphiques et
des tableaux statistiques, ainsi qu'un certain nombre de passages. Des précisions ont été, en revanche, ajoutées sur certains points, en fonction des remarques faites par les membres du jury lors de la soutenance, et pour tenir compte de recherches plus récentes. 16
10

Je tiens en outre à remercier M. Antoine Prost, professeur à la Sorbonne, pour les informations qu'il m'a fourni en matière d'exploitation informatique des données statistiques ainsi que Mme Monique Pontier-Sueur, professeur de Mathématiques à l'Université d'Orléans, qui a dirigé la réalisation des programmes informatiques nécessaires à mes analyses quantitatives. Merci également à ses collègues, MM. Vokak et Blanchard, pour leur assistance technique, ainsi qu'aux étudiants de mathématiques ayant participé à l'élaboration de mes programmes informatiques dans le cadre de leurs études, en particulier MM. H. Nana (en 1984) et A. Dagawa (en 1988), mais aussi MM. Anatoukouté, R. Badier, F. Montestruc, F. Pautigny et Mlle Isabelle Vinson. De même, ma reconnaissance s'adresse à des personnalités du Cher intéressées par mes recherches: M. Jean-Yves Ribault,ancien directeur des Archives Départementales du Cher et Mme Geneviève Bailly, archiviste du Cher, qui n'ont jamais ménagé leur soutien moral à mon égard, ainsi que les anciens maires de Vierzon, MM. Léo Mérigot et Fernand Micouraud, qui m'avaient apporté le témoignage de leur bienveillance et donné largement accès aux archives de leur ville. Merci enfin à tous ceux qui m'ont aidé financièrement pour l'édition, en particulier le Conseil Général du Cher qui a bien voulu couronner mon travail par l'attribution d'un prix.

17

cantons et arrondissements du Cher au milieu du XIXe siècle

LOIRET

LOIR-ET-CHER

NIÈVRE

INDRE

ALLIER

CREUSE

18

CHAPITRE ASPECTS

I ET DE

GÉNÉRAUX DE LA POPULATION L'ÉCONOMIE

Il convient, tout d'abord, de situer en quelques mots le cadre géographique de cette étude: le département du Cher. Créé par la Révolution Française en 1790 et situé au centre de la France, le département du Cher est issu de la partie orientale et septentrionale de l'ancienne province de Berry ou, si l'on préfère, de l'ancienne généralité de Bourges. Cette dernière a été divisée en deux départements. Ainsi le Cher est-il traditionnellement le "Haut-Berry", par opposition à la partie occidentale et plus méridionale de l'ancienne province, ou "Bas-Berry", qui a doimé naissance au département de l'Indre. Toutefois, à y regarder de plus près, ce département du Cher ne coïncide pas totalement avec le Haut-Berry stricto sensu car, lors de sa constitution, il s'est vu attribuer une partie du nord de l'ancien Bourbonnais (la région située au sud-est de Saint-Amand-Montrond) et quelques paroisses de l'ancien Nivernais (des communes riveraines de la Loire). Ajoutons qu'à l'inverse, le Cher a abandonné à la Creuse le canton de Boussac qui correspondait à l'extrême sud de l'ancien Berry. Succédant à la généralité de Bourges, le Cher a hérité de sa capitale: en 1790, la ville de Bourges, ancienne ville royale, est devenue chef-lieu du département. Saint-Amand et Sancerre, d'abord chefs-lieux de district, ont été promues sous-préfectures à l'époque du Consulat. Mais Vierzon-ville, pourtant troisième commune du département en nombre d'habitants (après Bourges et Saint-Amand) a été privée de cette fonction administrative et placée dans

l'arrondi ssement

de Bourges

1

. De la réorgani sation révol utionnaire

et

napoléonienne, il est donc résulté une division en trois arrondissements (de Bourges, de St-Amand et de Sancerre) et en 29 cantons qui constituent l'armature administrative du département pendant le XIXe siècle et une partie du XXe (jusqu'à la suppression de l'arrondissement de Sancerre en 1926).

On présentera, dans ce premier chapitre, les aspects généraux de la démographie et de l'économie du Cher pendant la première moitié du XIXe siècle et jusqu'au début du Second Empire, en les comparant le plus souvent possible avec celles de l'Indre, l'autre partie du Berry. Beaucoup de ces aspects seront repris en détail dans les chapitres suivants à travers l'étude de situations sociales plus concrètes et propres au département. Quant à la description physique du pays (qu'il est d'usage d'offrir au lecteur en début d'ouvrage), nous avons préféré la réserver pour le chapitre II, consacré à l'étude des milieux ruraux et des différentes régions agricoles.

, Ancien

siège de bailliage et chef-lieu de district pendant la révolution,

Vierzon n'a

retrouvé un rôle administratif qu'en 1984, avec la création d'une sous-préfecture. Pour l'époque qui nous occupe et depuis 1790, Vierzon comprenait deux communes: Vierzonville et Vier.wn-village. 19

A. LES CONDITIONS DÉMOGRAPHIQUES
1. Le mouvement XIXe siècle
L'augmentation

de la population

pendant

la première

moitié du

rapide de la population

Au recensement de 1801, la population du Cher s'élevait à 217 785
habitants. Un demi-siècle plus tard en 1851, on en dénombre 306 261, soit une augmentation globale de 40,6 %2 . La croissance démographique, plus forte que dans le département voisin de l'Indre (celui-ci a vu sa population augmenter de 32 % pendant la même période), a été aussi plus forte en moyenne que dans les départements voisins du centre de la France (38 % environ), plus forte enfin que dans l'ensemble du pays (31 %)3 . Ce dynamisme n'est cependant pas le résultat d'une poussée continue: plutôt modérée jusqu'en 1830, l'augmerttation s'est faite plus rapide dans les années 1831-18364. Après une diminution entre 1836 et 1841 (le département perd alors plus de 3 000 habitants5), la progression reprend dans les années 1840 avec une ampleur qui place le Cher aux premiers rangs de la croissance démographique en France. Ainsi le recensement de 1846 enregistre ici 20 895 habitants de plus qu'en 1841. D'après les calculs de CH. Pouthas, il s'agit de l'augmentation la plus forte parmi les départements de moins de 300 000 habitants. La croissance de la population sera cependant interrompue par la crise agricole et industrielle des années 1846 à 18526 . Pendant cette crise en effet, le département du Cher a vu sa croissance démographique se ralentir de moitié. La progression a toutefois continué à s'effectuer: avec une augmentation de près de 12 000 habitants entre 1846 et 1851, celle-ci dépasse d'un tiers la moyenne des autres départements du Centre, laissant loin derrière la Nièvre, par exemple, profondément atteinte par la crise économique du milieu du siècle. Mieux encore, c'est seulement dans les départements abritant une grande métropole (comme Bordeaux, Lyon, Marseille, Nantes ou Lille) que l'on peut observer alors une progression supérieure7 . Faible densité du peuplement et exode rural Retour à 1801 : en ce début du XIXe siècle, avec 217 785 habitants une superficie de 719 933 hectares, le Cher se classe parmi les départements
2

et à

5,'{atistiqueGénéralede la France, volume l,

1837.Territoire et population, page 156

et volume II, 1855. Recensement de 1851. 3 Charles-Henri POUTHAS, La population française pendant la première moitié du X/Xe siècle. Cahier de l'INED, 1956, pages 40 à 45.
4

Avec une progression identiquedans les trois arrondissements.Statistique Générale,
Et l'Indre plus de 4 000, cette diminution affecte alors 12 autres départements. C-H.
op. CiL, pages 32 et 37.

op. ciL
5

POUTHAS,
6

7

En réalité dans le Cher, jusqu'en 1854, comme on le verra dans la suite de ce chapitre. Ibidem, page 201. 20

faible densité: seulement 30,2 habitants/km2, taux identique à celui de l'Indre, l'autre partie du Berry. Les deux départements berrichons s'inscrivent alors dans la zone de faible peuplement du sud du Bassin Parisien8 . Mais le phénomène persistera bien au-delà des années 1840. Malgré la forte poussée démographique décrite plus haut, la densité en 1851 se chiffre à 42,5 habitants/km2 (contre 40 dans l'Indre et 67,4 pour l'ensemble de la France). En milieu strictement rural, cette densité était évidemment plus faible, avec une proportion identique dans le Cher et dans l'Indre, comme l'atteste le recensement de 18519 . Les campagnes berrichonnes présentaient en ce milieu du XIXe siècle une densité de peuplement inférieure à 30 habitants par kilomètre carré, taux dont on ne trouve l'équivalent que dans les Landes ou dans certains départements de montagne (Haute-Loire, région alpine, Corse) ou encore dans les Bouches-du-Rhône et le Var, fortement urbanisés. La densité rurale ayant diminué entre 1836 et 18511°, force est de de constater que la vitalité démographique signalée plus haut s'était accompagnée d'un déplacement de population des communes rurales vers les communes urbaines. A l'évidence, il s'agit des débuts de l'exode rural. Le fait est confirmé par l'examen des variations locales de la densité de population. Cette dernière s'avère très faible dans le quart nord-est du département, ce qui correspond à la partie de la Sologne se trouvant dans le département (dite Sologne berrichonne). Elle est également faible (entre 20 et 30 habitants/km2) à proximité de la vallée du Cher. Or, simultanément, c'est dans la vallée elle-même que l'on rencontre les fortes densités correspondant à des villes: Saint-Amand, Châteauneuf, Saint-Florent, Vierzon. En outre, Mehun n'est pas très loin (dans le Val d'Yèvre) et Bourges, située quelque peu en amont de celui-ci (près de l'Auron), n'est qu'à 15 kilomètres de Mehun et de Saint-Florent. A l'écart de cet ensemble, deux communes à forte densité se détachent au nord: ce sont les deux petites villes de Sancerre, surplombant la Loire, et d'Henrichemont, cette dernière jouxtant la Sologne déserte et ses abords au peuplement clairsemé. Or, l'opposition brutale des densités entre les villes et leur périphérie ne relève pas du hasard: si les communes rurales proches des villes présentaient une faible densité, en bordure de la Sologne comme dans la vallée du Cher, c'est précisément parce que c'est dans ces communes que l'exode rural est venu d'abord puiser.

Le mouvement naturel de 1801 à 1855 Son analyse va permettre de dégager les causes de l'accroissement population dont l'ampleur a été soulignée.

de

Le mouvement des naissances est encore très irrégulier au tout début du XIXe siècle, à l'image des courbes de baptême que les historiens ont pu tracer pour les XVIIe et XVIIIe siècles: 8 000 naissances environ en 1803, 6 000 en 1804, Il 000 en 1805, etc. Cette instabilité des naissances qui reflète une instabilité des conceptions est évidemment à mettre en relation avec les crises de
8
9

Ibidem, cartes des densités de population, pages 180à 184. Ibidem, page 218. 10 De 30,4 habitants/km2 en 1836 à 28,7, c.H. POUTHAS, op. cil., page 222. 21

subsistance (pénuries alimentaires ou "disettes" provoquées par de mauvaises récoltes) et la multiplication brusque des décès à la suite de celles-ci ou à la suite des épidémies et des "fièvres". On sait combien ces traumatismes répétés étaient caractéristiques de "l'ancien régime démographique"ll ; cet ancien régime-là ne commencera à s'effacer qu'après 1815 au prix d'une longue transition. Sous la Restauration, la courbe des naissances devient remarquablement stable, à l'image de la courbe de l'ensemble de la France: c'est l'indice de la mise en place de comportements nouveaux au plan de la fécondité. La "stabilisation" des conceptions s'avère cependant moins nette sous la Monarchie de Juillet. Elle s'accompagne en effet d'une tendance à la hausse après 1840, laquelle culmine dans les naissances de 1849, résultat des fortes conceptions de l'année révolutionnaire 1848... Au demeurant, la persistance "d'accidents" sur la courbe prouve que l'on est encore dans une période de transition entre deux régimes démographiques: à preuve la baisse des naissances en 1828 et 1847 qui s'explique par la disette des grains et les baisses de plus longue durée en 1836-39 et 1850-54 consécutives aux épidémies de choléra. Le mouvement des décès persiste dans l'instabilité plus longtemps que celles des naissances. On sait qu'il faudra attendre l'après 1870 pour que la courbe de l'ensemble de la France cesse définitivement de présenter de brusques "clochers" correspondant aux crises de mortalité. Mais contentonsnous ici de la période 1801-1855 dans le Cher: la courbe des décès y semble alors gouvernée par un système cyclique; de grands cycles de 8, 10 ou 12 ans se succèdent en effet, la mort frappant au maximum au milieu de chaque pulsation: - 1801-1810 : épidémie de variole et "fièvres", crise de mortalité en 180512, avec notamment une forte mortalité infantile.

- 1811-1820 : diminution des décès 13 entraînant un fort accroissement
naturel.

- 1821-1831 : remontée des décès, disette en 1828. - 1832-1844 : choléra en 1832, épidémie de grippe en 183414,disette en 1837-38, autre poussée de mortalité en 1842. - 1845-1852 : crise de mortalité créée par la grande disette de 18461847, mais les décès au cours de cette période atteindront leur maximum avec
le choléra de 1849, l'épidémie ayant été plus répandue qu'en ]83214 . 11 On se reportera à ce sujet aux nombreuses études de démographie historique menées par Pierre GaUBERT, Louis HENRY, etc.
LUCA Y, Description du département du Cher, Paris, An X. LUCA Y, préfet du Cher, écrit: "le fléau de la petite vérole exerce de grands ravages" et "le nombre de décès augmente pendant les pluies d'automne", page 69.
13
14 12

Commeon le voit, la disette de 1816n'a eu que peu d'effets dans le Cher.

La grippe de 1834 fut plus meurtrière que le choléra de 1832 lequel avait fait relativement peu de victimes dans le Cher. A propos de ces épidémies et du contexte démographique d'ensemble, voir Histoire de la population française, sous la direction de Jacques DUPAQUIER, 1988, tome Ill, pages 293 et 303-305.
22

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23

- 1853-1855 : nouvelle pulsation mortifère avec la disette de 18531854, relayée par une nouvelle et très violente épidémie de choléra en 185415. La courbe des mariages en revanche est très stable, ce qui correspond à la situation nationale!(, . Trois faits sont à souligner: - l'augmentation du nombre des mariages, laquelle s'explique par la croissance de la population; sa poussée dans les années 1840 résulte de l'arrivée à l'âge adulte d'une génération nombreuse, conséquence du fort accroissement naturel des années 1810 et 1820. Elle est par ailleurs à l'origine de la hausse des naissances observée durant la période 1840-1850. - la chute des mariages en 1847 (sensible dans toute la France) qui est beaucoup plus grave que lors des disettes précédentes (celles de 1828 ou de 1838) et qui témoigne des conséquences de la crise de subsistance de 18461847 sur la psychologie collective et les relations sociales!? . - enfin la "fièvre" matrimonblle de 1848 qui se justifie par le "rattrapage" des mariages non conclus en 1847 et sans doute aussi par l'effet de la révolution de février 48, porteuse d'un immense espoir de bonheur pour 1'humanité. Analyse des taux de natalité. mortalité et de nuptialité Nous avons établi ces taux en calculant les moyennes quinquennales des naissances, décès et mariages rapportées ensuite à la population du département pendant la même période, celle-ci étant calculée d'après la moyenne des recensements, (excepté ceux de 1811 et 1816 qui ne sont pas utilisablesIH). - Le taux de natalité en 1801-1805 était de 38,7 %0, ce qui plaçait le Cher à un très haut niveau, soit à environ 5 naissances pour 1000 au-dessus de la moyenne française!9 . De 1801 à 1820-25, le taux a légèrement diminué

pour ensuite se stabiliser à 34-35
15

%0

entre 1826 et 1835 et il continuera à

Le choléra de 1854 fit 143000 victimes en France, contre.100 000 environ en 1832

et en 1849. Sur les aspects médicaux et les conséquences psychologiques et sociales des choléras du XIXe siècle, voir Patrice BOURDELAIS et Jean-Yves RAULOT Une peur bleue. Histoire du choléra en France: 1832-1854, 1987, et pour une approche régionale (Indre, Loir-et Cher, Indre-et-Loire), la thèse de Chantal BEAUCHAMP, Délivrez-nous du mal! Epidémies. endémies. médecine et hygiène au X/Xe siècle, 1990, chapitre III, pages 83 à 143.
16 H

On notera cependant la pointe bien connue des mariages de 1813 et de 1815. Cependant la diminution a été moins forte dans J'Indre. Statistique Générale de la
La population correspondant à chaque période quinquennale a été calculée en faisant la

France, vol. II, op. cil.
18

moyenne des recensements opérés en début et en fin de période; soit, par exemple, la période de 1841-45: le Cher comptait 273 645 habitants au recensement de 1841 et 294 540 à celui de 1846, la population de référence s'établit à 273645 + 294 540 = 568 185/2 = 284 092,5 habitants.
Le taux antérieur devrait être encore plus élevé car, en l'An X (en gros 18(1), il était de 44,5 %0. 24
19

diminuer ensuite. Cette évolution s'explique principalement par la tendance longue à la limitation des naissances, phénomène d'ampleur nationale comme on sait. Toutefois cette tendance s'inverse dans le Berry des années 1840-45, car le taux de natalité du Cher remonte de 32,2 à 35,2 %0 et celui de l'Indre de 28,9 à 31,6 %020. Faut-il y voir l'effet d'un retournement nataliste stimulé par l'essor économique, à l'instar de ce qui se produira dans la majeure partie de la France sous Napoléon III ou encore dans l'Angleterre des années 1850-188021 ...ou faut-il l'expliquer par l'effet "mécanique" de l'accroisement naturel dégagé vingt à trente ans plus tôt? Sans doute y a-t-il eu conjonction de ces deux facteurs. Ce mouvement de hausse de la natalité a été ensuite brisé par les effets de la crise de subsistances des années 1846-47 ; le taux accuse alors une diminution tout en restant plus élevé qu'avant 1840, soit à 33,4 %0. Le Cher reste sous la Seconde République un département à forte fécondité se situant nettement au-dessus de la moyenne nationale22, à tel point qu'en 1851, la Statistique Générale de la France le place en tête de tous les départements français pour le taux de natalité (et en 20e position pour la fécondité, calculée au nombre d'enfants par mariageY' . - Le taux de mortalité en 1801-1805 se situait à 31,6 %0, là aussi audessus de la moyenne nationale, mais compte tenu de la forte natalité, l'accroissement naturel était élevé (7,1 %0 par an). Ces données se retrouvent presque identiques en 1820-25. Par la suite, jusqu'en 1840, le taux de mortalité est sujet à de fortes variations provoquées par les crises de mortalité de 1828 ou de 1838. Comme dans le cas de la natalité, l'année 1840 marque un tournant. On observe, après cette date, une nette amélioration puisque la mortalité tombe de 30,2 à 23,4 %0, soit au niveau de la moyenne française de l'époque. Cette diminution conjuguée à la hausse de la natalité va induire un accroissement naturel de l'ordre de 1,2 % par an (de Il,8 %0 exactement). Malgré l'épisode brutal des mortalités de 1847 et 1849 qui font remonter le taux à 26,4 %0 en 1846-50, la baisse continuera après 1850 : le Cher connaitra alors une mortalité Le cas n'est pas exceptionnel, on le retrouve dans un département voisin comme la Creuse. Voir Alain CORBIN,ArrJuli:wne et modernité en Umousin /845-/880, 1975, tome I, page 10. 21 Le taux de natalité en Angleterrc est em:ore de 35,2 '/" en 1861-70. WRIGLEY,
Population et société, 1969, page 195. D'autre part, s'agissant de la remontée de la natalité en France sous le Second Empire, il cOn\'ient de noter que le Cher a été l'un des rares départements à ne pas s'y conformer, tout comme l'lnure, la Nièvre, le Loiret ou le Loir-etCher. Voir à cc sujet J. DUPAQUIER (sous la direction de) Histoire de la population française, op. cil., vol. III, pages 376 à 385. Celle-ci était de 26,7 '1r, en IH46-50. La natalité du Cher était également supérieure à celle des départements limousins étudiés par Alain CORBIN, Are/wi\me et modernité en Umousin, op. cil., tome I, page 559 (En IH46- IR50 : Creuse 25,6, Corrèze 31,2, Haute Vienne 31,5). Statistique Générale de la FraI/ce, op. cil., \01. III. Le Cher et l'Indre parmi les 20 départements ayant la natalité la plus élevée. 25
23 22 20

sont alors

inférieure à la moyenne française24 . Cette conjonction d'une natalité forte et d'une mortalité plutôt faible est évidemment la cause principale de l'augmentation de population des années 1840 à 185025 . - Quant au taux de nuptialité, il reste assez stable, tout en étant remarquablement faible: 4 %0en 1801-1805,4,6 %0 en 1821-25,4,6 %0dix ans pl us tard, 5 %0 en 1841-45 et seulement 4, I %0 en 1851-55. Ce taux est seulement à la moitié de la moyenne française de l'époque et cela pose
évidemment problème26 . Pour expliquer cette "anomalie", deux hypothèses peuvent être retenues: 1) celle d'un taux élevé d'adultes demeurant célibataires ou 2) celle d'un taux faible de "mariables". Dans cette dernière hypothèse, il faudrait postuler une forte proportion de non-mariables et par conséquent une forte proportion des moins de 20 ans. Mais seule l'étude de la composition par âge peut en apporter la preuve; nous y venons.

2. La composition de la population en 1851
La structure par âge2~ Le recensement de 1851 est le premier qui fasse la synthèse des classes d'âge année par année, en distinguant les célibataires, les personnes mariées et les personnes veuves. Après regroupement en classes d'âge de 5 années, nous avons calculé les proportions correspondant à chacune de ces classes, de manière à reconstituer une pyramide des âges. La comparaison des hommes et des femmes ne montre que très peu de différences entre eux, excepté un très léger avantage numérique pour les femmes âgées ainsi que pour les jeunes garçons (bien que la surnatalité masculine soit faible28). Mais la comparaison des classes d'âge entre elles s'avère beaucoup plus instructive: elle montre que les crises de mortalité de la première moitié du siècle avaient provoqué de véritables "classes creuses" dans la structure de la population. Ainsi: - chez les 45-50 ans: il s'agit de personnes nées entre 1801 et 1805, époque de forte mortalité infantile, qui s'est accompagnée d'une chute sévère

Soit 22,9 contre 24, I %0 en moyenne nationale en 1851-55. La chute de la mortalité s'est produite de façon identique dans l'Indre (22,8 % en 1851-55), ce qui suggère des conditions sanitaires meilleures en Berry que dans l'archalque Limousin, A. CORBIN, op. cil., tome [, page 564.
25

24

Il Y a aussi l'effet de l'immigration
cf. notre chapi tre IV.

mais sa part est inférieure au 115e de

l'augmentation,

26 Les tau..; dans l'Indre sont du même ordre (nÛr tableau), par contre le Limousin présente une nuptialité élevée (A. CORBIN, op. cil., page 5(2). Le taux national se situait à l'époque au..; alentours de 7,5 à 8 'Xc Voir à cc sujet Louis ROUSSEL, /.1' mariage dans la société française. [NED, Cahier n° 73, page 37 et annexes pagcs 400-402. 27 28

AD Cher. 28 M 90. Recensement

de 1851, récapitulation

Statistique Générale de la France. L'e..;cédent annucllesvers 180[-1810,356,1 en 181 [-1820,327,8 [835. 26

suivant les âges. masculin était de 384, [ naissances en [82[-[830 et 343,4 en [83[-

de la natalité~9

.

- chez les 20-30 ans, c'est-à-dire les personnes nées entre 1821 et 1830 et sans doute décimées par la mortalité de 1828. - chez les 5-10 ans, nés par conséquent entre 1841 et 1845. Ceux-ci devraient être beaucoup plus nombreux, compte tenu de la poussée nataliste des années 1840. On doit supposer qu'ils ont été victimes de la disette de 1846-47 ou du choléra de 1849. Malgré cela, la base large de la pyramide montre qu'il existait une forte proportion de jeunes. Il se produisait donc un rajeunissement de la population, dû aux effets conjugués de la baisse de la mortalité et de la hausse de la natalité. La structure par âge chez les hommes le confirme pleinement:
0-9 ans
h

10-19 ans
h

20-29 ans 30-39 ans 40-49 ans 50-59 ans
h

pl us de 60 ans
6,0
-------------------

hh_________________________

24,7

o/r.

19,8 (I(

14,6

o/r:

14,5 %

Il,2

8,5 o/r:
h__________

o/r:

---------------------------

44,5 lJr

49,5 o/c

6,0 q)

Les moins de 20 ans représentaient près de 45 % de la population... Une proportion très élevée, courante dans l'actuel Tiers-Monde, et qui vient confirmer l'hypothèse d'un faible taux de mariables, avancée à la fin du paragraphe précédent pour expliquer la faiblesse du taux de nuptialité. Mais pour écarter complètement l'autre hypothèse (l'explication par le célibat), il convient d'examiner le taux de célibataires par génération"\ toujours dans le cadre du recensement de 1851. Proportion 15/19 99,8 99,9 Proportion 15/19 99,6 92,3 de célibataires 20/29 73,9 63,5 de célibataires 20/29 55,4 43,9 parmi les hommes 30/39 26,2 15,8 parmi les femmes 30/39 22,5 10,2 40/49 13,2 5,7 40/49 15,4 5,9 50/59 9,1 4,1

France Cher

Fnmce Cher

La conclusion s'impose d'elle-même car le taux de célibataires dans le Cher était nettement inférieur à la moyenne française. C'est donc bien la forte proportion de jeunes gens pas encore mariables et non une tendance locale au

Le Cher était en effet un dépal1ement à forte mortalité infantile. D. DINET, "La mortalité infantile sous le Consulat et l'Empire", Sur la population francaise aux XV/III' et XIXI' siècles. pages 215-230.
30

29

Les taux pour l'ensemble de la France figurent dans l'étude de Gérard DUPLESSIS27

LE-GUELINEL, Les mariages en FrallCe, Cahier de la FNSP, 1954, page 88.

célibat qui explique la faiblesse du taux de nuptialité'1 . Cette abondance des jeunes était un trait majeur de la société berrichonne du milieu du XIXe siècle.
La composition de la population active Cest là aussi le recensement de 1851 qui a établi pour la première fois un classement professionnel. Les regroupements catégoriels effectués à l'époque sont loin d'être toujours satisfaisants au plan de l'analyse sociale; par contre, ils ont été effectués en fonction des critères économiques, ce qui permet de les distribuer selon la trilogie actuelle des trois secteurs de population active'2 : - secteur primaire: en y plaçant, selon les termes du recensement, la "population employée dans l'agriculture" (ce qui incluait les bûcherons et les charbonniers) et celle occupée à l'exploitation des carrières et des mines (classé par le recensement dans la "grande industrie"). - secteur secondaire: en y groupant les actifs de la "grande industrie" (moins les carrières et les mines), de la "petite industrie" du bâtiment et de I'habillement, des professions relatives aux lettres, aux sciences et aux arts, enfin ceux des "états de luxe" et "autres états". - secteur tertiaire: avec les actifs des transports, de l'alimentation, des professions relatives au commerce, ainsi que les domestiques de maison et les professions libérales (ce qui, à l'époque, incluait les employés du secteur privé et ceux du secteur public). D'où le tableau suivant:

Primaire Hommes Femmes Total en % 71 098 48 272 119 370 71,1 %

Secondaire 15 649 7919 23 568 14,0 %

Tertiaire 17 037 7759 24 796 14,7 %

Total 103 784 63 950 167 734 100 %

Ce tableau laisse évidemment de côté les non-actifs, c'est à dire les étudiants, les mendiants, les détenus, les rentiers et les individus sans profession
31

L'hypothèse na I - explication du faible taux de nuptialité par un fort célibat - est

rendue cncore mnins naisemblable par le fait que cette pratique se rencontre généralement dans les pays de forte tradition chrétienne ce qui est loin d'être le cas du Berry (yoir à la rin du chapitre Il). Ajoutons que l'extension du célibat pouyait constituer la "réponse" de la société rurale face à une augmentation trop rapide de la population, par exemple dans le Géyaudan étudié par Elisabeth CLA VERIE et Pierre LAMAISON, l,'impossible mariage. Violellce et parellté ell Gévaudan: Ile, IXe et l<jesiècles, 19~Q,pages 340-341.
AD Cher. 2H M 90. Recensement de IH51, récapitulation des professions. Dans sa thèse sur le département voisin du Loir-et-Cher, Georges DUPEUX a utilisé, lui aussi, le recensement de IH5J. Notre démarche est sensiblement différente de la sienne puisque ccluici avait calculé les proportions sur le total de la population et inclut les rentiers dans \cs actifs primaires. Ainsi la population yiyant de l'agriculture représentait dans le Loir-et-Cher 42,2 0/1.du total de la population et environ 66 (~ de la population actiye. G. DUPEUX, Aspects de l'histoire sociale et politique du I-oir-et-Cher 1848-1914. 1962, pages 90-92.
32

28

(parmi lesquels on trouve des gens "sans moyens d'existence connus", ce qui représente 2 257 personnes). En réalité, ces statistiques ne sont qu'approximatives: ainsi les auteurs du recensement avaient classé dans la rubrique "industrie", les commerçants vendant des produits manufacturés... Ne disposant pas des relevés détaillés des professions, on est donc obligé de compter par exemple les marchands de meubles ou de papier peint dans "l'industrie" du bâtiment. Le secteur secondaire se trouve donc artificiellement "gonflé" et le nombre d'actifs tertiaires est sous-estimé. Toutefois, cela ne joue que sur des pourcentages très faibles et l'on peut considérer que le secondaire et le tertiaire employaient chacun environ ] /6e des actifs. Dans le secteur secondaire, c'est l'atelier artisanal qui régnait et non l'usine. Ce que nous appelons l'industrie, et qu'à l'époque on dénommait la "grande industrie", ne concernait stricto sensu que 4 538 personnes (y compris les patrons), soit 2,7 % des actifs33 . A contrario, le secteur primaire était largement prédominant, occupant 7],1 % de la population active. Il correspondait en quasi totalité à l'agriculture, car ses deux branches d'activité non-agricoles - l'exploitation des forêts et celle des carrières et des mines de fer - ne représentaient que],2 % du total des actifs ( ]0] 4 bûcherons et charbonniers et 1 107 mineurs et carriers, du moins ceux qui se déclaraient tels). Le travail des champs concernait donc en permanence 70 % de la population active, soit 69 ]34 hommes et 48 ] 15 femmes34 . Leur répartition socio-professionnelle indique ]6 097 métayers (dont 1041 qui étaient également propriétaires), 7 32] fermiers (dont] 565 propriétaires), ]5 ]40 propriétaires-cultivateurs, 25 978 domestiques agricoles et 52 713 petits paysans de conditions diverses: journaliers, vignerons, jardiniers et laboureurs (en fait, une partie seulement d'entre eux) parmi lesquels 8 750 étaient propriétaires. Soit en pourcentage sur le total des actifs: 9,5 % de métayers, 4,5 % de fermiers, 9 % de propriétaires-cultivateurs (donc un total de 23 % d'exploitants agricoles), ]5,5 % de domestiques et 31,5 % de petits paysans. Si on ne considère que les hommes travaillant dans l'agriculture, on obtient cette fois-ci 24,3 % d'exploitants, 13 % de domestiques et 28,8 % de petits paysans (journaliers, etc). Le tout étant calculé sur le total des actifs masculins. Dans l'Indre, les proportions sont à peu près identiques, à ceci près qu'il y avait plus d'exploitants propriétaires. On y comptait en effet, en
,

Pour un exposé plus détaillé des données du recensement de 1851, on consultera la thèse de Michel PIGENET, Les ouvriers du Cher (fill XVlIJe - 1914), 1990, pages 144-145,
et dans sa version dactylographiée (celle que nous utiliserons dans cet ouvrage) le tome I, pages 577 à 583. Il est à noter que, dans l'Indre, les actifs du secteur primaire sont plus nombreux (73,7 %) que dans le Cher; l'Indre était plus agricole et moins industriel. Dans les deux cas, le taux était supérieur à celui du Loir-et-Cher, G. DUPEUX, op. cil.

33

En retirant les bOcherons et charbonniers. La proportion des femmes dans la population agricole était de 41 % contre 45,6 % au niveau national, différence bien faible. Sur la géographie agricole, voir POUTHAS,op. cil., page 188, carte n° 56.
29

34

groupant hommes et femmes: 8,5 % de métayers, 3,5 % de fermiers, 14,3 % de propriétaires-cultivateurs, 14,6 % de domestiques et 31,9 % de petits paysans35 . Le Cher et l'Indre, le Berry donc, se situaient en 1851 dans la partie la plus agricole de la France, celle-ci correspondant à la partie centrale du pays et aux régions de montagne. Voilà qui nous amène à l'étude des activités économiques, et à l'agriculture en premier lieu

B. LES ACTIVITÉS AGRICOLES
1. Mise en valeur des terres On dispose à cet égard de deux statistiques cadastrales. La première date de 1837'6, établie en réalité deux ans plus tôt, alors que le cadastre était presque achevé dans le département (une estimation avait été effectuée pour la petite part encore non cadastrée). La seconde statistique date de 185537 : plus fiable que la précédente, elle témoigne d'une importante évolution agraire entre les deux dates. Pour comparer les deux documents, nous n'avons retenu que les terres à vocation agricole et les forêts, en laissant de côté les terrains bâtis, les routes, et les canaux. D'une statistique à l'autre, on est impressionné par l'ampleur des défrichements réalisés: les terres incultes représentent 62 800 hectares en 1835 et seulement 16 400 hectares en 185538 . Phénomène d'envergure nationale: l'importance des défrichements sous Louis-Philippe et la Seconde République, la transformation des landes et friches en terres arables ou en prairies artificielles ont été signalées par maints auteurs39 . Dans l'Enquête sur le travail agricole et industriel, menée en 1848 dans chaque canton du Cher, on évoque ces défrichements qui se font "à la tâche" et par "écobuage", mais on souligne aussi l'ampleur des friches qui subsistent dans les cantons les plus

La proportion de bûcherons et charbonniers contre, il y avait très peu de mineurs (la métallurgie
36

35

déclarés y était identique (0,6 %). Par étail fort peu représentée dans l'Indre).

37
38

Statistique Générale de la France, 1837, vol. I. Ibidem 1855, vol. II.

Les défrichements ont été moindres dans l'Indre: 3 000 hectares seulement y ont été défrichés. Statistique Générale de la France. Ibidem. George SAND fait allusion à ces défrichements dans le célèbre "tableau" qui sert d'ouverture à La Mare au Diable quand, décrivant le laboureur, elle écrit: "l'homme ... avait à défricher un coin naguère abandonné au pâturage et rempli de souches séculaires, travail d'athlète auquel suffisaient à peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi-indomptés". G. SAND, La Mare au Diable, édition Gallimard, 1973, page 39.

Par exemple par Philippe ViOlER dans sa thèse La Seconde République dans la région alpine, 1963, op. cil., tome 1, pages 14 à 17, et La MO/llIrchie de Juillet, 1967 pages 41 à 45.
30

39

arriérés4()

. La raison de cet effort titanesque de mise en valeur, c'est

évidemment la pression démographique, la faim de terre d'un peuple paysan de plus en plus nombreux, comme on l'a vu précédemment. Ainsi s'amorce la révolution agricole dès les années de la Monarchie de Juillet: élévation des rendements, recul des vieilles pratiques d'assolement triennal, diffusion de la charrue aux dépends de l'araire, avancée du blé et déclin du seigle41 . Nous y reviendrons plus en détail au chapitre II.
.

la fois par les défrichements et par l'exploitation du bois à destination de combustible; cette exploitation n'a cessé d'augmenter au cours de la première moitié du XIXe siècle jusqu'à ce que l'importation du "charbon de terre" de l'Allier (acheminé par le canal du Berry) vienne freiner le mouvement.qui par ailleurs entraînait une forte hausse du prix du bois. Pour profiter de cette hausse continue, les propriétaires forestiers ont abondamment replanté puisque les bois privés ont gagné près de 7 000 hectares entre 1835 et 1855. Cet effort de reboisement (encouragé d'ailleurs par l'administration forestière) a concerné surtout la Sologne où les plantations de pins se sont multipliées sous la Monarchie de Juillet42 . C'est probablement aussi en Sologne qu'il faut situer l'augmentation du nombre des étangs (la superficie de ces derniers passe de 3 094 à 3 554 hectares). Dans cette contrée, leur création était facile en raison du terrain argileux. Ailleurs, ils ont souvent été asséchés, ils seront mis en culture sous le Second Empire43 . Les prairies d'élevage ont largement bénéficié des défrichements: en 1855, les herbages naturels ou artificiels représentent 19,2 % des terres du département. L'explication tient d'abord à la primauté ancienne de l'élevage ovin traditionnellement pratiqué dans tout le Berry (Sologne comprise). En 1833, on comptait plus de 600 000 moutons et brebis. Aux ovins s'ajoutaient en outre près de 100 000 bovins, 50 000 porcs, 30 000 chevaux, des chèvres, des volailles, etc 44, et cette diversité de l'élevage est une autre cause de l'extension des herbages, en particulier s'agissant de l'élevage bovin. Celui-ci connaît alors un premier essor dans le sud-est du département, entre le Nivernais et le Saint-Amandois, avec l'introduction de la race charolaise. Sur cela aussi, nous aurons à revenir dans l'étude des milieux ruraux. Enfin s'agissant de la viticulture, il convient de rappeler son caractère à la fois diffus et fortement traditionnel en Berry. Bien qu'elle ne couvrît que
40

Le recul de la forêt (1 800 hectares ont disparu en 20 ans) s'explique à

AN C 949 Cher. Ecobuage et forts défrichements dans le canton de Lignières ;
(au sud du département) et d' Argent-

persistance des friches dans ceux de Saulzais-Ie-Potier sur-Sauldre (au nord).
41

On trouvera un tableau chiffré de ces transformations (comme d'ailleurs sur le plan
et M.

industriel, etc) dans l'ouvrage d'E. LONGUET, J.F. BABOUIN, C. LEBRETON BOURGEOIS, Histoire économique du Cher: 1790-1990, Bourges 1991, page 33.
42 43

L. DE LA VERGNE, Economie rurale de la France depuis 1789, op. cil., page 368. L. GALLICHER Le Cher agricole et industriel, Bourges, 1870, Chapitre I. 44 Archives Militaires (Château de Vincennes). MR 1253. Mémoire du capitaine FERRIS sur le Sancerrois (1833). Voir également E. LONGUET (et alii) Histoire économique du Cher, op. cit., page 47. 31

moins de 2 % du total des terres cultivées, on la trouvait autour des villes, sur les coteaux des vallées (du Cher, de l'Amon) et sur les collines du Sancerrois. Cependant, à l'exception précisément du Sancerrois, la viticulture du Cher connaissait des difficultés grandissantes, occasionnant des révoltes de vignerons comme en 1832 à Bourges. L'enquête de 1848 en désignera les responsables: des impôts trop lourds qui font le vin trop cher et provoquent la décadence des vignobles45; de fait, les superficies plantées ont légèrement diminué entre 1835 et 1855 (de 300 hectares environ). Mais une autre cause de mévente résidait depuis longtemps dans la pauvre qualité de la plupart des vins du Berry, exception faite de ceux de Sancerre, depuis longtemps réputés. Au caractère défavorable de certains terroirs s'ajoutaient en effet des pratiques peu rationnelles. Ainsi, après avoir montré, selon leurs propres termes, la vigne "abandonnée à elle-même", les deux "topographes" Peuchet et Chanlaire écrivaient en 1810 : ici, "ce n'est pas la maturité du raisin qui détermine l'époque de la vendange, c'est encore la coutume"46 . Trop attachés à certaines traditions, beaucoup de vignerons du Berry n'ont manifestement pas su innover quand cela était nécessaire et il semble, qu'après 1860, le déclin ait continué pour beaucoup d'entre eux jusqu'à l'issue tragique du phylloxéra, à la fin du XIXe siècle. 2. Régime de propriété et modes de faire-valoir Dans un ouvrage publié en 1870, un notable conservateur, Louis Gallicher, a dépeint le régime de propriété régnant à l'époque dans le Cher47 . Après avoir évoqué ce qu'il appelait les "convulsions sociales de 1793", il écrivait: "les grandes propriétés patrimoniales ont été respectées; elles se sont conservées jusqu'à nos jours... Dans le Cher on en trouve une de 1 600 hectares, on en compte plusieurs de 4 à 6 000 et un assez grand nombre dépassant 1 000 hectares". Soulignant ensuite les "hautes qualités" de la noblesse du Berry à l'époque de la Révolution, l'auteur déplorait l'absentéisme persistant de leurs descendants en ces termes: "La répugnance de la plupart d'entre eux à immobiliser une portion quelconque de leurs revenus en travaux et en améliorations foncières, une propension générale à augmenter la surface de leurs domaines sans souci de leur entretien et des progrès à y introduire, toutes ces causes ont entretenu les grandes propriétés de ce pays dans un état de souffrance et d'abandon"48 . La société rurale du Cher était en effet caractérisée par la présence massive de la grande propriété foncière, accapareuse, quasi-féodale et dont les propriétaires étaient souvent des nobles: les de Vogüé, d'Arenberg, de Mortemart ou Duvergier de Hauranne pour ne citer que quelques noms parmi
45

AN C 949. C'est aussi contre ces impôts (indirects) que s'étaient soulevés les
en 1830.

vignerons d'Issoudun
46

PEUCHET et CHANLAIRE, Description topographique et statistique de la France, n° 43, 1810, page 13. 47 Louis GALLICHER, Le Cher agricole et industriel, op. ciL, chapitre III. 48 L'auteur signale cependant quelques efforts récents, liés, dit-il, au "goût de la
villégiature" .

32

les plus célèbres. Une autre partie de ces grands propriétaires étaient des "roturiers", donc des bourgeois. Le même phénomène se retrouvait dans l'Indre, où l'absentéisme des grands propriétaires était tout aussi grand que dans le Cher et où il allait même en s'accentuant49 . Le morcellement du sol était très faible: on comptait en 1855, 11,05 parcelles pour 10 hectares, ce qui plaçait le Cher au 3e rang national, après des départements comme les Landes et les Pyrénées-Orientales, qui chacun avaient quelques raisons physiques de présenter un faible morcellement 50 . La cause de celui-ci était, dans le Cher, strictement sociale, tout comme dans l'Allier (l'ancien Bourbonnais) et dans l'Indre. Dans ce dernier département, le poids de la grande propriété était cependant moins prononcé5' . Mais revenons à l'ouvrage de L. Gallicher qui permet de préciser maintenant les types d'exploitation agricole dans ce Berry du XIXe siècle; il en distingue de trois sortes: 1) Les "domaines", au nombre de 4 000, fermes couvrant chacune plus de 40 hectares et appartenant à un grand propriétaire. Les domaines les plus importants sont exploités par des "gros" fermiers; les autres le sont par des métayers ou "colons", partageant les bénéfices à moitié avec le propriétaire qui possède terre, cheptel et bâtiments. 2) Les "locatures", exploitations de 2 à 40 hectares. Les plus petites (en-dessous de 10 hectares) appartiennent à des propriétaires-cultivateurs; celles, plus grandes, de 10 à 20 hectares sont en fermage pour les terres et les bâtiments, mais "quant au cheptel des bestiaux qui s'y trouve attaché, il est à moitié pour la perte et les bénéfices entre le locataire et le propriétaire"52 . Enfin les plus grandes locatures (de 20 à 40 hectares) sont en métayage. Faute de matériel, explique l'auteur, tous les exploitants de ces locatures "ont recours aux attelages des grandes fermes pour labourer celles de leur terres qu'ils ne cultivent pas eux-mêmes à la main". 3) Les "chambres" ou "manœuvreries", habitations occupées par les ouvriers agricoles. De la maison dépend "un jardin, une chenevière qui l'entoure, souvent quelques parcelles de terre et un morceau de vigne dans les contrées qui comportent cette culture", le tout étant cultivé à la main, c'est à dire à la bêche. Et Gallicher ajoute qu'une grande partie de ces manœuvreries
49

J. BOUTON,Domesticitéagricole et prolétariat rural en Champagneberrichonne.

Analyse quantitative d'un groupe social au X/Xe siècle, 1984, thèse dactylographiée. L'absentéisme gmndissant était lié à J'achat de domaines par des propriétaires étrangers à la province, page 55.
50

Statistique Générale de la France, 1855, op. ciL

51

D'après le recensement de 1851, il Y avait nettement plus de propriétaires-

cultivateurs dans l'Indre (cf plus haul). Voir à ce propos la carle de la grande propriété en 1884, établie par G. DU PEUX et publié par René REMOND dans son Atlas historique de la France contemporaine] 800-1965, 1%6, page 48. 52 Selon GALLlCHER, c'est l'équivalent des borderies de l'Ouest de la Fmnce. L'auteur parle aussi du bétail appartenant au fermier: "une vingtaine de brebis, quelques chèvres dans le pays couvert et une ou deux vaches". L'expression "pays couverl" désigne les zones bocagères. 33

sont devenues peu à peu la propriété de ceux qui les occupent (il écrit en 1869), ces locatures et manœuvreries étant en général réunies en hameaux et en villages. L'existence de grandes propriétés, réparties en domaines et locatures (en fermage ou en métayage, est attestée depuis le début du XIXe siècle et elle remonte à l'Ancien RégimeS3 . Elle se retrouve à l'identique dans le département de l'Indre, avec semble t-il plus de grandes exploitationsS4 . Ainsi, le recensement de 1846 indique l'existence, dans de nombreuses communes, de grosses fermes nommées "Domaines" ou "Métairies", tout comme il signale aussi des 10catures (certaines étant appelées "borderies" dans l'Indre) et des "manœuvreries" lorsqu'elles sont isolées. L'Enquête de 1848 sur le Travail présente le métayage comme étant le mode de faire-valoir dominant dans le Cher et les métayers jouaient donc un rôle prépondérant dans l'activité agricole. Signalons à ce propos que, dans les actes d'état-civil, les recensements, et par conséquent dans la vie quotidienne, les métayers du Cher étaient très rarement désignés comme tels; ils étaient appelés "colons" ou plus souvent "laboureurs". En revanche, le terme avait un autre sens dans l'Indre, on le verra au chapitre III. Quoique chefs d'exploitation, leur condition sociale était peu enviable: malgré les apparences avantageuses du partage à mi-fruit avec le propriétaire, les métayers étaient soumis à une exploitation quasi-féodaless . En outre, leur activité dépendait du bon vouloir des régisseurs ou des "fermiers généraux", dans le cas où les propriétaires avaient affermé la gestion des domainess6 . La situation des paysans propriétaires était-elle meilleure? Observons d'abord l'évolution du nombre global de propriétaires entre 1815 et 18455" :
1815 68 142 1826 74 794

1835 80 200

1842 83 511

On constate que l'augmentation du nombre des cotes foncières (soit 22,5 %) a été plus rapide que l'augmentation du nombre d'habitants dans le même laps de temps (+ 17 % environ)58 . Cela prouve qu'il s'était produit une
53 54

PEUCHET et CHANLAIRE,op. cit., page 14et suivantes.

Si l'Indre comptait moins de grandes propriétés, elle comptait apparemment plus de grandes fermes. Les descriptions du préfet D'ALPHONSE, Mémoire statistique du département de l'Indre, An XII, n'ont pas leur équivalent dans le Cher. Voir aussi les enquêtes citées par J. BOUTON, Domesticité agricole..., op. cit., page 76.
Albert SOBOUL, "Survivances féodales dans la société rurale française siècle", Annales ESe, sept.-oct. 1968, pages 165-186.
56 55

au XIXe

GALLICHER écrit encore: "le système du fermier général qui sous-loue à des métayers était plus répandu autrefois". Il était donc plus répandu dans la première moitié du XIXe siècle. 57 Statistique Générale, op. cit., vol. I (1837) page 110 et vol. II (1855) page 8. 58 On observe plus de propriétaires (de toutes catégories) dans l'Indre: 71 636 en 1825, 87462 en 1842, mais la progression est identique (+ 22 %). 34

certaine diffusion de la petite propriété. Mais il convient aussi de se demander quelle était l'étendue de ces petites propriétés et par conséquent le degré d'indépendance des petits paysans qui les possédaient. Or, la répartition des cotes foncières pour 1835 (selon le montant de l'impôt) ne laisse guère d'illusions à ce sujet:

En-dessous de 5 Frs
5-10 Frs 10-20 Frs 20-30 Frs 30-SO Frs 50~ 100 Frs 100-300 Frs 300-500 Frs 500-1000 Frs au-dessus de 1000 Frs Total Comme on le voit,

48 825 10 820 8030 3 519 3002 2 599 2 S02 487 283 133 80 200 les trois-quarts

60,8% 13,4 % 10,0 % 4,3% 3,7% 3,2% 3,1 % 0,6% 0,3% 0,1 % 100 % des

} } } } } } } } } }

74,20

%

18,00 % 6,30%

1,00%

% En réalité, la grande majorité des propriétaires du Cher étaient donc ce qu'on pourrai t appeler des "micro-propriétaires", de très peti ts paysans qui ne pouvaient subsister sur leur seul bien. Entre eux et les "macro-propriétaires" fonciers nobles ou bourgeois, la catégorie moyenne était très peu représentée. En outre, si l'on compare la répartition en 1835 (présentée ci-dessus) avec la répartition en 184259, on constate qu'il s'est produit autour de 1840 : - une progression forte des cotes les plus basses (inférieures à 10 francs) - une diminution des cotes moyennes jusqu'à 300 francs - une augmentation des cotes supérieures à 300 francs. Une triple évolution foncière a donc eu lieu dans le Cher, sous la Monarchie de Juillet: 1) Les grands propriétaires ont étendu leurs domaines; la mise en valeur de nouvelles terres a repoussé à plus tard les investissements réellement productifs sur les grandes exploitations. 2) Le nombre de micro-propriétaires a augmenté: ouvriers agricoles ou petits fermiers parvenant, à force de privations, à acquérir une manœuvrerie ou une petite locature6o . 3) Les propriétaires-cultivateurs possédant de grandes locatures ont vu

contribuables

(74,2

exactement) étaient imposés pour des cotes dérisoires (inférieures à lOF).

59

Statistique Générale ,op. cil., vol. II, page 8.

60

C'est aussi le cas d'une partie des métayers. En 1851,6,5 % seulement possédaient

quelques terres qu'ils cultivaient en dehors du domaine (cf plus haut). Quinze ans plus tard, en J866, un tiers d'entre eux était dans ce cas, comme en témoigne l'enquête agricole de J866, rapportée par L. GALLICHER, op. cil., chapitre Ill. 35

leur nombre diminuer et cela reflète une situation en partie due aux partages successoraux, eux-mêmes liés à la croissance démographique. Entre] 830 et ] 848, le fossé entre riches et pauvres s'était creusé dans les campagnes du Cher. La chose est d'autant plus remarquable qu'elle n'a pas son équivalent dans l'Indre, où les grandes propriétés, d'ailleurs moins nombreuses, ne se sont pas étendues et où les cotes moyennes, autour de 20 à 50 Francs se sont accrues, pendant la même période. Parmi les caractéristiques rurales du Cher au milieu du XIXe siècle, il convient, par conséquent, d'inscrire l'ampleur croissante des inégalités et la montée consécutive des tensions sociales. Au surplus, cette évolution foncière a été aggravée par la grande crise des années ]846-]85], consécutive à la mauvaise récolte de ]846 et au ralentissement général des affaires en 1847.

3. La crise agricole:

1846-1851

C'est encore l'Enquête nationale faite en ]848 par le Comité du Travail qui est la meilleure source sur le sujet. Dans tous les cantons, les mêmes plaintes se font entendre: insuffisance du numéraire, mévente des produits, baisse du revenu des exploitants, endettement des cultivateurs obligés d'hypothéquer leurs biens, retards dans le paiement des fermages, chômage aggravé des ouvriers agricoles61 . La crise frappe une économie rurale qui se représente ellemême comme pauvre, voire très arriérée: "plus que nulle part ailleurs sur le territoire de la République" dit-on dans le canton de Saulzais-Ie-Potier, au sud du département. Au reste, dans ce canton où abondaient les propriétairescultivateurs (on le verra au chapitre Ill), on ne semble pas avoir connu la poussée des défrichements des années] 840. Les remèdes à la crise proposés ici et là supposent l'intervention de l'état: on réclame la création d'une banque agricole, des facilités de crédit pour les investissements et les achats de terres, la transformation du métayage en "contrat de société", la création de fermes-modèles, des défrichements, des travaux d'assainissement, etc. A Vierzon, on demande la "culture forcée et parcellaire de tous les terrains communaux". A Charenton-du-Cher, près de l'Allier, on envisage "la réunion des propriétés rurales pour en rendre l'exploitation moins coûteuse", solution ouvertement communiste. La crise agricole de ]846, d'abord responsable de la disette et de la mortalité de 1847, s'était en effet transformée en une crise financière, suite au marasme des affaires qu'elle avait elle-même provoqué. Elle engendra donc, comme plusieurs auteurs l'ont écrit"2, une véritable dépression économique, reproduisant de façon multipliée les mécanismes des crises frumentaires de 1827-1828 et 1837-1838, avec leurs conséquences sur la démographie et la situation industrielle et commerciale. S'agissant de l'évolution foncière, la crise a provoqué un ralentissement de l'accès à la propriété: le nombre de propriétaires publié en 1855 sera

61 62

AN C 949 (divers cantons du Cher). Le premier a ('avoir démontré est Claude-Ernest LABROUSSE dans A\peClS de la

aise el de la dépression de /' économie française au milieu du X/Xe siècle, 1956.

36

seulement de 84 308 contre 83 511 en 184263 . Une progression très faible qui contraste avec l'élan des années 1840. Même si la crise avait fait chuter le prix des terres, elle n'en apportait pas moins son lot de misères et de restrictions. Dans un pamphlet conservateur écrit au lendemain de 185164, l'ex-député républicain Jean-Joseph Bidault décrit ainsi ces deux périodes, d'avant et pendant la crise, à propos des paysans du Val de Loire: "Ils augmentèrent outre mesure leur patrimoine... Ils achetaient donc, mais à crédit... les terres du Val qui étaient arrivées à une valeur fabuleuse étant tombés en discrédit par suite de la rareté des capitaux... les paysans sont aujourd'hui complètement ruinés parce que leurs acquisitions successives, jointes à leur patrimoine ne suffisent plus pour représenter la valeur de ce qu'ils doivent. De là leur désespoir, de là leur facilité trop à se rendre aux suggestions perfides des fauteurs de désordres". La fin du texte évoque l'insurrection de l'automne 1851 dans le Val de Loire et son allusion aux conséquences politiques est révélatrice. Venant s'ajouter au déclin de la paysannerie aisée, la crise du milieu du siècle a brutalement interrompu les efforts de toute une génération de petits paysans qui s'étaient endettés pour acheter des terres et qui se trouvaient brutalement ruinés. Intervenant dans un contexte de fortes inégalités, cette régression explique la percée de l'extrême-gauche dans le Cher sous la lie République65 . Une explication qui n'est que partielle toutefois, car il faut compter avec ce qu'était la situation des ouvriers, notamment dans l'industrie locale66 . C. LES ACTIVITÉS DU SECTEUR SECONDAIRE 1. L'industrie On comptait en 1851, dans le Cher, 25 forges et 80 fabriques ou
"manufactures"67

. Les fabriques, implantées en milieu urbain, étaient souvent

formées de petits ateliers. Les forges, par contre, pouvaient être très vastes; on les trouvait à la campagne, implantées sur le lieu d'extraction du minerai de fer ou à proximité, près d'une forêt qui fournissait le charbon de bois nécessaire à la combustion dans les hauts-fourneaux. Elles comprenaient tout un complexe: lavoir aux mines, haut-fourneau, fonderie, forge anglaise ou laminoir, fenderie,
63

Statistique Générale, op. cil., vol. II, page 8.

64

Cité dans Auguste FREMONT, Le départementdu Cher, Bourges, 1862, tome II

pages 250-252. 65 Aux élections législatives de mai 1849, la liste d'extrême-gauche (démocrate socialiste) fut élue en totalité (eL notre chapitre II). Cette conjonction de l'endettement paysan et du vote "rouge" se retrouve dans la région alpine étudiée par Ph. VIOlER, ln seconde République... op. cil., tome I pages 38-40 et tome II pages 63 et 328. 66 On trouvera des descriptions détaillées sur cette question, comme sur les questions

politiques dans l'ouvrage déjà cité de M. PIOENET, Les ouvriers du Cher (fin XVIIIe
1(14).
67

-

Statistique Générale de la Franre, op. cil., vol. I et II. 37

et éventuellement une tréfilerie et une pointerie. Ces Forges représentaient à l'époque l'essentiel de l'activité industrielle du département68 . Les usines métallurgiques et les mines Combien de personnes travaillaient pour ce genre d'industrie? Au recensement de 1851, on en comptait 1 253 employées dans la métallurgie lourde et 128 dans les constructions mécaniques (une usine de matériel agricole fondée en 1847 à Vierzon par Célestin Gérard)69 . Le même recensement dénombrait 1 107 personnes travaillant dans les carrières et les mines de fer (dont 181 comme patrons ou mineurs indépendants). C'est évidemment la présence de minerai dans le sous-sol qui est à l'origine des forges du Berry et ce, depuis l'Antiquité gauloise. Au milieu du XIXe siècle, le Cher fournissait à lui seul de 5 à 10 % de la production française de minerai de fer70 . Les gisements les plus riches étaient situés au sud-ouest de Bourges, à La Chapelle-St-Ursin et surtout près de St-Florent, à Rosières, sur les bords du Cher. On y trouvait environ la moitié des mineurs du département. Les autres sites d'extraction présentant une certaine importance se trouvaient autour de Dun-le-Roi et dans le Val de l' Aubois71, donc dans l'arrondissement de St-Amand. Aux travailleurs des mines, il faudrait ajouter enfin toute une population "flottante" de bûcherons, de charbonniers, et de voituriers. On peut les estimer à un millier au moins en 1851, ce qui donne un minimum de 3 500 personnes environ occupées dans la métallurgie, presque toutes de sexe masculin, soit en tout 2 % des personnes actives. Quels étaient les sites d'implantation de cette métallurgie? En 1841, Louis Gallicher, alors jeune ingénieur, avait publié une brochure sur les forges

du Berry72, expliquant les techniques, les marchés et l'implantation des usines.
On peut les classer selon plusieurs groupes: 1) le groupe du Val de l'Aubois (de Précy à Grossouvre en passant par Torteron) représentait près de la moitié des forges du Cher et il coïncidait, en gros, avec le canton de La Guerche. La plupart des usines y appartenaient à la "Société de Fourchambault", entreprise créée sur le site nivernais en 1821 par

66

L'Indre était peu tourné vers la sidérurgie, avec 3 fois moins de forgerons et de C'est l'origine du machinisme agricole à Vierzon, lequel connut son apogée entre

mineurs, par contre les fabriques y étaient plus répandues (surtout dans le textile).
69

1870 et 1950.

Voir R. REMOND, Atlas Historique. op. cil., page 97. A. FREMONT, Le département du Cller, op. cil. tome J, page 211. L'auteur écrit en 1862: "La principale industrie du département... consiste dans l'exploitation de nombreux gisements de minerai de fer". Les mines des bords du Cher (Rosières, St-FIorent, el environs) occupaient alors plus de 500 ouvriers... 72 L. GALLICHER, Quelques renseignements sur l'état et les productions des Forges du Berry, Bourges, 1841.
71

70

38

Louis Boigues et l'ingénieur Georges Dufaud73 . 2) le groupe des vallées du Cher et de l'Amon (de Charenton à Vierzon), en nombre aussi important que le groupe de l'Aubois, mais plus dispersé,. 3) la forge d'Ivoy-Ie-Pré, isolée au nord. 4) d'autres enfin le long du Canal de Berry, de Thaumiers à Bourges

(dont Mazières)

.

On retrouvera ces sites métallurgiques sur la carte ci-contre. Les forges anciennes avaient été modernisées sous la Restauration; c'est précisément dans le Val de l'Au bois que furent fabriquées les 12 premières barres laminées en France (à Trézy en 1817r4 . Mais les autres forges n'étaient pas en reste (Bigny, Vierzon, La Guerche). Lorsque Gallicher rédigea son Mémoire vers 1840, la métallurgie du Cher était en pleine expansion. Selon les chiffres de l'administration des Mines, sa production à l'époque s'élevait annuellement à 16400 tonnes de fonte et 8 000 tonnes de fer (on ne parlait pas encore d'acier) contre respectivement 7 500 et 3 500 tonnes en 182675 . D'autre part, outre des extensions considérables d'usines existantes (Vierzon76, Grossouvre), la décennie 1835-1845 avait vu la création de plusieurs usines nouvelles: à Bourges et Mazières-Ies-Bourges, à SaintFlorent, à Rosières (sur la commune de Lunery) et à Thaumiers. Il n'est pas sans intérêt de se pencher sur la stratégie des propriétaires de ces usines: ils possèdent aussi des bois et des mines, ils canalisent les cours d'eau nécessaires au lavage du minerai ainsi qu'au fonctionnement des roues entraînant les marteaux et les soufflets (les machines à vapeur viennent progressivement y suppléer comme l'écrit Gallicher en 1841). Dans de nombreux cas, ces propriétaires sont des nobles: c'est le comte de Bonneval à Thaumiers, le duc de Mortemart à Meillant, le marquis de Vogüé à Mazières (commune de Bourges) ou le marquis de Travanet à Saint-Florent. En soi, cela n'avait rien de surprenant de la part de l'aristocratie foncière car la création d'une forge permettait à la noblesse de mettre à profit les ressources de ses terres (minerais, bois, eaux courantes). Ainsi s'explique par exemple la construction de la Forge de Vierzon en 1777-1781, création décidée par le Conseil d'Administration des biens du comte d'Artois, futur Charles X (celui-ci était apanagiste du Berry)77 .
73

G. DUFAUD, inventeur du "four à réverbère", était déjà maître de Forges dans le

Cher. Il est le grand-père de Pierre-Emile MARTIN, inventeur du célèbre Four Martin. Voir à ce sujet R. ROBIN, FQrges et forgerons du Berry et du Nivernais, Paris, 1983. 74 Ce que G. DUFAUD, directeur de l'usine de Trézy, appela "les 12 apôtres" et dont la
renommée devint vite nationale. trouvait à La Chapelle-Hugon.
75

R. ROBIN, op. cil., pages 157-158. L'usine

de Trézy se

A. FREMONT,

op. cil., pages 216 et suivantes.

76

C'est à la forge de Vierzon située sur la commune de Vierzon-Village, que fut

construite la première charpente métallique en France, d'après FONTAINE, Histoire municipale de Vierzon, op. cil., page 176. 77 Patrick LEON et Jean-François BELHOSTE, Les Forges du Berry (fin XIVe - déhut X/Xe siècles, Cahier du patrimoine (à paraître en 1998). 39

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20km

- - --. . Limites

du département

Oes cours d'eau ne sont pas mentionnés)

Pour la plupart de ces nobles, les bénéfices d'exploitation des forges n'étaient donc que le prolongement naturel de leurs rentes foncières. Leur optique n'était pas forcément celle du capitalisme industriel et, en général, ils ne dirigeaient pas eux-mêmes les usines. Traditionnellement, ils affermaient l'entreprise à un maître de Forges, sorte de directeur et souvent ingénieur de haut niveau, comme le polytechnicien Georges Dufaud, déjà cité. Pour leur part, les Maîtres de Forges qu'unissaient souvent des liens de parenté, transmettaient parfois la fonction à leurs descendants (par exemple, de Georges Dufaud à Pierre-Emile Martin, son petit-fils). Certains, qui s'étaient 40

vite enrichis, cherchaient à acquérir l'entreprise: le meilleur exemple en est ici Jean Aubertot, puissant maître de Forge installé à Vierzon-village. A la fin de sa vie, celui-ci s'associa à un autre maître de forges, Joseph Grenouillet, puis il revendit son usine en 1845 au marquis de Boissy, lequel prit alors comme directeur Georges Tourangin, qui était auparavant régisseur à Bourges78 . Mais la force montante, depuis les années 1820 était le groupement en société de quelques négociants et capitalistes parisiens, prenant la relève des nobles locaux et affermant à leur tour. C'est dans les usines du Val de l'Aubois que ceci se montre d'abord (avec la société Boigues et Cie)"9 ; dans les usines de la vallée du Cher, l'emprise des sociétés de capitaux apparaîtra seulement à la veille de 1848. Enfin un cas intermédiaire entre noblesse terrienne et bourgeoisie capitaliste est fourni par le marquis d'origine espagnole, Alexandre Aguado de Las Marismas, acheteur en 1836 des Forges de Trézy et Grossouvre. En 1841, Gallicher écrit à leur propos: "acquises,... par le riche banquier M. Aguado, elles se ressentent de l'opulence de leur maître... Grossouvre a été presque entièrement reconstruit sur un plan noble et grand et c'est aujourd'hui un des plus intéressants établissements du Cher"so . Personnage en vue de la société parisienne, le marquis afferma ses forges à la Société Boigues puis, après 1848, à sa concurrente la Société Châtillon-Commentry. Cette dernière société, venue de l'Allier, allait d'ailleurs prendre le contrôle de la plupart des forges du Cher sous le Second Empire.
Les fabriques Les sources statistiques à ce sujet sont assez rares avant 1860, car bon nombre de documents ont disparu lors de l'incendie de la Préfecture du Cher en 1859. Mais on sait que les principales fabriques concernaient l'industrie de la céramique. Dans un ouvrage publié en 1829, un auteur local, M. Butet, raconte la création de la Manufacture de porcelaine de Foëcy : fondée en 1802 par un spéculateur, d'ailleurs châtelain du village, tout heureux de disposer d'une main-d' œuvre abondante et à bon marché, elle s'approvisionnait à Limoges pour le kaolin et à Pari s pour la terre à gazetteS1. C'est grâce à la découverte d'un gisement de cette matière première près de Vierzon que la Manufacture de Foëcy accèdera ensuite à une certaine prospérité. En 1816, un négociant parisien installe à Vierzon-ville une Manufacture du même genre mais celle-ci ferme trois ans plus tard. Quelques années passent: la Manufacture de Foëcy est rachetée par trois banquiers parisiens. L'un d'entre eux est d'origine suisse, il s'appelle Jean-Louis Pillivuyt. Placé à la tête de l'entreprise qui porte encore aujourd'hui son nom, il crée une usine dans l'ancienne abbaye de Noirlac, près de Saint-Amand, puis une autre usine à Mehun/Yèvre. Entre temps, la Manufacture de Vierzon aura
78 79

R. ROBIN, op. cil., pagc 288.

Dcvenue "BOIGUES, RAMBOURG el Cie" en 1853 par la fusion avcc les "Houillères de Commentry". 80 L. GALLICHER, Quelques renseignements..., op. cil. 81 M. P. A. BUTET, Statistique du département du Cher. Bourgcs, 1829, pages 104110. 41

repris ses activités avec de nouveaux propriétaires, parmi lesquels Pierre Pétry, puis son gendre Adolphe Hache qui laissera lui aussi son nom à la "Grande Fabrique" de Vierzon82 . Comme le montre bien Michel Pigenet dans sa thèse sur Les ouvriers du Cher83 , l'initiative industrielle est venue ici de l'extérieur. Elle est venue d'un milieu de négociants parisiens, de capitalistes "aventuriers" assurant euxmêmes la direction de l'entreprise qu'ils possèdent, un peu à l'image des maîtres de Forges, avec des compétences moindres sur le plan technique, mais par contre avec beaucoup plus de dynamisme sur le plan commercial (en particulier à l'exportation)84 et l'avantage d'être propriétaire des moyens de production... Les autres fabriques semblent avoir eu très peu d'envergure avant 1830 ; Butet cite trois brasseries (deux à Bourges, une à Saint-Amand-Montrond) en précisant qu'elles sont insuffisantes, car la bière est dit-il "devenue d'un usage presque général". Pour le reste, il déplore la disparition de nombreuses industries anciennes (textiles et verrerie)85... En bref, en dehors de la porcelaine, de quelques ateliers artisanaux et de quelques moulins à tan ou à farine, les fabriques du Cher étaient rares sous la Restauration. En revanche, sous la Monarchie de Juillet, la révolution industrielle apporte aux fabriques le même élan que dans le secteur de la métallurgie. En 1839, le chiffre d'affaire des manufactures de porcelaine est 17 fois ce qu'il était au début du siècle86 . En même temps s'accentue une diversification des activités, par la création de multiples tuileries et fours à chaux, de quelques imprimeries, d'ateliers de faïenceries, de chantiers de construction de bateaux (à Vierzon-ville et Vierzon-village), de scieries, de tanneries, de fabriques de draps et de poteries (à Henrichemont) et même d'usines à gaz (à Bourges et à Vierzon). C'est l'Enquête de 1848, déjà citée à propos de l'agriculture, qui montre le mieux cet essor des fabriques, tout comme elle nous renseigne sur les conséquences de la crise industrielJe intervenue à partir de 1847. Une longue crise industrielle (de 1847 à 1854) Dès le mois de janvier 1847, le Journal du Cher, organe de la préfecture, annonce le nombre de 500 à 600 ouvriers au chômage à Bourges; conformément à une vieille tradition, la municipalité doit alors créer des ateliers de charité pour assurer leur subsistance87 . En 1848, partout où l'industrie est représentée, les procès-verbaux d'enquête enregistrent les mêmes plaintes: mévente, disparition de la
C'est ainsi que les vierzonnais appelleront longtemps cette entreprise, disparue au début du XXe siècle. AD Cher. 32 M 78, Monographie sur Vierzon.
83
84 82

M. PIGENET,Les ouvriersdu Cher,op. cil., tome I, pages 314-317.

C'est ce qu'écrit BUTET : la majeure partie de la production était exportée. Sous le Second Empire, HACHE et PILLIVUYT exporteront massivement aux Etats-Unis. 85 La fabrique de draps créée par TOURANGIN à Bourges disparaît avant 1830, d'après M. PIGENET, op. cil., tome I, page 349. 86 Ibidem page 323. 87 Journal du Cher, 7, 9. et 12.I.I847. 42

confiance, misère, chômage. A La Guerche, les notables ruraux qui siègent dans la commission font l'éloge des Maîtres de Forges qui, disent-ils, "se dévouent pour donner du travail auX ouvriers", malgré la baisse des commandes88 . Mais la crise dans la métallurgie retentit sur l'exploitation minière et elle provoque le licenciement de nombreux ouvriers. A Dun-le-Roi, le quart de la population est dans l'indigence dont plusieurs centaines de mineurs au chômage89 . De même, on signale la fermeture de la Manufacture de Noirlac qui employait 283 personnes9o (elle sera réouverte peu après). Deux maîtres de Forge sont entendus par les commissions d'enquête: le régisseur de Mazières et celui de Meillant. Ce dernier signale une dégradation des affaires depuis mars 1848 ; il dit son inquiétude devant l'augmentation du prix du bois et la concurrence des fers étrangers, "surtout ceux de Suède". Il réclame enfin des mesures protectionnistes et l'intervention de l'état dans ''l' organi sation du crédi t"91 . La demande d'une prise en charge du crédit par l'Etat se retrouve d'ailleurs partout, mais les propositions concrètes visant à lutter contre la crise sont rares. A Sancoins, la commission propose de réduire les inégalités "en allégeant les charges qui pèsent sur le travail" et en imposant le capital pour ramener "l'échelle sociale de un à dix" ; on invoque aussi le "principe humanitaire, produit de la vertu du Christ et de l'axiome du tien et du mien", sorte de socialisme chrétien qui se veut cependant "éloigné du communisme". La Commission de Vierzon, proche des préoccupations ouvrières, est la plus concrète: elle demande l'interdiction du travail de nuit dans les usines, la création d'un atelier de construction de machines à vapeur, l'ouverture de chantiers et "l'association libre" comme moyen d'augmenter la production92 . La conjoncture industrielle et financière après 1848 est dépeinte dans les rapports du procureur général de Bourges93 . Ceux-ci témoignent de la stagnation des affaires sous la Seconde République. Le marasme s'accroît d'ailleurs en 1851. Le coup d'état du 2 décembre ]851, venant après "l'état de siège" imposé au département du Cher (depuis l'insurrection paysanne du mois d'octobre94), ne résoud en rien les problèmes économiques. Au contraire. La situation industrielle va en s'aggravant: en 1854, à Vierzon, la Manufacture Hache doit "restreindre à 3 jours le travail de la semaine". Quant à la Forge elle licencie] 50 ouvriers, soit environ 30 % du personnel95 . Il faudra attendre ]855 pour assister à une véritable reprise des affaires, mais l'amélioration de la conjoncture se fera peu sentir dans la métallurgie. L'utilisation persistante du
88 89

AN C 949. La Guerche.

AD Cher. X 32. Bureaux de bienfaisance 1848-1855. Lettre du maire de Dun au AN C 949. Saint-Amand. Ibidem. Saint-Amand. Ibidem. Sancoins et Vierzon. AN BB 30374. Procureur général CORBIN. Dossier 1. 1849-1852. Il s'agit de l'insurrection du Val de Loire qui eut lieu du 11 au 14octobre 1851. AN BB 30374. Dossier 2. 1853-1857. 43

préfet le 23.8.1848.
90 91 92 93 94 95

bois (devenu trop coûteux) et la concurrence anglaise provoqueront àprès 1860 la fermeture des forges du Cher et, pour quelques-unes d'entre elles, une nécessaire reconversion en tréfileries, pointeries ou fonderies96 . 2. Le bâtiment et les travaux publics Au recensement de 1851, on compte 7 125 personnes, moitié d'ouvriers et moitié de patrons, travaillant dans l'industrie du bâtiment, soit 4,2 % des actifs.
Construction de bâtiments L'évolution du nombre de maisons (comptées par le cadastre ou par les recensements) doit normalement refléter l'évolution des constructions, bien qu'elle sous-estime l'ampleur de ces dernières à cause des démolitions97 .

1821 45 509

1831 50 321

1835 51 552

1846 56 386

1851 61 133

L'augmentation sur 30 ans (+ 34,3 %) a été un peu plus rapide que l'essor démographique (+ 25 % sur cette période). On observe que les constructions ont progressé au même rythme durant les années de la Restauration et de la Monarchie de Juillet. Mais la progression la plus remarquable s'observe précisément durant la période de crise économique que nous avons analysé plu~ haut. On construit en effet entre 1846 et 1851 autant de maisons que pendant toute la décennie précédente. Cette constatation, qui semble démentir la célèbre formule de Martin Nadaud ("Quand le bâtiment va, tout va...") doit être mise en rapport avec la vitalité démographique du Cher pendant les années 1840-1850.Dans l'Indre, où la croissance démographique
fut d'un tiers moins forte pendant cette période, l'activité du bâtiment a été très ralentie: on y a construit seulement 60 maisons en 5 ans, contre plus de 4 700 dans le Cher. Construction de routes En 1862, dans un ouvrage de "statistique" départementale, un auteur local, Auguste Frémont écrivait: "Qui a vu l'état des routes au commencement de ce siècle et qui les voit actuellement demeure étonné du changement immense qui s'est opéré". L'édification d'un grand réseau routier commencé sous Louis XV9R, et ensuite retardé faute de moyens, avait repris lentement sous la Restauration. En ] 829, écrit A. Frémont, sur 8 routes royales traversant le
.

Cher, 4 seulement étaient achevées "en chaussée d'empierrement"
numéro
96

(les routes
qui

20,

]40,

]44

et

]51).

Il existait

7 routes

départementales

La fonte au bois avait persisté dans le Cher parce qu'elle donnait des fers de meilleure Statistique Générale. op. cil., vol. I, page 126 et vol. II, pages 10 et 264.

qualité que la fonte au coke. Le problème était dans le rendement et le prix élevé du bois.
97 98

C'est à ce moment que le tracé de la route Paris-Toulouse fut modifié pour passer par Vierzon, à la demande du Corps de Ville. 44

présentaient "des lacunes plus ou moins grandes à combler". Enfin, les chemins vicinaux, si utiles à l'agriculture, étaient dans un état pitoyable. Cette misère du réseau de communication au début du XIXe siècle est confirmée par un petit livre publié en 1878 par le comte de Montalivee9 . Nous ramenant à sa jeunesse, en 1817, il raconte la diligence engagée sur de larges chemins appelés "rues" ayant parfois jusqu'à 50 mètres de largeur et crevés ici et là d'énormes fondrières transformées en mares en hiver; pour faire passer le véhicule, il fallait combler les trous avec des "bourrées" de bois et se faire aider des paysans des alentourslOo . Mais après l'ordonnance de 1835 et la loi Montalivet (1836) les autorités communales et départementales ont vite accéléré l'établissement du réseau routier et vicinal. Dans un rapport au Conseil Général en 1841, le Préfet déclarait alors: "le département du Cher est l'un de ceux où les lignes de grande vicinalité offrent dans leur ensemble le plus d'étendue et l'un de ceux aussi où les ressources sont les moins proportionnées à cette charge" évoquant

alors la pauvreté et la densité faible de la population 101 . Selon Frémont, le

dynamisme des ingénieurs des Ponts-et-Chaussées et des agents-voyers fut un facteur décisif dans la modernisationl02 . Pour sa part, Montalivet, ministre des travaux publics sous Louis-Philippe et président du Conseil Général du Cher à la même époque, préférait saluer les travaux volontaires des paysans, les cessions de biens communaux et le soutien financier de quelques grands propriétaireslo3 . Reste que c'est bien la construction de ces routes et aussi des ponts (comme le pont en fer de Saint-Thibault enjambant la Loire) qui a permis de désenclaver les économies locales. En vérité, un effort considérable avait été réalisé en peu de temps. Entre 1837, année des premiers classements de chemins vicinaux par le Conseil Général, et 1841, 799 kilomètres avaient été empierrés ou mis en entretien soit plus du quart des distances à réaliser et 97 ouvrages d'art avaient été construits. Pendant les années suivantes, l'effort semble avoir été un peu moindre puisque en 1852 le réseau vicinal achevé ou en chantier avoisinait seulement les 900 kilomètres, ce qui peut s'expliquer par les difficultés du financement communal sous la lIe République. La progression sera beaucoup plus forte sous le Second Empirel04 . Mais du point de vue de l'intégration dans l'économie globale c'est évidemment le réseau des routes nationales qui était le plus important:
A. FREMONT, Le département du Cher. op. cil. ,pages 78 et 55. MONTALIVET, Un heureux coin de terre: St-Bouize et Couargues, Paris, 1878 pages 13-20. 101 A. FREMONT, op. cil., page 88. L'Indre présentait un réseau vicinal moitié moindre (Statistique Générale, op. cil., vol. I). 102 Par ailleurs leurs idées démocratiques et leur influence sociale inquiétaient après 1848 les milieux politiquement conservateurs et le Procureur général au premier chef. AN BB 30374. Dossier 1. J849.
100 103 104 99

MONTALIVET,

op. cil., pages 48 à 67.

A. FREMONT, op. cil., page 89 et Statistique Générale. volume l, page 41-54,

pages 36 et sui vantes.

45

1837

1852

1862

336 km
La progression
surtout sous la Monarchie communications;

492 km
de ce réseau a été forte de
de Juillet qu'a

590 km
1835 à 1850.
C'est donc grandes

été établie l'infrastructure des

la suite va le confirmer.

Construction de canaux Le canal du Berry que nous avons déjà évoqué incidemment fut pendant longtemps un projet quasi utopique destiné à permettre la navigation en amont de Vierzon, jusqu'au Bourbonnais. Relancée de siècle en siècle par Suny, Colbert et Napoléon, sa construction fut décidée finalement en 1819. Mis en eau en 1828, le canal du Berry fut inauguré en 1830 au moment de la révolution de Juillee05 . Mais il fut terminé seulement en 1839. Son tracé suit le Cher de Montluçon à Saint-Amand, puis il se sépare en 2 canaux: l'un en direction de Bourges et de Vierzon, l'autre en direction de l'Aubois pour rejoindre le canal latéral à la Loire. C'est en 1822 que fut décidée la construction de cet autre canal, raccordé au canal du Berry à Marseilles-lesAubigny (au nord du val de l'Aubois). Les travaux de construction de ce "canal latéral" ont été positifs pour l'assainissement des environslO6 comme l'a été en Sologne la construction du canal de la Sauldre, décidée en 1848. Au total, comme l'écrit M. Pigenet, avec près de 500 kms de voies navigables, le département se situait, en 1854, au 2e rang en France, pour la longueur et au 1er rang pour la construction de canaux'07 . Construction des lignes ferroviaires La descente du chemin de fer vers le Centre se fit dans la période décisive des années 1840. Alors que la ligne Paris-Orléans n'était pas encore achevée, la compagnie du P.O obtint la concession du tracé Orléans-Vierzon en 1842108 . Le choix de Vierzon avait fait l'objet d'un discussion parlementaire et il était soutenu activement par les Conseils Municipaux de Vierzon-ville et Vierzon-village (où siégeait Aubertot) et par le Conseil Général109 . Le chantier

arriva dans le Cher en 1844 et la ligne fut ouverte en 1846. Les travaux
avançaient très rapidement car en peu de temps on construisit Vierzon-Bourges et Vierzon-Châteauroux, ouverts en 1847. C'est que les chantiers du chemin de fer comme ceux des canaux mobilisaient pendant plusieurs mois une main

105 106

A. FONTAINE, Histoire municipale de Vierzon, 1944, réédition 1969, page 173. MONTALIVET, op. cil., page 68.

107

PIGENET, op. cil., tome I page 291, 293 et 740 (le canal de la Sauldre sera achevé

en 1860). 108 R. CROZET, "Construction de la voie ferrée de Paris à Toulouse", Revue d'histoire moderne, juin-juillet 1939, page 241-260.
109

PIGENET,

op. cil., tome I page 296 et 297. 46

d'œuvre énorme, de plusieurs centaines d'ouvriers11C1, social sur lequel nous fait aurons à revenir. Bientôt surgiront des "dépôts" pour le matériel et des gares désignées alors sous le nom d"'embarcadères". Après 1847, les travaux continuent, à peine ralentis par la crise économique. Vierzon devient alors un important carrefour ferroviaire: la ligne Vierzon-Châteauroux atteint bientôt Limoges et Vierzon-Bourges est prolongée jusqu'à Nevers (1850). Les voies ferrées enjambent routes, canaux et cours d'eau, multipliant les ouvrages d'art. En 1854, on compte 112 kilomètres de voies ferrées dans le Cher, construites en moins de JO ans (de 1844 à 1850). Sous le Second Empire, les travaux ferroviaires seront moins rapides: la ligne Tours-Vierzon, concédée en 1861, ne sera ouverte qu'en 1870111 . Les conséquences de l'arrivée du chemin de fer sont assez évidentes dans les relations sociales et la vie économique. Elles nous amènent au commerce, aux transports, aux activités intellectuelles, bref au "tertiaire".

D. LES ACTIVITÉS TERTIAIRES 1. Commerce et banque
Le commerce: on l'a vu plus haut, le recensement de 1851 n'envisage pas cette activité en tant que telle et il regroupe nombre de commerçants avec la petite industrie. Il est donc impossible de donner un nombre précis à l'échelle du département. Peu de documents nous indiquent d'ailleurs le niveau de l'activité commerciale. Mais à voir le mouvement des Foires on peut supposer que le commerce a suivi les progrès de l'agriculture et de l'industrie et bénéficié des routes, des canaux et du train. S'agissant du "commerce de banque", M. Pigenet a pu souligner, à juste titre, l'insuffisance des établissements financiers locaux, peu adaptés aux besoins nouveaux de l'industrie. On assiste pourtant en 1828, à Bourges, à la fondation, par deux négociants, de la Banque Domont-Deséglise, devenue ensuite Domont-Grenouillet par association du principal actionnaire avec le fils du maître de forges vierzonnais. A la fin du XIXe siècle, cet établissement deviendra la Banque Hervet, bien connue des entreprises locales. De son côté, le marquis de Travanet, propriétaire de la Forge de Saint-Florent, avait créé en 1838 une Banque Départementale, mais l'existence en fut éphémère car elle sombra lors de la crise financière de 1847-1848112. En 1851, le recensement ne dénombrait dans le Cher que 7 patrons de banque et deux femmes employées dans ce secteur. On est encore très loin d'un réseau de grandes banques; celles-ci n'apparaîtront que dans le dernier tiers du XIXe siècle. Nous voyons deux raisons à cette étroitesse du système bancaire local.
110

Ce qui suggère un taux d'actifs dans le bâtiment supérieur à 4,2 (k à ce moment là.
op. cil. L'ouverture de cette ligne éléments

111 L. GALLICHER, Le Cher agricole et industriel, confirmera le rôle de Vierzon comme nœud ferroviaire.
112

PIGENET,

op. cil., tome I, page 316 et Ph. GOLDMANN

"Quelques

pour l'histoire des banques du Cher au XIXe siècle", Actes du 52e Congrès de la Fédération des Sociétés savantes du Centre, 14-16 mai /982, pages 153-159. 47

C'est d'abord le fait que beaucoup de prêts se faisaient entre particuliers, auprès des bourgeois ou chez les notaires et c'est ensuite la création des Caisses d'Epargne. La naissance de ces dernières, au cours des années 1830, témoigne à la fois-d'un besoin collectif et d'une méfiance largement répandue à l'égard des banques'13 . La Caisse d'Epargne de Vierzon en est un bon exemple: elle fut fondée en 1838 par le marquis de la Rochefoucaud-Liancourt, député de la circonscription et noble philanthrope; ce dernier prit à sa charge tous les frais de gestion et offrit un livret à 20 jeunes filles pauvres. La générosité du marquis et l'essor économique local attirèrent en moins de deux ans une centaine de déposants!'4 . 2. Transports En 1851, 4 921 personnes (3 % des actifs) travaillaient dans les transports; il faut d'abord y compter les voituriers, les charretiers et les muletiers qui souvent travaillaient pour les forges; mais aussi ceux qui effectuaient des transports plus ordinaires. Leur trafic donnait lieu à de patients comptages en fonction du passage des "colliers", c'est à dire des attelages de voitures, de charrettes ou de diligences. Dans les années 1850, c'est sur la route de Vierzon à Lignières (départementale 18) que la circulation était la plus "dense" avec 253 colliers par jour. La portion de la RI 20 passant dans le Cher (entre Vierzon et Graçay) venait ensuite avec 201 colliers (moyenne diurne). Par contre, la RI 76, voyait son trafic décliner depuis la mise en service du chemin de fer entre Vierzon et Nevers'!5 . Il y avait aussi les mariniers qui depuis des siècles naviguaient sur le Cher et la Loire. Mais, comme toute une partie du transport hippomobile, la navigation proprement fluviale était en plein déclin vers 1850. La révolution industrielle, par le biais des canaux et du chemin de fer avait porté un rude coup à ces vieux métiers. A Vierzon, par exemple dès 1844, les mariniers ont quitté en masse la localité, ruinés par la batellerie du canal du Berry!!6 ... Les nouveaux transports par batellerie concernaient la houille venue du Bassin de Commentry, le coke, les fers, les fontes, le bois en "merrain" (comme matériaux de construction) ou en charbon, les pierres et sables provenant des nombreuses carrières du département, de la chaux, du ciment, du plâtre et bien sûr du minerai de fer, ce qui alimentait directement les forges situées près du canal du Berry (Thaumiers, Bourges, Mazières-Ies-Bourges et Vierzon ainsi que les usines de l'Aubois). Le mouvement était cependant soumis aux aléas du
113

Cette méfiance était sans doute moins courante dans l'Indre où on compte 38

patrons de banque en 1851 contre 7 dans le Cher.

En 1848, beaucoup d'épargnants retirèrent leurs avoirs, en raison de la volonté du gouvernement de transformer les dépôts en rentes sur l'état: la Caisse dut être alors liquidée. Elle revit cependant le jour en 1856 sous forme de Caisse municipale. D'après A. FOm AINE, Histoire municipale de Vierzon, op. cil., pages 175, 180 et 187.
115

114

A. FREMONT, op. cil., pages 232-233. L'auteur écrivant sous le Second Empire
de routes impériales (RI) et non de routes nationales. (19 mai 1844). 48

parlait évidemment
116

Archives Communales (AC) de Vierzon. Registre des délibérations du Conseil

Municipal de Vierzon-village

climat (basses eaux l'été, gelées l'hiverll7 ) ce qui explique l'irrégularité du tonnage transporté, par exemple sur ces trois années de la Monarchie de Juillet: 1839 124000 tonnes 1840 80 000 tonnes 1841 153 000 tonnes L'augmentation du trafic fut constante sous le Second Empire, atteignant 242 588 tonnes de marchandises en 1860118 . Mais le gabarit du canal s'avérait déjà trop étroit. Le chemin de fer allait peu à peu prendre le relais. Concernant cette catégorie toute nouvelle qu'étaient les ouvriers et les employés du chemin de fer, le recensement ne donne pas de précision particulière. Une statistique de 1860 indique que les principales gares étaient celles de Bourges et de Vierzon-ville pour les voyageurs et celle de VierzonForges pour les marchandises. C'est là que devaient se concentrer l'essentiel des salariés du transport ferroviaire119 . En outre, à la gare de Vierzon-ville était annexé un atelier de construction et réparation du matériel ferroviaire, ce qui renforçait encore le potentiel industriel de Vierzon, important nœud de communication120 .

3. Professions intellectuelles et diverses
Sous le terme de "professions intellectuelles", nous avons placé une population de nos jours nombreuse mais qui, au milieu du XIXe siècle, était encore très restreinte: fonctionnaires, employés du "secteur" public et du privé, professions libérales (médecins, avocats, artistes, etc.) et enseignants. Le terme même de "professions libérales" s'appliquait à l'époque à l'ensemble de ces catégories, mais nous ne le retiendrons pas ici car ce sens était trop général, s'appliquant aussi aux militaires, aux ecclésiastiques, aux étudiants et aux rentiers et pensionnés, c'est à dire globalement à un statut social qui ne relevait ni du travail manuel, ni du négoce. Si nous additionnons uniquement les actifs "intellectuels", le total fait 2 820 personnes soit 1,6 % des actifs121 . Les fonctionnaires et les employés communaux formaient plus du tiers d'entre eux. Les enseignants (384) représentaient seulement une proportion de 0,2 % des actifs et les professions médicales 0,1 %, chiffres dérisoires... On peut remarquer que les femmes formaient le tiers des enseignants (des institutrices), des gens de profession médicale (sages-femmes seulement) et des employés du privé (demoiselles de magasin, etc.). Aucune d'entre elles n'exercait de professions juridiques: elles en étaient exclues. En revanche, on comptait 4 femmes sur les 30 "artistes" recensés, et 12 sur les 51 "écrivains et
117 118

AN C 949. Saint-Amand. A. FREMONT,op. cil., page 241-242. Les chiffres concernentl'ensemble Canal du Ibidem, pages 234-235. Le trafic voyageurssera déjà considérableen 1860,avec 65 AD Cher. N 48. Correspondancedu ConseilGénéral, 1848. Le chiffre est à comparer avec les 6 831 rentiers: ils étaient 2,5 fois plus nombreux
49

Berry et Canal latéral.
119

282 voyageurs embarqués annuellement à Bourges et 45145 à Vierzon-ville.
120 121

que les actifs "intellectuels"...

savants" du départèment. On notera à ce propos que les gens de lettres étaient bien plus nombreux dans le Cher que dans l'Indre: le "Bas-Berry" n'en comptait que trois, dont une seule femme, mais celle-ci n'était autre que la grande George SandI22... Restent, pour finir, les professions diverses: les militaires, nombreux en raison de la répression de 1851 (3 590, soit 2,1 % des actifs), les domestiques de maison dans lesquels on incluait le personnel d'hôtellerie (au total 7 142 personnes), les ecclésiastiques (496) et les prostituées (46). Pour chaque catégorie le nombre de ces actifs était plus élevé dans le Cher que dans l'Indre; en particulier le nombre des prostituées qui s'explique par la présence à Bourges d'une importante garnison.

122

De même 612 étudiants sont recensésdans le Cher (dont 140jeunes filles) contre 27

dans l'Indre. Le nombre d'enseignants était aussi plus élevé dans le Cher que dans l'Indre (384 contre 257). En revanche, le Loir-et-Cher comptait en 1851 autant d'enseignants que le Cher (380), mais une centaine d'hommes de lettres. G. DUPEUX, A!!Jpects l'histoire de sociale..., op. cil., page 92.
50

CHAPITRE LA DIVERSITE DES MILIEUX

II URBAINS ET RURAUX

A. LE FAIT URBAIN

1- La population urbaine en 1846 La partie statistique de l'ouvrage reposant en grande partie sur des données datant de 1845, nous avons choisi de définir le fait urbain d'après le recensement le plus proche, celui de 1846. Mais quels repères adopter pour cette définition? Dans son étude de la population française au XIXe siècle, Charles-Henri Pouthas avait déjà soulevé le problème des critères statistiques définissant la population urbaine. C'est au moment du recensement de 1846, disait-il, que le critère (encore actuel) des 2 000 habitants agglomérés s'est imposé. L'historien en faisait d'ailleurs la critique et il suggérait d'y substituer le critère d'une population globale de 3 000 habitants, sans qu'il soit tenu compte du degré d'agglomération ou de dispersion de cette population! . Or, un troisième critère apparait dans les archives du même recensement de 1846, car nous y avons trouvé un "tableau des communes ayant une population totale de 3 000 habitants ou une population agglomérée de 1 500 ou plus". Contrairement à ce qu'écrivait Pouthas, il semble donc qu'en 1846, et au moins dans le Cher, on ait raisonné sur cette base là et non sur le critère des 2 000 habitants agglomérés pour définir la population urbaine2 . Considérons d'abord les communes dites urbaines d'après le critère classique des 2000 habitants agglomérés - soit ces 9 communes:
Population Bourges Saint-Amand Vierzon-Ville Dun-le-Roi MehunlYèvre Sancerre Lignières Aubigny- Ville Chateauneuf/Cher Total totale Population agglomérée

-------------------------------------------------------------

24 799 18 255 7 836 6 943 6 685 6 210 4 617 3 950 4 097 3 274 3 648 2 813 2 542 2 281 2 416 2 416 2 381 2 041 59021 habitants, soit 20 % de la population totale.

A titre de comparaison, le taux de population urbaine de l'ensemble de la France (calculé selon le même critère) était à ce moment de 24,6 %. Si on suit maintenant le critère proposé par Pouthas (population globale supérieure à 3 000 habitants), il faut rajouter à cette liste trois autres communes (au demeurant, elles disposaient de fonctions urbaines) ce qui donne cette fois
1 2

Charles-Henri

POUTHAS,

La populationjrançaise...,

op.ciL, page 67-68.

AD Cher. 28M 90. Dénombrement de 1846. 51

un taux de 23,8 %. Il s'agit de : Communes Population Totale Population agglomérée 909 1 302 1 105

------------------------------------------------------------4547 Vierzon- Village Henrichemont 3300 Graçay 3245

Le cas particulier de Vierzon demande ici à être précisé car, dans la suite de l'ouvrage, on considérera souvent ensemble les deux communes vierzonnaises. La commune de Vierzon-Village, créée à l'époque de la Révolution Française (et à la demande des habitants des villages), était en forme de couronne; elle entourait celle de Vierzon-Ville qui lui servait par conséquent de centre urbain! . Pris en bloc, leur poids démographique n'était pas négligeable. En 1846, le total de population de Vierzon-Ville et VierzonVillage atteignait Il 232 habitants, ce qui plaçait l'ensemble vierzonnais au second rang des agglomérations du département avec une population représentant près de la moitié de celle de Bourges. Mais revenons à la définition de la population urbaine. Si l'on veut prendre en compte l'ensemble du tableau présenté dans les archives, il faut rajouter aux communes déjà citées, trois autres dont la population agglomérée dépassait I 500 habitants et dont les activités d'ailleurs étaient relativement urbaines. Il s'agit de Châteaumeillant (2 777 hbts), de Saint Florent (2 500) et de Charost (I 605). Le total représente 15 communes urbaines. et donne un taux d'urbanisation de 26, I %. C'est ce critère large englobant 15 communes et correspondant au regard des contemporains que nous avons finalement retenu. Au demeurant, ces 15 communes étaient toutes en pleine expansion démographique car le rapport entre ville et campagne entamait alors sa grande mutation. Calculé d'après le critère de C.H Pouthas, le taux de population urbaine du Cher, après avoir été de 21,3 % en 1836 et de 23,8 % en 1846 (on l'a vu) est passé à 32,1 % au recensement de 18515. C'est la conséquence d'un exode rural commencé en réalité dès les années 1830 et devenu très important au moment de la dépression économique du milieu du siècle, puisqu'en l'espace de 5 ans, de 1846 à 1851, c'est 8,3 % de la population qui a "migré"
3

Après 1880, la commune de Vierzon-Village se scinda elle-même en trois communes

indépendantes (en 1887, ce fut la sécession de Vierzon-Bourgneuf et en 1908, celle de Vierzon-Forges). La réunification des 4 Vierzon eut lieu seulement en 1937. A. FONTAINE, Histoirommicipale. op.cil. pages 214, 242, et 282-283. JI est intéressant de noter qu'une situation analogue à celle de Vierzon existait à Aubigny-sur-Nère, petite ville située elle aussi à la limite de la Sologne (au nord-est du département) et opposée clic aussi à sa périphérie rurale. Nous aurons l'occasion dans notre dernier chapitre d'étudier de plus près ces divisions psychologiques entre citadins et ruraux.
4
5

Total scion le critère POUTHAS C.H. POUTHAS,

= 70

113. Total des 15 communes

= 76

995.

op.cil., page 70. 52

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