LA TRANSITION GUERRIÈRE YOUGOSLAVE

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Par la qualité de sa documentation, cet ouvrage va faire date car il remonte aux causes de la décomposition sanglante de l'ex-Yougoslavie. En effet, cette analyse impartiale du processus de transition croate et serbe, singulier car guerrier, inclut le critère de la guerre et fait partie intégrante du processus de transition post-communiste, jusqu'alors exclusivement économique et politique.
Publié le : vendredi 1 mars 2002
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EAN13 : 9782296283268
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LA TRANSITION GUERRIÈRE YOUGOSLA VE

Marina GLAMOCAK

,

LA TRANSITION GUERRIERE YOUGOSLA VE
Préface de Alain Jaye

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan I talia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

Couverture: Bas-relief de Zlatko Glamoèak Photographie: Vladimir Markovié Design .' Sholby et Zlatko Glamoèak

@ L'Harmattan,

2002 ISBN: 2-7475-2189-3

A ma mère. Afeu mon père.

NOTE

Dans le présent texte, nous avons choisi de laisser la plupart des noms propres dans leur orthographe d'origine. Etant donné que l'orthographe serbo-croate est strictement phonétique, il suffit, pour une prononciation correcte, de retenir ces quelques règles: - tch E - lire - è H - lire - H ("heart" anglais) J- lire - y ("yaourt") S - lire - ch S - lire - ss (isse) Z - lire - j ("je")

C -lire

PRÉFACE

L'ouvrage de Marina Glamocak, tiré de sa thèse, richement documenté, va faire date parce qu'il remonte aux causes de la décomposition sanglante de l'ex-Yougoslavie. Elle se limite dans le temps à la guerre serbo-croate, et nous réserve sans doute pour plus tard un travail sur la guerre de Bosnie. L'idée qu'il puisse y avoir des causes rationnellement établies aux dérèglements les plus odieux de la politique et de la guerre est très importante. Nous vivons une époque qui voit s'effondrer - mais aussi se reconstruire des niveaux de souveraineté légitimes, sous le choc des technologies nouvelles et de la globalisation des systèmes commerciaux et financiers, et il existe une sorte de tentation philosophique, parfois morbide, de considérer que la montée de la barbarie et du chaos signifie la fin de I'humanisme à l'échelle mondiale. C'est tellement faux qu'un enfant pourrait le comprendre ~ la barbarie ne peut pas servir à rendre absurde l'humanisme et les Lumières. Seul l'humanisme et ses lumières rationnelles, y compris la compréhension de l'irrationnel, peuvent servir à expliquer la barbarie et ses ombres sinistres. Considérer que la guerre yougoslave est inexplicable, simplement absurde, archaïque et barbare, c'est renoncer à comprendre qu'elle est actuelle et qu'il faut l'expliquer pour pouvoir surmonter ses séquelles. On ne me soupçonnera pas d'être le moins du monde indulgent pour les crimes politiques, les horreurs fascistes et les aberrations psychopathologiques qui se sont déchaînées pendant cette guerre. Mais il faut qu'on puisse tirer des leçons des erreurs multiples et des volontés néfastes qui se sont combinées pour la rendre possible, et qui ont rendu ensuite possible la guerre de Bosnie et finalement celles du Kosovo et de Macédoine. L'explication prend ici au sérieux la morphologie des identités politiques, non pas comme s'il s'agissait d'un phénomène naturel comme la forme des nuages, mais en clarifiant toujours les volontés humaines conscientes qui sont derrière le travail du modelage de la société politique, c'est-à-dire la société du "vivre ensemble avec des services publics", et du modelage de la société dite civile, qui naturellement fait partie du fondement de la société politique,

même si on peut la définir comme la société du "vivre en bon voisinage avec des services privés". La société, ainsi décrite sous deux aspects, c'est toujours un cas spécial, et d'autant plus dans un Etat où la nation s'est reforgée dans la guerre contre l'occupation d'une armée fasciste étrangère et dans le seul pays qui a connu une révolution communiste sans invasion soviétique. Triomphantes malgré la marqueterie des langues et des religions yougoslaves, ces républiques résistantes, quasi-souveraines, sont restées groupées, liées par le ciment fragile de la Ligue des Communistes et la présidence à vie de Tito, et défendues par une armée fédérale assise sur les milices républicaines et locales de la "défense populaire généralisée" . L'Etat comme monopole légitime de l'usage de la force pouvait-il résister et évoluer sans guerre? Pourquoi les forces sociales et politiques ont-elles échoué à maintenir la paix et à sauver la nation yougoslave que personne en Europe ni en Amérique au début ne cherchait à démanteler? Marina Glamocak nous fait comprendre par quels enchaînements historiques complexes, toujours volontaristes, les institutions, la société, les représentations identitaires ont évolué vers la forme du régime qui, après la mort de Tito, sombre dans un nationalisme généralisé. Nationalisme de chaque parti communiste républicain, devenant nomenklatura locale, élite populiste, liée par l'autogestion ouvrière des entreprises au développement libéral du marché. Et, naturellement, nationalisme des mouvements d'opposition démocratique qui se rattachent au nationalisme d'avant la Libération: soit au nationalisme grand-serbe, soit au nationalisme oustachi. En Serbie, entrent en lutte "le chauvinisme

du pouvoir contre le nationalisme de l'opposition". Les
mouvements démocratiques serbe et slovène naissants font référence aux droits de l'homme, mais affirment aussi que ces droits ne peuvent être sauvegardés que dans le cadre d'une communauté nationale, nationale signifiant "ethnique". Partout le communisme a échoué à congeler le nationalisme, en Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne, ce fut une réaction contre un régime imposé par la force. Mais le nationalisme réapparaît aussi parce que les régimes de l'Est ont voulu s'en servir soit pour neutraliser ou éliminer (dans le cas yougoslave puis albanais et roumain) l'effet de soumission satellitaire à la Russie, soit, dans le 8

cas yougoslave, pour assumer la composition pluriethnique et la faire évoluer vers une citoyenneté jacobine, selon un modèle finalement proche du système soviétique: la théorie stalinienne des nationalités portait en elle un populisme nationaliste, destiné à brider toute lutte des classes sous la dictature du parti, c'est-à-dire essentiellement à brider la démocratie comme libre expression populaire du contrôle de l'injustice sociale par en bas. En montrant que les partis politiques et la transition démocratique dans les pays de l'Est naissent d'une décision politique de Glasnost, prise par les nomenklaturas, Marina Glamocak montre aussi que les racines "basistes" de la démocratie, le libre j eu des citoyens dans la "société civile", n'étaient pas prêtes. La démocratie s'établit alors comme une fuite des membres du PC au profit d'un multipartisme proliférant et, dans les pays multiethniques, l'apparition de partis ethniques est dès lors inévitable. En Bosnie, le multipartisme évolue sous la pression serbe et croate vers un multiethnisme sanglant. La notion même d'opposition politique reste partout floue. Avec cette révision précautionneuse et comparatiste de tous les termes de la science politique traditionnelle appliquée à la "démocratie", nous sommes conduits à nous dire qu'en effet, lorsqu'on les applique sans précautions à la description d'un processus comme celui qui mène à la guerre serbo-croate, on risque de prononcer des phrases dans lesquels les mots usuels ne peuvent pas avoir du tout le même sens en Yougoslavie et en Europe occidentale. Cela ne signifie pas que l'analyse politique des sociétés politiques "autres" soit impossible avec les mots disponibles, mais qu'on doit conserver à chaque instant un savoir réel des relations sociales qui ne soit pas fondé sur la mise en guirlande de termes consacrés, mais par l'observation attentive du contexte des discours prononcés. Cette précaution est parfaitement valable ailleurs: si on peut comprendre les débats politiques en Alsace, en Bretagne et en lIe de France, il ne nous viendrait pas à l'idée, connaissant les spécificités régionales, de les prendre complètement au pied de la lettre, de les prendre autrement que comme une sténographie commune, mise en forme commune par la volonté politique d'exercer ensemble le pouvoir par délégation du peuple souverain dans le cadre de la nation française. On sait très bien aussi, à l'échelle au-dessus, que les Verts allemands ont une toute autre 9

histoire que les Verts français, que l'extrême droite italienne est très différente de l'allemande parce que l'Italie n'a pas été défascisée comme l'Allemagne a été dénazifiée, etc. La démocratie contient toujours une part de démagogie, c'està-dire de discours qui paraissent creux de l'extérieur mais qui suscitent une écoute pleine dans les couches populaires angoissées. Pour comprendre la spécificité de la "transition démocratique" serbe et croate, et pourquoi elle conduit à une guerre totale entre nationalismes fascisants, néanmoins issus du processus démocratique lui-même, il faut donc étudier de près la naissance des partis d'extrême droite. On trouvera dans les actions et les déclarations des "tchetniks" du parti radical serbe de Seselj le moyen de comprendre comment leur fascisme extrême servait le système de pouvoir de Milosevié, tantôt en se ralliant, tantôt en s'opposant au pouvoir en place à Belgrade, en fonction des nécessités quasiment sémantiques qui faisaient que Milosevié devait parfois apparaître comme "anti-fasciste". La partie de ce livre qui porte sur la décomposition de l'armée fédérale yougoslave et le début de la guerre serbo-croate est probablement celle qui constitue le noyau principal de la réflexion sur l'évolution paradoxale du pays - paradoxale: qui semble échapper aux explications théoriques enseignées dans les écoles. "En Yougoslavie, ce n'est pas un Etat qui cherche une armée pour se maintenir, c'est une armée qui cherche un Etat qui voudrait bien
la dominer.
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L'Armée populaire yougoslave en 1991 était la seule structure unificatrice non détruite par la désagrégation politique mais elle était à la recherche d'une source budgétaire sérieuse et se ralliait à l'espoir d'une Grande Serbie capable de maintenir la Yougoslavie. Elle appuya au début la .Serbie, non par serbisme, mais pour maintenir la Fédération et elle se préparait après la chute de Vukovar à prendre Zagreb, ce que Milosevic empêcha, ayant déjà décidé que son but était la sécession nationaliste serbe. La défense populaire généralisée dépendant des républiques fut l'instrument de la rupture du monopole de la force de l'armée fédérale et du recrutement de la police serbe d'abord dans la Krajina de Knin, aidée par l'armée fédérale, puis, en Serbie même, le recrutement
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Cité p. 113.

la

des groupes paramilitaires s'appuya aussi sur le "milieu" articulé aux hooligans, supporters des clubs de football (les Tigres d'Arkan, d'abord supporters de l'Etoile Rouge de Belgrade) qui fut un moyen important de pouvoir du régime Milosevié. L'acceptation ensuite de volontaires internationaux fascisants pour les deux sources miliciennes du pouvoir serbe et du pouvoir croate, d'une importance symbolique plus que réelle dans le cas serbe en tout cas, nous avertit que les frontières de la barbarie franchissent aisément les identités nationales. Le Front national en France hésita entre le soutien aux oustachis et le soutien aux tchetniks pour incliner finalement en faveur des tchetniks. Les chapitres consacrés aux paramilitaires croates et serbes sont des contributions importantes à l'histoire du drame et on découvrira dans ce livre que les correspondances journalistiques locales sont demeurées, des deux côtés, une source d'information critique, systématiquement utilisée ici pour la description des exactions et la désignation des responsables officiels ou officieux. Le plongeon dans la division des armées est, comme on le décrit alors, dans le détail, une multiplication des militarismes. Une guerre civile de sécession paraît être, comme le relève Marina Glamocak, bien plus qu'une guerre extérieure, l'avènement de la guerre comme objectif politique, en soi premier ~ mais je ne me rallie pas à l'idée que cette réalité contredit l'énoncé théorique de Clausewitz sur la guerre, "continuation" (Fortsetzung) de la politique par d'autres moyens. En français, continuation n'implique aucune rupture, au contraire un lien statique très solide (cum tenere: tenir ensemble) ~ Fortsetzung qu'on traduit parfois par poursuite (qui du coup est un mot totalement dynamique) est un mot composite allemand, intraduisible en français, Fort connote un départ dynamique et Setzung une arrivée statique. On s'arrache à la politique de paix pour s'installer dans une autre dynamique par le recours à des moyens violents, mais c'est toujours pour des buts politiques. Dans le cas d'une guerre de sécession c'est d'autant plus politique qu'il s'agit bien de créer une ou plusieurs nouvelles identités politiques à travers la mobilisation guerrière. C'est ce que Marina Glamocak baptise du nom paradoxal de "transition guerrière" (du communisme à la démocratie). La transition guerrière est le prix à payer pour cette refondation par le retour au nationalisme. Ce prix est sans doute aussi le passage par la Il

"fascisation", "ce fascisme qui vient" selon l'expression de Jacques Julliard, mais qui n'est pas encore là à proprement parler, issu par victoires électorales de la décomposition du pouvoir du parti unique et des compromissions avec l'extrême droite de toutes les fractions nationales communistes. La conclusion de cet ouvrage n'étonnera pas: c'est bien l'idée d'un retour au capitalisme qui se déguise derrière la "transition". Mais c'est un retour qui dans la période doit se faire à un capitalisme globalisant où le nationalisme n'a plus sa place. Les peuples yougoslaves ont été floués par leurs dirigeants: ces guerres criminelles n'ont même pas servi à "moderniser" dans le sens capitaliste mais plutôt le contraire. La fragmentation guerrière va contre l'unification d'espaces nationaux, quand c'est la construction d'un espace plus vaste, et non pas plus petit, qui seule permettrait de résister aux forces de domination globales qui poussent par la dérégulation dans le trou noir du mal développement croissant. L'espace de l'Union, qu'essaye de construire l'Europe, n'a des chances de modérer les nuisances macro-économiques de la globalisation néolibérale, que si l'échelle du Continent pèse dans ce sens et cherche à sauver son voisinage du désastre. La consolidation de l'économie, de la démocratie et de la paix dans l'ex-Yougoslavie ne se fera donc pas sans une aide volontaire et consciente, sans un modèle proposé par le voisinage européen, qui seul pourra réintégrer les sociétés meurtrières et meurtries des "transitions guerrières" dans un avenir pacifié. Ceux qui ont comme moi fréquenté Belgrade, avant la guerre de Bosnie, et Sarajevo pendant le siège savent que dans ce pays jamais n'ont disparu complètement le souvenir et le projet d'une société fraternelle plurinationale que nous y avions connue, avant que les seigneurs de la guerre tentent de rameuter les démons de la cruauté pour sauver leur pouvoir du cauchemar.

Alain JO XE Le 23 novembre 2001

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INTRODUCTION

''Malgré tout l'affairement et le bruit, pas une seule idée neuve n'a ,,2 jailli d'Europe de l'Est en 1989. François Furet

La chute du système communiste a été soudaine et son issue simple, l'unique alternative étant l'institutionnalisation du multipartisme, le développement de la société civile, l'introduction de l'économie de marché. En ce sens, la phrase de F. Furet, citée cidessus, reflète bien la réalité à l'Est3. Les bouleversements sociaux intervenus en Europe de l'Est en 1989 sont analysés comme une transition (économique et politique). De fait, démocratisation est devenue synonyme de transition, ce qui n'est pas inexact dans le cas des pays d'Europe centrale où le modèle démocratique domine le processus de transition. Cependant, la transition d'un système en situation d'échec à un système "modèle" est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît et ne se résume pas à la simple chute du système politico-idéologique et à son remplacement par la concurrence politique et l'économie de marché. En particulier, la transition dans les Etats fédéraux s'est présentée comme une opportunité pour certains peuples d'acquérir la souveraineté nationale, de faire jouer la légitimité du droit des peuples à l'autodétermination. Une certaine confusion s'est installée entre la décomposition / recomposition des Etats fédéraux et l'avènement de la démocratie dans la mesure où des régimes postsocialistes sont parvenus au pouvoir sous la forme de mouvements pseudo-démocratiques ayant comme projet politique la restauration ou la création d'un Etat national; par conséquent, l'idée de démocratie a été subordonnée à la "libération" nationale. Dans le cas de l'ancienne fédération yougoslave, le multipartisme s'est
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Cité in R. Dahrendorf,Réflexionssur la révolutionen Europe 1989-1990,Seuil,

Paris, 1991, p. 32. 3 Nous utilisons la notion de "pays de l'Est" pour marquer politiquement un régime sous la tutelle de l'Union Soviétique. Bien que la Yougoslavie n'ait pas été sous domination soviétique à partir de 1948, le fait d'être un pays de type socialiste la range dans ce cadre politique.

instauré au niveau républicain et non pas fédéral, les nouveaux partis politiques étant apparus dans un cadre exclusivement national, et s'étant faits les porte-parole de groupes nationaux et ethniques. Ayant bénéficié d'un régime plus souple que les autres pays communistes, la Yougoslavie a manifesté un certain retard, sinon une singularité, par rapport aux événements de 1989 dans les autres pays de l'Est. En Yougoslavie il n'y a pas eu de grandes manifestations contre le régime communiste et les élections, organisées par les autorités républicaines, et non pas par le gouvernement fédéral, répétons-le, se sont déroulées sur un fond de crise économique et une montée de l'exaltation nationale. De ce fait, l'idéologie nationale a établi ses propres critères de pouvoir, pas moins absolus que ceux du régime précédent, et, malgré ses déclarations démocratiques, le véritable acteur a été l'ancienne élite politique et nationale. Les résultats des élections, en Croatie et en Serbie, ont conduit F. Tudjman, avec la Communauté démocratique croate (HDZ), et S. Milosevié, avec le Parti socialiste serbe (SPS), à emprunter la même voie politique: ils ont gouverné avec des partis "uniques"4, et mené des guerres. Ils ont tiré leur légitimité de leur politique d'unification nationale dont le but était la création d'un Etat national au prix, si nécessaire, du nettoyage ethnique et de la guerre. Avec l'effondrement de la Yougoslavie il est légitime de se poser la question suivante: ne confondons-nous pas démocratisation et redécouverte de la souveraineté nationale? Et avec les guerres qui ont suivi, ne confondons-nous pas processus de transition et préparation à la guerre? Autrement dit, il semble que les critères politiques et économiques ne soient pas suffisants pour juger la transition à l'Est. Tous les anciens pays socialistes n'ont pas eu le même parcours transitionnel; il faudrait distinguer entre les pays qui sont entrés dans la transition sans confrontation militaireS

4 Même si Milosevié, à la différence de son homologue croate, a été obligé dès 1992 de faire une coalition avec le Parti radical serbe (SRS) de Seselj. 5 Si la dislocation de l'Union soviétique, puis celle de la Tchécoslovaquie n'ont pas donné lieu à un conflit anné, cela serait dû à la fois à des modes d'intervention de la communauté internationale et à des situations politiques propres à ces pays. 14

et les pays qui revendiquaient

à la fois la transition
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et

l'indépendance, celle-ci étant une cause possible de guerre.

Une autre question cruciale à se poser pour décrire les processus de transition croate et serbe après la chute du communisme, après l'effondrement d'un Etat, puis la naissance d'Etats nationaux, est la suivante: comment déterminer les paramètres propres à des régimes qui ont formellement établi la démocratie sur les ruines de guerres intérieures? Quels sont les indicateurs indispensables permettant de définir les nouveaux régimes croate et serbe, édifiés avec la guerre, dans la transition politique et économique? En cherchant à comprendre d'un point de vue sociologique à la fois la chute d'un Etat, dont la Croatie et la Serbie étaient le pivot, la transition et la guerre, nous mettrons l'accent sur les élites politiques qui détiennent les postes stratégiques dans la société et déterminent souvent de façon fondamentale le cours des événements au sein de la société. "Un régime politique ne se ramène pas à des facteurs structurels, économiques et sociaux, c'est la création historique d'acteurs et de sujets socio-politiques et ces facteurs agissent justement par le biais de la médiatisation et de la ,,7 création des acteurs. La "médiatisation" et la "création" des acteurs, dont Garreton parle, sont plus importantes dans les périodes de grands changements sociaux. Dans les périodes où "l'avenir est ouvert", les élites politiques ont une importance particulière car certaines de leurs décisions constituent de véritables tournants qui bouleversent la vie des sociétés. Face à un lourd héritage communiste de non-reconnaissance des partis politiques, les nouveaux pouvoirs nationaux, issus des élections, ont continué à considérer le conflit social comme le ferment le plus désintégrateur de la société nationale. La
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Si nous ajoutons l'un à l'autre deux éléments sociauxqui coïncidentmais qui ne

sont ni la cause ni la conséquence l'un de l'autre, c'est pour exprimer une grande réserve vis-à-vis des explications selon lesquelles la démocratisation d'une société multinationale, en l'occurrence la société yougoslave, est la cause principale de la guerre, dans la mesure où, toujours d'après le même raisonnement, ces sociétés ne pouvaient exister que sous la contrainte. Enfm, assimiler Etat et système communiste constituerait une erreur fondamentale. 7 M. A Garreton, "Amérique Latine. La démocratie entre deux époques", dans: Situations de la démocratie, M. Gauchet, P. Munent, P. Rosenvallon, Gallimard, Le Seuil, Paris, 1993, p. 143. 15

problématique du multipartisme - dont le rôle est de modérer et de contenir les conflits de classes - apparaît dans les pays exyougoslaves principalement dans la sphère ethnique, religieuse, culturelle, elle ne se situe pas dans la lutte des classes, ni dans la sphère sociale proprement dite. Enfin, la question de la structure sociale, présentée dans la partie Clivages sociaux et multipartisme, se pose doublement: il s'agit de décrire sa capacité à répondre aux besoins du multipartisme et de voir sur quels supports a reposé la nouvelle intégration/désintégration sociale et guerrière. Après avoir mis en lumière l'influence des clivages sociaux sur la vie politique, il nous paraît pertinent de montrer que la conquête de la démocratie électorale dans les anciennes républiques yougoslaves s'est appuyée sur le nationalisme, ce qui a abouti à une nouvelle légitimation du pouvoir au niveau républicain. En conséquence, les classes sociales, et plus particulièrement la classe ouvrière, la plus nombreuse, ne se sont retrouvées que dans la cause nationale ou républicaine. A partir de là, les dirigeants nationaux ont pu compter sur leur fidélité, même dans la guerre, comme l'a montré l'atrocité de Vukovar. De ce fait, une courte analyse de l'Émergence des partis politiques s'impose. La formation conflictuelle de la société post-yougoslave, dans la guerre, a déterminé le changement politique. Les régimes croate et serbe ne sont parvenus à créer une apparence de complète intégration nationale qu'en discréditant les partis et organisations contestataires. Par conséquent, avec la guerre et la montée de l'autoritarisme de ces régimes, la période de grand enthousiasme pour le changement politique "pourrait être caractérisée plutôt comme une sorte de démocratie dans la société, que comme une

démocratie dans l'Etat. (.. .) Il n'y avait pas d'institutions
démocratiques et la procédure démocratique n'était pas systématiquement appliquée. Par contre, la liberté d'opinion existait, notamment dans la presse et dans les média. Il y avait la liberté d'association et d'activités politiques... Mais la garantie de ces libertés faisait défaut... L'absence de garanties formelles a permis la rapide mise en question de ces libertés, dont certaines ,,8 Néanmoins, il faut sont à nouveau sérieusement menacées. souligner le fait que les nouveaux pouvoirs n'ont pas tenté de liquider les forces organisées dites d'opposition, mais de les
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V. Pusié, "La dictature et la légitimité démocratique. Démocratie ou Nation 7", Cahiers internationaux de sociologie, juillet-décembre 1993/40, p. 373. 16

dissimuler et de les réduire à peu de chose. Ce contexte politique a déterminé la situation contradictoire d'une opposition bénéficiant d'un immense soutien de la population tout en ne pouvant participer au destin national, contradiction exploitée par les forces nationalistes. La partie portant sur Le monopole de la violence légitime s'attachera à montrer la formation conflictuelle, notamment sur le plan militaire, de la société post-yougoslave et la tendance des nouveaux pouvoirs républicains9 à déterminer la transformation du système politique et économique, à le mettre sous leur contrôle et à en faire une structure guerrière. Parallèlement, la contestation de la légitimité de l'Armée populaire yougoslave (JNA) en Slovénie et en Croatie a débouché sur la création de nouvelles armées nationales. La tactique a consisté à substituer des milices nationales à la JNA. La décomposition de l'armée fédérale, face au changement global à l'Est et dans le pays même, montre son incapacité à répondre aux défis du multipartisme (la dépolitisation et la professionnalisation), à la montée du nationalisme et aux revendications d'indépendance (les conflits nationaux armés ont suivi). Elle s'est rangée aux côtés du pouvoir serbe, défendant un étrange mélange d'idéologie communiste et de nationalisme exprimé par le grand-serbisme. Qu'il s'agisse de désobéir à la JNA (cas croate) ou qu'il s'agisse de la contrôler (cas serbe), le regroupement militaire au niveau national, puis la guerre elle-même débouchent sur des Etats nationaux. Le "nettoyage ethnique" n'est qu'un moyen pour y aboutir. La guerre en Bosnie n'est pas traitée ici pour une raison simple, à savoir, elle est la suite logique des reconstructions nationales et étatiques sur une base ethnique qui l'ont précédée. Outre la description de la formation des différents groupes (para)militaires, parallèlement au monopole de la violence légitime qui va de pair avec l'indépendance étatique, nous aborderons plus particulièrement l'interaction entre l'engagement dans les groupes paramilitaires (volontaires, mercenaires, milices) et un pouvoir politique autoritaire, d'une part, et le rapport entre les forces militaires légales (armée, police) et les groupes paramilitaires, d'autre part. Pour vérifier les conclusions tirées, et plus
9 L'ancienne Yougoslavie était un Etat socialiste et fédéral, composé de six républiques et deux provinces autonomes eVoïvodine et Kosovo) rattachées à la République de Serbie. 17

particulièrement celle concernant la production de la guerre comme fil conducteur du processus de transition yougoslave, nous examinerons le facteur de "l'opposition" militaire, fermement contrôlée par le pouvoir politique en place. En fait, il s'agit des milices ou des volontaires issus de l'extrême droite, par définition incompatibles avec les gouvernements en place, tout particulièrement en Serbie où le gouvernement se déclarait de gauche. Cette "opposition armée" n'est pas à considérer comme un simple acteur politique né de la guerre mais comme le pilier d'une nouvelle classe économique, dans une situation où économie rime avec corruption. De ce fait, cette étude, ayant pour objet un Etat en décomposition, devra aborder l'apparition d'une nouvelle structure guerrière (parallèlement à la destruction de l'ancienne) ainsi que la question du monopole de la violence. La violence est l'acte fondateur de la légitimité du pouvoir, celui-ci est le seul acteur qui, légitimement, a le droit de recourir à la violence. Considérant que l'Etat est fondé sur un rapport de domination dont la violence devient légitime, Max Weber lui attribuait la monopolisation du recours à la contrainte. la La guerre est un acte politique engendré par l'Etat, et les Etats sont les acteurs centraux de la politique car ils manipulent la violence et subissent les conséquences de son emploi. Il En l'occurrence, le processus de démocratisation en Yougoslavie a été l'occasion historique de réaliser des Etats nationaux. Si, au début, nationalisme et poussée démocratique ont pu coïncider, il est évident que l'institutionnalisation des Etats nationaux a engendré la transition guerrière. A ce titre, la dernière partie dessine le cadre dans lequel se situent les conséquences à la fois politiques et économiques de la Transition guerrière. Les éléments de la transition poussant au déclenchement de la guerre se trouvent notamment dans la crise institutionnelle: le système titiste s'est écroulé de l'intérieur. La LCY, après avoir voulu améliorer le système grâce à l'autogestion, avait sollicité le soutien des dirigeants communistes républicains qui, eux, cherchaient à accroître l'autonomie accordée lors de la décentralisation initiale, prélude à l'autogestion.. A partir de là, les partis communistes républicains se sont emparés de la source
la M.Weber, Le Savant et le politique, Plon, Paris, 1959, p. 113. Il Ch. Magaud, De la violence internationale, Economica, Paris, 1988.

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principale du pouvoir: en mettant en place un nationalisme "économique" puis" culturel", ils ont contrôlé l'expression de l'identité nationale tout en promouvant les intérêts de leur territoire. En ce sens, il existait en ex-Yougoslavie un "multipartisme" particulier. Il s'agissait d'un national-pluralisme existant au sein des partis communistes républicains. "L'exception yougoslave" (autogestion, non-alignement), sur laquelle reposait le système titiste tout au long de la guerre froide, n'a pas apporté la cohésion à la société civile au niveau fédéral. Au contraire, le système titiste a initié le nationalisme des Républiques. C'est pourquoi il faut chercher l'obstacle à la démocratie au cœur du système. La dynamique de la démocratisation et la crise du système communiste ont fait apparaître la gravité des clivages nationaux. L'objectif des nouveaux pouvoirs a été d'assurer une nouvelle cohésion sociale dans le cadre national, ce qui a été rendu possible par une forte liaison entre pouvoir, élite intellectuelle d'orientation nationale et classe ouvrière. Nous prêterons donc une attention particulière au nationalisme exprimé par une vague populiste qui constitue une force sociale qui balaie pour une longue période les forces oppositionnelles démocratiques. Le fait de réduire la nation à la solidarité nationale avant, pendant et après la guerre, a pour conséquence directe le refus du pluralisme politique, non plus interdit comme auparavant mais confronté à l'impossibilité de s'institutionnaliser. Bien que le passage à l'économie de marché ne soit pas notre propos, il faut au moins mentionner la question du capital venu de l'Ouest. Rappelons que le rapport entre l'Ouest et l'Est était basé sur une concurrence idéologique et économique. Les sociétés socialistes, dont les économies sont restées soumises à la décision politique, étaient imperméables à une économie dite capitaliste et expansionniste. L'ouverture de l'économie des pays socialistes suppose la liberté d'investissement, ce qui nécessite un système juridique apportant des garanties au capital. Une fois cette condition remplie, les pays ex-socialistes s'exposent à un "échange inégal". Ce processus économique établit un nouveau rapport social, du type centre / périphérie. La suppression du contrôle étatique, associée à l'anachronisme que constituent des syndicats peu puissants, des salaires faibles, des taux d'imposition réduits, des dépenses inexistantes ou quasi inexistantes en matière de protection de
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l'environnement, font de ces pays une zone attractive pour mettre en œuvre les conceptions néo-libérales du rendement du capital. Soulignons que ces conditions sociales générales, induites par la transition des pays ex-socialistes, dans lesquels le néolibéralisme joue un rôle très important, mènent plus souvent à l'établissement d'un système plutôt autoritaire que démocratique. En résumé, malgré les conflits guerriers, la transition yougoslave n'est pas séparable de la question du passage des anciens régimes socialistes au capitalisme. La guerre intérieure yougoslave, causée par des liens inextricables entre le processus de transition (que ce soit son acceptation ou son refus) et l'aspiration à l'indépendance, n'est qu'une des voies qu'emprunte la transition.

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1ÈRE PARTIE

LES CLIVAGES SOCIAUX ET LE MUL TIP ARTISME DANS LA SOCIÉTÉ EX- YOUGOSLAVE

LA STRUCTURE SOCIALE DE LA SOCIÉTÉ YOUGOSLA VE Pour prendre la mesure de l'influence de la structure sociale de la société socialiste dans la création du multipartisme, il faut procéder à une analyse du système social yougoslave. En fait, en abolissant un certain ordre social, notamment économique, la y ougoslavie titiste, comme d'ailleurs tous les pays du bloc socialiste, entendait résoudre le problème des classes sociales en les supprimant. Mais l'absence de classes proprement dites n'a jamais signifié le nivellement des rémunérations et, par conséquent, des conditions d'existence. Pour cette raison, nous nous contenterons d'établir quelques points de repère avant d'aborder l'influence politique de la tradition marxiste sur la structure sociale yougoslave et ses capacités à "adopter" des changements démocratiques. La notion de structure sociale a des sens divers en sociologie. Généralement, l'expression "structure sociale" est employée comme synonyme d'organisation sociale. D'un point de vue opérationnel, la structure sociale désigne les éléments structurels de l'organisation socio-économique d'une société. D'ailleurs la plupart des sociologues d'origine marxiste utilisent la notion de "structure sociale" pour désigner la stratification concrète de la société (analyse de la structure socioprofessionnelle). Dans une perspective comparative, la notion de "structure sociale" sert à repérer les traits communs à différentes sociétés. La théorie sociologique, faisant une distinction entre la stratification 12 et les classes sociales afin d'appréhender la société moderne, présente trois tendances: a) les sociologues qui opposent les deux termes: le concept de classe est un terme analytique et celui de stratification sociale a une fonction descriptive; b) les marxistes qui utilisent la notion de strate pour désigner la partie d'une classe qui ne peut exister en dehors de cette classe et dont les membres ne peuvent appartenir à deux classes différentes; dans ce sens la strate est un groupe social réel, différent des autres, voire des couches sociales; c) les sociologues qui essayent de réconcilier les deux termes.
12 La stratification désigne la place d'un groupe social dans une hiérarchie constituée par des différences en tenues de pouvoir, biens, valeur sociale.

En outre, la sociologie de la structure sociale fait la distinction entre deux problématiques: celle de la structuration sociale et celle de la stratification sociale (au sens large). La problématique de la structuration sociale vise l'organisation, voire la structure de la société et des relations sociales engendrées par cette organisation (l'économie, la politique, la famille, les classes, les castes.. .). La notion de classe est le centre autour duquel se sont ordonnées les idées sur l'organisation sociale. La classe sociale est une catégorie économique dont découlent d'autres inégalités tels le pouvoir politique et le prestige social. La notion de classe sociale appartient à deux problématiques sociologiques: une dynamique (le changement des systèmes sociaux, voire des formations sociales dans le vocabulaire marxiste) et une statique (la composition de la société, cadre d'analyse des inégalités sociales). Les classes se trouvent opposées l'une par rapport à l'autre et on peut les placer horizontalement dans l'espace social. Pourtant, la théorie des classes sociales "n'est pas une théorie de la coupe de la société en un point temporel donné, pas une théorie de la stratification sociale, c'est un moyen d'explication de la société dans sa globalité"13. Dans cette perspective, la sociologie ne s'intéresse pas aux hiérarchies sociales, à la stratification sociale, mais à la dynamique de la société. Par contre, c'est la théorie de la stratification sociale qui se préoccupe de la composition de la société et des inégalités sociales selon différents critères. Les différents types de stratification, qui ne correspondent pas aux classes d'un point de vue structurel (la caste, l'élite politique), peuvent être traités comme des classes sociales pour les besoins d'une analyse fonctionnelle. Enfin, si nous faisons la différence entre la structure et la fonction, c'est pour appliquer l'analyse des classes sociales aux sociétés socialistes, et plus particulièrement à la société yougoslave. Avant d'aborder en détail cette analyse, disons que dans la théorie marxiste la notion de classe sociale est liée à la révolution industrielle et à ses conséquences économiques et sociales (la propriété des moyens de production). Marx a défini la classe à partir d'un critère économique. Il lui a attribué une conscience de solidarité reposant sur des clivages sociaux: économiques mais
R. Dahrendorf, cité d'après 1. Bernik, "Class and State - or What to do with the Marxist Concept of Class in Empirical Research", Sociologzfa, Belgrade, 1987/4, p.546.
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aussi politiques. Marx a donné au mot "classe" une signification révolutionnaire, voire idéologique, et l'a mis au centre de sa théorie politique. D'après les marxistes, la seule solution à l'inégalité économique, exprimée par les luttes des classes, est une solution politique. Sous cette forme, comme le précise Reissman dans son livre Les classes sociales aux Etats-Unis, la notion de classe devient synonyme de révolution. Selon la théorie marxiste, l'institution économique, prédominante dans une société capitaliste, détermine la position de classe. Pourtant, l'application de ce critère économique à la société dite communiste montre la simplicité de cette conception: le pouvoir politique peut se libérer et même le pouvoir économique peut être la conséquence directe du pouvoir politique. Dans quelle mesure la stratification en classes sociales "correspond-elle à une réalité dans laquelle le rôle du marché est marginal et le rôle des acteurs autonomes - y compris des classes économiques - est essentiellement joué par l'appareil du parti et de l'Etat ?" 14 Etant donné que notre investigation vise le développement du pluralisme dans deux Etats issus d'un même pays communiste, la question se pose de savoir sur quelle structure sociale repose ce multipartisme. Autrement dit, ayant détruit l'ancienne dynamique économique, voire la production des classes, la société socialiste at-elle supprimé les divisions sociales et ce sans produire de nouveaux clivages sociaux? Quelle dynamique sociétale ont créé les principaux acteurs sociaux? Une tendance à l'égalité ou une domination de grands groupes sociaux qui structurent la société? Comment décrire la société socialiste: atomisation sociale (dans le sens tocquevillien) ou affrontement des classes sociales socialistes?

14 G. Tome, "Social Stratification and National Formation in post-war Yugoslavia", Sociologzja, Belgrade, juin/octobre 1989/2-3, p. 503.

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La structure sociale née du communisme
La création de la société socialiste yougoslave a connu plusieurs étapes, dont deux furent particulièrement importantes: la période de l'étatisation avec ses méthodes révolutionnaires et la période de l'autogestion. Chacune de ces deux périodes a des caractéristiques propres que nous ne ferons que mentionner car elles ne relèvent pas directement de notre recherche. La période de l'étatisation voit: a) le démantèlement de l'ancien mode de production par des méthodes révolutionnaires; l'étatisme socialiste détermine la disparition de classes antagonistes et la création de nouveaux groupes SOCIaux; b) la reconstruction économique du pays sous l'égide communiste, qui transforme brutalement un pays agraire en pays dit industrialisé, où la priorité est donnée à l'industrie lourde qui a besoin d'une "classe ouvrière" ; c) l'introduction d'un modèle de mobilité sociale ascendante (des couches les plus basses vers des couches supérieures). La mobilité sociale descendante est extrêmement rare, excepté pour la classe dirigeante (qui gère la propriété collective), qui le plus souvent ne parvient pas à conserver sa position dominante. La période de l'autogestion voit: a) la désétatisation de la société qui engendre un processus de dégénérescence de l'étatisme révolutionnaire en bureaucratisme ; b) l'introduction d'un nouveau critère de différenciation, né de la division du travail en travail manuel et non manuel; c) la stratification de la couche dirigeante au niveau des Républiques fédérées, née du principe de la représentation nationale, du modèle communiste de l'équilibre entre nations; d) la décentralisation de la fédération yougoslave qui laisse place à une nouvelle étatisation ou niveau des Républiques. En conséquence, le modèle communiste de l'équilibre entre nations freine la consolidation des classes sociales au niveau fédéral en introduisant une concurrence entre les Républiques qui agissent comme des Etats nationaux. Toutes les formes de la vie collective sont subordonnées à un centre, le parti, et avec la Constitution de 1974, à l'appareil du parti de chaque République. Ainsi le système

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concentre tous les pouvoirs entre les maIns d'une minorité dirigeante/ou d'un seul homme, Tito. L'influence du fonctionnalisme Dans les anciens pays socialistes de l'Est, les sciences politiques et la sociologie rejetaient l'idée de la division sociale de leurs sociétés en classes sociales. La tautologie était simple: la propriété est étatique ou "sociale", donc il n'est pas possible d'avoir une division en classes sociales. Pourtant l'inégalité dans la société socialiste existait et il fallait lui donner un sens. Une "automatisation" de l'investigation empirique de l'école fonctionnaliste, dont une hyper-production d'enquêtes empiriques sont la forme la plus aboutie, a empêché une véritable analyse des classes sociales en régime socialiste. C'est pourquoi l'analyse fonctionnaliste fut bien accueillie par les sociologues yougoslaves d'obédience marxiste ainsi que par l'élite politique. Mais, dans la mesure où cette optique marxiste-fonctionnaliste permet d'appréhender la structure sociale de la société yougoslave, nous allons la résumer en quelques lignes. La stratification sociale était un des thèmes essentiels de l'approche sociologique du fonctionnalisme. En considérant la société comme un organisme, dont un fait social ne peut remplir qu'une fonction bien déterminée, les fonctionnalistes offrent une conception qui donne un cadre à l'analyse sociologique. La recherche de la fonction repose sur un principe de finalité, c'est-àdire le système. La fonction ne peut se définir que par rapport à un système, car le concept de fonction fournit le critère de l'importance des processus qui affectent ce système. En effet, une fonction contribue au maintien du système. Par conséquent, la stratification sociale, en tant que hiérarchie établie d'importances, est un mécanisme essentiel pour le fonctionnement de la société. Il est très facile d'adapter le raisonnement des fonctionnalistes au raisonnement communiste: certaines positions sociales (comme le Parti) sont fonctionnellement plus importantes que d'autres, d'où des récompenses sociales plus élevées. Cela légitime la hiérarchie sociale existante. Ainsi l'inégalité sociale doit être institutionnalisée dans un système de récompenses permanentes et le système politique établi restera intact. De plus, pour que le système puisse 27

fonctionner, il faut "un contrôle social". Par conséquent, l'ordre social est considéré comme le produit d'une intégration dans laquelle l'Etat et ses institutions ont la plus grande importance. Le point faible de l'approche fonctionnaliste réside dans la (non)conceptualisation du conflit social. L'ascension sociale, facteur mobilisateur dans les pays communistes (exprimée par "finis tes études sinon tu resteras ouvrier comme moi"), a accentué le rôle que jouent les professions dans la nouvelle structure sociale communiste. Les professions sont directement liées à la division du travail et elles sont les seules bases de la différentiation sociale. C'est pourquoi l'analyse fonctionnaliste les a intégrées dans l'observation de la stratification sociale communiste. A l'époque titiste, l'uniformisation était favorisée par des facteurs matériels et des facteurs idéologiques. En utilisant la guerre froide, et les crédits qui pouvaient en découler, il a été possible de parvenir à un nivellement matériel croissant. En outre, une réforme de l'enseignement a égalisé les chances des enfants dans l'accès à tous les niveaux de l'éducation. L'égalitarisme est une des bases fondamentales de l'idéologie communiste et plus particulièrement l'égalité des chances. Celle-ci est devenue un des facteurs les plus importants d'atténuation des différences sociales. En dépit de la tendance communiste au nivellement des classes sociales, la stratification sociale subsiste. Reste à savoir sur quels critères s'appuie en ex-Yougoslavie le concept de classe et s'il répond véritablement à la notion de classe sous le communisme. La terminologie en usage dans le domaine sociologique est extrêmement flottante. Sous la domination du pouvoir politique les sciences sociales sont forcées d'utiliser des termes moins "dangereux" telle que la notion de stratification sociale parce que celle-ci repose sur des critères objectifs et offre une classification descriptive de la société en catégories. Elle ne touche pas au fond du problème. La structure sociale n'opère pas selon des règles strictes mais s'appuie sur l'affirmation officielle de l'égalité sociale. Ainsi, la population est" socialisée", elle accepte le "conservatisme communiste" sur le plan social, économique et politique. Même pendant les graves crises sociales les révoltes sont très habilement attribuées au nationalisme ou à la manipulation par l'ennemi, entre autres, par les services secrets étrangers.
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