La Syrie et la France

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296289642
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LA SYRIE ET LA FRANCE

Bilan d'une

équivoque

Collection «Comprendre le Moyen-Orient»
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

De la Méditerranée orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergence de prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'il a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines des conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats:

vu de l'Occident, il paraît beaucoup plus «compliqué» que jamais, au point que
beaucoup renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin

de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la
secouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.

Jean-Paul Chagnollaud

@ L'Harmattan,

1994

ISBN: 2-7384-2537-2

SALMA MARDAM BEY

LA SYRIE ET LA FRANCE
Bilan d'une équivoque (1939-1945)

Préface du Président Couve de Murville

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Comprendre le Moyen-Orient Dirigée par lean-Paul Chagnollaud
Dernières parutions: NAHA VANDI Firouzeh, Aux sources de la révolution iranienne, étude sociopolitique, 1988. SEGUIN Jacques, Le Liban-Sud, espace périphérique, espace convoité, 1989. ISHOW Habib, Le Koweit. Evolution politique, économique et sociale, 1989. BENSIMON Doris, Les Juifs de France et leurs relations avec Israël (19451980), 1989. PICAUDOU Nadine, Le mouvement national palestinien. Genèse et structures, 1989. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, et GRESH Alain, L'Europe et le conflit israélopalestinien. Débat à trois voix, 1989. GRAZ Liesl, Le Golfe des turbulences, 1989. NAAOUSH Sabah, Dettes extérieures des pays arabes, 1989. SCHULMANN Fernande, Les enfants du Juif errant, 1990. WEBER Edgar, Imaginaire arabe et contes érotiques, 1990. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Intifada, vers la paix ou vers la guerre? 1990. EL EZZI Ghassan, L'Invasion israélienne du Liban, 1990. HEUZE Gérard, Iran, au fil des jours, 1990. BOKOV A Lenka, La confrontation franco-syrienne à l'époque du mandat; 1925-1927, 1990. GIARDINA Andrea, UVERANI Mario, AMORETI1 Biancamaria Scarcia, La Palestine, histoire d'une terre, 1990. JACQUEMET Iolanda et Stéphane, L'olivier et le bulldozer.. le paysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1991. BESSON Yves, Identités et conflits au Proche-Orient, 1991. FERJANI Mohammed-Chérif, Islamisme, laïcité et droits de l'homme, 1991. MAHDI Falih, Fondements et mécanismes de l'Etat en islam: l'Irak, 1991. BLANC Paul, Le Liban entre la guerre et l'oubli, 1992. MENASSA Bechara, Salut Jérusalem, 1992. JEANDET Noël, Un golfe pour trois rêves, 1992. GOURAUD Philippe, Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie, 19191923, 1993. PICARD Elizabeth, ed., La nouvelle dynamique au Moyen-Orient, Les relations entre l'Orient arabe et la Turquie, 1993. REGNIER Philippe, Ismayl Urbain, Voyage d'Orient suivi de Poèmes de Ménilmontant et d'Egypte, 1993. CHESNOT Christian, La bataille de l'eau au Proche-Orient, 1993. DE GEORGE Gérard, Dama..~.Des Ottomans à nos jours, 1994. MAKHLOUF Hassane, Culture et trafic de drogue au Liban, 1994.

A mon père et à tous ceux qui ont combattu pour la liberté et la dignité de l'homme

PREFACE

par
le Président Couve de Murville

Le livre de Salma Jamil Mardam Bey maintenant publié est une oeuvre considérable, car elle retrace toute l'histoire de la Syrie de la première à la deuxième guerre mondiale, c'est-à-dire d'une Syrie province de l'Empire ottoman à une Syrie devenue Etat pleinement indépendant à travers toutes les
péripéties résultant de la présence militaire et politique de la France pendant cette

longuepériodeet de l'interventionninterrompuee la Grande-Bretagne. i d

.

Jamil Mardam Bey, on peut l'écrire, a été au cours de toutes ces années, une trentaine au total, l'un des principaux acteurs du cÔté syrien de cette émancipation, jouant un rÔle de premier plan jusqu'à l'aboutissement final, c'est-à-dire l'indépendance complète et définitive de la Syrie. Le livre aujourd'hui publié reprend l'ensemble d'une vie tout entière consacrée à cette oeuvre historique. Il ne s'agit pas des Mémoires de Mardam Bey à proprement parler, mais d'une longue série de documents divers, souvent écrits d'ailleurs par lui-même, qu'il a rassemblés et conservés tout au long de sa carrière. Les textes relativement nombreux et toujours importants que lui-même a écrits témoignent de son talent comme de la culture françaisedont il était imprégné et que des études supérieures en France, notamment à l'Ecole des Sciences Politiques, avaient assurémentconsacrée. Le tout est très intelligemmentordonnéet aboutit à une histoiretrès complète de ce que furent la vie et les épreuves de la Syrie au cours de ces quelque trente années qui la conduisirent, à travers la période du mandat français, de l'appartenance à l'Empire Ottoman à la complèteindépendance. Jamil Mardam Bey fut, tout au long de cette époque, un des acteurs principaux de ces événements sur le plan politique. Il s'y trouve toujours engagé directement, souvent comme parlementaire ou comme Ministre, voire comme chef du gouvernement. Il se donna entièrementà la tâche, et, comme pour bien marquer que le résultat à obtenir était la seule chose qui comptaitvraiment dans sa vie, il se retira complètement de toute activité lorsque la Syrie fut devenue vraiment indépendante: il finit même ses jours en Egypte. Peut-être lui était-il ainsi 7

possible de mieux apprécier du dehors le résultat obtenu, c'est-à-dire l'existence nationale de son pays. Le livre aujourd'hui publié est aussi l'histoire d'une vie, tout entière consacrée à ce que fut dès le départ l'ambition, la seule ambition en vérité, de Jamil Mardam Bey. Une histoire peut-être construite d'une manière hétérodoxe sur des documents venus de toutes les sources possibles, mais une histoire claire et rationnelle, écrite, comme je l'ai noté plus haut, dans une langue française parfaite qui témoigne des connaissances comme du talent de l'auteur. Ecrivant ce qui précède, je ne me dissimule aucunement que Jamil Mardam Bey a été tout au long de sa vie politique un adversaire de la France, puisqu'il a pendant les trente années dont il s'agit lutté contre ce pays qui exerçait un mandat international sur la Syrie et qui se refusait à l'abandonner trop rapidement pour conserver sa place au Moyen-Orient et son rôle de grande puissance, toutes choses qui, à l'époque, paraissaient naturelles, même si aujourd'hui elles sont vraiment dépassées par l'évolution du monde. Mardam Bey a voulu sans relâche parvenir à faire disparaître le mandat français pour que son pays puisse accéder le plus rapidement possible à la pleine indépendance, ce qui, de toutes façons, était considéré par tous, y compris par Paris, comme l'aboutissement final nécessaire de l'intervention française. Ce faisant il a été au cours de toute cette période l'adversaire de la France. Mais écrivant ceci je me garde bien de parler d'un ennemi de mon pays. Car il ne l'a jamais été et la lecture de son livre le confirme de façon saisissante. Il voulait la fin de la tutelle française pour permettre à la Syrie d'être pleinement elle-même. Mais il ne nourrissait aucun sentiment d'hostilité de principe à l'égard de la France. Il se contentait d'être hostile à son action et de lutter contre elle par tous les moyens à sa disposition. Dans le même esprit Jamil Mardam Bey ne se considérait pas comme un allié de la Grande-Bretagne contre la France. Il n'appréciait pas davantage la politique de l'une que celle de l'autre et l'impérialisme britannique n'était pas à son goOt. Dès lors les querelles franco-britanniques de l'époque ne l'intéressaient nullement. Il se contentait de vouloir l'indépendance de son pays et de lutter pour la réaliser. Compte tenu de ce qui précède, c'est donc vraiment sans arrières-pensées que j'ai accepté, à la demande de Madame Salma Jami! Mardam Bey d'écrire pour cette grande oeuvre une modeste préface qui témoigne simplement de mon estime pour Jamil Mardam Bey et de mes sentiments d'amitié pour son pays.

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INTRODUCTlON

L'histoire moderne de la Syrie a souvent été défonnée, mal interprétée et ses aspects positifs négligés. Les écrivains occidentaux avaient tendance à examiner l'histoire des Arabes du point de vue des intérêts de l'Occident et considéraient, par conséquent, les nationalistes arabes comme leurs adversaires. TIsont très rarement reconnu la légitimité de la lutte des Arabes pour leur indépendance, car ils considéraient la présence occidentale dans ces pays comme étant une mission civilisatrice. Cette attitude n'est pas étonnante, attendu que la suprématie européenne a régné pendant plusieurs siècles partout dans le monde. D'un autre côté, les historiens arabes ont subi des contraintes qui leur ont presque interdit d'écrire la vérité, qui aurait pu mettre en cause la légitimité de plusieurs régimes inconstitutionnels, qui ont fait leur apparition après la Seconde Guerre Mondiale. TIétait donc inévitable que la victime de ces historiens soit la première génération des nationalistes arabes, qui ont fait revivre l'esprit de la Nation parnlÎ leurs compatriotes, et qui luttèrent, face à d'immenses difficultés, pour obtenir l'indépendance de leurs pays. Plusieurs ouvrages ont été écrits par des auteurs anglo-saxons sur la Syrie. Presque tous sont basés sur les documents officiels britanniques. Ces documents, malheureusement, furent rédigés à une période où le règne colonial britannique était incontesté. L'influence de ces documents est claire dans la plupart des oeuvres historiques, écrites en anglais. sur les pays arabes où la présence britannique prédominait. Quand il s'agissait d'écrire sur la Syrie, les auteurs anglais se sont trouvés face à un problème: le conflit n'était pas un conflit direct entre la Grande-Bretagne et un quelconque adversaire, mais il s'agissait d'un conflit quadrilatéral, impliquant un conflit d'intérêts anglosyriens, franco-syriens et anglo-français, en plus du conflit historique qui oppose l'Europe chrétienne au monde arabe musulman. C'était après tout de Damas que l'Empire arabe s'était lancé à la conquête du monde, durant la période omayyade, et c'était à Damas qu'avait genné la notion du nationalisme arabe, au début de ce siècle. La Syrie fut également le premier pays, après la Seconde Guerre mondiale, à émerger comme Etat indépendant, après s'être débarrassé des derniers vestiges du colonialisme. En fait, la Syrie était le premier pays à avoir contesté l'ordre mondial de l'impérialisme européen, qui avait 9

prévalu, non seulement dans le monde arabe, mais également en Asie et en Afrique. Le Professeur américain William Roger Louis est probablement l'un des rares écrivains occidentaux à avoir compris cette réalité dans l'ouvrage qu'il a publié sur l'Empire britannique au Moyen-Orient de 1945-1951. Dans un
chapitre consacré à la Syrie, Louis considère que l'indépendance de la Syrie était

non seulement le début de la fin de l'Empire français, mais également de l'Empire britannique.Il écrivit: "Unepositionprivilégiéepour la France en Syrie et au Liban, comparable à celle qu'avaient les Britanniques en Iraq, aurait consolidé la position générale britanniqueau Moyen-Orient,tandis que le statut indépendant de la Syrie et du Liban donna aux autres Etats arabes un mobile puissant pour accélérer leurs efforts vers une indépendancesans entrave." Louis n'avait pas d'accès aux documents syriens, sauf ceux qui se trouvaient dans les archives américaineset britanniques,pourtantil écrivitle plusjudicieux récit sur les événements traités dans son livre. Contrairementà d'autres historiens, Louis ne fut pas trompé par les rapports britanniques, qui affirmaient que les Syriens jouaient les Britanniques contre les Français. Ce qu'il dit (confirmé largement par les documents de Jamil Mardam Bey), c'est que les Syriens "exploitant
habilement les rivalités anglo-françaises... ont réussi à obtenir leur indépendance

totale." Il faut un esprit subtil pour détecter la différence entre jouer un adversaire contre un autre, et exploiter les différences entre deux adversaires. D'autres oeuvres majeures ou mineures publiées sur la Syrie en français ou en anglais, se concentrent principalement sur la politique française ou britannique et sur le conflit de leurs intérêts comme puissances impérialistes. Aucun livre n'est encore apparu qui correspond au récit entrepris dans ce livre. TI existe nombre de Mémoires qui parlent de la Syrie dans le contexte des intérêts franco-britanniques, tels les Mémoires de Churchill, du général de Gaulle, du général Catroux, de Puaux et du général Spears. Le seul ouvrage consacré entièrement à la Syrie est celui de Gabriel Puaux. D'autres, tels ceux de Kersaudy, Churchill et de Gaulle, mentionnent la Syrie dans le contexte du conflit de personnalités entre ces deux grands hommes. Chose étrange, la Syrie et peut-être encore plus le Liban restent une épine dans la chair de l'histoire de France. Aucune oeuvre n'a encore été écrite par un auteur français expliquant l'effet de l'expérience syrienne sur la future politique du général de Gaulle. Cet effet a dû être énorme, si on le juge à la lumière de la politique du Général envers l'Algérie et de sa politique générale arabe après son retour au pouvoir en 1958.

Quelques livres ont été publiés, qui traitent surtout des relations francoanglaises en Syrie. Par exemple, le livre de Davet, La Double Affaire de Syrie, In'a même pas essayé d'établir le lien entre les relations franco-anglaises et la scène politique en Syrie. Davet attribue l'échec français à la trahison anglaise (Fachoda est souvent citée), et à la rivalité entre les Français Libres et Vichy, d'où le titre. Bien que Davet admettedans sa conclusionque "l'affairede Syrie a 10

inauguré la décolonisation", il termine par ces mots: "Le recul du temps réduit les événements à l'essentiel... La Syrie apparaît comme une scène... La guerre fratricide reste le souvenirdes temps douloureux." Le problème avec des oeuvres qui traitent de l'histoire de la Syrie uniquement à travers le conflit anglo-français,c'est qu'elles reflètent une image déformée des questions réelles qui étaient en jeu, à savoir, que les Syriens se révoltaient contre l'occupationétrangère,et non pas parce que les Anglais et les Français se disputaient et certainement pas comme l'affirme le général Spears dans ses Mémoires, parce que la stratégie britannique était d'assurer l'indépendance de la Syrie. Ces ouvrages perpétuent le mythe que l'indépendancede la Syrie n'a rien à faire avec la lutte du peuple syrien, mais est essentiellement due au fait que Churchill et de Gaulle ne s'entendaient pas. Presque toutes ces oeuvres négligent de mentionnerque, malgré les différences apparentesentre les Britanniqueset les Français,le principede base demeurait la préservationde leur puissancecoloniale. J'espère que les documents de Jamil Mardam Bey, publiés dans ce livre. contribueront à une meilleure connaissancede l'histoire moderne de la Syrie et du rôle positifjoué par les nationalistessyriens.

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LE BILAN D'UNE EQUIVOQUEI

A l'annistice, un malentenduprésida aux relationsentre la France et la Syrie, l'une et l'autre éprouvées et victorieuse. Ce malentendu se développe depuis vingt ans, générateur de malaises et de heurts exces~ifsévoluant à travers les échecs, les illusions et les abandons,projetant comme une ombre de lassitude sur une amitié riche de dix siècles de contacts cordiaux,d'aspirations parallèles et d'échanges intellectuels et commerciaux. Mon activité politique de 1920 à 1939n'a comporté qu'un seul but: dissiper ce malentendu. Ce malentenduc'est le Mandat. On a déjà fait valoir que de tous les concepts issus de la révélation wilsonienneil est le plus obscur et le moins susceptiblede se diluer dans un système de notions claires et distinctes ou d'offrir les assises d'une construction politique rationnelle. La compréhension de ce concept embrasse des éléments mal définis et des prévisionscontradictoires.Le Mandat est un édifice baroque, élevé avec des matériaux empruntés aux idéologies les plus dissemblables. Nul n'est parvenu à en caractériser la structure ou à en préciser la destination. Tous les efforts prodigués pour imposer cette fiction, pour en inscrire les apparencesdans la réalitéjuridique ou politique, suscitèrent des réactionsd'une violence sanglante. Mais s'il est malaisé de savoir ce qu'est au juste le Mandat ou de prévoir ce
qu'il aurait pu être, il est relativement facile de voir ce qu'il a été.

Mon intentionn'est pas de fairele procès de cette institution,ni d'en analyser pour la critiquer la Charte constitutive. Des juristes éminents français, anglais, allemands, américains, hollandais, roumains,juifs, suisses, ainsi que quelques jeunes savants distingués de notre pays ont déjà brillamment souligné les incohérences et les turpitudes de cette malheureuse innovation de la Paix. Ce n'est pas de l'institution elle-même que je traiterai, celle-ci n'ayant jamais été appliquée ni selon son esprit, ni selon sa lettre. Par Mandat, j'entends surtout
ICe texte a été écrit par Jamil MardamBey entre mars et août 1939. Il constituait une réponse au gouvernement français de l'époque qui était revenu sur sa promesse de ratifier le traité de 1936. L'auteur, qui est donc la fille de Jamil MardamBey, a choisi de placer ce document au début de son /ivre pour situer la perspective historique dans laquelle elle se place. (Note de l'éditeur).
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une certaine manière de concevoir les problèmes syriens et d'administrer la Syrie, un régime, un comportement, ce régime dont les hommes d'Etat français: Clemenceau, Poincaré, Briand, Herriot, Daladier, Blum et Bonnet ont reconnu l'arbitraire, ce comportement dont les Hauts-Commissaires de Jouvenel, Ponsot, et de Martel ont proclamé la faillite. Politiquement, les buts visés par le Mandat ainsi défini ont été les suivants: 1. fi existe dans l'Asie Occidentale, resserré entre deux immensités: celle de la mer et celle des sables, un long rectangle de terres jeté comme un pont entre l'Asie Mineure, la Mésopotamie et l'Afrique; ce territoire a de tout temps porté le nom de la Syrie. Le Mandat ne cesse, depuis qu'il existe, de dépecer ce territoire, contribuant par ce fait à entretenir les convoitises des Etats limitrophes. Le jeu des intérêts et des ambitions a brisé l'unité politique de la Syrie dont des provinces excentriques considérables passèrent successivement à l'Angleterre et à la Turquie. L'exercice du Mandat a brisé l'unité morale et sentimentale du pays, compliquant ainsi démesurément et pour la France et pour la Syrie la mise en oeuvre d'une politique positive. Mais la Syrie reste toujours une réalité naturelle flagrante, une donnée géographique et économique impérieuse. 2. Le fait décisif, capital et crucial en Syrie, c'est l'arabisme: les démarches du Mandat, depuis vingt ans, en impliquent une méconnaissance à peu près totale. C'est là l'une des grandes raisons de ses revers. Installer en Syrie des
communautés allogènes, leur insuffler systématiquement un régionalisme factice

et agressif, opposer une passivité bienveillante à toutes entreprises contre Damas, neutraliser l'esprit de Damas et son rayonnement, la séparer à la fois de la mer et du Sud syrien contrôlé par l'Angleterre, tels ont été les progrès les plus saillants du régime pratiqué en Syrie depuis 1920. Toutes les conceptions qui furent sanctionnées visaient Damas. Damas servait de cible à tous les tirs d'essai. Certaines régions syriennes avaient été ainsi transformées en une sorte de pépinière: des espèces exotiques, transplantées et repiquées sur notre sol, étaient soumises à une acclimatation dans des conditions particulières. On voulait faire de la Syrie un vaste champ d'expériences qui devaient aboutir, à échéance plus ou moins longue, à l'effritement de la majorité musulmane. 3. Mais le trait le plus caractéristique du Mandat a été son impuissance à renouveler les cadres de la Syrie, à en rajeunir l'organisation, à l'engager dans la voie d'une évolution harmonieuse. Le Mandat fut par excellence le régime des tâtonnements et des aventures. Institué sous un climat d'incertitude et de duplicité, exercé dans une atmosphère de méfiance et d'agitation, il a toujours été paralysé par la crainte; le Mandat avait peur de regarder l'avenir. Il s'encrassait dans le passé qu'il cherchait à cristalliser. fi ne montrait de la tendresse que pour les tares, de l'intérêt que pour les zizanies, de la mémoire que pour les défaites. Il a vu vieux, il a vu petit, il hésita. Il se méfiait de l'intelligence, de la jeunesse, de l'audace, de l'initiative; il craignait nos montagnes qu'il abandonna à 14

l'agitation autonomiste, nos déserts qu'il laissa à l'armée, nos frontières qu'il livra aux pays voisins. Etabli pour acheminer notre pays vers l'indépendance, il n'osa jamais développer chez les Syriens les seules vertus qui pouvaient assurer à la France la pérennité de son influence en Syrie: le sens de la Patrie et celui de la responsabilité. Créé exclusivement dans l'intérêt des Syriens, le Mandat s'est acharné à éliminer les Syriens du gouvernement de leur pays. Non seulement ils ont été écartés de toutes les négociations internationales dont dépendait le sort de leur territoire, mais le Mandat n'a jamais admis leur participation effective à l'administration. TIn'est rien de plus pénible à dresser que le bilan de cette politique: en 1914, il résultait des accordS internationaux qu'en cas de démembrement de l'Empire Ottoman la zone d'influence française dans le Proche-Orient devait comprendre toute la Syrie naturelle. Cette attribution consacrait dans le Proche~Orient un juste équilibre des forces entre la puissance française et la puissance anglaise: "La Méditerranée ne sera libre pour nous", déclarait le Ministre de la Marine Georges Leygues en mai 1915 "que si la Syrie reste dans notre zone d'influence. Il faut entendre par là non une Syrie mutilée et découronnée, mais la Syrie intégrale, telle qu'elle se comporte politiquement, économiquement et géographiquement, celle qui va d'El Ariche aux Taurus et de la Mésopotamie Orientale aux rivages de la mer." Le maintien de l'influence française en Syrie et sa prépondérance intellectuelle et économique n'ont rien qui ne se concilie avec les aspirations nationales syriennes. Si la France avait réussi à garder à la Syrie ses frontières naturelles, une fédération syrienne eût été souhaitable et possible. Le pays, fort d'une confiance illimitée en la politique française, eût volontiers mis toutes ses ressources et ses moyens au seIVice d'une puissance généreuse et alliée. Malheureusement cette Syrie confiée à la France et que celle-ci devait guider jusqu'au jour où elle pourrait se gouverner toute seule est allée sans cesse en se rétrécissant, semblable à une peau de chagrin. Le 11 mai 1916, par l'Accord Sykes-Picot, la France renonce à tous les droits syriens sur la Palestine et la Transjordanie et abandonne à l'Angleterre des territoires couvrant une superficie de 70.000 km2. Le 16 septembre 1919, Oemenceau livre à Lloyd George le Vilayet de Mossoul, sans soupçonner même l'importance des gisements pétrolifères de cette région. Le Vilayet de Mossoul a une superficie de 120.000 km2. De cet abandon, la Syrie n'a pas souffert puisque Mossoul est devenu une terre irakienne et arabe. L'Angleterre, après l'avoir défendu et mis à l'abri des revendications turques, a incorporé le Vilayet de Mossoul au Royaume indépendant d'Irak. Nous en sommes heureux. Avec l'Irak, nous sommes unis par une fraternité de sang et de culture. Le 20 octobre 1921, M. Franklin-Bouillon cède à la Turquie la région la plus riche du Nord syrien et la plus peuplée de chrétiens: la Cilicie qui s'étend sur une 15

superficie de 50.000 km2 de terres feniles. La Turquie ayant obtenu gain de cause, on croyait qu'elle ne présenterait plus aucune revendication sur la Syrie. Mais de cette date jusqu'en 1930, la frontière syrienne avec la Turquie n'a jamais cessé de se rabaisser et de subir des rognures et des écorchements (Convention turco-syrienne d'amitié et de bon voisinage du 18 février-18 mai 1926, Protocole d'abomement du troisième secteur de la frontière turco-syrienne du 22 juin 1929, Protocole final d'abomement de la frontière turco-syrienne du 3 mai 1930). En 1930, de nouveau la frontière syrienne était proclamée intangible par la Turquie. Enfin, le 23 juin 1939, après de cuisantes et humiliantes tractations commencées en 1937, la Turquie se voit attribuer le Sandjak d'Alexandrette, comprenant notamment outre la ville même d'Alexandrette, les plaines de l'Omk et Antioche, l'antique capitale de la Syrie, une Syrie qui a fait tous les frais de l'entreprise, et qui reçoit en échange une satisfaction hors de prix: la Turquie
renonce définitivement à toute revendication sur le territoire syrien.

Je connais l'excuse que l'on invoque pour justifier ces défaillances; si la Syrie, prétend-on, n'avait pas montré de l'hostilité à l'endroit de la France et de la collaborationfrançaise,peut-êtrequ'on l'auraitmieux défendue. Cela d'abord reste à prouver. L'affirmation est subordonnée à une hypothèse. En second lieu, cette hypothèse elle-même est erronée. La Syrie n'a jamais été hostile à la collaborationfrançaise,moins encore à la France.Elle a combattu le Mandat. C'est-à-dire un système de contrÔledéfectueux basé sur un acte unilatéral. Ce qu'elle a demandé à la France, c'est de rester en Syrie en venu d'un contrat, d'un accord librement conclu et respectueux tant des droits de la
Syrie que des intérêts de la France.

Lorsque l'on parle de droits français sur la Syrie et des droits des Syriens sur leur pays, il est de toute justice de commencer par rappeler ces abandons successifs de la France qui totalisent 240.000 km2 de superficie (le territoire actuellement compris dans la zone d'influence française atteint à peine 170.000 km2). Quel avantage a recueilli notre pays de tous les sacrifices qu'on lui a imposés, sans même lui demander son avis? Quelle compensation avons-nous reçue de la France après toutes les générosités qu'elle a faites en notre nom et pour consolider ses allianceset la Paix? Songe-t-onau moins à nous assurer une existence tranquille, dans la dignité et le respect de nos droits, sur le territoire
anémié et mutilé qui nous reste?

Aussi bons patriotes que fidèles à l'amitié et à l'alliance françaises, les Syriens clairvoyants considèrent avec la plus vive appréhensionl'inconscience avec laquellecenains milieux envisagentla désarticulationde la Syrie. Il semble' que l'on se réjouisse déjà du résultat obtenu. Or ce résultat inspire peu de confiance. Avant la Guerre de 1914, la langue française était la seule langue 16

parlée par les élites de Turquie, de Cilicieet d'Irak.En Palestine, elle occupait la première place. Aujourd'hui personne ne la parle en ces pays. Est-ce une compensation si dans Djéziré le drapeau syrien est profané et les gendarmes "envoyés par Damas" sont assassinés? Depuis l'Armistice, la France a abandonné les mines de cuivre d'Anghara, les cotons de Cilicie, le Vilayet de Mossoul, la place forte d'Alexandrette, les pâturages d'Dm el Djemal et d'el Omk. Serait-on en droit de s'en consoler si à Djébel Druze et à Lattaquié on
insulte "les gens de Damas" et l'on chasse les magistrats du gouvernement?

C'est cette politique que nous avons combattue et que nous ne cesserons jamais de dénoncer comme néfaste à la Syrie et néfaste à la France. C'est cette politique qui est responsable de toutes les difficultés rencontrées par le Gouvernement National de 1936 à 1939. Lorsque, mettant fin à l'irresponsabilité qui régnait sur le pays, cette irresponsabilité qui favorisait l'anarchie, nous avons établi un gouvernement constitutionnel et responsable, nous n'ignorions pas la complexité des problèmes que nous avions à affronter. Mais là où nous étions en droit de compter sur la gestion mandataire, celle-ci a fait défaut. Nous nous sommes aperçus en prenant le pouvoir que sous le Mandat, les particularismes locaux, au lieu de s'atténuer, se sont hérissés, au point de rendre impossible toute solidarité entre les provinces, toute collaboration entre autorités françaises et autorités syriennes. Le Mandat ne nous a pas préparé des cadres administratifs. Le Mandat n'a jamais admis une participation syrienne effective à l'administration de la Syrie. Aussi les collaborateurs qu'il s'était choisis furent soit des hommes de main, soit des hommes bonnes à tout faire. Nous n'avions à notre disposition, au bout de seize années d'assistance française, ni de gouverneurs, ni de directeurs de police, ni de chefs de service de métier. Nous étions privés de techniciens, d'experts financiers, de pédagogues, d'économistes éprouvés. Le Sérail conservait ses routines, ses sages vieillots, des pratiques ottomanes désuètes. Chaque fois que nous entreprenions, selon l'expression du Révérend Père Jalabert, "de resserrer les joints et de lubrifier les contacts", la vieille machine réagissait à sa manière et ne rendait plus. D'excellents agents français ont passé en Syrie. Mais aucun d'eux n'a pu donner toute sa mesure, ni laisser une oeuvre durable. Le Ministre, sous ce régime, n'osait rien entreprendre sans le Conseiller. Le Conseiller n'osait rien envisager sans l'avis du Délégué. Le Délégué était sous le contrôle du HautCommissaire. Le Haut-Commissaire soumettait ses initiatives au Quai d'Orsay et le Quai d'Orsay était paralysé, en matière. syrienne, par Genève. Plus que pour la Syrie, le Mandat était une contrainte pour la France. TIen est résulté un régime de solutions châteaux de cartes, d'échaffaudages provisoires, de constructions éphémères, inspirées d'une idéologie essoufflée, d'un sentimentalisme à courte vue aussi ignorant des leçons du passé que des réalités du présent et des

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exigences de l'avenir. Cette institution a abouti aux résultatsles plus néfastes: pour la Syrie vingt mille hommes tués et plus des trois quarts des. Syriens ruinés. Perte de 240.000km2 de territoires. Disparition progressive de l'industrie locale et de l'artisanat. Décadencede notre commerce.Fuite de tout l'or amassépar le travail syrien ou laissé en Syrie par les Turcs, les Anglais et les Allemands pendant la Guerre. Démoralisation de notre jeunesse, multiplication des déclassés et des chÔmeurs, persécution des Syriens à l'étranger et jusque dans les colonies françaises. Pour la France, dix mille hommes tués et 14 milliards de francs Poincaré dépensés dont la Syrie n'a tiré aucun profit. Affaiblissement considérable du prestige français dans le Proche-Orient, échecs diplomatiques et abandons irréparables et surtout la plus inconséquente des politiques. En 1920, la Syrie était la plus riche des régions arabes, la mieux organiséepour une vie libre. En 1939,elle en est la plus pauvre et la plus mal administrée.En 1920,nous avions un roi. La France n'en a pas voulu. Nous avons fait une République démocratique et constitutionnelle. Une fois la République installée et la démocratieétablie, on suspendla Constitutionet l'on envisagede rétablirun roi. En 1920, nous avons proposé à la France un traité. La France a préféré nous imposer un régime unilatéral qui, par la suite, a fait faillite. Alors on nous a invités à Paris pour négocier un traité. Dès que le traité a été conclu, signé et accepté par nous, la France n'en a plus voulu. Tout au début de 1920, la Syrie était une grande région fortement unie. Un
Général alors la fédère. En 1925, un autre Général la réunit en attendant qu'on la soumette à de nouvelles amputations. En 1936, elle est encore réunie et cette fois-ci contractuellement. Mais en 1939, on la refédère unilatéralement. Tel fut le Mandat. fi n'avait qu'un seul caractère précis: il devait prendre fm. Perspectives franco-syriennes Le conseil et l'aide français ont créé dans le pays des conditions de vie telles que ce serait grande vanité que de ne pas en savoir gré à la France. C'est pour moi une obligation dont je m'acquitte avec aisance et la plus vive satisfaction. Je dois en premier lieu rappeler l'Armée française, qui nous a formé de toutes pièces le Bataillon du Levant. Ce Bataillon constituera le noyau de l'Armée syrienne. Encore que l'on souhaiterait pour ces militaires une préparation nationale plus affirmée, l'on ne peut que s'incliner devant l'excellence de leur entraînement et la rigueur de leur discipline. fi y a aussi la Gendarmerie syrienne impeccablement réorganisée par une Mission française. Nous devons également à l'impulsion de la France d'avoir construit des routes, une université, des lycées. Notre enseignement public est une oeuvre française. La France a formé la partie la plus vivante de notre jeunesse dans ses

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universités. Mais l'on s'est gardé de pousser ces jeunes gens et l'on eut tort. Les archéologues français nous ont révélé notre passé et nous mit aidés à nous connaître. Bien de nos monuments historiques ont été ainsi sauvés; Alep et Damas sont dotées chacune d'un Musée dont l'originalité ne cède en rien à l'intérêt. La Syrie et j'entends par là la Syrie intérieure et musulmane se laissa imprégner avec bonne grâce, au cours de ces vingt années, des habitudes, façons de vivre et conceptions qui règnent sur la terre de France et que le Français transporte avec lui partout où il se déplace. A Damas, ce n'est pas dans la coupe des costumes, dans la fonne de la coiffure ou la nudité du chef et moins encore dans les fades mondanités et le goût du luxe qu'éclate l'influence française. Cette influence ne s'est pas éparpillée en surface, mais exercée en profondeur. Elle ne se manifeste pas dans la multiplicité des lieux de débauche, l'encombrement des villes de voitures américaines, les excentricités d'un cosmopolitisme effréné ou d'un nudisme flamboyant; elle n'a pas fait la fortune des charcutiers, des marchands d'alcool, des importateurs d'essence, des dispensateurs de confort moderne. Elle est sensible chez nous dans la douceur de la voix, la discrétion du regard, la mesure des gestes, dans le goût du silence, du travail, l'attachement au sol et aux valeurs spirituelles. Cette pénétration de la culture française dans nos moeurs, nos souks et nos foyers n'a enrichi personne chez nous, mais elle a fait la joie d'un grand nombre. Damas, Homs, Hama, Alep, Lattaquié et Soueida sont les villes du Proche-Orient où la langue française a fait des progrès depuis l'Annistice. La langue française n'a pas été pour les Syriens de l'intérieur un moyen de gagner leur vie ou d'avancer en grade, mais une sorte de fenêtre ouverte sur l'Occident. Si j'ai insisté sur cet aspect positif de la collaboration franco-syrienne, c'est uniquement pour montrer qu'elle est possible et qu'elle serait fructueuse. J'ai toujours professé le plus grand mépris pour le défaitisme de quelque cité qu'il vienne. Le défaitisme menace actuellement d'assombrir l'avenir des relations franco-syriennes. Certains esprits haineux voient dans la destruction de la Syrie une belle victoire en perspective pour la politique française. Je suis en mesure d'affinner que l'influence française dans le Proche-Orient ne survivra pas à la ruine de notre pays. Certains autres, plus dangereux encore, évoquant à grand renfort de sentiments, de pieuses et antiques traditions, tentent d'opposer le littoral à l'intérieur, au grand avantage du littoral. lis préparent ainsi la première étape de 'l'élimination de la France du Levant. Nous continuerons, quant à nous, à ne pas accorder plus d'importance qu'il n'est besoin à une situation créée au lendemain de la Guerre par un esprit assombri par le passé et appelé tôt ou tard à disparaître devant les impératifs catégoriques de l'économie et de la vie. Sur le littoral, nous avons reconnu un Etat séparé, non pas un Etat étranger. Le Liban fera toujours partie de nous-mêmes, malgré lui et malgré nous. Le défaitisme ne gagnera pas nos rangs, les négations, les attaques, les sabotages, sont les armes

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de la médiocrité. Toute politique, pour être digne de ce nom, doit être constructive. Mais aucune politique n'est à l'abri des critiques. n existe depuis 1920 un problème syrien qui aurait pu et dû être résolu aussitôt qu'il avait été posé. Mais les hésitations apponées à sa solution par la France ont donné à croire à sa complexité. Or, il reste simple, le plus simple des problèmes politiques du Proche-Orient Dans un pays qui a été déclaré indépendant et qui n'appanient qu'à ses habitants, la France se trouve depuis vingt ans en mission d'aide et d'assistance. Le peuple syrien a des aspirations et des droits. La France a des intérêts et des engagements. Comment concilier les aspirations et les droits du premier avec les intérêts et les engagements de la seconde? Voilà le problème. S'il n'a jamais été dégagé avec netteté, c'est qu'on l'a toujours noyé dans les brouillards des conceptions surannées. S'il n'a pas encore été résolu, c'est qu'il a toujours été considéré de biais. On a fait jouer les théories, là où il fallait laisser parler les faits; on a obéi aux caprices des mons, là où il fallait apprécier les besoins des vivants. On s'est engouffré dans un ordre aboli là où il fallait créer un ordre nouveau. On s'est laissé prendre dans des topographies de villages et de régions. On s'est adonné à l'éthnographie là où il fallait faire de la politique, à la littérature là où il fallait faire de l'administration. Au lieu de régénérer l'agriculture, on a établi des fiches. Mais sitôt qu'on le libère des passions et des préventions, le problème syrien n'offre plus aucune difficulté. Les droits et les aspirations syriens ont été reconnus tant par la collectivité internationale que par la France elle-même, puisque dès 1920, la Syrie a été proclamée indépendante et n'a jamais été transformée que je sache ni en colonie, ni en pays de protectorat. Entre Français et Syriens de bonne volonté, et j'entends par là des hommes n'ayant en vue que des fins nationales, il doit donc exister un accord implicite. Régler la question syrienne consiste à transformer cet accord implicite en un régime concret. Ceux qui combattent le Traité n'apportent rien à la place. Au cours de mes séjours en France, je rencontrais parfois des personnes qui me déclaraient qu'elles étaient contre le Traité. Je leur répondais que je n'y voyais aucun inconvénient et je leur demandais de bien vouloir me faire savoir comment elles envisageaient de mettre fin aux difficultés actuelles. Un grand silence suivait toujours ma question. Cest que, en matière syrienne, la France n'a pas eu de doctrine précise. Elle n'a jamais su exactement ce qu'il fallait faire en Syrie, ni de la Syrie. L'impression personnelle que j'ai gardée de mes séjours à Paris, c'est que nous n'avons en France que des amis. Notre pays a des amis très sincères même dans les rangs de ceux qui nous combattent avec acharnement. Malheureusement, trop de personnes parlent en France de la question syrienne; très peu la connaissent.

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Des religieux s'occupent de l'aspect économique, des financiers de l'aspect moral, des militaires de l'aspect confessionnel, des romanciers de l'aspect militaire et tout le monde sans exception de l'aspect politique des relations entre la France et la Syrie. Cela introduit un grand désordre dans l'opinion française. En Turquie, en Angleterre, en Italie et même en Allemagne, on s'intéresse davantage à la Syrie qu'en France, et la Syrie y est mieux connue. Je n'ai pu que déplorer ce fait. On croit encore que le Traité "c'est les Français à la mer." L'opinion ne sait pas en France que c'est le Mandat qui élimine les Français du Levant, que le Mandat c'est l'incohérence, l'incertitude et la ruine. Le Traité est le régime de l'ordre, de la stabilité et de la paix. Seul il peut assurer la pérennité de l'influence française dans le Proche-Orient. C'est en France aussi que l'on m'a dit: "Le Traité, c'est très bien. Mais le Traité, c'est Léon Blum et le Front Populaire. Or, nous n'en voulons pas." U faut beaucoup plaindre notre pays de son étrange pouvoir d'évocation. Aux Français. il rappelle à la fois Salomon, la Bible, les Mille et une Nuits, Godefroy de Bouillon, Léon Blum et une chanson célèbre du Second Empire, dont la musique est de la Reine Hortense. Plus d'une fois pourtant j'ai eu l'occasion de répéter que si l'idée du Mandat a germé spontanément dans le cerveau wilsonien pendant la Conférence de la Paix, il n'en fut pas de même pour le Traité. Le Traité consacre une politique inaugurée par Clemenceau et qui était à l'ordre du jour depuis Henri de Jouvenel. Les négociateurs du Traité ont eu le courage de prendre la responsabilité de trancher aux avantages de la France et de la Syrie une question qui traînait depuis dix~huit ans. Les signataires des textes servant de Charte d'Alliance ne sont pas seulement MM. Viénot et de Martel, mais également M. de Tessan. le général Huntziger et M. Georges Bonnet lui-même. Aussi une certaine unanimité s'était faite, dans les milieux français, sur la nécessité de conclure un traité avec la Syrie. Toutefois entre Français il n'y avait pas accord, ni sur les stipulations fondamentales de la politique contractuelle, ni sur la procédure à entamer pour les négociations. Trois thèses s'affrontaient: le comte de Martel avait opté pour la procédure la plus droite et la plus directe. Selon une première théorie, puisqu'il faut à tout prix accorder quelque chose aux Syriens. que cela soit au moins par le canal de gens que la France choisira elle-même pour représenter la Syrie. "Abandonnons certains droits aux Syriens", disent ceux qui soutiennent cette théorie, "mais servons-nous pour cela de nos amis." Us entendent par amis de la France, des hommes pour qui ils ont des sympathies personnelles. ou bien des partisans du Mandat. Jusqu'à présent ce point de vue n'a pas été adopté. Car le Traité n'est pas une partie de thé entre copains, mais une entente durable entre deux peuples. Si ces prétendus amis ne sont pas populaires et ne jouissent d'aucun crédit auprès du peuple

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syrien, tout ce qu'ils pourraient obtenir serait mal accueilli. Les négociations procureraient des déceptions. Entre les mille classements inventés par le Mandat pour distinguer les Syriens, le plus ma1heureux et le plus injuste de tous est celui d'amis et d'ennemis de la France. Car la France n'a que des amis en Syrie. Et le parti le plus amical c'est celui de l'indépendance et de l'unité syriennes: il est encore le plus important puisqu'il comprend 90% des Syriens. Depuis quand l'amitié de la France est incompatible avec l'amour de son propre pays ou un degré supérieur d'instruction? Le Mandat vouait toute sa tendresse et ses faveurs aux ignorants, aux médiocres, aux vieillards. TIy a une seconde théorie qui semble jouir actuellement d'une très grande vogue: elle consiste à placer le problème franco-syrien sur le seul terrain où la France sera sûrement battue: celui de l'astuce. Pour avoir un traité il faut, bien entendu, être deux. Cette théorie tend tout simplement à supprimer la partie syrienne: on préparerait un projet de traité et on l'imposerait ensuite à une assemblée ou à des assemblées que l'on aurait fait élire après avoir mis la légalité en vacance. Pour cela, il y aurait lieu d'abord de suspendre la Constitution syrienne (promulguée par la France et qui l'engage plus que le Traité; car c'est pour elle une obligation inscrite dans la Charte du Mandat). Le prétexte de défendre les "communautés" servirait à la rigueur assez bien pour justifier des mesures exceptionnelles ou des entorses au régime électoral. On donnerait à toutes les communautés l'impression qu'elles sont frustrées. Toutes à la fois crieraient alors contre la Constitution et les lois et réclameraient des "autonomies". Et ce pays de trois millions d'habitants, tant de fois déjà amputé, serait alors déchiqueté, morcelé, réduit en pièces, haché menu, en une infinité d'autonomies bariolées: mouhafazats, tribus, au sein desquels s'entrechoqueraient les cupidités partisanes, familiales, féodales, sacerdotales et individuelles. On arriverait ainsi à faire de "bonnes élections" avec une législation anticonstitutionnelle élaborée pour les circonstances et à obtenir une assemblée à laquelle on donnerait l'épithète consolante de "raisonnable". Et l'assemblée "raisonnable" ratifierait un quelconque traité. Il suffirait d'exposer un tel projet pour l'apprécier à sa juste valeur. Il n'est pas seulement immoral, il est surtout inutile. Il a déjà été expérimenté sous une autre forme en 1932. Le Mandat avait, pour remplir les urnes électorales, réquisitionné en ce temps-là toutes les forces dont il disposait: les troupes, les morts et les absents. Le résultat a dépassé les espoirs. Sur une Chambre de 70 députés, il y avait une majorité massive de "modérés" et à peine seize patriotes. Mais il arriva que les 54 "modérés" ne voulurent pas aller contre la volonté de plus de trois millions de Syriens et lorsque le projet de traité leur a été soumis, ils ont tous voté national. La Chambre "modérée" de 1932, tout comme la Chambre nationaliste de 1936, a été ajournée par le HautCommissaire.

L'expérience a prouvé que pour organiser des élections dirigées, il faudrait beaucoup de sacrifices d'argent qu'on pourrait dépenser ailleurs plus utilement; .22

il serait nécessaire également de mobiliser l'armée et il serait à craindre que des effusions de sang ne se produisent. Tout cela pour arriver à un résultat nul. La seule entente digne de ce nom est celle qui se fait entre deux parties libres. Pourquoi donc chercher à obtenir par la violence ce que l'on peut obtenir par l'amitié? Chercher à réaliser par le désordre, ce qui serait réalisable dans l'ordre et le respect de la Constitution? La politique de la collaboration telle qu'eUe a été conçue en 1936, a été érigée sur deux postulats: le premier postulat fixe la position du problème francosyrien. Celui-ci ne saurait être résolu que placé sur son terrain véritable. Ce terrain est celui de l'amitié. Le Traité, c'est une simple affaire de confiance; la politique française en Syrie doit inspirer confiance aux Syriens. L'attitude des Syriens en toutes matières doit inspirer confiance à la France. Le salut pour les deux parties ne peut être assuré qu'à ce prix-là. Une crise de confiance grave et de nature à dégoOter les Français des Syriens et les Syriens des Français amènera fatalement à plus ou moins brève échéance le départ de la France du Levant. Le second postulat sert en quelque sorte de principe directeur à la collaboration: il se formule ainsi: les aspirations syriennes et les intérêts français ne peuvent se développer que dans un système de mutuelle dépendance. Tout ce qui affaiblit la Syrie, affaiblit les positions françaises en ce pays. Toute atteinte aux intérêts français se répercutera fâcheusement sur les intérêts syriens. Il est entendu que les objectifs français et les objectifs syriens sont les mêmes: défense de la Syrie, de son intégrité et de son indépendance. On a reproché au Traité de 1936 d'être incomplet, "d'avoir été bâclé en vingtquatre heures", de manquer de prévision, de ne pas tenir suffisamment compte ni des possibilités de la Syrie, ni des nécessités de la France. La vérité c'est que le Traité de 1936 faisait la part grande à la cordialité et à la compréhension mutuelles. Ce qui a été admis dans les accords avec M. de Tessan de 1937 et les accords avec M. Bonnet de 1938 découle normalement de l'esprit du Traité de 1936. La meilleure garantie de viabilité d'un acte diplomatique, c'est l'avantage qu'il y aurait pour les deux parties à l'exécuter. Tant que cet avantage existe, les clauses du Traité seront respectées. Nos accords avec MM. de Tessan et Bonnet ont renforcé les assises de l'indépendance syrienne. La Syrie a donné ainsi à la France preuve de ses bonnes dispositions et de son attachement à l'alliance. On a invoqué contre la
Syrie mon attitude et celle du Parlement syrien le 31 décembre 1938. TIfaudrait,

pour être juste, se rappeler que ce sont les atermoiements successifs qui ont exaspéré l'opinion syrienne.. L'annonce par des agences de l'envoi d'une Commission d'enquête en Syrie avait provoqué une vive indignation, du reste partagée par le Haut-Commissaire.Enfm, il convient,pourjuger objectivement, de prendre en considération que trois fois je suis revenu de France en Syrie, avec la promesse écrite que le Traité serait soumis au Parlement à une date déterminéeet trois fois cette promessen'a pas été tenue. 23

Ce fut au cours de mon séjour à Paris en 1938 que fut achevée la mise sur pied du nouveau statut de l'Alliance franco-syrienne. Vis-à-vis de l'opinion française, j'assumais une mission délicate. Tous les extrémismes me faisaient la guerre. Il n'y a rien de plus dangereux pour une cause que la bêtise de ses défenseurs. J'ai entrepris patiemment un labeur des plus pénibles; j'ai roulé le rocher de Sisyphe. J'ai négocié avec des hommes politiques, des hommes d'église, des financiers, des militaires ainsi qu'avec le Quai d'Orsay. Tout a été prévu, envisagé, résolu. Tous les contacts étaient pris. Le 14 novembre, je signais avec le Ministre des Affaires Etrangères de France, Monsieur Georges Bonnet, une déclaration où nous reconnaissions "qu'il était de l'intérêt des deux parties de hâter le plus possible l'entrée en vigueur du statut défini par le Traité du 22 décembre 1936 et par les Actes annexes et complémentaires". Mais, à la veille d'entrer en vigueur, la politique contractuelle vint s'achopper aux hésitations françaises. Tout a été alors remis en question. Je vais examiner en toute objectivité et en toute liberté d'esprit les raisons qui ont entravé l'exécution des engagements souscrits. Il y a d'abord des raisons de politique intérieure et même des questions personnelles. Je ne veux même pas les aborder. Il y a ensuite une raison assez spécieuse et d'ordre psychologique. Elle se rapporte à un sentiment de méfiance qui est traditionnel. Le premier parlementaire français qui ait fulminé contre le panarabisme fut Alphonse de Lamartine. Qui dira jamais tous les torts faits à la cause franco-syrienne par les Romantiques et la Bible? En France, les politiciens en général n'aiment pas beaucoup parler d'un Etat arabe dans le Proche-Orient, surtout en raison de l'intérêt que cet Etat pourrait, semble-t -il, susciter en Afrique du Nord. La France n'a jamais oublié que c'est à son insu que l'Angleterre a négocié pendant la Guerre avec le roi Hussein. Dès le 26 décembre 1915, Raymond Poincaré notait: "Le grand empire arabe ne me dit pas grand'chose qui vaille et j'en redoute l'action sur nos colonies africaines. J'aimerais autant ne pas le voir naître". Ces appréhensions d'origine romantique ont exercé un poids funeste sur la politique française dans le Proche-Orient, et déterminé dans une large mesure ses avatars. Elles sont condamnées par le fait qu'elles ont été propagées par des personnalités ignorantes de la situation dans le Proche-Orient. Les Français les plus renseignés, ceux-là mêmes qui font honneur à la science de leur pays, un Massignon, un Montagne, ne les partagent pas et les dénoncent, à juste raison, comme vaines et périlleuses. En effet, supposons que la Syrie confiée à la France soit écartelée et réduite en poussière; que dans les régions de Djébel Druze, des Alaouites et de Djéziré on mette à mort tout ce qui est arabe, on jette au feu tout ce qui est syrien, qu'Alep, après Antioche et Alexandrette, soit livrée aux Turcs; que Damas, qui se moque depuis 4.000 ans de tous les envahisseurs, meure d'anémie. Croirait-on alors que l'on aurait ainsi tué le mouvement arabe? Empêcherait-on la Mecque, Médine, le Caire, Sanaa, Riyad, Baghdad, Amman, Naplouse et Jaffa d'exister? Mettrait-on les 24

500 millions de musulmans dans l'impossibilité de se tourner vers une ville arabe dans leurs prières et de s'adresser à leur Dieu en arabe? Effacerait-on des plus vénérables traditions de la religion musulmane tout ce qui a rapport à Damas? Etoufferait-on un esprit qui a jadis régné sur le monde méditerranéen et qui a donné à l'humanité quelques-uns de ses concepts les plus généreux? L'arabisme est la réalité la plus saillante du Proche-Orient. Damas en est l'âme. Si l'on étrangle Damas, l'arabisme aura son foyer à Baghdad, au Caire ou à Riyad. Ainsi au lieu de se développer dans un pays ami et allié de la France, le mouvement arabe se développerait dans des pays où celle-ci n'a aucune influence, dans des pays que son attitude à l'égard des Syriens transfonnerait en ennemis. Tout ce qui est redouté, serait alors possible. J'ai la conviction profonde que la seule politique profitable pour la France en Syrie est une politique arabe. On a objecté encore à la politique contractuelle l'insuffisance des garanties militaires pour la France. La France, dit-on, en s'engageant à défendre la Syrie, a assumé une lourde responsabilité, notre pays étant âprement convoité et n'ayant tel qu'il se présente actuellement ni année, ni forteresses naturelles. Ce que nous avons reconnu à la France, dans ce domaine, serait insuffisant. Pour que la défense du territoire puisse être utilement envisagée, toute liberté devrait être laissée aux troupes françaises de s'établir en Syrie. Les démocraties sont parvenues à édifier, par un jeu d'alliances subtil et patient, un barrage défensif en Méditerranée Orientale qui s'étend des frontières de la Libye jusqu'aux Dardanelles. Reliant par ses voies ferrées, ainsi que celles de la Palestine, le Caire à Istamboul, la Syrie formerait une pièce importante de ce barrage et permettrait grâce à ses bases aériennes et navales des manoeuvres combinées très puissantes contre les forces de l'Axe. On fait remarquer aussi, contre la thèse nationaliste de limiter le stationnement des troupes françaises à certaines zones, que cette limitation serait contraire aux intérêts syriens euxmêmes; car, il y aurait, semble-t-il, un rapport étroit entre la préparation de la défense en temps de paix et l'utilisation des forces en périodes de guerre. Pour que les troupes soient en mesure d'opérer fructueusement dans l'hypothèse d'une attaque contre la Syrie, il faudrait que leur stationnement ait été prévu près des axes essentiels de transport. Tout cela, je l'ai entendu et je le conçois fort bien. Uniquement préoccupé de l'intérêt du pays, je n'éprouve aucune gêne à reconnaître que la Syrie n'a pas actuellement une année. Bien qu'il faille à tout prix qu'elle en ait une, il est certain qu'une année moderne, à supposer même que nous puissions l'entretenir, ne s'improvise pas en un jour. Nous aurons besoin de beaucoup de temps et surtout de l'aide de la France. C'est la vérité. Je suis donc personnellement favorable au renforcement des clauses militaires. Qui dira que l'Italie n'est pas une nation indépendante? Pourtant il y a cinq fois plus de soldats allemands en Italie que de soldats français en Syrie. Qui dira que

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l'Angleterre n'est pas la plus fière et la plus libre des puissances? Et pourtant en cas de conflit c'est un général français qui assumera le haut commandement de ses troupes. Ce sont là les suites naturelles de l'alliance. Pour ce qui est de nous, j'estime que les intérêts supérieurs du pays doivent passer avant les considérations d'amour-propre et que tant qu'il s'agit de défendre effectivement l'indépendance, l'intégrité et l'unité du territoire syrien, le Gouvernement syrien doit se dessaisir au profit du Haut-Commandement français de tout ce qui touche aux choses militaires, sous réserve bien entendu du respect de la souveraineté syrienne sur toutes les parties du pays. Ce sont là des considérations de bon sens et d'équité qui sont partagées par un certain nombre de Syriens. Malheureusement, il faut tenir compte de l'opinion, et l'opinion s'en méfie. Ses raisons sont assez fortes; elle fait remarquer d'abord que la Syrie n'a jamais été défendue par la France. On a beaucoup plus vu les troupes et le matériel de guerre dans nos rues que sur nos frontières. Le Mandat a sacrifié plus de dix mille hommes en Syrie. Mais chaque fois que l'occasion se présentait de défendre l'intégrité du territoire d'un péril extérieur, la France cédait. Je sais que ce n'est pas la faute de l'armée, mais de la politique. Quoi qu'il en soit, la Syrie a gardé une vive amertume des épreuves territoriales qu'on lui a imposées, en violation d'engagements formels. En second lieu, l'opinion a été rendue méfiante par la recrudescence de l'agitation autonomiste dans les régions o~ les leviers de commande ne sont pas détenus par les Syriens, particulièrement à Djéziré et aux Alaouites. Sur ce point il serait juste de souligner le rôle joué parfois par les interprètes attachés aux officiers des S.S. S'il y en a parmi eux qui sont braves et honnêtes, la plupart ne le sont pas. Le moins qu'on en puisse dire c'est que rarement ils sont originaires de la Syrie et que très souvent ils s'enrichissent aux dépens du pays et de l'officier. Je me suis laissé dire que certains milieux du Haut-Commissariat seraient au courant de leurs méfaits et que M. Robert de Caix les aurait vus à l'oeuvre. Les autorités françaises ont admis parfois des intermédiaires locaux et des indicateurs dont l'activité a tout brouillé. On voit donc que la question militaire n'est pas insoluble. Elle a pâti d'une crise de confiance. Elle dépend du rétablissement de l'ordre et de la souveraineté syrienne dans les provinces menacées par un danger extérieur. Enfin nous arrivons au problème capital, celui sur lequel la France et la Syrie ont le plus d'intérêt à s'entendre et qui continue à troubler fâcheusement l'évolution naturelle des événements vers une amitié restaurée: celui des minorités. Je m'y arrêterai quelque temps, dans l'intention surtout d'en éclairer les données. Les termes valent moins par leur contenu que par leur force de suggestion. Le mot de "minorité" est particulièrement doué de puissance évocatoire. Pour les nations fortes, il ne signifie pas grand-chose, si ce n'est une occasion de s'ingérer dans les affaires d'un Etat voisin et de lui enlever de temps à autre un territoire. Les nations faibles ou nouvellement venues à l'existence n'aiment pas

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beaucoup entendre parler de minorités. Ce mot sonne pour eux comme une marche funèbre. Lorsque le problème des minorités est soulevé dans un Etat jeune, c'est qu'autour de lui l'on aiguise des couteaux, c'est que la paix du monde demande une victimeet que le festin s'apprête. Nul pays n'a autant sollicité l'attention des protecteurs de minorités que le nôtre. Parmi ces protecteurs des temps anciens il convient de citer particulièrement Nabuchodonosor,Chosroes,père et fils, Bohémont, Tancrète, Beibars, Houlagou, Tamerlan et pas mal d'autres pillards, incendiaires et sabreurs de moindre enverguredont nous avons reçu la visite au cours des âges. L'origine de la protection des minorités en Syrie se perd dans la nuit des légendes. On mit à contributionle vieux Charlemagne.Au IXème siècle, on fit écrire à saint Louis une lettre aux Maronites. Aux XIIème et XIIIème siècles cinq millions d'hommes ont péri pour défendreles chrétiens d'Orientpersécutés, panu1-ilpar les Sarrazins.Le résultat de ces guerres fut l'hégémonieturque dans l'Asie Antérieure et la destruction des deux seuls Etats chrétiens du ProcheOrient: l'Empire byzantin et le Royaume d'Arménie. Aux IIIème et IVème siècles, plusieurs projets de croisades ont été conçus par des illuminés que l'Europe trop préoccupée de ses propres misères, rejeta. Ainsi les chrétiens d'Orient ne furent pas protégés, ce qui leur a permis de se développer, de prospérer et de s'enrichir. En 1535, François 1er s'allia à Soliman le Magnifique pour mettre en échec la Maison d'Autriche: en Europe, cela s'appelle l'affirmation de l'équilibre européen. En Orient, ce fut, dit-on, l'origine des Capitulations. François 1er se fit également le protecteur des protestants d'Allemagne ligués

contre Charles-Quint, ce qui ne l'empêcha pas de mettre à mort les mêmes protestants chez lui. La Réforme établit la "protection des minorités" en Occident:pendant un siècle les pays les plus civilisésde l'Europe furent en proie à des boucheries féroces. Cela dura jusqu'à la fin du XVIIlème siècle. Des puissances cupides transportèrent la protection des minorités en Pologne; la Pologne finit par être morcelée et avalée. Le Congrès de Vienne (1814-1815) contenaitplusieurs clauses de nature à limiterla souverainetédes Etats en ce qui touche à la liberté religieuse. Ce Congrès fut à l'origine d'un grand nombre de conflits européens. En Orient,les chosesn'allèrentpas mieux. La Russie voulait s'emparer des Détroits: elle se proclama la "Protectrice des minorités" en Turquie. Cette protection fut inaugurée par le Traité de Kutchuk-Kainardji en 1774et se termina par le démembrementde l'EmpireOttoman.La Conférencede la Paix a imposé à des nations nouvellement constituées la protection des minorités comme une servitude;de ce fait, ces nations sont vivement menacées. L'une d'elles, la plus riche de toutes, la Tchécoslovaquie,a complètementsauté. La Pologne, la Roumanie, la Yougoslavie et la Grèce ne sont pas du tout rassurées. C'est que les nouveaux défenseurs ayant bon appétit sont entrés en scène. Les Tchèques et les Slovaquessubissentà l'heure actuelle une protection 27

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