La tentation mexicaine en France au XIXème siècle

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L'étude des écrits relatifs au Mexique, publiés en France entre l'Indépendance de celui-ci, en 1821, et l'Intervention française de 1862, permet de dégager l'image contrastée qui en est proposée à l'opinion publique française. Cette image apparaît comme un véritable mythe politique : le "mythe mexicain". Cet ouvrage fournit un exemple significatif des rapports pouvant être relevés entre les représentations collectives - l'image de l'Autre - et les relations internationales. Il apporte un éclairage sur l'une des grandes affaires du Second Empire.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296201613
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La tentation mexicaine en France au XIXe siècle

L'image du Mexique et 11ntervention française (1821-1862)

Guy-Alain DUGAST

La tentation mexicaine en France au XIXe siècle
L'image du Mexique et l'Intervention française (1821-1862)

totne II
Le mythe mexicain et le courant interventionniste

L'Harmattan

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

@

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05939-9 E~:9782296059399

« Par quelque côté que vous abordiez le Mexique, vous êtes à peu près sûr d'entendre tirer des coups de fusil ou d'apprendre

qu'on s'égorge sur tel ou tel point de la république (H') Cela
dure depuis près d'un demi-siècle », A. Desportes, Revue Contemporaine, 1859. « Par lui-même le Mexique ne semble guère en état de se défendre », Annuaire des Deux Mondes -1853-1854.

PREMIERE PARTIE

LA FAIBLESSE

DU MEXIQUE

INTRODUCTION Ainsi que nous l'avons vu dans les chapitres précédents, l'espace, la société et l'économie mexicaines font naître, au travers des discours qui les évoquent ou les analysent, une multitude d'images qui sont diffusées en France durant les quatre décennies qui suivent l'Indépendance du Mexique. Mais ces images sont inséparables d'autres notations qui, renvoyant à la situation politique du pays, occupent une place majeure dans la représentation de celui-ci. Compte tenu du statut colonial qui le liait à la Couronne espagnole, le Mexique n'offrait pas, ne pouvait offrir, avant son accès à l'Indépendance, de véritable image « politique ». Certes, on avait pu relever lors de la période antérieure, nous l'avons rappelé, une série de remarques sur les qualités ou les défauts des Créoles, sur leur comportement face à l'autoritarisme espagnol, mais l'on ne pouvait fonnuler que des conjectures sur leur capacité à exercer une souveraineté nationale dont ils ne jouissaient pas. Lorsque l'on a connaissance en France, à la fm de l'année 1821, de la proclamation de l'Indépendance du Mexique, les Français de la Restauration, nous l'avons dit, ignorent si cette proclamation consacre défmitivement l'émancipation du pays, ou s'il s'agit d'un simple épisode dans la lutte qui l'oppose à l'Espagne qui a dénoncé le Traité de Cordoba1. L'opinion publique française, comme les gouvernants, manifeste donc, à l'égard du Mexique, un intérêt renouvelé, accentué par le caractère problématique, à divers titres, de l'indépendance proclamée. On veut savoir, en particulier, comment, après la « révolution d'Indépendance », se présente l'avenir politique de la plus vaste et de la plus riche des anciennes colonies espagnoles. Nous avions souligné plus haut les difficultés rencontrées tant par les hommes politiques que par les observateurs et par l'opinion publique pour obtenir des renseignements sur les conflits à l'époque des combats d'émancipation. Dans une large mesure, ces difficultés persistent encore dans les années qui suivent immédiatement l'Indépendance. Les Français de la Restauration ne sont infonnés que lentement, de manière incomplète et imprécise, de l'évolution de la situation politique du Mexique. Lorsque l'on essaie d'apprécier la « qualité» des infonnations dont dispose alors l'opinion publique française dans ce domaine, on est frappé par le caractère fragmentaire et lacunaire de celles-ci. Plus que d'infonnations au sens plein du tetme, il conviendrait plutôt de parler d'échos lointains, tant les nouvelles en provenance du Mexique sont imprécises2. Et les contemporains en témoignent, qui se plaignent, comme
1

2

Le Traité de Cordoba, on le sait, avait été signé entre Q'Donoju et Iturbide le 24 août 1821. Le Mexique - faut-il le rappeler? - ne peut avoir, dans les préoccupations des publicistes de
le statut de telle ou telle nation européenne voisine comme l'Angleterre ou

l'époque

Larenaudière en 1824, de ne disposer encore que de «renseignements incomplets et souvent inexacts »3 sur la situation actuelle du Mexique. Dans ces conditions, seules les synthèses effectuées par quelques voyageurs attentifs, souvent étrangers, et quelques observateurs de talent permettent aux Français de la Restauration d'avoir, dans les premières années qui suivent l'Indépendance, une vision à peu près satisfaisante de l'évolution politique du pays. C'est donc sur la base de ces informations fragmentaires, recueillies par bribes et réélaborées dans des discours empreints de la subjectivité, des préoccupations et des préjugés idéologiques des auteurs, que va s'ébaucher dans un premier temps, puis progressivement se préciser, l'image politique du Mexique indépendant dont la situation intérieure, les forces miltiaires et les relations avec les Etats-Unis attirent tout particulièrement l'attention.

l'Espagne, ni celui des Etats-Unis, grand Etat, certes également lointain, mais qui mobilise l'attention soutenue des observateurs et des hommes politiques: voir infra, dans cette même Partie, le chapitre consacré à « la menace des Etats-Unis ». 3 Larenaudière, «Notice sur le Royaume de Mexico» (suite), art. ciL, p. 183. 8

« Il est le premier moralement et politiquement dans cette échelle bizarre de peuples atteints par la contagion de
l'anarchie », «Le
1855-1856, (1856).

Mexique », Annuaire

des Deux Mondes

-

CHAPITRE I : L'ANARCHIE

MEXICAINE

1 Les premières images de la vie politique mexicaine Lorsque le Mexique accède à l'Indépendance, et pendant quelques brèves années après celle-ci, certains observateurs, nous l'avons vu, exprimaient le sentiment que l'émancipation coITespondait à une nouvelle étape de l'histoire du pays et que des perspectives brillantes s'offraient au Mexique maintenant dégagé de la tutelle coloniale. Plus qu'une simple évidence historiographi que, la «jeunesse» du nouvel Etat mexicain était le symbole du grand destin que ne pouvait manquer de lui réserver l'avenir5. Semblait alors s'ébaucher un nouveau mythe politique, essentiellement d'origine libérale, projetant la vision futuriste et hyperbolique d'un Mexique grand, libre et puissant, marchant sur les traces des Etats-Unis, pour peut-être un jour les dépasser. Mais peu à peu les informations parvenues du Mexique, les témoignages apportés par les voyageurs font connaître en France les énormes difficultés institutionnelles et politiques auxquelles est confronté le pays. Les observateurs relèvent que le Mexique ne peut avancer avec autant d'assurance vers l'avenir brillant que semblait lui promettre son indépendance, qu'il aura beaucoup de mal à répondre aux grands espoirs que l'on place en lui. Commencent alors à apparaître et à se multiplier, avec une récUlTence significative, des remarques ou réflexions sévères pour la politique mexicaine qui inscrivent dans l'image du pays une série de traits qui l'assombrissent fortement. Dès les premières années de l'indépendance, on le sait, le Mexique est le théâtre d'une suite ininterrompue de luttes et de conflits qui l'ensanglantent pendant de longues années. Après l'installation, le 28 septembre 1821, de l'Assemblée Provisoire de Gouvernement, et la réunion, le 24 février 1822, du Congrès Constituant de l'Empire Mexicain, Iturbide est proclamé Empereur, dans la plus grande confusion, le 19 mai 1822, puis couronné solennellement, le 21 juillet, dans la Cathédrale de Mexico, mais il est contraint d'abdiquer peu après, le 19 mars 1823, et de s'exiler. Tentant un
Voir la phrase de Larenaudière citée plus haut, 1. I Chapitre I : «L'Indépendance et l'avenir du Mexique» : « L'astre de l'Indépendance (s'est) levé sur l'horizon (...), de nouvelles destinées semblent promises à cette riche colonie des Espagnes », Larenaudière, « Notice sur le Royaume de Mexico », art. cit., p. 54.
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-

retour d'Angleterre, il débarque le 14juillet à Soto la Marina, mais est pris et immédiatement exécuté, le 19 juillet 1824. L'accès d'Iturbide au trône impérial, puis son règne, avaient été marqués par des troubles divers, mais la chute de l'Empire ne règle aucun problème. Les troupes espagnoles continuent d'occuper San Juan de Ulna, et, bloquant l'entrée du port de Veracruz, gênent le commerce extérieur, aggravant les difficultés économiques créées par l'épuisement du Trésor public. Après la proclamation de la Constitution Fédéraliste de 1824, Guadalupe Victoria, ancien héros des luttes d'indépendance, devient Président de la République du Mexique, le 10 octobre 1824. Il exercera le pouvoir, dans des conditions difficiles, jusqu'en mars 1829, et Vicente Guerrero, qui lui succédera, ne sera pas plus heureux puisqu'il sera fusillé deux ans plus tard, le 14 février 1831. Quoique de manière incomplète et imprécise, les Français de la Restauration sont peu à peu informés de ces événements et de la difficile mise en place des institutions mexicaines qu'ils accompagnent. En effet, la politique, sans être l'objet principal des divers écrits concernant le Mexique diffusés en France à l'époque, y est cependant omniprésente. Les voyageurs notamment, dont nous avons souligné l'intérêt dans l'élaboration et la diffusion de l'image d'un pays étranger, jouent, ici encore, un rôle important, grâce aux anecdotes dramatiques ou cocasses qu'ils rapportent, de même que les publicistes au travers des échos qu'ils diffusent, des appréciations ou jugements qu'ils fonnulent, les uns et les autres essayant de suivre et de comprendre l'évolution du nouvel Etat. Au lendemain de l'Indépendance, l'un des premiers aspects relevés dans ces écrits, c'est le sentiment de confusion que semblent éprouver les observateurs face à des événements dont ils ne perçoivent pas toujours les tenants et les aboutissants. Ne disposant pas de tous les éléments d'information nécessaires, ils ont beaucoup de peine à suivre l'évolution de la situation politique mexicaine. « Des bruits contradictoires circulent explique un correspondant du Journal des Voyages en janvier 1828

-, mais

il

n'y a rien d'authentique ni même de vraisemblable »5. On commence à voir dans le Mexique un pays où règnent l'instabilité et le désordre, aspect qui, très vite, s'inscrira parmi les traits principaux et récurrents de l'image de la politique mexicaine véhiculée en France à l'époque. L'un des tout premiers témoignages importants à circuler en France sur le Mexique récemment constitué en Etat souverain est, nous l'avons dit, celui de William Bullock. Son ouvrage, Le Mexique en 1823, immédiatement
traduit de l'anglais,

l'Intervention

-comme source d'infonnations

est très largement

diffusé,

cité et utilisé

- jusqu'à

par les contemporains.

5 « Derniers troubles du Mexique (Extrait d'une lettre adressée à M. Loève-Veimars)>> [datée du 12janvier 1828 à Vera-Cruz], Journal des Voyages,1. 37,janv.-mars 1828, p. 370. 10

L'auteur s'y fait l'écho du caractère confus de la situation et de la rapidité avec laquelle interviennent les changements politiques au Mexique. Il signale, à plusieurs reprises, la présence de l'année dont le rôle s'inscrit dans un contexte politique global dont il ne démêle les divers aspects qu'au fur et à mesure de ses déplacements et à retardement. Dès qu'il débarque à Veracruz, le 23 février 1823, il note la présence de troupes puis, au début du mois de mars, toujours à Veracruz, il aperçoit, au cours d'une promenade dans la ville, « les généraux Santa Anna et Victoria (...) montés sur de beaux chevaux, et couverts d'uniformes splendides », passant leurs régiments en revue6. Peu de temps après, à Puente deI Rey, la célèbre place forte située sur la route de Veracruz à Mexico, il croise de nouveau les troupes de Santa Anna, et, anivant à Puebla, il apprend que Iturbide, récelnment élu Empereur, a déjà abdiqué et remis le Gouvernement aux républicains, le 19 mars 18237. Lorsque, en avril 1823, il visite l'Hôtel de la Monnaie, on frappe encore des pièces à l'effigie de l'Empereur Iturbide, alors que celui-ci a abandonné le pouvoir quelques jours auparavant, mais on s'occupe de faire de nouveaux modèles de pièces pour le Gouvernement républicain8. L'italien J.-C. Beltrami, qui visite le Mexique l'année suivante, en 1824, témoigne lui aussi du caractère confus de la situation politique qui entretient une atmosphère de suspicion permanente et favorise la diffusion de fausses nouvelles. Il raconte, à ce propos, plusieurs anecdotes tout à fait significatives. Ne pouvant débarquer à Veracruz, toujours bloquée par les Espagnols réfugiés à San Juan de Ulna, il anive au Mexique par Tampico, où il doit faire viser son passeport par le Commandant de la place. Celui-ci, complètement ivre, trouve suspect le sceau pontifical apposé sur ses papiers, et il ne veut accorder son visa qu'après en avoir référé au Gouvernement de Mexico, ce qui ne manque pas de provoquer l'agacement du voyageur retardé par ces contrôles tatillons. Quelque temps après, dans une hacienda de l'Etat de Guadalajara, il est pris pour Iturbide, à une date où celui-ci a déjà été fusillé9 et, une autre fois, il est soupçonné d'être le Colonel Beneski - officier polonais accompagnant Iturbide et arrêté avec lui qui se serait évadé des prisons de Soto la Marina1o. Le géographe Larenaudière qui, de France, observe attentivement la situation du Mexique, éprouve la même impression de confusion et se plaint que l'on ne reçoive en Europe que « des rapports contradictoires» concernant le Mexiquell. Quant à Guillennin,

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7
8

W. Bullock, Le Mexique

en 1823, op. cit., t. I, p. 17

id. ibid., t. I, p. 109.
id. ibid., t. I, p. 193.

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10 id. ibid., p. 186. Arrêté avec Iturbide, le Comte Carlos Beaufort de Beneski était resté en prison, et l'on sait que Humboldt intercédera en sa faveur pour le faire délivrer, voir L. Weckmann,Las relacionesfranco-rnexicanas, Tornol: 1823-1838, op. cit., p. 45 doc. 288. 11Larenaudière, «Notice sur le Royaume de Mexico» (suite), art. cit., p. 183. Il

J.-C. Beltrami,Le Mexique, op. cit., t. I, p. 240-241.

farouche opposant à l'Indépendance des colonies espagnoles, on le sait13,il fait, en 1824, un rapide bilan de l'évolution récente de la politique mexicaine: depuis l'Indépendance, le Mexique «a vu se succéder rapidement la puissance impériale, l'autorité du peuple et le pouvoir aristocratique »14.Et il tire de la situation chaotique observée des conclusions corroborant ses thèses anti-indépendantistes. Au cours des années suivantes, lors du gouvernement de Guadalupe Victoria, ces premières impressions se confinnent et les traits concernant l'instabilité du Mexique se précisent. C'est l'époque où «l'argent de La Havane et l'esprit contre-révolutionnaire (s'agitent) avec force », où se multiplient les conspirations notamment celle du Père Arenas15 -, les soulèvements et les pronunciamientos, où «les Généraux Barragan et Santana (sic) (révolutionnent) Jalapa »16. En novembre 1826, le correspondant du Journal des Voyages évoqué plus haut fait part à LoèveVeimars de ses inquiétudes concernant la situation du Mexique sous la Présidence de Guadalupe Victoria: «Les commotions qui nous inquiètent sont (...) loin d'être apaisées. (...) Depuis quelque temps, nous autres, habitants de Mexico, nous étions sur un volcan, le bruit ayant couru qu'on devait piller les magasinsdes étrangers et tuer les gachupines. (...) TIY a trois jours (Ie 7 novembre 1826), les alcades municipauxfurent avertis qu'on avait porté de la poudre dans les casernes et que des distributionsde cartouches avaient été faites au n° 1 d'Infanterie. On

-

sut, de plus, que le Parcan [sic, pour Pariân], marché où sont presque tous les

Espagnols, devait être attaqué, ce qui surprit beaucoup, parce que, durant toutes les phases de la guerre de l'Indépendance, ce marché
fut toujours respecté comme ne contenant que des propriétés particulières»
17.

Finalement, à l'approche des nouvelles élections à la Présidence pour la succession de Guadalupe Victoria, les rivalités entre les partisans de Pedraza et de Guerrero conduisent au «Motin de la Acordada» et au pillage du Pariân. Victor Schœlcher, qui est au Mexique en 1829, dresse, dans sa «Quatrième Lettre sur le Mexique» publiée en 1830 dans la Revue de Parisl8, un tableau sombre de cette époque et fait un récit sévère de «la
13Voir supra t. I, Première Partie Chapitre I : «L'Indépendance et l'avenir du Mexique ». 14Guillermin, Considérations sur l'état moral et physique de l'Amérique Espagnole et sur son indépendance, op. cU., p. Il. 15« Derniers troubles du Mexique », art. cit., p. 368-369. Sur ces conspirations, voir R. Flores Caballero, La contra-revolucion en la Independencia. Los espanoles en la vida politica, social y economica de México (1804-1838), El Colegio de México, México, 1969 ; Lorenzo de Zavala, Albores de la Republica, México, Empresas editoriales, 1949. 16 «Derniers troubles du Mexique (Extrait d'une lettre adressée à M. Loève-Veimars) », art. cit., p. 370. 17« Essai Politique sur la Nouvelle-Espagne, par Alexandre de Humboldt, Deuxième édition,

18V. Schœlcher,« Quatrième Lettre sur le Mexique», Revue de Paris, t. 4, oct-déc. 1830, p. 65-73. 12

1827 », Journal des Voyages,janvier..mars

1827, t. 33, p. 179.

révolution qui porta Guerrero à la présidence des Etats-Unis mexicains» à la fin du mandat de Guadalupe Victoria. Il signale la rivalité qui oppose alors les deux partis « écossais» et « yorkains », s'étonnant davantage du nom de ceux-cp9 que du nombre élevé des révolutions du Mexique, « si fréquentes sous une administration où rien n'est encore institué après six ans de paix ». Le dimanche 1er décembre 1828, l'émeute dirigée contre les Espagnols éclate, et les partisans de Guerrero s'emparent de « La Acordada », la prison de Mexico. Le 4 décembre 1828 a lieu le pillage du marché -du Pariân à Mexico, vaste bazar où exercent de nombreux marchands, qui occupait alors la Grand-Place de México, et qui n'avait jusque-là échappé à la destruction que parce que l'Etat en tirait des revenus substantiels. A cette occasion beaucoup de maisons espagnoles sont pillées dans la ville et des commerçants subissent des dommages20, préjudice qui s'accroît avec l'expulsion des Espagnols décrétée immédiatement après21.Pierre Charpenne, colon rescapé de l'affaire du Coatzacoalcos, rentrant en France à la fin de l'année 1831, témoigne de la poursuite des troubles et en particulier des luttes intestines opposant les régions entre elles dans le cadre du système fédéral instauré par la Constitution de 1824. Dix ans après l'Indépendance, donc, certains traits - confusion, changements institutionnels rapides, soulèvements militaires ont déjà ébauché IDle certaine image de la vie politique du Mexique. Au cours des trois décennies qui vont suivre, ils vont, par leur récUITence, s'imposer comme traits distinctifs, en quelque sorte comme des « invariants» de celleci. Ce sont ces traits, regroupés selon trois centres d'intérêt: les institutions, les hommes, la pratique politique, qu'il convient maintenant d'analyser.

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2 - Les institutions politiques mexicaines Parmi les questions les plus importantes se posant à propos du Mexique qui vient de proclamer son Indépendance figure celle du modèle institutionnel qui sera choisi. C'est là une question fondamentale puisque la plupart des colonies espagnoles, déjà séparées de la Mère-Patrie ou en voie de rupture avec elle, sont tentées par le modèle républicain nord-américain, alors même que l'Europe, après les bouleversements de la Révolution et de
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V. Schœlcher dit ne trouver «aucune étymologie, (...) aucune signification par eux-

mêmes}} à ces noms « que l'on a choisis parce qu'il fallait en choisir». La remarque est curieuse, car on sait que V. Schœlcher appartiendra très tôt à la Loge des Amis de la Vérité. Mais, à l'époque de son séjour au Mexique, le jeune V. Schœlcher - qui n'a alors que vingtcinq ans - semble méconnaître le lien existant entre les noms des deux partis mexicains et les loges maçonniques rattachées à ces rites respectifs. 20 V. Schœlcher, « [ye] Lettre sur le Mexique », Revue de Paris, 1. 2, avril-juin 1830, p. 222 ; voir aussi W. Bullock, Le Mexique en 1823, op. cit., 1. I, pp. 50, 130, 198, 204.
21

M. de Fossey signale en particulierles torts causés par ces expulsions au commercede la

cochenille et de l'indigo dans la région d'Oaxaca, M. de Fossey, Le Mexique, op. cit., p. 352. 13

l'Empire, est touchée par un vaste mouvement de restauration monarchique22, conduisant à un face-à-face idéologique entre l'Amérique des Peuples et l'Europe des Rois. Lorsque, en septembre 1821, le Mexique se proclame indépendant, la tâche la plus urgente pour le jeune Etat est de se donner des institutions politiques stables lui permettant de gérer dans de bonnes conditions l'indépendance conquise aux dépens de l'Espagne. Le Plan d'!guala, ou des « Trois Garanties» (24 février 1821), fixait en principe les nouvelles règles politiques devant régir le pays, mais, en fait, il ne résolvait et ne pouvait d'ailleurs résoudre aucun des problèmes majeurs qui allaient immédiatement se poser au Mexique indépendant, notamment la question des institutions. On sait comment, tout au long des quatre décennies qui s'écoulent entre l'Indépendance et l'Intervention Française, vont se succéder divers régimes politiques. Ainsi a-t-on pu compter, de 1821 à 1854, soit pendant les trente-trois ans qui constituent 1'« étape de gestation de la nationalité mexicaine », «un Empire, cinq constitutions, deux régimes fédéraux et deux régimes centralistes, le tout terminé par la dictature de Santa Anna »23.Ces diverses tentatives, conduisant toutes à l'échec, sont le reflet des difficultés que rencontre le Mexique à se donner une forme appropriée de gouvernement. Résultat du jeu des ambitions personnelles et des luttes de pouvoir permanentes entre les différentes composantes sociopolitiques héritées de la Colonie, ces diverses tentatives institutionnelles sont souvent commentées par les observateurs français qui en tirent des conclusions pessimistes sur la gestion politique du pays.

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L'Empire d'Iturbide Le premier régime que se donne le Mexique indépendant est un « Empire mexicain ». On sait comment Iturbide, profitant de son prestige dans l'année, se fait couronner Empereur le 21 juillet 1822. L'opinion française s'est intéressée au personnage d'Iturbide, et l'image de ce dernier et celle du régime qu'il a incarné sont étroitement mêlées dans les écrits de l'époque. Assurément, dans les premiers mois qui ont suivi la proclamation de l'Indépendance, les contemporains attachés à l'ordre et redoutant l'anarchie pouvaient croire que, face au refus de l'Espagne de profiter des possibilités offertes par le Plan d'Iguala de placer sur le trône mexicain un Prince de la Maison de Bourbon, l'instauration d'un Empire « mexicain» s'écartant de
22 En ce qui concerne la France, rappelons que l'Indépendance du Mexique coïncide pratiquement avec l'arrivée au Gouvernement, le 15 décembre 1821, du Comte de Villèle, Ministre des Finances, chef du Parti Ultra, qui entame « la période politique la plus longue et la plus caractéristique de la Restauration, les retrouvailles de la royauté avec ses souvenirs », F. Furet, La Révolution. De Turgot à Jules Ferry (1770-1780), Hachette, 1988, p. 295. 23A. Cue Cânovas, Historia Social y econômica de México, (1521-1854), México, Ed. Trillas, 1987, p. 261.

14

solutions dynastiques européennes mais rendu possible par l'un des articles du Traité de C6rdoba24, représentait une réponse institutionnelle adéquate à cette situation inédite. Par ailleurs, la présence, à la tête de celui-ci, d'un général jouissant à la fois d'une grande popularité et de l'appui des forces les plus importantes du pays, comme l'Eglise et l'année, semblait être un gage de la stabilité du régime. Malgré les critiques des libéraux sur la façon dont Iturbide avait à leurs yeux «usurpé» le pouvoir, beaucoup d'observateurs pouvaient estimer, comme Larenaudière en 1824, que «le moment était arrivé où ce pays allait jouir d'une tranquillité parfaite» : «Iturbide était l'idole de l'armée; il avait comprimé les idées révolutionnaires; il avait promis aux soldats de l'avancement, aux nobles et aux prêtres la conservation de leur autorité et de leurs titres, aux commerçants et aux planteurs la liberté du commerce; et, ce que tous les
gouvernants ne font pas, il avait tenu ses promesses. »25 Et l'auteur ajoute: « Sous son gouvernement [celui de Iturbide], le pays a joui d'une sécurité intérieure qu'il n'avait pas connue depuis de longues années. L'agriculture, le commerce et l'exploitation des mines ont repris un peu d'activité, et les diverses branches du revenu public se sont améliorées. »26

Le tableau de l'état du Mexique impérial tracé par le géographe ne correspond que de très loin à la difficile situation que I'historiographie mexicaine nous pennet d'apprécier. En effet, malgré des mesures contraignantes, comme la levée d'impôts nouveaux et le recours à des emprunts forcés, le Trésor public est complètement épuisé et cette situation est encore aggravée par le maintien, à San Juan de Vlua, de troupes espagnoles qui gênent considérablement l'activité portuaire de Veracruz par où transite une part majeure du commerce extérieur mexicain27. Seuls l'attachement de Larenaudière pour l'ordre et sa méconnaissance de la situation véritable du Mexique à l'époque où il écrit ces lignes, ainsi peutêtre que l'influence trompeuse qu'ont exercée sur lui les Mémoires d'Iturbide publiés la même année, peuvent expliquer une opinion aussi favorable au régime impérial mexicain28.
24 Le Traité de Cordoba, qui reprenait en le confmnant le Plan d'Iguala, reconnaissait l'indépendance de la Nouvelle Espagne, mais précisait que, si le Roi Ferdinand VII ou l'un des Infants de la Maison d'Espagne n'acceptaient pas le trône du Mexique, le Congrès ~ourrait élire librement le monarque appelé à régner au Mexique. 5 Larenaudière,« Notice sur le Royawne de Mexico}) (suite), art. cit., p. 174. 26id. ibid., p. 181. 27B. A. Tenenbawn,México en /a época de los agiotistas, 1821-1857, México, F.C.E., 1985, ~. 41.
8

En fait, dans son ouvragepostérieur,Mexique et Guatemala,publié en 1843,Larenaudière
une description sévère de la situation du Mexique à cette époque. fi évoque en

se montrera beaucoup plus sévère à son égard, ayant apparemment eu le temps de prendre la vraie mesure de la faillite de l'homme et de son régime. L'agent anglais H. G. Ward fait
immédiatement

particulier l'insubordination des officiers, l'indiscipline dans l'armée et le triste état de 15

La rapide abdication forcée interrompant «l'Empire fort éphémère »29 d'Augustin 1er démontre que Iturbide n'a pas su «résoudre le problème» posé au jeune Etat mexicain en lui fournissant un gouvernement « propre à lui (assurer) la paix et la liberté »30. Elle tend aussi à prouver qu'aucun Mexicain n'a l'autorité nécessaire pour imposer un système monarchique et surtout pour lui assurer une indispensable pérennité. Mais, aux yeux de M. Chevalier, la solution Inonarchique, lamentablement incarnée par Iturbide, a échoué parce qu'elle ne s'inscrivait pas dans la perspective du Plan d'Iguala, en dehors duquel « de longtemps rien n'était possible que des essais éphémères »31. La remarque de M. Chevalier est claire: l'échec d'Iturbide ne signifie pas a priori qu'un régime monarchique ne soit pas viable au Mexique, mais implique que celui-ci ne peut réussir que si l'on a recours, pour l'instaurer, à un membre de la dynastie espagnole ou, à défaut, d'une autre dynastie régnante, comme le prévoyait le Plan d'Iguala32. L'échec de l'Empire d'Iturbide, le premier d'une série qui devait être longue, dans la recherche d'un mode de gouvernement stable et approprié au Mexique, conduit à choisir, c'est-à-dire à expérimenter, une autre solution institutionnelle, la république. Les « républiques mexicaines »33 L'Empire d'Iturbide avait montré les limites d'un système monarchique instauré par les Mexicains sans l'aide ou le secours d'une dynastie européenne. Le Congrès, rétabli dans ses prérogatives, est chargé de préparer une Constitution qui, compte tenu des circonstances particulières dans lesquelles elle est rédigée et des rapports de force existant entre les partis en présence, est une Constitution fédérale. Promulguée le 4 octobre 1824, cette Constitution, en instaurant une République fédérale, établit «au moins juridiquement »34le nouvel Etat mexicain. Les caractéristiques de celle-ci, presque immédiatement traduite et publiée en français sous fonne de brochure - Acte constitutionnel de la Confédération Mexicaine...35 - sont
Mexico: la capitale sans lumières, les rues sans pavés, les plus belles maisons fermées, H. G. Ward,Mexico, Londres, 1829, t. il, p. 53-54. 29« Etats-Unis Mexicains »,Annuaire des Deux Mondes -1853-1854, 10 oct. 1854, p. 773. 30 Desmousseaux de Givré, « Vingt-quatre années de l'histoire du Mexique - 1808-1832 » (suite), Revue Contemporaine, t. ID, 1852, p. 47. 31 M. Chevalier, Le Mexique [Extrait de L'Encyclopédie du XIX: Siècle], Paris, Maulde et Reno~ 1851, p. 32. 32 J. Lôwenstern, Le Mexique, op. cit., p. 464.

33Voir l'article de Cretté, « Les Républiquesmexicaines», Revue des Deux Mondes, 1er juill.
1836, p. 82-100.
34

C. Cardoso (Coord.),México en el siglo XIX (1821-1910). Historia economica y de la
Mexicaine, précédé d'une proclamation du traduit de l'espagnol par M. Castillo..., Paris,

estructura social, op. cit., p. 70. 3S Acte constitutionnel de la Confédération Congrès constituant au peuple du Mexique,

16

commentées au moment de sa promulgation, puis postérieurement dans divers écrits publiés en France. Après l'échec de l'expérience impériale, cette Constitution, qui instaurait une république démocratique, représentative et fédérative, organisant la souveraineté de l'Etat en trois pouvoirs, législatif: exécutif et judiciaire36, représentait théoriquement un nouvel espoir pour le Mexique. Mais, immédiatement, s'expriment des craintes et s'élèvent des critiques dont on notera qu'elles sont le plus souvent en rapport avec l'idéologie ou les choix politiques des commentateurs. La plupart d'entre eux considèrent qu'une république fédérale est un régime politique qui ne convient pas au Mexique. En 1824, l'année même où est promulguée la Constitution mexicaine, Larenaudière estime, au vu des déchirements engendrés par ce qu'il appelle «des intérêts de localité », qu'« il n'y a pas d'homme assez puissant sur l'opinion pour rallier ces intérêts rivaux à un centre commun et créer un système fédéral à l'instar des Etats-Unis »37.Ce dernier point semble important aux yeux des observateurs, car la plupart des critiques qu'ils adressent à la Constitution mexicaine renvoient au système nord-américain dont elle est inspirée. I. Lôwenstern, dont on connaît les sentiments monarchistes, estime que l'un des défauts majeurs de la Constitution mexicaine consiste dans le fait qu'elle est «calquée sur celle des Etats-Unis du Nord »38. A ses yeux, le Mexique passant de l'Empire d'Iturbide à la République fédérale est en quelque sorte tombé de Charybde en Scylla: «L'exemple de l' Anglo-Américain séduit le Mexicain. Il secoue l'usurpation d'un dictateur et la remplace par l'empire de l'hydre démocratique. »39 Ce type de Constitution, qui, à ses yeux, présente déjà des inconvénients graves aux Etats-Unis, a eu des effets « encore plus destructeurs» pour le Mexique: «Les liens de l'ordre furent brisés, toute sûreté s'évanouit, tous sentiments d'honneur et de religion furent perdus. (...) Ce gouvernement (...) porta le désordre dans toutes les administrationset la désolation dans le pays entier. Le système fédératif renferme toujours en lui-même le germe de sa
destruction. »40

1824. Précisons que ce texte figure également, en espagnol et en français, à la fin de l'ouvrage de W. Bullock, Le Mexique en 1823, op. cU., p. 292 et suiv. 36 « Etats-Unis Mexicains », Annuaire des Deux Mondes - 1850, 1ersept. 1851, p. 888 ; voir aussi Maissin, « Notes et documents », in P. Blanchard et A. Dauzats, San Juan de Ulua, ou Relation de l'expédition française au Mexique, op. cit., p. 449. 37Larenaudière,« Notice sur le Royaume de Mexico» (suite), art. cit., p. 183. 38I. Lôwenstern, Le Mexique, op. cU., p. 83-84. 39id. ibid., p. 464. 40 I. Lôwenstem considère qu'aux Etats-Unis ce système où « les parties d'une même contrée ont des lois différentes}) empèche de trouver des solutions à des « questions vitales» telles que les fmances et l'esclavage, 1.Lôwenstem, Le Mexique, op. cU., p. 81-82.

17

Dans ses écrits, Michel Chevalier se penche à plusieurs reprises sur la question des institutions mexicaines. En 1837, il estime que l'on a« fort mal à propos (...) importé» le système fédéral des Etats-Unis au Mexique41, et, en 1851, il Y revient en regrettant que l'on y ait copié« servilement, presque de tout point, le système démocratique et fédératif des Etats-Unis». Selon lui, les législateurs mexicains ont eu tort de croire que la situation du Mexique au lendemain de l'Indépendance pouvait être comparée à celle des Etats-Unis au lendemain de leur victoire sur l'AngletelTe : «On se croyait dans une position parfaitement semblable. (...) Le sol mexicain fut ainsi découpé en Etats qui furent investis des prérogatives de la souveraineté comme le sont ceux de l'Union américaine qui, avant l'Indépendance, étaient gouvernés séparément. Un gouvernement central fut institué à Mexico sur le modèle de celui de Washington. Cette importation de toutes pièces d'une constitution étrangère qui n'avait au Mexique aucun appui dans le génie national ni dans les traditions ne pouvait qu'engendrer la confusion et l'anarchie. »42 Dans le même registre, voici comment Lefebvre de Bécour voit le fonctionnement de l'une de ces « républiques fédératives» voisines de Cuba qui ressemble fort à un Mexique atteint de certaines des tares qu'on y a déjà décelées: « Il est vrai que Cuba n'est point une république fédérative, tiraillée par des ambitions rivales, divisée en partis nombreux, gouvernée de bas en haut, comme les états indépendants, ses voisins, où l'on a prodigué des droits politiques aux esclaves d'hier qui sont incapables de les exercer, où le dernier colonel veut être président, au moins pour quelques jours, et où toutes les villes ont la prétention de passer capitales. »43 Certains témoignages émanant de Mexicains antirépublicains viennent évidemment confmner ces critiques. J. R. Pacheco, admirateur de Iturbide et partisan d'un pouvoir fort, futur Ministre Plénipotentiaire du Mexique en France sous la dictature de Santa Ann~ mais pour 1'heure Consul mexicain en poste à Bordeaux, explique en 1833 que l'application de la Constitution fédérale reste lettre morte au Mexique: « La Nation se déclara en République fédérative. (...) Elle se donna une Constitution, et l'on dit qu'elle la régit encore; mais c'est un livre dont il ne reste que la reliure, chaque parti ayant déchiré un feuillet. »44

En 1857, A. Laugel, qui traite des problèmes de l'Amérique centrale, souligne les mauvais effets du fédéralisme sur ces « contrées dégénérées» que sont pour lui les «anciennes colonies espagnoles)}: «L'esprit de
41

42 M. Chevalier, Le Mexique, op. cU., p. 32-33. 43 Lefebvre de Bécour, « Des rapports de la France et de l'Europe

M. Chevalier,« Lettres sur le Mexique », Journal des Débats, 7 août 1837.
avec l'Amérique du Sud »,
1er

Revue des Mondes,
44

juillet 1838, p. 54-69, p. 65.

1. R. Pacheco,Lettres sur le Mexique, Bordeaux, Imprimeriede Charles LawalleNeveu,

1833, p. 17-18.

18

fédéralisme qui y domine, une garantie d'indépendance,

et qui, loin d'être, comme aux Etats-Unis, n'est plus qu'une marque d'impuissance et de

décomposition»

45.

A la même époque, J.-J. Ampère fait une analyse très

proche de ce choix politique « déraisonnable », en insistant également sur les différences notables qui existent entre les Américains du Nord et les Mexicains: «Rien ne se ressemble moins que les citoyens des Etats-Unis et les habitants du Mexique. La masse de la population est indienne et la population d'origine espagnole n'a nullement cette énergie, cette activité, cette habitude de compter sur soi-même sans laquelle la République n'est pas possible. »

Le fait que chaque Etat soit «à peu près indépendant» conduit au désordre puisqu'il n'y a plus « (ni) autorité dans le gouvernement, (ni) union dans le pays »46. Quant à M. de Fossey, il est surtout sensible aux inconvénients économiques d'un système qui conduit à « l'abattement et la ruine du commerce par les entraves que chaque Etat y (met) dans le but qui d'augmenter ses revenus »47.Outre son « vice radical )}48, est de ne pas convenir au tempérament mexicain, ce choix s'inscrit dans un contexte politique défavorable: «La Constitution démocratique et fédérative avait contre elle les classes riches, le clergé, et, ce qui est plus fort, le bon sens »49, explique M. Chevalier. En un mot, une république fédérale calquée sur celle des Etats-Unis n'est pas un régime politique approprié au Mexique. Par ailleurs, les Constitutions centralistes de 1836 et de 184350 ne semblent guère donner de meilleurs résultats que la précédente. En 1838, deux ans après l'instauration de la première, le Lieutenant Maissin, dont on connaît les sentiments libéraux, explique que le Mexique, sous la pression du «parti clérico-espagnol )}a préparé lentement « les voies pour reculer )} : la Constitution actuelle, qui a fait succéder le centralisme au fédéralisme, a fait faire au pays « un pas en arrière )}51. I. Lôwenstern, qui séjourne également au Mexique en 1838, présente l'organisation administrativo-juridique instaurée par la nouvelle Constitution et précise la situation des vingt-quatre départements ainsi créés; « (H') Le Texas est aujourd'hui entièrementperdu; les deux Californiessont abandonnées,on pourrait dire à qui en veut (...). Le Chiapas, Tabasco et le
45

A. Laugel, « Les communicationsinterocéaniquesdans l'Amérique Centrale», Revue des

Deux Mondes, 15janvier 1857, p. 464. 46 1.-1.Ampère, Promenade en Amérique..., op. eit., t. II, p. 283-284. 47M. de Fossey, Le Mexique, op. eit., p. 506. 48Larenaudière, «Notice sur le Royaume de Mexico» (suite), art. cit., p. 174. 49M. Chevalier, Le Mexique, op. eit., p. 34. 50 La promulgation des « Siete Leyes Constitucionales » (1836), puis des « Bases Orgânicas » (1843), provoque dans le pays de nombreux troubles, évoqués par exemple par M. de Fossey, Le Mexique, op. cit., p. 171. 51 Maissin, « Notes et documents », in P. Blanchard et A. Dauzats, San Juan de Ulua..., op. eit., p. 449. 19

Yucatan se sont déclarés ou indépendants du gouvernement mexicain ou disposés à s'en séparer. » Concernant l'échec de cette Constitution, l'explication donnée par I. Lôwenstern, fort attaché à un ordre assuré par un pouvoir fort, est que « les hommes de talent» et dotés de « bonnes intentions» qui la soutenaient ont été obligés d'adopter des « demi-mesures» qui n'ont pas permis d'apporter « les fruits bienfaisants »52 attendus. M. de Fossey, attaché lui aussi à l'ordre, expose les quelques vérités « à la portée du vulgaire» qui doivent « donner gain de cause au système de centralisation». il pense que, à défaut de monarchie, la Constitution centraliste de 1836 «convenait mieux à la république mexicaine que celle de 1824 » : «TI devenait (...) moins difficile de trouver des hommes instruits et intelligents pour composer un seul corps délibérant que pour en former un grand nombre. Le peu de gens vraiment capables qu'on rencontre au Mexique se trouvant répartis en quarante commissions législatives, il est clair que les ignorants, les sots, tous ces redoutables ennemis du bonheur des peuples et de la tranquillité publique, sont en majorité dans chaque réunion, et tout y va mal. »53. L'observation, on le voit, dépasse la simple analyse politique, car celle-ci repose sur un jugement de valeur concernant l'incapacité des Mexicains, insuffisamment intelligents et instruits, à prétendre au statut de personnel politique compétent au service de l'Etat. Cependant ce régime républicain centraliste, théoriquement plus fort aux yeux de certains, ne semble guère plus «efficace» dans un pays aussi difficile à gouverner que le Mexique, ainsi que le constate l'Annuaire des Deux Mondes en 1854 : « (..) Malheureusement, il en est au Mexique du système unitaire et conservateur comme du système démocratique et fédéral: l'un et l'autre triomphent théoriquement, ils se traduisent en lois, en décrets, en constitutions; la réalité n'en reste pas moins toujours la même, triste et anarchique. )}S4 Compte tenu de ce contexte politique, le choix de l'un ou l'autre système constitutionnel est donc l'un des problèmes majeurs qui, après le bref épisode impérial, continuent de se poser au pays durant les décennies suivantes: «Depuis lors, la question est de savoir si le Mexique sera une république fédérative ou une république unitaire. Ce que cette question a déjà produit de révolutions et de présidences sous toutes les formes et sous tous les titres, il serait difficile de le dire. »55
52 I. Lôwenstern, Le Mexique, op. cit., p. 83-84. 53 M. de Fossey, Le Mexique, op. cU., p. 505-507. S4 « Etats-Unis Mexicains », Annuaire des Deux Mondes

- 1853-1854, 10 oct. 1854,

~. 779-780.

5 id. ibid., p. 773.

20

En ce qui concerne la Constitution de 1857, le contexte politique dans lequel elle s'inscrit et les affrontements qui se donnent libre cours à l'époque de sa promulgation, ainsi que plusieurs de ses dispositions, inquiètent certains observateurs, tels le rédacteur de l'Annuaire des Deux Mondes. Rédigée « sous les plus mauvaises influences révolutionnaires », après «la révolution réputée démocratique qui avait fait disparaître la dictature de Santa Anna »56, la nouvelle Constitution est le fruit des travaux d'un «Congrès constituant» qui, réuni pour «réorganiser une fois de plus la république », achevait en fait de la «désorganiser ». Cette «Constitution démagogique », explique l'Annuaire des Deux Mondes, rétablit le régime fédéral, ce qui est le prétexte d'une grande « désorganisation ». En outre, inspirée par «le plus pur radicalisme »57, elle envenime, entre le gouvernement et l'Eglise, le violent conflit soulevé par la loi Lerdo58 qui apparaît comme «l'un des éléments les plus graves» de la situation du pays59. En prétendant «tout réformer », les tenants de cette nouvelle Constitution n'ont fait « qu'accroître le désordre en menaçant d'une part des intérêts considérables et en exaltant de l'autre les passions les plus violentes », aggravant la « profonde anarchie» qui règne dans le pays. C'est donc dans « des conditions fort troublées et fort précaires» que le Mexique procède à « un essai nouveau d'organisation» et doit passer par « l'épreuve d'un remaniement complet de tous les pouvoirs ». D'ailleurs, à peine en vigueur, la nouvelle Constitution, dont « tout le monde reconnaît les vices », est « déjà suspendue », décision au demeurant «peu faite pour étonner au Mexique », ce qui permet au rédacteur de l'Annuaire des Deux Mondes de conclure péremptoirement: «Cette vaine tentative de reconstitution ne pouvait que mieux mettre en relief la profonde dissolution du Mexique. »60 Ainsi, par-delà les choix partisans des observateurs, et tout autant que l'Empire mexicain, la république, qu'elle soit fédéraliste ou centraliste, semble inadaptée à la situation du Mexique, car elle a, dans l'un et l'autre cas, démontré son inefficacité:
« (... )Plusieurs constitutions nouvelles ont été successivement adoptées

-

explique I. Lôwenstem -. Je n'esquisserai que les institutions politiques en vigueur lors de mon séjour. Le peu de stabilité de ces innovations qui changent selon le parti qui se trouve au pouvoir ne me permet point de les présenter comme lois fondamentales d'une société réglée, mais seulement comme essai de théories dont la pratique démontre la faiblesse. »61
56
er Il s'agit, on le sait, de la révolution d'Ayutla (1 mars 1854). 57« Le Mexique »,Annuaire des Deux Mondes -1857-1858,30 oct. 1858, p. 786-787. 58 La Loi Lerdo de Tejada (26 juin 1856) décrétait la sécularisation et la vente des biens du clergé. 59« Le Mexique »,Annuaire des Deux Mondes -1856-1857, 15 oct. 1857, p. 786. 60« Le Mexique »,Annuaire des DeuxMondes -1857-1858,30 oct. 1858, p. 786-788. 61 I. Lôwenstem, Le Mexique, op. cit., p. 79.

21

en affmnant «qu'un avec le système républicain si déplacé dans cette contrée »62. M. Chevalier, qui renvoie en quelque sorte les deux systèmes dos à dos, tient le même discours: « Le système de la république fédérale et celui de la république centralisée écrit M. Chevalier en 1846 - sont jugés au Mexique par quiconque a des yeux pour voir: tant de secousses tant de désastres, tant de scandales, ont détruit toutes les illusions d'il y a vingt-cinq ans. »63

Et Isidore Lôwenstern

conclut sa démonstration

gouvernement sage et fenne ( ...) paraît incompatible

On comprendra mieux le sentiment de rejet qu'inspire la République mexicaine si l'on a présent à l'esprit l'apostrophe lancée un jour par Annand Marrast, rédacteur du journal Le National et Président de l'Assemblée Constituante en 1848, à Maximo Garro, alors Ambassadeur du Mexique en France: «Vous compromettez l'avenir de l'idée républicaine en nous la montrant en action au Mexique »64. Même aux yeux des Républicains français, la république mexicaine est devenue un contre-exemple, un véritable « contre-modèle ». Le choix d'institutions appropriées et susceptibles de procurer un gouvernement stable au Mexique apparaît donc aux observateurs européens comme l'un des problèmes fondamentaux que le Mexique doit résoudre s'il veut trouver l'équilibre politique qui, seul, lui pennettra de progresser. L'un des collaborateurs de la Revue Contemporaine, dressant un bilan de l'évolution du pays depuis l'Indépendance, souligne «l'embarras de ce peuple régi pendant trois siècles par un pouvoir absolu dont tous les agents étaient étrangers », c'est-à-dire l'immaturité politique du peuple mexicain, et il rappelle que «sa seule expérience des choses politiques était la guerre civile» : « Au Mexique, les idées comme les habitudes, tout manquait, et il fallait tout emprunter. »65 La succession, au Mexique, pendant les quatre décennies qui suivent l'Indépendance, de divers régimes ou systèmes institutionnels condamnés à l'échec conduit donc à constater que les Mexicains sont incapables de choisir des institutions politiques stables et appropriées, première étape indispensable de l'exercice d'une souveraineté nationale « raisonnable ». En 1852, Desmousseaux de Givré, dans la Revue Contemporaine, insiste sur le fait que «le fédéralisme et le centralisme ont essayé de tous leurs moyens de gouvernement, et tour à tour se sont trouvés impuissants contre
62

63

id. ibid., p. 83.

M. Chevalier, « Des mines d'argent et d'or du Nouveau Monde» [I], Revue des Deux

Mondes, avril-juin 1847, p. 29. 64 Cité par Gutiérrez de Estrada dans Le Mexique et l'Archiduc Ferdinand Maxinlilien d'Autriche, Garnier Frères, 1862, p. 19. 65 Desmousseaux de Givré, « Vingt-quatre années de l'histoire du Mexique 1808-1832 », Revue Contemporaine, 1.I, 1852, p. 520. 22

les embarras et les vices légués à la nouvelle société mexicaine par trois siècles d'apathie sous la domination espagnole et par les agitations révolutionnaires d'un quart de siècle »66,et en 1854, l'Annuaire des Deux Mondes, dressant le bilan de l'histoire récente du Mexique, conclut pareillement que, depuis son accès à l'Indépendance, le pays a « (eu) recours à tous les systèmes et les (a épuisés) successivement sans y trouver le remède qu'il cherche »67. Auguste Desportes, collaborateur de la Revue Contemporaine, ajoute que, de toute façon, même en vigueur, la Constitution ne peut guère servir car jusqu'alors elle n'a été « qu'un contrat vingt fois violé »68. C'est en particulier cette incapacité du Mexique à se doter d'institutions solides qui explique, aux yeux des observateurs, que les «représentations nationales» ne puissent tenir que « jusqu'à la prochaine dictature militaire »69et que se multiplient ces alternances de régimes constitutionnels et de dictatures si sévèrement jugées en Europe: «Elle [la République] n'a produit jusqu'ici - déplore J.-J Ampère - que des
alternatives d'anarchie et de despotisme, ce qui est la pire des conditions pour un peuple. C'est aujourd'hui le tour de l'anarchie, l'année prochaine sera
70 celui du despotisme, puis l'anarchie reviendra. )}

C'est ce qui arrive lorsqu'un dictateur comme Santa Anna s'empare du pouvoir, vidant le tenne de République de sa substance et privant l'avatar mexicain de cette institution prestigieuse de toute signification politique et juridique:
« Quant à une Constitution

- écrit l'Annuaire

des Deux Mondes en 1854

-, le

Mexique n'en a réellementd'aucune espèce aujourd'hui. La Constitutionest tout entière dans le pouvoir dictatorial qui a été décerné au général don AntonioLopez de Santa Anna ; tel est le résultat le plus effectifde la dernière
71 révolution mexicaine. )}

n y ad' ailleurs des liens étroits entre l'instabilité institutionnelle et l'instabilité sociale du Mexique. D'une part, cette instabilité engendre chez le peuple mexicain une «lassitude »72 dans laquelle il faut chercher les raisons des désordres qui se multiplient. D'autre part, « les révolutions aussi funestes (que) ridicules qui s'y déroulent empêchent que les institutions aient le temps de s'affermir et de se consolider» et que « les hommes bien intentionnés, s'il s'en trouve, })puissent « opérer les réfonnes salutaires (et)
66 Desmousseaux de Givré, « Vingt-quatre années de l'histoire du Mexique 1808-1832 » (suite), Revue Contemporaine, t. III, 1852, p. 48. 67«Etats-Unis Mexicains »,Annuaire des Deux Mondes -1853-1854, 10 oct. 1854, p. 773. 68 Auguste Desportes, « Revue critique Le Mexique, par M. Mathieu de Fossey », Revue

-

Contemporaine,
69«
70

2e série, t. VII, 1859, p. 220. en Amérique..., op. cU., t. II, p. 283.

Etats-Unis Mexicains »,Annuaire des Deux Mondes -1853-1854, 10 oct. 1854, p. 773.

11« Etats-Unis Mexicains »,Annuaire des Deux Mondes -1853-1854,10 oct. 1854, p. 773. 72ibid.
23

1.-1. Ampère, Promenade

proposer les mesures que réclame l'intérêt général. »73 Les observateurs tirent donc de I'histoire chaotique des institutions politiques mexicaines la conclusion que l'on ne pourra mettre un tenne aux « convulsions qui, depuis la révolution, agitent ce pays» qu'en établissant au Mexique «un gouvernement en hannonie avec le caractère, les coutumes, le degré de civilisation et les antécédents de la nation mexicaine »74. Toutes les solutions institutionnelles adoptées par les Mexicains, dans un régime particulier comme l'Empire «mexicain» d'Iturbide ou dans l'application de modèles républicains étrangers, ont été vouées à l'échec, et ont amplement fait la preuve que seule peut être, ou doit être, envisagée une solution proposée, voire mise en place, depuis l'extérieur du Mexique, depuis l'étranger, car les Mexicains sont incapables de parvenir seuls à «un état de gouvernement stable »75.Cette solution ne pourrait être fournie que par les Européens, à moins qu'elle ne le soit, dans d'autres conditions, par le dangereux voisin du nord, les Etats-Unis76. 3 - Le Mexicain et la politique La politique plus ou moins habile et efficace d'un Etat dépend en grande part des qualités et des défauts de ceux qui la conduisent. Aussi les observateurs européens s'intéressant à l'évolution politique du Mexique portent-ils beaucoup d'attention aux qualités et aux défauts des gouvernants du pays. Quelques grandes figures de la politique mexicaine Dès l'Indépendance, les problèmes de tous ordres se multiplient pour le Mexique. Les infonnations en provenance du pays sont rares, discontinues, nous l'avons vu, mais parmi ces infonnations, apparaissent les noms de gouvernants, de chefs militaires qui jouent un rôle plus ou moins important et durable dans la vie politique mexicaine. Certains, dont le nom est réduit au statut de simple repère historiographique, lié à un événement, à des fonctions brièvement exercées, voire à une anecdote pittoresque, sanglante ou cocasse, sont délaissés et, à peine nommés, vite oubliés, ainsi que le remarque Valois en 1861 : «Depuis Santa Anna, dix ou douze présidents ont, tour à tour, essayé de faire le bonheur de la république. TIs ont paru et disparu comme des météores et sans donner à l'histoire le temps d'inscrire leurs noms dans son livre d'or. »77 D'autres, au contraire, dominant la mêlée confuse de luttes d'intérêts ou de rivalités de partis souvent difficiles à
73 Cretté, « Les Républiques mexicaines », art. cit., p. 87. 74 I. Lôwenstern, Le Mexique, op. cil., p. 80. 75 Cretté, « Les Républiques mexicaines », art. cit., p. 82. 76 Voir infra Chapitre III : « La menace des Etats-Unis». 77 A. de Valois, Mexique, Havane et Guatemala, op. cU., p. 81. Santa Anna quitte le pouvoir en août 1855.

24

pénétrer pour les observateurs européens, se dégagent de la foule anonyme des acteurs de la vie politique mexicaine, et, par leur personnalité et leur permanence sur le devant de la scène, sont l'objet de réfflexions où se mêlent étroitement informations biographiques et jugements de valeur. Ces personnages, représentatifs des gouvernants du pays, fournissent à travers leur personne, leur comportement, leurs actions, des « indices)} révélateurs concernant la vie politique mexicaine en général, et, ce faisant, inscrivent dans l'image du Mexique certains traits qui viennent compléter ceux déjà ébauchés dans d'autres domaines. Compte tenu de leur notoriété, des informations que l'on trouve à leur propos dans les sources consultées et de la place qu'ils occupent dans l'image du Mexique, nous avons retenu dans notre galerie de portraits, trois éminents personnages politiques qui ont, d'une manière ou d'une autre marqué la vie politique du pays après l'Indépendance: Iturbide, Guadalupe Victoria et Santa Anna. Il est d'autres personnages politiques mexicains auxquels on ne peut manquer de penser lorsque l'on considère ces quelque quarante années d'histoire mexicaine, comme Guerrero, Bustamante, Alaman. Mais si quelques lignes rapides, parfois un article isolé, en évoquent l'action politique, ceux-ci n'ont pas, dans les écrits de l'époque, l'omniprésence d'Wl Iturbide ou d'Wl Santa Anna par exemple. Quant à Juarez, on ne s'y intéresse qu'à partir de l'occupation française, à l'extrême fin de la période retenue pour notre étude78.Jusqu'en 1862, il ne dépasse guère en intérêt les chefs de parti de l'époque que sont Miram6n, Comonfort, Zuloaga, et, comme pour ceux-ci, les remarques le concernant se limitent à quelques brèves informations biographiques rappelant son rôle dans la Reforma ou pendant la
Guerre de Trois ans 79.

Iturbide, le « factieux couronné » Agustin de Iturbide est le premier personnage à prendre place dans cette brève galerie de portraits d'hommes d'Etat mexicains80. On sait comment, après la victoire des Indépendants et la réunion du Congrès Constituant, en février 1822, Iturbide est porté au pouvoir dans la plus grande confusion et, profitant d'Wle clause du Traité de C6rdoba, se fait proclamer Empereur, le
1. Covo commence précisément son article sur Juarez en 1862 : « L'image de Juarez dans la presse française à l'époque de l'intervention au Mexique (1862-1867) », Bulletin Hispanique, n° 3-4, juill.-déc. 1971; voir aussi N. Salomon, Juarez en la conciencia francesa (18611867), México, Secretaria de Relaciones Exteriores, 1975.
79 Sauf omission, L'Illustration ne consacre un article à Juarez
78

- avec un portrait de celui-ci-

que le 29 mars 1862, alors qu'elle en a consacré un à Comonfort dès le 14 novembre 1857 (nO768, p. 336) et un autre à Altamirano le 30 novembre 1861 (nO979, p. 349). 80 Nous parlons ici du Mexique « indépendant ». Concernant les libertadores, voir notre article « Remarques sur la représentation iconographique et textuelle de quelques grandes figures de l'Indépendance mexicaine en France au XIxe siècle », in: J. Covo (Ed.), La construction du personnage historique, P.D.L., Lille, 1991, p. 233...243.

25

19 mai 1822, puis couroIll1er en grande pompe dans la Cathédrale de Mexico, avant de devoir abdiquer le 19 mars 1823. Exilé en Europe, il revient de Londres pour tenter de reprendre le pouvoir et débarque à Soto la Marina, mais est arrêté et exécuté peu de temps après, le 19juillet 1824. C'est sur la base de ces éléments biographiques réduits à l'essentiel que le Lieutenant Maissin présente A. de Iturbide, «ce général qui, après avoir soulevé l'année et fait proclamer l'indépendance s'est emparé du pouvoir, a été nommé empereur, s'est fait chasser au bout d'une année, et n'a reparu sur le territoire mexicain que pour se faire fusiller au premier village »81.Ainsi résumée à ses péripéties principales, la vie de Iturbide présente un caractère exceptionnel et proprement romanesque. C'est sans doute ce qui explique, entre autres considérations, que, malgré le caractère éphémère de l'Empire qu'il avait instauré, cette première période de la vie politique du Mexique soit fortement marquée, dans les faits et dans les esprits, par le rôle qu'y joue celui-ci après l'achèvement du processus d'émancipation. Avant que ne soit consommée l'Indépendance, l'opinion française connaît mal Iturbide. L'Annuaire Historique de Lesur, paru en 1819, les Mémoires de Bi/laud-Varennes, en 1821, et Les Beautés de l'Histoire du Mexique de A. Dillon, en 1822, n'en parlent pas. Bien qu'il soit évoqué dans quelques articles de presse82, ce n'est véritablement qu'en 1824, que l'on a de plus amples renseignements sur lui, car cette année-là paraît la «Notice sur le Royaume de Mexico »83 de Larenaudière, qui rappelle son rôle politique, et, surtout, sont publiés en français les Mémoires Autographes de D. Augustin Iturbide, Ex-Empereur du Mexique84. Dans l'Avant-Propos, le traducteur français note qu'Augustin Iturbide «n'est que très imparfaitement COIll1U Europe»: «Son étoIll1ante élévation et sa chute non moins en étonnante sont à peu près les seuls événements qui soient parvenus à notre connaissance »85. Par ailleurs, l'iconographie en livre, sous forme de gravures, plusieurs portraits où il apparaît sous les traits du jeune officier créole ou sous ceux de l'Empereur, paré de ses attributs de majesté86. Postérieurement, divers ouvrages, dans les pages consacrées aux combats et aux premières années du Mexique indépendant, reprendront les différents aspects de son action politique faisant apparaître des jugements plus ou moins sévères à son égard.
81

Maissin, « Notes et docmnents », P. Blanchard et A. Dauzats, San Juan de Ulua..., op. cU.,

Voir 1. Penot, Méconnaissance, connaissance et reconnaissance de l'Indépendance du Mexique par la France, op. cft., p. 127. 83Larenaudiere,« Notice sur le Royaume de Mexico », art. cit., p. 172 et suiv. 84 A. Iturbide (Ex-Empereur du Mexique), Mémoires autographes, contenant le détail des principaux évènements de sa vie publique, Paris, 1824. 85id ibid., p. I. 86Ces gravures figurent au Cabinet des Estampes de la BNP. 26

~. 467-468. 2

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