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La tentation mexicaine en France au XIXème siècle

De
364 pages
L'étude des écrits relatifs au Mexique, publiés en France entre l'Indépendance de celui-ci, en 1821, et l'Intervention française de 1862, permet de dégager l'image contrastée qui en est proposée à l'opinion publique française. Cette image apparaît comme un véritable mythe politique : le "mythe mexicain". Cet ouvrage fournit un exemple significatif des rapports pouvant être relevés entre les représentations collectives - l'image de l'Autre - et les relations internationales. Il apporte un éclairage sur l'une des grandes affaires du Second Empire.
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La tentation mexicaine en France au XIXe siècle

L'image du Mexique et j'Intervention française (1821-1862)

Guy-Alain DUGAST

La tentation mexicaine en France au XIXe siècle
L'image du Mexique et l'Intervention française (1821-1862)

t011le

l

Les mythiques attraits dJune nation arriérée

L'Harmattan

cg L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05938-2 E~:9782296059382

A mes parents

A Viviane A Emmanuelle et Elisabeth

AVANT-PROPOS Cette étude reprend le texte original, notablement élagué, de ma thèse de doctorat d'Etat1. Fruit de plus de vingt ans de recherches, ce travail n'aurait pu voir le jour sans l'apport de concours extérieurs, sans le soutien d'amitiés fidèles, auxquels je tiens à exprimer ici ma reconnaissance. Et, en tout premier lieu, à M. le professeur Claude Dumas qui a orienté et dirigé mes travaux avec beaucoup de bienveillance jusqu'à leur terme. Je tiens aussi à manifester ma gratitude à MM. les professeurs Jacqueline Covo, Jean-Paul Duviols, Claude Fell, Bernard Lavallé, qui ont accepté de faire partie du Jwy, ainsi qu'à tous ceux, collègues et amis, qui m'ont, selon le cas, fourni des références utiles, apporté des compléments d'infonnations précieux, prêté des ouvrages ou articles d'accès difficile et, durant cette longue quête, prodigué leurs encouragements. Je souhaite remercier également les conservateurs des bibliothèques où j'ai travaillé, notamment les Bibliothèques Nationales de Madrid, de Paris et de Mexico, où Mme. M. C. Ruiz Castaneda, alors Directrice, ID'a permis d'accéder aisément aux ouvrages recherchés et d'en obtenir des photocopies et microfilms précieux. Je leur associerai les personnels des bibliothèques municipale et universitaire lilloises, et, en particulier, dans cette dernière, MIe. M.-M. Dupont. Je suis extrêmement obligé à mes amis B. Fauchille, historien d'art et Conservateur de musée, de m'avoir aidé à apprécier certaines caractéristiques de la représentation iconographique du Mexique au ~ siècle, et E. S. Morales, ethnologue mexicain, d'avoir eu la bonté de me recevoir chez lui à Metepec (Toluca) et de m'avoir permis de comprendre certains aspects de la société indigène mexicaine et des représentations dont elle pouvait faire l'objet. Et j'aurai une pensée particulière pour Louis Panabière, alors Directeur de l'Institut Français d'Amérique Latine (I.F.A.L.) à Mexico, ainsi que pour Marc Cheymol, que je remercie de l'aide amicale et efficace qu'ils m'ont apportée à Mexico. Enfm, je ne saurais oublier ma femme, Viviane, et mes filles, Emmanuelle et Elisabeth, qui, sans doute, ont eu trop souvent à supporter les désagréments et les contraintes qu'un long travail de cette nature impose peu ou prou à l'entourage du chercheur.
I

Soutenue en janvier 1994 à l'université

de Lille III, devant un jury composé de MM. les

professeurs J. Covo, CI. Fell, B. Lavallé, CL. Dumas, Directeur, et J.-P. Duviols, Président.

TomeI

Les mythiques d' une nation

attraits arriérée

INTRODUCTION Lorsque, en avril 1862, après la signature de l'accord de la Soledad et le retrait des troupes anglaises et espagnoles, le corps expéditionnaire ffançais reste seul au Mexique et met le siège devant Puebla dont il veut s'emparer pour s'ouvrir la route de Mexico, l'intervention « tripartite », décidée le 31 octobre 1861 par la Convention de Londres, a vécu et commence alors l'Intervention «française» au Mexique. L'occupation du Mexique par la France, quarante ans après l'accès de celui-ci à l'Indépendance, s'inscrit dans le droit fil de relations bilatérales particulièrement difficiles marquées par plusieurs périodes de tensions, un conflit, la rupture des relations diplomatiques et une expédition navale relevant de la politique de la canonnière. Mais, cette fois les événements vont prendre une ampleur qu'à aucun moment n'avait prise la « guerra de los pasteles» en 1838, puisque, on le sait, ils conduiront à l'occupation du pays et à l'installation de Maximilien de Habsbourg sur le trône impérial mexicain restauré par la volonté de Napoléon Ill. L'historiographie de l'Intervention française au Mexique est abondante, on le sait, mais, à l'époque où nous avons entrepris nos recherches, les travaux effectués sur les développements diplomatiques et militaires du conflit ne semblaient pas avoir épuisé toutes les questions qui continuent de se poser concernant cette expédition extérieure française qui, par bien des aspects, reste, à tout le moins, surprenante. Certes, la plupart des causes plus ou moins directes de l'Intervention avaient fait l'objet d'études documentées: le «rêve latin» de Napoléon ID, les ambitions d'Eugénie, le rôle des diplomates en poste au Mexique, les intérêts fmanciers. Mais d'autres aspects ne semblaient pas avoir retenu la même attention de la part des chercheurs. On pouvait, notamment, s'interroger sur l'intérêt porté par la France au Mexique pendant les quatre décennies qui ont suivi l'Indépendance et sur l'ampleur et les formes de celui-ci. il semblait légitime, en particulier, de se pencher sur la question de la « représentation» ou de « l'image» du Mexique véhiculée dans l'opinion française entre 1821 et 1862, et sur l'incidence que celle-ci avait pu avoir sur l'Intervention, sur sa genèse et sur tel ou tel de ses aspects à l'époque où elle fut lancée. Certaines observations relevées dans des travaux portant sur Napoléon ill et le Second Empire, divers articles ou étudesl et surtout nos propres
1 Pour ces travaux, nous renvoyons à notre bibliographie, et en particulier au numéro spécial, consacré à «L'historiographie du Second Empire », de la Revue d 'Histoire Moderne et Contemporaine, 1. XXI, janv.-mars 1974, à La intervencion francesa y el Imperio de
Maximiliano, Cien anos después, México D.F., Asociacion Mexicana de Historiadores

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I.F.A.L., 1965, ainsi que, entre autres, aux études et articles de Ch. Schefer, 1. Meyer, G. Martinière, Ch. Minguet, E. C. Corti, S. J. Black, N. N. Barker, M. Glantz,
M. M. Helguera, G. Gille.

recherches2, nous ont confinné l'intérêt que présentait une telle question qui, malgré la copieuse historiographie évoquée, ne semblait avoir donné lieu, jusqu'alors, à aucun travail d'ensemble mettant en perspective, afm d'en éclairer les éventuelles articulations, l'image du Mexique véhiculée en France entre 1821 et 1862 et l'Intervention ftançaise3. Un tel projet, heuristiquement fondé, exigeait qu'en soient clairement explicités les limites et les divers aspects: défmition des concepts et du cadre épistémologique, organisation méthodologique. On observera, tout d'abord, qu'un tel projet de recherches visant à repérer d'éventuels rapports entre l'image du Mexique indépendant diffusée en France de 1821 à 1862 et l'Intervention, donc tendant à démontrer qu'il est possible d'inclure la première au nombre des « causes» proches ou lointaines, des « déterminants» plus ou moins repérables de la seconde, s'inscrit dans le champ de l'histoire des relations internationales. En effet, on a depuis longtemps insisté sur le rôle joué par les « représentations collectives» dans la vie économique et politique d'un Etat et, en particulier, souligné les liens existant entre les images réciproques que se forgent deux peuples l'un de l'autre et les relations qu'ils établissent entre eux. Déterminer l'une de ces « représentations collectives », l'une de ces « images », ici celle du Mexique en France au x:rxe siècle, revient à «éclairer l'étude des relations internationales»4 en établissant un lien entre «l'Histoire-connaissance» et « l'Histoire-action »5 et en enrichissant la connaissance de ces «forces profondes, matérielles ou spirituelles, qui - selon P. Renouvin - contribuentà déterminer la politique extérieure des Etats »6. Une telle étude consiste donc à conduire l'analyse de l'image d'un pays étranger, ici le Mexique, dans une perspective non pas littéraire ou comparatiste, mais historiographique, visant à contribuer à une meilleure compréhension de l'un des épisodes majeurs des relations entre la France et le Mexique au XIxe siècle, l'Intervention de
G...A. Dugast, «La imagen de México en Francia en los aftos posteriores a la Independencia (1821..1838), a través del testimonio de los viajeros », in Estudios Latinoamericanos, 6 II, Varsovie, 1980, p. 39-54 ; {(Les perspectives européennes au Mexique après l'Indépendance (1821..1861))) (Congrès de la S.H.F., Strasbourg, 1980), in Etudes Mexicaines, n° 5, Perpignan, 1982, p. 91..105. 3 Précisons que nous entendons ici par « Intervention française» l'expédition qui, menée au départ conjointement par l'Angleterre, l'Espagne et la France, a été poursuivie par la France seule afm de réaliser un dessein propre à celle-ci: l'occupation du Mexique destinée à placer sur le trône mexicain artificiellement restauré un souverain imposé par Napoléon Ill. 4 Voir l'article de L. Trénard, {(Les représentations collectives des peuples », in Bulletin de la Section d 'Histoire Moderne et Contemporaine, Paris, Imprimerie Nationale, 1962, p. 9..23. En matière économique, par exemple, « on investit des capitaux selon le degré de confiance que l'on éprouve pour un peuple, pour ses institutions, pour son économie}), p. 10. 5 1. Ki..Zerbo, ({L'image de l'Autre. Regard sur l'Afrique et regard africain », in Rapports du XVIe Congrès International des Sciences Historiques, Stuttgart, 1985, p. 81. 6 P. Renouvin, Le nxe Siècle. I - De 1815 à 1871. L'Europe des nationalités et l'éveil des NouveauxMondes (T. V de l'Histoire des Relations Internationales), Hachette, 1954, p. 2.
2

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1862. Et c'est donc en empruntant, sur certains points, aux outils conceptuels fournis par les théories des relations internationales que nous essaierons d'apprécier in fine l'influence de l'image du Mexique ainsi analysée sur divers aspects de l'Intervention. L'axe de nos recherches étant atTêté, plusieurs points de celles-ci demandaient à être précisés, en premier lieu la périodisation à retenir. Après mûre réflexion, nous avons décidé de considérer la période très précisément comprise entre 1821, date de l'Indépendance du Mexique, et l'été 1862, lorsque, au lendemain de la défaite de Puebla, le corps expéditionnaire français reçoit des renforts de France destinés à assurer la poursuite de l'occupation du Mexique et le succès de la marche sur Mexico. Certes, l'année 1821 n'est pas, en toute rigueur, une date historique « française », et 1830, date de la reconnaissance officielle de l'Indépendance du Mexique par la France, pourrait apparaître plus pertinente, puisqu'inscrite dans l'histoire des relations diplomatiques des deux pays. Mais, le temps de la représentation, de l'image, comme celui des mentalités, n'est pas celui de l'événement7. Entreprendre cette étude à partir de 1830 seulement aurait conduit à abandonner, autant dire «négliger », la période, importante à nos yeux, au cours de laquelle, de 1821 à 1830, commence à se forger l'image du Mexique indépendant, sur la base d'un renouvellement des images antérieures, dont la nécessité était, nous le verrons, profondément ressentie. En ce qui concerne la date fmale de notre périodisation, le début de l'été 1862, au lendemain de la défaite de Puebla, peut paraître plus arbitraire, et, partant, peut-être plus discutable. Mais, elle semble tout à fait pertinente si l'on tient compte du cours des événements et surtout de notre propos concernant les éventuels rapports de l'image du Mexique indépendant avec l'Intervention française. En effet, au début de l'été 1862, on peut dire, avec Christian Schefer, que l'Intervention est lancée, « le but (...) complètement déterminé et la voie pour l'atteindre complètement tracée »8, et estimer que le maintien des troupes françaises au Mexique après le départ des troupes anglaises et espagnoles, ainsi que le renforcement du corps expéditionnaire marquent bien la volonté de l'Empereur Napoléon ID de réaliser au Mexique son «grand dessein ». Par ailleurs, la propagande interventionniste, à laquelle nous nous intéresserons, a déjà produit quelques-uns de ses plus beaux discours, véhiculant des images du Mexique propres à l'aider dans son œuvre d'explication, de justification et de soutien de l'Intervention française désonnais engagée. Nous sommes fondé à penser que si, à côté d'autres
7

Voir à ce propos l'article classiquede F. Braudel,« Histoireet SciencesSociales.La longue

durée », in Annales E.S.C., n° 4, oct.-déc. 1958, «Débats et combats », p. 725-753, repris dans Ecrits sur l'Histoire, Flammarion, 1969, p. 41-83. 8 Ch. Schefer, La grande pensée de Napoléon IlL Les origines de l'expédition du Mexique, Paris, Librairie M. Rivière, 1939, p. Il. 13

causes connues, l'image du Mexique indépendant véhiculée pendant les quatre décennies antérieures a eu quelque incidence sur la genèse et les premiers développements de l'Intervention française, lorsque survient, de manière inattendue, la défaite de Puebl~ cette influence, quelles qu'en soient la force et les modalités, a pu s'exercer au cours de cette première phase. Le champ historique dans lequel s'inscrit cette étude étant ainsi défini et chronologiquement délimité, il convient maintenant de préciser la notion, apparemment banale, d'image. En effet, ce concept, dont le caractère polysémique est attesté par les multiples emplois auquel il se prête9 et par les travaux très divers auxquels il a donné lieulO, demande à être précisé par rapport à notre perspective. Laissant de côté les questions psychologiques et philosophiques qui en relèvent et qui dépassent le cadre de ce travail11,nous préciserons d'abord que, au plan individuel, l'image, dont il convient de rappeler, après R. Barthes, le rapport avec la notion d'imitation à laquelle renvoie son étymologie12, est une (re)présentation, à visée analogique, mais,
dans les faits, plus ou moins exacte ou fidèle, d'un objet extérieur

- réalité

qui en est le référent. En d'autres termes, l'image, « représentation organisée d'un objet dans le système cognitif d'un individu », apparaît comme une « connaissance subjective »13du monde. Cette défmition, pour simple qu'elle soit, présente à nos yeux le mérite de réunir les deux aspects indissociables de la problématique de l'image. Elle renvoie, d'une part, à la connaissance du monde extérieur, donc à la valeur « cognitive» de l'image, et, d'autre part, au sujet qui, à travers elle, se l'approprie, donc au caractère « subjectif» de celle-ci14.Si nous transposons
9 Significativement le mot «image» occupe deux pages et demie dans le Dictionnaire Le Robert, Société du Nouveau Littré, Le Robert, 1970, 1. 3, p. 595-598.
10

Il Nous pensons ici aux problèmes posés par la distinction entre l'image perceptuelle et l'image mentale et à la problématique classique des rapports entre l'image et la pensée. Pour une approche philosophique de l'image, orientée vers l'image {(iconique» mais offrant de fructueux rapprochements avec l'image mentale, voir F. Dagognet, Philosophie de l'image, Librairie Philosophique 1. Vrin, 1986. Sur l'image mentale, voir l'introduction de l'ouvrage de G. Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Dunod, 1984, p. 15 et suiv. 12R. Barthes,« La rhétorique de l'image », Communications, n° 4, 1964, p. 40. 13.K. E. Boulding, The image, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1959, p. 24, cité par M. He~ «La perception », in Revue Française de Science Politique, vol. 36, n° 3, juin 1986, p. 322. Sur les images mentales en psychologie cognitive, voir CI. Fortin et R Rousseau, Psychologie cognitive. Une approche de traitement de l'information, Québec, Presses de l'Université du Québec, 1992, voir notamment le chapitre 9 : « Les images mentales)}. 14Nous renvoyons ici à la théorie de 1.-P. Sartre qui lie indissolublement l'image à la fois à la pensée et à l'affectivité, voir J.-P. Sartre, L'imaginaire, Gallimard, 1986; voir aussi D.H. Pageaux : « Il est acquis désonnais que 1 image est représentation, mélange de sentiments et d'idées dont il importe de saisir les résonances affectives et idéologiques », D.-H. Pageaux, «De l'image à l'imaginaire », Colloquium Helveticum, Cahiers Suisses de Littérature
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Voir notre Bibliographie.

14

cette définition du plan individuel au plan collectif, l'image que se fait un peuple d'un autre peuple doit être abordée dans le cadre des « représentations sociales ». Elle apparaît, en effet, comme une représentation collective à visées ou prétentions cognitives1S,empreinte, pour ne pas dire entachée, d'une grande subjectivité, qui recueille l'ensemble des « caractères plus ou moins exacts et plus ou moins durables »16qu'un peuple attribue à un autre. La subjectivité inhérente à toute image individuelle ou collective conduit d'ailleurs à rappeler ici les rapports existant entre le concept d'image et, d'une part, ceux d'imagination et d'imaginaire qui, en une « gradation}) sémantique en quelque sorte inéluctablel7, en constituent les prolongements notionnels, et, d'autre part, celui de mythe, notions connexes sur lesquelles nous aurons à revenir dans le cours de notre étude. Notre approche conceptuelle ainsi précisée, il nous faut nous interroger maintenant sur la façon dont nous allons détenniner cette « image », c'est-àdire le contenu ou les composantes de celle-ci. Concernant les écrits utilisés pour y parvenir, et sans entrer ici dans le détail du corpus retenu, que nous réservons au chapitre consacré aux «sources », notre perspective nous a conduit à nous intéresser à l'image du Mexique connue du public français et, partant, propre à influer sur l'opinion publique comme sur les Gouvernantsl8, à pénétrer l'esprit et l'imaginaire des contemporains, donc à ne retenir que les écrits effectivement publiés en Francel9. Les écrits de thématique mexicaine, consacrés en totalité ou en partie au Mexique, diffusés en France au XIXe siècle, sont nombreux et divers: récits de voyages, articles de presse, opuscules, brochures, «Considérations», «N otices », «précis», ouvrages historiographiques, chapitres d'Annuaires et d'Atlas, romans et récits populaires auxquels il convient d'ajouter un certain nombre de documents iconographiques. Dans ces textes, dont l'une des caractéristiques majeures est I'hétérogénéité, apparaissent à la fois des anecdotes, des infonnations, des « connaissances », des réflexions concernant l'espace, la

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Générale et Comparée,

n° 7, 1988, p. 90017.R. Rémond donne un sens beaucoup plus restrictif

00 au concept d'« image}), dont il semble exclure tout caractère affectif: «L'image 00 écrit-il n'est qu'un élément d'un ensemble plus complexe et plus riche dont font aussi partie les sentiments et les jugements», et qu'il appelle « représentation collective», R Rémon<LLes Etats-Unis devant l 'opinion française (1815-1852), thèse de Doctorat ès Lettres, Faculté des Lettres de Paris, 1963, p. 2.

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Ainsi a-tooon signaler le caractère «lacunaire» des «savoirs» apportés par les pu

« représentations sociales », l-B. Grize, Logique et Langage, Ophrys, 1990, p. 116. 16M. F. Guyard, La littérature comparée, P.D.F., 1958, p. 25, cité par L. Trénard, «Les représentations collectives des peuples », art. cit., p. 10. 17F. Dagognet, Philosophie de l'image, op. cil., p. IV. 18.Même si ceuxoocidisposent, par ailleurs, des informations fournies par la Correspondance diplomatique, donc peuvent être influencés par les images de l'étranger que celles-ci véhiculent. 19Ceci nous conduit à éliminer les documents d'archives du corpus retenu. 15

société, l'économie, la vie politique du Mexique. Et c'est l'ensemble foisonnant, multifonne, «kaléidoscopique », d'idées, d'appréciations, de jugements, de sentiments divers, exprimés sur le Mexique dans ces textes dont nous n'oublions jamais que ce sont des « discours» sur le Mexique que, davantage comme première approche ou «hypothèse de travail» que comme une défmition, nous avons considéré comme« l'image du Mexique» dont nous avions d'abord à mener l'analyse, première étape de notre longue quête. Pour éclairer notre démarche, il convient maintenant de définir la perspective dans laquelle nous avons abordé les écrits constituant notre corpus afm d'en dégager 1'« image» que nous entendons détenniner. En effet, lorsque l'on souhaite analyser l'image qu'un peuple «regardant », « observant »20,dans le cas présent la France, se fait d'un peuple « regardé », « observé », ici le Mexique, deux attitudes ou perspectives sont envisageables et il convient de les préciser, même si, à nos yeux, notre projet nous dictait clairement notre choix. Ou bien, en effet, on considère l'image étudiée dans ses rapports avec la réalité du pays observé, le Mexique, ou bien on la réfère au peuple «observant », la France. Dans la première hypothèse, mise en œuvre dans divers travaux, l'image diffusée dans le pays « observant »est considérée comme un « témoignage» sur la réalité du pays « observé », comme une « infonnation » sur la situation sociale, économique et politique de celui-ci, donc comme faisant partie des « données» propres à compléter la «connaissance» du Mexique indépendant, à en enrichir l'historiographie. Dans ce cas, la visée heuristique est essentiellement tournée vers l'histoire du pays « observé », le Mexique21. Cette perspective n'est pas la nôtre. L'objet de ce travail n'est, en effet, nullement de tracer une chronique ou encore une ffesque du Mexique indépendant à l'aide des documents français disponibles ou retenus par nous22 ni de considérer l'image du Mexique véhiculée en France comme une sorte d'analogon dont

20 Nous reprenons ici le couple « regardant-regardé », « observant-observé» classiquement utilisé par les comparatistes, voir l'article de D.-H. Pageaux, « De l'image à l'imaginaire », art. cit., p. 9-17. 21 Diverses études ou anthologies portant sur les voyageurs étrangers, notamment français, au Mexique, adoptent d'ailleurs ce point de vue qui tourne parfois à l'anecdotique, voir, par exemple, José lturriaga de La Fuente, Anecdotario de viajeros extranjeros en México, Sig/os XVI-XX, México, Fondo de Cultura Economica, 1988. Cet ouvrage« intenta dar una vision de nuestra historia no a través de hechos notables, sino de 10 mas noticioso y anecd6tico, llamativo 0 extraordinario» (présentation de l'éditeur, seconde page de couverture). 22C'est le point de vue de G. Morelli qui s'interroge sur le fait de savoir si à travers la presse française de 1853 à 1867, on peut «se faire une juste idée des événements}) mexicains, G. Morelli, Le Mexique dans la presse française de 1853 à 1867, thèse de doctorat de 3° cycle (Dir. Ch. Minguet), dactyl., Université de Paris X-Nanterre, 1976, p. 4. 16

nous essaierions de mesurer « l'écart », c'est-à-dire le degré de « fausseté» ou de « fidélité» par rapport à une réalité présumée connue historiquement23. La seconde perspective, que nous avons retenue, consiste à considérer l'image analysée comme référentielle non pas par rapport au pays « observé» mais par rapport au pays «observant» et les discours qui la véhiculent comme révélateurs des goûts, des préoccupations, des intérêts, des préjugés des auteurs des écrits étudiés et plus largement du groupe sociologique auquel ils appartiennent ou se rattachent. TIne s'agit donc pas ici de se donner pour objet d'étude la « réalité» historique mexicaine que nous essaierions de retrouver ou d'établir grâce aux écrits retenus, mais bien une « image », entendue comme « représentation sociale », voire plus précisément «politique », qui à travers la « mise en scène» discursive qui l'élabore, peut - et à nos yeux «doit» être référée à un cadre chronologiquement et spatialement détenniné, à un contexte socioculturel et politique bien défini: la France de la Restauration au Second Empire. Dans ce face-à-face historique entre la France et le Mexique, qui privilégie l'un des points de vue possibles24, il s'agit de détenniner «le Mexique des Français» pour la période du :x:rxesiècle qui retient notre attention. Et c'est précisément en adoptant la perspective du pays « regardant », la France, que nous nous attacherons à étudier comment cette vieille nation «civilisée », figurant à l'époque parmi les pays les plus puissants du monde, observe, considère, juge, par rapport à ses propres « critères », à sa propre «vision du monde », à son propre « système de valeurs », le pays «observé », le Mexique, jeune Etat indépendant du Nouveau Monde à la recherche d'un difficile équilibre institutionnel, politique et économique. Et, s'il est vrai, ainsi que l'affmnait B. Croce, que «toute histoire est contemporaine », de même peut-on dire que toute «image de l'Autre)} l'Autre homme ou l'Autre peuple est

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Dans son principe, cette démarche ne va d'ailleurs pas de soi, et on a pu rappeler que

« toute image est forcément "fausse" en ce qu'elle est représentation », D.-H. Pageaux, « De l'image à l'imaginaire », art. cit. p. 10. Par ailleurs, on sait que l'Histoire même ne peut prétendre faire revivre le passé: elle « trie, simplifie, organise» , elle est «récit», « reconstruction» de la réalité dans le discours, c'est-à-dire «représentation» ou « image» de r'Histoire, voir Paul Veyne, Comment on écrit I 'histoire, Seuil, 1978. 24 Cette question s'apparente à l'analyse que l'on peut faire des diverses perspectives possibles offertes dans le cadre des études de {(réception», chères aux comparatistes, selon le rapport que l'on établit entre X et ¥, considérés, respectivement et selon le cas, comme « récepteur}) ou «émetteur}), voir Y. Chevrel, «Les études de réception», in Précis de Littérature comparée, P.D.F., 1989, p. 179-180. On peut également évoquer, après l'écrivain américain Oliver Wendell DImes et Unamuno qui s'y réfère, le « face-à-face» entre Jean et Thomas qui, de duo apparent, se transforme en un sextuor où sont réunis les « Jean)} et « Thomas}) réels, le « Jean de Jean », le « Thomas de Thomas », le « Jean de Thomas» et le « Thomas de Jean », voir M. de Unamuno, Tres nove/as ejemplares y un prologo, in Obras Completas, Barcelona, Vergara, T. IX, p. 416.

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« contemporaine », en ce qu'elle est marquée par « l'air du temps », affectée par le regard que l'observateur porte sur le monde, par ses préjugés, par ses codes, en un mot par les «mentalités» de l'époque et par certaines des « idéologies» qui les surdétenninent. En ce sens, les remarques qui précèdent montrent bien que notre travail, que sa visée ultime inscrit dans le champ de l'histoire des relations internationales, se rattache également à l'histoire des mentalités et à l'histoire des idées, l'image du Mexique étant, comme toute image de l'Autre et de l'Ailleurs, marquée, à travers le discours, par les unes et les autres. Ceci conduit à noter que si, au fil de notre analyse de cette image du Mexique en France, un «écart »25 doit être constaté et souligné, il ne s'agit pas d'un écart entre la « réalité» mexicaine historiquement définie et « l'image» que l'on s'en fonne en France, mais bien d'un écart entre un Ici - domaine du Même - et un Ailleurs domaine de l'Autre: l'Autre Homme, l'Autre peuple -, entre deux réalités socioculturelles, celle de la France et celle du Mexique au XI:xe siècle. L'image du Mexique apparaît alors comme un révélateur particulièrement éclairant, comme une sorte de «miroir »26 où viennent se refléter - reflet significatif parmi d'autres possibles - les attitudes, la vision du monde, les valeurs, c'est-à-dire les mentalités27 et certaines des idéologies28 qui s'expriment dans la société française de l'époque. Il convient d'ailleurs de parler plutôt ici de certains milieux ou groupes détenninés de la société ftançaise que de l'ensemble de celle-ci. En effet, afin d'éviter toute ambiguïté concernant une expression qui reviendra souvent sous notre plume dans le cours de notre travail, et sans vouloir anticiper sur nos remarques postérieures à ce propos, nous tenons à préciser dès maintenant ce que nous entendons par « mentalités françaises» et « société française» de l'époque. Si l'on considère les auteurs des écrits analysés, qui ont pour nous le statut discursif de «commentateurs» ou d'« observateurs» de la société

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25Nous nous inspirons ici, en l'adaptant à notre perspective, des réflexions formulées dans ce domaine par D.-H. Pageaux, dans l' article « De l'image à l'imaginaire» cité plus haut. 26 Nous pensons ici à la belle étude de F. Hartog, Le miroir d'Hérodote. Essai sur la représentation de l'Autre, Gallimard, 1980. 27 « Une mentalité, c'est, pour le sociologue, le système construit des valeurs auquel il peut rattacher la vision du monde, les attitudes envers les objets nodaux «objets essentiels de

référence)} - et les comportements typiques d'un groupe d'individus (ou d'un individu
représentatif de ce groupe) », A. Mucchielli, Les mentalités, P.D.F., 1985, p. 30. 28 Concernant les mentalités et l'idéologie, voir, notamment, M. Vovelle, Idéologies et mentalités, F. Maspéro, 1982, voir l'introduction p. 5-17, où l'auteur explique que les mentalités fonnent un «ensemble de représentations, mais aussi de pratiques et de comportements conscients et inconscients», en précisant que le concept de « mentalité» est un concept ({plus large que celui de l'idéologie» (p. 13); voir aussi G.-N. Fischer, Les domaines de la psychologie sociale: le champ du social, Dunod, 1990, en particulier p. 23 et suivantes; Mentalités et représentations politiques. Aspects de la recherche, Roubaix, EDIRES, 1989, 191 p. Sur les idéologies en particulier, voir aussi E. Morin, La méthode. 4. Les idées. Leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation, Seuil, 1991, p. 129 et suiv. 18

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mexicaine, on constate qu'ils appartiennent à un groupe sociologiquement et idéologiquement détenniné de la société française - européenne - de l'époque. La plupart - publicistes, universitaires, écrivains, négociants, géographes, archéologues - appartiennent à la bourgeoisie « éclairée », et beaucoup sont proches des milieux du commerce et des affaires dont ils expriment plus ou moins explicitement les idées, les préoccupations, les intérêts. Aussi, lorsque nous parlons de mentalité « française» faut-il plus précisément entendre la mentalité bourgeoise, «conquérante », décrite par Charles Morazé29 par exemple, qu'incarnent, souvent de façon privilégiée, les auteurs des écrits étudiés. Cette remarque, capitale à nos yeux, en ce qu'elle sous-tend une bonne partie des commentaires que nous serons appelé à fonnuler dans le cours de cette étude, nous conduit à préciser comment nous avons travaillé sur cet ensemble foisonnant de textes et documents divers, c'est-à-dire à aborder maintenant quelques points de la méthode que nous avons adoptée. Nous avions à mener notre analyse à nous attachant à mettre en évidence les traits récurrents de l'image du Mexique et à détenniner la qualité du «regard» que l'on portait alors en France sur le pays. Pour ce faire, nous sommes toujours parti des «textes» afin de «donner à lire)} ce que pouvaient effectivement « lire» les contemporains concernant le Mexique et de « donner à voir» les « images)} discursives qui leur en étaient proposées. Mais, afm d'éviter toute dérive illustrative ou descriptive, nous avons considéré l'image du Mexique présente dans les textes étudiés comme produisant cet « effet de surface »30dont parle M. Foucault. Nous avons donc abordé ces textes comme des «discours »31, c'est-à-dire comme des « énoncés» renvoyant au sujet de l'énonciation et aux conditions translinguistiques conscientes ou inconscientes, explicites ou implicites, qui y président (imaginaire, vision du monde, système de valeurs, mentalités, idéologies). On ne saurait, en effet, oublier que, «même en décrivant - le plus fidèlement croit-on - une situation, un événement, ou en exposant une conception, chacun de nous en fait une reconstruction », et que l'image du Mexique, sous fonne aussi bien de constitution d'« images» que d'« idées »32,n'apparaît au lecteur que construite dans, par et à travers un « discours». Il n'était pas question pour autant de procéder à une analyse « linguistique» systématique des textes hors de propos ici, ni de soumettre ceux-ci à l'application d'we quelconque « grille» explicative prédétenninée, mais nous avons toujours été attentif à la notion de
29

30 M. Foucault, Les mots et les choses, Gallimard, 1966, p. 14. 31 Le concept de «discours» s'inscrit, on le sait, dans W1e problématique complexe et multifonne, largement étudiée, qui dépasse le cadre de ce travail. Nous renvoyons à notre bibliographie: Section III I-d : « Analyse discursive». 32 G. Vignaux, Le discours acteur du monde..., op. cil., p. 218-219.

Ch. Morazé, Les bourgeois conquérants, Bruxelles, Editions Complexe, 1985, 2 vol.

19

« (re)construction » discursive et, chaque fois que cela a été nécessaire, nous avons utilisé certains « outils» d'analyse linguistique ou discursive fournis par la critique, afm de dépasser certaines limitations, souvent notées, de l'analyse de contenu classique. Ainsi nous sommes-nous attaché à repérer les traits d'images présentant une récUITencesignificative, sorte d' « invariants» de l'image, à mettre en évidence les articulations ou regroupements apparaissant entre certains d'entre eux, apparemment structurés autour de quelques aspects majeurs. Dès lors notre plan s'imposait par rapport à cette démarche première, donnant, à nos yeux, sa cohérence à notre entreprise. En effet, après avoir, dans une première partie, présenté l'impact de l'Indépendance mexicaine en France, puis les relations entre le Mexique et la France de 1821 à 1862, et enfm les sources retenues pour conduire notre étude, nous avons procédé à l'analyse de l'image du Mexique. Pour ce faire, nous avons analysé les traits les plus manifestement récurrents, regroupés autour de trois grands pôles majeurs: attraits, infériorité, faiblesse, qui structurent l'image du Mexique. Parvenu à ce point de notre enquête, nous pouvions nous attacher à mettre en évidence l'articulation de l'image du Mexique avec les événements qui ont précédé et accompagné l'Intervention, en essayant d'apprécier son rôle par rapport à l'opinion publique, puis par rapport à Napoléon ID, le « décideur », et enfm, en précisant l'utilisation qui en est faite par la propagande interventionniste à partir du moment où l'expédition est lancée. Ainsi pouvions-nous espérer mettre en évidence le fait que, tout au long des quarante années qui suivent l'Indépendance, «l'image du Mexique» que l'on diffuse en France présente celui-ci comme l'objet d'une « tentation », cette « Tentation mexicaine» qui s'est tellement imposée à notre esprit que nous avons cm devoir en faire le titre de notre étude et à laquelle la France allait succomber en 1862 en organisant au Mexique une Intervention proprement « française» destinée à lui imposer sa loi, et dont on connaît la désastreuse issue.

20

«De nouvelles destinées semblent promises à cette riche colonie des Espagnes. L'astre de l'Indépendance s'est levé sur l'horizon », Larenaudière, «Notice sur le Royaume de Mexico... », Nouvelles Annales des Voyages, 1824.

PREMIERE PARTIE

L'INDEPENDANCE ET LE RENOUVELLEMENT

DU MEXIQUE

DE L'IMAGE

Introduction Le propos consistant à analyser l'image du Mexique indépendant en France au :xrxe siècle incite inévitablement à conduire une réflexion d'ordre épistémologique portant sur les différents facteurs intervenant dans l'élaboration de l'image qu'un peuple se fait d'un autre peuple et, dans le cas présent, à s'intéresser aux conditions dans lesquelles évolue et se modifie l'image du Mexique en France au cours de la période considérée. En premier lieu, il apparaît que, lorsque se produit un événement historique aussi important que l'indépendance d'un grand pays, l'image de celui-ci est immédiatement marquée par divers traits qui renvoient aux enjeux qui se dessinent aux yeux des observateurs dans le nouveau contexte historique créé par cet événement. Ceci est d'autant plus vrai si l'événement en question provoque, comme c'est le cas pour l'Indépendance du Mexique, et, plus largement, des colonies espagnoles, une véritable polémique où s'affrontent des idéologies proposant du pays et de son avenir des « visions» radicalement opposées et diffusant, de ce fait, des « images» particulièrement contrastées. En second lieu, l'image qu'un peuple se fait d'un autre peuple dépend également, dans une large mesure, du contexte international dans lequel elle se dessine, et en particulier de la «qualité» des relations bilatérales qu'entretiennent les deux peuples en question, notamment lorsque d'éventuels conflits ou tensions laissent des traces plus ou moins profondes et durables chez l'un ou l'autre. Ainsi est-on conduit à s'intéresser, tout d'abord, à certains aspects des débats soulevés entre les libéraux et les monarchistes par l'indépendance des colonies espagnoles dans la France de la Restauration, en précisant quelles étaient les images du Mexique diffusées par les uns et par les autres. Ensuite, il y a lieu de rappeler brièvement comment se sont développées les relations entre la France et le Mexique, de l'Indépendance de celui-ci, en 1821, à l'Intervention française de 1862. Enfin, il convient de présenter les sources et matériaux qui permettent d'ébaucher l'image du Mexique alors diffusée en France, sans oublier de rappeler qu'il n'y a pas, au moment de l'Indépendance du Mexique, «naissance» ou «création », mais bien «renouvellement» d'une image dont certains traits sont hérités de l'époque antérieure.

« De nouvelles destinées semblent promises à cette riche colonie des Espagnes. L'astre de l'Indépendance s'est levé sur l' horizon», Larenaudière, « Notice sur le Royaume de Mexico », Nouvelles Annales des Voyages, 1824. « Le temps d'obscurité a duré des siècles (...), mais l'avenir est

devenu (...) une perspective brillante et glorieuse», Douville,
Fin de la monarchie en Amérique, 1826.

CHAPITRE I : L'INDEPENDANCE

ET L' AVENIR DU MEXIQUE

Lorsque, à la fin de l'année 1821, les Français de la Restauration ont connaissance de la proclamation de l'Indépendance du Mexique, ils manifestent à l'égard de celui-ci un intérêt1 qui tient à la curiosité éveillée par ce vaste Etat du Nouveau Monde interdit depuis des siècles aux étrangers ainsi qu'aux perspectives ouvertes par une émancipation qui le libère de la tutelle coloniale de l'Espagne. 1 - L'Indépendance et l'intérêt pour le Mexique

Pendant la période des luttes insurgentes, déjà, «tous les regards)} en Europe étaient tournés vers l'Amérique espagnole et, «suivant les intérêts divers, chaque regard (semblait) recéler une crainte ou une espérance »2, mais lorsque, les unes après les autres, les colonies espagnoles d'Amérique accèdent à l'indépendance, cette attention se manifeste avec une acuité toute particulière. Le Journal des Voyages écrit en 1825 : «Les derniers événements qui agitent tous les esprits au sujet de l'indépendance des républiquesaméricaines(...) captivent plus vivementque
jamais l'attention publique. »3 Et Jean-Baptiste Douville, dans La Fin de la Monarchie en Amérique, s'exclame en 1826 : «L'Amérique est si loin de nous! Que nous importe ce qui s'y passe: tel était le langage il y a quarante ans. Aujourd'hui, l'Amérique ne s'est pas rapprochée de nous, cependant tout le monde en parle, s'en occupe et raisonne même sur son état présent et futur. »4

En ce qui concerne plus précisément le Mexique, celui-ci - selon l'expression de Larenaudière - devient alors «pour l'observateur un objet
On peut, en fait, parler de « regain d'intérêt», dans la mesure où une certaine curiosité s'était déjà manifestée en France au cours de la période antérieure. Voir l-R. Aymes, « La connaissance du Mexique en France pendant le Consulat et l'Empire », in T.l.L.A.S. (Travaux de l'Institut d'Etudes Latino-Américaines de l'Université de Strasbourg), 1. ~ 1970, ~.517-543. « Pêche des perles à Panama », Journal des Voyages, juin-août 1819, p. 372. 3 « Voyage au Chili, au Pérou et au Mexique, pendant les années 1820, 1821 et 1822, par le Capitaine B. Hall, officier de la marine royale, entrepris par ordre du gouvernement anglais, orné de la carte de ce pays », Journal des Voyages,janv.-mars 1825, p. 73. 4 Douville, Fin de la monarchie en Amérique, Paris, Sautelet, Dootu, Pélicier, 1826, p. 9.
1

d'intérêt particulier })5,intérêt dont on peut relever les diverses motivations à travers les remarques fonnulées à ce propos dans les écrits de l'époque. Tout d'abord, le Mexique, étroitement surveillé par l'Espagne, était resté jusqu'à l'Indépendance, pratiquement fermé aux étrangers6 : « D'un côté, les ports de l'Amérique-Espagnole (sic) avaient été jusqu'à ce jour soigneusement fermés aux autres nations, d'un autre côté, l'intérieur du pays leur était resté à peu près inconnu, et elles n'avaient sur ces vastes contrées d'autres renseignements que ceux qu'avait bien voulu communiquer un gouvernement défiant et jaloux de son autorité. »7

Naguère interdit, le Mexique, dont de nombreux aspects restent inconnus, apparaît encore comme un monde plein de mystère, ainsi que le rappelle l'historiographe libéral P.l.S. Dufeyen 1826 : «L'interdiction de tout commerce avec les nations étrangères avait rendu extrêmement rares les relations des navigateurs européens avec les colonies espagnoles,et tous les événementsqui pouvaient avoir lieu dans le continent
8 indien et dans les îles étaient enveloppés du plus profond mystère. )}

Certes, les travaux d'A. de Humboldt, et en particulier l'Essai Politique sur le Royaume de la Nouvelle Espagne, sur lesquels nous reviendrons, avaient considérablement enrichi les connaissances des Européens sur le Mexique. Mais, d'une part, le voyage du savant allemand n'avait rien changé dans l'attitude de l'Espagne qui avait continué d'interdire ses colonies aux étrangers et, d'autre part, lorsque le Mexique proclame son indépendance, il y a une vingtaine d'années déjà que celui-ci s'est rendu dans l'Amérique espagnole: « C'est à une époque déjà bien reculée (...) qu'il [Humboldt] a voyagé dans ce pays », note J.-C. Beltrami, qui ajoute: « Les circonstances, les hommes et les choses, tout a changé »9. L'Indépendance représente, en effet, un bouleversement politique radical qui entraîne des modifications profondes dans tous les domaines de la vie mexicaine:
5 Larenaudière, « Notice sur le Royaume de Mexico, d'après les derniers ouvrages publiés; suivie d'un coup d'œil historique sur les événemen(t)s qui s'y sont succédés (sic) depuis 1810 », Nouvelles Annales des Voyages,1. 23, 1824, p. 52-95, p. 55. 6 On signale volontiers qu'A. de Humboldt avait bénéficié d'un laissez-passer exceptionnel de la Couronne pour effectuer son voyage à travers les possessions espagnoles: « c'est (. ..) sous les auspices du Conseil des Indes et du Roi d'Espagne qu' il [Humboldt] a voyagé dans ce fays », J-C. Beltrami, Le Mexique, Paris, Crevot-Delaunay, 1830, 2 vol., 1.I, p. XXVID. « Notes on Mexico, etc. Notes sur le Mexique, recueillies dans un voyage exécuté pendant les années 1821 et 1822, par un citoyen des Etats-Unis. Philadelphie, 1825 », Journal des Voyages,1. 28, oct-déc. 1825, p. 314-315. L'article traite de l'ouvrage de l'envoyé américain J R Poinsett, Notes on Mexico, made in the autumn of 1822. Accompanied by an historical sketch of the revolution and translations of official reports on the present state of that country, Philadelphie, H.C. and I. Lea, 1824, 8 P.J.S. [Pierre Joseph Spiridion] Dufey, Résumé de I 'histoire des révolutions de l'Amérique méridionale depuis les premières découvertes par les Européens jusqu'à nos jours. Pérou, Mexique, Guatémala, Brésil, Venezuela..., leurs religions, lois, mœurs, usages, constitutions actuelles, événements jusqu'à lafin de 1825, Paris, 1826,2 vol., 1.II, p. 2. Voir aussi Z. Pike, Voyage au Nouveau-Mexique, Paris, D'Hautel, 1812, 1.I, Préface du Traducteur, p. V. 9 J-C. Beltrami, Le Mexique, op. cft., 1.I, p. XXVTII.

26

« (...) Des changements considérables se sont opérés dans la situation politique de la Nouvelle Espagne, dans la nature et les formes de son gouvernement, dans les mœurs et les opinions de ses habitants. »10

Ces changements rendent donc caduques bon nombre des infonnations antérieures: « Le Mexique qu'a vu M. de Humboldt n'est plus »11,affume le géographe Larenaudière. Aussi les contemporains manifestent-ils à son égard une vive «curiosité» que, ouvrant les frontières du pays et brisant cette insupportable occultation, ce «monopole d'un genre particulier », l'Indépendance va enfin pennettre de satisfaire. Ce sentiment est, semble-t-il, général, mais, selon les auteurs, il se fixe des objets différents. Sur le plan esthétique, cette curiosité répond au goût de l'époque pour le pittoresque accompagnant d'ordinaire l'évocation des pays lointains. On est intéressé, en effet, comme J.-C. Beltrami, par les « costumes bizarres », les « figures exotiques», les « spectacle( s) (...) extraordinaire( s) »12,ou, comme le libraire présentant l'édition française du récit de voyage de l'anglais William Bullock, Le Mexique en 1823, par les «vues nouvelles », les « sites pittoresques », les « objets extrêmement curieux », les « tableau(x) fait(s) pour inspirer le désir de visiter ces belles régions », c'est-à-dire par les diverses caractéristiques mexicaines liées au sentiment exotique. Enfin, sur les plans culturel et scientifique, apparaissent, plus discrètement exprimés, l'intérêt pour les civilisations disparues et les recherches archéologiques, ainsi que la perspective de voir s'ouvrir, grâce à l'indépendance des colonies espagnoles, «un champ tout nouveau (...) à exploiter dans l'intérêt des sciences », en particulier « la géographie et la statistique. »13 A ces aspects s'en ajoutent d'autres, plus fréquemment rencontrés. Ainsi, W. Bullock explique, en 1824, que la curiosité qu'il éprouve est «puissamment excitée par le désir de contempler la célèbre capitale de l'empire mexicain, contrée presque inconnue aux Européens, source d'immenses richesses minéralogiques »14. Et le libraire qui préface son ouvrage Le Mexique en 1823 précise: «(Ses) richesses naturelles, désormais fécondées par l'influence d'un gouvernementnational, se répandront dans le commercepar des canaux plus
abondants et cesseront d'être perdues pour la prospérité des indigènes. »

Malgré la référence à «la prospérité des indigènes », l'allusion aux richesses minières du Mexique conjointement au « commerce» entendu sur un plan très général, c'est-à-dire international, indique clairement que, à l'attrait de l'inconnu précédemment relevé, s'ajoutent les perspectives
M. Beulloch [sic, pour William Bullock], Le Mexique en 1823, ou relation d'un voyage dans la Nouvelle Espagne, contenant des notions exactes et peu connues sur la situation physique, morale et politique de ce pays, Paris, Alexis-Eymery, 1824, 2 vol., 1. l, « Avis du libraire », p. III. Nous conservons l'orthographe« Bullock». 11 Larenaudière, « Notice sur le Royaume de Mexico... », art. cit., p. 54. 12 J.-C. Beltrami, Le Mexique, op. cit., 1. I, p. 189. 13 «Notes on Mexico, etc. Notes sur le Mexique... », art. cit., p. 315. 14 W. Bullock, Le Mexique en 1823, op. cit., 1. I, p. 24.
27
10

économiques ouvertes aux Européens par l'Indépendance mexicaine. Ainsi, l'ouvrage de W. Bullock intéressera-t-il les lecteurs français par les «renseignements authentiques et en quelque sorte officiels» qui y sont fournis sur le Mexique: venant « compléter l'Histoire naturelle et politique de cette vaste contrée », il sera utile aux «nations commerçantes »15. De même, un collaborateur du Journal des Voyages, commentant la publication des Notes on Mexico de l'américain J. R. Poinsett, s'attache à souligner l'importance du marché mexicain pour le commerce européen: «Par les nombreux débouchés qu'elle ouvre aux produits de leurs manufactures, elle appelle les nations industrielles à recueillir plus d'avantage encore des relations commercialesqu'elles s'empresseront, sans doute, d'établir avec les peuples nouveaux dont elle a consacré l'existence politiqueque n'en tira l'Espagne des exploitsde Cortez (sic) et de Pizarre. })16 L'Indépendance, qui promet au Mexique un nouveau destin, ouvre donc aux nations industrielles, essentiellement la France et l'Angleterre dans l'esprit de ces auteurs, de nouvelles perspectives économiques et commerciales. Et précisément, la récUITencemanifeste avec laquelle sont abordées les questions économiques, voire politiques, comparée à la discrétion avec laquelle sont évoquées les questions culturelles, conduit à observer que les commentateurs ou publicistes instaurent dans leurs discours, fût-ce inconsciemment, une hiérarchie entre les divers intérêts considérés en privilégiant les perspectives commerciales ouvertes par l'Indépendance. Ainsi est-il moins étonnant de constater tout en reconnaissant qu'il y a là une pratique éditoriale classique que l'on présente les nouveaux ouvrages sur le Mexique en insistant non seulement sur leur « nouveauté» mais aussi et surtout sur leur « intérêt ». Concernant l'attention que l'on porte au Mexique au lendemain de l'Indépendance, il convient donc de parler à la fois de curiosité, d'attrait et d'intérêt, aspects étroitement mêlés dans les textes de l'époque et sur lesquels nous reviendrons. Mais, dans le contexte politique très particulier de la Restauration, d'autres questions se posent aux contemporains, notamment celles liées à l'Indépendance du Mexique, à ses causes, à son déroulement, et surtout, pendant plusieurs années, à sa légitimité et à ses conséquences.

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2 - L'information

sur les mouvements d'indépendance

L'intérêt politique porté par la France au Mexique, et de manière plus large à l'ensemble de l'Amérique espagnole, s'était manifesté dès que l'entrée de Napoléon dans la Péninsule ibérique avait semblé en mesure de modifier l'équilibre intemational17, et cet intérêt avait persisté durant la
15

16.«Notes on Mexico, etc. Notes sur le Mexique... », art. cit., p. 313-314. 17 Sur l'indépendance de l'Amérique espagnole, la documentation est fort importante. Voir la section « Mexique, Amérique» de notre bibliographie, et notamment les ouvrages classiques 28

id. ibid., t. I, p. I-III.

période des luttes pour l'Indépendance. Mais, lorsque celle-ci est proclamée en septembre 1821, on ignore si cette proclamation consacre définitivement l'émancipation du Mexique ou si l'Espagne, qui a dénoncé le Traité de Cordoba signé entre O'Donoji1 et Iturbide le 24 août 1821, pOUITa,seille ou aidée par d'autres États comme la France, reconquérir le Mexique qu'elle continue de considérer comme l'un de ses territoires. Concernant les événements eux-mêmes, on sait que les Français de la Restauration ont éprouvé beaucoup de difficultés pour s'infonner sur les conditions dans lesquelles se déroulaient les combats pour l'Indépendance entre 1810 et 182118.En effet, pour le Mexique plus encore que pour d'autres pays de l'Amérique hispanique, on a pu parler d'une véritable « indigence de sources et d'une longue période d'ignorance »19.De même que le Ministère des Mfaires Étrangères2o, les publicistes et les observateurs privés, et par conséquent l'opinion publique, manquaient d'informations sur l'évolution des luttes insurgentes. Seuls quelques articles, assez rares dans la presse française et reprenant le plus souvent des nouvelles publiées par des journaux espagnols, anglais ou américains, évoquent ponctuellement les combats des insurgés21. Aussi n'est-il pas étonnant qu'un observateur aussi curieux et avisé que l'abbé de Pradt, ardent défenseur de l'indépendance des colonies22, essayant de suivre les événements des colonies espagnoles, déplore, en 1817, les difficultés auxquelles il se heurte pour obtenir des infonnations sur la situation du Mexique, cette « seconde partie du théâtre
de John Lynch, Las revoluciones hispanoamericanas (1808-1826), Barcelona, Ariel, 1989, et de W. S. Robertson, France and Latin-American Independence, Baltimore, The John Hopkins Press, 1939, 2 vol., ainsi que Les révolutions dans le monde ibérique (1766-1834) - n. L'Amérique, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 1991; pour le Mexique en particulier, voir le chapitre rédigé par Oscar R. Marti, « Le Mexique et la révolution française. Antécédents et conséquences (1746-1838) ». 18 Voir J. Penot, Méconnaissance, connaissance et reconnaissance de l'Indépendance du Mexique par la France, Paris, Editions Hispaniques, 1975, dont le titre résume bien les difficultés signalées. 19J. Penot fait observer que « les informations sur le mouvement de l'Indépendance des autres pays de l'Amérique Latine sont beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus précises. Un voile de silence semble s'étendre sur le Mexique, surtout à partir de 1812 », in Méconnaissance .." op. cit., p. 19. 20 Concernant le Mexique et l'Amérique espagnole en général, les Ministres de Napoléon 1er et de la Restauration tenteront de suivre les événements par l'intermédiaire des marins et des diplomates en poste dans la région, mais, ils sont souvent obligés d'avouer qu'ils sont très mal renseignés, voir 1. Penot, Méconnaissance..., op. cit., notamment p. 18 et suiv. et p. 67 ; voir aussi J. Descola, Les messagers de l'indépendance. Les Français en Amérique latine. De Bolivar à Castro, Paris, Laffont, 1973. 21 Voir les articles du Moniteur des 14 mai, 7, 24, 26, 30 juillet, 14 octobre 1817, cités par 1. Penot, Méconnaissance. .. , op. cif., p. 127. 22 Voir l'article de M.-C. Benassy-Berling, «Notes sur quelques aspects de la vision de l'Amérique hispanique en France pendant la première moitié du XIxe siècle », Caravelle, n° 58, Toulouse, 1992, p. 39-48, où l'auteur évoque l'attention que l'ancien Archevêque de Malines portait à l'Amérique espagnole et l'écho qu'y ont reçu certains de ses écrits. 29

(...) encore moins bien éclairée que la première [l'Amérique du Sud] »23.Les observateurs sont gênés à la fois par le manque d'infonnations précises et par la confusion dans laquelle leur semblent se dérouler des événements dont beaucoup d'aspects leur échappent, tout au moins tant que le processus fi' est pas terminé. Ainsi Lesur avoue-t-il, en 1819, dans l'Introduction de son Annuaire Historique, ne pas prétendre faire « l'histoire des révolutions (...) du Nouveau Monde depuis dix ans », compte tenu des difficultés que cela présente à ses yeux : «TI serait plus aisé - écrit-t-il - de débrouiller celle [l'histoire] du Moyen Age, d'éclairer le chaos des invasions des barbares que de démêler l'origine des troubles de l'Amérique espagnole, d'en suivre les progrès et les variations dans des pays mal connus, où le vainqueur et les vaincus occupent tour à tour le même champ de bataille, et entre des récits souvent contradictoires, toujours exagérés par l'orgueil, la haine ou l'intérêt des partis. »24

Le premier ouvrage historiographique proposant à l'opinion publique française une vue d'ensemble des événements qui se déroulent au Mexique semble être l'Esquisse de la Révolution de l'Amérique espagnole, ou Récit de l'origine, des progrès et de l'état actuel de la guerre entre l'Espagne et l'Amérique espagnole, contenant les principaux faits et les divers combats, etc., etc., par un Citoyen de l'Amérique Méridonale25, publié en 1817 à Paris. Dans la « Préface de l'auteur», celui-ci précise qu'il a utilisé « les papiersnouvelles de toutes les parties de l'Amérique [et] les bulletins des commandants militaires », mais surtout il renvoie précision intéressante - à « l'histoire de la révolution du Mexique par le docteur don José Guerra », c'est-à-dire à l'Historia de la revolucion de Nueva Espana de Fray Servando Teresa de Mier26, à «l'exposé fait au prince régent d'Angleterre par M. Walton» et au «rapport espagnol par (sic) D. J. M. Blanco-White »27.En fait, cet ouvrage, attribué à un anonyme « citoyen de l'Amérique Méridionale », est la traduction française d'un ouvrage connu, publié en anglais à Londres la même année et écrit par le Vénézuélien Manuel Palacio Fajardo28: Outline of the Revolution in Spanish America,. or an account of

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23

Abbé de Pradt, Des trois derniers mois de l'Amérique méridionale et du Brésil, Paris, F. Béchet, juillet 1817, p. 5.
24

C. L. Lesur,Annuaire Historique ou Histoirepolitique et littéraire de l'année 1818, Paris~

Imprimerie d'Ange Cio, 1819, p. XXXIX. 25Traduit de l'Anglais, Paris, P. Mongie L'Aîné, 1817. 26 Concernant Mier, voir la remarquable édition critique de l'Historia... : Historia de la revolucion de Nueva Espana, de Fray Servando Teresa de Mier, Edicion critiea, por A. SaintLu y M.-C. Benassy-Berling (Coord.), Publications de la Sorbonne, 1990. 27Esquisse de la Révolution de l'Amérique espagnole... , op. eit., Préface, p. V-VI. 28 Le Vénézuélien Manuel Palacio Fajardo, compagnon de Bolivar, officier de l'armée de Miranda, avait été chargé par le Gouvernement de Carthagène d'une mission diplomatique visant à obtenir l'aide des Etats-Unis et de Napoléon. Au retour de Louis XVID, il s'était réfugié à Londres où il avait rencontré Blanco-White et sans doute Mier, voir Historia de la revolucion de Nueva Espana..., op. cif., p. CIV-CV.

30

the origin, progress and actual state of the war carried on between Spain and Spanish America, containing the principal facts which have marked the struggle. By a south American29. Prenant ses sources dans l' Historia de la Revolucion de Nueva Espana de Mier, dans l'Exposé de William Walton30et dans les articles du journal El Espanol de José Maria Blanco-White31, cet ouvrage, consacré à l'Indépendance des colonies espagnoles, s'inscrit dans le courant historiographique libéral. Les idées libérales de Mier, Walton et Blanco-White, ainsi que leur engagement en faveur de l'indépendance des colonies espagnoles, sont connus, et l'on sait que Manuel Palacio Fajardo s'est inspiré de Mier, non seulement dans l'exposé de la situation historique, mais aussi dans l'interprétation des fondements juridiques et historiques des luttes d'indépendance alors en cours dans toute l'Amérique espagnole32. Ce sont donc ces conceptions nationalistes et libérales que présente le seul
ouvrage important

- trois

cent cinquante-neuf

pages - publié en France sur la

question avant l'accès du Mexique à l'Indépendance. Après la parution de l'Esquisse, il faut encore signaler la synthèse moins ambitieuse parue en 1819 dans l'Annuaire Historique de Lesur présentant, avec retard et de manière incomplète33,la relation des luttes d'émancipation américaines. En fait, il faut attendre que l'Indépendance soit consommée pour que l'opinion publique française puisse enfin connaître, tel un écho lointain et différé, les conditions dans lesquelles se sont déroulés les mouvements qui y ont conduit. En effet, vont alors être publiés de nombreux écrits, articles, brochures, ouvrages ou docwnents, d'importance et de tonalité diverses, qui apportent des précisions sur les événements qui se sont déroulés au Mexique. Certains d'entre eux, par leurs caractéristiques historiographiques ou leur diffusion, sont plus particulièrement significatifs, dans la mesure où ils marquent l'entrée du Mexique indépendant dans la culture historique française.
29

30 William Walton, An Exposé on the dissentions of Spanish America, London, 1814. Aventurier, agent anglais dans les Antilles, W. Walton est l'avocat de l'émancipation des colonies espagnoles et l'agent des insurgés américains à Londres. Présenté comme une Adresse au Prince Régent demandant à celui-ci la médiation de l'Angleterre dans les conflits en cours, son Exposé est en fait une défense des Américains et de leur volonté d'indépendance et une critique des gouvernements espagnols, voir Historia de la révolucion de Nueva EspaFia,op. cit., p. CIl. 31 Sur José Maria Blanco-White, ardent défenseur de la cause des insurgents américains, directeur à Londres du journal El Espanol, et sur l'influence de ses idées à l'époque, voir A. Pons, Blanco-White et la crise du monde hispanique (1808-1814), Lille, A.N.R.T., 1990, 3 vol. Voir aussi Historia de la revolueion de Nueva Espana, op. eit., p. XXX-XXXI. 32 id. ibid." p. CN et suiv. A. Saint-Lu et A. Pons ont mis en évidence les rapports existant entre l'Histaria...de Mier, l'Exposé... de Walton et l'OutUne afthe revolution in Spanish America... - dont l'Esquisse est la traduction -, voir Historia de la revolucion de Nueva EspaFia..., op. cil., p. CI et suiv. 33Annuaire Historique..., op. cil., p. XXXIX et suiv. Lesur, qui publie sa synthèse en 1819, dit n'évoquer la situation que «jusqu'au commencement de 1818 », date à laquelle le processus d'indépendance mexicaine n'est pas encore parvenu à son terme.

London,

Paternoster-Row,

1817.

31

Ainsi, à partir de 1821, se succèdent divers ouvrages aux visées historiographiques plus ou moins affinnées que nous citerons par ordre chronologique, en commençant par les Mémoires de Billaud-Varennes34. Publié en 1821, cet ouvrage curieux est particulièrement intéressant, à la fois par sa date de publication, par son contenu et par la référence, historiquement douteuse, au célèbre conventionnel Billaud-Varenne[s]35 auquel ces Mémoires apocryphes prêtent des « aventures mexicaines» qu'il n'a pu vivre36.Il est suivi en 1822, par les Beautés de 1'Histoire du Mexique3? de A. Dillon, et, en 1826, par la «Notice sur le Mexique »38,d'Eugène de Monglave, dans le Journal des Voyages, la brochure Fin de la monarchie en Amérique39 de Jean-Baptiste Douville40, le Résumé de 1'histoire des révolutions de l'Amérique Méridionale, depuis les premières découvertes européennes jusqu'à nos jours41, de P.l.S. Dufey de l'Yonne, l'Histoire de l'Amérique Méridionale: Républiques du Nouveau Monde, ouvrage anonyme édité dans une collection populaire, la «Petite Bibliothèque économique et portative »42. La plupart de ces écrits, qui appartiennent à ce que l'on a pu appeler la «filiation française» de l'Historia de la Revolucion de Nueva Espafia43 de Fray Servando Teresa de Mier, s'inscrivent plus largement dans une
34 Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnel, écrits au Port-au-Prince en 1818, contenant le récit de ses voyages et aventures dans le Mexique, depuis 1805 jusqu'en 1817 ; avec des notes historiques et un précis de l'insurrection américaine, depuis son origine jusqu'en 1820, par M..., Paris, Plancher, 1821,2 tomes en 1 volwne. 35 Jacques Nicolas Billaud, dit Billaud-Varenne, Jacobin, membre célèbre de la Convention et du Comité de Salut Public, présentait la caractéristique intéressante sans doute sur le plan éditorial, pour ne pas dire « publicitaire », d'avoir voté à la fois la mort de Louis XVI et celle de Robespierre. Précisons que l'orthographe communément adoptée est Billaud-Varenne. 36 De la consultation des Mémoires authentiques de Billaud-Varenne - Billaud-Varenne, Mémoires inédits et correspondance, accompagnés de notices biographiques sur Billaud Varenne et Collot d'Herbois par Alfred Begis, Paris, Librairie de La Nouvelle Revue, 1893 -,
il ressort que celui-ci, bien que déporté en Guyane en 1795

- et alors

tombé dans l'oubli

- ne

pouvait s'en être évadé en 1802 pour vivre au Mexique les aventures que l'ouvrage lui prête. n mourra à Port-au-Prince (Haïti) en 1819. Voir notre article ({ Les Mémoires de BillaudVarennes, un témoignage français sur la révolution d'Indépendance mexicaine », ALFlL, n° 3, Numero especial, México,julio de 1989. 37 A. Dillon, Beautés de l 'Histoire du Mexique, ou époques remarquables, traits intéressants, mœurs, usages, coutumes des indigènes et des conquérants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à ce jour, Paris, Bossange Frères, 1822. 38 E. de Monglave, « Notice sur le Mexique », Journal des Voyages, t. 32, oct.-déc. 1826, ~. 82-103 etp. 129-161. 9 1. B. Douville, Fin de la monarchie en Amérique, Paris, Sautelet et Cie., 1826. 40 Sur l'énigmatique Jean-Baptiste Douville, voir la notice biographique qu'en foumit J.-G. Kircbheimer, Voyageurs francophones en Amérique hispanique au cours du XIX: siècle. Répertoire bio-bibliographique, Paris, Bibliothèque Nationale, 1987, p. 63. 41P.J.S. Dufey, Résumé de l 'Histoire des Révolutions de l'Amérique méridionale..., op. cil. 42 Histoire de l'Amérique Méridionale: Républiques du Nouveau Monde, Paris, Librairie Dauthereau, Petite Bibliothèque économique et portative, 1826. 43Voir Historia de la Revolue/on de Nueva Espaiia..., op. cU., p. CV!. 32

historiographie de sensibilité libérale qui se développe en France sous la Restauration44. Les ouvrages cités étant relativement peu nombreux - Mier, Walton, Palacio Fajardo, l'Abbé Raynal essentiellement - et les auteurs n'hésitant pas à en transcrire des passages entiers, le plus souvent sans le signaler45, cette utilisation répétée de sources communes crée entre ces différents écrits une étroite relation intertextuelle qui est à l'origine de l'impression de déjà-vu ou plutôt de «déjà lu» qu'ils engendrent. Ce sentiment devait être particulièrement fort chez les lecteurs de l'époque qui, par-delà les événements relatés, retrouvaient dans l'Esquisse, dans les Mémoires de Bi/laud-Varennes, chez Dillon, chez Dufey, chez Monglave, des considérations ou des réflexions politiques similaires, des expressions discursives identiques, empruntées à ces mêmes sources utilisées conjointement. A ces ouvrages fortement imprégnés de l'idéologie libérale, il est intéressant de confronter, ou plutôt d'opposer, les écrits d'auteurs conservateurs, monarchistes, souvent ultras, qui, loin de saluer avec enthousiasme l'Indépendance du Mexique et des autres colonies espagnoles, en rejettent jusqu'à l'idée et militent avec conviction pour un retour immédiat au statu quo ante colonial dans le cadre d'une restauration monarchique devant bénéficier aux colonies espagnoles comme aux métropoles du vieux continent. Nous en citerons deux exemples particulièrement significatifs: les anonymes ConsidéraÜons sur l'état présent de l'Amérique du Sud et sur l'arrivée à Paris de M Hurtado, Agent de Colombie46, ainsi que les Considérations sur l'état moral et physique de l'Amérique Espagnole et sur son indépendance47, du Lieutenant-Colonel au Corps Royal d'Etat-Major Guillermin, publiées en 1824. Rappelons qu'à
cette date les Espagnols

- qui

ne se rendront que le 18 novembre

1825

-

tenaient encore San Juan de Ullla et que, aux yeux des anti-indépendantistes les plus convaincus, la «reconquête» de l'Amérique espagnole paraissait encore possible. A l'analyse, il apparaît que l'infonnation apportée par la plupart de ces écrits est le plus souvent organisée selon un schéma explicite ou sous-jacent très simple, d'ailleurs souvent retenu postérieurement dans l'historiographie de l'Indépendance mexicaine: exposé des causes, puis récit des événements, souvent accompagnés ou suivis de considérations sur la signification et les
44

Voir notre article « L'image de la révolution d'indépendancemexicainedans le discours

historiographique libéral en France sous la Restauration », Les Révolutions ibériques et ibéroaméricaines à l'aube du XIX siècle, C.N.R.S., Maison des Pays Ibériques, 1991, p. 249-257. 45 Une lecture attentive permet de préciser la source utilisée, voir S. Zavala, América en el esptritu francés dei Siglo XVIII, México, Colegio Nacional, Editorial Cultura, 1949, p. 265 et suiv. ; Historia de la Revolucion de Nueva Espana, op. cU., Introducci6n, p. cvn. 46 Considérations sur l'état présent de l'Amérique du Sud et sur l'arrivée à Paris de M Hurtado, Agent de Colombie, Paris, C. 1. Trouvé, 1824. 47 Guillermin, Considérations sur l'état moral et physique de l'Amérique Espagnole et sur son indépendance, Paris, Anth. Boucher, 1824. 33

conséquences, nationales et internationales, de l'indépendance conquise, ou à conquérir lorsqu'il s'agit de textes écrits avant que le processus d'émancipation ne soit totalement achevé. Nous suivrons, pour l'essentiel, cette approche en nous intéressant successivement à ces trois axes. 3 - Les causes de l'Indépendance Les historiographes et commentateurs français exposent, parfois longuement, leurs réflexions sur les causes du mouvement général qui a conduit la plupart des colonies espagnoles, et en particulier le Mexique, à l'indépendance. Et, sans que cela puisse surprendre, les commentaires sur cette question renvoient davantage à l'idéologie sous-tendant les différents discours qu'à l'analyse objective des faits eux-mêmes. Ces causes sont généralement considérées comme complexes, ainsi que l'expose, par exemple, Lesur qui refuse d'entrer dans le débat qu'elles suscitent: « Que des écrivains cherchent la cause de cette dernière [la révolution des républiquesespagnoles]dans les vices de l'administrationespagnole, dans la conduite arbitrairedes gouverneurs, dans les inconvénientsd'un régime où il faut nécessairement sacrifier les intérêts de la colonie à ceux de la métropole; que d'autres ne voient dans l'insurrection des colonies que l'émancipation d'un enfant devenu majeur, fait pour sortir de tutelle et prendre sa liberté si on la lui refuse, il n'entre pas dans notre objet d'aborder
ces questions de basse politique. »48 Concernant les circonstances extérieures de l'Indépendance, c'est l'entrée de Napoléon 1er dans la Péninsule qui est perçue comme la cause déclenchante d'un processus qui, immédiatement, déborde le cadre européen pour s'étendre au Mexique et à l'ensemble de l'Amérique espagnole, bouleversant l'équilibre de l'empire colonial hispanique: « L'invasion du royaume d'Espagne - écrit A. Dillon en 1822 - et la captivité de Ferdinand avaient jeté de l'incertitude et de la confusion dans le gouvernement de l'Amérique espagnole. Le vieux respect pour la mère-patrie ne sut plus où se prendre: la vigilance des chefs, qui voyaient le centre du gouvernement, se relâcha sensiblement; la faiblesse des indigènes se releva un peu; les ressorts du vieux despotisme se relâchèrent; l'apathie des Créoles se retrempa dans la commotion imprimée à l'univers entier par tant d'événements majeurs; enfin, une révolution se prépara. »49

L'invasion française entraîne pour l'Espagne, selon la curieuse expression du rédacteur des Mémoires de Billaud-Varennes, une « anarchie royale »50qui incite les colonies à gérer seules la vacance du pouvoir, les rivalités entre les Juntes et les maladresses politiques venant ajouter au trouble et au désarroi. Sur ce point les Monarchistes sont d'accord avec les libéraux :
48 Lesur, Annuaire Historique n., op. cit., 1819, p. XL. 49 A. Dillon, Beautés de I 'Histoire du Mexique..., op. cit., p. 4. 50 Mémoires de Billaud-Varennes..., op. cil., 1. II, p. 110.

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« Le véritable motif de l'insurrection dans les Amériques espagnoles - écrit un auteur monarchiste - fut l'invasion de Buonaparte en 1808, et la nécessité de se créer un gouvernement qui suppléât, au moins provisoirement, à celui qui venait d'être violemment détruit dans la métropole et qui était remplacé par un gouvernement de fait, auquel les colonies refusaient de se soumettre. »51

On notera, outre l'emploi du péjoratif «Buonaparte» désignant Napoléon 1er et de l'adverbe «violemment» qui atteste des sentiments antibonapartistes de l'anonyme signataire des Considérations sur l'état présent de l'Amérique du Sud, que l'adjectif « véritable », entendu ici comme « seul et unique », marque les limites que se refusent à franchir les Monarchistes. Tout au plus acceptent-ils d'ajouter à l'entrée des armées impériales dans la péninsule les maladresses et les en-eurs commises par le Gouvernement espagnol: « Si, depuis, ces événementsont pris un autre caractère, il faut l'attribuer aux fautes qui se succédèrentdans la Péninsulependant l'occupation françaisede 1808 à 1814, et à l'ambition et aux intrigues de quelques chefs; et, depuis 1814à 1820,aux mesuresmal combinéesdu ministèreespagnol.» Les Monarchistes se contentent donc de ramener la question des causes des mouvements d'émancipation à l'incapacité de la Couronne espagnole à satisfaire les intérêts économiques des populations des colonies: « Si l'Espagne eût fait en 1814 ce qu'elle vient de faire en 1824, en accordant à ses coloniesle libre commerceavec toutes les nations (...), il est indubitable
qu'elle dominerait encore dans toutes ses possessions d'Amérique. »52

En fait, les points de vue des libéraux et des monarchistes divergent complètement dès lors qu'il s'agit de considérer les autres facteurs intervenus dans les mouvements d'indépendance. Les monarchistes ne veulent pas que l'on « (confonde) le mouvement qui se manifesta dans l'Amérique espagnole, aux premières nouvelles qui y arrivèrent de l'invasion de Napoléon, avec un désir de se soustraire à la domination de l'Espagne». Bien au contraire, ils se refusent à reconnaître la volonté des peuples de l'Amérique espagnole de s'émanciper de la tutelle espagnole: « On croit généralementen Europe (...) que la révolutiondes Amériquesa été produite par un vif désir d'indépendance et par la lassitude du joug tyranniqueimposé à ses coloniespar la mère-patrie.Ces deux assertions sont
aussi fausses l'une que l'autre. »

A leurs yeux, donc, il n'y avait pas de facteurs intérieurs favorables à l'émancipation, et la meilleure preuve en est l'impassibilité avec laquelle les peuples des colonies espagnoles ont assisté à la révolution d'indépendance nord-américaine: «Ces peuples, régis par un gouvernement doux et véritablement paternel (qu'on ne s'étonne pas de cette expression qui est juste), furent les témoins impassibles de la révolution de l'Amérique du Nord, sans que ce grand
51 Considérations sur l'état présent 52 ibid., p. 11-12, p. 14. ..., op. cU., p. 10-11.

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événement politique fit éclore le moindre germe d'idées d'indépendance parmi eux. Toutes les classes étaient contentes de leur sort ~ et si les événements d'Espagne en 1808 n'eussent pas eu lieu, l'Amérique eût continué d'être soumise à la métropole pendant des siècles encore. »53

On reconnaîtra, dans cette défense du «paternalisme» et de la « douceur» du système monarchique instauré par l'Espagne en Amérique, l'un des concepts fondamentaux de l'idéologie coloniale qui sous-tend sans équivoque le discours de cet ultra anti-indépendantiste. A l'inverse, les libéraux, et tous ceux qui considèrent avec sympathie l'indépendance des colonies espagnoles, insistent sur le fait que l'entrée de Napoléon en Espagne n'est qu'une cause « extérieure». Si elle a créé « des circonstances toutes particulières (...) (donnant) à l'insurrection l'essor qu'elle a pris »54,déclenchant les conséquences que l'on sait, c'est que le teITain était déjà largement préparé dans la société coloniale américaine, et en particulier au Mexique, où un certain nombre de conditions favorables à l'émancipation étaient déjà réunies. Et ce sont ces causes internes de l'insUITection que les libéraux s'attachent à présenter longuement. Tout d'abord, diffusés au Mexique pendant la période antérieure, les « principes philosophiques proclamés par la France républicaine - explique Dillon - avaient retenti au-delà des bords de l'Atlantique »55.Ces puissants « principes détrôneurs des tyrans» avaient fait leur œuvre, contribuant « à réveiller le peuple, à l'éclairer sur tous ses droits »56.Ce sont ces « lumières» qui ont pennis de prendre conscience des tares et des vices du système colonial qui sont longuement et complaisamment exposés dans les nombreux écrits s'inscrivant dans la tradition vieillissante mais encore tenace de la leyenda negra. Reprenant dans leurs discours bon nombre des critiques exprimées au siècle précédent par l'Abbé Raynal et ses épigones57, ils dénoncent après eux, et à peu près dans les mêmes tennes, les abus de la Colonie. On revient longuement sur
53 Considérations sur l'état présent..., op. cU., p. 10-11. A l'inverse, les libéraux comme Douville pensent que l'indépendance des Etats-Unis a joué le rôle d'un révélateur: « Les Etats-Unis devinrent libres - écrit-il -. Les autres parties de l'Amérique ouvrirent les yeux : l'esclavage dans lequel elles gémissaient les fit réfléchir et penser à changer leur sort. (...) Le germe de l'indépendance poussa », Douville, Fin de la monarchie en Amérique, op. cU., ~. 19-20. 4. Lesur, Annuaire..., op. cil., p. XI. 55Dufey, Résumé de 1'Histoire des Révolutions..., op. cit., 1.I, p. 352. 56 Mémoires de Billaud-Varennes..., op. cit., 1.I, p. 75. 57 Concernant l'Abbé Raynal, auteur de l'Histoire philosophique et politique des

établissements et du commerce des européens dans les deux Indes, et ses épigones,on se
référera à l'article de synthèse de J.-P. Duviols, « Le régime colonial espagnol vu par les Français à l'époque des Lumières », in L'Amérique espagnole à l'époque des Lumières, Paris, C.N.RS. (Collection de la Maison des Pays Ibériques), 1987, p. 309-318 ; voir aussi D.-H. Pageaux, L'Espagne devant la conscience française au XVIff siècle, Paris, Sorbonne Nouvelle, 1975, p. 455 et suiv., et l'introduction de Yves Bénot dans : G. Th. Raynal, Histoire philosophique et politique des Deux Indes, F. Maspéro - La Découverte, 1981.

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