LA TURQUIE AUX MARCHES DE L'UNION EUROPÉENNE

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A Helsinki, en décembre 1999, s'est ouverte une nouvelle phase dans les relations Turquie-Union Européenne. La candidature de la Turquie est désormais reconnue par L'Union. C'est l'analyse de ce futur élargissement que cet ouvrage est consacré. Il présente un ensemble de données et d'analyses sur l'économie turque, sur ses relations avec l'Union européenne, sur l'opportunité et les exigences de cette intégration.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296155862
Nombre de pages : 168
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LA TURQUIE AUX MARCHES DE L'UNION EUROPÉENNE

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Dernières parutions
Zoubir CHATTOU, Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998. Boualem BOUROUIBA,Les syndicalistes algériens, 1998. André MICALEFF, Petite histoire de l'Algérie, 1998. Samy HADAD, Algérie, autopsie d'une crise, 1998. Romain DURAND, De Giraud à de Gaulle: Les Corps francs d'Afrique, 1999. Ahmed DAHMANI, L'Algérie à l'épreuve, 1999. Rabah SOUKEHAL, L'écrivain de langue française et les pouvoirs en Algérie, 1999. Henri MSELLATI, Les Juifs d'Algérie sous le régime de Vichy, 1999. Laurent MULLER, Le silence des harkis, 1999. Gilles LAFUENTE, La politique berbère de la France et le nationalisme nouveau, 1999. Mustapha BABA-AHMED, L'Algérie: Diagnostic d'un développement, 1999. Bernard DOUMERC, Venise et l'émirat hafside de Tunis (1231-1535), 1999. Pierre DUMONT, La politique linguistique et culturelle de la France en Turquie, 1999. Moktar LAMAR! - Hildegard SCHÜRlNGS, Forces féminines et dynamiques rurales en Tunisie, 1999. Thomas de SAINTMAURlCE, Sahara occidental 1991-1999, 2000. Marianne LEFEVRE, Géopolitique de la Corse. Le modèle républicain en question,2000. Maurice FAIVRE, Les archives inédites de la politique algérienne, 19581962, 2000. Claude LIAUZU, Passeurs de rives, changements d'identité dans le Magreb colonial, 2000. Elisabeth MOUILLEAU, Fonctionnaires de la République et artisans de l'Empire, 2000. André MICALEFF, Il a neigé sur Alger. Paraboles et paradoxes,2000. Jean MONNERET, La phase finale de la guerre d'Algérie, 2000.

Garip TURUNÇ

LA TURQUIE AUX MARCHES DE L'UNION EUROPÉENNE

Préface de Maurice Catin

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç) L' ,Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0138-8

PRÉFACE
Disons-le sans ambages, les relations entre l'Europe et la Turquie ont toujours été complexes et délicates. Il faut reconnaître que la Turquie pose, de manière exacerbée, à l'Union Européenne la question de son identité et de ses perspectives. L'élargissement à la Turquie pose d'abord à l'UE le problème de sa frontière orientale, le pays étant en majorité géographiquement asiatique et dispose d'un réseau de relations régionales autour de la Mer Noire, qui s'est renforcé après l'effondrement de l'URSS. Surtout de nombreux événements dans le passé ont rappelé aux Européens que la Turquie étale des différences socio-culturelles, institutionnelles et de politique intérieure. La Turquie pose enfin un problèlne économique: l'intégration à l'UE d'un pays ayant le plus iInportant écart de développen1ent le PIB par habitant de la Turquie étant en gros trois fois inférieur à celui de la Grèce, du Portugal et de Malte et six fois inférieur à celui de Chypre.

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Les critères économiques qui servent habituellement de référence font aussi apparaître un contraste saisissant, qui éloigne autant que rapproche la Turquie de l'Europe. D'un côté, le poids de l'économie turque est important et paraît incontoun1able : soixante millions d'habitants, un PIB deux fois supérieur à celui de la Grèce ou du Portugal, le dixième partenaire commercial de l'UE qui reçoit 50 % de ses exportations. De l'autre, la Turquie connaît des problèmes chroniques d'inflation "galopante" à faire frémir les autorités monétaires occidentales, un déficit budgétaire aigu, une population active largement agricole (45 % de l'emploi total) bénéficiant de subventions massives, des disparités régionales posant un redoutable problème de cohésion... d'où, comme l'analyse l'auteur, une affectation budgétaire au titre des Fonds Structurels qui augmenterait de quelque 20 % les dépenses de rUE, soit du même ordre de grandeur que ceux consentis en 1990 à l'égard de la Grèce, du Portugal, de l'Irlande et de l'Espagne réunis. La Turquie pose alors avec une acuité extrême le problème des politiques écononliques d'intégration à mettre en place, y compris des réfonnes et des politiques d'accompagnement internes, et des bénéfices à attendre en dynamique.

Comme nous l'indiquions dans un ouvrage récent*, la mise en place d'une zone de libre-échange avec des pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée, et c'est particulièrement le cas de la Turquie, est sans commune mesure avec les élargissements de 1981 à la Grèce et de 1986 à l'Espagne et au Portugal compte tenu de la profonde disparité dans les niveaux de développement. Les PSEM réussiront-ils alors à développer leurs économies dans cette nouvelle donne euro-méditerranéenne? Vont-ils parvenir à préserver un tissu industriel déprotégé de la concurrence européenne? Arriveront-ils à dynamiser de nouveaux ~réneaux exportateurs et à s'insérer dans une division euro-méditerranéenne du travail profitable à tous les pays? Ainsi, la faiblesse des salaires dans les PSEM, comparativement au niveau européen, ne leur garantit pas des débouchés automatiques dans l'UE. Garip Turunç a le mérite d'aborder toutes ces questions, économiques et géo-politiques, sans détour et avec lucidité. Il fait appel aux enseignements de la théorie économique et, surtout, remet bien en perspective les problèmes en s'inspirant d'expériences d'intégration passées. Il plonge dans l'histoire pour nous convaincre des liens fatals entre la Turquie et l'Europe. Au-delà de la froide analyse, il développe un beau plaidoyer pour une Turquie européenne et la multiplicité culturelle. Les convictions sincères et généreuses de l'auteur transparaissent sans détour et emportent l'adhésion. Ce petit livre vient à point, il est utile et comble un manque. Certes, il n'est qu'une esquisse mais, c'est là son mérite: il donne le cadrage, il peut servir de guide, il apporte le frémissement des œuvres inspirées.
Maurice CATIN Professeur à l'Université de Toulon et du Var Directeur du CRERI et de la revue Région et Développement

*G. BenhayolU1, M. Catin, H. Regnault, L'Europe et la Méditerranée: intégration éC01l0fnique et libre-échange, L'I-Iannattan, Coll. Emploi, Industrie et Territoire, 1997.

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INTRODUCTION Si chaque pays a son destin propre, il est des pays que le destin désigne à une place et pour un rôle déterminé. La Turquie, assurément, en fait partie. Terre d'empire, terre de détroits, terre de lais et de relais, terre d'Occident et terre d'islam, la Turquie, péninsule allongée d'est en ouest unissant deux continents à la Méditerranée nord-orientale, est naturellement une charnière, un pont jeté entre l'Orient et l'Occident. Sa situation lui a valu de connaître le mouvement de l'Histoire - celui des civilisations qui s'y sont rencontréesl - et d'être présente en Europe depuis le XIVème siècle, quand l'Empire ottoman s'est établi sur la rive européenne de la n1er de Marmara, pour s'étendre ensuite sur les Balkans et atteindre enfin les profondeurs du vieux continent.

Les origines du choix de l'Europe se trouvent donc dans la longue histoire de la Turquie. Sans même remonter aux Croisades, qui furent les premières occasions significatives de contacts entre les Turcs seldjoukides et les peuples de l'Europe occidentale, on peut évoquer, au XVème siècle, les rapports entre le sultan Mehmet le Conquérant et le Vatican. Mais la pren1ière intervention directe de l'En1pire ottoman dans la politique européelme, en dehors des conflits militaires, est l'alliance entre François 1er et Soliman le Magnifique en 1526, qui déboucha sur le régime des "Capitulations", ou privilèges commerciaux2. En 1739, le traité de Belgrade, conclu sous l'égide de la France, entre l'Autriche et l'Empire ottoman, montrera le parallélisme des stratégies et la coopération franco-turque, qui assu1 On y rattache aussi bien Honlère qu'Héraclite d'Éphèse, les plus grands présocratiques et les cultures héritées de la Mésopotanlie Sumer, Babylone et l'Assyrie -, des Hattis, Hattites, des Horritites et autres peuples. 2 Dont le texte le plus ancien remonte à 1569 et le texte définitif à 1740. Elles garantissent la sécurité des pèlerins et des religieux de rite latin, mais surtout des négociants français, installés en particulier dans les Échelles du Levant (Slnyme, Alep, Saïda, Le Caire, Alexandrie, Damiette, Constantinople, Salonique). Par ailleurs, l' anlbassadeur de France à Constantinople a la préséance sur ses collègues, à conm1encer par l' atnbassadeur du Saint Empire romain, montrant la préénlinel1ce reCOllilueà la France.

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rera à la France l'annexion de la Lorraine et permettra un nouvel élargissement des Capitulations. Mais, c'est l'accord commercial avec l'Angleterre, imposé à La Porte en 1838, qui a constitué, par son caractère unilatéral, le véritable exemple d'une Capitulation ayant pour but de coloniser l'éconon1ie ottomane. Cet accord a sapé tous les efforts de développement de l'Empire; il a provoqué un énorme endetten1ent, la faillite, la mise sous séquestre des revenus intérieurs nationaux par les créanciers. Il a parachevé, par l'effondrement économique, le déclin politique. Il a été l'une des raisons pour lesquelles les Ottomans entrèrent dans la Première Guerre mondiale. Et, il constitua l'un des objets principaux des négociations du traité de Lausanne en 1923 qui fut l'arrêt de mort de l'En1pire ottoman et le commencement de l'ère républicaine. La con1posante européenne, de plus en plus présente dans la vie politique, économique et sociale de l'Empire, s'est définitivement affinnée durant les années de la Révolution kémaliste. Toutes les réformes d'Atatürk avaient pour but l'implantation des valeurs occidentales dans la société turque. Il écrivait: "Les peuples non civilisés sont condamnés à rester dans la dépendance de ceux qui le sont. Et la civilisation, c'est l'Occident, le Monde n10deme, dont la Turquie doit faire partie si elle veut survivre. La nation est décidée à adopter exactement et complèten1ent, dans le fond comme dans la forme, le mode de vie et les moyens que la civilisation contemporaine offre à toutes les nations3." Après la Seconde Guerre mondiale, le choix occidental de la Turquie a été confirmé en s'associant aux principales organisations occidentales: membre de l'ONU en 1945, elle adhère en 1949 au Conseil de l'Europe et en 1952 à l'OTAN. Quant aux traités purement économiques, la Turquie est un des dix-sept pays qui ont créé, en 1948, l'Organisation Européenne de Coopération Économique (OECE), devenue par la suite l'OCDE. L'Organisation a favorisé la multilatéralisation des paiements entre les pays membres en créant, en

3 Cf. La Turquie en Europe, Ozal T. , Plon, 1988, p. 208. 10

1950, l'Union Européenne de Paiement, remplacée en 1959 par l'Accord Monétaire Européen. La Turquie a également reçu d'importantes aides de l'Organisation pour la promotion de son commerce et pour le développement de son économie. Depuis la formation du FMI et de la Banque mondiale, la Turquie bénéficie des concours financiers accordés par ces deux organisations internationales. Elle a adhéré au GATT (aujourd'hui l'OMC) en 1953. Peu après l'entrée en vigueur du traité de Ron1e en 1958, la Turquie s'est adressée, le 3 juillet 1959, à la Communauté afin de créer une relation d'association dans la perspective d'une adhésion à part entière4. L'accord d'association, signé le 12 septembre 1963 à Ankara, est entré en vigueur le 1er décembre 19645. Il désignait deux grands objectifs: l'établissement progressif d'une union douanière et la préparation d'une éventuelle adhésion de la Turquie à la Conm1unauté6. L'association était conçue sur trois étapes en vue d'atteindre cet objectif ultime : une phase préparatoire de cinq ans, une deuxièlne phase de transition vers l'Union douanière et une phase finale de rapprochement et d'harmonisation des politiques éconon1iques, fiscales et de concurrence. Le protocole additionnel, signé le 23 novembre 1970, établissait les règles du passage à la phase transitoire de l'association7. Par cet accord, entré en vigueur le 1erjanvier 1973, les deux parties prenaient des engagelnents pour une période de vingt-deux ans, essentiellement dans quatre domaines: la suppression progressive des droits de

4 La denlande d'association à la Communauté économique européeIU1e (CEE) s'appuyait sur un rapport d'un comité intenninistériel où l'on peut lire: "La société turque, en tant que composante du monde occidental, s'attache à la CEE dont elle partage les principes politiques et économiques. (...) La Turquie ne saurait demeurer en dehors du nlarché commun européen créant une union économique et susceptible de devenir un jour une union politique." 5Jounlal Officiel des CE, n° 217, 29 décelnbre 1964. 6 L'article 28 de l'accord stipule, en efièt, que "lorsque le fonctionnement de l'accord aura penl1is d'envisager l'acceptation pai la Turquie des obligations découlant du traité instituant la Communauté, les Parties contractantes exanuneront la possibilité d'une adhésion de la Turquie à la Conununauté." 7 JOllnlal Officiel des CE, n° L293, 29 décetubre 1972. Il

douane et des restrictions quantitatives pour la quasi -totalité du secteur industriel, le régime préférentiel pour les produits agricoles turcs, le rapprochement des politiques économiques et la réalisation graduelle de la libre circulation des travailleurs turcs. Une union douanière serait établie entre les deux parties à l'issue de ce processus graduel d'intégration, et s'ouvrirait alors la phase finale de l'association menant à une adhésion à part entière de la Turquie à la Communauté européenne. La phase transitoire de vingt-deux ans ayant pris fin le 31 décembre 1995, la Turquie est entrée en union douanière avec l'Union européenne le 1erjanvier 1996. Ce régime comporte trois volets: économique, politique et financier. Le volet économique est fondé sur la libre circulation des produits industriels sans droits de douane, l'adoption du tarif douanier comn1un de la Con1l11unauté pour les importations turques en provenance des pays tiers8, la suppression du prélèvement du Fonds pour le logen1entappliqué aux produits industriels et l'hannonisation par la Turquie de ses législations avec celles de la Comn1unauté. Sur le plan politique, des mécanismes de coopération ont été élaborés. Ils prévoient des rencontres entre le Premier ministre turc et les présidents du Conseil et de la Comn1ission européenne, l'intensification des réunions au niveau ministériel dans le cadre du Conseil d'association. Enfin, parallèlement à cet accord, les Quinze ont décidé de renforcer leur coopération fmancière avec la Turquie. L'aide financière, interrompue après le coup d'État militaire de 1980, sera reprise (les montants budgétaires pouvant être mis à la disposition de la Turquie au titre de protocoles conclus dans le passé s'élevaient à 375 millions d'écus9, auxquels viendraient s'ajouter entre

8 Une décision du Conseil d' association CEE-Turquie a autorisé la Turquie à appliquer à certains produits inlportés de pays tiers des taux de protection supérieurs à ceux du tarif douanier conunun, la Turquie ayant cinq ans pour aligner progressivement ces taux sur ceux du TDC. 9 Les protocoles sont adoptés en Conseil à l'unanimité. L'attribution des fonds a été bloquée jusqu'à l'été 1999 par le veto de la Grèce. Le gouvemenlent grec a dOlUlé son aval à l'octroi des fonds pour aider la Turquie à faire face aux conséquences du séisnle du 17 août 1999. 12

300 et 400 millions d'écus de prêts provenant de la Banque européenne d'investissement). Quoique notable, l'accroissement de l'aide financière sera-t-elle à la hauteur de ce qui serait requis pour asseoir les fondements de la construction régionale? L'élargissement des coopérations peut sembler dérisoire, et les plus sceptiques sur la capacité de l'Europe à repenser ses relations avec la Turquie ne manquent pas de relever le hiatus entre la complexité des enjeux et la simplicité désarmante de la réponse. En quoi, dans un monde où les barrières aux échanges ont déjà été sensiblement abaissées et continuent de l'être, l'Union douanière peut-elle constituer un projet novateur? En quoi peut-elle combler le vide stratégique, l'absence de perspectives dont souffre la politique turque de l'Union? Lors des discussions sur la ratification de l'Accord d'Union douanière qui se sont tenues au Parlement européen, avant que celui-ci ne rende son avis conforme, la Commission a expressément fait comprendre aux euro-députés que "la décision sur l'Union douanière sur laquelle le Parlement européen est appelé à se prononcer ne comporte en elle-même aucune disposition de nature politiquelo". Deux visions contradictoires sur l'avenir des relations de l'Europe avec la Turquie se faisaient face au cours de ce débat: d'une part, une majorité du Parlement européen posait le comblement du déficit démocratique comme condition préalable au passage à l'Union douanière, d'autre part, une minorité parlementaire, ainsi que la Commission et le Conseil des ministres (à l'exception de la Grèce), voyaient dans l'Union douanière la possibilité de renforcer des dynamiques économiques, politiques et démocratiques pro-européennes en Turquie. Les tenants de cette dernière approche soulignaient qu'une crise entre l'Union européenne et la Turquie ferait perdre de leur crédibilité, sur le plan intérieur, aux forces pro-européennes, au profit

10 Cf. COllUllission Européelme, Dossier "Union douanière Turquie", Docunlent n04, "Les enjeux politique et stratégique de l'Union douanière", MEMO/95/196, Bruxelles, Il décen1bre 1995, p. 2.

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des courants islamistes, ultra-nationalistes, eurosceptiques ou conservateurs. Le 13 décembre 1995, par 343 voix contre 149 et 36 abstentions, le Parlement a fini par ratifier l'Accord d'Union douanière entre l'Union et la Turquie. Ce débat, ainsi que d'autres qui ont succédé, ont mis en lumière les effets négatifs de l'image de la Turquie en Europe occidentale. On est frappé, à l'occasion de multiples enquêtes, par la méconnaissance dont souffre la Turquie de la part du grand public européen. Les Turcs (terme qui dans l'imaginaire européen englobait indistinctement Arabes, turcophones, Persans) représentaient une altérité radicale et irréductible. Le problème kurde a été l'un des facteurs de cette image négative de la Turquie. Il a empoisonné ces vingt dernières années le fonctionnement dén10cratique de la République turque et a rendu l'action diplomatique de ce pays vulnérable aux critiques portant sur le non-respect des droits de l'homn1e. La question de la place de la Turquie au sein de la "famille européenne" sera constamment dominée par ce problème. Lors de la préparation du Sonm1etde Luxenlbourg sur l'élargissement de l'Union européenne vers les pays de l'est et du sud-est du continent, les 12 et 13 décembre 1997, le veto de la Grèce, mais aussi la mauvaise volonté de plusieurs autres pays du nord de l'Europe à donner à la Turquie le même statut qu'aux onze autres pays candidats (les dix d'Europe centrale plus Chypre), a provoqué un raidissement des autorités turques. L'Allemagne, si elle a accepté l'idée d'associer la Turquie à la Conférence européelme qui servira d'antichambre à l'adhésion des candidats, voulait que celle-ci ait des prérogatives limitées. Et, pour que le cas turc soit clairement dissocié des autres, elle avait préconisé qu'une deuxième Conférence ait lieu avec les dix autres candidats pour discuter des problèmes spécifiques à l'élargissementll.

Il Cette décision nous renvoie à la problématique de la place de la Turquie au sein de "la famille européenne" d'il y a juste un siècle. Au Congrès des sciences politiques qui s'était réuni en 1900 à Paris sur l'initiative du juriste et sociologue Anatole Leroy-Beaulieu, ce dernier, dans son rapport inaugural et après avoir précisé que les problènles les plus aigus de l'Europe contemporaine ne peuvent trouver de solution définitive que dans le cadre d'une Fédération européelme, se 14

Dans son rapport du 13 octobre 1999 sur l'élargissement de l'Union européenne, la Commission de Bruxelles choisit une nouvelle stratégie. Elle renonce à la méthode d'adhésion par "vagues" et propose de négocier avec l'ensemble des treize pays candidats - les dix d'Europe centrale, Chypre, Malte et la Turquie. Avec la crise du Kosovo, l'Europe a pris peur et a tiré les leçons de l'erreur consistant à ne pas s'impliquer à temps dans un conflit se développant sur ses marches, de nature à contaminer l'ensemble du continent. Seule une stratégie d'intégration est de nature à élever des garde-fous, à assurer un destin offrant "paix, stabilité et prospérité" à l'Europe. Par cette décision, la Commission souhaite supprimer le cloisonnement entre pays candidats, permettre à six nouveaux élus (Lituanie, Lettonie, Slovaquie, Malte, Bulgarie et Roumanie) de rejoindre les six premiers in1pétrants (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovénie, Estonie et Chypre) et accueillir au sein de ces postulants un pays jusque-là considéré COlnmeun paria, la Turquie. Le sommet européen d'Helsinki, en décembre 1999, a repris à son compte cette proposition et est parvenu ainsi à normaliser ses relations de avec la Turquie. Il est vrai qu'entre-temps, le rapprochement turco-grec, à la faveur de la "diplomatie du tremblement de terre", a contribué à assouplir la position d'Athènes et des autres capitales européennes sur la perspective d'une adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Mais, ajoute-t-on, les négociations ne pourront déboucher avec elle que lorsque les critères politiques réclamés à tous par la Communauté seront remplis. Le problèn1e au bout du compte est de pouvoir répondre à la question suivante: la Turquie dispose-t-elle d'un moteur propre, autre que le désir de faire partie de l'Union européenne, qui la conduise vers

delnande quels sont les États qui poun-aient entrer dans cette confédération. Il estime que les seuls cas litigieux sont ceux de la Turquie, de la Grande-Bretagne et de la Russie. En ce qui concerne la Turquie, il se prononce en faveur de son adlnission, non sur un pied d'égalité, mais comme une "pupille" de l'Europe: ce serait la seule manière de régler la question d'Orient. Pour le gigantesque empire n1aritin1e de la Grande-Bretagne et le colossal empire continental de la Russie, "la baleine et l'éléphant", selon le mot de Bisn1arck, le problèlne serait plus c0111plexe. 15

une démocratie plus aboutie, un mécanisn1e capable de fédérer, de créer une synergie entre des volontés démocratiques réelles mais dispersées? Il faut se garder de faire comme si aucune trace de l'histoire "ancienne" ne subsistait dans la mémoire et l'imaginaire européens. Une vigilance intellectuelle est nécessaire pour ne pas faire de l'image de la Turquie une espèce de condensé de toutes les entorses à la démocratie. On peut faire confiance aux institutions de l'Union européenne ; une fois établies, elles s'appliqueront automatiquement et déploieront leur efficacité normative et homogénéisante sur les entités qu'elles sont censées encadrer. La trajectoire espagnole, depuis la sortie de la période franquiste, peut fournir un éclairage utile sur les enjeux des futures relations turco-européennes : qui, désonnais, pourrait contester le bien-fondé de la participation espagnole à l'Union européenne? Cette participation a définitivement ancré l'Espagne dans la démocratie européenne et a accompagné son insertion retrouvée dans les réseaux économiques internationaux. On peut en dire autant de la Grèce. Ce que l'Union européenne a réussi en Espagne et en Grèce, pourquoi ne le réussirait-elle pas dans le cas de la Turquie? Cette appréciation, qui relève d'un pari positif sur une certaine communauté de destin turco-européenne, n'incite pas pour autant à banaliser les difficultés de l'intégration d'un pays émergent aux structures économiques fragiles. Aujourd'hui, on ne saurait parler d'industrialisation en Turquie au sens d'une industrialisation efficace, satisfaisant la demande locale tant en produits traditionnels qu'en biens capitaux et produits intermédiaires tout en générant à travers un secteur de services de pointe les indispensables emplois. Cette haute dépendance de la Turquie envers les technologies et les biens d'équipement, reflète bien son insuffisante insertion dans l'économie mondiale alors que le commerce des produits manufacturés représente aujourd'hui plus de 80 % des exportations mondiales contre 55 % en 1960. Par conséquent, l'intégration européenne, destinée pour les économies avancées à améliorer l'efficacité de l'allocation de ressources, ne peut en elle-même constituer des mécanismes d'industrialisation et de développement (Brada et Mendez, 1985). L'économie turque doit elle-même construire ses bases de croissance et de compétitivité pour 16

réussir le pari de l'intégration à l'Union européenne et à l'économie mondiale. La restauration des équilibres macro-économiques et l'amélioration des performances économiques à long terme exigent de larges réfonnes structurelles, notamment un renforcement du secteur bancaire, une accélération de la privatisation, la restauration des entreprises d'État et du vaste dispositif de subventionnelnent. Une pleine mise en œuvre du programme officiel de réforme dans ces secteurs inscrirait solidement l'économie turque sur une trajectoire de convergence avec les pays de l'Union européenne, étant entendu que d'autres réformes seront nécessaires, notamment dans les domaines de l'aide à l'agriculture, du développement de l'infrastructure et de la mise en place d'un cadre de réglementation approprié. Si l'exécution de ce progran1111e insuffisante, on risque d'enraciner encore davantage les est fortes anticipations inflationnistes qui ont empêché l'éconon1ie de réaliser son potentiel de croissance ces den1ières années. Cet ouvrage n'a pas pour objet d'aborder tous les problèmes posés par l'intégration de la Turquie à l'Union européenne. Il se lin1ite à présenter un ensen1ble de données et d'analyses économiques pen11ettant de fournir une base de réflexion sur l'avenir de l'écono1l1ie turque, sur ses relations avec l'Europe, sur l'opportunité et les exigences d'une intégration régionale. La première partie de l'ouvrage fait le bilan des relations euro-turques, revient sur le cadre institutionnel dans lequel elles se sont développées, sur l'aide financière et les relations d'échange (chapitre 1). Elle fait le point sur la libéralisation commerciale déjà engagée et analyse la signification et les in1plications (en terme de coûts ou avantages) de l'Union douanière entre la Turquie et les Quinze (chapitre 2). La seconde partie s'attache à proposer une problén1atique d'ensemble pennettant de cerner les enjeux du processus d'intégration de la Turquie à l'Union européenne. Pour cela, il est apparu d'abord utile de résumer les enseignements apportés par les expériences antérieures d'intégration économique (chapitre 3). Cette analyse conduit à s'interroger sur le financement de la transformation et du rattrapage de la Turquie, et notalnment sur l'ampleur de la sollicitation des fonds structurels européens (chapitre 4). 17

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