La vie nomade, le bateau

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La vie nomade, le bateau raconte l'histoire d'une famille bédouine de la tribu des Ouled Nail, qui vivaient au début du XXe siècle.

À l'époque, les hommes luttaient contre une nature féroce, pour maintenir en vie famille, bêtes et blés.

Le pays traversait une période critique (guerre mondiale, colonisation et mouvement de libération nationale en gestation).
Vinrent s'ajouter la sécheresse et la faim.

Alors, en 1946, pour les hommes encore valides, l'émigration vers la France s'imposa...
Publié le : vendredi 6 février 2015
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EAN13 : 9782332867940
Nombre de pages : 140
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ISBN numérique : 978-2-332-86792-6

 

© Edilivre, 2015

Présentation

C’est l’histoire d’une famille bédouine, nomade, des tribus du peuple des Ouled Nail, ces gens qui vivent depuis fort longtemps dans les Hauts Plateaux du Centre algérien.

L’auteur, alors âgé de dix ans en 1948, né sous la tente, raconte aujourd’hui cette période cruciale : la vie jadis florissante, pittoresque dans les territoires immenses, la nature, la vie au quotidien, les traditions, les mœurs, la vie en communauté… le tout greffé sur toile de fond de la guerre mondiale, la colonisation, le vent de libération nationale… la sécheresse… et tout qui fout le camp pour ouvrir les portes de l’émigration.

Abdelkader Khaldi

Dédicace

Je lui dois tout, à mon père je dédie cet écrit, à mes enfants, de la plus grande au plus petit.

Et à tous les hommes qui se sacrifient pour la liberté.

La Vallée du Vent

En plein milieu des Hauts Plateaux, les chaînes de Djebel Ouled Nail, Haouas, Rocher de Sel et Djebel Arour, s’allongent d’Ouest en Est, elles sont parallèles aux vierges dunes de sable qui dorment depuis des années, malgré les vents qui soufflent ; ces remparts naturels sont distants d’un galop de cheval, ils constituent les limites d’une steppe plus longue que large appelée Sédara ; terre arable et généreuse, à laquelle s’accrochent, depuis fort longtemps, quelques tribus bédouines qui, bon an, mal an, résistent à une nature capricieuse et essayent de maintenir en vie les hommes, les bêtes et les blés. C’est là, au lieu-dit « Dhaiat Essafi » (Vallée du Vent) que ma douce mère, par une soirée d’hiver, m’a mis au monde, sans hôpital et sans infirmière, une corde pour s’accrocher et pour hurler sa douleur, jusqu’aux premiers cris de l’enfant, reçu sur quelques brindilles d’alfa et la terre. Alors, la grand-mère pousse des youyous de joie, le grand-père sourit dans ses moustaches, fier de sa progéniture, le père « honteux », troublé, se tient à l’écart. Le café au chih (artémis) dégage son odeur bien-aimée et le mardoud (sorte de couscous) commence à le jalouser.

Cheikh (le grand-père) ordonne qu’on égorge le mouton ; la grand-mère (elazouje) commence à fébrilement ouvrir son sandouk (caisse de bois cadenassée) pour y « puiser » les précieuses denrées nécessaires au couscous. Mon oncle, qui attendait l’événement avec impatience, annonce le prénom du nouveau né : Abdelkader. El Djilali ! renchérit ma mère ; mon autre oncle, pour ne pas rester en solo, prend son fusil, tire des coups de feu comme baroud d’honneur. Mon père (Elhadj) saute sur son cheval, le pousse dans une course folle et va annoncer la nouvelle aux voisins (jiranes) et à la djemaa (l’assemblée), qui représente les notables et les anciens de la tribu ; tous viendront pour le grand couscous (taam) garni de viande de mouton, comme de coutume. Du côté des femmes, dans la tente, les jeunes filles, déjà, faisaient résonner le bendir, sorte de tambour fait avec une peau de mouton et qu’on fait vibrer avec les mains, les plus jeunes entraient dans la danse (raguasse), ce fut une véritable fête (fichta) ; tous mangent bien, s’amusent bien et même les hommes, pourtant habitués à la retenue, se laissent emporter par l’ambiance ; ils imitent les guerriers touaregs, sautent avec leurs fusils, les plus âgés font quelques pas de danse pour égayer les tout-petits, épater tout le monde et garder une certaine souveraineté en toutes circonstances.

La tente, el beit

El beit, c’est la tente. On dit de La Mecque « El beit », c’est le lieu de rencontre des pèlerins de tout l’univers. La tente, c’est l’habitation, la maison, c’est le cœur de la collectivité, de la famille bédouine. On y vit, on y grandit, on y meurt ; les bébés y poussent leurs premiers cris, les vieux y laissent leur dernier soupir, c’est le centre de la fourmilière, toute la vie s’y déroule. Dans la tente, on mange et boit et, en elle, le pain et le café, jusqu’aux alentours, s’annoncent par leurs arômes bien désirés et nous incitent à rentrer rapidement à la demeure pour ne pas les manquer. La femme bien habile tisse les vêtements et les tentes (flijes), fabrique tout pour vivre ; encore, la femme bédouine transforme le lait en beurre et petit-lait (chanine). Dans la tente, en ce gîte, y sont élevés les futurs fils, les guerriers de la tribu. En la tente, dans cet antre familial, pendant le gel, y brûle sans cesse le feu pour se chauffer, pour lutter contre le froid qui glace les os et dont la morsure entraîne la mort sûre… Dans la tente, on se cache du soleil brûlant, on s’abrite des neiges et des pluies torrentielles, la mère y cache son enfant et l’emmitoufle pour lui éviter les piqûres mortelles des scorpions et des serpents, qui pullulent en été.

Pendant les rudes hivers, tout le monde s’y entasse et même les agnelets, tels des nourrissons, y sont préservés.

La tente, vue de devant, ressemble à un pic de montagne, qui retombe de chaque côté en formant un arc de cercle tourné vers le ciel ; au centre et par-dessous, elle est soutenue par une grande poutre centrale, sorte de pilier en bois appelée « rékiza ». Puis, toujours au centre, deux autres poutres secondaires la sous-tendent (bibans) ; les autres côtés sont soulevés par des poutres en bois (amades), plus petites, trois ou quatre de chaque côté. La tente a deux parties distinctes, séparées par un rideau (hial) qui isole le côté des hommes de celui des femmes ; à l’extérieur de la tente, des pieux (aoutades) sont plantés et rattachés à celle-ci par des cordes pour l’empêcher d’être arrachée par les vents violents. Près du rideau et côté femmes sont alignés, au centre de l’habitat, des sacs en alfa qui contiennent les denrées alimentaires. La kheima comporte des côtés avant et arrière (star et malakem) qui peuvent être relevés ou rabattus en fonction des besoins de fermer ou d’aérer celle-ci. Côté femmes, devant la tente et conjointement avec celle-ci, est construit avec des branches ou tout autre matériel disponible, une sorte de petit paravent en forme de demi-cercle, raccordé à la tente qui la protège du vent et cache les femmes des regards indiscrets. Le tout forme un semblant de cuisine ouverte vers le ciel, pour permettre aux fumées de s’échapper, cette protection est appelée « rouage ».

À l’intérieur, la femme prépare les repas, elle allume le feu et l’attise en soufflant pour mieux l’oxygéner. Le flije est une partie de la toile formant la tente ; c’est une bande d’environ deux « bras » de large et dont la longueur varie en fonction de l’importance du logis, trente bras environ pour une tente moyenne. La tente ou kheima est composée de plusieurs flijes cousus ensemble dans le sens de la longueur, soit huit flijes dans le sens de la largeur de la kheima, qui recevra notre famille de quinze personnes, hommes, femmes et enfants… si de proches parents sont là, qu’à cela ne tienne, un bivouac « indien » sera vite levé. Les flijes sont cousus entre eux avec du gros fil, à l’aide de grosses aiguilles (ichfa). Les femmes tissent le burnous verticalement. Au contraire, le flije est tissé par terre et horizontalement ; ce dernier est fait avec un mélange de poils de chèvres et de laine de mouton. Il est imperméable à l’eau et constitue un parfait isolant de la chaleur et du froid. La tente est orientée en fonction des vents, généralement l’avant tourné vers l’Est (El kibla), La Mecque. En cas de festivités, une grande kheima est montée, elle ressemble à un chapiteau qui peut recevoir jusqu’à une centaine d’invités, le point le plus haut de l’édifice est nommé pompeusement « gountas », sommet. Devant la tente, il y a toute une zone qu’on appelle « marah », elle permet toutes sortes d’activités des femmes et des hommes, cette surface permet d’y ramener les brebis ou les vaches pour les traire, on y fait aussi la coupe du bois de chauffage ; pendant le jour, cette étendue, les enfants la transforment en aire de jeux. Le soir venu, on attache au plus près de la tente les chevaux, pour les surveiller et empêcher qu’on les vole, ensuite les vaches, après viennent les moutons, qui sont groupés dans la clôture ou zériba, cette dernière comporte une seule issue pour rentrer ou sortir les moutons ; cette enceinte est réalisée avec des branchages et un arbuste aux branches épineuses, le jujubier ou « sédra », dont se nourrissent les abeilles pour donner le meilleur des miels et personne ne refuse de s’en délecter.

Près de la clôture, sont rassemblés et attachés le reste des animaux. Le chameau dort sur le ventre, les pattes pliées ; pour empêcher qu’il ne se lève, il est entravé. Les pattes avant du cheval sont liées ; des chiens méchants dorment près de ladite propriété, ils détectent le bruit de l’étranger à des centaines de mètres. Les femmes apprécient de posséder des poulets, sachant que ces volailles, avec les hérissons, sont les ennemis des serpents. Près de la tente et côté femmes, est stocké le bois de chauffage. Non loin de la kheima du cheikh ou maître des lieux, se trouve une petite tente (ichaa) réservée au fils le plus âgé, qui peut s’y retirer la nuit venue avec sa femme et son bébé. Plus distants encore, se trouvent un ou deux bivouacs en toile, ou des gourbis selon l’importance des troupeaux. Ces petits refuges sont réservés aux bergers qui y vivent chacun avec sa famille et qui toute la nuit surveillent le précieux bétail. Pour ne pas s’endormir, le berger boit du café et discute discrètement avec ses comparses ; les propriétaires, eux, pour éloigner d’éventuels brigands, se parlent à voix très haute et s’entendent d’une tente à l’autre, ils sont omniprésents la nuit, toujours vigilants, ils se reposent plutôt le jour.

La révolte de la femme

Parfois, on chante et on danse, parfois on s’ennuie et on pleure une fille ou une sœur happée par la mort, un soir d’hiver, un triste soir. Parfois, sous la tente on se blottit, le ventre creux et la faim qui nous tiraille les entrailles ; on se cache, on surveille toute la nuit, on attend l’ennemi qui peut venir sans prévenir et qui peut tuer pour voler ou pour se nourrir. Au chaud, les enfants, protégés par les hommes, inconscients des dangers qui les guettent, se serrent sous la lourde couverture (hambel) et seules les têtes qui dépassent redemandent à la grand-mère (jeda) des contes (mahaji) d’antan. Parfois lassée, elle s’endort avant eux.

Encore, sous la tente, les femmes sortent en hurlant leur douleur, leur désespoir, leur mal de vivre longtemps étouffés, elles se révoltent le temps d’une rage, elles dévoilent les conflits de la vie en commun, d’une grand-mère érigée en patron, qui écrase, transforme en esclave ; la femme est parfois exploitée, traitée comme une ouvrière à la tâche. Elle est au service de tout le monde, on lui ordonne en pleine nuit de se lever et de donner l’eau au vieux (cheikh) ou à un enfant gâté qui pleure ; on ne l’appelle même pas par son prénom, on l’appelle « Bent Bensâadi », fille de Bensâadi, le prénom de son père. Mais l’amour de son fils unique et l’estime qu’elle porte à son exemplaire époux, lui serviront de canot de sauvetage pour traverser la vie, ce désert où la destinée nous fait rencontrer des gens bien humains et des humains très serpents.

Les chacals

La nuit, autour de la tente, les chacals affamés rôdent et hurlent comme des humains, les chiens sont alertés, courent et aboient, les enfants sont effrayés, la grand-mère cesse ses contes. Les hommes sortent et tirent des coups de feu, l’odeur du baroud éloigne les chacals, qui perdent tout espoir d’égorger quelques moutons.

Le printemps

Mais les nuits noires et froides cessent et le printemps revient pour chasser les misères de l’hiver, le climat devient plus clément, les fleurs repoussent et couvrent le sol de couleurs infinies, un tapis d’herbes se déroule, tout redevient vert, le désert se dérobe devant l’avancée du printemps. Des champs de fleurs aux couleurs éclatantes envahissent la nature et lâchent leurs parfums enchanteurs, tout refleurit, tout renaît ; les oiseaux meurtris par le froid retrouvent leur voix pour chanter et refont rapidement et jalousement leurs nids pour y déposer, en cachette, leurs œufs fragiles. La vie reprend son cours. Les enfants bondissent des tentes et courent à perdre haleine, tels des petits chiens longtemps emprisonnés et enfin lâchés de leurs laisses. Elbeit, rabaissée l’hiver pour éviter les vents qui soufflent et le froid qui s’y engouffre, hier envahie par les fumées noires ; au printemps, elle se redresse enfin, se hisse, noire rayée de rouge elle montre ses couleurs retrouvées, évocatrices, redevient plus fière et plus haute. Je la reconnais de loin, c’est la tente rouge, Elbeit el-Hamra, des Ouled Nail !

L’hospitalité

Les invités peuvent venir, on va leur étaler le tapis (zarbia) et ils pourront déguster un bol de petit-lait avec une galette de pain (khobze matloua). Ils ne refuseront certainement pas un couscous beurré avec la zebda de brebis. Ils voudront revenir dans quelques jours pour le plat du printemps, le fameux « boussaloua », fait avec du blé moulu, grillé et malaxé avec des dattes écrasées et du beurre de brebis, le tout accompagné d’un bol (tass) de petit-lait. Le voyageur, qui parcourt de longues distances, se dirige toujours vers la grande tente « elbeit elkébira ! » Il pourra, sans manières, venir manger du pain et étancher sa soif ; c’est généreux et religieux de secourir ceux qui ont faim et soif ; ici, l’hospitalité des gens est légendaire. C’est un plaisir d’offrir du pain ou des dattes et du lait. Un vieil adage dit : dirige-toi toujours vers « elbeit elkébira », même si tu ne manges pas, tu pourras toujours trouver un coin chaud « eddifa ». L’invité (dhaif) est sacré, même si c’est un étranger. Il a droit à tous les égards et le café est toujours prêt : « El kaoua daim ouajda ! » Quand on vient de loin et qu’on hèle quelqu’un de la tente, un homme sort, vient et ramène, sans perdre de temps, le café, une image bien typique de chez nous. Après le salut d’usage, « salem oualikem », paix sur vous, qui rassure sur les intentions pacifiques du visiteur, on se rapproche l’un de l’autre, on se serre la main, on dépose la cafetière, « berrada », et on s’assoit à même la terre, on lie conversation, chaude et colorée, fructueuse ou byzantine. En zone rurale (rif) les Ouled Nail parlent l’arabe dialectal algérien avec un chouïa de Chaouïa (tamazight) et de quelques mots hérités du colonat français.

La terre

La terre est belle et vénérée, car c’est elle qui nous porte et puis un jour nous reçoit dans ses entrailles. La terre est aimée, c’est sur elle qu’on vit avec enfants et bétail, elle porte la tente, c’est là qu’on fait ses cultures, c’est sur elle que sont les pâturages. Nul ne se rapproche de ces contrées, qui paraissent abandonnées, mais en réalité sont limitées et bien gardées.

S’il y a un puits ou un point d’eau (ain) il est gardé jalousement, tout en laissant les autres s’y désaltérer et abreuver leurs bêtes. La terre est souvent source de conflits, on se bat pour la protéger. Elle est sacrée, aucun pouce de son terrain n’est cédé, surtout par la violence, mais pacifiquement, un Bédouin peut céder, même son burnous. La terre généreuse, c’est le fief, c’est la propriété, c’est un symbole pour la société, ma terre « bladi », mon pays, veut tout dire ; c’est ce que m’ont cédé mes ancêtres, mon père, je dois la transmettre, comme un flambeau, à mes descendants, c’est le lien des générations et des nations. Elle est belle et se transmet dans le temps et dans l’espace ; la sacrifier est un péché, elle ne trahit pas, elle reste là, toujours fidèle et, même si le temps et le vent changent ses rides et le manque de pluie lui donne un mauvais visage, elle est toujours fière avec ses djebels, ses oueds, ses collines (argoub), ses dunes et même ses rats kangourous qui sautent si gauchement. Pour elle, on vit et on meurt, c’est une mère, elle nourrit les gens, les bêtes, les blés et les fleurs. Elle permet aux jeunes djebels de grandir et d’essayer de toucher les nuages. Elle laisse sur ses pentes les eaux ruisseler et les oueds s’écouler et les steppes irriguer. Elle aide les arbres à pousser et à devenir des forêts et à s’agripper aux flancs des djebels. Elle permet aux touffes d’alfa et aux jujubiers de rester toujours jeunes et verts. Dans sa matrice, elle germe...

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