La transmission de la folie

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Pourquoi certains êtres humains sont fous et d'autres pas? La maladie mentale a-t-elle son origine dans un moi perturbé ou bien est-elle une maladie organique? Dans les années 1850, le psychiatre B.A. Morel propose pour répondre à ces questions un schéma général des mécanismes de transmission des troubles mentaux, popularisé sous le nom de "théorie des dégénérescences". C'est le récit de la diffusion de cette notion de dégénérescence qui constitue la trame de cet ouvrage. Une étude qui retrace les débats sur les liens entre hérédité et folie.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
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EAN13 : 9782296326804
Nombre de pages : 287
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LA TRANSMISSION DE LA FOLIE 1850-1914

Collection L'Histoire du social
dirigée par Alain Vilbrod

Longtemps délaissée, l' histoire de la question sociale et des diverses réponses apportées tout au long du XIXème siècle révèle aujourd 'hui toute sa richesse. Durant cette période, œuvres de bienfaisance, philanthropes avisés, hommes d'Etat sagement réformistes,... interviennent, chacun à leur mesure. Etudier ce qu'ils entreprennent permet de saisir tous les enjeux éminemment politiques d'une action sociale qui se démultiplie, qui est aussi le théâtre de bien des affrontements, qui peu à peu se professionnalise. La collection « L'histoire du social» propose, sur ce thème, des ouvrages sans être abscons, fidèles aux canons de la démarche historique mais se défiant des trop grandes généralités.

Page de couverture: Manuscrit autographe, Fonds Zola, NAF 10290 fol. 185, « Cliché Bibliothèque nationale de France », Paris

Jean-Christophe

COFFIN

LA TRANSMISSION DE LA FOLIE
1850-1914

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Remerciements

Les différentes étapes de la rédaction de ce livre ont été nourries par des manifestations de soutien et des commentaires enrichissants de la part de collègues et amis. A ce titre, je remercie tout particulièrement: Paulo Butti de Lima, Muriel Badet, Christine Bard, Catherine BarraI, Jacqueline Carroy, Isabelle Facon, Olivier Faure, Mirjana Illic, Jeanne Peiffer, Sylvie Rab, Françoise Tétard et Jean-Paul Zuniga. Je profite de l'occasion qui m'est donnée pour saluer l'accueil et la compétence du personnel de la Bibliothèque médicale Henri Ey du Centre Hospitalier Sainte-Anne, de la Médiathèque d'Histoire des Sciences de la Cité des Sciences de la Villette - notamment Patricia Bellec - et de celui des Archives de l'Assistance publique. Je remercie Dominique Pestre et les membres du Centre Alexandre Koyré pour m'avoir accordé leur confiance et fourni des conditions de travail qui ont grandement facilité mes recherches. Un grand merci à Alain Vilbrod, qui a rendu possible cette publication et qui a fait preuve de beaucoup de patience, de compréhension et d'encouragement. Un livre s'écrit, mais il se fabrique également. Le mérite en revient à Gyl Meillon pour les tâches essentielles de mise en page qu'elle a effectuées. Depuis la direction de ma thèse de doctorat, Michelle Perrot m'a toujours encouragé à continuer. J'espère ne pas lui donner tort aujourd'hui. Enfin j'éprouve une grande reconnaissance pour Isabelle Brunois et Laurent Cavallier qui ont supporté les moments d'égocentrisme que je leur ai imposés. Et puisque nous sommes tous transmission, mes parents détiennent gestation de cet ouvrage.
2003 ISBN: 2-7475-4696-9 @ L'Harmattan,

le résultat d'une une part dans la

Introduction*

En juin 1848, Bénédict-Augustin Morel, docteur de la Faculté de médecine de Paris, signe un article en faveur de la création d'une médecine sociale dont le principal objectif sera de pourvoir à la santé du peuple dont «c'est le capital

social le plus clair et le plus précieux»

I.

Il signale l'urgence

d'une telle mission au regard de la dégradation de la situation morale et physique du peuple. Moins de dix ans plus tard, alors qu'il est devenu médecin chef d'un asile pour aliénés, il constate l'accumulation des suicides, des délits, de la folie, et la précocité accrue de la délinquance des mineurs. Autant de signes qui viennent confirmer, selon Morel, la dégradation d'une situation qu'il dénonce car ilIa trouve de plus en plus alarmante. La préoccupation concernant les causes de cette augmentation des dérèglements humains et de leurs effets désastreux sur le corps social se prolonge, chez Morel, par une interrogation sur la nature de la folie. Si l'hérédité des troubles mentaux est l'hypothèse la plus communément partagée parmi les aliénistes2 les connaissances sur le sujet, faute d'avoir reçu une investigation poussée, restent encore très parcellaires et intuitives. Les médecins des asiles pour aliénés - leur fonction a été reconnue par la loi du 30 juin 1838 - se sont, jusque-là, essentiellement investis dans la délimitation et la description des symptômes des troubles mentaux tout en assumant, parallèlement, la gestion des établissements hospitaliers dont ils ont la charge. La constitution d'un regard clinique sur la folie et la prise en charge des malades retiennent dès lors la plus grande partie de leur attention.
Lorsque le lieu d'édition n'est pas précisé, il s'agit de Paris. Revue nationale, II, n° 2, juin 1848, p. 504. 2 Le terme est utilisé fréquemment au XIXe siècle pour désigner le médecin qui s'occupe des aliénés. Il a été progressivement remplacé par celui de psychiatre utilisé aujourd'hui. Ces modifications ont été très lentes et le
*
I

terme d'aliéné

- qui désigne

le malade mental

- est

encore utilisé

dans les

textes légaux et judiciaires au XX siècle. l'ai donc choisi de reprendre les termes employés au XIXe siècle et de rappeler ainsi la diversité des usages et des mots pour évoquer ce qui touche de près ou de loin à la folie.

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Chacun ressent, cependant, la nécessité de percer le mystère de la folie. Plusieurs hypothèses ont été avancées depuis le début du XIXe siècle, reflétant la plupart du temps les postulats philosophiques de leurs auteurs. Les partisans d'une interprétation de la folie comme trouble de l'âme pervertie ont perdu de leur influence, suivant en cela le reflux que connaît le courant psychologique auprès des aliénistes. L'interprétation de la folie apparentée à une maladie cérébrale a gagné du terrain depuis les découvertes à la fin des années 1820 de lésions du cerveau conduisant à une paralysie progressive des fonctions vitales. Mais les enthousiasmes consécutifs à ces découvertes se sont depuis atténués et les inconditionnels du matérialisme et du réductionnisme organique ne font plus entendre aussi bruyamment leurs voix que par le passé. Avant de fonder une théorie physiologique de la folie, les opposants au courant psychologique estiment qu'une meilleure connaissance de la physiologie et de l'anatomie cérébrales est nécessaire. Face à l'affrontement qui persiste entre les tenants de l' Homme dont les actions et l'esprit seraient simplement déterminés par des mécanismes nerveux et ceux qui demeurent attachés à une interprétation de l'existence humaine irréductible au déterminisme organique, Morel, au milieu du siècle, tente une autre voie. Plutôt que de répondre à l'interrogation: qu'est-ce que la folie? Morel veut comprendre d'où elle vient et comment elle se développe chez l'être humain. Le déplacement de perspective qu'il propose requiert un travail d'investigation sur les causes des maladies et sur leurs effets sur l'organisme. La réalisation de son ouvrage intitulé: Traité des dégénérescences intellectuelles, physiques et morales de l'espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives représente une première étape de ce projet qu'il s'est donné pour mission d'accomplir. Paru en 1857, ce livre établit une théorie des dégénérescences que Morel s'emploie à démontrer à travers de nombreux exemples. Sa théorie fournit une lecture générale de l'action nocive des milieux sur le corps humain et explique la propagation des affections qui en sont issues grâce à des lois de la transmission héréditaire. Enfin, sa théorie vise à expliquer pourquoi des populations sont définitivement altérées tout aussi bien dans leurs facultés mentales que dans leurs dispositions physiques par rapport à leur état initial. Le système de Morel attribue une place importante au milieu mais le dispositif de

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fonctionnement n'est possible qu'à travers l'action de l'hérédité. C'est en effet l'élément dynamique de son dispositif tandis que le milieu est interprété selon un principe mécanique. Si quelques auteurs s'étaient auparavant attaqués à la question de l'hérédité, Morel, tout en se plaçant dans leur perspective, garde sa particularité et introduit plusieurs nouveautés. Selon lui, les altérations provoquées par le milieu sur l'organisme humain se transmettent et entraînent un processus morbide qui obéit à deux grandes lois. La première de ces lois consiste à affirmer que le mécanisme héréditaire produit de la différence et n'est donc pas seulement la répétition de caractères identiques de l'individu au descendant. C'est la particularité des caractères pathologiques que de se transmettre en se métamorphosant. Le processus de transmission obéit donc à une loi spécifique en regard de ce qui se déroule dans la transmission des caractères physiologiques normaux. Sa seconde affirmation est que la transmission entraîne un processus d'aggravation de ces traits pathologiques. Ce double processus fonde l'état de dégénérescence et permet d'interpréter les modifications de l'organisme - dès lors qu'elles se transmettent - comme des déviations par rapport à un état initial, celui créé à l'origine du monde par Dieu et donc, à ce titre, immuable. La dégénérescence est ainsi un état pathologique particulier qui a ses lois propres et qui aboutit à la formation d'une variété pour reprendre le terme utilisé par Morel - au sein de l'espèce humaine. Les dégénérés sont des personnes victimes d'anomalies du développement physiologique classique et présentent, à ce titre, des signes physiques et moraux intrinsèquement différents des personnes saines. L'ouvrage est suivi trois ans plus tard d'une nouvelle publication, le Traité des maladies mentales. Morel y transpose sa théorie de la dégénérescence aux phénomènes mentaux au point de souligner que « la folie est dans presque tous les cas une dégénérescence »3. La réception de ce nouveau livre est plus prononcée que pour le Traité des dégénérescences, qui a suscité peu de réactions. Le nouvel ouvrage, moins iconoclaste que le premier, est la présentation de ses idées sur la pathologie mentale. Il y expose un certain
B.A. Morel, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l'espèce humaine, Baillière, 1857, p. 345. (Désormais TdD).
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nombre de propositions sur l'hérédité des affections psychiques qui sont mises en discussion au sein de la Société médico-psychologique qui regroupe alors aliénistes, philosophes, juristes et administrateurs. Avec ce nouvel ouvrage, Morel entend démontrer la pertinence et surtout l'utilité pratique de sa théorie. C'est pourquoi il élabore une entité nosologique inconnue jusqu'alors, la folie héréditaire. Parallèlement, il introduit une rupture avec les pratiques médicales de son époque en fondant une nouvelle classification des maladies mentales basée non plus sur la forme des troubles mentaux mais sur leur cause. Les propos de Morel suscitent à la fois l'admiration et le doute. L'admiration car chacun mesure l'ambition du projet et perçoit combien l' hypothèse formulée par Morel pourrait être la solution à bien des interrogations. Mais son travail suscite aussi le doute car Morel ne formule pas tant des hypothèses que des postulats, voire des affirmations. Le caractère spéculatif de sa théorie provoque à son tour de nouvelles interrogations. Une fois l'émerveillement de sa proposition passé, ses collègues envisagent l'étiologie des maladies mentales comme une étape à venir de la science dont ils se veulent les illustres représentants et non comme une étape présentement réalisable. Mais le principal point d'achoppement ne réside pas là. Il porte, paradoxalement, sur les pages les plus prometteuses de son livre, celles qui traitent précisément des folies héréditaires. L'engouement pour la folie héréditaire, telle que la postule Morel, retombe quelque peu dans les années qui suivent la sortie de l'ouvrage. Cet homme, à contre-courant des mouvements intellectuels dominants à bien des égards, revient néanmoins sur le devant de la scène dans les premières années de la Ille République; retour de sa formule de la folie héréditaire plus que de luimême puisqu'il disparaît en 1873. C'est - coïncidence des dates - lors de cette même année qu'est publié un livre de synthèse sur l'hérédité par le philosophe et psychologue Théodule Ribot (1839-1916), qui inaugure une longue série de travaux sur l'hérédité des pathologies et, tout particulièrement, celle des maladies mentales. Parmi les professionnels de l' aliénisme, Valentin Magnan (1835 -1916) reprend la question des dégénérés et de la folie héréditaire à partir du milieu des années 1870. Personnage important de la scène médicale parisienne, plus clinicien que théoricien, il

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discute peu les déterminations philosophiques à l' œuvre dans les textes de Morel et préfère se concentrer sur son héritage nosologique en précisant les frontières de la folie héréditaire. Il s'attache, notamment, à circonscrire les bases matérielles de la dégénérescence dans le corps humain. Magnan conteste cependant le fait qu'il y ait un type parfait à l'origine du monde; sa conviction évolutionniste le pousse à penser que l'humanité se dirige vers une amélioration de l'espèce et que la perfection, si elle doit exister, est le but. Il refuse l'interprétation strictement anthropologique que certains ont voulu voir dans le Traité des dégénérescences et qui a été réactualisée dans plusieurs pays européens, notamment en Italie. Magnan maintient la dégénérescence dans le domaine du pathologique, donc de la maladie et refuse de faire de la dégénérescence un processus de régression, un retour à un stade plus ancien de l'évolution humaine. Il considère la dégénérescence comme un déséquilibre généralisé du système nerveux. Il s'appuie sur les études en cours sur le cortex et l'axe cérébro-spinal pour établir ses propos. C'est précisément le défaut d'équilibre entre les différentes parties du cerveau - notamment les territoires corticaux - qui est à l'origine du processus de dégénérescence. Plus intéressé par les caractères psychiques que physiques des dégénérés, Magnan établit deux principales formes mentales typiques du dégénéré: l'obsession et l'impulsion. Sur le plan nosologique, il s'inspire des principes utilisés par Morel précédemment. Magnan pense qu'il convient tout à la fois de simplifier les classifications et de les organiser en fonction des connaissances dont on dispose sur la nature des troubles et sur leur configuration physique. La simplification passe par la réunion d'états pathologiques qui, sous des manifestations délirantes différentes, sont, en fait, unis par une même origine: l'hérédité. Sa classification aboutit progressivement à la constitution de trois grands groupes: les dégénérés, - ou les fous héréditaires4 - les délirants chroniques et les intermittents. Dans son esprit, la folie héréditaire demeure une catégorie indépendante des autres entités constituant sa classification. La ligne de partage ne se fait pas entre des troubles mentaux héréditaires d'un côté et des troubles mentaux sans hérédité connue de l'autre.
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Magnan prend progressivement I'habitude d'utiliser les termes dégénérescence et folie héréditaire de manière interchangeable. Il procède de la même manière pour le fou héréditaire et le dégénéré.

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Magnan postule que les affections mentales sont héréditaires dans la très grande majorité des cas. L'entité nosologique correspondant à la folie héréditaire réunit des malades dont l'intensité héréditaire est à son degré le plus élevé. De surcroît, ce 'niveau d'hérédité' détermine les manières de délirer et les dégénérés sont des fous tout en étant distincts des autres malades mentaux. C'est pourquoi il faut les distinguer dans la nosologie de même que le traitement médico-social dont ils doivent faire l'objet ne peut être similaire à celui appliqué à d'autres catégories de malades. Magnan est le représentant d'une psychiatrie qui considère, plus que jamais, que les conditions de son progrès se trouvent dans une meilleure connaissance de la physiologie du système nerveux et de l'anatomie cérébrale. Toute sa contribution relative à la question de l'hérédité de la folie reflète cette volonté d'arrimer sa discipline au territoire grandissant de la physiologie expérimentale et de la pathologie cérébrale. Dans cette perspective, il s'est attaché à démontrer que les modifications mentales sont la traduction de perturbations de l'ordre physiologique et il s'est efforcé d'intégrer les nouvelles connaissances concernant les localisations cérébrales dans ses propres travaux. Cependant son insistance à considérer que le processus héréditaire obéit en pathologie mentale à des règles spécifiques de l'hérédité, sa propension à faire de l'hérédité une pathologie et, enfin, le caractère déductif de bien de ses observations ont affaibli la portée de ses travaux. Au cours de la décennie 1880, à l'heure où semble prévaloir une 'culture de l'hérédité', la Société médicopsychologique reprend, en partie, le débat sur la folie héréditaire qu'elle lui avait consacré vingt-cinq ans plus tôt. Derrière l'unanimisme sur le rôle de l'hérédité en pathologie mentale, les divergences sont profondes, plus profondes même qu'au moment de l'accueil des idées de Morel en 1860. Plusieurs courants d'opinion s'affrontent en effet. Si tous les sociétaires se rassemblent pour convenir que l'hérédité joue un rôle majeur dans les affections mentales, d'autres vont plus loin en affirmant que l' hérédité imprègne, en quelque sorte, la nature et les formes de la folie. A l'inverse, certains des aliénistes s'interrogent sur la pertinence de confondre hérédité et dégénérescence puisque les deux termes ne désignent pas les mêmes phénomènes: l'un est utilisé pour caractériser des mécanismes de transmission de

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certaines particularités physiques et morales tandis que l'autre sert à circonscrire des phénomènes qui relèvent, en toute circonstance, de l'ordre du pathologique. Les débats permettent de prendre la mesure des divergences et de la position parfois isolée de Magnan, défendu cependant par ses anciens internes. Ces affrontements ne sont pas que théoriques puisqu'ils se cristallisent sur les nosographies en cours de constitution à la même époque. Les années 1890 marquent pour les aliénistes un moment de vive interrogation sur le rôle véritable de l'hérédité dans le domaine de la pathologie mentale. La synthèse magistrale effectuée par Magnan et par un de ses anciens internes en 1895 n'a pas eu l'effet escompté. Elle signe tout au plus la constance de l'engagement de son auteur parmi les partisans de la notion de folie héréditaire et de l'existence du groupe des dégénérés. Ces années amorcent le reflux de la doctrine de la dégénérescence. Cette conception générale de l' hérédité semble aboutir à une impasse puisque la science aliéniste ne parvient pas à s'entendre, au-delà d'un accord de principe, sur le rôle de l' hérédité dans les pathologies de l'esprit. La médecine mentale connaîtrait-elle à son tour la « banqueroute» à l'image de la Science?5 C'est, paradoxalement, au moment où plusieurs tentatives de réinterprétation de la place du déterminisme héréditaire dans l'éclosion des maladies mentales sont avancées que celui-ci fascine les arts, les chroniqueurs et les sciences de l' homme. Les figures du dégénéré, du névrosé chronique, de l'alcoolique abâtardi sont devenues populaires et inquiètent autant qu'elles intriguent. On débat à satiété, dans les journaux comme dans les congrès d'anthropologie criminelle ou dans les revues médicales, de l'hérédité des délinquants, de l'intoxication alcoolique ou des relations étranges entre le génie et la maladie mentale. La « sociologie biologique », qui a de nombreux adeptes, fait du dégénéré le résultat implacable de la lutte pour la vie, nouvel adage des temps modernes. Cette montée du tragique et de la noirceur des temps favorise une psychiatrie de la menace et de l'incantation. Elle quitte les doux rivages de la philanthropie de ses débuts pour entamer un nouveau combat: tordre le cou au fléau social que représentent les dégénérés. Ces derniers, à la faveur du pastorisme ambiant, sont apparentés à
5

Ferdinand Brunetière, La renaissance de ['idéalisme, Firmin-Didot,

1896,

p. 50.

Il

un virus circulant au sein du corps social et causant moult ravages. Magnan, parmi d'autres, appelle à des moyens publics supplémentaires pour organiser la prophylaxie. Il faut se donner les moyens de la lutte et l'inertie des pouvoirs publics est mise au compte de son manque d'information ou de sa faiblesse coupable. La thématique héréditaire n'est plus du seul registre des savants et la fin du siècle illustre de manière éclatante les implications sociales de cette question des sciences de la vie. L'hérédité est devenue la source des réponses à des interrogations sur la nature de l'organisation sociale, sur les raisons du développement des nations ou encore sur la question de la responsabilité humaine. Ce formidable intérêt pour l'hérédité recouvre autant de fantaisies intellectuelles, de spéculations philosophiques que d'hypothèses scientifiques. La psychiatrie au tournant du XXe siècle emprunte un peu à toutes ces dimensions. Si désormais elle est durablement installée dans le paysage administratif et juridique de l'Etat à travers le service des asiles du ministère de l'Intérieur - et, à ce titre, a acquis une position d'expertise, les interrogations qui sont les siennes demeurent nombreuses. La dégénérescence est progressivement mise entre parenthèses dans les débats nosographiques et son sens se restreint à une anomalie du développement physiologique ou à des phénomènes relevant de l'anatomie pathologique. On préfère désormais parler de prédisposition, de maladies fœtales, d'un déterminisme de l'action héréditaire qui n'est pas aussi systématique que ce qui avait été déclaré, dans le passé. Bref, aux engouements et certitudes d'hier prévalent désormais le scepticisme et le doute. On redécouvre que les convictions personnelles ne suffisent pas à expliquer l'hérédité pas plus qu'elles ne permettent de répondre à cette interrogation lancinante: comment s'effectue la transmission de ces caractères pathologiques dont seraient affectés les malades mentaux à leur naissance? Vaste interrogation dont l'écho se prolonge jusqu'à nous et face à laquelle les psychiatres ne cachent pas la difficulté des réponses à trouver. Pour autant, la psychiatrie n'en a pas fini avec l' hérédité et les spéculations. La notion de «constitution maladive» ou celle de «constitution psychopathique» apparaît dans les revues médicales, les traités de pathologie mentale et devient de plus en plus prisée au début du XXe siècle au point de donner lieu à l'expression de «doctrine des constitutions»

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qui se substitue à la théorie des dégénérescences désormais trop connotée. Si la filiation avec la dégénérescence est évidente, cette nouvelle interprétation d'un déterminisme à la naissance n'est pas toutefois une simple modification de terme. La «doctrine des constitutions» n'est plus, dans l'esprit de ses partisans, dans la même dépendance à l'égard de l'hérédité que dans l'interprétation issue de la théorie des dégénérescences. En outre, cette interprétation ne retient plus le caractère aggravant que détenait la transmission du pathologique dans le schéma précédent. Les psychiatres qui soutiennent l'existence de psychoses constitutionnelles privilégient toutefois ce qui dans l'organisme est irréductible au milieu, réduisant ainsi fortement la part relevant de la construction de la personnalité. L'hypothèse d'un déséquilibre organique est postulée tout comme dans la version du déséquilibré de Magnan. La «doctrine des constitutions », à l'instar de la dégénérescence, renouvelle donc l'hypothèse de patients qui demeurent fixés dans leur fait morbide; les psychoses sont, dans cette interprétation, rarement rémittentes. Elle prolonge également une interprétation des phénomènes psychiques toujours largement dépendants des faits physiologiques. Cet épisode de l'histoire des conceptions ayant trait à l' hérédité des formes du psychisme n'est abordé qu'en toute fin de cet ouvrage dans la mesure où l'apogée de la «doctrine des constitutions» est postérieur à la Première Guerre mondiale. Il montre cependant les multiples passerelles entre ces deux formulations de l' hérédité du psychisme et enfin il rappelle qu'au XXe siècle, la psychiatrie a perpétué ce lien étroit entre l'hérédité et les maladies mentales. Tel est le résumé d'une chapitres de ce livre. histoire développée dans les

En choisissant de porter mon attention sur la théorie des dégénérescences, je me suis intéressé à suivre tout autant le cheminement de cette théorie que les incertitudes des théoriciens, pour paraphraser Georges Canguilhem6. Cet ouvrage traite de la circulation des notions et des idées au
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G. Canguilhem, «L'objet de l'histoire des sciences », Etudes d'histoire
des sciences, Vrin, 1989, se éd., p. 14 (éd. or. 1968).

et de philosophie

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sein d'une discipline, en l'occurrence la médecine mentale. J'ai cherché à comprendre comment cette notion de dégénérescence a envahi les manuels, les amphithéâtres des facultés et les salles de cours des cliniques. Un phénomène, axé ici sur le cas français, mais qui s'est déroulé selon des processus souvent comparables dans d'autres pays européens7. Ce livre est celui d'un historien et non une publication s'interrogeant sur la validité de l' hérédité de telle ou telle psychose ou de l'hérédité des conduites criminelles. De même, mon objectif n'a pas été de discuter en quoi le dispositif de Morel est une théorie au sens où nous l'entendons aujourd'hui. J'ai repris l'expression utilisée non seulement par Morel mais aussi par ses contemporains8. Par ailleurs, j'ai préféré analyser la manière dont les aliénistes, acteurs de cette histoire, élaborent et formulent leurs hypothèses et leurs propositions. Pour entreprendre ce projet, il m'est donc apparu nécessaire de suivre la formulation première de la théorie des dégénérescences, puis de retracer les variations de sens que le terme a subies. Dans la mesure où on ne saurait confondre une histoire des mots avec une histoire des concepts9, il fallait, une fois le terme installé dans le langage de la médecine mentale, s'assurer de la permanence de son sens ou, au contraire, des modifications introduites. Et il fallait pour éviter les écueils d'une histoire des idées10 médicales menée en dehors de tout contexte social, enquêter sur les modalités de sa diffusion et de sa réception. Il n'y a pas, comme l'a pointé Ludwik Fleck, de «génération spontanée des

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Henri F. Ellenberger, A la découverte de l'inconscient: histoire de la

psychiatrie dynamique. Présentation d'E. Roudinesco, nouv. éd., Fayard, 2001 (éd. or. : The Discovery of Unconscious, New York, Basic Books, 1970) ; Daniel Pick, Faces of Degeneration: A European Disorder 18481918, Cambridge, Cambridge UP, 1989. 8 L'instabilité des termes pour évoquer le travail de Morel au XDC siècle est une indication des réserves quant au degré de certitude que suscite sa théorie. 9 G. Canguilhem, «L'histoire des sciences dans l' œuvre épistémologique de Gaston Bachelard », Annales de l'université de Paris, 1963.
10

Sur cette notion et sa faible représentation dans 1'historiographie

française, voir: Roger Chartier, «Histoire intellectuelle et histoire des mentalités », Revue de synthèse, 3e sér., nOlll-112, 1983.

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concepts »11. Dans cette perspective, j'ai été attentif à ceux qui ont formulé et recomposé la théorie des dégénérescences en tentant notamment de reconstruire les généalogies intellectuelles des acteurs de cette histoire. Mais s'il est question d'influences, de filiations, de circulation, je n'ai pas cherché cependant à les reconstruire de manière à dégager systématiquement des linéarités. Les incompréhensions, les trahisons12, les oublis tactiques, les rumeurs13 et les controverses sont autant d'éléments qui peuvent, à l'occasion, brouiller l'admirable enchaînement des faits, mais au final apporter des éclairages novateurs14. Il m'a donc été nécessaire de me départir de l'idée que je constituais une histoire des partisans de la vérité médicale15. L'objectif est autre: il s'agit de comprendre comment à une époque donnée des notions ont acquis un statut de vérité et mesurer comment elles ont été progressivement remplacées. Il a fallu, en quelque sorte, dégager les cohérences d'un débat et les réflexions qu'il a suscitées sans anticiper sur le résultat que nous connaissons mais que les médecins et les naturalistes du XIXe siècle ne pouvaient nécessairement pas prévoir. Un objectif qui n'est pas simple à mener car on est confronté aux tentations téléologiques pratiquées traditionnellement dans les ouvrages d'histoire des théories

Il

Ludwig Fleck, Genesi e sviluppo di un fatto scientifico, Bologne Il

Mulino, 1982, p. 75 (éd. or. Entstehung und Entwicklung einer wissenschaftlichen Tatsache, Bâle, Benno Schwabe, 1935). 12 Claude Blanckaert va jusqu'à écrire: «La trahison est l' his toire même» dans «L'anthropologie lamarckienne à la fin du XJxe siècle. Matérialisme scientifique et mésologie sociale» in G. Laurent (dir.), JeanBaptiste Lamarck (1744-1829), éd. CHTS, 1997, p. 627. 13 « La faible attention à la rumeur comme phénomène social doit-elle être pour autant négligée? », Alain Corbin, Le village des cannibales, Aubier, 1990, p. 16. 14 Pour prendre la mesure des évolutions de l'écriture de l'histoire des idées scientifiques, il faut consulter la synthèse de Dominique Pestre, «Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques », Annales HSS, n03, mai-juin 1995. 15 Alain Corbin a suggéré que «les hésitations, les échecs, les erreurs concernent parfois davantage l'historien que la vérité scientifique»; in « L' hérédosyphilis ou l'impossible rédemption. Contribution à l' his toire de l'hérédité morbide », Romantisme, 31, 1981 (la citation provient du recueil de textes: Le temps, le désir et l'horreur, Aubier, 1991, p. 168).

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de l' hérédité et d' histoire de la psychiatriel6. De surcroît, cette dernière obéit aux canons de l'histoire triomphante, celle des précurseurs, des pionniers et des vainqueursl7. Une pratique marquée par l'époque dans laquelle elle s'est constituée - essentiellement le XIXe siècle - et dont nous ne sommes pas totalement affranchis18 en dépit des critiques qui lui ont été adressées au cours du XXe sièclel9. Si l'une des questions constitutives de l'ouvrage est de savoir quel rôle la notion de dégénérescence a joué au XIXe siècle dans le
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Cette caractéristique est également vérifiée pour l'histoire

de la

psychologie: Régine Plas, Naissance d'une science humaine: la psychologie. Les psychologues et le «merveilleux psychique », Rennes, PUR, 2000. 17 René Sémelaigne, Les pionniers de la psychiatrie française avant et après Pinel, Baillière, 1930-32, 2 vol. 18 On peut citer le cas d'Ho F. Ellenberger, qui s'élevait contre la psychiatrie des héros (<< Methodology in Writing the History of Dynamic Psychiatry» in George Mora & Jeanne L. Brand (ed.), Psychiatry and Its History: Methodological Problems in Research», Springfield, Illinois, 1970), mais qui dans son Histoire de la découverte de l'inconscient (op. cit.), ne se dégage pas totalement d'une pratique qu'il avait critiquée. Cette remarque n'est pas faite pour décrédibiliser un travail - à tous égards impressionnant et remarquable - mais pour simplement souligner la difficulté de s'éloigner de pratiques si courantes qu'elles en finissent pas devenir presque naturelles. 19 Marcel Gauchet a rappelé le rôle de Michel Foucault dans cette réorientation de nature épistémologique: «Il y a un avant et un après Foucault. Il a tout simplement « créé» le sujet, pour parler l'idiome de la tribu académique. L'histoire de la psychiatrie se réduisait avant lui à la célébration coutumière des ancêtres, des précurseurs et des saints qu'affectionne en général la corporation médicale», «A la recherche d'une autre histoire de la folie» in Gladys Swain, Dialogue avec l'insensé, Gallimard, 1994, p. XXVI. Sur la place du premier ouvrage de Michel Foucault: Penser la folie. Essais sur Michel Foucault, Galilée, 1991. Sur l'écriture de 1'histoire d'une névrose particulièrement célébrée et les différentes approches historiographiques qu'elle a suscitées, voir la synthèse très suggestive de Mark S. Micale, Approaching Hysteria. Disease and Its Interpretations, Princeton, Princeton UP, 1995. En ce qui concerne plus particulièrement 1'histoire des théories de l'hérédité et les ouvrages qui se placent dans une perspective critique: Peter 1. Bowler, The Mendelian Revolution: the Emergence of Hereditarian Concepts in Modern Science and Society, Baltimore, Johns Hopkins UP, 1989. Egalement: Jacques Piquemal, « Aspects de la pensée de Mendel» in Essais et leçons d'histoire de la médecine et de la biologie, PUF, 1993 (le texte a été prononcé en 1965).

16

développement du savoir psychiatrique et dans quelle mesure celui -ci est tributaire, dans le siècle suivant, de cet épisode de son histoire, je n'ai pas mené mon enquête afin de prouver pourquoi Morel a eu tort et, inversement, pourquoi, par

exemple, « Darwin a eu raison »20.
La question de la dégénérescence a été étudiée à plusieurs reprises mais essentiellement sous l'angle de son impact culturel et sociapl. Si elle est, en effet, à la base de bien des récurrences pessimistes et de visions de décadence qui sont élaborées dans les dernières décennies du XIXe siècle22,je crois que ce serait une erreur de vouloir la réduire à cette seule fonction sociale et par là de constituer une image réductrice des médecins qui se sont employés - avec leurs moyens et leurs manières - à fournir des réponses à la nature de la folie. Incontestablement, les psychiatres tout au long du XIXe siècle et après, ont produit des normes et se sont insérés dans le jeu des constructions sociales. A ce titre, la psychiatrie est plus réceptive que d'autres domaines du savoir médical aux formulations issues du monde sociap3. C'est sans doute la raison pour laquelle depuis la constitution du savoir sur le psychisme comme spécialité médicale, les aliénistes, puis les psychiatres se sont efforcés d'affirmer sa validité scientifique, tandis que certains s'interrogeaient sur son objee4 et que d'autres, lui rétorquaient que son existence résultait de son
20

Yvette Conry, L'introduction

du darwinisme en France, Vrin, 1974, p.

9.

On pourra commencer par le livre pionnier de: Koenraad W. Swart, The Sense of Decadence in Nineteenth Century France, La Haye, M. Nijhoff, 1964; également: Robert A. Nye, Crime, Madness and Politics in Modern France, Princeton, Princeton UP, 1984; Ian Dowbiggin, Inheriting Madness: Professionalization and Psychiatric Knowledge in Nineteenth Century France, Berkeley, University of California Press, 1991 (trad. fro : La folie héréditaire, EPEL, 1993). 22 Eric Hansen, Disaffection and Decadence. A Crisis in French Intellectual Thought 1848-1898, Washington DC, University Press of America, 1982. 23 Sur la psychiatrie au XIXe siècle, on consultera les travaux désormais classiques (voir les références complètes dans la bibliographie) de M. Foucault, Robert Castel, M. Gauchet et G. Swain. Egalement Jan Goldstein, Consoler et classifier. L'essor de la psychiatrie française, Synthélabo, 1997 (éd. or: Console and Classify: the French Psychiatric Profession in the Nineteenth Century, Cambridge, Cambridge UP, 1987).
24

21

G. Canguilhem, «Qu'est-ce

que la psychologie? », Revue de

métaphysique et de morale, 1, 1958.

17

utilité sociale. A cet égard, Michel Foucault a eu sur la théorie des dégénérescences des propos percutants à un moment où personne ne portait son attention sur cet aspect de l'histoire des sciences médicales25 . S'il estimait qu'elle constituait à la s'est consacré à illustrer ce dernier aspect. Ce livre n'a pas été organisé pour retracer l' histoire de la théorie des dégénérescences sous ce seul angle. Ce travail cherche à exposer la manière dont l'interrogation sur la nature de la folie a trouvé une solution et de quelle manière la théorie des dégénérescences a été, à un moment donné, une réponse ou a pu prétendre à ce statut. En ce sens, l'objet de ce travail questionne les propos de la psychiatre Gladys Swain, interprétant la théorie des dégénérescences comme une médecine mentale de la moitié du XIXe siècle. Il n'a donc pas été dans mon intention première de donner raison ou tort à l'une des deux interprétations majeures28 qui se sont affrontées en France à partir de la fin des années 1970. En conséquence, on ne trouvera pas, dans les pages qui suivent, de propos définitifs sur la psychiatrie, ni de propos visant à établir des caractères intrinsèques à cette discipline médicale. Ce n'est pas réellement le sujet du livre car j'ai choisi de privilégier les psychiatres dans ce qu'ils font plutôt que de me cantonner à dire pourquoi ils le fonf9. La place quelque peu à part de la psychiatrie dans le champ des sciences et la place, là aussi particulière, des psychiatres dans

fois un «cadre théorique» et « une justification sociale »26, il

«réponse intelligente et élégante »27 aux problèmes de la

25

On peut se reporter à: M. Foucault, Histoire de la sexualité. La volonté M. Foucault, Les anormaux..., op. cit., p. 311.

de savoir, Gallimard, 1976, p. 157 et Les anormaux. Cours au Collège de France, 1974-1975, Gallimard-Le Seuil, 1999.
26
27

G. Swain, Dialogue avec l'insensé..., op. cit., p. 275. Cet ouvrage est un recueil d'articles. La citation est issue d'un texte publié en 1987, inti tulé : «Chimie, cerveau, esprit et société». 28 Débat dont M. Foucault d'une part, G. Swain et M. Gauchet d'autre part sont les figures dominantes. Voir par exemple: «Un nouveau regard sur l'histoire de la folie. Entretien avec Gladys Swain et Marcel Gauchet », Esprit, n° 83, novo 1983. 29 Pour une approche sociologique qui s'intéresse aux modalités de l'action psychiatrique: Albert Ogien, Le raisonnement psychiatrique, MéridiensKlinsksieck, 1989.

18

le monde des savants30 rendent, à mon sens, en partie caduques les approches qui prétendent que tout est construction sociale31ou, à l'inverse, qui postulent une pureté de la connaissance médicale32. Ces approches globalisantes tendent à compliquer l'analyse de situations données plus qu'elles ne les éclairent, puisqu'elles offrent une lecture fermée de ces situations, ce qui revient à rendre inutile toute analyse. Ma démarche a donc l'ambition tout autant de suivre les enjeux théoriques qui sous-tendent les discussions sur la dégénérescence que de circonscrire les éléments du social qui interviennent dans cette histoire. Je souhaite convaincre qu'il y a la place pour une étude visant à reconstruire un chapitre de l'histoire de la notion d'hérédité entre la seconde moitié du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale dans le domaine spécifique du psychisme humain. Et par là, justifier que nous avons « besoin d'une réflexion sur la

psychiatrie »33, ce qui inclut, à mes yeux, un détour par
l' histoire de cette spécialité médicale.

30

Ils sont chercheurs mais aussi gestionnaires d'établissements publics de
de l'appareil

soins et intégrés, à ce titre, dans les circuits administratifs d'État.
31

Pour une discussion voir:

Ian Hacking, Entre science et réalité. La

construction sociale de quoi ?, La Découverte, 2001 (éd. or: The Social Construction of What?, 1999). 32 Cette idée d'une pureté de la connaissance est d'ailleurs datée, comme l'a souligné l'historien Jacques Roger dans «L'histoire des sciences: problèmes et pratiques, histoire des sciences, histoire des mentalités, micro-histoire» in Les sciences de la vie dans la pensée française du XVllf siècle, préf. de Claire Salomon-Bayet, Albin Michel, 2e éd., 1993, p. XXIX. (le texte rajouté dans cette édition date de 1987).
33

Titre du chapitre introductif du livre placé sous la direction d'Alain
Odile

Ehrenberg et d'Anne M. Lovell, La maladie mentale en mutation, Jacob, 2001.

19

CHAPITRE I

La construction de la théorie des dégénérescences dans la France des années
1840-1850

Avant d'entrer pleinement dans le Traité des dégénérescences physiques intellectuelles et morales de l'espèce humaine, intéressons-nous à l'auteur et, par là, à sa formation intellectuelle et à son itinéraire professionnel. A la date de parution de l'ouvrage, en 1857, Bénédict-Augustin Morel est âgé de 48 ans et exerce la profession de médecin d'asile d'aliénés depuis moins de dix ans. Il est entré dans le réseau des asiles publics, instauré par la loi du 30 juin 1838, en 1848, grâce à son ami Philippe Joseph Benjamin Buchez (1796-1865), ancien saint-simonien, qui était alors le président de l'Assemblée nationale. Après un passage à l'asile de Maréville situé dans les faubourgs de Nancy, il a rejoint l'asile de Saint-Yon, à proximité de Rouen. Il s'intègre rapidement dans les réseaux de notabilité locale. Membre de la Société de médecine de Rouen, l'année de son installation, il est accueilli peu après dans la prestigieuse et très fermée Académie des sciences, lettres et beaux-arts, où il fréquente les représentants locaux du pouvoir impérial. Simultanément, il est devenu membre correspondant de la Société médico-psychologique de Paris (établie en 1852), seule société savante, à l'époque, à réunir les psychiatres français. Rouen représente un tournant essentiel dans sa vie professionnelle qui a connu des débuts difficiles. C'est à partir de ce moment qu'il entre de plain-pied dans son métier. Il redouble d'efforts pour publier dans les revues médicales, intervient régulièrement auprès des institutions savantes et prend publiquement position pour une meilleure prise en compte de l'aliéné. A plusieurs reprises, il est consulté lors de procès en tant qu'expert médico-légal afin d'éclairer les juges sur l'épineuse question de la responsabilité du délinquant. 21

Autre lieu, autre atmosphère pour un homme qui découvre simultanément la réalité des conditions de vie ouvrière rouennaise et les débuts d'une reconnaissance professionnelle tant attendue. Bien que docteur en médecine depuis 1839, il lui a fallu attendre près de dix ans pour s'insérer dans le service public des asiles. Mais l'époque des doutes sur son avenir ou de l'attente des patients dans son éphémère cabinet parisien est définitivement close. Egalement close l'époque de la fréquentation des cercles socialisants sous la monarchie de Juillet car bien qu'il ait été sensible aux idées nouvelles impulsées par la révolution de 1848, l'homme se sent visiblement à l'aise dans son nouveau rôle de médecin notable de la capitale normande. L'atmosphère du second Empire lui sied. En même temps, les positions acquises ne peuvent totalement le satisfaire. S'il s'investit dans la gestion quotidienne d'un asile d'aliénés, il demeure un penseur, un homme qui aime s'exprimer et participer aux discussions savantes de son époque. Le Traité des dégénérescences illustre la passion qu'il nourrit pour les grandes fresques sur l'humanité et à ce titre, ce n'est pas à proprement parler un ouvrage de médecine mentale. Il serait bien trop réducteur de lui assigner cette seule fonction. En outre, d'autres raisons, plus pressantes, viennent expliquer son projet. A l'origine, il y a sa préoccupation devant l'augmentation des conduites pathologiques telles que la folie, le suicide, l'alcoolisme ou devant la hausse des crimes et les conséquences sociales qui en découlent. Ce souci de la santé du corps social et de son état moral est ancien chez Morel. Déjà en 1848, il plaidait pour l'instauration d'une médecine publique dont la fonction première aurait été d'établir un état des lieux méticuleux des conditions sanitaires et des risques encourus par les populations.. Depuis, la situation s'aggrave car la santé n'a pas reçu de l'Etat toute l'attention qu'elle mérite. La prise en compte de la santé de la population évoque les courants hygiéniste et de l'observation sociale qui se développent conjointement au cours de ce premier XI Xe siècle. Les auteurs de l'éditorial fondateur des Annales d'hygiène publique et de médecine légale, en 1829, s'expriment clairement sur leurs objectifs et leurs intentions: «La médecine n'a pas seulement pour objet d'étudier et de
.

B.A. Morel, «La

médecine sociale dans ses rapports avec l'avenir de
nationale, II, n° 2, 1848.

l'amélioration

sociale », Revue

22

guérir les maladies; elle a des rapports intimes avec l'organisation sociale; quelquefois elle aide le législateur dans la confection des lois, souvent elle éclaire le magistrat dans leur application et toujours elle veille, avec l'administration, au maintien de la santé publique ». Après cette délimitation, ils précisent l'étendue et les retombées de ce programme: « Elle (l'hygiène publique) peut par son association à la philosophie et à la législation, exercer une grande influence sur la marche œ l'esprit humain. Elle doit éclairer le moraliste et concourir à la noble tâche de diminuer le nombre des infirmités sociales. Les fautes et les crimes sont des maladies de la société qu'il faut travailler à guérir, ou, tout au moins, à diminuer; et jamais les moyens de curation ne seront plus puissants que quand ils puiseront leur mode d'action dans les révélations de l' homme physique et intellectuel, et que la physiologie et l'hygiène prêteront leurs lumières à la science du
gouvernement
»2.

Bien que ce vaste programme ait une vingtaine d'années lorsque, à son tour, Morel rédige l'introduction de son Traité, il ne lui enlèverait aucun terme. Le programme des fondateurs des Annales d'hygiène publique et de médecine légale rejoint les préoccupations de Morel. La prise en charge du bien-être des populations et la mise en application d'un programme de conservation et d'amélioration de cellesci passe par un certain nombre de principes: la sagesse des comportements, la modération des plaisirs, le bon sens prophylactique. La mission du médecin est tout autant de veiller au respect de ces remèdes de base qu'à leur prescription. Mais ces recommandations ne suffisent malheureusement pas. C'est le constat de Morel. Il convient de circonscrire tout ce qui agit funestement sur la santé des individus. L'objectif doit autant servir à éclairer les institutions politiques et administratives qu'à préciser aux populations les dangers qu'elles encourent dès lors qu'elles transgressent les recommandations médicales. Sa contribution personnelle est d'inclure, dans ses préoccupations hygiénistes, l'état psychique des individus. Pour le reste, il partage pleinement l'orientation théorique avec laquelle les observateurs sociaux et les hygiénistes lisent la question sociale. Il ne s'agit pas d'interroger réellement
2

AHPML, I, n° 1, 1829, successivement, p. IX et p. XII.

23

l'organisation sociale, ou a fortiori de la remettre en cause; il n'est pas non plus question d'appréhender les origines sociales des maladies et de la folie notamment. Il s'agit de saisir les raisons qui favorisent l'augmentation des pathologies mentales. Morel est soucieux, dans son introduction, des effets sur le corps social des phénomènes pathologiques pris dans leur ensemble sans distinction, c' està-dire à la fois ceux qui relèvent, à proprement parler, du domaine de la pathologie sociale et ceux qui relèvent des pathologies nerveuses. Morel constate - le plus souvent postule - que la société est menacée par des excès, des comportements répréhensibles tels que l'égoïsme, la cupidité et il lui appartient en tant que médecin de les dénoncer. Plus grave, il observe le reflux des comportements influencés par les préceptes moraux, ce qui entraîne le délitement des repères entre le bien et le mal et concourt, de cette manière, à l'augmentation des plaies sociales. La connaissance des moindres détails de la question sociale doit donc être accomplie avec l'aide des médecins. C'est ce que se répètent ces derniers depuis plusieurs décennies. Morel intervient sur la scène médicale au moment où s'affirment les contours doctrinaux d'une bio-politique à laquelle il adhère. Le Traité des dégénérescences en est une illustration, à bien des égards. Si la figure du médecin comme élément d'un dispositif politico-administratif se construit depuis la fin du XVIIIe siècle, Morel suggère une fonction identique pour l'aliéniste: la connaissance de l'état psychique de la population fait pleinement partie des objectifs d'hygiène publique. La loi de juin 1838 sur les asiles d'aliénés marque la première étape de la prise en compte par l'instance publique de la médecine mentale comme technologie sociale. L'œuvre de Morel s'inscrit dans cette évolution et se place dans une perspective semblable aux enquêtes sociales entreprises depuis le début du XIXe siècle. Mais il ne veut pas se contenter du seul territoire français comme cela a été souvent le cas; il engage sa recherche sur le terrain des peuples en général. C'est pourquoi la connaissance anthropologique est largement utilisée dans son ouvrage. En abordant son sujet sous un angle universel, il peut espérer renforcer la portée de son propos et dégager les premiers éléments d'une philosophie. Comme le note Gérard Leclerc: 24

«le lieu commun à la philanthropie et à l'anthropologie, c'est l'intérêt pour l' homme, lequel suppose à la fois l'amour ce l'homme, la charité à l'égard des frères éloignés par le vice ou le malheur, comme à l'égard des frères lointains dans l'espace culturel et la curiosité à l'égard de l' homme, à l'égard des sociétés lointaines comme à l'égard des classes proches» 3.

Initialement, Morel voulait fournir les moyens d'éviter les risques auxquels les hommes sont confrontés; mais s'étant laissé porter par son sujet, il aboutit à l'établissement d'une connaissance générale des altérations naturelles ou de celles provenant de l'organisation sociale qui mettent en péril la santé physique et l'équilibre moral de chaque individu. L'ouvrage est aussi volumineux que le sujet est ample.
I. LE TRAIrE DES DEGENERESCENCES PHYSIQUES, INTELLECfUELLES ET MORALES DE L'ESPECE HUMAINE ET DES CAUSES QUI PRODUISENT CES VARIETESMAlADIVES

Dans cet ouvrage, Morel s'efforce de répondre à ces différents objectifs. C'est pourquoi il réunit tout un ensemble de connaissances acquises au cours de ses études ou de sa vie professionnelle. L'influence des sciences naturelles, de l'histoire, des premiers rudiments de l'anthropologie et de l'ethnographie, de l'anatomie, de la physiologie et de la psychologie se rencontre pêle-mêle au cours des quelque huit cents pages. Par sa structure et les multiples aspects évoqués, l'ouvrage de Morel s'appuie pour une large part sur des citations d'auteurs. A maints égards, le livre s'apparente à un catalogue de personnalités du monde savant de son époque. Au sein de ce répertoire impressionnant, l'ancienneté des références majeures est ce qui frappe avant tout. Elles évoquent plus souvent les lectures de son époque étudiante que les publications de la science du milieu du siècle. Etrangement, son Traité est décalé. Il réussit tout à la fois à s'appuyer sur. des hommes dont les idées commencent à être sérieusement contestées et à évoquer des sujets pour lesquels l'intérêt va croissant. La juxtaposition des conceptions de Buffon, naturaliste ingénieux du XVIIIe siècle, et de celles, nouvelles, du physiologiste Claude Bernard (1813-1878), illustre le caractère paradoxal du livre et de ses propres idées.
3

G. Leclerc, L'observation de l'homme. Une histoire des enquêtes sociales, Le Seuil, 1979, p. 58.

25

Parcourant l'ouvrage, nous sommes tour à tour transportés dans une approche naturaliste vieillissante puis dans les idées les plus novatrices d'une médecine expérimentale dans laquelle Morel, le psychologue métaphysicien, veut insérer le savoir aliéniste. La dégénérescence étant, dans l'esprit de Morel, une maladie, le livre est construit autour de la manière d'appréhender la maladie: étude des causes, description des symptômes, marche de la maladie et thérapeutique. Tandis que sa définition de la dégénérescence est fournie en début d'ouvrage, le reste du livre est consacré à fournir aux lecteurs divers exemples de dégénérescence. Ce n'est pas à proprement parler un livre théorique mais une longue description à la fois des causes, du fonctionnement et des effets de la dégénérescence. Pour autant, l'ouvrage comporte un certain nombre de postulats qui structure son économie d'ensemble; la longueur du texte ne vient pas d'un développement théorique particulièrement dense ou délicat à expliquer mais de l'accumulation d'exemples censés justifier les hypothèses de départ. Son idée de base est celle d'une «dégradation originelle de la nature humaine »4. Il s'agit donc pour lui de recenser les exemples de cette dégradation. La définition de la dégénérescence dès lors s'impose: il s'agit d'une « déviation maladive du type normal de l'humanité »5. Cette conviction de Morel est issue de la Genèse. L'univers est une création de Dieu et depuis son origine, à cause de conduites humaines qui s'écartent de la voie divine, l'espèce est en proie à de multiples risques de dégradation. La normalité s'inscrit dans l'origine du monde et les écarts, les modifications enregistrés sont autant de pathologies qu'il faut recenser afin de rétablir la configuration de départ ou, à tout le moins, prévenir d'autres débordements. Morel adhère au dogme créationniste qui pose la fixité des êtres puisque ceux-ci ont été créés parfaits. Les transformations de l'espèce ne peuvent exister au-delà d'un certain seuil. Lorsque celui -ci est franchi, le stade de la pathologie est atteint. Morel demeure dans un cadre fixiste très prononcé pour son époque. S'il accepte des variations au
4 5

TdD, p. 3. Ibid, p. 5.

26

sein de l'espèce humaine, la marge dégradation est, dans son esprit, mince.

entre

variation

et

Son propos est donc fort éloigné des notions que Darwin est en train d'élaborer et qui, précisément, introduisent une rupture fondamentale dans la compréhension du cours de l'espèce à travers l'Histoire. D'un côté un monde fixé par Dieu, de l'autre une espèce humaine sous un poids déterministe beaucoup moins pesant. D'un côté un sens de l'histoire humaine qui se confond avec une téléologie de la nature, de l'autre une direction de l'aventure humaine qui n'a, jusque-là, jamais atteint un tel degré d'incertitude. Etant donné qu'il n'y a pas une procédure spécifique pour déchoir, le système des causes chez Morel demeure très éclectique: il comprend «le concours des circonstances extérieures, des institutions sociales et de toutes les influences

occasionnelles analogues »6.
Les dégénérescences dites «par intoxications» sont le premier groupe recensé. Elles rassemblent le mauvais air, l'influence de la constitution géologique du sol, le climat, la nature des aliments. Par exemple, les dégénérescences contractées par les ouvriers au contact du mercure ou du plomb appartiennent à ce groupe. Les passages au cours desquels Morel décrit le rôle des sols ou celui des marécages s'insèrent dans une production médicale personnelle7 très inspirée par la grille de lecture néo-hippocratique. Au sein de ce groupe, somme toute assez hétérogène, le rôle de l'alcool et des conduites alcooliques tient une place importante. La question commence à envahir les écrits médicaux de l'époque et la juxtaposition entre la dégénérescence et l'alcoolisme est promise à un grand succès. Le principal intérêt de la contribution de Morel est de se fonder sur les travaux d'un médecin suédois, Magnus Huss (1807-1890)8,

6 Ibid. 7 Lorsqu'il était en poste à Maréville Cà côté de Nancy) il a notamment écrit: Influence de la constitution géologique du sol sur la production du crétinisme, lettres de Mgr Billiet,... réponses de M le Dr Morel, Masson, 1855.
8

Morel se réfère à l'ouvrage Alcoholismus chronicus paru en 1852. Sur
universel du XDC

l'auteur, voir: Pierre Larousse, Grand dictionnaire siècle, Larousse & Boyer, IX, 1873, p. 462.

27

dont la notoriété se propage dans ces années 18509. L'alcool se caractérise par la gravité de son action sur le corps humain, par son lien évident avec la pathologie mentale, et par le rôle éminemment héréditaire qu'on lui prête. L'alcoolisme est, dans l'esprit de Morel, la maladie menaçante par excellence. «Il en est peu d'autres qui agissent d'une manière aussi funeste sur les fonctions de l'économie »10,et c'est aussi un péril pour la société. L'alcoolisme est un des très rares exemples, dans son ouvrage, qui l'amène à parler de décadence généralisée d'un peuple. Il craint une telle situation en Suède et note ses premiers effets également aux Etats-Unis. L'inquiétude résulte de ce qu'aucune nation n'est a priori à l'abri de ce mal terrible. L'alcool suscite une irrésistible séduction sur les populations; le mal qu'il déclenche est héréditaire et par conséquent la machine « dégénérescence », lorsqu'elle se met en marche, devient difficile à arrêter. D'autant que l'alcoolisme n'engendre pas nécessairement un alcoolisme toujours plus exacerbé mais développe d'autres pathologies dont il favorise l'émergence. Et pour clore ce tableau, l'alcoolisme se révèle, selon Morel, souvent incurable. A bien des égards, l'alcoolique est l'aiguillon de la dégénérescence. Morel ne se cantonne pas à cette seule consommation dangereuse. Il aborde également la question de l'usage des drogues tels le haschich ou l'opium. Car, dans un cas comme dans l'autre, il affirme que «l'abus énorme qui se fait de certaines substances intoxicantes s'attaque à l'amélioration

intellectuelle, physique et morale des nations »11. L'histoire
du haschisch, par exemple, se rattache à « l'étude des causes

de dégénérescences dans l'espèce l'humaine »12 car son absorption inconsidérée entraîne des désordres physiologiques d'une extrême importance. Il aborde parallèlement la question des intoxications dues aux coutumes alimentaires. Il puise notamment dans la littérature médicale concernant la pellagre pour rappeler que

9

Les médecins de l'époque lui reconnaissent la paternité du terme "alcoolisme" qui remplace peu à peu les termes "ivrognerie" et "ébriété". 10 TdD, p. 107. Il Ibid., p. 143. 12 Ibid., p. 151.

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