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La vie quotidienne à Jérusalem au crépuscule de l'époque ottomane

De
233 pages
Aujourd'hui nous les appelons "lieux de convivialité". Mais ce ne sont rien d'autre que des lieux où l'on peut échanger avec des amis mais aussi des inconnus ou des étrangers. Des lieux où se rencontrent les différences, où l'on exerce l'art de la tolérance et de la solidarité. Dans l'organisation actuelle de la structure urbaine, il existe de nombreux espaces répondant à ces caractéristiques, mais dans la Jérusalem du XIXe siècle, il n'y avait que le café, le hammam et le caravansérail...
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Ada Lonni
LA VIEQUOTIDIENNE À JÉRUSALEM AU CRÉPUSCULE DE L’ÉPOQUE OTTOMANE
LES LIEUX DE SOCIABILITÉ : CAFÉS, HAMMAMS ET CARAVANSÉRAILS
L’Harmattan 5-7 rue de l’École Polytechnique 75005 Paris
Collection« Voyages »
Ouvrage publié avec le soutien de L’Université de Turin Département de Langues et Littératures Étrangères et Cultures Modernes Stampato con il contributo dell’Università degli Studi di Torino Dipartimento di Lingue e Letterature Straniere e Culture Moderne
Traduction deSABINEFOURNIER
www.editions-harmattan.fr
© pour l’édition en langue française, L’Harmattan, Paris, 2014 (isbn : 978-2-336-30517-2)
© pour l’édition originale intituléeCaffè, hammam e caravanserragli. I luoghi d’incontro nella Gerusalemme tardo-ottomana, L’Harmattan Italia, coll. Viaggi, Torino, 2012
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos9 Notes 15 Contexte SE RENCONTRER À JÉRUSALEM AU TEMPS DE LA GUERRE DE CRIMÉE17 Chez Minas : café, backgammon, narghilé et histoires à foison Cafés, hammams et caravansérails En allant par les ruelles… l’organisation de l’espace Une Journée particulière dans les années de transition Guerres, famines et autres catastrophes Les Nouveaux Visages de l’ancienne cité Notes 47 I. DANS LES CAFÉS DE JÉRUSALEM59 Des grains à la boisson : l’art de préparer le café Un Café pour chaque culture ou un café pour tous ? Plaisirs laïques et espaces partagés Le Cheik el-Chadhili ou le devoir d’hospitalité Avec les yeux d’un autre monde, les voyageurs racontent Notes 81 II. RENDEZ-VOUS AU HAMMAM89 Parler politique Des Sabots de bois sur le marbre chaud Le Hammam des hommes Puits et canaux ou les routes de l’eau Notes 115 III. LE MONDE DES CARAVANSÉRAILS123 Croix et icônes, bijoux et autres souvenirs : la vie reprend Et le khan devint sa maison Les Khans sur le chemin. d’Alexandrie à Jérusalem Vers la mondialisation de l’économie locale De la charité féminine Les Edifices florissants Pour les hôtes de marque Notes 154 Perspectives SE RENCONTRER À JÉRUSALEM AU TOURNANT DU SIÈCLE163 Vieille Ville et ville nouvelle Missionnaires et colons Mezzés,arak et journaux ou la naissance des cafés littéraires Au Grand Hotel La Huitième Porte Notes 184 BIBLIOGRAPHIE 193 CHRONOLOGIE 217 GLOSSAIRE 223
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NOTICE DE LAUTEUR
Les images insérées dans cet ouvrage ont été sélectionnées principalement des archives personnelles de l’auteur et, avec des modifications graphiques importantes, des livres suivants : S. Aubenas & J. Lacarrière,Voyage en Orient, Bibliothèque Nationale de France, Hazan 2007 ; S. Auld & R. Hillenbrand,Ottoman Jerusalem. The living City : 1517-1917, Altajir World of Islam Trust, London 2000 ; W.H. Bartlett,Walks about the City and Environs of Jerusalem, J. Rickerby Printer, London 1844 ; W.H. Bartlett,Jerusalem Revisited, Ariel Publishing House, th Jerusalem 1855 ; Y. Ben-Arieh,CenturyJerusalem in the 19, Yad Itzhak Ben-Zvi, Jerusalem 1984 ; R. Curzon,Visits to the Monasteries of the Levant, John Murrat, London 1850 ; M. Gilbert,Rebirth of a City, The Domino Press, Jerusalem 1985 ; W. Khalidi,Before Their Diaspora. A Photographic History of the Palestinians 1876-1948, Institute for Palestine Studies, Washington 1991 ; G. Sandys,A Relation of a Journey Begun An. Dom. 1610. Four Books. Containing a Description of the Turkish Empire, of Ægypt, of the Holy Land, of the Remote Parts of Italy, and Islands Adjoining, W. Barrett, London 1621 ; R.E. Wilson,Picturesque Palestine, Sinai and Egypt, D. Appleton & Co Publisher, New York 1881.
Les translittérations des mots arabes ont été effectuées de manière simplifiée et d’a-près la transcription la plus courante employée par les documents cités. Toutes les citations ont été retraduites de l’italien.
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PLAN DE LA VIEILLE VILLE DE JÉRUSALEM
Porte de Damas
Quartier chrétien
Porte de Jaffa
Quartier arménien
Quartier musulman
Quartier juif
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1. Cafè de Minas 2. Khan al-Sultan 3. Hammam Sayyida Mariam
DÉDICACE ET REMERCIEMENTS
Ce libre est dédié à tous ceux dont les droits ont été niés et dont les vies ont été foulées aux pieds, au nom des intérêts coloniaux, des ambitions personnelles, des revendications religieuses. Comme toutes les recherches, celle-ci ne peut prétendre être le fruit du seul tra-vail individuel : en réalité, c’est le résultat de synergies positives avec les person-nes qui me sont le plus chères. C’est pourquoi je ne peux que remercier ceux qui m’ont aidée, encouragée, fourni des informations et des suggestions, et soutenue dans une période de ma vie particulièrement compliquée et difficile, mais égale-ment riche et intense. Certains m’ont expressément assistée dans la discussion et la lecture du texte, notamment Cristina Cavagna, Alda Fontana, Claudia Tresso, Donatella Vivaldi. D’autres en revanche ont contribué par leur soutien et leur affection, à ce que soient réunies les conditions pour pouvoir écrire, et parmi eux, Mariella Allemano, Paola Cannaruto, Anna Ferrero, Laura Grimaldi, Sami Hallac, Enrico Mané, Maria Grazia Pacifico, Marina Panarese, Elisa Pelizzari et Stefano Remelli et naturellement mon frère Gualtiero et sa famille, qui est ma famille. En outre je voudrais remercier pour leurs conseils bibliographiques précieux, Basem Raad, Haifa Khalidi, Tarif Khalidi, le Père Samir Khalil, Isam Nassar, Mona Nsuli, et Salim Tamari. Je tiens à remercier également les directeurs et le personnel des bibliothèques et des archives où j’ai travaillé longuement : l’Ecole biblique, la Custodia di Terra Santa, la British School of Archaeology à Jérusalem ; et l’Institute for Palestine Study à Beyrouth. Enfin, j’adresse un remerciement à tous ceux – comme j’aime à le redire – qui aujourd’hui, malgré la confusion de notre époque, savent distinguer la vérité du mensonge, savent dénoncer les nombreuses violations des droits de l’homme, savent rêver d’un monde différent pour œuvrer à le réaliser. .
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AVANT-PROPOS*
Le 7 avril 1856, Minas et Qamar se trouvaient à Jérusalem. Rien d’étrange à cela, car c’est à Jérusalem qu’ils vivaient et travaillaient : l’un arménien, l’autre musulman, l’un offrait le couvert, l’autre dispensait des histoires, l’un tissait des relations, l’autre proposait des rêves. Minas possédait et gérait un petit café. Il habitait au sein du quartier Saint-1 Jacques, avec sa femme et ses six enfantset quatre cents autres coreligionnaires. Son père était potier, il avait un beau-frère charpentier et une ribambelle de neveux parmi lesquels, un barbier, deux couturières, un commerçant, un ensei-gnant, un médecin, un cordonnier, quelques petits entrepreneurs peu chanceux, une véritable représentation à l’échelle familiale de cette classe de travailleurs urbains qui formaient le noyau de la population locale (J.H.M. Rose 1993). Qamar, lui, étaithakawati,conteur, la mémoire de la société, le gardien de la fantaisie, le génie de la parole, un véritable artiste capable de transformer la bana-lité quotidienne en aventure et épopée. Il était l’hôte habituel du café de Minas, un hôte qui accompagnait les autres hôtes sur les sentiers des souvenirs et de l’é-vasion, qui leur faisait découvrir les récits des héros et des prophètes, qui leur per-mettait de faire revivre la tradition et ses protagonistes. Tout peut être raconté et tout peut devenir « une histoire unique à retenir » (J. Marias 1999 : 308). Il aimait à dire : «on peut supporter toutes les peines, si on les raconte ou si l’on en fait une 2 histoire » . Son nom complet était Qamar al-Zaman, Lune du temps, exactement comme le personnage desMille et une nuits, mais tous l’appelaient simplement Qamar. D’où il venait ? Personne n’en savait rien, il n’avait pas de famille, il n’a-vait pas d’histoire, lui qui vivait d’histoires. Il était vieux, car tous leshakawatis le sont. Seuls les vieux ont tant d’histoires à raconter, les jeunes préfèrent le plai-sir et le privilège de l’écoute. Minas et Qamar savaient tout de la ville. Ils connaissaient tous les habitants, toute leur vie, tous leurs secrets, parce que c’est ainsi dans les cafés, dans ces lieux qui font d’une ville, non pas une simple juxtaposition de bâtiments, mais un espace où se rencontrent les personnes et les idées. Aujourd’hui nous les appelons « lieux de convivialité », selon la définition don-née par Ivan Illic (2000) ou « tiers lieux », dans l’acception utilisée par Henry Shaftoe (2008), ou encore «great good places» comme les a baptisés Ray Oldenburg (1989) dans son travail précurseur. Mais ce ne sont rien d’autre que des lieux où les gens sont « sociables et joyeux» (I. Illich 2000 : 3), « amicaux et cordiaux » (J. Billingham, R. Cole 2000 : 12), où l’on peut échanger avec des amis mais aussi des inconnus, et pourquoi pas des étrangers. Ce sont des lieux où se rencontrent les différences – et ce sont les différences qui apprennent à se confronter – où les conflits se résolvent et où l’on exerce l’art de la tolérance et 9
de la solidarité. En d’autres termes, ce sont des lieux sans lesquels la pluralité est étouffée, le privé devient hégémonique, la ville se replie sur elle-même et s’éteint. Dans l’organisation actuelle de la structure urbaine, il existe un grand nombre e d’espaces qui répondent à ces caractéristiques, mais dans la Jérusalem du XIX siècle, il n’y en avait que deux : justement le café et le hammam, appelé égale-ment bain turc. C’était dans les cafés et dans les hammams que les gens se ren-contraient, qu’ils pouvaient s’observer, loin de l’intimité protégée du foyer ou de l’homogénéité du lieu de culte. C’était dans les cafés et dans les hammams que les personnes échangeaient selon des règles et des habitudes partagées et com-munes, là où les différences individuelles, de milieu, d’âge, de profession et de foi se nivelaient. C’était là que l’on prenait le pouls de la société, que l’on recueillait les informations, que les nouvelles se transformaient en commérages, que les médisances s’enveloppaient de légèreté. C’était là que les habitants de Jérusalem passaient une bonne partie de leur temps. Café et hammam, deux lieux transversaux du point de vue social, et pour les comprendre, il suffit de les observer dans une période cruciale, comme ces années de milieu de siècle, si riches en changements. Nul doute qu’il s’agissait d’années de transition ; des années où l’incertitude de l’avenir rendait les personnes fragiles, souvent soupçonneuses et méfiantes, mais aussi unies et solidaires et dans tous les cas prêtes à la confrontation. D’interminables discussions avaient servi de toile de fond à la marche des évé-nements : avant, pendant et après ce qui restera dans l’histoire comme la guerre de Crimée, l’attention n’avait jamais fléchi et les nouvelles étaient toujours exa-minées avec minutie. Une guerre, ce n’est pas rien, mais celle-ci avait révélé et accéléré dans tout l’Empire ottoman des transformations qui feraient date, à même de changer radicalement la vie quotidienne. Et le 7 avril 1856 constituait pour Jérusalem une sorte de ligne de partage entre le temps de l’illusion et le temps de la conscience, entre la confiance illimitée en la force victorieuse de la tradition et l’avancée de la modernité. Le 7 avril. Ni Minas ni Qamar ne l’ou-blieraient jamais : le jour où fut lu ce qui est passé à la postérité comme l’Edit de tolérance, déjà présenté à Istanbul en février de la même année; le jour où la volonté du Sultan d’Istanbul – désormais prisonnier de fait de la volonté plus ferme encore des puissances européennes – fut communiquée sans aucune ambi-guïté aux habitants de Jérusalem ; le jour où même le petit peuple, celui qui fré-quentait les cafés, comprit que les temps avaient changé, que la ville aussi en serait changée et que rien ne serait plus comme avant.
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