La Toponymie, un Patrimoine à Préserver

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La toponymie suscite un grand intérêt auprès des spécialistes, des géographes mais aussi auprès du grand public. Dans de nombreux pays et régions, des études ont été entreprises afin de réhabiliter les terminologies anciennes et de restaurer le sens initial des noms de lieux.
Cette science trouve en France un champ d'activité particulièrement étendu, le pays ayant été le creuset où se sont fondus et amalgamés de nombreux peuples (les exemples gascons et alsaciens sont ici largement développés).
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296371910
Nombre de pages : 176
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La toponymie, un patrimoine à préserver

Actes du colloque du 8 juin 1996

"Conscience et maîtrise d'un patrimoine: la toponymie en Alsace" organisé par l'association Culture et Bilinguisme en Alsace et en Moselle

rassemblés par Solange WYDMUSCH politologue, Vice-présidente de l'Association Culture et Bilinguisme d'Alsace et de Moselle

@ L'Harmattan, ISBN:

1998

2-7384-7028-9

Solange Wydmusch

(ed.)

La toponymie, un patrimoine à préserver

En Inde, en Gascogne, en Alsace, vers une politique de réhabilitation des anciens toponymes ?

Avec la collaboration de Bénédicte Boyrie-Fénié, Roland Breton, Jean-Jacques Fénié, Robert Greib, Patrick Kintz, François Schaffe, Bernard Vogler, Béatrice Weis et Jean-Jacques Woerhling.

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Cet ouvrage a été réalisé dans le cadre d'un projet intitulé
« Conscience et maîtrise du patrimoine, la toponymie en Alsace»

soutenu par la Gemeinnützige Hermann-Niermann Stiftung, la Commission des Communautés européennes, la Région Alsace, le Conseil Général du Bas-Rhin, et le Conseil Général du Haut-Rhin.

Solange Wydmusch

INTRODUCTION
par Solange Wydmusch politologue, Vice-présidente de Culture et Bilinguisme.

Qu'est-ce que la toponymie? Sous ce nom quelque peu compliqué et peu familier se cache la recherche sur la signification et l'origine des noms de lieux et de leurs transformations successives. Cette science trouve en France un champ d'activité particulièrement étendu, notre pays ayant été le point de rencontre de nombreuses populations, le creuset où se sont fondus et amalgamés les peuples les plus divers. La toponymie étudie aussi bien les noms des lieux habités, villes, villages et lieux-dits que ceux des montagnes et des rivières. Ce sont là, les noms les plus anciens, les fossiles toponymiques car c'est d'abord à la montagne, à la colline, à la rivière que l'on a donné un nom. Car à mesure que s'étendait la connaissance des pays avoisinants, il devenait nécessaire de distinguer le ruisseau d'un village de celui d'un autre, en décrivant ses caractéristiques.
« Un nom de lieu est une forme de langue, un mot formé,

comme tous les autres de voyelles, de consonnes, de phonèmes articulés par les organes de la parole et transmis par l'oreille au cerveau. Il ne saurait donc être étudié

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Introduction

autrement qu'un mot quelconque, en dehors de la langue dont il porte l'empreinte» écrit Ernest Muret dans son ouvrage Les noms de lieux dans les langues romanes en 1930. Voilà donc posé le problème, le toponyme est un mot comme les autres, soumis aux lois de la phonétique, subissant donc les vicissitudes des mots ordinaires. TI faut par conséquent souvent recourir aux termes anciens pour rechercher l'étymologie du toponyme. Tout nom de lieu a une signification, mais cette signification a pu pour diverses raisons, ne plus être perceptible pour les habitants. Parfois, on ne l'a plus compris, parfois on l'a transformé à cause d'une mauvaise prononciation, tout comme on a pu l'insérer dans une série où il n'avait que faire. L'attraction paronymique consiste souvent que dans une confusion des suffixes: un suffixe rare est remplacé par un suffixe voisin, plus usité. On peut aussi constater l'agglutination au nom principal d'un nom secondaire, article ou préposition énoncé obligatoirement avec lui. On sait que les limites politiques actuelles ne recouvrent pas les limites passées, et encore moins les différentes limites linguistiques, aussi faut-il dans les régions limitrophes des connaissances spéciales. Aucun ouvrage ne traite précisément de l'Alsace. Les formations latines et gallo-romaines y sont rares: Colmar, Saverne... C'est indéniablement l'apport germanique qui est le plus important. Cela ne s'est pas fait d'un seul coup, ni partout dans les mêmes conditions. Village peut devenir dorf, troff, heim ou weiler. On voit donc que la connaissance phonétique régionale est indispensable pour le toponymiste. L'histoire locale peut aussi lui permettre de rendre compte de certaines appellations médiévales et de certains transferts. L'archéologie permet d'affirmer avec force 8

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si tel mot appartient à la couche gauloise, si on a découvert sur le territoire du lieu qu'il désigne des vestiges d'occupation celtique, et si tel autre mot date de l'époque romaine, et non romane, selon que les fouilles ont permis de retrouver la trace d'activités romaines. La toponymie science jeune se doit d'utiliser tous les concours. En Alsace, une réflexion sur la toponymie est urgente. En effet, nous subissons inlassablement de nouvelles urbanisations qui ne tiennent pas compte des noms cadastraux et encore moins des noms anciens. Or, les hommes ne vivent pas sans attaches, ils s'inscrivent dans l'espace et dans le temps en nommant les lieux qu'ils parcourent. Pourquoi mépriser les noms anciens et les remplacer par des noms d'une banalité affligeante? Pourquoi préférer des noms d'arbres ou de fleurs aux toponymes chargés de sens et d'histoire? Veut-on effacer les marqueurs d'une identité biculturelle dans notre région? Les toponymes permettent d'établir une passerelle avec les ascendants. TIs servent de référence et permettent de mieux inscrire dans l'espace l'habitat. L'homme a en effet besoin de liens à son territoire. C'est peut-être là un des moyens de lutte contre le sentiment de déracinement et contre le repli sur soi. Les contributions rassemblées dans ce volume invitent au voyage. Les lecteurs sont appelés à s'expatrier, à s'intéresser d'abord à un exemple lointain, celui de l'Inde, avant de revenir dans le cadre hexagonal, puis enfin régional. Ce périple met en évidence les similitudes quant à la question de la toponymie par delà les continents. L'inscription de l'histoire dans l'espace vécu est tout autant nécessaire dans d'anciennes colonies qu'en France. Le professeur Roland 9

Introduction

Breton a ouvert le débat en décrivant les débats indiens actuels. Au cours de l'hiver 1995-96, la première ville de l'Inde par le nombre d'habitants Bombay est redevenue Mumbai. L'événement fut largement commenté dans la presse indienne. TIne s'agissait pas de réformer l'orthographe, mais de redonner à l'Inde indépendante une image plus authentique et plus fidèle à sa tradition culturelle passée, en corrigeant ou en effaçant les dénominations dues à la présence des dominations occidentales. Mumbai était l'ancien nom marathi évoquant la déesse locale Mumba. Ces débats posent une question générale de civilisation, de culture, d'histoire, celle de la représentation des réalités et celui de la signification des dénominations selon le professeur Roland Breton. TI s'agit du problème «de l'appropriation et de la réappropriation par toute communauté locale de son environnement visuel et auditif, de l'intelligibilité de son paysage lexical et scriptural face à certaines défigurations, dégradations, occultations de ses valeurs profondes sous une banalisation cosmopolite, et entraînant perte de sens, perte d'information, perte de beauté, perte de personnalité.» L'exemple du continent indien, la pertinence des réformes en cours forcent au respect. Dans le cadre français, les débats sont bien moins avancés. L'obligation d'unité linguistique énoncée lors de la Révolution comme une nécessité pour l'exercice de la démocratie a progressivement mis sur le banc de touche les langues régionales. La richesse toponymique de la Gascogne a été décrite par le professeur Jean-Jacques Fénié. L'occitan est bien moins parlé que l'alsacien, et c'est de plus une langue aux multiples variantes locales. Quels handicaps! Les initiatives prises par les militants de 10

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l'Occitanie sont nombreuses et ont permis certaines avancées. L'ouvrage que le professeur Fénié a écrit avec son épouse fut rapidement épuisé. Le débat n'est donc pas réservé à quelques spécialistes mais intéresse aussi le grand public. Bénédicte Fénié- Boyrie montre les nombreuses connections entre patrimoine archéologique et toponymie au cours d'une magistrale présentation du département des Landes. TI est évident que la recherche toponymique ne peut progresser que si elle est menée conjointement par les géographes, les linguistes, les archéologues... La seconde partie de l'ouvrage est consacrée principalement à l'Alsace. Le professeur Bernard Vogler présente succinctement l'histoire linguistique alsacienne. Cette contribution permet de mieux comprendre toutes les subtilités des autres interventions fort spécialisées et concentrées sur des époques particulières. Béatrice Weis, directeur de recherche au CNRS, met en évidence les évolutions subies par les toponymes au cours de la francisation. Nulle directive n'ayant été donnée, les toponymes se sont francisés presque au hasard. On écrit à peu près ce que l'on entend, en orthographiant les sons à la française. Un véritable état des lieux est proposé par François Schaffner et Robert Greib dans leur contribution fort documentée. Existe-t-il une possibilité de changement de nom, de rebaptiser un quartier? Cette question a été finement étudiée par Patrick Kintz, vice-président du Tribunal administratif de Strasbourg. TIa constaté que la toponymie ne soulève que peu de contentieux alimentant les juridictions, peut-être est-ce imputable à la relative indifférence de la part du grand public. Le changement de nom est possible. Châlons-sur-Marne est 11

Introduction

devenue Châlons-en-Champagne récemment. L'initiative appartient exclusivement au conseil municipal de la Commune intéressée qui doit formuler une demande au préfet. Ensuite, on consulte le conseil général du département et on sollicite l'avis du Conseil d'Etat. C'est une procéaure longue mais possible. En ce qui concerne les noms de rue la réglementation est simple, il appartient au conseil municipal de délibérer sur la dénomination des rues, places et édifices publics... TI est donc possible dans le cadre de nouvelles urbanisations d'émettre des avis et de les proposer à la municipalité concernée. Au terme d'une telle étude, un constat s'impose: la toponymie n'est pas affaire de flair ou d'imagination mais de science. Tout mot fait partie d'une langue et sert donc à la communication; pour que celle-ci puisse se faire dans des conditions satisfaisantes il faut qu'il y ait le moins d'équivoque possible. Les noms de lieux prenant naissance dans le pays même, sont soumis à l'évolution dialectale de sorte que tout travail sérieux dans ce domaine doit s'appuyer sur la connaissance historique des dialectes de la région. Evidemment, la toponymie se fonde aussi sur la géographie, et sur l' histoire puisque les toponymes renferment souvent des noms anciens ou remontent à une langue passée. La toponymie n'est pas seulement la science étudiant les noms de rues et de lieux mais aussi une revendication linguistique. L'homme a besoin de marqueurs identitaires. Parmi les plus importants on trouve la langue. On est face à un dilemme. Est-il préférable que chaque langue, chaque culture, chaque peuple préserve son empreinte sur le monde avec son expression, sa graphie, sa musicalité propres 12

Solange Wydmusch

exprimant sa raison d'être distincte, marquée par un esprit particulier? Ou faut-il par souci d'homogénéité gommer toutes les différences et sombrer dans une banalité affligeante ? La réponse paraît évidente. Le langage sert à dire, je, vous, autrui. TIn'existe que dans la relation à autrui. TIidentifie et relie à l'autre, il oblige à communiquer. La culture quant à elle se vit dans l'identité narrative, dans le récit. Aussi, convient-il de laisser aussi dans le métalangage des traces de la spécificité alsacienne, et communiquer ainsi une part de l'histoire à l'autre. C'est là, une démarche d'ouverture, une dynamique de la rencontre.

Roland Breton

LA RESTITUTION

DES TOPONYMES INDE

EN

par Roland Breton Géographe, Professeur émérite à l'Université de Paris VII

L'hiver dernier, 1995-1996, la première ville de l'Inde, par sa population, changea de nom: Bombay devint, ou, plutôt, redevint, Mumbai. L'événement suscita beaucoup de com-mentaires dans la presse indienne. D'autant plus que la décision avait été prise par le gouvernement de l'Etat de Maharashtra, le pays marathe, dont Mumbai est précisément capitale. Elle fut critiquée sur le plan politique car elle émanait du seul gouvernement qui, à ce moment, était issu d'une coalition entre le grand parti de droite pan-indien, le Bhâratiya Janatâ Party et le petit parti d'extrême-droite local, très virulent dans son nationalisme anti-musulman, le Shiv Sena, «l'Armée de Shivâjî ». Beaucoup d'Indiens trouvèrent le changement incongru et déroutant, surtout hors du pays marathe, et dénoncèrent encore le célèbre inspirateur des mesures prises par ce gouvernement, le très médiatique et

charismatique Bal Thackeray, « chef suprême» du Shiv Sena.
Mais la décision était irrécusable. Elle était l'expression légale de la liberté des Etats de l'Inde fédérale, et, par delà, traduisait, une fois de plus, cette aspiration profonde à redonner de l'Inde indépendante une image plus authentique 15

La restitution des toponymes en Inde

et plus fidèle à sa tradition culturelle passée. En corrigeant ou effaçant les dénominations dues à la présence des dominations occidentales. Mumbai était l'ancien nom marathe, évoquant la déesse locale Mumba, ou Murnbadévi, d'un tout petit port acheté par les Portugais en 1534, qui l'avaient transcrit Bombay, désignation qui, pour eux, évoquait cette Born Bahia, «bonne baie», havre bien abrité, que la princesse de Bragance apportera en dot au roi d'Angleterre Charles n en 1661. Et, par la suite, la ville, choisie comme siège de la Compagnie des Indes, devint la «Porte de l'Inde» (Gateway of India), sa métropole portuaire et commerciale, aujourd'hui forte de plus de dix millions d'habitants, éclipsant Calcutta pour le titre de première mégapole du subcontinent. Et, c'est finalement, au terme de près d'un demi-siècle d'indépendance, que le gouvernement marathe décide de retourner aux sources et de restituer, après quatre siècles et demi, l'appellation correcte de l'une des plus grandes villes du monde. On verra comment le reste du monde prendra la chose. Car, déjà, le reste de l'Inde a murmuré, partagé entre modernité et tradition, entre efficacité et authenticité, entre respect de ce qui a près d'un demimillénaire d'âge ou de ce qui a encore plus... Et, comme beaucoup d'autres débaptisations sont envisagées à Mumbai, celle de la principale gare de Mumbai, le Victoria Terminal, soulève déjà une controverse encore plus chaude, car les enjeux en seraient, semble-t-il, plus divers et plus pesants. Quant à l'intention de changer le nom très islamique de la ville marathe d'Ahmadnagar, elle a déjà rencontré de fortes objections et entraves dans un pays où la tolérance est de tradition.

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Roland Breton

Nous sommes là au coeur d'un problème général de civilisation, de culture, d'histoire, celui de la représentation des réalités et celui de la signification des dénominations. Celui, aussi, de l'appropriation et de la réappropriation par toute com-munauté locale de son environnement visuel et auditif, de l'intelligibilité de son paysage lexical et scriptural, face à certaines défigurations, dégradations, occultations de ses valeurs profondes sous une banalisation cosmopolite, confinant à la pollution, et entraînant perte de sens, perte d'information, perte de beauté, perte de personnalité. C'est le problème de savoir si chaque langue, chaque culture, chaque peuple doit veiller à préserver son empreinte sur le monde avec son expression, sa graphie et sa musicalité propres, exprimant sa raison d'être distincte, marquée de son esprit particulier. Pour maintenir ces valeurs d'authenticité, l'Inde, dans son style démocratique, mesuré, tolérant, prudent et non-dogmatique, a utilisé principalement deux moyens pour préserver sa toponymie. D'une part la restitution des désignations originelles pour les toponymes corrompus: retour aux noms traditionnels de villes anciennes, de cours d'eau, de montagnes, etc. Et, d'autre part, la création néologique de toponymes originaux, conformes au génie classique de leurs langues, pour baptiser les entités administratives ou politiques instituées, les villes nouvelles, etc. Nous passerons, donc, en revue, ici, les principaux exemples de restitution, puis de création de toponymes, pour, 17

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