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LA VIE MONTAGNARDE EN FAUCIGNY À LA FIN DU MOYEN-ÂGE

De
622 pages
Une monographie historique sur la vie en Haute Montagne au moyen Âge, dans le massif du Mont-Blanc et ses alentours. La vie, sujet du livre, c'est la vie communautaire d'autant plus active que sont plus rudes les conditions de la vie montagnarde, et cependant étroitement contrôlée par un pouvoir seigneurial qui reste fort jusqu'à l'extrême fin du Moyen Âge.
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Nicolas CARRIER

LA VIE MONTAGNARDE EN FAUCIGNY A LA FIN DU MOYEN ÂGE
Economie et société Fin XIIIe - début XVIe siècle

Préface de Bernard DEMOTZ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2001
ISBN: 2-7475-1592-3

Pour Sophie

La publication de cet ouvrage a bénéficié du concours de l'Entente régionale de Savoie.

Préface

Les rapports entre l'homme et la montagne ont fasciné de nombreuses générations, sans doute parce que la montagne évoque la grandeur et procure une impression d'éternité. Cette dernière a eu tendance àfreiner les recherches précises par période historique, particulièrement pour le Moyen Âge. Le présent ouvrage en est d'autant plus appréciable. Le choix du haut Faucigny, avec son Mont-Blanc emblématique de la Savoie et même de toutes les Alpes, renforce encore l'intérêt de cette étude. L'auteur se comporte comme un guide, qui sait éviter les pièges et faire apprécier les beautés du parcours. Au-delà des rythmes particuliers de la vie politique, démographique, économique, Nicolas Carrier suggère des paysages, présente les activités agricoles du couple vallée-alpage, pénètre les comportements des communautés villageoises et des familles qui les composent, marque la place d'une seigneurie forte à fiscalité faible. Tout un monde se dévoile grâce à celui qui sait mener les recherches originales nécessaires, en se gardant de tous les anachronismes et enfaisant cependant profiter le lecteur d'une connaissance intime du pays.
Sur un sujet qui invite à voir haut et loin, il ne saurait être question de tenir ce livre pour la simple considération d'un petit secteur de la vaste

chaîne alpine. Bien au contraire, c'est une invitation permanente aux

LA VIE MONTAGNARDE EN FAUCIGNY

questions générales. Ainsi les paysans ont en commun avec les nobles ruraux des stratégies foncières et des soucis d'endettement, mais pas les mêmes facilités d'accès aux offices ou fonctions publiques. Les communautés économiques vigoureuses peuvent rechercher des pouvoirs politiques, mais elles y renoncent aussi pour des raisons à élucider. Les derniers siècles du Moyen Âge sont un temps d'utilisation maximale de la montagne jusqu'au niveau de l'univers minéral, mais ils recèlent parfois les traces encore à repérer d'une préhistoire de l'alpinisme, cette conquête de l'inutile. Cet ouvrage, remarquable par son écriture et par son apport, ravira les passionnés du monde rural et surtout les amoureux de la montagne. Les lignes qui suivent sur le haut Faucigny de la fin du Moyen Âge invitent constamment à se représenter ce monde majestueux et dangereux, qui inspira peut-être à un célèbre penseur du XVIf siècle, né au pied d'une autre montagne cinq cent kilomètres plus à l'ouest, sa célèbre formule: « La nature a des perfections pour montrer qu'elle est l'image de Dieu, et des défauts pour montrer qu'elle n'en est que l'image ». C'est d'ailleurs bien dans ce cadre montagnard que l'homme se sent infiniment grand et infiniment petit.

Bernard DEMOTZ, professeur à l'Université Lyon 3.

Avant-Propos

Ce livre est une version partiellement allégée d'une thèse de doctorat de l'Université Jean Moulin Lyon 3. Ma reconnaissance va en premier lieu aux membres de mon jury, et d'abord à M Robert Fossier, son président, qui fut à l'origine de ce travail. M Bernard Demotz voulut bien reprendre en charge un projet à la naissance duquel il n'avait pas été associé. Il mit sans compter à ma disposition sa grande familiarité avec les archives de la principauté savoyarde et sa connaissance proprement charnelle de la province. Il sait tout ce que je lui dois, mais je le lui redis avec le plus grand plaisir. Aine Monique Bourin et M Christian Guilleré ont examiné mon travail avec un soin extrême et s'il est un peu moins imparfait aujourd'hui, c'est grâce à la pertinence de leurs remarques. Je dois un remerciement particulier à Pierre Lafargue, qui a confectionné les cartes qui ornent cet ouvrage,. à Louis et Domitille Blondeau, qui ont consacré à sa relecture toutes les ressources de leur amitié et de leur compétence,. à Philippe Broillet, Nathalie Favre-Bonvin, Gérard Giordanengo, Raymond Lonfat, Gérard Panisset et Thérèse Robache, qui m'ont indiqué etfourni de précieux documents. Cette publication m'est l'occasion de remercier mes parents pour tout ce que je leur dois, et pas seulement pour le soutien constant qu'ils m'ont

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apporté durant ces années de recherches, singulièrement mon père, par qui je touche à la société montagnarde traditionnelle. Mon épouse, enfin, m'a à la fois supporté et soutenu de toutes manières. Si elle n'avait pas accepté, durant les dernières années de ce travail, des conditions de vie parfois difficiles, il n'aurait certainement jamais vu lejour. Il estjuste que ces pages lui soient dédiées.

Introduction

Les sociétés montagnardes ont d'abord intéressé les géographes. Se penchant prioritairement sur leur caractère le plus célèbre, l'importance de l'activité pastorale 1, ils ont assez rapidement cherché à retrouver les racines historiques des phénomènes qu'ils avaient sous les yeux. Rares étaient pourtant les travaux qui remontaient jusqu'au Moyen Âge. Longtemps, le Dauphiné a fait figure de zone favorisée par I'historiographie, grâce à la parution en 1926 de la thèse de Thérèse Sclafert sur le haut Dauphiné au Moyen Âge et, en 1929, de l'ouvrage d'André Allix sur l'Oisans. Ces travaux abordaient l'économie, la démographie, le peuple-' ment, mais n'accordaient pas toute la place souhaitable à un aspect aussi essentiel que celui de la seigneurie rurale. Trente ans plus tard, Thérèse Sclafert s'intéressait à la Haute-Provence, dans un ouvrage consacré principalement à l'activité pastorale et à ses conséquences sur la déforestation. Entre-temps, les historiens s'étaient mis au travail. Les années 1950 ont vu paraître les ouvrages de Pierre Vaillant sur les communautés dauphinoises, de Pierre Duparc sur le comté de Genève et de Jacqueline Roubert sur la seigneurie des archevêques de Tarentaise. Mais ces travaux,' s'ils privilégiaient, au rebours des précédents, les problèmes de la sei1

ARBos, 1922 reste la base des études sur la question.

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gneurie, des communautés paysannes et du statut des hommes, avaient en commun de ne pas concerner que les régions de montagne et de n'aborder qu'incidemment l'histoire économique et sociale2. Tel était aussi le caractère des ouvrages de Charles Higounet sur le comté de Comminges et de Pierre Tucoo-Chala sur le Béarn3. Les thèses d'Emmanuel Le Roy Ladurie sur le Languedoc, de Maurice Berthe sur le comté de Bigorre et de Pierre Charbonnier sur la Basse Auvergne étaient proprement des travaux d'histoire rurale, mais ne concernaient que partiellement les zones montagneuses4. On peut en dire autant des ouvrages italiens sur le Piémont, ceux de Claudio Rotelli sur I'histoire agraire et de Rinaldo Comba sur la démographie, pour ne citer que les plus importants5. En 1975 enfm, Emmanuel Le Roy Ladurie faisait paraître son célèbre Montaillou. Cet ouvrage était consacré entièrement à l'étude d'un village pyrénéen et de ses habitants, mais la montagne n'y était qu'en toile de fond. L'histoire des montagnes médiévales a suscité un renouveau d'intérêt depuis les années 1980. Soutenue en 1984, la thèse de Jean-Paul Boyer sur la Vésubie était la première monographie d'histoire rurale entièrement consacrée à la vie montagnarde depuis celle de Thérèse Sclafert. La thèse de René Verdier sur le Diois n'a malheureusement pas été publiée6. La montagne s'est trouvée également au centre d'études thématiques: l'élevage montagnard en Europe à l'époque médiévale et moderne a fait l'objet d'un colloque international. L'impact de la peste dans les régions montagneuses à la fin du Moyen Âge a été étudié dans les thèses de Maurice Berthe (Navarre) et de Michaël H. Gelting (Maurienne) 7. Les années 1990, enfm, ont vu paraître des travaux particulièrement importants. Soutenue à la fm des années 1980, la thèse de l'historien suisse Pierre Dubuis sur Orsières et l'Entremont à la fm du Moyen Âge était publiée en 1990. Cet ouvrage, axé sur l'histoire économique plus que sur celle de la société et de la seigneurie, est fondé, comme le présent travail, sur l'exploitation de la comptabilité publique savoyarde et traite de
2 VAILLANT, 1951. DUPARC, 1955. ROUBERT, 1961. Les thèses de l'Ecole des Chartes d'UGINET, 1967 et CONSTANT, 1972, toutes deux consacrées à une châtellenie de la principauté savoyarde, sont écrites dans le même esprit: elles s'intéressent avant tout à l'exercice du pouvoir seigneurial. 3 HIGOUNET, 1949. TUCOO-CHALA, 1959. 4 LE Roy LADURIE, 1966, rééd. 1969. BERTHE, 1976. CHARBONNIER, 1980. Durant la même période, deux thèses de l'Ecole des Chartes, malheureusement non publiées, ont en outre apporté un premier éclairage sur la démographie montagnarde à la fin du Moyen Âge (COMMANAY-AGNES, 1963. FIERRO, 1965). 5 ROTELLI, 1973. COMBA, 1973. 6 BOYER, 1990. VERDIER, 1986. 7 FOURNIER (éd.), 1984. BERTHE, 1984. GELTING, s.d.

INTRODUCTION

Il

terroirs très comparables à ceux qui font l'objet de notre étude. Non moins importante et non moins utile à notre propos est l'étude qu'Henri Falque-Vert a consacrée aux communautés rurales du Queyras, du Valcluson et de la haute Varaita à partir des enquêtes que le dauphin Guigues VII fit réaliser à la mi-XIIIe siècle8. L'histoire des montagnes médiévales n'est donc plus un terrain vierge. Pourtant, force est de constater, au terme de ce très rapide bilan historiographique, que la Savoie «en deçà des monts », selon l'expression des clercs médiévaux, c'est-à-dire la partie aujourd'hui française de la principauté savoyarde, est restée pour l'instant sur la touche. Les travaux existant sont soit des monographies paroissiales ou monastiques souvent anciennes et dont la réflexion ne va pas au delà de l'histoire locale, soit des ouvrages à vocation ethnohistorique qui ne remontent guère avant le XVIIIe siècle et dont les conclusions ne peuvent être appliquées sans vérification aux périodes plus anciennes9. Nombreuses sont donc les questions qui restent encore sans réponse, ou auxquelles les réponses apportées n'ont guère varié depuis les travaux des premiers géographes. Les questions La courte bibliographie relative à la vie rurale traditionnelle en Faucigny fait ressortir un double paradoxe. 1) Les communautés de montagne ont la réputation d'avoir été, grâce aux profits qu'elles tiraient du commerce du bétail, plus opulentes que celles de l'avant-payslO ; pourtant, du Moyen Âge au XVIIIe siècle, certaines d'entre elles n'ont cessé de protester que le poids de la fiscalité seigneuriale et étatique leur était insupportable, et les archives sont pleines des traces de leurs doléances, procès et rébellions. 2) Les hautes vallées sont également réputées pour la vitalité de leur vie communautaire, et il est vrai que certaines communautés paysannes ont obtenu des privilèges politiques importants, le plus connu étant l'exercice de la justice de sang; mais plus nombreuses sont celles
8

FALQUE-VERT, 1997.

9

On trouvera en bibliographie les plus intéressantes des innombrables monographies locales

qui sont sorties depuis 1850 du vivier des sociétés savantes savoyardes. L'une d'elle sort du lot, parce que réalisée avec toute la méthode souhaitable et appliquant à un exemple local des problématiques générales et actuelles: BROISE et alii, 1975. Parmi les travaux d'ethnologie alpine, les plus utiles à notre propos sont LEVI-PINARD, 1976 et VIALLET, 1993. 10 C'est un leitmotiv des rapports de l'intendance du Faucigny au XVIIIe siècle (BRUCHET,
1896, p. 826-827).

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LA VIE MONTAGNARDE

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qui, avant le XVIe siècle, n'ont connu ni franchises ni organisation permanente. Par ailleurs, le Faucigny tout entier, montagnes et vallées réunies, a supporté un servage de masse qui s'est maintenu jusqu'au XVIIIe sièclell. La volonté de comprendre ces apparents paradoxes - prospérité mais ré-

voltes, communautéspuissantes mais servitude généralisée - sera le fil
rouge qui guidera notre problématique. Et d'abord, se pose la question de la vraie nature de l'économie montagnarde. On l'associe normalement à l'élevage et à l'émigration temporaire. Mais des deux ouvrages que nous venons de signaler comme les plus actuels, l'un rappelle que dans l'économie rurale du Moyen Âge, qui vise d'abord à l'autosubsistance, la céréaliculture a toujours la priorité, même en montagne; l'autre dénonce quant à lui « l'image de montagnes couvertes de grasses prairies, peuplées de troupeaux de bovins et d'éleveurs, complètement dépendantes des bas pays urbanisés» 12. Cette image nous vient du XIXe et de la première moitié du XXe siècle. L'économie montagnarde se nomme diversité. Dans l'espace, tout d'abord: les montagnes faucignerandes, plus arrosées et plus froides que celles du Valais et du Dauphiné, se prêtaient à priori moins bien à la céréaliculture et mieux à l'élevage bovin. Mais aussi dans le temps: il convient de ne pas se laisser abuser par l'idée que l'histoire des montagnes serait forcément immobile. L'économie montagnarde de jadis n'était pas nécessairement celle de naguère. C'est ainsi que dans l'Entremont, la crise démographique de la fin du Moyen Âge a été l'occasion de mutations économiques profondes et durables, notamment d'une conversion d'une partie de la population à l'élevage spéculatif13. Il sera donc nécessaire d'évaluer les causes, les modalités et les conséquences socio-économiques de la crise multiforme qui frappe le Faucigny dès le XIIIe siècle. La Savoie fait pourtant partie des régions où la seigneurie sous toutes ses formes a bien résisté à la crise 14.Les sources faucignerandes permettent de mener une étude assez poussée de l'encadrement seigneurial, du poids et des modalités du prélèvement qui s'exerçait sur la production paysanne et de la condition juridique des dépendants. Un effort particulier sera donc consacré à étudier la réalité de la condition paysanne et notamment des contraintes entraînées par la servitude.

Il BRUCHET, 1908,passim. 12FALQUE-VERT, 1997, p. 51. DUBUIS, 1990/1,1. 13DUBUIS, 1990/1, passim. 14DEMOTZ, 2000, p. 115-117.

1, p. 13.

INTRODUCTION

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La vie communautaire est réputée spécialement vivace en montagne. Elle a été souvent considérée comme un palliatif à la dureté particulière des conditions de vie et mise en lien avec l'exploitation collective des pâturages. Mais les sociétés de consorts d'alpages sont loin d'être les seules structures communautaires qui animent et régulent la vie des hautes vallées. De la famille, communauté la plus fondamentale, aux communautés de mandement, on y rencontre toutes sortes de structures collectives, au point qu'on peut parler en Savoie, comme on l'a fait pour l'Auvergne, de « communautés à plusieurs étages» 15. Enfin, la vie communautaire a été souvent associée au fameux « égalitarisme montagnard» que les voyageurs du siècle des Lumières, de Rousseau à Saussure, ont parfois célébré. Une étude sociale devrait permettre de voir si ce qu'on a dénoncé comme une « fable» du XVIIIe siècle était une réalité médiévale16. Les sources Les archives comptables de la principauté savoyarde

C'est essentiellement la richesse des fonds de la comptabilité publique savoyarde qui a permis la présente étude. Robert-Henri Bauthier, artisan du retour à Chambéry et Annecy d'une partie d'entre eux après le traité de paix franco-italien de 1947, les signalait comme « une des plus grandes
"réserves" de sources médiévales»
17.

Trois principautés ont dominé tour à tour l'ensemble ou une partie du Faucigny: le Dauphiné, le comté de Genève et le comté, puis duché (1416) de Savoie; toutes trois ont fait de la châtellenie leur circonscription administrative de base. Une châtellenie était un ressort seigneurial organisé autour d'un château et confié à un administrateur délégué, salarié et révocable à merci: le châtelain. Elle englobait les tenures paysannes, les fiefs des vassaux et, le cas échéant, la réserve seigneuriale. Comme tous les agents dans les mains desquels passait l'argent du prince, les châtelains dressaient à peu près annuellement des états de leurs recettes et de leurs dépenses, qui étaient ensuite apurés et recopiés par des vérificateurs : ce sont les comptes de châtellenies. Les comptes dauphinois sont presque entièrement perdus mais, grâce à la meilleure conservation des comptes genevois, la châtellenie de Charousse dispose d'une série à peu
15CHARBONNIER, 1984/1. 16Le terme de « fable» est employé, 1993, p. 11. 17BAUTHIER, SORNAY, 1968-1974,1. à propos du Beaufortain 1, p. 341. du XVIIIe siècle, par VIALLET,

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près continue à partir de 1330. Pour les autres mandements, tout change à partir de 1355, date de leur rattachement à la principauté savoyarde. Dans presque toutes les châtellenies, commencent alors des séries de comptes qui se poursuivent quasiment sans interruption jusqu'à la fin des années 1520. Cette masse documentaire considérable est au centre de nos sources. Jusqu'aux toutes dernières années du Xye siècle, les comptes de châtellenies se présentent, comme les « rolls» anglais auxquels on les a souvent comparés, sous la forme de rouleaux constitués de feuilles de parchemin cousues bout à bout. Les comptes postérieurs aux années 1480, ainsi que les fragments conservés de comptes dauphinois, sont rédigés sur des cahiers de papier. La teneur de quelques pièces justificatives est parfois recopiée dans le compte, au Xye siècle surtout. Les comptes de châtellenies sont divisés en rubriques, dont le titre est inscrit en marge. Les recettes arrivent en premier, et d'abord les recettes en nature, regroupées par denrée. Les recettes en argent sont classées, quant à elles en fonction de leur origine juridique et de leur mode de perception. Les éventuels arriérés sont ajoutés aux revenus de l'année pour former un total des recettes, duquel sont déduites les dépenses que le châtelain a réalisées sur place, les paiements qu'il a effectués sur ordre à des personnages extérieurs, enfin le salaire qu'il s'est versé lui-même. Après un premier solde est ajoutée la recette de la vente des rentrées en nature de la châtellenie. Le plus souvent excédentaire, le solde définitif sera reporté dans le compte suivant au titre des arriérés. Les droits du prince étaient soigneusement conservés dans les terriers de chaque châtellenie, en Savoie appelés « extentes » ou plutôt, à la fm du Moyen Âge, « livres de reconnaissances ». Nous possédons pour le Faucigny plusieurs « comptes d'extentes », dans lesquels les commissaires ad hoc ont enregistré les recettes et les dépenses occasionnées par les opérations de rénovation des terriers, mais ces derniers sont malheureusement perdus. En revanche, on a conservé deux instruments de contrôle utilisés par le personnel de la Chambre des comptes savoyarde: l'extrait d'extente était, comme son nom l'indique, confectionné sur le terrier de la châtellenie. De chaque reconnaissance, il ne conservait que le nom du ou des tenanciers concernés et la liste des redevances auxquelles ils étaient astreints. Il laissait donc de côté la description des tenures et les formules juridiques qui faisaient du terrier un instrument apte à faire preuve en justice. Le « compte particulier» était rédigé à partir de l'extrait d' extente. C'était un compte de châtellenie annuel qui, par exception, donnait pour chaque rubrique des recettes la liste des assujettis. Les dépendants étaient

INTRODUCTION

15

donc nommés dans autant de rubriques qu'ils payaient de taxes, alors que dans l'extrait d'extentes ils n'apparaissaient qu'une fois. Les comptes de subsides sont rendus également par les châtelains. Ils se présentent comme des listes de feux ayant contribué aux « subsides», encore appelés « régales» ou « dons gratuits », que les princes genevois, dauphinois et savoyards lèvent depuis le commencement du XIVe siècle. Comme pour les comptes de châtellenies, les plus belles séries sont savoyardes, et donc postérieures à 1355. L'intérêt des comptes de subsides est avant tout démographique. Les comptes de trésoriers généraux savoyards concernent tantôt l'ensemble de la principauté, tantôt l'apanage de Genevois et Faucigny, qui fut constitué au XVe siècle. Ils sont, eux aussi, à peu près annuels et enregistrent pour chaque mandement les versements effectués à l'administration centrale par les châtelains ainsi que quelques rentrées extraordinaires non perçues par ces derniers, contributions exceptionnelles et compositions judiciaires. Les archives des établissements religieux

Elles sont intéressantes d'abord parce qu'elles sont plus anciennes que les archives princières. Ce n'est quasiment que par elles qu'on peut remonter aux XIIe et XIIIe siècles. En outre, parce que certaines zones qui échappaient à la domination princière ne peuvent être connues que par les archives des monastères dont elles dépendaient. Or ce sont souvent les vallées les plus élevées, les plus typiquement montagnardes aussi. Le fonds monastique le plus riche est celui du prieuré de Chamonix. Possédant une petite quarantaine de liasses intéressant la période médiévale, il est essentiel à notre propos. On a dit qu'il formait « les archives du Mont-Blanc »18. L'essentiel est constitué de titres de propriété monastiques assez classiques, achats, donations, ventes, inféodations, actes d'hommage ou d'affranchissement. On y trouve aussi les franchises de la communauté de Chamonix et quelques comptes du monastère pour les XIVe et XVe siècles. Si l'on excepte le célèbre acte de fondation du prieuré - qui n'est d'ailleurs connu que par une copie du XIIIe siècle - les chartes chamoniardes remontent à 1202. La plus grande partie d'entre elles ont bénéficié au XIXe siècle d'une édition de qualité. Les archives des monastères du Reposoir, d'Aulps, de Sixt et des Contamines-sur-Arve ont été moins bien conservées. Toutefois, ce qu'il
18BRUCHET, 1907, p. 335.

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EN FAUCIGNY

en reste a été largement édité et nous sera parfois d'un précieux secours, notamment en ce qui concerne les périodes les plus anciennes. Les autres sources Des archives des seigneuries laïqwes, il ne reste plus aujourd'hui que de rares regi~tres de reconnaissances, d'ailleurs tardifs et fragmentaires. Toutefois, les patrimoines des seigneurs laïcs peuvent être indirectement abordés grâce au Sommaire des fiefs du Faucigny, registre du XVIIIe siècle qui donne l'analyse de nombreuses reconnaissances féodales des XVe et XVIe siècles aujourd'hui perdues. Les archives notariales concernent presque exclusivement le mandement de Chamonix, pour lequel on conserve, outre quelques fragments, une bonne partie du minutier du notaire Jean Solliard pour les années 1458-1481. Ces sept registres sont d'une richesse extrême et couvrent tous les aspects de la vie sociale et économique: structures familiales, statut des hommes, vie de la communauté de Chamonix, organisations communautaires agro-pastorales, commerce, etc. Bien que tardifs, ils complètent utilement les archives du prieuré de Chamonix. Les fragments d'archives communales qui subsistent concernent les communautés de Chamonix, de Passy et de Saint-Gervais. On y trouve des titres de propriété des églises paroissiales, mais leur principal intérêt réside dans la conservation de quelques actes relatifs aux alpages, procèsverbaux de délimitation ou conventions communautaires. Enfin, très riches d'information sur le Faucigny d'avant la conquête savoyarde sont les enquêtes réalisées conjointement par les envoyés du pape Benoît XII et par ceux du dauphin Humbert II en 1339, année où le second forma le projet de vendre ses Etats au premier. Aujourd'hui connues sous la forme de minutes conservées aux Archives du Vatican, elles intéressent la démographie, les droits et les patrimoines seigneuriaux et la condition juridique des personnes.

Le Faucigny:

présentation

géographique d'ensemble

Le Faucigny doit son nom à I'histoire et non à la géographie. Pourtant, on appelle aujourd'hui communément ainsi un ensemble géographique qui correspond essentiellement à la vallée de l'Arve et à celles de ses principaux affluents, le Giffre et le Bon Nant. Il s'étend sur une centaine de kilomètres entre le massif du Mont-Blanc, où l'Arve prend sa source, et Genève, où elle se jette dans le Rhône, suivant une orientation générale sud-est - nord-ouest. Bordé au sud par le Val d'Arly, les Aravis et le Ge-

INTRODUCTION

17

nevois, au nord par le Chablais, le Faucigny occupe aujourd'hui la partie centrale du département de la Haute-Savoie, à savoir tous les cantons de l'arrondissement de Bonneville, ainsi que ceux d'Annemasse et de Reignier, qui appartiennent à l'arrondissement de Saint-Julien en Genevois. Toute la vallée de l'Arve n'a pas toujours fait partie du Faucigny féodal:

nous avons déjà mentionné la châtellenie de Charousse - correspondant essentiellementà l'actuelle communede Passy - qui a longtempsappartenu aux comtes de Genève; le mandement de Thiez (commune de Viuzen-Sallaz) formait quant à lui une enclave dépendant de l'évêque de Genève. En revanche, les sires de Faucigny et leurs successeurs, dauphins et comtes de Savoie, possédaient en Chablais les mandements d'Hermance et des Allinges et, dans le Val d'Arly, ceux de Flumet et de Beaufort. L 'histoire géologique du Faucigny

Le Faucigny doit les grandes orientations de son relief à la combinaison complexe de phénomènes structuraux et érosifs. Il peut être défini d'abord comme une zone de contact entre massifs cristallins et massifs sédimentaires, en second lieu comme une vallée glaciaire. Il présente de ce fait une grande variété de faciès géologiques et pédologiques. Rien de plus étudié, de plus débattu aussi, que I'histoire géologique de ces massifs les plus célèbres d'Europe19. La zone occupée aujourd'hui par les Alpes occidentales fut soulevée une première fois à l'Ere primaire par l'orogenèse hercynienne, puis pénéplanée et enfin recouverte de sédiments par les grandes transgressions marines du secondaire. A l'Ere tertiaire, le resserrement du géosynclinal alpin, provoqué par la rencontre entre la plaque eurasiatique et le bord de la plaque africaine, est à l'origine de la surrection des Alpes. A l'Oligocène, le soulèvement vertical de la partie interne du géosynclinal provoque un déversement de sédiments en nappes de charriage successives sur le domaine calcaire externe, formant notamment le Chablais. Ensuite seulement, à partir du Miocène, se produit la surrection des massifs cristallins externes des Alpes (chaînes du Mont-Blanc et des Aiguilles Rouges), qui fait émerger et porte jusqu'à leur altitude actuelle des éléments du socle hercynien, à la faveur du décollement et du glissement de la couverture sédimentaire. Enfin, les grandes glaciations du Quaternaire sont à l'origine de la formation de la vallée de l'Arve par englacement et évidement de zones tendres d'origine structurelle (<< fosse synclinale» de la vallée de Chamonix et
19

Mises au point récentes accessibles
1983, p. 23-40 et 73-108.

dans MOTTET, 1997, p. 362-443 et dans BOZONNET et

alii,

LE HAUT
À Sommets Cours

FAUCIGNY:

RELIEF

ET HYDROGRAPHIE

d'eau
10km I

)(

Cols
Glaciers Réalisation

D

cartographique:

P.lAFARGUE

INTRODUCTION

19

zones de contact entre les massifs calcaires du Giffre, des Aravis, des Bornes et du Chablais). Les grands ensembles du relief

Le Faucigny dans son ensemble peut être divisé en trois zones, du nord-est au sud-ouest. La première, de Vallorcine, de Sixt et du col du Bonhomme à Sallanches, est le domaine de la haute montagne. La deuxième, de Sallanches et Taninges jusqu'à Bonneville, se présente comme une vallée à fond plat encadrée de hautes falaises. La troisième, aux abords de Genève, est caractérisée par l'élargissement de la vallée et l'abaissement de ses versants. La premier ensemble est donc de loin le plus montagneux. Il est formé de trois massifs grossièrement parallèles et d'orientation nord-est - sudouest: celui du Mont-Blanc, celui des Aiguilles Rouges et celui du Giffre. Les deux premiers sont des morceaux de «socle» hercynien soulevés, rapprochés et basculés en horst au Miocène et au Pliocène. Leur matériel très ancien (schistes cristallins et batholites granitiques), plus ou moins sculpté par l'érosion glaciaire et la gélifraction, donne les dalles et les aiguilles acérées aujourd'hui bien connues des alpinistes. Plus élevé, le massif du Mont-Blanc est par excellence le domaine des «neiges éternelles », tandis que les Aiguilles Rouges n'ont conservé que quelques glaciers de cirque résiduels. Le versant nord-ouest de ces dernières disparaît sous les puissantes falaises calcaires du haut Giffre, qui forment une crête continue de hauts sommets, du Grand Mont Ruan au Désert de Platé en passant par le Buet, la pointe d'Anterne et les Rochers des Fiz. Elles ont connu des éboulements catastrophiques en 1471 et 1751. Eléments de la couverture secondaire du socle cristallin qui auraient glissé vers l'ouest à cause de la surrection du Mont-Blanc et des Aiguilles Rouges, les couches de calcaire du haut Giffre descendent, au revers des falaises, en dalles inclinées où se combinent les plissements et chevauchements, les phénomènes karstiques (lapiez du Désert de Platé) et l'érosion glaciaire qui a entaillé l'empilement des couches pour donner la vallée de Sixt, le cirque du Fer à cheval et les sources du Giffre. La vallée du Bon Nant (ou de Montjoie) s'enfonce entre le massif du Mont-Blanc, dont elle longe l'extrémité sud-ouest, et la crête calcaire qui la sépare du seuil de Megève (Mont d'Arbois, Mont Joly, Aiguille Croche). Succession de bassins étroits séparés par de courtes gorges, c'est une vallée glaciaire suspendue au dessus du bassin de Sallanches. Entre le Mont -Blane et les Aiguilles Rouges, la vallée de Chamonix est un

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« synclinal repris en auge glaciaire» (G. Mottet). Des terrains sédimentaires tendres et fracturés y ont été piégés lors du rapprochement entre les deux massifs qui la bordent. Au cours des glaciations du secondaire, elle a été évidée comme un moule. Le changement d'orientation brutal des gorges de Servoz et des Houches qui, en aval, la raccrochent au bassin de Sallanches, montre bien que des cassures anciennes ont guidé le travail de l'érosion. Reste qu'aujourd'hui la vallée de Chamonix présente la forme typique d'une vallée glaciaire en auge, avec son fond plat, ses versants abrupts, les vallées suspendues et englacées qui débouchent sur son versant est et les gradins des moraines glaciaires d'Argentière et du Lavancher, qui lui donnent son profil longitudinal en « marches d'escalier ». Au nord-est, le synclinal de Vallorcine, relié à celui de Chamonix par le col des Montets, forme une vallée orientée vers le cours du Rhône supérieur dans lequel se jette l'Eau noire, seul torrent du Faucigny qui n'appartienne pas au bassin de l'Arve. Le second ensemble est formé de ce que les géographes du commencement de ce siècle appelaient la Cluse de l'Arve. L'Arve, à 1 000 m d'altitude au débouché de la vallée de Chamonix, n'est plus qu'à 500 m environ lorsque, au sortir des gorges redoublées des Houches et de Servoz, elle débouche dans le bassin de Sallanches. Suivant une direction presque sud-nord de Sallanches à Cluses, presque est-ouest de Cluses à Bonneville, la rivière suit la vallée creusée au quaternaire par le glacier de l'Arve, qui a nettoyé les roches détritiques entre les massifs calcaires du Giffre et du Chablais sur sa rive droite, des Aravis et des Bornes sur sa rive gauche. La vallée de l'Arve se présente à cet endroit comme deux plaines (de Sallanches à Cluses et de Cluses à Bonneville) entourées de falaises verticales et séparées par le défilé de Cluses, où l'érosion glaciaire a forcé le contact entre les massifs du Giffre, des Aravis et des Bornes, coupant orthogonalement les plis structuraux. Le bassin de Sallanches est dominé au sud par les pentes assez douces du gradin de confluence de la vallée suspendue du Bon Nant (Saint-Gervais) et du seuil de Megève, zone de diffluence glaciaire qui permet de passer dans le Val d'Arly. Au nord au contraire, il est surplombé par les falaises abruptes du Giffre. Les falaises se rapprochent entre Sallanches et Magland, forment un étroit défilé au niveau de Cluses, qu'elles commandent de près de 1 000 m, puis s'écartent à nouveau pour accueillir le confluent de l'Arve et du torrent du Giffre qui, dans sa partie basse (Taninges, Mieussy), sépare les massifs du Giffre et du Chablais. Le bas Faucigny n'a plus guère de caractère montagneux. Au delà de Bonneville, la vallée de l'Arve s'élargit. Au sud, les massifs calcaires cèdent la place aux collines molassiques du Genevois, dont émerge seule-

INTRODUCTION

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ment l'anticlinal du Salève. Au nord, la bordure du Chablais s'abaisse, devient plus pénétrable (axe Ville-la-Grand - Bons en Chablais). Aux abords du Léman, la vallée de l'Arve ne se distingue plus guère, dans le relief, du Genevois et du Chablais. Géographie physique et géographie féodale

Les nlandements seigneuriaux faucignerans prennent très aisément leur place dans chacun des ensembles physiques qu'on vient de définir sommairement et peuvent donc être répartis en trois groupes. Les châtellenies du bas Faucigny (Monthoux, Bonne et le Châtelet de Crédoz) n'ont pas ou peu de caractère montagnard. La vigne et l'activité céréalière y sont prédominantes et la proximité de la ville de Genève - surtout en ce qui concerne les deux premières - n'est pas sans incidence sur la structure de la propriété et l'orientation de la production en vue du marché. Les châtellenies du château de Faucigny, de Bonneville, de Châtillon et Cluses et de Sallanches occupent la Cluse de l'Arve, le bas Giffre et le bassin de Sallanches. Toutes ont leur territoire partagé entre la plaine et la montagne. On y trouve partout de la vigne, concentrée en vallée de l'Arve, partout aussi des villages de montagne et des alpages qui occupent les rebords des Bornes, des Aravis, du Chablais ou du Giffre. A l'exclusion de celui du château de Faucigny, ces mandements ont également en commun d'être centrés autour d'une petite ville. Leur caractère économique prédominant est donc la diversité des activités. Le dernier groupe est celui des mandements proprement montagnards. On aura compris que c'est celui-là qui va surtout nous intéresser. Le prieuré de Chamonix et l'abbaye de Sixt étendent leur domination sur les vallées du même nom. Ces deux mandements ont en commun avec la châtellenie de Samoëns (haut Giffre), de n'englober que des hautes vallées. Les châtellenies de Montjoie et de Charousse sont formées principalement de haute montagne (vallée du Bon Nant, Désert de Platé), mais elles occupent également deux versants et une partie du fond du bassin de Sallanches. Ces cinq mandements seigneuriaux, regroupant une dizaine de paroisses, seront donc l'objet principal de notre étude. Présentant les principaux faciès géomorphologiques de la haute montagne de la zone tempérée, partagés entre seigneuries laïques et seigneuries ecclésiastiques, entre principauté genevoise et principauté savoyarde, ils nous donneront une bonne idée des principaux aspects de la vie rurale et de la seigneurie montagnarde dans leur diversité. Toutefois, nous ne nous priverons pas de chercher des éléments de comparaison dans la Cluse de l'Arve et le bas

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Faucigny, aux fins, notamment, de mieux définir la spécificité de la vie des montagnes en regard de celle des plaines. Notre étude s'ordonnera en trois parties. Nous commencerons par évaluer l'impact que les « crises de la fin du Moyen Âge», selon l'expression consacrée, ont eu en Faucigny, par une étude des événements politiques et militaires et de l'évolution des grands indices démographiques et économiques. Ce sera déjà l'occasion de révéler bien des aspects structurels. Notre seconde partie sera consacrée aux liens qui unissaient l'homme et la montagne à la fin du Moyen Âge. Nous y présenterons les principaux aspects de l'organisation de l'espace et des activités économiques. Enfin, nous nous livrerons à une étude de la seigneurie, de son influence sur la société et des rapports que les paysans ont entretenus avec elle.

PREMIERE

PARTIE

Le Faucigny dans les crises de la fin du Moyen Âge

CHAPITRE

PREMIER

Le Faucigny entre guerre et paix (XIe-XVIe siècles)

L'année 1355 représente une charnière dans l'histoire politique du Faucigny. Avant cette date en effet, il est au centre des luttes entre les grandes principautés de l'ancien royaume de Bourgogne pour la prédominance régionale. Chacune d'entre elle a momentanément la suprématie en vallée de l'Arve: les comtes de Genève jusqu'au premier tiers du XIIIe siècle, malgré la montée en puissance des sires de Faucigny, leurs vassaux et concurrents; la Maison de Savoie pendant une trentaine d'années, de 1234 à 1268. Les dauphins de Viennois et leurs successeurs capétiens, jusqu'au traité de Paris de 1355, par lequel le Faucigny entre définitivement dans la principauté savoyarde. Pour les populations, le résultat le plus net de ces rivalités est la constante présence de la guerre ou de la menace de guerre. L'impact économique et humain en est difficile à mesurer, faute de sources se prêtant à la statistique; bien des signes indirects attestent pourtant qu'il ne fut pas mince, surtout en basse vallée de l'Arve. L'intégration du Faucigny à l'ensemble savoyard ne modifie guère le jeu des pouvoirs au niveau local; en revanche, le grand changement est que les Savoyards, d'abord perçus comme des occupants, apportent avec eux la paix. Si l'on excepte de rares incursions sans conséquences dura-

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LE FAUCIGNY DANS LES CRISES DE LA FIN DU MOYEN ÂGE

bles, les Faucignerans ne connaîtront dorénavant de la guerre que ses conséquences fiscales, jusqu'au temps des guerres de religion.

I. LA VALLEE DE L'ARVE ENTRE LES FAUCIGNY ET LES GENEVE (DEBUT-XIE SIECLE-1234)
Le Faucigny fait partie au XIe siècle du pagus ou comitatus gevenensis, qui apparaît dans l'histoire en 839 et dont les frontières semblent avoir coïncidé initialement avec celles du diocèse de Genève. En 1032, il passe avec l'ensemble du Royaume de Bourgogne entre les mains de Conrad II le Salique, roi de Germanie. A ce moment, une famille comtale héréditaire est attestée, dont le premier représentant connu se nomme Gérold. Cette dynastie ne domine qu'une partie de l'ancien pagus gevennensis, les Bauges et le Chablais échappant à son influence au profit de la Maison de Savoie. Mais la vallée de l'Arve jusqu'à son sommet fait partie sans conteste du comté de Genève 1. Toutefois, la famille qui va lui donner son nom et en contrôler progressivement l'essentiel apparaît presque en même temps que les Genève.

Naissance et essor de la Maison de Faucigny
A quelques kilomètres de Bonneville, perchées au sommet d'un rocher qui domine la vallée de l'Arve de 250 mètres, se dressent les ruines du nid d'aigle dont sont issus les seigneurs qui ont donné leur nom à l'ensemble de la vallée: le château de Faucigny. Les origines de la Maison de Faucigny sont aussi obscures que celles des comtes de Savoie ou de Genève, leurs puissants voisins2. Le premier représentant connu avec certitude, Aimerard, apparaît aux environs de l'an Mil. Au début du XIIe siècle, les Faucigny, qualifiés dans les chartes de « domini », sont considérés comme « de grande noblesse» par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny. Il semble qu'ils soient dès ce moment vassaux des comtes de Genève3, auxquels ils sont d'ailleurs apparentés, au moins depuis la mi-XIe siècle: le fils d'Aimerard, Louis, meurt en 1060 ; sa veuve Tetberge épouse Gérold, premier comte de Genève. Les liens entre les deux familles sont d'ailleurs resserrés à l'occasion: à la fin du XIIe siècle, Henri de Faucigny épouse « Contessa », fille d'Amédée 1er de Genève.
1 2

Sur les origines et les frontières du pagus gevenensis, DUPARC,1955, p. 358-373.
Ibid, p. 93-143 et MARIOTTE, 1972.
L'Armorial 1955, de Savoie, t. 2, p. 318-319, d'un cite les documents mais et conclut par la négative. p. 387 est plutôt avis contraire, ne tranche pas absolument.

3

DUPARC,

LE FAUCIGNY ENTRE GUERRE ET PAIX

27

Une famille de prélats Les Faucigny apparaissent dans l'histoire comme des bienfaiteurs de l'Eglise. Et d'abord on trouve très vite des cadets de la famille dans les plus hautes fonctions ecclésiastiques. Guy de Faucigny, né du mariage de Louis et de Tetberge et, à ce titre, frère utérin du comte de Genève

Aymon 1er, est évêque de Genève entre 1078 et 1119. Si l'on en croit
Pierre le Vénérable, déjà cité, il associe à des mœurs prégrégoriennes une grande générosité envers les pauvres et les monastères. Cluny aurait d'ailleurs reçu de lui les revenus de plus de soixante églises. Cela ne l'empêche pas de gratifier aussi son frère Guillaume de Faucigny (10601124) et son demi-frère Aymon de Genève de dîmes et d'églises que ces derniers devront restituer à son successeur, l'évêque réformateur Humbert de Grammont. A la génération suivante, deux des fils de Guillaume mon-

tent sur les sièges épiscopauxde Maurienne- Amédée,mort avant 1125 et de Lausanne - Gérold, mort en 1129. Encore une génération et Ardu-

cius, fils de Rodolphe 1el' de Faucigny (1124-1130) devient tour à tour

prévôt de l'Eglise de Lausanne, puis évêque de Genève (1135-1185). Si l'on en croît une lettre à lui écrite par Bernard de Clairvaux, son accession au siège qu'avait occupé son grand-oncle était moins due à sa réputation de sainteté qu'à des manœuvres politiques4. Mais, loin d'imiter la conduite de Guy de Faucigny, il applique fidèlement la politique de son prédécesseur, Humbert de Grammont, défendant pied à pied ses préroga-

tives contre les comtes de Genève Amédée 1el' (1128-1178) et Guillaume 1el' (1178-1195).Grâce au soutien de l'empereur Frédéric Barberousse, il
marque d'ailleurs des points décisifs, commençant d'évincer le comte de la cité de Genève. Au lieu de distraire les biens de son église pour en gratifier sa famille, il lègue au contraire aux évêques ses successeurs la terre de la Sallaz, qu'il tenait de ses ancêtres. Sous le nom de mandement de Thiez, celle-ci sera une seigneurie épiscopale jusqu'à la Révolution. Au Moyen Âge, les évêques de Genève y possèdent la haute et la basse justice. Les fondations monastiques des Faucigny

Outre leur participation aux deux premières croisades, les Faucigny témoignent encore de leur attachement à l'Eglise par leurs nombreuses aumônes. La générosité de Guy de Faucigny à l'égard de Cluny se marque notamment par la fondation, en 1083, du prieuré de Contamine-sur-Arve.
4

Lettre

citée

dans

DUPARC,

1955,

p. 116-117.

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LE FAUCIGNY DANS LES CRISES DE LA FIN DU MOYEN ÂGE

Rodolphe 1er confirmela donation en 1119,en se réservantl' avouerie,qui comprend le règlement des conflits entre les hommes du monastère et les siens propres. Un siècle plus tard, Henri (c.1178-c.1197) tente en vain de revenir sur la donation de ses ancêtres; désavoué par son oncle Arducius, il parvient seulement, en 1178, à se faire confirmer la garde du monastère et l'exercice de la haute justice. Outre la paroisse de Contamine, le prieuré reçoit progressivement l'administration de celles de Thyez, Sillingy, Châtillon, Boëge, Bonneville, Saint-Nicolas de Véroce et des Gets, ainsi que divers droits fonciers et banaux, notamment dans ces deux dernières paroisses. A Thiez est établi un prieuré rural dépendant de celui de Contamine. L'église priorale de Contamine-sur-Arve sert de nécropole aux Faucigny jusqu'à Agnès, femme de Pierre II de Savoie, morte en 1268. Les moines y sont une douzaine à la fin du Moyen Âge5.

Nul ne fut un plus généreux pourvoyeur d'églises qu'Aymon 1er (c.1130-c.1166),troisième fils de Rodolphe 1ere Vers 1130, il concède la
vallée de Sixt aux chanoines réguliers de saint Augustin de l'abbaye d'Abondance. Un groupe de chanoines dirigés par son propre frère, Ponce de Faucigny, s'installe tout d'abord près du confluent du Giffre inférieur et du Giffre supérieur; puis, le premier établissement ayant été détruit par les eaux, le monastère se fixe définitivement du côté droit du Giffre supérieur. Il acquiert une quasi-indépendance par rapport à son abbaye mère par des accords passés en 1144, puis en 1160-1161. En 1167, les chanoines reçoivent de l'évêque Arducius l'administration de la paroisse de Samoëns. Avant 1178, ils acquièrent aussi le patronage de celle de MontSaxonnex. Outre la haute vallée du Giffre, ils reçoivent des Faucigny et de leurs vassaux des terres, des moulins, des dîmes et des hommes dans les paroisses de La Tour, de Châtillon, de Samoëns, de Fillinges, de Mieussy, de Flérier, d'Arâches, de Scionzier, etc. Leur temporel gardera cependant toujours des dimensions modestes. Ils patronnent la fondation avortée d'un monastère de femmes à l'entrée de la vallée de Sixt, au lieu dit Salmoiry, sous la direction d'Adélaïde, fille d'Aymon 1er6. Ce dernier souhaitait en outre installer sur ses terres une chartreuse; après l'échec d'une première tentative, une petite colonie de moines ve5 BOUCHAGE, 1889, p. 1-11. Texte de la donation de 1083, ibid., p. 3. Confirmations de 1119 et 1178 dans BESSON, doc. 13 et 35. 6 Acte de fondation de l'abbaye de Sixt en 1144 dans BESSON, doc. 21. Conventions de 1160-1161, ibid., doc. 29. Acte de donation de la cure de Samoëns, ibid., doc. 31. Sur la fondation et l'extension de l'abbaye de Sixt : RANNAUD, 1916, p. 10-38 et MARIOTTE, 1983. Les moniales de Salmoiry, ne pouvant supporter la difficulté de la vie dans la vallée de Sixt, redescendent à Châtillon, où elles vivent en communauté jusqu'à la fondation de la chartreuse de Mélan, à laquelle elles s'agrègent (FEIGE, 1898, p. 41).

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nue de la Grande Chartreuse sous la direction de Jean d'Espagne s'installe dans la vallée du BéoI. Il lui faut plusieurs essais pour trouver un site convenable à l'implantation du monastère, auquel est donné le nom de Reposoir. En 1151, Aymon 1er, associé à son frère Arducius, passe l'acte de fondation défmitive, par lequel il donne à la Grande Chartreuse l'ensemble de la vallée, jusqu'à la crête des montagnes qui la délimite. Henri de Faucigny, fils d'Aymon 1er, tente de revenir sur les générosités de celui-ci, comme il avait tâché de reprendre une partie des privilèges concédés aux clunisiens de Contamine, mais, «formidine gehennalis poene territus », il se ravise bientôt et confirme en 1185 la donation de son père. Bénéficiant des largesses des Faucigny, puis des dauphins, la chartreuse du Reposoir est bientôt à la tête d'un important temporel en vignes, alpages, hommes et dîmes dans les paroisses de Scionzier, SaintHippolyte, Magland, mais aussi du Grand-Bornand, de Thônes et de . 7 V eyrler . Le dernier établissement religieux fondé par les Faucigny est encore une chartreuse. En 1285, Béatrice de Faucigny fonde à Mélan un couvent de moniales cartusiennes destiné à accueillir sa sépulture et celle de son fils Jean. Elle y établit quarante moniales et sept pères chartreux. Elle leur donne des dîmes à Taninges et à Samoëns (Vercland) et de nombreux pâturages, notamment l'Alpe de Ruex (à Taninges), capable de nourrir les six cents brebis qui doivent fournir la laine de leur habit8. Signalons enfin que les sires de Faucigny ont également été très généreux envers les monastères qu'ils n'avaient pas fondés; ainsi donnent-ils au XIIe siècle à l'abbaye cistercienne d' Aulps le patronage de la paroisse de Mégevette et plusieurs alpages situés notamment dans le haut bassin de la Dranse de la Manche9. Les comtes de Genève et la fondation du prieuré de Chamonix

Les Faucigny n'avaient pas le monopole des fondations monastiques dans le bassin de l'Arve: un peu avant 1099, le comte de Genève Aymon 1er concède la vallée de Chamonix aux bénédictins de l'abbaye piémon7

Acte de fondation de la chartreuse du Reposoir dans FALCONNET, 1882, doc. 2, p. 173-177.

Confirmation de la donation par Henri de Faucigny dans FALCONNET, 1895, doc. A, p. 633. Sur l'extension du temporel de la chartreuse, ibid., p. 1-22. 8 Acte de fondation de la chartreuse de Mélan avec sa confirmation par l'évêque de Genève (1292) dans FEIGE, 1898, doc. 2, p. 420. 9 L'abbaye d'Aulps fut fondée en Chablais dans la décennie 1090. Vers 1140, Aymon 1er lui donne les montagnes d ' Avoriaz et de Dieuma et la paroisse de Mégevette. Raymond, son frère, lui concède les alpages de Nyon et d'Embel. En 1184, Henri donne celui de Fréterole (Inventaire de l'abbaye d'Aulps, doc. 406).

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taise de Saint-Michel de la Cluse, qui y fondent un prieuré avant 1204. Tel qu'il nous est parvenu par une copie du début du XIIIe siècle, l'acte de la donation originale dispose que le comte de Genève concède « omnia placita et banna », sans rien retenir que des prières pour son salut. A la fm du XIIIe siècle, les comtes de Genève prétendront cependant, comme nous le verrons, avoir gardé pour eux l' avouerie et la haute justice. La donation primitive ne concerne que la vallée de Chamonix. C'est par un acte de 1264, par lequel le prieur de Chamonix alberge à des colons la moitié de la vallée de Vallorcine, que nous apprenons qu'il en était alors le possesseur. En 1319, dans un acte passé par Hugues, Dauphin de Viennois, la vallée de Vallorcine est mentionnée parmi les possessions du prieuré. Dans quelles conditions elle fut adjointe à celle de Chamonix, à quelle date et par la générosité de qui, c'est ce qu'il faut se résoudre à ignorer1o. Le prieuré de Chamonix n'est pas la seule fondation des Genève en Faucigny. Vers 1012, le comte Robert dote l'église de Peillonnex, déjà favorisée de donations antérieures; elle est occupée à cette époque par une communauté de chanoines réguliers. En 1156, Amédée 1er la donne aux Augustins de l'abbaye d'Abondancell. A peu près au même moment, cette dernière essaime à nouveau en fondant un monastère dans la vallée d'Entremont, également donnée par le comte Amédée 1er12.Sans doute motivée par une piété sincère, cette politique de fondations est aussi le reflet de la concurrence croissante entre les deux Maisons pour le contrôle de la vallée de l'Arve. La rivalité des Genève et des Faucigny Au XIIe siècle, la lutte entre l'évêque Arducius et les comtes Amédée 1er et Guillaume 1er de Genève en est peut-être une première manifestation, encore que le prédécesseur d'Arducius ait été aussi intransigeant que lui, et que ses successeurs ne le soient pas moins. Amédée 1er eut aussi
10

La dernière en date des nombreuses éditions de la célèbre charte de donation de la vallée

de Chamonix se trouve dans MARIOTTE, 1978, lequel établit que l'acte qui est parvenu jusqu'à nous est une copie du début du XIIIc siècle d'un original probablement authentique, mais peut-être légèrement corrigé, pour les besoins de la cause, par les moines de Chamonix. Le prieuré est mentionné pour la première fois en tant que tel en 1204, avec un prieur commun à celui de Megève, des origines duquel nous ignorons tout (BONNEFOY, doc. 3) ~ mais sa fondation est probablement plus ancienne, voire immédiatement consécutive à la donation de la fin du XIc siècle. Sur les limites du territoire concédé, MARIOTTE, 1978, p. 249, n. 1. Albergement de Vallorcine (1264), BONNEFOY, doc. 10. Reconnaissance d'Hugues, dauphin de Viennois (1319), ibid., doc. 73. II GAVARD, 1901, p. 7-28. 12RANNAUD, 1916, p. 12-13.

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des démêlés avec Gérold de Faucigny lorsque celui-ci était évêque de Lausanne, mais, là encore, les hostilités se poursuivirent après la mort de ce dernierl3. La rivalité des deux maisons, si elle ne peut être mise hors de cause, ne suffit pas à expliquer des luttes qui s'inscrivent dans le mouvement beaucoup plus vaste d'émancipation des églises par rapport au « pouvoir des laïcs». Sur le plan purement politique, les conflits, s'il y en eut, ne sont pas éclairés par la documentation avant le début du XIIIe siècle. Pour les siècles précédents, rares sont les informations fiables, et rien n'assure qu'aux XIe et XIIe siècles les Faucigny soient installés partout où nous les voyons au XIIIe. Le centre historique de leur pouvoir se trouve dans la moyenne vallée de l'Arve. Le noyau en est le château de Faucigny lui-même; au XIIe siècle, leurs autres points d'appui principaux paraissent être la ville de Cluses et le château de Châtillon, ce dernier, semble-t-il, inféodé à une branche cadette de la famille 14. Leurs principaux feudataires sont d'ailleurs issus de branches cadettes, comme les Thoire, les Greysier ou les Lucinge, dont ils ont fait leurs sénéchaux. Les Compey, les Boège et les Allinges, en revanche, semblent issus de tiges indépendantes des Faucigny, tandis que les Dardel sont de lointains cousins des Genève. Les quatre derniers nommés tiennent des Faucigny des châteaux ou des maisons fortes qui sont autant de points d'appui en basse vallée de l'Arve ou en Chablais face aux comtes de Savoie ou de Genève15. Sur leur implantation en haut Faucigny, nous ne sommes guère mieux renseignés. Les actes relatifs à leurs rapports avec les abbayes de Sixt et d'Abondance nous montrent qu'ils sont au XIIe siècle les maîtres du haut Giffre et de la très haute vallée de la Dranse. En 1178, Henri 1ertient Sallanches, où on le voit convoquer ses principaux vassaux 16.De la donation du patronage de la paroisse de Saint-Nicolas de Véroce au prieuré de Contamine, on induit qu'ils sont assez tôt maîtres du Val Montjoie, mais la date exacte en est inconnue. Le château de Montj oie est mentionné pour la première fois en 1277, mais sa construction remonte à la fin du
13DUPARC, 1955, p. 108-114.
14

Première mention du château de Faucigny lors de la première confirmation de la donation

du prieuré des Contamines en 1119 (BESSON, doc. 13). La famille de Châtillon apparaît dans la seconde confirmation, en 1178 (Ibid., doc. 35), le château en 1222 seulement, mais il est beaucoup plus ancien selon BLONDEL, 1956, p. 257, qui opine pour le rattachement des Châtillon à la souche des Faucigny. 15 Sur les vassaux des Faucigny, Armorial de Savoie, 1. 1, p. 24-25 (Allinges), 234-235 (Boëge),1. 2, p. 126-127 (Compey), 154-155 (Greysier), 294, 324-325 (Lucinge), 1. 5, p. 529 (Thoire). Sur leurs châteaux, BLONDEL, 1956, p. 313-353. 16BESSON, doc. 35.

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XIIe siècle ou au début du Xllle17. Sur leur implantation à Flumet, au sommet du Val d' Arly, aucun document n'existe avant le XIIIe siècle, sinon une mention sujette à caution dans la charte de fondation du Reposoir. Là aussi, le château est certainement du XIIe siècle; mais qui l'a fait construire, c'est ce qu'on ignore18. En revanche, il est certain qu'avant le XIIIe siècle les Faucigny sont exclus de la haute vallée de l'Arve. Au moment de la donner à l'abbaye de Saint-Michel de la Cluse, le comte de Genève affirme clairement que la vallée de Chamonix lui appartient. Les

Faucigny ne sont pas loin pourtant, puisque Guillaume 1er et son frère
Amédée sont témoins de l'acte de donation. Cependant, ils semblent n'avoir aucun droit sur le monastère. Jusqu'à la mort du comte Guillaume

1er en 1195, les Genève en détiennent la garde sans conteste, sinon peutêtre de la part de leurs feudataires les sires de Nangy, qui prétendent lever sur le prieuré des exactiones. Guillaume 1er meurt en 1195. En 1202, Guillaume II de Faucigny (1197-1202), qui était son neveu par sa mère, prend le prieuré de Chamonix en sa garde, promettant notamment de le défendre contre Amédée de Nangy. Deux ans plus tard, Guillaume, fils cadet du défunt et frère du nouveau comte de Genève, passe un acte en tous points semblable. Il est remarquable que tous deux se réclament des dernières volontés de Guillaume 1er. Il faut faire la part du jeu joué par les moines de Chamonix, qui ont pu se tourner de tous côtés pour secouer la tutelle d'Amédée de Nangy, bien que ce dernier soit moins dangereux en 1204 qu'en 1202, toute sa descendance étant morte, ce qui est clairement interprété comme un jugement de Dieu. Mais la concurrence pour la garde du prieuré de Chamonix est le premier signe concret de la crois. 19 .. sance d es am b ltlons d es F auclgny .
En haut Faucigny, les Genève peuvent s'appuyer en outre sur dement de Charousse, défendu par le château du même nom, qui le village de Passy depuis un contrefort de l'aiguille de Varan. Le est tenu en fief du comte de Savoie, peut-être depuis le mariage le mandomine château de Béa-

17BLONDEL, 1956, p. 278-281. BAUD, 1964-1965. 18Dans l'acte de fondation du Reposoir (1151) Aymon de Faucigny donne aux chartreux les pâturages « qui determinati sunt a ponte de Marnaz (..) usque ad Flumet » (F ALCONNET, 1882, doc. 2, p. 175) . Les meilleurs auteurs interprètent cette dernière mention comme relative au village de Flumet, au sommet du Val d' Arly. Cela prouve qu'ils ont une haute idée de la générosité d'Aymon 1cr, mais qu'ils n'ont point considéré la taille des territoires qui auraient ainsi été concédés. FALCONNET, 1895, p. Il, n. 1 propose les Flumes, à la limite des pâturages du Grand-Bornand, ce qui est plus vraisemblable.
19

Lettres de garde de Guillaume de Faucigny (1202) et de Guillaume de Genève (1204) :

BONNEFOY, doc. 2 et 3. Guillaume de Genève sera comte de 1208 à 1252. Cf. MARIOTTE, 1977. Il faut noter qu'en 1226, Aymon II de Faucigny est avoué du prieuré de Megève (BONNEFOY, doc. 5).

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trice de Genève avec le comte Thomas de Savoie (C. 1196). Le mandement est presque entièrement situé sur la rive droite de l'Arve et séparé des terres du prieuré de Chamonix par le torrent de la Diosaz. Le nom de Charousse apparaît pour la première fois en 1225, dans la transaction de Thonex, par laquelle Guillaume de Genève - devenu comte en 1208 - et Aymon II de Faucigny (1202-1253), le frère de son ancien compétiteur pour la garde du prieuré de Chamonix, tentent de mettre fm aux différends qui les opposent par l'arbitrage de quinze seigneurs2o. D'un seul coup, cet accord jette un vif éclairage sur des contentieux multiples et peut-être anciens. Les conflits en dehors même du Faucigny étaient nombreux: on se disputait à propos du château de La Corbière, de l'hommage du comte de Gruyère, du péage de Saint-Maurice d'Agaune, etc. Aymon de Faucigny tentait alors de progresser en bas Faucigny et en Chablais, notamment en cherchant à mettre la main sur le château de Langin et en achetant, contre la volonté du comte, le fief de ce dernier à Bons. Son principal atout était une aisance financière qui le mettait en position de force face à un comte de Genève impécunieux. Ce dernier avait d'ailleurs engagé en sa faveur ses droits sur Peillonnex contre un prêt de mille sous. L'accord de 1225 nous permet en outre de nous rendre compte à quel point les zones d'influence des deux familles étaient imbriquées. Sur la rive droite de l'Arve, le comte ne possédait que les enclaves susnommées de Charousse et de Peillonnex. Sur la rive gauche, les sires de Faucigny possédaient probablement déjà le mandement de Crédoz, dont le château, semble-t-il, n'était pas encore construit, bien qu'il fut encastré entre les seigneuries genevoises de La Roche et de Mornex21. Pour le reste, il semble que, dans sa moyenne vallée, l'Arve faisait frontière. Mais la rivière divaguait. Des îles s'y formaient et s'y défaisaient, dont chacun revendiquait la possession, au point qu'il était nécessaire de faire appel au témoignage des anciens du lieu. Les ponts, également, étaient cause de conflits. Le comte détenait, juste sous le village de Faucigny, un fief sur lequel Aymon empiétait en voulant y construire un pont. A Cluses aussi, le pont était une pomme de discorde, à cause des droits que le sire de Faucigny prétendait y percevoir. Enfin ce dernier lésait les vassaux du comte de
20 MALLET, n'est ancien 1849, attesté doc. 6. Commentaire qu'en 1250 1956, (Régeste p. 119). dans DUPARC, 1955, 823, p. 161-164. 824) mais Le château de Cha-

rousse plus
21

genevois,

821,

il est certainement

(BLONDEL,

C'est par la mention des « insulis (...) de Credu» dans la transaction de Thonex que ce

mandement apparaît dans l'histoire. Avant 1263, Agnès de Faucigny et Pierre de Savoie y font construire un château dont les restes subsistent aujourd 'hui sous le nom de « Châtelet de Crédoz» (Régeste genevois, 955, cf. BLONDEL, 1956, p. 267-272). A la fin du XIIIe siècle, le Châtelet de Crédoz sera le siège d'une châtellenie faucignerande.

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LE FAUCIGNY DANS LES CRISES DE LA FIN DU MOYEN ÂGE

Genève, notamment un nommé Guillaume de Charousse, qui était probablement celui à qui le comte avait inféodé le château du même nom. Dans ce mandement, il semble en outre qu'Aymon s'opposait au libre commerce dans la paroisse de Pont-Saint-Martin. Enfin, cet accord nous apprend que la querelle sur le prieuré de Chamonix était encore pendante. L'accord de Thonex ne règle pas grand-chose, préconisant le plus souvent qu'on produise des témoins et qu'on s'en remette à la coutume. Le comte de Genève décide finalement de vider la querelle par les armes. Il l'emporte facilement dans une guerre courte (1228-1229), au terme de laquelle Aymon II se reconnaît son homme lige et renonce entre autres à la garde du prieuré de Chamonix. Mais en 1234, Aymon, qui n'avait pas de fils, institue sa fille Agnès héritière universelle et la donne en mariage à Pierre de Savoie. Le Faucigny va donc se trouver au cœur de la géopolitique régionale, et les conflits qui vont dorénavant se dérouler sur son sol seront liés à des enjeux qui dépassent largement le cadre de la vallée de l'Arve.

II. LA «GUERRE 1337)

DE CENT ANS» DU FAUCIGNY (1234-

Le Faucigny a connu sa « guerre de cent ans» entre 1234 et 1337. Les années qui précèdent et qui suivent cette période ne sont pas entièrement exemptes d'épisodes militaires, mais ceux-ci ne sont ni si fréquents ni si violents. Ce siècle de guerre s'inscrit dans le cadre de la confrontation entre les grandes principautés du royaume d'Arles; les historiens du Dauphiné, du comté de Genève et de la Maison de Savoie en ont présenté les grandes lignes et les principaux enjeux22.

L'éternel retour des guerres
L'alliance des Maisons de Faucigny et de Savoie (1234-1268)

Le rapprochement des Faucigny et des Savoie change profondément les rapports de forces dans la vallée de l' Arve23.On sait quels liens Pierre de Savoie entretenait avec l'Angleterre, et qu'il en a tiré à la fois des ressources abondantes et une expérience des techniques les plus modernes de gouvernement. Aymon et son gendre unissant leurs forces contre les Genève, la guerre recommence dans des conditions toutes différentes. Elle
22 23 DEMOTZ, 1974. DUPARC, 1955, p. 165-244 et LA YOREL, 1888, p. 18-25, 42-46. Sur tout ce qui suit,

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sévit à nouveau entre 1234 et 1236, permettant à Aymon reprendre en sa garde le prieuré de Chamonix24. Jusqu'à son accession au comté de Savoie (1263), Pierre ne cesse de marquer des points contre le comte de Genève, tantôt par des opérations militaires, tantôt par des sentences arbitrales prononcées en sa faveur. Quelques temps avant sa mort en 1253, Aymon de Faucigny se retire à l'abbaye de Sixt. Jusqu'au bout, il aura fait preuve d'une fidélité indéfectible à la Maison de Savoie, soutenant notamment la candidature de Philippe, le frère de son gendre, à l'évêché de Lausanne. En 1241, il prend pourtant une décision lourde de conséquences, choisissant de marier sa petite fille Béatrice, fille d'Agnès et de Pierre, alors âgée de sept ans, à Guigues, comte d'Albon et futur dauphin de Viennois. En plein accord avec son beau-père, Pierre de Savoie gère le Faucigny conjointement avec sa femme Agnès, menant notamment une politique de fortifications qui reflète une conjoncture politique plus mouvementée qu'au siècle précédent. Durant cette période en effet, la vallée de l'Arve est touchée par des opérations militaires sporadiques. En 1242, le Faucigny proprement dit ne semble pas concerné, mais les soldats de Pierre II pillent Thorens, en bordure de la vallée de l'Arve. En 1250, Pierre s'empare du château du comte à Genève; on ignore les autres circonstances de cette reprise du conflit, et si la vallée de l'Arve eut à souffrir du passage des troupes. En 1259 enfin, il marche sur Charousse et s'empare du château. C'est qu'il avait reçu en 1255 une part de la succession du comte Amédée IV de Savoie, qui comprenait la suzeraineté sur cette seigneurie. Comme le comte Raoul de Genève refusait de lui prêter hommage, il avait confié le château à un de ses hommes liges du nom de Pierre Martin, mais Raoul avait dépouillé ce dernier. En 1260, un compromis met fin à la querelle: Raoul indemnise Pierre Martin et garde le château, mais prête hommage à Pierre de Savoie; il semble du reste que le comte de Savoie lui-même avait gardé certains droits sur le château: en 1262, Raoul se reconnaît son homme lige pour différents biens, dont Charousse. Pierre devient enfin comte de Savoie en 1263. Tout semblait prêt pour une réunion du Faucigny à la principauté savoyarde, mais, en 1268, Pierre II et sa femme Agnès décèdent à trois mois d'intervalle. La Savoie échoit par primogéniture mâle à Philippe, frère de Pierre II, tandis que Béatrice reçoit le Faucigny et les possessions de Pierre dans le comté de Genève et le pays de Vaud. Conforme au droit féodal, ce partage va toutefois envenimer les relations déjà mauvaises entre la Savoie et le Dauphiné.
24 BONNEFOY, doc. 6, 7, 8.

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La «Grande Dauphine»
voyardes (1268-1310)

Béatrice et les rivalités delphino-sa-

Dès la mort d'Agnès en effet, le mari de Béatrice, devenu Guigues VII, dauphin de Viennois, s'empare, au nom de sa femme, du Faucigny et des châteaux que Pierre possédait en Chablais. Il se heurte à Béatrice de Thoire-Villars, sœur d'Agnès et tante de Béatrice de Faucigny, ainsi qu'à Philippe de Savoie, tous deux bien décidés à faire valoir leurs droits sur le Faucigny. Une trêve est conclue à Sciez en janvier 1269, à l'issue de laquelle Guigues VII vient à mourir. Béatrice reste seule avec son fils Jean. Sa tante de Villars s'empare de la mère et du fils et les fait emprisonner; son oncle de Savoie obtient leur libération. En 1271, Béatrice de Thoire- Villars renonce au Faucigny, moyennant les châteaux d'Aubonne et d'Hermance et quelques fiefs dans le pays de Vaud. Régente au nom de son fils, la « Grande Dauphine» Béatrice obtient enfin une dizaine d'années de paix. La guerre reprend dès 1282. Encore une fois, les opérations qui se déroulent en Faucigny sont le reflet d'enjeux qui concernent la géopolitique de tout le royaume d'Arles et qu'il ne nous revient pas d'exposer ici. rappelons seulement que le renversement des alliances amorcé en 1268 se confirme: par le traité de Versoix (2 juin 1282), Béatrice de Faucigny et

son fils le dauphin Jean 1er s'allient au comte de Genève Amédée II et à
l'évêque Robert de Genève contre Philippe, comte de Savoie. La coalition est soutenue par le roi des Romains Rodolphe de Habsbourg et Charles 1er

d'Anjou. La guerre à peine commencée, Jean 1er meurt d'nne chute de
cheval (24 septembre). Humbert de la Tour et de Coligny, époux d'Anne, fille aînée de la Grande dauphine, devient à ce titre le chef de la troisième race des dauphins et poursuit la lutte contre Philippe de Savoie, Le détail des opérations militaires est malaisé à reconstituer. A la faveur du décès de certains des principaux protagonistes - Philippe de Savoie remplacé

par son neveu Amédée V en 1285, l'évêque Robert de Genève en 1287 les renversements d'alliances ne sont pas rares. Genève et ses proches environs, la basse vallée de l'Arve et le Chablais semblent avoir été les zones principalement touchées. Le traité de paix d'Annemasse met momentanément fin à la guerre en novembre 1287. Rapprochés par leur COlnmune hostilité envers le comte de Savoie, Béatrice et le comte de Genève n'en oublient pas pour autant leurs pommes de discorde, en premier lieu leur rivalité en haute vallée de l'Arve. En 1273, Béatrice avait renouvelé les lettres de garde accordées par Aymon II de Faucigny au prieuré de Chamonix en 1236, moyennant une redevance annuelle de 2 oboles d'or. Au printemps 1289, une révolte des

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habitants de la vallée contre le prieur fournit au comte de Genève une occasion de prendre sa revanche: il recueille dans son château de Charousse neuf des révoltés qui s'étaient enfuis du mandement de Chamonix, avec des animaux pris au prieur Richard de Villette. En même temps, il prétend avoir sur les terres du prieuré l' avouerie et la haute justice. On ignore quels furent les événements de l'été. Mais dès le 21 octobre, le comte de Genève renonce à tous les traités qu'il avait passés avec les révoltés. La cause en est peut -être le rapprochement entre le prieur de Chamonix et Béatrice: le 26 octobre, cette dernière reconnaît que la haute justice appartient au prieur. On conçoit que celui-ci, en accord avec l'abbé de Saint-Michel de la Cluse, ait préféré dans ces conditions la tutelle des sires de Faucigny. En janvier, il reconnaît à son tour que le prieuré est depuis cinquante-cinq ans « in custodia, garda, tutione domini Fucigniaci » et prie la Grande Dauphine de lui conserver sa protection. L'affaire se termine par un compromis passé en février 1291, sous l'arbitrage du dauphin Humbert: le comte de Genève, moyennant 500 livres viennoises, renonce en faveur de Béatrice à tous les droits qu'il prétendait avoir sur le mandement de Chamonix ; en avril, Béatrice, rétrocède ces même droits au prieur; elle précise bien qu'ils sont illusoires (<< licet dictum comitem non crederemus habere jus aliquod in predictis »), mais ils ont pourtant assez de consistance pour que le prieur Richard de Vilette veuille bien payer à son tour 500 livres pour les récupérer; en septembre, Amédée de Genève reconnaît enfin que le prieur de Chamonix a sur ses hommes la haute et la basse justice. Le comte de Genève est défmitivement évincé de la vallée de Chamonix. La tutelle des Faucigny est réelle, mais bien légere
'\

25

.

L'alliance de Versoix renaît presque telle quelle au printemps 1291 : le dauphin Humbert, Béatrice de Faucigny, Amédée II de Genève et quelques seigneurs de moindre importance sont à nouveau unis à Rodolphe de Habsbourg contre le comte de Savoie Amédée V. L'évêque de Genève semble avoir tenté de garder la neutralité. C'est bien en vain: à la fin de l'été, les troupes d'Amédée II ravagent ses possessions dans les environs de Genève - paroisses de Desingy, Chilly, Valleiry, Bernex et Onex - et, en Faucigny, s'emparent du château épiscopal de Thiez. En décembre 1293, le traité d'Aix met fin à la guerre, non sans que, le 26 mai, Béatrice ait prêté hommage au comte de Savoie pour les châteaux de Faucigny, Bonne, Monthoux, Bonneville, Châtelet de Crédoz, Allinges-Ie-vieux et quelques autres fiefs. Elle excepte de cet hommage le cours de l'Arve, qu'elle continue à tenir du comte de Genève. Parallèlement, le dauphin
25 BONNEFOY, doc. 31-36, 38-44.

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LE FAUCIGNY

DANS LES CRISES

DE LA FIN DU MOYEN

ÂGE

Humbert reconnaît qu'il n'a aucun droit sur ces biens et approuve l'hommage, en échange de quoi Amédée V renonce à ses prétentions sur la baronnie de La Tour du Pin. Le Faucigny dans les guerres delphino-savoyardes (1310-1337)

Le jour même de la mort du dauphin Jean 1er, en 1282, Béatrice avait
donné le Faucigny à son petit-fils Jean, fils aîné de sa fille Anne et d'Humbert de la Tour du Pin. En 1296, elle revient sur cette donation et, en 1304, décide enfin de favoriser le deuxième fils d'Humbert, Hugues Dauphin, qui gouverne sous le contrôle de sa grand-mère jusqu'à la mort de cette dernière en 1310. Dès 1304, le nouveau sire de Faucigny resserre son alliance avec le comte de Genève. Dans les années suivantes, les hostilités se déroulent principalement en Chablais, jusqu'à l'été 1307, où les combats sont spécialement violents autour de Genève. Hugues de Faucigny et Amédée III ayant échoué à prendre la ville en juin, ils en ravagent les alentours en août et prennent le château de Ville-la-Grand, mais perdent celui de Gaillard, qui est pris et incendié par les Savoyards. En 1308, ces derniers s'emparent un temps du mandement faucigneran de Beaufort26. Une paix « perpétuelle» est signée en 1308, rompue en 1312, signée à nouveau en 1314, rompue en 1320, lorsque le comte de Savoie parvient, par un coup de maître, à s'emparer du château de Bourg-deFour, principale possession du comte de Genève dans la ville. Hugues Dauphin meurt en 1321 ; sa femme ne lui ayant pas donné d'héritier, le Faucigny passe à Humbert, frère du dauphin Guigues VIII; ce dernier rallie sans hésiter la coalition qui unit son frère au comte Amédée III de Genève contre le comte de Savoie; à l'été 1321, les troupes d'Humbert, appuyées par celles de son oncle et tuteur Henri de Faucigny, évêque de Metz, ainsi que par celles de Hugues d'Anthon, oncle du comte de Genève, ravagent les alentours de Genève, que tient toujours le comte de Savoie. Momentanément interrompue par une trêve en 1323, la guerre reprend l'année suivante en Chablais, aux alentours des châteaux des AIlinges. Elle se porte ensuite en Bugey (bataille de Varey, août 1325) et en Dauphiné. Une paix éphémère est signée en 1328 mais le comte Edouard de Savoie meurt l'année suivante. La guerre reprend bientôt à l'initiative du dauphin Guigues VIII, qui tente de profiter de l'inexpérience du nouveau comte Aymon. Mais celui-ci, renversant les alliances traditionnelles, s'allie avec Amédée III de Genève, entre en Faucigny et, en juillet 1330, s'empare du château de Monthoux, qu'il place dans la main du roi de
26

CC Châtelet de Crédoz (1307-1308),

ADS, SA 13418(1), fol. 24v.

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France, choisi comme arbitre; Hugues d' Anthon qui, à la différence de son neveu, était resté un ennemi acharné du comte de Savoie, le reprend à l'été 1332, mais il est vaincu en bataille rangée sous Monthoux par les comtes de Savoie et de Genève le 26 juillet. L'année suivante, le dauphin Guigues VIII est tué d'un carreau d'arbalète savoyard devant le château de La Perrière, près de Voiron; Humbert de Faucigny devient donc dauphin de Viennois sous le nom d'Humbert II. Il juge préférable d'entamer des négociations qui aboutissent au traité de Lyon (7 mai 1334). Les hostilités reprennent pourtant et se poursuivent jusqu'au traité de Carentenay (7 septembre 1337), qui met enfin un terme aux guerres delphino-savoyardes.

Caractères cles

et conséquences des guerres des XIIIe et XIVe sièlimitée

Des opérations d'ampleur

En cent ans et plus de guerres incessantes, le Faucigny n'a connu qu'une seule bataille rangée, celle qui s'est déroulée sous le castrum de Monthoux le 26 juillet 1332. Les opérations se limitent en général à de rapides chevauchées et à des sièges de quelques jours; elles sont entrecoupées de fréquentes suspensions d'armes, notamment pendant la saison d'hiver. Les effectifs mis en œuvre sont très faibles: ils se chiffrent par dizaines pour les cavaliers, par centaines tout au plus pour les hommes de pied. En 1305, le comte de Savoie tient Lullin avec trente hommes d'armes; il lui suffit de huit cavaliers pour dégager Brens attaqué par Hugues de Faucigny27. En 1307, année de combats particulièrement violents autour de Genève, le châtelain du Châtelet de Crédoz commande six chevauchées autour de Genève et en Michaille. La plus importante met en œuvre deux cents clients; elle est menée contre le château d'Yvoire, en pleine reconstruction et lui-même protégé par cent quarante clients savoyards. A trois reprises, les effectifs engagés tournent autour de la cinquantaine. Deux chevauchées, enfin, ne mobilisent qu'une vingtaine de clients28. Ces données comptables invitent, nous semble-t-il, à en rabattre de beaucoup sur les chiffres fournis par les chroniques, fussent elles proches, en lieu et en temps, des événements qu'elles racontent; à en croire le Fasciculus temporis, l'armée du comte de Savoie et de ses alliés, venus
27 DUPARC, 1955, p. 234. 28 CC Châtelet de Crédoz (1307-1308), ADS, SA 13418, fol. 24-25. Sur les effectifs clients savoyards défendant Yvoire, DEMOTZ, 1991, p. 258.

des

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reprendre le château de Monthoux à Hugues d'Anthon le 26 juillet 1332 aurait comporté 3 000 fantassins et 400 cavaliers; 2 000 soldats d'Hugues d'Anthon et de l'armée faucignerande auraient été tués sur la colline de Monthoux, autant auraient été faits prisonniers, tandis que 3 000 auraient trouvé refuge dans le castrum29. Or, les comptes de la châtellenie témoignent qu'à cette époque la garnison normale du château de Monthoux est de seize clients et quatre guetteurs; les premiers jours d'août 1333, le châtelain Aymon de Pontverre, à qui le comte de Savoie en avait confié la garde, apprend par ses espions que l'armée du dauphin s'approche. Le renfort qu'il fait placer dans le château en prévision d'un nouveau siège n'est que de trente clients3o. Une vallée sinistrée? Il n'empêche: le passage des troupes, si réduites soient elles, ne se fait pas sans douleur pour les populations. Les maisons sont incendiées; les champs et plus encore les vignes et les vergers font souvent l'objet de ravages systématiques: à cinq reprises entre 1307 et 1325, les troupes genevoises ou faucignerandes coupent par le pied les vignes et les arbres fruitiers du prieuré de Saint-Victor de Genève31. Ces opérations, qui ont toujours lieu en août ou en septembre, à la maturité des fruits, témoignent d'une volonté délibérée d'empêcher les récoltes pour plusieurs années. A cet égard, Genève étant généralement au centre des enjeux politiques et stratégiques, la basse vallée de l'Arve est de loin la zone qui a le plus souffert. Les comptes de Monthoux en donnent encore un exemple éloquent : les dîmes du froment, de l'avoine et du vin ne rapportent rien en 1332 et 1333. La taille à merci n'est même pas levée en 1332, elle ne rapporte que 27 sous 9 deniers genevois l'année suivante, contre 6 livres environ en année normale. Sur soixante-huit tenanciers qui doivent les cens en argent, seul onze s'en acquittent à la Saint-Michel 1332, douze en 1333. Un certain nombre ont dû déguerpir, à l'image du dénommé Plantier et de ses consorts, qui, durant les deux années terribles, ne livrent pas le tiers de quarteron d'huile qu'ils doivent annuellement, « quia recesse-

29 Fasciculus

temporis, art. 53. Ces annales, sans doute rédigées au prieuré de Saint-Victor de Genève, relatent les événements survenus autour de Genève entre 1303 et 1335. Elles semblent quasi contemporaines des faits qu'elles racontent (MALLET, 1845). 30 CC Monthoux (1332-1333), ADS, SA 13982, dépenses. 31 Fasciculus temporis, art. 14 (1307), 22 (1311), 35 (1320),39 (1321), 46 (1325). En 1307 et 1321, les faubourgs de Genève sont incendiés.

LE FAUCIGNY ENTRE GUERRE ET PAIX

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runt de loco illi qui dictum oleum debebant ». A toutes les rubriques, il est , . ., 32 ~

lnd lque que Ies recettes se sont e flon drees « propter guerram» . Mais le reste du Faucigny n'est pas indemne. En 1236, le prieuré de Chamonix subit des dommages de la part des troupes d'Aymon 1133.La présence de l'enclave genevoise de Charousse au milieu des possessions faucignerandes était propre à exporter la guerre dans la haute vallée de l'Arve. Pierre de Savoie, on le sait, en fait le siège en 1259. Si l'on excepte les années 1289-1291, l'alliance entre les sires de Faucigny et les comtes de Genève est sans faille de 1282 à 1330 ; le château de Charousse perd donc momentanément son importance stratégique. Mais, occupés qu'ils étaient à guerroyer contre le comte de Savoie, en concurrence plus ou moins larvée pour la garde du prieuré de Chamonix, les Genève et les Faucigny n'avaient apparemment pas les moyens de maintenir l'ordre dans la haute vallée de l'Arve. C'est ainsi qu'en novembre 1282, noble Pierre MétraI, de Passy, pénètre dans le mandement de Chamonix à la tête d'une petite troupe, entre par effraction dans plusieurs maisons, vole du bétail et blesse plusieurs Chamoniards. L'affaire se règle par un compromis passé devant plusieurs arbitres, dont le châtelain de Charousse, mais ce dernier ne semble pas intervenir en tant que protecteur du prieuré, non plus du reste qu'aucun représentant de Béatrice de Faucigny34. Au commencement du XIVe siècle, les conflits entre communautés pour le contrôle des alpages, exacerbés par la pression démographique croissante, viennent ajouter au climat d'insécurité. Vers 1307, les hommes de Vallorcine se querellent avec la communauté de Salvan, qui dépend de l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune (Valais). Des arbitres sont nommés, qui fixent les limites entre les Juridictions et les zones de pâture du prieuré de Chamonix et de l'abbaye 5. En 1323, c'est contre les hommes de Charousse que les Salvanins en ont. En conséquence d'on ne sait quelle dispute antérieure, ils enlèvent et séquestrent des bêtes appartenant à ceux de Charousse, et singulièrement à noble Mermet de Thoire, damoiseau, et à ses dépendants. Mermet de Thoire organise une expédition punitive, à laquelle participent de nombreux hommes, nobles et roturiers, du mandement de Charousse, mais aussi des châtellenies voisines de SaintMichel du Lac et de Montjoie. La querelle d'alpage se change en véritable guerre privée:
32 CC Monthoux (1332-1333), ADS, SA 13982. 33 BONNEFOY, doc. 8 : Aymon de Faucigny accorde à l'église de Chamonix

un cens annuel

d'un muid de froment à percevoir sur les hommes de Servoz, en sus du demi muid qu'il lui devait déjà, «pro satisfactione injurie quamfecerat dicte ecclesie ». 34 BONNEFOY, doc. 19 (1283). 35 BONNEFOY, doc. 68 et 69.

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LE FAUCIGNY DANS LES CRISES DE LA FIN DU MOYEN ÂGE «Predicte gentes [de CharossiaJ et dicti Me/meti combusserant p/ures domos predictorum de Sa/vans. (..) Idem Me/metus et sequentes sui (..) cum armis et banneriisfregerant et violenter intraverant quosdam montes predictorum de Sa/vans (..). Predictus Me/metus et quidam sequentes sui, frangendo et intrando dictos montes, captifuerant et detenti per dictos homines de Sa/vans. et pro ipsa prisione postmodum hostagei ac in manu abbatis Sancti Mauricii nomine dictorum hominum de Sa/va~s6 usque ad quantitatem duorum milium et quinquaginta librarum mauricia-

rum»

.

Plusieurs des Faucignerans sont en outre restés sur le terrain. Parmi les prisonniers, il y a des vassaux du comte de Genève, notamment Mermet de Thoire lui-même et François Daniel, de Charousse, mais aussi des hommes du sire de Faucigny, comme nobles Amédée Bothollier et Jean de Vosérier, de Saint-Michel du Lac ou Perret Bruydant de Montjoie. Or, l'avoué de Saint-Maurice est justement le comte de Savoie, ennemi commun du comte de Genève et du sire de Faucigny, avec lequel ils viennent de conclure une trêve bien fragile. C'est à lui que l'abbé de Saint-Maurice livre ses prisonniers, qui sont enfermés au château de Chillon. Ils sont assez rapidement relâchés, peut-être par souci de ne pas ranimer la guerre. En vain, puisqu'elle reprend dès l'année suivante. On voit comment les conflits locaux se mêlent inextricablement à la« grande» politique. Après 1330, les relations entre les sires de Faucigny et les comtes de Genève se tendent à nouveau. Le château de Charousse retrouve donc son importance militaire; en 1331, le comte ordonne à son châtelain de le faire garder jour et nuit par huit clients et deux guetteurs. Bien qu'encerclé de tous côtés par des possessions faucignerandes, le mandement n'est pas coupé du monde. En 1332, le châtelain peut rejoindre, avec huit cavaliers, l'armée du comte qui assiège le château de Soirier37. Nous l'avons vu, même une fois la paix faite, les relations entre les sujets du dauphin et ceux du comte de Genève restent froides. Aussi la méfiance est-elle de rigueur; en septembre 1334, le châtelain assemble les clients du mandement à Assy. L'année suivante, il les lance contre Sixt ; il est probable que cette expédition avait pour cause les interminables conflits qui opposaient les deux communautés à propos du contrôle des alpages des Fonts et d'Anteme. Les gens de Sixt étaient eux-mêmes familiers des coups de mains à l'encontre des gens de Charousse. En 1333, ils avaient enlevé et séquestré dans la montagne d'Anterne plusieurs habitants de Passy. A nouveau, ces incidents locaux risquaient à tout moment de déboucher sur des conflits plus graves, car le dauphin, comme successeur des sires de Faucigny, se considérait comme le protecteur de l'abbaye de
36 37

AASM, T 16/1/12. Sur cette affaire, cf. ibid., T 16/1/9, T 16/1/13, T 16/1/16. CC Charousse (1331-1332) ADHS, SA 17345, dépenses.

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Sixt; en 1341, il charge ses châtelains de Samoëns et de Sallanches de défendre l'abbaye contre tout agresseur. Le choix des deux mandements ayant une frontière commune avec celui de Charousse montre clairement qui est visé38. En 1347, à la suite d'un nouvel incident d'alpage entre ses hommes et ceux de Pierre, bâtard de Lucinge, le châtelain fait garder le château par deux clients: c'est qu'il craint manifestenlent l'escalade. Il semble bien que sur les traditionnels conflits économiques, sans doute exaspérés à ce moment par la surcharge démographique, se greffe une hostilité entre les « gentes domini Charossie », autrement dit les hommes du comte de Genève, et les « gentes Foucignaci »39. Bien que rarement marquée par des opérations de grande envergure, la « guerre de cent ans» du Faucigny n'a donc pas été sans graves conséquences. II semble bien que le bas Faucigny ait été véritablement ravagé. Comme on l'a fait remarquer, si les effets d'une campagne militaire sont souvent limités, c'est la répétition des campagnes qui entraîne les désastres économiques: «elles secouent l'économie et la société paysanne; elles ébranlent tout l'édifice» (H. Neveux). L'exemple précité des vignes et des vergers de Saint-Yictor de Genève, cinq fois ravagés en dix-huit ans, illustre bien ce qu'avait de décourageant pour les paysans le périodique retour des troupes. Les sources manquent pour mesurer les conséquences économiques du siècle de guerre en bas Faucigny, mais on peut penser qu'elles ne furent pas minces. La haute vallée semble moins touchée. Sans être absolument un cul-de-sac, la vallée de l'Arve n'est pas un axe stratégique majeur. Il ne semble pas que les Savoyards aient tenté d'y pénétrer par le Yalais. Du reste, la circulation y est difficile une bonne partie de l'année. Cependant, les indices ne sont pas rares d'un climat de violences plus ou moins larvées selon les époques. Il semble bien que les conflits locaux aient fleuri sur le terreau des guerres régionales, parce que les puissants occupés à se guerroyer n'avaient pas toujours les moyens d'assurer l'ordre et parce que, dans cette région où, jusqu'à la mi-XIye siècle, le paysan était souvent combattant, les populations ne semblent pas avoir été indifférentes aux clivages politiques qui opposaient leurs princes. Cent ans de guerre ont fait naître, puis ont alimenté des haines tena-

C'est- par les b;is levés contre les réfractaires que nous connaissons les levées d'hommes en armes (CC Charousse (1334-1336), ADS, SA 17348-17349, bO conca, hO conef). Sur les conflits d'alpages entre les communautés de Charousse et de Sixt dans la première moitié du XIVe siècle, RANNAUD, 1916, p. 52-59.
39

38

CC Charousse (1347-1348), ADHS, SA 17356, fin du compte.

44

LE FAUCIGNY DANS LES CRISES DE LA FIN DU MOYEN ÂGE

ces; les réticences des Faucignerans au rattachement à la principauté savoyarde en sont la meilleure preuve.

III. LE FAUCIGNY VOYARD

DAUPHINOIS,

FRANÇAIS PUIS SA-

Durant les deux décennies qui suivent les traités de Lyon et de Carentenay, le sort du Faucigny reste incertain. Le rattachement à la Savoie qui, a posteriori, paraît conforme à la géographie, a longtemps semblé improbable.

Le rattachement du Faucigny au Dauphiné et son « transport» à la France (1333-1349)
Lorsqu'Humbert de Faucigny devient dauphin en 1333, pour la première fois le Faucigny est réuni au Dauphiné, dont il va suivre les destinées pendant vingt-deux ans. On sait comment le fantasque Humbert II, désargenté et dépourvu d'héritier après la mort accidentelle de son fils unique, envisage dès 1337 de vendre ses Etats au roi de Naples Robert d'Anjou, puis au pape Benoît XII4o.Au terme d'une évaluation sommaire, il en estime la valeur à 450 000 florins; le pape, intéressé, en propose le tiers, mais veut des renseignements de première main. Il envoie deux commissaires enquêter sur les droits et les revenus du dauphin à travers toutes ses possessions; ces derniers parcourent le Faucigny au mois d'avril 1339, alors que le dauphin y fait faire sa propre enquête au mois de mai. La vente ne se fait fmalement pas, car les enquêteurs prouvent que le dauphin a surestimé la valeur de ses états: il prétendait par exemple que le Faucigny lui rapportait annuellement 10 000 florins, alors qu'il est établi que ses revenus y sont à peine supérieurs à 7 000 florins. Le dauphin se tourne alors vers le roi de France, ouvrant des tractations qui vont aboutir, comme on sait, au « transport» du Dauphiné à la couronne de France. Philippe VI, que le Dauphiné intéresse pour des raisons politiques, est moins regardant que le pape sur la question financière ; par le traité du 23 avril 1343, modifié par celui du 7 juin 1344, on convient qu'Humbert II recevra 120 000 florins et une rente annuelle de 10000 livres sur divers domaines, dont, en Faucigny, les châteaux de Châtillon et de Sallanches. En échange de quoi, ses états reviendront à sa mort au fils aîné du roi de France. L'année suivante, Humbert II se fait
40 FAURE, 1907.

LE FAUCIGNY ENTRE GUERRE ET PAIX

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désigner par le pape comme chef d'une croisade; après avoir guerroyé deux ans contre les Turcs en Asie mineure, il revient veuf et tout à fait ruiné. Le pape le pousse à se remarier; le roi de France l'en empêche, renoue des discussions qui aboutissent, par le traité de Romans du 30 mars 1349, à la cession immédiate du Dauphiné et du Faucigny à Charles, petit-fils de Philippe VI et futur Charles V. Humbert II, qui avait reçu au total 200 000 florins, avait pris soin de confirmer auparavant les libertés de ses sujets par le fameux « Statut delphinal» du 16 mars, aussitôt confirmé par son successeur. Le statut spécifiait entre autres que le Faucigny ne serait jamais séparé du Dauphiné, article qui n'allait pas être respecté longtemps. La mainmise de la couronne de France sur le Faucigny inquiète fort les comtes de Genève et de Savoie. En revanche, leurs adversaires traditionnels s'empressent de se rapprocher du nouveau dauphin; dès le mois de juillet 1349, l'évêque de Genève Alamand de Saint-Jeoire sollicite et obtient le droit de faire flotter la bannière delphinale sur ses châteaux de Jussy et Peney. Amédée III de Genève craint à juste titre l'encerclement de ses possessions par un dauphin qui multiplie les signes inamicaux et il envisage sérieusement d'occuper les domaines de l'évêque; si les Faucignerans se portaient au secours de ce dernier, un nouvel embrasement de la région était à craindre, comme en témoignent les précautions prises à ce moment par le châtelain de Charousse, qui fait renforcer la garnison du château, « dubitando (..) de gentibus terre Fucigniaci, qui dicebantur comuniter se inforciare velle dominum gebennensem episcopum » ; mais l'affaire n'aura finalement point d'autre consé~uence que la prise de Peney par le comte de Genève en novembre 13494 . Amédée VI de Savoie se sent encore plus menacé que le comte de Genève, d'autant plus que le bailli du roi de France en Faucigny est son vieil adversaire Hugues d' Anthon. La guerre se rallume dès 1352; les alentours de Genève sont à nouveau ravagés en 1353. On pourrait croire que les mauvais temps sont revenus, mais Hugues est sévèrement vaincu à la bataille des Abrets en avril 1354 et surtout, le traité de Paris du 5 janvier 1355 met fin à l'affaire: le comte de Savoie échange le Faucigny contre différentes enclaves qu'il possède en Dauphiné42. Cette simplification des frontières était logique et propre à éviter à l'avenir des guerres sans fin. Mais les Faucignerans ne l'entendirent point de cette oreille.

41 DUPARC, 1955, p. 285-287. CC Charousse 42 CORDE Y, 1911, p. 124-137.

(1348-1349),

ADS, SA 17357, dépenses.

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LE FAUCIGNY DANS LES CRISES DE LA FIN DU MOYEN ÂGE

La difficile soumission

du Faucigny

Dès le mois de février, Aymar de Poitiers, comte de Valentinois et lieutenant du roi de France en Dauphiné, est chargé de remettre les châtellenies faucignerandes au comte de Savoie; il se heurte au refus des châtelains. Amédée VI décide de faire une impressionnante démonstration de force; grâce aux comptes de ses trésoriers des guerres, jadis publiés par Léon Ménabréa, nous connaissons par le menu l'organisation de la puissante armée qu'il fit entrer en Faucigny dès le mois de mars 43. Il avait préalablement bloqué les accès à la vallée de l'Arve de tous les côtés où il le pouvait44 et mis le siège devant le château d'Hermance. Ce dernier, bien qu'isolé en Chablais, ne tombe pourtant qu'au début du mois de juin. Dans le plat pays, l'avancée savoyarde n'est point une promenade militaire: ce sont encore les comptes qui nous l'apprennent, lesquels mentionnent soixante-huit chevaux savoyards « mortui aut affollati ». Cependant, les Savoyards entrent à Cluses, où ils font des dégâts 45. On peut donc penser que la fortune des armes avait été favorable au comte de Savoie, ce qui n'a rien d'étonnant, vus les moyens mis en œuvre. Cependant, ce dernier cherchait sans doute à conquérir ses nouveaux sujets par la raison, plutôt que par la force brutale. Aussi les opérations s'interrompent-elles à la mi-mai, le temps que les deux parties envoient
43

Elle était formée de près de 1 000 cavaliers et de 14 000 clients; ce chiffre énorme ressort des documents comptables. Les clients, s'ils n'ont pas tous étés envoyés en opérations, ont du moins été mobilisés dans leur mandement d'origine et, à ce titre, soldés (MENABREA, 1850). 44 Les comptes des trésoriers ont conservé la trace des postes de garde établis à Flumet, Beaufort, Saint-Maurice en Tarentaise, Courmayeur, Martigny, Abondance et Saint-Jean d'Aulps (MENABREA, 1850, p. 195). Le comte de Savoie n'est pas en mesure de bloquer les frontières entre le Faucigny et les possessions du comte de Genève, qui soutient les Faucignerans. Mais dans la basse vallée de l'Arve, le commerce s'interrompt également, soit par l'effet d'un blocus systématique, soit en raison des opérations militaires, comme en témoigne un compte de la châtellenie de Monthoux, qui précise que «propter guerras et discisiones quae erant inter dominum [comitem SabaudieJ et gentes Foucignaci, nul/e denariate transierunt ibidem per dictum tempus» (CC Monthoux (1355-1356), ADS, SA 13984, firme). 45 «Libravit Humberto Rubini, capel/ano et curato maladerie Clusarum pro se et leprosis dicti maladerie, pro emenda et satisfactione dampnorum il/atorum per gentes domini in ingressu Clusarum quando primo vi armata intraverunt ibidem: XLjl. auri pp. » (CC Châtillon et Cluses, (1355-1356), ADS, SA 13585, dépenses). L'arrivée des Savoyards semble avoir donné lieu à une panique dont certains Clusiens ont profité pour se livrer à des vols: huit d'entre eux sont condamnés à ce titre, dont sept pour avoir pillé la maison forte des sires de Menthon (CC Châtillon et Cluses (1356-1357), ADS, SA 13586, ba conca et ba concf). Sur le siège d'Hermance 202. et sur les pertes de chevaux savoyards, MENABREA, 1850, p. 199-

LE FAUCIGNY ENTRE GUERRE ET PAIX

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des délégations à Saint-Germain-en-Laye, auprès du dauphin; celui-ci réitère aux châtelains faucignerans l'ordre de remettre leurs châteaux au comte de Savoie. Ces derniers refusent à nouveau, mais reprennent le combat avec beaucoup moins de conviction. Au mois de juin, les Savoyards, qui ont encore reçu des renforts, n'ont d'ailleurs à déplorer que la perte de quatorze chevaux. Leur avancée rencontre beaucoup moins de résistance. Enfin, du 7 au 16 juillet, sept conseillers du comte de Savoie, accompagnés d'une solide escorte, parcourent les unes après les autres les châtellenies du Faucigny. Telle est encore l'hostilité de la population aux Savoyards, qu'ils préfèrent, « ad faciliorem introitum terre Fouciniaci », se faire précéder de bannières aux armes delphinales plutôt que celles du comte de Savoie; deux commissaires députés par le dauphin les accompagnent; ce sont toujours eux qui engagent les négociations avec les châtelains et les représentants des communautés paysannes. Ils leur exposent les termes du traité du 5 janvier, leur présentent des lettres delphinales les exhortant à la soumission. Les uns après les autres, les châtelains acceptent de remettre leur château au comte de Savoie et les communautés, de lui prêter serment. Le récit de la difficile mission des commissaires chargés d'obtenir des 46 Faucignerans le serment de fidélité au comte atteste que I'hostilité ne venait pas seulement des châtelains et de la noblesse, mais que les communautés paysannes furent très difficiles à gagner. Partout, leur argument était que le dauphin Charles avait promis, à la suite de son prédécesseur, que le Faucigny ne serait jamais séparé du Dauphiné et qu'il n'avait donc pas le droit de le céder au comte de Savoie. Pour Claude Faure, « la raison de cette résistance est certainement qu'ils préféraient un seigneur éloigné à un seigneur tout proche ». Cette explication suppose un calcul et ne suffit pas à expliquer la réaction comme épidermique de l'ensemble de la population. Le dauphin Humbert avait, semble-t-il, laissé un bon souvenir; son Statut pouvait sembler une assurance contre le retour d'abus anciens. Mais surtout, il y avait beau temps que le Savoyard était l'ennemi par excellence ; depuis 1268, les Faucignerans se battaient contre lui presque continuellement. Les paysans-soldats des châtellenies de montagne étaient habitués depuis des décennies à voir flotter la bannière à croix d'argent dans le camp d'en face; bien plus, dans la basse vallée surtout, elle était certainement associée à maints souvenirs de pillages, de ravages des récoltes et d'incendies. Au reste, n'est il pas remarquable que les envoyés du comte de Savoie se soient présentés tout d'abord à Beaufort et qu'ils aient ensuite reçu la soumission des communautés du haut Fauci46 FAURE, 1909, p. 151-155.

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gny avant de redescendre la vallée de l'Arve? Ils ont donc suivi le chemin inverse des troupes d'invasion savoyardes. Les deux dernières châtellenies à se rendre sont les mandements « frontières» de Bonne et du Châtelet de Crédoz (15 et 16 juillet). L'hostilité des communautés se manifeste encore par le refus de marcher contre le comte de Genève qui, plus qu'inquiet de la mainmise du comte savoyard sur le Faucigny, s'était décidé à intervenir militairement. Les Rochois avaient donc mis le siège devant le château de Crédoz après qu'il fut tombé en mains savoyardes et s'étaient avancés, semble-t-il, jusqu'à Bonneville. Aussitôt, les clients sont convoqués pour une contre-attaque. Ils refusent en masse de se rallier à la bannière du comte de Savoie (<< se:huere vexillum domini »), qu'ils avaient combattue quelques mois plus tôt. Les difficultés que le comte de Savoie a rencontrées pour soumettre les Faucignerans paraissent donc être d'abord un effet des stigmates laissés par plus d'un siècle de guerres. L'ordre savoyard La conséquence la plus importante du changement de 1355 devait pourtant être l'installation durable de la paix en Faucigny, d'autant plus notable qu'au même moment, le Dauphiné liait sa destinée à celle du royaume de France à l'un des moments les plus chaotiques de son histoire.
47

Cet épisode n'est connu que par des comptes de châtellenies genevois et faucignerans et les circonstances précises en sont difficiles à établir. L'attaque du Châtelet est partie de La Roche (BLONDEL, 1956, p. 272). Les bans imposés aux Faucignerans qui ont refusé de participer à la chevauchée contre les Genevois sont comptabilisés dans les ha conca ou les ha conef. Ils apparaissent dès le compte de 1355-56 au Châtelet de Crédoz (ADS, SA, SA 13421, seize refus), mais dans les autres châtellenies, il faut quelques années pour que les compositions rentrent et puissent être comptabilisées par le châtelain: on totalise ainsi soixante-dix refus pour le mandement de Samoëns (ADS, SA 14376, 1357-1359), cent huit à Montjoie (ADS, SA 14002-14003(1), 1357-1360), et plus de quatre cent cinquante à Châtillon et Cluses (ADS, SA 13588, 1358-1359). Les bans mentionnent tantôt une « cava/cata apud Bonam villam », tantôt un «forcridum contra illos de Rupe », tantôt enfin une expédition «apud Rupem ». Il semble qu'il s'agisse du même ensemble d'opérations, et l'on peut supposer que les troupes du comte de Savoie se sont portées au secours de Bonneville et du Châtelet de Crédoz, avant de lancer une expédition de représailles contre La Roche. Il est notable que les CC Bonneville ne mentionnent absolument pas ces événements. Au Châtelet de Crédoz, châtellenie directement attaquée, les refus sont peu nombreux. Les coupables sont donc châtiés rapidement et sans pitié. A Cluses au contraire, où la rébellion est massive, le comte de Savoie fait preuve de plus de diplomatie, accordant finalement une lettre de rémission générale (décembre 1360). On ne sait s'il faut rapporter aux mêmes événements la mention, un peu plus tardive, d'une attaque des gens de Charousse contre le mandement de

Montjoie (CC Montjoie (1360-1361), ADS, SA 14003(2),

ha

conef).

LE FAUCIGNY ENTRE GUERRE ET PAIX

49

Le Faucigny ne voit plus guère passer de troupes après 1355, si l'on excepte quelques conflits locaux, comme la guerre menée par Henri de Menthon contre Jean de Lucinge en 1393 et, plus grave, l'attaque des habitants de Cluses contre Bonneville en 1397. D'après I'historien du XIXe siècle Grillet, dont le récit est partiellement confmné par les comptes de la châtellenie de Châtillon, les habitants de Cluses, qui avaient participé fmancièrement à la reconstruction du château de Bonneville en 1393, goûtèrent mal le refus opposé par les habitants de cette ville lorsqu'ils leur réclamèrent leur aide pour la fortification de Cluses. Les Clusiens marchèrent donc sur Bonneville où, si l'on en croit la tradition lapidaire, ils ravagèrent les biens des habitants et violèrent leurs filles, non sans avoir fait du dégât dans les paroisses du plat pays. Cet épisode sanglant avait eu un précédent en 1340 et venait en réalité au terme d'une longue concurrence entre les deux capitales potentielles du Faucigny. Mais, dans l'ensemble, le bailliage reste un sanctuaire tout au long du Xlye siècle. Son éloignement des zones de conflit en est la cause, mais aussi l'efficacité de l'organisation militaire savoyarde: en 1399, les seigneurs d'Entremont et de Sallenôve pénètrent avec deux cents hommes dans le mandement de Bonne, afin de ravager les possessions de Jean de Saint-Jeoire et de mettre le siège devant sa maison forte. Il suffit au bailli de Faucigny d'une démonstration de force d'un jour et demi pour les en dissuader. Les événements préliminaires à la réunion du comté de Genève à la Savoie (1394-1402) ne semblent avoir entraîné aucune violence particulière dans le Faucigny. En septembre 1394, meurt Clément YII, pape d'Avignon et dernier fils d'Amédée III de Genève. La régente Bonne de Bourbon fait masser des troupes faucignerandes au pont d'Arve « causa apprehendi possessionem comitatus gebennensis ». Mais après un procès devant le conseil du comte de Savoie, la succession revient à Humbert de Thoire- Yillars. En 1398, la guerre entre ce dernier et son concurrent Amédée de Savoie-Achaïe ne semble pas avoir touché le Faucigny48. Jusqu'à la fin du XIye siècle, le poids de la guerre se fait cependant sentir de manière indirecte, par quelques interventions lointaines à l'occasion desquelles le comte exige des chevauchées des nobles et des roturiers. Ainsi, en 1357-1358, des Faucignerans interviennent en Yalais contre les habitants de Sion révoltés contre leur évêque depuis 1352 ; en 1363, ils sont en Piémont, luttant contre le marquis de Saluce ; dans les années 1360, ils vont à plusieurs reprises garder la Bresse contre les rou48

Sur les rapports entre Bonneville

et Cluses, GRILLET, rééd. 1973, 1. 2, p. 226. Sur les guer-

res privées, LAVOREL,1888, p. 83-89. Sur la réunion du comté de Genève, DUPARC,1955, p. 328-347.

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LE FAUCIGNY DANS LES CRISES DE LA FIN DU MOYEN ÂGE

tiers. En 1384, seconde intervention contre les Yalaisans à nouveau soulevés contre leur évêque, Edouard de Savoie, et enfin, au temps des troubles de la minorité d'Amédée YIII (1393), expédition en Bresse contre les seigneurs révoltés. En cas de danger pressant, on procède, comme en 1355 contre le comte de Genève, à la levée en masse: en 1373, des routiers, bretons cette fois, se présentent aux frontières du pays de Yaud. Il semble qu'on ait pris la menace fort au sérieux. Le comte ordonne une montre de tous les combattants potentiels et de leur équipement, ce qui ne va pas sans réticences de la part des assujettis49. Le châtelain de Montjoie se rend deux fois à Genève et une fois à Chambéry « cum nobilibus et agricolis dicti sui mandamenti »50. Au Xye siècle, alors que les nobles faucignerans continuent de chevaucher au profit des princes de Savoie, les roturiers ne sont plus appelés, les levées d'hommes étant remplacées par des contributions financières exceptionnelles51. En vallée de l'Arve, les trois premiers quarts du Xye siècle semblent particulièrement calmes, mais le danger revient lorsque la Maison de Savoie, mal prise dans les guerres entre les Suisses et le duc de Bourgogne, perd le Yalais occidental au profit des « Patriotes» du Yalais germanique. En novembre 1475, une armée savoyarde, envoyée par Yolande de Savoie pour assiéger Sion, est battue par les Valaisans, les Bernois et les Soleurois dans la plaine de la Planta. Elle doit se retirer précipitamment par le Faucigny, en sorte qu'à la fin du mois, le bourg de Martigny est contraint d'ouvrir ses portes aux Patriotes, dont l'hiver survenant stoppe la progression. Mais dès le mois de mars, enhardis par la victoire de Grandson, ils prennent Saint-Maurice et entrent en Chablais; ils rançonnent Thonon, Abondance et Evian et, le 10 juin 1476, tombent sur le bourg de Samoëns, le pillent et l'incendient, sans épargner l'église, la halle et le château, « chose, dit le préambule de la charte de franchise de 1562, qui fut aux habitants grandement prejudiciable pour avoir esté notre ville inhabitable longtemps après». Ce dernier point est attesté par les visites pastorales,
49 LAYOREL, 1888, p. 77-82. CC Samoëns (1357-1358), ADS, SA 14376, 1er compte, ba conef (quatre refus d'accompagner le comte à Sion). Ibid. (1363-1365), ADS, SA 1438114382, ba conca (huit refus de suivre le comte en Piémont). Ibid. (1366-1367), ADS, SA 14384, ba conca (cinq refus d'aller en Bresse). Ibid. (1375-1376), ADS, SA 14392, ba conca (quatre-vingt onze bans levés sur des hommes qui n'ont pas comparu à une montre décrétée à Samoëns). CC Bonneville (1385-1386), ADS, SA 12715, ba conef (un refus de partir en Valais). CC Samoëns (1385-1386), ADS, SA 14399, bO conco (onze refus de partir en Valais, ou peut-être onze retours impromptus (<<vexillum domini ad plenum non secutus fuit »)). cc Montjoie (1393-1394), ADS, SA 14024, ba conca (douze hommes n'ont pas comparu à la montre préalable à la chevauchée en Bresse). 50 CC Montjoie (1375-1377), ADS, SA 14015, dépenses. 51Infra, p. 376.

LE FAUCIGNY ENTRE GUERRE ET PAIX

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qui évaluent la paroisse de Samoëns à cent soixante feux en 1481, contre trois cent quarante en 1470. Cela ne veut pas dire que la population avait diminué d'autant, mais que, cinq ans après la catastrophe, un très grand nombre de maisons n'étant pas reconstruites, les habitants étaient contraints de se replier sur les habitations subsistantes. Malgré un nouvel incendie, accidentel cette fois, en 1498, la reconstruction, à la faveur du dynamisme démographique de la fm du XVe siècle, se fit pourtant, et la paroisse comptait quatre cents feux en 1518. Les comptes de châtellenies attestent que la capacité contributive des habitants du mandement, reflet de leur capacité productive, ne fut pas réduite. C'est que, malgré son caractère dramatique, un pareil incident n'était pas aussi ruineux pour l'économie que la suite incessante des guerres telles que le bas Faucigny . . 52 1 avaIt connues cent cmquante ans p Ius tot. es "

IV. LES POUVOIRS XIIIe SIECLE

EN FAUCIGNY DEPUIS LA FIN DU

L'organisation politique et administrative du Faucigny est mal connue avant le commencement du XIVe siècle. Avant les enquêtes de 1339, il faut se contenter d'informations fragmentaires.

Les pouvoirs avant 1355
C'est vers 1310 que les chartes commencent à qualifier le Faucigny de baronnie. Lors de l'enquête pontificale de 1339, plusieurs témoins déposèrent que le Dauphin n'était nullement vassal de l'empereur pour cette province. L'un d'eux précisa cependant qu'en échange des bons et loyaux services qu'Hugues de Faucigny avait rendus à l'empereur Henri VII en Italie, où il l'avait accompagné pendant trois ans environ, ce dernier l'avait autorisé à lever des péages à Beaufort, Flumet, Saint-Michel, Bonneville et Bonne. Toutefois, il était allé en Italie non comme vassal, mais comme stipendié (stipendarius). En revanche, le dauphin devait hommage au comte de Savoie pour la moyenne et la basse vallée de l'Arve,
52 Sur les guerres de Bourgogne et la conquête du Valais savoyard par les haut-Valaisans, GHIKA, 1976. Sur l'invasion des Valaisans en Chablais, PICCARD, 1882, p. 187-192. Sur les deux incendies de Samoëns, TAVERNIER, , 1892, p. 77-78 et 83. Sur le nombre de feux de la paroisse de Samoëns, FIERRO, 1978, p. 383. Le maintien du rendement des dîmes après le passage des Valaisans à Samoëns semble indiquer que les récoltes n'ont guère souffert (CC

Samoëns (1475-1477), ADS, SA 14483-14484, ordeum).

~

Paroisses

numérotées

sur la carte:

(j) @ @ @

Faucigny
BEAUFORT Contamine-sur-Arve
Peillonnex

Fillinges

LE FAUCIGNY

EN 1339

Mandement

appartenant appartenant

au Dauphin au comte de Genève

,I

Cours

d'eau

Mandement

Chefs-lieux

de paroisse

Mandement qui détient Mandement

appartenant à un monastère la haute justice appartenant à l'évêque de Genève

Réalisation

cartographique:

P. LAFARGUE

LE FAUCIGNY ENTRE GUERRE ET PAIX

53

« videlicet a flumine JejJrie (Ie Giffre) usque versus Gebennam », en conséquence de l'hommage passé en 1293 par la Grande Dauphine53. Avant 1263, Pierre II a fait fortifier ou rénover les châteaux du Châtelet de Crédoz, de Flumet, Sallanches, Châtillon et Faucigny54. Est-ce à lui qu'il faut attribuer la création du bailliage de Faucigny et son découpage en châtellenies, au sens administratif du terme? C'est en 1275, soit au temps de Béatrice, qu'apparaît pour la première fois un bailli de Faucigny55. Les premières châtellenies sont attestées à la même époque: il semble que des Etats de la province se soient alors réunis régulièrement à Cluses, auxquels neuf châtellenies députaient leurs représentants: Cluses et Châtillon - qui forment un seul mandement - Bonneville, Bonne, Samoëns, Sallanches, Château de Faucigny, Châtelet de Crédoz, Montjoie et Flumet56. Si l'on excepte Flumet, ces assemblées ne concernent pas les possessions non faucignerandes de Béatrice, c'est-à-dire les mandements de Beaufort - acquis par gagerie en 1271-1277 - Hermance, Versoix, Aubonne, Allinges-Ie-vieux, non plus que les diverses seigneuries acquises au fil du temps par la Maison de Faucigny entre Seyssel et Fribourg. La ville de Cluses est devenue le centre du bailliage. C'est là que le bailli est nommé, mais il n'est pas forcément châtelain de ce mandement: en 1338, le bailli Artaud de Beaumont est châtelain de Bonne et de Beaufort. A Cluses siège aussi le juge mage du bailliage57. Pierre de Savoie et Agnès et, à leur suite, la Grande Dauphine, ont mené une politique systématique d'achats de terres, d'hommages et de droits58. Au début du XIVe siècle, les châtellenies ne couvrent pas seulement les domaine des sires de Faucigny, mais tendent à devenir de véritables cadres administratifs englobant les seigneuries laïques ou ecclésiastiques locales, vassales le plus souvent. La situation n'est pas toujours claire, en raison de l'enchevêtrement des juridictions. Ainsi, en 1339, le dauphin prétend-il que la paroisse de Saint-Jean d'Aulps fait partie du mandement de Châtillon, ce que nie l'abbé d'Aulps, qui y exerce la haute et la basse justice59.

53 FAURE, 1909, p. 23-24. 54 Régeste genevois, 955. 55 CASTELNUOYO, GUILLERE, 2000, p. 79. 56 Si du moins l'on en croit GRILLET, rééd. 1973, 1. 3, p. 346, qui cite un inventaire des titres de la Maison de Faucigny aujourd'hui disparu. 5? BAUD, 1964-1965, p. 39-40. 58 Sur les achats de Béatrice de Faucigny, LAYOREL, 1888, n. 2, p. 20-21. 59 Enquête pontificale de 1339, A V, Coll. 109, fol. 15. L'abbé d'Aulps exerçait la haute justice dans certains lieux du mandement de Châtillon et Cluses depuis une vente de divers droits de justice à lui faite par Pierre de Savoie (Inventaire d'Aulps, doc. 407).

54

LE FAUCIGNY DANS LES CRISES DE LA FIN DU MOYEN ÂGE

Les derniers sires de Faucigny ont fondé plusieurs villes neuves. A Aymon lIon doit, au début du XIIIe siècle, la création du burgus de Flumet, fondé autour d'un château plus ancien, et des castra de Monthoux, d'Hermance et probablement de Bonne. Pierre de Savoie est quant à lui à l'origine du château et du bourg de Toisinge, lequel fut rebaptisé Bonneville en 1283. Les plus anciennes franchises urbaines conservées datent de 1228 pour Flumet, de 1289 pour Bonneville, de 1293 pour Sallanches et 60 de 1310 pour Bonne et Cluses. Les enquêtes de 1339 fournissent une photographie très précise de la géographie administrative de la vallée de l'Arve à la fm de la domination dauphinoise. Aux châtellenies du temps de la Grande Dauphine, il faut ajouter les deux petits mandements de Monthoux et de Saint-Michel du Lac. Ceux-ci ne doivent leur existence autonome qu'à l'importance stratégique de leurs châteaux en ces temps troublés: ils se trouvent en effet aux deux extrémités des possessions dauphinoises en vallée de l'Arve. Le premier s'est séparé de celui de Bonne à la fm du XIIIe ou au début du XIVe siècle. Le second fut détaché de celui de Montjoie après 1302. L'acte de concession de la vallée de Chamonix à l'abbaye de Saint-Michel de la Cluse avait pris la Diosaz comme limite avale du mandement de Chamonix. Entre le confluent de la Diosaz et de l'Arve d'une part et la limite du mandement de Charousse de l'autre, se trouvait le village de Servoz, qui appartenait aux Faucigny: en 1236, Aymon de Faucigny accorde au prieur de Chamonix un muid de froment « annuatim percipiendum in villa de Syervoz » en sus du demi muid que le prieur y perçoit déjà. Ce village dépend alors du mandement de Montjoie et, en 1288, c'est au châtelain de ce lieu que Béatrice commande de veiller au bon versement de la redevance susdite. Mais Servoz et les hameaux voisins du Bouchet et du Mont appartiennent à la paroisse du Lac, dont l'église se situe au village du même nom, situé en amont de la Diosaz, donc sur les terres du prieuré de Chamonix61. A ce chevauchement de juridiction s'en ajoute un autre en 1289 : à cette date en effet, Béatrice de Faucigny échange la redevance qui lui était due annuellement au titre de la garde du monastère contre un « mollard» - un promontoire - situé au village du Lac, c'est-à-dire dans le mandement de Chamonix. Elle reconnaît le tenir en fief du prieuré mais y fait édifier un château dont elle confie la garde au châtelain de Mont60 BLONI)EL, 43 (Cluses)
61

1956,

p. 245-312. 1963.

Cf. MARIOTTE,

1970-1971

(Flumet),

LA VOREL, 1888,

p. 29-

et PERRET,

Le patronage de cette paroisse appartient d'ailleurs au prieuré de Peillonnex, ce qui ne fait
à la confusion.

qu'ajouter

LE FAUCIGNY ENTRE GUERRE ET PAIX

55

joie. Le château était censé permettre de mieux garantir la protection du prieuré, sans permettre au châtelain de Montj oie, désormais qualifié de « castellanus Mantis Gaudii et beati Michaelis de Lacu », d'exercer une quelconque juridiction sur le village du Lac. Mais les conflits devaient inévitablement se produire: en 1300, le châtelain et le prieur se disputent la mainmorte sur les biens d'un homme lige du prieuré, mort sans héritier; au terme d'un arbitrage à l'amiable, le prieur l'emporte; en 1302, le bailli de Faucigny doit rappeler au châtelain qu'il est de son devoir de défendre les hommes et les biens du prieur de Chamonix « tanquam res domine ». En 1339, Saint-Michel du Lac est une châtellenie indépendante. Ne comprenant qu'une paroisse, elle est la plus petite du Faucigny. Les témoins interrogés se souviennent que, quoiqu'appartenant au dauphin, le château a été bâti sur un emplacement donné par le prieur de Chamonix62. Les pouvoirs dans le Faucigny savoyard Le comte de Savoie ne juge pas utile de modifier un découpage administratif qui a fait la preuve de son efficacité. Il se contente donc de remplacer les châtelains dauphinois par les siens et de transférer le siège de la judicature-mage à Bonneville, Cluses restant capitale du bailliage. Les seules modifications d'importance viendront de l'inféodation des mandements déjà cités de Saint-Michel et de Monthoux63. Le château de Monthoux, qui avait joué un rôle très important dans les guerres des XIIIe et XIVe siècles, perd son importance stratégique après 1355 et plus encore après le réunion du comté de Genève à la principauté savoyarde. La résidence d'un châtelain dans un aussi petit mandement n'a plus guère de raison d'être au XVe siècle. Aussi, la châtellenie est-elle rattachée à celle de Gaillard à partir de 143764. Le destin du mandement de Saint-Michel du Lac n'est pas toujours facile à suivre précisément. En 1339, on l'a vu, il dépendait directement du Dauphin. Or, il semble que, juste après cette date, Humbert II l'ait inféodé entièrement ou en partie à sa fille naturelle Catherine, désormais qualifiée de dame de Servoz et de
62 BONNEFOY, doc. 8 (1236), 28 (1288), 34 (1289), 65 (1300), 66 (1302). Enquête pontificale de 1339, A V, ColI. 139, fol. 25. 63 On peut signaler aussi qu'à partir 1438, la châtellenie de Charousse, qui était restée attachée administrativement au Genevois, fait partie du bailliage de Faucigny (CL V (14381439), ADS, SA 12354).
64

De 1437 à 1445, Gaillard et Monthoux forment deux mandements ayant le mêllle châte(1437-1445), ADS, SA 13989-13995). Puis la série des CC Monthoux

lain (CC Monthoux s'interrompt.

56

LE FAUCIGNY DANS LES CRISES DE LA FIN DU MOYEN ÂGE

Saint-Michel du Lac65 ; dès 1341, elle vend la coseigneurie de Servoz à Gérard de Chissé. Les Chissé, puissante famille noble du Faucigny, s'implantent durablement dans cette seigneurie. L'un d'eux, Pierre de Chissé, damoiseau, est nommé châtelain de Servoz par Amédée VII en 1374. A la suite de circonstances qui nous sont inconnues, la charge devient héréditaire dans la famille et les Chissé prennent le titre de « châtelains perpétuels de Servoz» ; à ce titre, ils rechignent à verser le muid et demi de froment qu'ils doivent au prieur de Chamonix et il faut qu'une sentence judiciaire les y contraigne en 1431. En 1435, par une transaction passée devant le Conseil résident à Chambéry, Humbert de Chissé, qui avait reçu le château de Saint-Michel de son oncle Girard, le rétrocède au prieur de Chamonix avec tous les hommes, les terres et les droits qui en dépendent sur le territoire de Servoz, contre 260 florins. Les individus concernés refusent de passer sous la seigneurie du prieur de Chamonix et réclament de rester sous la dépendance du duc de Savoie; l'affaire est portée devant le Conseil de Genevois, qui les condamne à rendre leurs devoirs seigneuriaux au prieur et ordonne aux châtelains de Flumet, Sallanches et Montjoie d'exécuter la sentence. Le prieuré de Chamonix étend donc à ce moment son emprise sur toute la paroisse du Lac66. La vallée de l'Arve retrouve une certaine autonomie en 1434, lorsque le duc de Savoie Amédée VIII forme un apanage du Faucigny et du Genevois qui sont confiés à son fils Philippe. Celui-ci mort sans héritiers, l'apanage retourne au duc Louis en 1444. Mais en 1460, il est reconstitué en faveur de Janus de Savoie, troisième fils de Louis et d'Anne de Chypre, qui le gouverne jusqu'à sa mort en 1491. L'apanage renaît à nouveau en 1514, en faveur de Philippe, frère du duc Charles III, qui est bientôt fait duc de Nemours. L'apanage de Genevois-Nemours, dont la capitale est Annecy, durera jusqu'à 1659. CONCLUSION Le temps n'est plus où l'on doutait de l'importance du politique dans l'histoire. Dans le cas qui nous intéresse, il est évident que les choix dynastiques d'un Aymon II de Faucigny, le génie organisateur d'un Pierre
65

Au même moment, il inféode d'ailleurs les château de Crédoz, de Monthoux et de Sa-

moëns à son ancien allié contre le comte de Savoie, Hugues d' Anthon (TAVERNIER, 1892, p. 37-38). On ne sait pas dans quelles conditions ces mandements sont revenus dans son domaine direct, avant de passer dans celui du comte de Savoie. 66 Armorial de Savoie, 1. 2, p. 50-51. BONNEFOY, doc. 127, 130, 131, 138. BAUD, MARIOTTE, 1980, p. 210-211. ORSAT, 1894.

LE FAUCIGNY ENTRE GUERRE ET PAIX

57

de Savoie, les hésitations d'un Humbert II, les victoires d'un Amédée Y, ont joué un grand rôle dans la vie quotidienne des Faucignerans, jusqu'aux plus humbles. Un auteur67, cherchant récemment une explication à ce qu'il nomme « le paradoxe alpin », c'est-à-dire la relative bonne tenue des Alpes au temps des crises du Xlye et Xye siècles, remarque en premier lieu que « les grandes guerres de la fin du Moyen Âge (...) ont laissé les Alpes à l'écart» ; il n'est pas loin d'invoquer « la roue de la fortune (qui) tournera à nouveau vers 1500 ». Pour ce qui est du Faucigny, nul besoin d'être grand clerc pour remarquer que la paix règne à partir du moment où la vallée bénéficie de la protection de la puissance militaire savoyarde et que la guerre revient au contraire quand cette puissance faiblit. A cet égard, nous avons assez insisté sur l'importance de la date de 1355 pour n'y plus revenir. L'ordre savoyard, toutefois, a eu un prix en matière de rigueur de la seigneurie et de poids de la fiscalité; nous prendrons assez longuement le temps de l'évaluer. Il fallait prendre aussi celui d'en signaler le bénéfice. Pour ce qui est de l'organisation des pouvoirs locaux, la date de 1355 ne présente en rien un tournant. A cet égard, on aimerait mieux connaître le rôle de Pierre de Savoie, que les historiens ont souvent mis en valeur au niveau de la principauté savoyarde toute entière 68. Ce qui est assuré, c'est qu'il a travaillé en accord avec son beau-père Aymon II de Faucigny et que ses successeurs ont œuvré dans le même sens que lui. En 1355, le comte de Savoie n'a qu'à mettre en place de nouveaux châtelains pour couronner et contrôler une structure administrative déjà efficace. Le Faucigny de la mi-Xlye siècle n'est pas en retard sur les plus anciennes possessions de la Maison de Savoie à cet égard. Il y aura pourtant quelques disfonctionnements momentanés. Mais ces difficultés, qui ne se produisent pas qu'en Faucigny, sont moins à mettre au compte du changement de domination politique de 1355 qu'aux deux catastrophes démographiques qui l'ont encadré: les pestes de 1349 et 1360.

67 68

Jean-François Bergier dans GUICHONNET (dir.), 1980, t. 1, p. 221-223. En dernier lieu CASTELNUOYO, GUILLERE, 2000.

CHAPITRE

II

L'évolution démographique (XIVe-XVIe siècles)

Le Faucigny médiéval est loin d'être terra incognita pour les historiens démographes. Plusieurs études ont déjà été partiellement consacrées à la population faucignerande des XIVe et XVe siècles. Outre les travaux de Jean-Jacques Bouquet et de Louis Binz, iJ faut mettre en exergue ceux d'Alfred Fierro, qui s'est basé d'abord sur les enquêtes réalisées en 1339 lors des projets de cession au pape du Dauphiné et du Faucigny, avant de retracer les grandes lignes de l'évolution de la population de ces deux provinces jusqu'au XIXe sièclel. Tout n'est point dit, pourtant, et l'on ne vient pas trop tard. En effet, ces auteurs n'ont pas épuisé la documentation disponible, singulièrement les ressources offertes par les comptes de subsides. £,n outre~ dans les dernières décennies et en particulier depuis vingt ans, I'histoire démogra~ phique des zones de montagne a bénéficié d'études novatrices qui ont renouvelé les problèmes, enrichi la réflexion méthodologique et fourni des
]

BOUQUET, 1963 tente une évaluation de la population du comté de Savoie en 1368, à partir des rôles du subside de la « croisade» d'Amédée YI. BINz, 1963/1 étudie la population du diocèse de Genève du début du Xye siècle au début du XYIe, en se basant sur les données des visites pastorales. FIERRO, 1965.1d. 1971.1d. 1978.

60

LE FAUCIGNY DANS LES CRISES DE LA FIN DU MOYEN ÂGE

éléments de comparaison intéressants. La zone alpine au sens large a bénéficié d'une première vague d'études dans les années soixante et soixante-dix: l'apport de certaines d'entre elles est fort important, en particulier les travaux de Robert-Henri Bauthier et ceux de Rinaldo Comba2. Mais ce n'était encore qu'un premier défrichement. Il a fallu attendre les travaux de Maurice Berthe sur la Navarre et, pour les Alpes, ceux de Michaël H. Gelting et de Pierre Dubuis, pour montrer par exemple que les zones de montagne n'avaient pas été épargnées par la peste noire. Du point de vue méthodologique aussi, le chemin parcouru depuis deux décennies est immense, singulièrement grâce à ces deux derniers auteurs3. A suivre ces travaux pionniers, nous irons donc d'un pas plus ferme, tâchant tout d'abord d'évaluer la pression démographique à l'époque du « monde plein» d'avant 1349.

I. LA POPULATION DU HAUT FAUCIGNY AVANT LA PESTE NOIRE
Malgré l'absence de sources fiscales, on est remarquablement bien renseigné sur la population faucignerande quelques années avant la grande peste, grâce aux enquêtes de 1339. La difficulté est d'évaluer les densités de population en fonction de la surface agricole utile, qui, en zone de montagne, peut varier considérablement d'un village à l'autre. Les enquêtes de 1339 Alors que les plus anciens impôts publics par feux levés par le comte de Savoie datent au moins de 1313, le Faucigny ne présente, pour la période antérieure à 1355 et a fortiori à la peste noire, aucune source fiscale utilisable en démographie. Le comte de Genève levait bien ses régales, mais la plus ancienne liste de contribuables conservée pour Charousse ne date que de 1352. Quant aux subsides dauphinois, s'ils ont bien été levés en Faucigny, il n'en reste plus de comptes4. Cette lacune est heureusement compensée par la présence des procès-verbaux des enquêtes qui furent réalisées en 1339, lorsque le dauphin, dans les circonstances que nous
2 BAUTHIER, 1962. COMBA, 1973. 3 BERTHE, 1984. GELTING, S. d. Id., 1991. DUBUIS, 1994/1. 4 Les premières régales levées par le comte de Genève sont signalées en 1955, p. 440-442). La plus ancienne liste de feux conservée pour Charousse compte de châtellenie de 1352-1353, ADHS, SA 17360. Dans les autres Faucigny, on a trace d'un subside levé par le dauphin en 1336 et 1337 (ADI,

1330 (DUPARC, est adjointe au châtellenies du 8B 736).

L'EVOLUTION DEMOGRAPHIQUE

61

avons rappelées plus haut, forma le projet de vendre ses possessions au pape Benoît XII. Rappelons simplement que le pape envoya deux commissaires pour contrôler les estimations du dauphin, lesquels parcoururent le Faucigny en avril 1339 ; ils interrogeaient les curés sur le nombre de feux de chaque paroisse, demandant ensuite confirmation à un ou plusieurs notables de la communauté. Parallèlement, le dauphin députa aussi des commissaires, et il est très notable que ces deux enquêtes menées de

façon indépendanteet contradictoire- le dauphinayant intérêt à élever les chiffres, le pape à les diminuer - aboutissent à des résultats quasiment
concordants: le dauphin, qui tablait sur une population de 100 000 feux pour l'ensemble de ses possessions, dut en rabattre de 40%, au rapport même de ses commissaires, dont les évaluations sont à peine supérieures de 3% à celles des envoyés du pape. Les chiffres de ces enquêtes peuvent donc être exploités avec une certaine confiance, en termes de feux, bien entendu. Alfred Fierro en a donné et commenté les résultats, nous nous appuierons donc en partie sur ses travaux5. Peuplement et densités en 1339

Les données brutes qu'il fournit, basées sur des comparaisons rigoureuses entre les chiffres des deux enquêtes, ne sont pas contestables. En revanche, les conclusions qu'il en tire sur les densités relatives des zones de montagne et de plaine nécessitent d'être nuancées: il se réfère en effet à la superficie totale des paroisses, sans tenir compte de l'ampleur des zones incultes dans les hautes vallées. A cette aune, le haut Giffre et le massif du Mont-Blanc paraissent cinq à six fois moins densément peuplées que la basse vallée de l'Arve. Des densités calculées par rapport à la surface agricole utile seraient évidemment beaucoup plus significatives. Mais il est malaisé de se faire une idée de la part respective des surfaces inexploitables, des prairies et des zones labourables au XIVe siècle. A travers les âges, le mouvement des glaciers et la domestication des torrents ont modifié l'étendue des zones proprement incultes. Surtout, selon la remarque d'Henri Falque-Vert6, dans l'économie traditionnelle, qui visait à l'autosuffisance alimentaire, c'est-à-dire avant tout à fournir à la population locale les grains qui lui étaient nécessaires, les céréales étaient implantées partout où elles voulaient bien mûrir. Au XIXe siècle, sous l'effet conjugué du tourisme et de l'essor des moyens de communications, les montagnards se sont abandonnés aux facilités de l'économie commerciale
5 Supra, n. 1. 6 FALQUE-VERT, 1997, p. 51.

62

LE FAUCIGNY DANS LES CRISES DE LA FIN DU MOYEN ÂGE

et, selon un mot de Raoul Blanchard, « 1'herbe a dévoré les champs»7. Il
est donc indispensable d'utiliser des données au moins antérieures à cette évolution. Les plus utilisables sont celles qui sont fournies par les estimations cadastrales réalisées sous l'occupation française en 1811. Combinées à des données démographiques qui leur sont antérieures de quatre siècles, elles ne fournissent qu'un ordre de grandeur; elles permettent toutefois d'avoir une idée de la densité de population de chaque paroisse, non seulement par rapport à sa superficie globale, mais aussi en fonction de l'étendue des terres arables (champs, jardins et vergers), puis en tenant compte de l'ensemble de la surface exploitable (terres arables et prairies d'alpages). Dès lors, les comparaisons entre les paroisses de montagne et quelques paroisses rurales des basses vallées de l'Arve et du Giffre, ici convoquées à titre de témoins, sont beaucoup plus parlantes (TABLEAU 1). Si l'on considère les densités par rapport à la surface totale des paroisses, la Cluse de l'Arve est bien la zone la plus peuplée, avec des chiffres situés entre douze et vingt-cinq feux/km2. Le bas Giffre (Flérier, Mieussy) et les versants du bassin de Sallanches (Saint-Gervais, Megève, Combloux), affichent quant à eux des densités comprises entre huit et douze feuxlkm2. Viennent enfin le haut Giffre (Samoëns) et les communautés situées au pied du Mont-Blanc (Notre-Dame de la Gorge et Saint-Nicolas de Véroce), avec des densités avoisinant les cinq feuxlkm2, sauf Sixt, qui fait figure de paroisse sous-peuplée, avec moins de deux feuxlkm2. Mais ces chiffres ne sont guère significatifs, car ils ne tiennent aucun compte de la surface occupée par les étendues rocheuses et neigeuses, qui varie beaucoup d'une paroisse à l'autre. Si l'on considère maintenant les densités en fonction des surfaces exploitables, on constate que les paroisses de la Cluse de l'Arve restent en tête, et qu'elles sont peu affectées par ce changement: c'est à peine si les chiffres qui les concernent augmentent de 15%. Samoëns et Sixt gagnent 200/0environ et restent au dernier rang, qu'elles occupaient ci-devant. Les densités des paroisses du bassin de Sallanches augmentent en moyenne d'un petit tiers. Rien de commun avec Notre-Dame de la Gorge et SaintNicolas de Véroce, qui voient leur densité plus que doubler, si l'on ôte de leur surface les étendues rocheuses et glacières du Massif du Mont-Blanc. Mais avec 12,88 feuxlkm2, leur densité reste inférieure d'un bon quart à la moyenne des paroisses de la Cluse de l'Arve. Si l'on ne considère enfin que les surfaces labourables, les densités obtenues, artificiellement gonflées, n'ont pas de valeur en soi. Mais les valeurs relatives des diverses
7

La commune
contre

de Chamonix,
seulement trois

par exemple, possédait
ha en 1929 (BLANCHARD,

cent cinquante-quatre
1943, p. 134).

ha de céréales en

1811,