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La Yougoslavie de Tito écartelée

De
572 pages
Dans ce livre, l'auteur étudie de manière systématique, en s'appuyant sur une documentation impressionnante, le titisme qui caractérise une société en mouvement avec des crises et réfute les théories totalitaires. Elle y analyse ce qui fonctionnait dans ce pays, ce qui bloquait et pourquoi; comment le système lui-même a produit des conflits internes insolubles; le rôle des dirigeants mais aussi de tous les acteurs sociaux dans la pérennité du système, selon une multiplicité d'inspiration des champs d'étude: sociologie, histoire, économie, sciences politiques.
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La Yougoslavie de Tito écartelée

Catherine

Lutard- Tavard

La Yougoslavie de Tito écartelée
1945 - 1991

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

Du MÊME AUTEUR

Géopolitique de la Serbie-Monténégro, Editions Complexe, Bruxelles, 1998. Ouvrage traduit en italien en juillet 1999, paru aux Editions Il Mulino sous le titre Serbia.

@L'Harmatian,2005 ISBN: 2-7475-8643-X EAN:9782747586436

A ma fille Clara, Olga

A mon fils Lucas, Tibor A mon mari Gilbert, Christian

Remerciements

À Gilbert-Christian mon mari et à mon amie Céline Martinenq, qui ont assuré, avec patience et gentillesse, la relecture de cet ouvrage en tant que non-spécialistes qui s'intéressent à la Yougoslavie et au socialisme réel et à qui ce livre s'adresse, À mon ami Roland Lew, pour ses remarques chaleureuses, ses suggestions, et pour la confiance qu'il m'a toujours témoignée pour ce travail de recherche. C'est avec douleur que je rappelle qu'il vient de partir juste avant la publication de cet ouvrage qu'il avait tant attendue et soutenue, À mon ami Roger Lévêque pour son aide précieuse dans mes installations et problèmes informatiques, À mon professeur d'histoire de lycée, Monsieur Richeux, qui est sans conteste à l'origine de mon intérêt pour l'étude des XIXe et XXe siècles, par son approche dynamique et passionnante, À mes collègues historien Momcilo Pavlovié et économiste Michel Nazet pour leurs remarques, À mes amis Philippe et Marie-Françoise Augustin-Lucille pour leur collaboration dans la réalisation de certains tableaux et leur disponibilité, À mes amis Jean-Jacques Martinenq, Mireille Vié, Terika T6th, Zuzana et Ana Serences, Durika Poljak, Dorothy et Gilles Bouchard, Nathalie Hard et Bruno Roussel, Chantal Pouméroulie, Karine et Alain Grisollet, Catherine Julien, Predrag MilaCié, Svetlana Grbié, Dorde Radovanovitch, pour leur soutien, À Guilhem Maguin pour la magnifique réalisation graphique de la couverture, Je n'oublie pas mon amie Mira Ruer et mon frère Tibor T6th qui sont partis en 2001 et Mirko T6th en 2004 et qui me manquent cruellement.

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Aide à la prononciation. Convention d'écriture Serbo-croate (croato-serbe) c C é Equivalent ou essai d'explication ts dans tsigane tch français dans Tchad tch très mouillé comme le ci italien dj dur dans Djibouti dj très mouillé entre l'anglais d (duke) et le dg (bridge) jamais muet g de garage aspiré y de yeux l mouillé comme gli en italien gn dans campagne est roulé s initail ou ss (système ou passer) ch dans chat chtch j dans joie ou dans poux

dz
d e g h J lj nJ r s

s


z
u

L'orthographe du serbo-croate (croato-serbe) est phonétique; chaque lettre correspond toujours à un seul et même phonème. Ceci conformément au principe posé par le réformateur de la langue Vuk Stefanovié Karadiié : "Pisi kao sto govoris, citaj kako je napisano" (Ecris comme tu parles et lis comme c'est écrit). Chaque phonème est toujours noté par le même signe et par un seul, excepté en alphabet latin lj pour JI, en cyrillique, nj pour I::b di pour 1,I).Chaquelettre est et toujours prononcé de la même manière, indépendamment de sa position. J'ai choisi d'écrire les toponymes sous leur forme serbo-croate (croato-serbe), mais aussi tous les noms propres. Par exemple Sandiak, Vojvodina, Kosovo, Pristina, ustasa, cetnik, Bilas, Tudman, etc. Cependant certains apparaîtront sous leur forme francisée usuelle (comme Belgrade pour Beograd) et tout particulièrement les noms propres étrangers à la Yougoslavie selon un usage couramment admis (comme Khrouchtchev, Staline, etc.). Pour simplifier, j'utiliserai les noms communs toujours au singulier (ex. les ustasa, les cetnik, les partizan) et non pas dans leurs formes déclinées. Les conventions d"écriture des noms d'auteur figurent au début de la bibliographie.

Pour des raisons techniques, la qualité des cartes reste très moyenne et je prie le lecteur de bien vouloir m'en excuser.

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INTRODUCTION

"Qui n'a pas de mémoire n'a pas d'avenir". Primo Lévi (1919-1987) "Si notre terre n'a pas su nous garder, c'est peut-être parce qu'un jour une main malheureuse y a semé les graines de la discorde et du retard". Tahar ben Jelloun "Je crains pour le monde la férocité des lâches. Je la sens venir. La violence est un grand moyen pour de grandes tâches. Nul homme digne de ce nom qui ne souhaite la briser entre des mains indignes, des mains qui tremblent. Mais c'est votre propre peau que nous défendons, disentils. Eh bien, tant pis pour ma peau! Je ne la tiens pas pour bien précieuse, et lorsque je vous la devrai, elle ne vaudra plus rien du tout, elle me fera honte. Hypothèse d'ailleurs futile. Car vous ne sauverez ni ma peau, ni la vôtre, et si je dois mourir, je n'ai pas besoin de vos sursis". Georges Bernanos (1889- I948), "Les grands cimetières sous la lune. Journal de la guerre d'Espagne", Ed. La Pléiade, Paris, 1988, p. 1450.

Qui s'intéresse aux caractéristiques du socialisme réel, à part quelques spécialistes? Peu de monde puisque la nature de tous les pays socialistes d'Europe de l'Est a bien changé depuis 1989 et que l'u.R.S.S. s'est disloquée. Pourtant, si l'on examine le fonctionnement de ces nouveaux pays, nouveaux car "débarrassés" du socialisme, l'héritage socialiste est présent, puissant, et n'est pas prêt, lui, à disparaître: dans les façons de gouverner, le rapport au monde politique, le rapport à l'Autre, le sentiment identitaire, etc. La majorité des populations de l'ex-Yougoslavie ont été formées par le titisme, et certains ont même gardé la nostalgie de cette époque. A un moment où l'on a déjà intégré dans l'Union Européenne certains P.E.C.O., dont la Slovénie, et où d'autres républiques exYougoslaves sont sur les rangs, le passé titiste pèse dur sur le présent, sur la vie de ces nouveaux Etats. Dans son dernier ouvrage, Moshe Lewin affirme: "La Russie soviétique demeure une composante forte de la tradition culturelle et politique de la Russie. Elle continue à influencer la vie du pays aujourd'hui, de la même façon que le passé tsariste restait présent dans la forme prise par l'UR.S.S. Cet état de choses peut-il être ignoré par quiconque s'intéresse et réfléchit à la destinée de ce pays ?". Il 11

en est de même pour la Yougoslavie titiste. Alors étudier le fonctionnement du socialisme réel, le titisme en profondeur, nous permet de comprendre son effondrement mais aussi les problèmes des pays post-communistes, leurs difficultés à s'insérer dans le monde, bien sûr sur les plans économiques mais aussi celui des actions, des comportements des acteurs sociaux qui nous paraissent souvent incompréhensibles. Par ailleurs, même si tous les pays socialistes ont des spécificités, néanmoins, ils se ressemblent, ils ont des identifications communes qui les font appartenir à la même catégorie'. J'ai personnellement choisi de présenter l'analyse du socialisme réel dans l'ex-Yougoslavie. J'ai étudié les structures du pouvoir politique et les imbrications avec l'économique et le social. En bref, comment fonctionnait ce pays, ce qui allait, ce qui bloquait et pourquoi; comment le système luimême a produit des conflits internes insolubles; le rôle des dirigeants mais aussi de tous les acteurs sociaux dans la pérennité du système, c'est-à-dire leur responsabilité, la légitimation du système par les uns et les autres. C'est dans cette optique que se situe ma recherche et ce sont tous ces éléments que j'ai pu mobiliser pour montrer la pertinence de mon travail. C'est pourquoi certaines pistes de réflexion n'apparaîtront pas "politiquement correctes". Je les assume, car je reste persuadée d'apporter, en toute modestie, un nouveau regard sur l'analyse du socialisme réel et du pays en question. La multiplicité d'inspirations des champs d'étude (sociologie, histoire, sciences politiques, économie, etc.) peut également déranger. Ma méthode d'approche du socialisme réel peut encore déplaire mais je pense qu'aucune science spécifique ne peut, à elle seule, expliquer exhaustivement le fonctionnement d'un pays et que la sociologie va se nourrir des autres sciences citées précédemment, s'en enrichir pour être encore plus performante. Cette conviction, ce souci de s'approcher le plus possible d'une étude achevée m'a isolée dans le monde scientifique, un monde qui dans la majorité des cas se cloisonne dans sa propre science. Mais cela aussi, il faut l'intégrer, ce qui peut être douloureux et difficile. Et ce ne sont pas les seuls aspects difficiles de mon étude, car le champ de recherche entrepris l'est bien plus. On n'entre pas comme cela dans une analyse de vingt ans d'un pays socialiste et on n'en ressort pas indemne. D'autant plus, lorsque le pays en question s'est disloqué et a connu trois grandes guerres civiles meurtrières, entraînant la dispersion des populations et l'abandon des convictions et des rêves brisés; et beaucoup,

Cette thèse, je ne suis pas la seule à la partager. Le chercheur hongrois Hmos Komai a même démontré dans son livre les critères particuliers applicables à n'importe quel pays socialiste, KORNAI, Janos, Le système socialiste. L'économie politique du communisme, PUG, Bibliothèque de l'I.S.M.E.A., 1996. 12

I

beaucoup de haine, de violence, de folie. Alors il faut s'armer, rester le plus possible objectif et essayer de comprendre et faire comprendre. Ce n'est donc pas chose aisée d'étudier la Yougoslavie. En y pensant,
il vient à l'esprit de chacun le terme de balkanisation2, un mot qui fait peur

-

tout comme libanisation -, un concept inquiétant, cachant les pires menaces, brandi telle une malédiction; mais aussi on songe au mot Macédoine3 qui, lui, suggère une situation fort compliquée. Mélange, complexité, hétérogénéité, multiplicité, cela traduit bien la composition nationale des Balkans, et plus précisément de la Yougoslavie\ où les peuples ont été, au cours des siècles précédents, dominés, brassés, déplacés par les différentes puissances et les responsables politiques. Je reste convaincue que, comprendre le cas yougoslave, peut nous aider à mieux appréhender la restructuration de l'Europe. Réfléchir à l'Europe, c'est inexorablement réfléchir au sens de la nation, de la citoyenneté, du projet politique de vie commune. Pourquoi, en Europe occidentale, souhaite-t-on supprimer les frontières, faire une nouvelle Europe plus large, plus ambitieuse, alors que là-bas les groupes nationaux réclament de nouvelles frontières, de nouveaux pays? Et si, derrière ce discours européen, il y avait un réel danger identitaire presque comparable au repli nationaliste des pays anciennement communistes, alors faudrait-il, peut-être, reconsidérer le concept traditionnel de citoyenneté mais également prendre au sérieux les dangers des replis identitaires, des manifestations populistes nationalistes terrifiantes, celles de "là-bas", mais aussi les nôtres, en Corse, au Pays Basque, en Bretagne, en Irlande, etc.

2 Apparu dans les années 1920, balkanisation (de balkanique) désigne 1'''éc1atement en petites unités nationales d'un teITitoirejusqu'alors uni par des conditions géographiques ou historiques (à l'image de la diversité des Etats balkaniques)". Définition du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Robert, supplément 1981. On utilise ce terme dès qu'il y a un conflit de forces séparatistes, comme par exemple ces dernières années pour le Timor oriental. 3 Utilisé en 1771 pour la première fois, il désigne, en cuisine, un "mets composé d'un mélange de légumes ou de truits" et ceci "par comparaison plaisante avec la Macédoine, empire d'Alexandre, habité par des peuples d'origines très diverses". Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue trançaise, Robert, n04, 1981. 411 s'agit bien entendu de la Yougoslavie titiste (Fédération yougoslave) que l'on appelle aussi "seconde Yougoslavie", la première étant le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes créé en 1918 et devenu Yougoslavie en 1929. Tout au long de cet ouvrage, le terme Yougoslavie concernera cette seconde Yougoslavie et non la troisième, créée le 27 avril 1992 et qui regroupe seulement la Serbie et le Monténégro qui, elle, sera désignée par République Fédérale de Yougoslavie. Le 4 février 2003, cette dernière a cessé d'exister pour donner naissance à l'Etat de Serbie-Monténégro.

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Depuis la chute du mur de Berlin (1989) et la dislocation du géant soviétique, les pays de l'Europe centrale et orientale (P.E.C.O.) figuraient comme sociétés transitoires sur la voie de la démocratie. Certains occidentaux pensaient que les P.E.C.O. "nouvellement libérés" se dirigeaient spontanément vers leur "destin naturel": la démocratie et le libéralisme, le peuple libéré de l'oppression capable de penser et de construire un pays véritablement démocratique; l'installation du pluripartisme allait tout résoudre, le monopartisme et la dictature du Parti communiste unique ayant été les principaux fléaux de ces pays, de ces peuples "spontanément" libres et amoureux de la liberté. Force est de constater le terrible choc du passage à l'économie de marché pour des populations qui rêvaient d'abondance: accroissement du chômage (phénomène marginal, voire inconnu sous les régimes communistes), inflation galopante, chute de la production, de la consommation, baisse brutale du pouvoir d'achat, perte brutale des acquis sociaux comme la scolarité gratuite, soins gratuits, augmentation brutale de la criminalité et

des réseaux mafieux, explosion de mouvements nationalistes avec dans
certains cas des situations de guerre, etc. Les pratiques actuelles permettent de douter de réelles ruptures avec les anciennes traditions politiques et l'euphorie occidentale fait place au scepticisme. Dans certains cas, n'assistons-nous pas à l'émergence d'un nouveau type de système autoritaire? Avec la fin de la division bipolaire du monde, la recomposition des influences géostratégiques ne se fait-elle pas aussi en laissant se multiplier des régimes politiques autoritaires dans des Etats si petits qu'ils demeurent condamnés à la dépendance économique écrasante et culturelle, c'est-à-dire des micro-Etats subordonnés et confinés dans des zones économiques périphériques relativement contrôlables par les grandes puissances? Etudier le passé socialiste des P.E.C.O. permet de voir: comment celui-ci a encore des effets dans le processus de transition en cours, des influences; ce qu'il transmet et pourquoi; ce qu'il détermine dans la transition en question, le terme de transition désignant, selon les économistes, le passage à l'économie de marché c'est-à-dire l'alignement sur le capitalisme mondial. Le passé socialiste a aussi des effets visibles comme par exemple le retour des communistes qui ont changé de nom. On ne peut donc pas, d'un coup de baguette magique, nier ce passé. Il faut donc étudier ce qui était unique et particulier au socialisme réel. Si, dans leurs pratiques sociales et politiques, les sociétés d'obédience socialiste ou se réclamant du marxisme-léninisme (version soviétique, version yougoslave, version maoïste, ...) apparaissent comme des systèmes particulièrement antipathiques, on peut dire que les finalités 14

théoriques imaginées par Karl Marx sont en décalage avec la réalité socialiste: égalité des hommes, quiétude, tolérance, respect, autoémancipation, absence d'exploitation quelle qu'elle soit, liberté, abolition du salariat (et des classes sociales), du capital (et de l'argent), de l'Etat (et du

pouvoir politique) 5. Il ne suffisait pas de se réclamer du socialisme
scientifique et de prôner tel ou tel concept pour les réaliser pleinement. C'est une évidence. Les mesures préconisées par Marx étaient dépendantes les unes des autres et s'inscrivaient dans un système philosophique cohérent. Au nom du marxisme, des politiques répressives ont été légitimées, comme la collectivisation des terres en Yougoslavie en 1949 : mais à qui a profité cette collectivisation? Dans tous les pays socialistes, il s'agissait d'une caricature du marxisme et la souveraineté du peuple imaginée par Rousseau et reprise par Marx, confisquée. Le bilan des pays de l'Est n'a pas été fait, ni par les Etats en question, encore moins par les sociétés occidentales: fonctionnement exact des systèmes politiques, rapport entre la praxis et la théorie marxiste, si rapport il y a, etc. Ce qui est incontestable, c'est que le bilan du "socialisme réel" est bien noir: minceur de ses résultats économiques, échec de la construction de l'Homme nouveau, de l'Homme émancipé, du Citoyen libre à la conscience civique développée, absence des libertés politiques, autoritarisme, implosion des pays et même guerres civiles, climat de haine et de xénophobie, atomisation des acteurs sociaux, replis nationalistes des uns et des autres6. Par ailleurs, au lieu de contribuer au dépérissement de l'Etat (thème majeur du communisme marxien) jusqu'à sa disparition complète (stade du communisme), les dirigeants du socialisme réel ont élaboré des états forts, despotiques, s'appuyant sur le Parti, la Police et l'Armée et contrôlant les moyens de production, voie non capitaliste pour la production. Chaque pays est bien évidemment spécifique, avec ses conditions propres, son développement particulier. Cependant, il est possible d'établir des analogies entre tous ces pays socialistes, afin d'expliquer, non seulement comment les partis communistes ont pu prendre le pouvoir, mais aussi le garder si longtemps, et quelles ont été les conditions favorables à leur règne. Tout d'abord, ils étaient tous, avant la mise en place des équipes communistes au pouvoir, des pays faiblement industrialisés, avec un prolétariat peu
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Il faut admettre que les idées de Marx, ses propositions, sont utopiques. Comprendre et Cependant, à chacun de dire si le capitalisme a répondu aux attentes des peuples:

admettre cela ne conduit pas à avaliser le système capitaliste avec la suprématie, la toute puissance de l'argent, au nom d'une "rationalité économique".
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chômage croissant, inégalités, guerres, augmentation quotidienne du nombre d'exclus, corruption, développement du fanatisme et des attentats, décrédibilisation des hommes et des utopies, individualisme forcené, baisse du niveau de vie et augmentation du coût de la vie, détresse de la jeunesse et mal de vivre, perte des valeurs et des repères, etc. 15

nombreux et inorganisé. On était donc loin du mouvement politique de "l'immense majorité". Ensuite, l'autoritarisme de la société paysanne traditionnelle (zadruga en Yougoslavie, mir en Russie,...) caractérisé par son absence de l'individualité au profit de la communauté, a facilité l'installation du pouvoir politique pseudo communiste autoritaire. L'appropriation des moyens de production s'est faite, non pas par des "producteurs associés" (Marx) mais par la bureaucratie et même les différentes bureaucraties nationales pour le cas yougoslave. Enfin, les pouvoirs politiques en place n'ont pas perduré 50 ans, voire 70 ans en U.R.S.S. uniquement à cause de la répression: il y a eu légitimation plus ou moins grande par la population, depuis les bureaucrates privilégiés jusqu'aux couches de la population yougoslave qui ont ainsi trouvé leur compte dans ce système, bénéficiant d'ascension et de promotion sociales, une population plus préoccupée par l'amélioration laborieuse du quotidien (et ceci souvent à l'aide d'astuces, du "système D", d'intrigues et de calculs7) que de la remise en cause réelle de la nature du pouvoir. Au lieu de la désaliénation de la conscience sociale, on a essayé d'endoctriner les autochtones qui, souvent, ont adhéré un peu facilement. Tout comme d'autres chercheurs, je me pose la question8 : que se serait-il produit si les conditions décrites par Marx avaient été regroupées, et si le socialisme s'était substitué à un capitalisme agonisant? Le fait est que le socialisme s'est installé dans des pays avec des conditions différentes, voire opposées à celles du cadre théorique et que les partis communistes ont profité de périodes de troubles, de guerres et de tensions internationales, pour prendre le pouvoir. La Fédération yougoslave était potentiellement l'état européen le plus conflictuel, avec ses différences économiques et nationales (culture, religion, etc.). Le système précédent (la monarchie serbe pendant la première Yougoslavie) avait déjà testé un modèle politique (multipartisme mais suprématie des Serbes aux commandes de cet Etat centralisé) et économique particulier, et la libre concurrence capitaliste avait mis à mal l'état centralisateur. A la suite de quoi, le second modèle fut introduit en 1945, un Etat centraliste de type soviétique qui, peu à peu, à partir des années 1950, commença à se modifier pour donner à partir des années 1960 un modèle d'Etat décentralisé particulier. La nouvelle Constitution de 1974 va donner à la Yougoslavie les allures d'une Confédération de républiques et de provinces autonomes, avec la domination de chaque Ligue des
Il ne s'agit pas de juger les acteurs sociaux, mais d'essayer d'expliquer la faiblesse des hommes et leur apathie face au régime en place, ou leur acceptation de celui-ci, ce qui revient souvent au même. 8 Cf par exemple 1. Komai, op. cité. 16
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Communistes (des républiques et des provinces autonomes, soit huit au total) sur les appareils d'états nationaux dans les limites de leurs frontières. Un système moniste reproduit par conséquent en huit exemplaires qui traduisait le polycentrisme du pouvoir bureaucratique. Le pseudo système autogestionnaire n'a pas su transgresser le centralisme de la Fédération et des républiques et provinces autonomes, de façon à considérer les intérêts de tous au sein d'un même espace social et économique, en faisant abstraction de l'appartenance nationale des uns et des autres. Au contraire! L'ambition était bel et bien d'institutionnaliser la pluralité des groupes d'intérêts spécifiques (nationaux) au sein d'un régime à parti unique. Le régime reconnaissait de facto la pluralité des forces sociales (rejetant ainsi la conception classique de l'unicité des intérêts de la société dans son ensemble) et par conséquent la pluralité d'intérêts au sein du système socialiste. Les différentes réformes consolideront cette conception et les communistes vont miser sur le renforcement de groupes spécifiques porteurs d'intérêts eux-mêmes spécifiques; la formation de ces groupes aura pour clé l'appartenance nationale. Les différents centres de pouvoir partagent une similitude: dans tous les cas, la logique d'intérêts n'est pas une logique de classe mais bel et bien une logique nationale. La conscience développée est une conscience nationale et ne prend pas en compte une appartenance citoyenne, des référents citoyens. Alors, dans tous les cas, il y avait toujours un groupe frustré par rapport à un autre, chacun se sentant frustré à son tour. Par conséquent, les conflits sont apparus non pas en tant que conflits de classe, mais des conflits plus violents encore, en conflits de groupes, de blocs de pouvoir. A la thèse des Etats totalitaires, où les autorités politiques auraient morcelé, pulvérisé la société, où le système social se présentait comme une unité transcendante, une entité distincte des acteurs sociaux, finie, avec des individus atomisés et isolés, je préfèrerai la thèse de l'Etat autoritaire" pour caractériser la Yougoslavie. Je m'expliquerai dans le chapitre sur l'Etat à propos de ce choix. La société apparaît alors comme un ensemble non figé, non fini, mobile, dans lequel les acteurs sociaux bougent (même si leurs actions restent limitées), peuvent anticiper, et même élaborer des stratégies, dans une société autoritaire. La Yougoslavie était un Etat fédéral, où le Parti dirigeait toute la vie politique, mais où le contrôle de la société civile n'était pas absolu. Avec la décentralisation économique mais aussi politique, les
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Le fait d'exercer le pouvoir d'une façon plus ou moins sanglante n'est pas un indice pour différencier un état totalitaire d'un état autoritaire. En effet, l'utilisation de la violence est intrinsèque à l'Etat, qui en use lorsqu'il se sent menacé. Consulter Max Weber, Moshe Lewin.

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citoyens avaient des intermédiaires entre eux et le Comité Central, autant de paliers, de niveaux distribuant ou conservant des miettes de pouvoir, dirigés par des bureaucrates locaux usant et abusant du clientélisme. Les y ougoslaves furent à la fois témoins et acteurs du régime autoritaire titiste. On peut parler d'une réelle mobilisation de la population, d'une société yougoslave en changement - ce qui infirme la thèse d'une société yougoslave monolithique - d'une société divisée (surtout nationalement) mobilisée par des intérêts particuliers. Ce sont tous ces arguments que je vais décomposer tout au long de mon ouvrage. Mais comment appréhender ce vaste sujet?

La méthode Si la Fédération yougoslave a éclaté, faisant exploser des attitudes nationalistes exacerbées, c'est que le régime politique n'a pas réussi à faire vivre ensemble des individus différents mais complémentaires, mais aussi qu'une identité nationale commune, un sentiment d'appartenance commun n'ont pas été, intentionnellement ou par dépit, suffisamment cultivés, et que des structures politiques réellement démocratiques faisaient défaut. L'unité de civilisation a été détruite: l'histoire commune, les dialectes proches, la complémentarité culturelle des uns avec les autres, tout cela consolidait l'idée yougoslave et sa continuité. L'unité, la fraternité, l'autogestion, la construction du socialisme, n'ont été que des slogans mensongers auxquels les acteurs sociaux ont pu (voulu? il faudra le déterminer) croire. Les postulats de départ de ma recherche sont au nombre de quatre: Postulat na 1 : La Fédération yougoslave formée en 1945, n'était pas fictive et avait été créée au nom d'intérêts complexes avec des forces parfois contradictoires. Elle symbolisait un projet d'unification supranationale qui fut accepté et intériorisé par une grande partie de la population. Le projet de reconstruction d'après-guerre du pays fut largement soutenu par la population qui souhaitait croire en une société unie et surtout lui garantissant une vie quotidienne confortable, ce qui est confirmé par une large littérature et qui correspond aux témoignages que j'ai pu recueillir. La jeunesse d'après-guerre fut surtout sensible à cette entraide nationale (organisée en groupes de "pionniers"), notamment lors des actions de reconstruction (ou construction) des infrastructures. Mais les moins jeunes aussi furent enthousiastes, ceux qui avaient connu le régime précédant la guerre et ses sacrifices. Par ailleurs et malgré de nombreux obstacles, des milliers d'hommes et de femmes ont adhéré à cette supranationalité 18

yougoslave, l'adoptant et l'intériorisant dans leur conscience identitaire, une conscience exprimée dans la vie quotidienne (mariages mixtes, réseaux d'amitiés multinationaux, mobilité géographique, etc.). Toutefois, leur nombre est resté largement insuffisant. Postulat n° 2 : On peut supposer que le projet socialiste/communiste ait été dénaturé par des dirigeants séduits par les avantages du pouvoir, mais sans réelles convictions ni théories. Sur la base des traditions soviétiques, ils ont bricolé la situation yougoslave au coup par coup. Postulat n° 3 : L'équipe titiste est responsable de la voie yougoslave bien spécifique qui a conduit au chaos politique, économique et social puis à la guerre et à la propre perte du pays. Cependant, la population a légitimé le pouvoir, a accepté à sa manière (on verra comment) l'autoritarisme du système. Postulat n° 4 : En dénonçant le système titiste (une équipe d'apparatchiks, de bureaucrates cyniques, d'opportunistes et de carriéristes), un système autoritaire et non démocratiquelO, que peut-on donner comme solution de rechange à la question nationale, principale question posée aux communistes de laquelle découlaient les projets politique, économique, idéologique? Il leur fallait composer avec les différents peuples yougoslaves, c'est-à-dire résoudre le problème de la communauté de vie de groupes se déclarant nationalement (ou encore "ethniquement") différents au sein d'un système politique, économique et social structuré. J'ai tenté de pénétrer la réalité yougoslave, de poser des questions qui n'ont pas toujours de réponses uniques, qui peuvent parfois déranger notre habitude à concevoir le monde d'une façon dichotomique. J'ai essayé d'expliquer certains faits visibles, d'autres invisibles, tout en restant persuadée que, si les phénomènes yougoslaves sont complexes, ils ne sont pas pour autant incompréhensibles. Les éléments explicatifs mobilisés montrent la pertinence de la démarche proposée. Ces postulats m'amènent à présenter ma problématique: l'équipe titiste n'a pas su régler la difficile question nationale, question cruciale puisqu'elle déterminait toutes les options politique, économique et sociale de la Fédération et l'émancipation du citoyen. La solution de fédérer la population des régions yougoslaves était la meilleure pour tous, mais son succès dépendait d'un cadre étatique
N'oublions pas toutefois la légitimation massive du système par la population yougoslave, avec seulement une petite fraction contestataire (contre-pouvoir critique) faiblement représentée. 19 10

réellement démocratique. Par sa politique au coup par coup et son amour immodéré du pouvoir, Tito et toute son équipe ont créé un pays qu'ils ont en même temps condamné dès le départ et mené à sa perte. Pour comprendre la situation actuelle dans les pays issus de la Yougoslavie de Tito, il devenait indispensable de faire une analyse scrupuleuse et détaillée du fonctionnement politique, économique et social du régime précédent. La conception de la longue durée, de la continuité historique a rendu indispensable l'intégration des époques précédant la phase communiste du paysll. J'ai essayé d'analyser les régularités du système titiste qui a fonctionné quarante six ans. Un de mes axes de recherche a été d'examiner comment la société yougoslave avait perçu les différents éléments constitutifs du système titiste (idéologie, praxis, rôle du Parti, relations avec l'étranger, ascension sociale, acceptation des normes et valeurs, légitimité de la Fédération, etc.), comment les acteurs sociaux avaient pu les intégrer, les intérioriser et comment ils les avaient traduits dans leurs comportements quotidiens. La priorité donnée à l'Etat, le parti unique, la bureaucratie, l'idéologie ou encore à la classe dirigeante, attestée par les nombreux chapitres de ce livre s'y référant, traduisent l'importance que j'ai accordée à ces questions. Pourtant, je ne suis pas partie de l'idée trop répandue que la société yougoslave (et pas davantage la société soviétique ou celle des autres pays du bloc de l'Est) était dirigée, manipulée, censurée par l'Etat, cet Etat omniprésent où tout était politique. Au contraire! Sans remettre un instant en cause le caractère coercitif du pouvoir titiste, on peut affirmer que la société yougoslave n'était pas statique: elle a pu changer, se transformer, et ce sont ces différentes étapes de développement qu'il fallait étudier afin de mettre à jour les raisons qui poussaient la société à accepter ou non l'autoritarisme du système. Si les orientations idéologiques du Parti communiste et des couches dirigeantes ont été ce qu'elles ont été, c'est que les conditions sociales l'ont permis. Par ailleurs, le régime politique yougoslave a du évoluer en permanence, modifiant ses stratégies en fonction des facteurs historiques qui ont pu contrecarrer les options de l'Etat comme les traditions populaires ou encore les appartenances nationales. En analysant les phénomènes de la vie quotidienne, de nombreux exemples montrent que la société s'est organisée et a pu modifier les décisions du Parti communiste et des couches dirigeantes, allant parfois jusqu'à profiter au maximum des avantages, économiques ou symboliques, de l'Etat titiste tout en atténuant les inconvénients. Ainsi, lorsque les paysans, pendant la période de la
Il

Cette analyse du système précédent est également indispensable pour l'étude des autres
socialistes.

pays anciennement

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nationalisation des terres (1949-1953) préférèrent quitter les champs plutôt que de travailler dans les coopératives agricoles de travail, mettant par conséquent en difficulté toute l'économie agricole et l'approvisionnement des villes, obligeant ainsi les communistes à abandonner cette réforme; lorsque la décentralisation aidant, les identités nationales ont pu se renforcer contraignant les dirigeants à abandonner l'unité yougoslave; lorsque les croyances religieuses ont pu se maintenir voire dans certains cas se développer et s'épanouir malgré le caractère athée de la Fédération. L'analyse de la formation domestique traditionnelle (zadruga) apporte des éléments analytiques indispensables pour comprendre la construction de la Yougoslavie de Tito; comment cette société à composante fortement rurale a retenu, ou au contraire exclu, les nouvelles valeurs décidées par l'équipe dirigeante; mais aussi par quel biais celle-ci a pu se servir de ces valeurs traditionnelles pour la réussite de ses pratiques autoritaires. L'étude des traditions populaires, de l'abandon ou de la perpétuation de celles-ci, montre combien les acteurs sociaux ne furent pas isolés et atomisés, mais qu'il y a eu réaménagement des traditions au sein d'une société double, complémentaire: une appartenance en concordance et répondant à la propagande officielle, et une appartenance euphémisée qui conservait les traditions et les croyances populaires. C'est aussi grâce à ces options analytiques que j'ai pu montrer le pragmatisme du Parti communiste et des couches dirigeantes qui, avant d'être des bureaucrates incorporés à l'Etat, étaient des êtres sociaux. Ils souhaitaient contrôler et faire eux-mêmes l'Histoire, et ils ont échoué. Une multitude de paramètres inhérents à cette société yougoslave, à la culture yougoslave, est venue modifier voire bouleverser les orientations des dirigeants, alors obligés de prendre en compte les changements structurels propres au développement interne et même international de la Yougoslavie. Par conséquent, le Parti communiste a donc modifié voire métamorphosé ses apparences, ses formules, ses discours, ses amitiés, ses orientations, ses éléments doctrinaux. Il n'était ni figé, ni immuable, traversant des périodes de crise, de mutation, secoué par d'importantes contradictions, pressions, interrogations. La direction centrale du Parti communiste yougoslave était plus ou moins consciente que la politique appliquée menait inexorablement le pays à sa propre perte. Par conséquent, les différentes révoltes populaires ont montré le caractère arbitraire de la coercition. L'adhésion des autochtones au système autoritaire faisait appel à des mécanismes plus subtils et fort complexes, basée sur la socialisation et la force de l'idéologie qui rendaient alors possible l'intériorisation des normes et des valeurs. Le Parti et les couches dirigeantes savaient qu'ils pouvaient facilement exploiter l'idée communautaire de la société traditionnelle, avec l'archaïsme de la 21

paysannerie. Cet autoritarisme prégnant prônant l'effacement de l'individualité au profit de la communauté a incontestablement facilité l'installation d'un pouvoir politique autoritaire. On peut penser que ces sociétés paysannes assez fermées, vivant en vase clos, étaient moins sensibles aux idées de l'extérieur qui auraient pu remettre en cause leur fonctionnement autoritaire. L'autoritarisme immanent au monde paysan, à la conscience populaire, a été renouvelé et incarné par les dirigeants politiques communistes. Ce que l'on peut observer, c'est que certains éléments constituent des atouts primordiaux dans l'explication de l'acceptation, du développement, de l'adaptation, bref de la légitimation de l'idéologie de l'Etat socialiste par les peuples yougoslaves eux-mêmes. On est passé d'un autoritarisme à un autre. La conception collectiviste de la société patriarcale pré-socialiste renfermait elle aussi un certain autoritarisme. Sans ces éléments, l'idéologie titiste n'aurait pu être intégrée, le système autoritaire n'aurait pu fonctionner aussi bien, aussi longtemps. On peut dire qu'il y a eu institutionnalisation des spécificités de la mentalité patriarcale moralisante autoritaire : a) culte du chef et soumission à une autorité (ce qui permettra la soumission à un appareil d'Etat centralisé et puissant, omniprésent); b) collectivisme; toutefois, la communauté paysanne prévoyait une mise en commun de tous les biens avec un partage de l'usufruit mais avec toutefois la possibilité d'être propriétaire individuellement. Faisant fi de cet élément essentiel, le collectivisme généralisé à partir de janvier 1949 sera l'une des causes de la résistance (active ou passive) de la paysannerie, et l'échec de cette collectivisation forcée; c) égalité entre les hommesl2; d) existence et définition de l'individu uniquement par rapport au groupe: l'Homme n'existe pas en tant que tel mais uniquement au sein d'une entité englobante, par le fait qu'il fait partie d'un groupe, groupe de parenté dans le cadre de la communauté familiale; e) absence de contestation du système et passivité. Tous appartiennent au groupe et sont soumis à une même autorité commune ce qui confère une certaine égalité entre eux. Du collectivisme familial on est passé au collectivisme communiste, non sans heurts ni résistance d'ailleurs. Mais l'essentiel à souligner c'est que dans ces deux collectivismes, la liberté individuelle et la responsabilité personnelle n'existent pas réellement, fondues dans une totalité, une structure englobante.

12

Même si le régime yougoslave va prôner l'égalité des sexes, on peut constater la

récurrence d'un certain machisme du système dans lequel peu de femmes occupaient des secteurs clefs. Cependant, cette constatation est la même pour les pays occidentaux. On peut toutefois reconnaître la souplesse des mesures sociales yougoslaves qui, par exemple, insistaient dès les années cinquante, sur la qualité du planning familial. 22

Par sa nature même, l'équipe titiste n'avait pas mis en place un gouvernement de participation démocratique. Le souci premier de l'élite politique était de légitimer le pouvoir dirigeant. A cause de son absence de liberté, le système n'a pas su intégrer la société citoyenne, et les différences nationales ont été encouragées à outrance. Les peuples de Yougoslavie ont défendu leurs droits au moyen de l'affirmation nationale, donc comme des droits collectifs nationaux. Il n'y avait pas atomisation des individus, mais au contraire organisation de groupes aux affinités communes (généralement basés sur des appartenances nationales), adaptation au système en place, course aux privilèges. La société n'était pas statique; au contraire, chacun s'occupait de ses propres intérêts et savait plus ou moins bien composer. La question nationale était censée être réglée et si, dans les années soixante-dix, politiciens et chercheurs se penchèrent de nouveau sur ce problème, les vraies questions concernant le fonctionnement réel du système politique (liberté de pensée, d'action, pluripartisme, liberté de la presse, démocratie réelle, émancipation de l'Homme, ...) étaient censurées. Pourtant, la façade était fissurée et ceux qui le voyaient étaient exclus de la grande maison du parti (on le verra dans plusieurs chapitres). On peut penser que Tito en était conscient, mais que les difficultés liées à la gouvernabilité de la Fédération yougoslave, aux pressions nationalistes émergeant de toutes parts, nécessitaient de sa part une politique pragmatique basée sur la répression dans un premier temps, puis la concession de nouveaux droits aux groupes nationaux mécontents. Il aurait pourtant fallu réformer les structures politiques et sociales car, sans restructuration, le système était voué à l'étouffement, à l'implosion. Bien sûr, il est facile, a posteriori, de spéculer sur les mesures qui auraient dû être prises, mais je dois toutefois être critique quant à l'absence de règles démocratiques dans le système yougoslave. La mise en place d'un système politique pluraliste fondé sur des différences idéologiques (et non pas nationales comme ce qui s'est développé en Yougoslavie) aurait aussi 13 permis la mise en place d'un tissu social véritablement yougoslave, d'une société civile critique. La possibilité d'une auto-réforme a peu à peu perdu de sa crédibilité. Le nationalisme populiste s'est renforcé et a triomphé, générant des guerres destructrices. L'appartenance nationale s'est transformée en un univers bénéfique, duquel émanait une certaine force, un certain pouvoir. Elle a été bureaucratisée, politisée, devenant une arme politique brandie telle une menace, une malédiction défiant l'ordre social, le gouvernement. Le nationalisme postcommuniste est une nouvelle manifestation politique autoritaire présente chez tous les groupes nationaux, plus ou moins affirmée en fonction des
13 J'utilise "aussi" car devaient également intervenir des réformes économiques et un système d'éducation commun à tous les peuples tout en respectant l'altérité. 23

rapports de force en présence. Pour comprendre les changements des régions yougoslaves, il était indispensable d'introduire des éléments du passé, de comprendre le tissu historique déterminant parfois les étapes suivantes, le titisme mais aussi l'après Tito. Ces matériaux historiques ont permis de pénétrer des aspects de la complexe réalité sociale avec lesquels l'équipe dirigeante a dû composer. L'Histoire rend également compte des causes de certains événements plus récents, des racines qui influencent par exemple le développement des nouvelles identités nationales. Dans cette optique, il fallait restituer l'histoire yougoslave, cette histoire réelle avec les conditions historiques d'émergence des phénomènes sociaux, en essayant, comme le conseillait Engels, de la "placer haut'.", c'est-à-dire de la libérer de toute idéologie réductrice et sclérosante, en restituant toute la portée des événements historiques. En effet, dans le processus historique, il n'existe ni fatalité, ni hasard, et les orientations politiques prises par les équipes dirigeantes sont prépondérantes. Pourtant, si les hommes ont une action sur le cours de I'histoire, des évolutions nouvelles et structurelles, imprévues mais surtout combinées les unes avec les autres, résultat d'interactions, peuvent avoir des conséquences inattendues dans l'évolution d'un pays. Même si l'histoire n'est pas une explication première de l'objet de mon d'étude, elle permet d'apporter des éléments analytiques indispensables à la compréhension du monde actuel. Comme il a été signalé précédemment, la Yougoslavie socialiste, loin d'être un pays statique, était le théâtre de nombreux changements, visibles ou discrets, qui à la fois confortaient la spécificité yougoslave et rendaient possible la mort prochaine du pays. Par conséquent, cette mobilisation s'inscrit dans un processus d'intégration spécifique, et les formes politiques nouvelles (comme le nationalisme populiste actuel) ont hérité des caractéristiques de cette mobilisation. Il était impératif d'analyser les pratiques sociales dans l'espace et dans le temps pour découvrir le mouvement de la société et le rendre intelligible. L'expérience sensible nous fournit des données visibles, appréhendables immédiatement. Le monde social devait donc être décortiqué: derrière ces données immédiatement appréhendables, il fallait en découvrir la logique, le moteur, le système, c'est-à-dire rendre intelligible les actions individuelles et collectives, les apparentes contradictions, les cohérences. Au-delà du visible, rechercher et expliquer l'invisible. La mort de la Yougoslavie de Tito a favorisé l'émergence de nouveaux acteurs sociaux, de nouveaux mouvements sociaux qu'il était indispensable d'analyser et plus précisément
14

En 1844, Engels précisait: "L'histoire est tout pour nous, et nous la plaçons plus haut

que ne l'ont fait les autres philosophies, plus récentes, y compris celle de Hegel, à qui, au fond, elle ne servait qu'à vérifier son problème logique". Citation extraite du Dictionnaire critique du marxisme, sous la direction de Georges Labica, PUF, Paris, 1982, p. 420. 24

leur rôle dans la transformation des activités économiques, sociales, politiques et idéologiques des nouveaux pays yougoslaves. Toutefois, j'ai dû m'interroger et définir s'il s'agissait réellement de nouveaux acteurs sociaux (ou s'il s'agissait de "recyclage" de certains apparatchiks), et dans quelles mesures leurs pratiques étaient effectivement inédites dans ce processus de transition d'un monde ancien en crise vers un ordre nouveau ouvert sur le marché mondial. Mon intérêt pour ce pays date de 1980, c'est-à-dire bien avant les guerres qui ont abouti à sa destruction. J'ai appris à en connaître sa population, ses groupes nationaux, ses mentalités, ses cultures, mais aussi la culture yougoslave, fruit de la réunion, de la communion des groupes nationaux distincts, avec ses différences et sa complémentarité, ses coutumes, ses rites, sa littérature, sa peinture, sa sculpture. Pendant de longues années'5, je me suis imprégnée, j'ai appris à aimer ce pays mais aussi à en rejeter certains aspects, à découvrir ses paysages multiples et variés, ses contrastes et ses mystères. J'ai constaté combien les groupes nationaux étaient à la fois proches et différents les uns des autres, vivant en symbiose, et surtout combien ils étaient indispensables les uns aux autres, mais fragilisés par la culture de la haine. J'ai aussi appris la langue principale, le croato-serbe afin de me rapprocher davantage des Yougoslaves. Jusqu'à présent, je n'avais encore jamais rien publié résumant le fonctionnement du système global yougoslave et ce livre est le résultat de ce travail. Il s'agit effectivement d'un exercice de longue haleine, né d'une passion pour ce pays, mais aussi un déchirement, une souffrance devant la guerre, la haine, la violence, le repli sur soi, l'ostracisme, la xénophobie et le délire national. Il a fallu prendre mes distances, me couper des réactions passionnelles, puis réfléchir, tenter d'analyser les phénomènes actuels. C'est donc le fruit de cette difficile et longue étude qu'il devenait impératif de faire partager, de publier, tout en évitant la précipitation. Il était en conséquence indispensable de reconnaître loyalement les faits, d'être responsable du sens donné aux événements et de ne pas cautionner les omissions, mais aussi de faire une recherche critiquel6, c'est-à-dire trier et distinguer puis analyser ce qui avait été distingué. Il convenait aussi de combattre les a priori, les fausses évidences, de lutter contre les illusions. Car les guerres en Yougoslavie ont suscité bien des chimères, des
15Mon plus long séjour en Yougoslavie s'est effectué de 1983 à 1987, période pendant laquelle je préparais mon doctorat. Par la suite, mes séjours sur place ont toujours été réguliers. 16Critique au sens étymologique, du grec krinein, juger comme décisif. 25

polémiques, des aveuglements, mais également des passions et beaucoup de violence, des réactions égoïstes, des vanités, aussi ici en Occident, loin des zones de combat. Les explications ont souvent été sommaires, partiales, tronquées, et dans la plupart des cas dichotomiques. Après avoir expliqué l'histoire du pays, j'analyserai le fonctionnement même de l'Etat socialiste (le Parti, l'économie, les réformes, les relations avec les autres, etc.), pour terminer sur la question nationale et la désintégration du pays. J'ai choisi, faute de temps, d'arrêter mon analyse avec la disparition de la Yougoslavie de Tito. Même si j'étudie le nouveau nationalisme pour y présenter l'ossature de ma thèse et que je fais allusion aux nouveaux états indépendants, l'analyse restera à faire dans un autre ouvrage. Dans une première partie, je présenterai l'histoire du pays pour que le lecteur comprenne en quoi sa complexité a pu jouer sur les consciences des uns et des autres, qu'est-ce que le titisme était censé remplacer et qu'estce qu'il pouvait exploiter ou rejeter et pourquoi. Dans une seconde partie, la plus longue, je décortiquerai le système titiste et son fonctionnement. Et enfin, dans une troisième partie, je montrerai en quoi la non résolution de la question nationale par le système titiste a pu "aussi" faire éclater le pays, "aussi" car les causes de son implosion sont à rechercher avant tout dans le fonctionnement économique et politique du pays.

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A - Complexité autres peuples

historique des Slaves du Sud et des territoires yougoslaves

" Celui qui a le contrôle du passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé". George ORWELL, 1984, Gallimard, Paris, 1993, p. 54. " Il nous faudra bâtir encore un nouveau monde et un nouveau pays" Genèse, Ier chapitre. "A l'aide de ses jumelles, François-Joseph distinguait les évolutions de chaque groupe, il ressentit, quelques minutes aussi, le regret de sa perte. Car il la voyait déjà mise en pièces, dispersée, morcelée entre les multiples nations de son vaste empire. Il voyait le grand soleil des Habsbourg descendre, fracassé, dans l'infini où s'élaborent les mondes, se dissocier en plusieurs petits globes solaires qui avaient à éclairer, en tant qu'astres indépendants, des nations indépendantes. " Joseph Roth (1894-1939), La marche de Radetzky, Points, Seuil, 1995, p. 273.

Les événements politiques et les affrontements qui se succèdent dans l'ex-Yougoslavie) depuis le début des années 1990 ont révélé au monde occidental ses différents et ses différences, dans ce pays qui juxtaposait des peuples et des sites bien contrastés. Les constructions humaines témoignent d'une diversité encore plus affirmée, comme une volonté de vaincre, chacune à sa façon, les obstacles de sa géographie. Quel rapport y a-t-il entre les minarets, les monastères orthodoxes, les églises catholiques, les villes propres et occidentalisées de la Slovénie, les villages pauvres du Kosovo et de la Macédoine, les riches plaines agricoles de la Vojvodina ? Quel rapport peut-il y avoir entre les hommes qui y vivent? Cette hétérogénéité, cette multiplicité, a façonné les consciences et, instrumentalisée, l'Histoire et les histoires de chacun, effrayent les autochtones; des autochtones toujours sur le qui-vive, se présentant comme condamnés à des menaces perpétuelles, avec la peur du passé mais aussi de l'avenir. Alors, même si l'étude que j'ai entreprise n'est pas une étude historique en soi, mais davantage une étude de sociologie politique, il me fallait expliquer l'héritage des uns et des autres qui les enchaîne à un monde 27

territoriales, relève de calculs purement spéculatifs17, puisque toutes les
formations étatiques, si elles étaient réelles, étaient néanmoins instables et éphémères. Par ailleurs, l'émergence même de l'Etat-Nation, construction
17A son époque, Jean de la Fontaine (1621-1695) décrivait admirablement les intrigues territoriales dans sa fable "Le chat, la belette et le petit lapin" (in, Œuvres complètes. La Pléiade, Gallimard, 1991, pp. 279-280) : "(...) La dame au nez pointu répondit que la terre Etait au premier occupant. C'était un beau sujet de guerre Qu'un logis où lui-même, il n'entrait qu'en rempant. Et quand ce serait un royaume, Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi En a pour toujours fait l'octroi, A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume, Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi". (...) 28

hanté par la peur, la haine et la mort, comment certains présupposés historiques sont compris comme des éléments allant de soi de l'identité nationale, comment par sa puissance mythique la mémoire collective dénature l'histoire et s'accroche au passé comme à une bouée de sauvetage pour fonder des revendications concernant l'avenir. Winston Churchill disait des peuples des Balkans qu'ils avaient une histoire plus lourde qu'ils ne pouvaient porter. En effet, l'histoire des Balkans se distingue par sa complexité qui trouve en partie son origine dans sa position géographique même. Sujet de convoitises, les régions balkaniques ont sans cesse fait l'objet de conquêtes des puissants Empires qui n'ont pas hésité ni à coloniser les terres, ni à en déplacer les populations autochtones. Par conséquent, les migrations, les luttes religieuses, les ambitions géostratégiques ont fait des Balkans, et plus particulièrement des régions yougoslaves, un lieu d'exploration inépuisable pour l'historien. Pourtant, les historiens ne sont pas les seuls bénéficiaires de ces investigations lorsqu'il s'agit de reposer et repenser la question nationale. En effet, il faut comprendre non seulement pourquoi les peuples vivent là où ils vivent, mais encore pourquoi ils revendiquent les territoires sur lesquels ils sont installés, et quelles sont leurs stratégies légitimatrices. Dans le but d'asseoir une appartenance identitaire, le projet national de chaque groupe a besoin d'une histoire officielle, et chacun va accorder une place prépondérante au souvenir et à la célébration de certains Etats antérieurs, références de leur ancienneté, de l'héroïsme de leurs ancêtres et de la véracité de leurs discours. Au départ, peu de différences séparaient les Slaves du Sud. Il a fallu des phénomènes historiques distincts (la partition religieuse de 1054, les occupations et influences étrangères variées) pour voir émerger des groupes nationaux relativement particuliers. La référence actuelle à certains états antérieurs afin de légitimer des revendications

politique, explique l' artificialité des frontières de tous les Etats. Il faut donc faire la différence entre les éléments historiographiques connus, et l'interprétation faite par les groupes nationaux, révélatrice des aspirations réelles des individus. "Le rideau de fer ne faisait pas qu'isoler l'Est, il protégeait aussi l'Ouest: en l'espace de quelques mois mouvementés, sa chute révéla l'existence d'une vaste Europe profondément dangereuse, qui s'étendait jusqu'à l'Oural. L'enthousiasme initial des démocraties occidentales fit rapidement place à la consternation puis à la peur, au fur et à mesure que les séismes venus de Moscou modifiaient le paysage politique européen mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Peu après, une sanglante guerre civile, nourrie par l'opportunisme politique et des haines latentes, mit fin à l'existence politique de la Yougoslavie." C'est ainsi que l'historien médiéviste américain Patrick Geary introduit son analyse extrêmement pertinente de la mystification historique, dans son livre sur l'Europe médiévale 18, des peuples européens légitimant des territoires et leur engouement pour le Moyen Âge et le haut Moyen Âge. Chacun, pour se reconstruire, polémique, use et abuse du passé, des dates et des traditions, des chiffres. Afin de comprendre les stratégies géopolitiques liées à la question nationale, dans le passé, dans la Yougoslavie de Tito ou encore dans les revendications nationalistes actuelles, il fallait donc que je m'interroge sur I'histoire de chacun pour dissocier les différents éléments qui permettent de construire la conscience nationale au sein d'une logique identitaire, analysant ainsi les mythes fondateurs de cette conscience. On verra comment l'analyse historique peut favoriser la compréhension du puzzle yougoslave et tout particulièrement pour démontrer combien les peuples yougoslaves ne sont pas des entités stables et finies, mais bien au contraire des réalités politiques et sociales subjectives et instables, et pourquoi chacun veut se bricoler une ethnogenèse particulière et immuable.

1- L'arrivée des Slaves du Sud et leur orqanisation
Après les Illyriens (pour lesquelles les précisions analytiques sont inexistantes), les Celtes, les Romains puis les Goths, les Slaves du Sud (Jugosloveni, jug le sud), dont font partie les Serbes, les Croates, les Macédoniens et les Slovènes sont arrivés dans la péninsule balkanique au VIe siècle et surtout au début du VIle siècle. Vinrent tout d'abord dans les frontières balkaniques de Byzance ceux que l'on appelle aujourd'hui les
Patrick J. Geary, Quand les nations refont l'histoire. L'invention des origines médiévales de l'Europe, Aubier, 2004, pp. 10-11. 29
18

Macédoniens et les Slovènes, puis, quelques décennies plus tard, appelés par l'empereur byzantin Héraclius, ceux qui deviendront les Croates et les Serbes. Ils venaient de l'actuelle Pologne du Sud, des prétendues "Serbie blanche" et "Croatie blanche". Peu différents les uns des autres, ils étaient encore indifféremment appelés Croates ou Serbes au XIe siècle. Ce processus de slavisation de l'aire balkanique reste peu connu, faute de documents des observateurs de l'époque, ce qui montre combien, au-delà des généalogies légendaires, l'origine des "peuples" clairement définie n'est que spéculation, et qu'il s'agit toujours de peuples en formation.

2- Les Etats. De la formation à la dépendance étranqère
Les nouveaux arrivants, regroupés en petites formations, s'organisèrent et se structurèrent en fonction des opportunités locales. Des Etats se formaient, puis disparaissaient complètement, ou bien étaient amputés d'une partie de leur territoire. Les formations étatiques étaient donc instables et éphémères et là non plus, on ne sait pas grand-chose sur elles. Le centre de gravité des Etats médiévaux allait ainsi se déplacer au fil des conquêtes territoriales mais aussi des défaites, ne correspondant pas tout à fait aux limites des Etats modernes (frontières et populations nationales) et "les frontières passaient à l'intérieur [en italique dans le texte] de certaines aires
et non entre des aires différentes 2. 1. Slovénie ....
1119.

Les Slovènes faisaient partie des premiers Slaves qui, au cours du Ve siècle, s'installèrent dans les régions balkaniques de l'Empire byzantin. Les Slovènes furent d'abord dominés par les Avars, les Bavarois et les Francs. Intégrés au royaume du Prince Sarno (627-659), ils se regroupèrent à la disparition de celui-ci au sein d'une union slovène (la Karantanija). Rapidement germanisés (milieu du VIne siècle) et intégrés majoritairement au Saint Empire Romain germanique, ils seront massivement convertis au catholicisme. Au Xne siècle, la Karantanija devait se scinder en plusieurs provinces: Kranjska, Koruska, Stajerska et Gorica. Par ailleurs, le territoire slovène subit aussi les influences hongroises puisqu'il correspondait à l'axe de passage privilégié des invasions hongroises sur les terres germaniques. A partir de 1273, le territoire slovène passe complètement sous contrôle des Habsbourg qui renforcent le pouvoir féodal. Des révoltes paysannes éclatèrent, fortement réprimées; la plus importante fut celle de 1515.
19

Patrick J. Geary, op. cité., p. 54. 30

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Les Croates étaient regroupés au sein de deux régions distinctes, la Croatie pannonienne et la Dalmatie. L'indépendance d'un Etat croate unifié, composé de nombreuses régions, fut assez brève (premier quart IXe sièclefin XIe siècle), instituée par le roi Tomislav proclamé roi, Rex Croatorum (en 926) qui renforça le duché fondé par Trpimir (en 852) rattaché jusqu'alors au royaume des Francs. Tomislav, premier roi de Croatie, constitua un Etat assez puissant par sa taille mais aussi par son effectif militaire20.Cependant, après la mort du fils de Tomislav, Kresimir 1er (945), le prestige de l'Etat croate commença à diminuer en raison des querelles internes et des guerres civiles. Un sursaut se fit sentir sous le règne de Kresimir IV Le Grand (1058-1073) qui se fit appeler roi des Croates et des Dalmates, tout en étant dépendant du pouvoir pontifical. En 1054, c'est le schisme et la séparation entre l'Eglise d'Orient et l'Eglise romaine est consommée et les Croates se tournent vers Rome. Sans pour autant faire l'unanimité, le slavon devait être supplanté par le latin dans la célébration des offices religieux. La décadence de l'Etat unifié, favorisé par les luttes internes des différents princes, allait s'accélérer à la mort du roi Dimitrija Zvonimir, qui avait été couronné par le Pape Grégoire VII (1076). Par ailleurs, une grande partie de la population s'était soulevée à l'appel du pape (1089) les invitant à se joindre aux armées des Croisés en route pour la libération des lieux saints. Profitant de l'anarchie, le royaume hongrois attaqua l'armée croate qui perdit la bataille (1096), ce qui devait augurer de la perte de l'indépendance de l'Etat croate et son intégration à la Hongrie. Avec le couronnement du roi hongrois Koloman (1096-1116) déclaré roi de Croatie (1102), la Croatie perd définitivement et totalement son indépendance et devient dépendante de la Hongrie jusqu'à la fin de la première guerre mondiale. Le Pacta Conventa signé entre les Croates et les Hongrois (1102) limitait considérablement la souveraineté croate; un parlement (sabor) existait mais sans pouvoir réel et le commandement de l'armée était attribué au royaume hongrois. Ce dernier avait donc le projet d'unir la Croatie, la Slavonie et la Dalmatie. La Hongrie possédait ainsi un débouché sur la mer. Quant à la Dalmatie, elle restera sous domination hongroise jusqu'à ce que le roi de Hongrie Ladislas la vende à la république de Venise en 1409 qui la gardera jusqu'en 1798.

20 Un ouvrage scolaire de 1920 [lfcmopuja Cp6a, Xp6ama u CJ/o6eHaZ{a, 4HJIeHKO EYKHne6Hn, Jil3,L1,albe lbHJKape CnacojeBHna, Eeorpa,Ll" 1920] fait état d'une armée de K 160000 soldats et d'une flotte capable de transporter 4 000 hommes.

31

2.3. Bosnia

.

A l'époque de la domination romaine, les différents territoires de la Bosnie faisaient partie de l'Illyrie, et les Romains y exploitaient les ressources minières. Goths et Byzantins leur succédèrent avant l'arrivée des Slaves au VIle siècle. Avec des frontières fluctuantes, la Bosnie appartint alternativement aux territoires serbes, byzantins, ou encore dalmates. On ne commence à parler d'elle qu'à partir du Xe siècle. A la fin du xue siècle, la Bosnie connaît une période d'indépendance plus longue que les autres avec le ban Kulin (1180-1204) qui élargit le territoire, renforce le féodalisme, développe le commerce et notamment avec Dubrovnik. Le ban représente le fonctionnaire qui incarne autorité civile et militaire. En fait, les différentes tribus avaient tendance à s'unir les unes aux autres pour résister aux attaques des envahisseurs (surtout bulgares et hongrois). Sur le plan religieux, les premières données datent du milieu du XIe siècle. Malgré les efforts des religieux, la christianisation ne se fit pas aussi facilement que chez les autres Slaves et un mouvement hérétique manichéen, les Bogomiles, organisés en "église bosniaque", venu de
Bulgarie via le territoire

serbe de Raska se développa, refusant à la fois le

catholicisme, l'orthodoxie mais aussi le féodalisme étranger. Sous le règne de Kulin, le Pape Innocent III poursuit sa lutte contre les hérétiques, une lutte déjà active en France et en Italie, et considère la Bosnie comme un Etat hérétique. Souhaitant éradiquer ce mouvement des Bogomiles, l'Eglise romaine utilisa les Hongrois et les incita à conquérir ce territoire. En 1203, Kulin abjurait et se rangeait du côté du légat papal, mais ce qui n'empêcha pas le mouvement hérétique de perdurer. De violents conflits eurent lieu sous le pouvoir du ban Matej Ninoslav (1233-1250) et l'Eglise romaine avec l'aide des dominicains soutint le royaume de Hongrie dans cette lutte contre ces infidèles (jideles contra infideles exhortando). Mais la victoire des Bogomiles et l'indépendance du pays furent de courte durée. Avec la lutte contre ces envahisseurs, le pouvoir autochtone s'affaiblit. La Bosnie connut un sursaut d'indépendance au XIVe siècle quoique fragilisée par des gouvernements successifs, avec toutefois une période relativement longue sous le règne du roi Tvrtko Ier (1353-1391). Mais le territoire était déchiré par des luttes internes de pouvoir. Une partie du sudest de la Bosnie se sépara progressivement pour former une région autonome que Stefan VukCié appela Herzégovine; il prit le titre de duc (herceg), le "duc de Saint-Sava" (herceg od Svetog Sava) en 1448. Après les territoires serbes, la Bosnie tomba aux mains des Turcs en 1463. L'Herzégovine passa sous occupation turque en 1481.

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Bosnie au milieu du X!lI' siède
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Agrandissement à l'époque duroiTvrtko(1353-1391)

Carte A.I. Les territoires de Bosnie au XIVe siècle.

Dubrovnik Romaine au vue siècle, sous le nom de Raguse, cette riche république agrandit son territoire à partir du Xlue siècle et englobe, outre la ville, Pljesac, Konavli, Lastovo, Mljet, Lopud et Sipad. Jouissant d'une position géostratégique déterminante et soucieuse de s'octroyer la bienveillance du plus fort du moment, elle fut toujours soumise à une puissance étrangère: byzantine jusqu'en 1204, vénitienne (1204-1358), hongroise (1358-1526) puis turque (1526-1806) et enfin autrichienne jusqu'en 1919. Elle connut une intense activité commerciale et culturelle (et surtout littéraire avec le développement de l'humanisme au XVe siècle), et fut l'un des véritables carrefours de toutes les transactions européennes.
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2.4. n..

33

2.5. Macédoine.

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La Macédoine géographique n'a jamais constitué dans l'histoire une entité étatique spécifique, ni d'ailleurs une entité nationale distincte puisqu'elle était composée de différents peuples: Macédoniens, Grecs, Albanais, Bulgares, Turcs, Serbes, juifs, Valaques, Tsiganes, Cincari, etc. Terre de convoitises, elle fut donc romaine, grecque, bulgare, byzantine (XIe_XIIe siècle puis de nouveau au xue siècle), serbe (fin XIIIe- XIVe siècle). Le manque d'unité des Macédoniens a permis aux uns et aux autres de les asservir rapidement. Avec le déclin de l'Empire serbe, la Macédoine fut intégrée complètement à l'Empire ottoman dès la fin du XIVe siècle. C'est avec la bataille de Marica en 1371 que les Osmanlis commencent à envahir les territoires yougoslaves.

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Sédentaires, les Serbes vont s'installer à l'ouest de la vallée de la Morava jusqu'aux monts du Monténégro et de la Bosnie-Herzégovine. Aux IXe et Xe siècles, on peut parler non pas d'un Etat serbe mais d'états serbes (des unions de tribus) souvent dépendants de l'Empire byzantin: Raska, Duklja, Zahumlje, Neretvljanska, Konavli et Travunja. Les Etats sont dirigés par un knez (prince) ou un grand zupan Goupan) qui sont soit les chefs des tribus soit des nobles. Des communautés territoriales (zupa) divisent l'Etat. Quelques noms de prince sont connus tels Viseslav (vers 750), Radoslav, Prosigoj, Vlastimir (vers 850), Vojislav, Mihajlo, Bodin, etc. Cependant, le renforcement de l'Empire bulgare du tsar Simeon (893927) puis de l'Empire macédo-bulgare de Samuel (début XIe siècle), et à nouveau la domination byzantine à la chute de l'Empire de Samuel en 1018, empêchent le développement des territoires de l'Etat de Raska et de Zeta pour citer les plus importants, mais aussi des autres. Afin de contrer les visées unificatrices des régions serbes, l'Empire byzantin va encourager les conflits dans l'Etat de Raska. Des périodes d'indépendance et d'autonomie se succédèrent au Moyen Age, avec des changements territoriaux perpétuels. Les différents princes eurent la tentation d'unifier tous ces petits états, et deux Etats plus importants allaient principalement se distinguer: la Raska et la Zeta (qui deviendra le Monténégro). Vers 1166, le prince Manojlo Komnen va partager le territoire serbe entre ses quatre fils, mais l'ambition de l'un d'eux (Tihomir) va contrecarrer ses plans. C'est ce qui va le décider à confier le titre de grand zupan à Nemanja, espérant qu'il serait un fidèle vassal.

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Carte A.2. Les territoires de Serbie et de Bosnie sous Stefan Prvovencani, aux environs de 1214.

Le Monténégro, encore appelé Zeta, faisait partie du territoire serbe et, Stevan Nemanja (1170-1196) le libéra du joug byzantin en 1172. Le territoire serbe, affirmant son autonomie, devint peu à peu l'Etat le plus puissant des Balkans. Nemanja profita des difficultés de Byzance, menacée à la fois par Venise et Barberousse (plan externe) mais aussi par des troubles internes. Si la jeune dynastie se libère sur le plan politique de l'autorité byzantine, elle se rapproche de la civilisation de Constantinople. Sava (1174-1235), fils de Stevan Nemanja et frère de Stevan Prvovencani, obtient en 1219 de l'Empereur Théodore 1er Lascaris et du Patriarche de Constantinople, Manuel Saranten, la fondation d'une église autocéphale ; et ceci même si Stevan, afin d'être sacré roi en 1217 par le pape Honoré III et de prendre le nom de Stevan Prvovencani, avait promis que les territoires serbes deviendraient catholiques. Sava devient le premier archevêque de l'Eglise autonome serbe, connu sous le nom de Saint Sava (Sveti Sava). Il chassera les évêques grecs des évêchés serbes, mais défendra ardemment le rite orthodoxe. Nemanja et Sava se retireront dans le monastère de Chilandar qu'ils ont fondé au Mont Athos. Le siège de l'Archevêché serbe d'abord à Zica fut transféré en 1250 à Peé (Kosovo et Metohija). Les

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manœuvres geo-stratégiques de l'époque ont définitivement rattaché les Serbes à l'orthodoxie, pilier fondamental de l'identité serbe. La période de la dynastie des Nemanjié (1170-1371), fondée par Nemanja, constitue la référence historique par excellence pour les Serbes qui revendiquent actuellement des territoires. L'accession à l'autocéphalie de l'Eglise permettait à la dynastie serbe de s'éloigner de la tutelle byzantine. Du point de vue territorial, la Serbie n'était pas très étendue et l'état le plus puissant de la région était alors la Bulgarie. C'est au sud que se trouvait l'état serbe, Raska, avec pour capitale Ras, près de Novi Pazar (Sandzak). Les espaces contrôlées par les Serbes allaient, successivement, s'agrandir ou s'affaiblir selon les successeurs de Stevan Prvovencani: Radoslav et Vadislav, puis Uros (1243-1276), Dragutin (1276-1282), Milutin (1282-1321) puis Stevan Decanski (1321-1331). Ce dernier, fils de Milutin, réussit à conserver la Macédoine à la suite de la guerre contre l'Empire byzantin et l'Empire bulgare (bataille de Velbuzd en 1330). Il n'y avait pas d'homogénéité territoriale constante pendant cette période des Nemanja, mais alternativement des victoires et des défaites, alors que le discours serbe actuel laisse entendre un pays avec des limites inchangées pendant plusieurs siècles. En réalité, c'est seulement à l'époque du tsar Dusan qui détrôna son père Stevan, soit pendant 24 ans, de 1331 à 1355, que les territoires contrôlés par les Serbes formèrent l'Etat le plus puissant des Balkans. En effet, la politique de Dusan était une politique impérialiste. Ambitieux, il réussit à conquérir toute la Macédoine, l'Albanie, la Grèce du nord jusqu'au Golfe de Corinthe, espérant ainsi supplanter l'Empire byzantin, son modèle. Outre ces territoires, les Serbes contrôlaient la Serbie à partir du Danube, une partie de la Bosnie, le Kosovo et le Monténégro (Zeta). Le tsar Dusan prit le titre de "Tsar des Serbes et des Grecs" en 1346, à Skoplje sa nouvelle capitale, titre qui allait disparaître avec Dusan luimême. En 1353, le premier Code civil, connu sous le nom de Code de Dusan (Dusanov Zakonik), judicieux mélange des coutumes serbes et du droit byzantin, voit le jour. L'Empire du tsar Dusan est une monarchie féodale; le pouvoir de l'empereur est conséquent, soutenu par l'Eglise, la noblesse et les mercenaires militaires. Les paysans ont des possessions héréditaires mais avec des obligations (corvées, redevances) ; toutefois, le Code de Dusan leur permet théoriquement de porter plainte en cas de litiges. L'Empire développe son agriculture, son commerce et son artisanat; des mines de cuivre, d'or et d'argent lui permettent de fabriquer sa propre monnaie. Dusan meurt sans avoir réalisé son rêve le plus cher: conquérir Constantinople. Sur le modèle de l'Empire byzantin regroupant de nombreuses populations diverses et variées, l'Empire serbe était un Empire que l'on qualifierait aujourd'hui de "multiethnique" ou "multinational" puisqu'il 36

regroupait d'autres peuples que les Serbes. La période médiévale de l'histoire de la Serbie fut une période riche et florissante sur le plan culturel. De nombreux monastères orthodoxes furent construits principalement dans le sud de la Serbie, l'actuel Kosovo, comme Sopocani (1260), Decani (13271335), Gracanica (1318-1321) ou encore Studenica (1183-1196) parmi les plus connus, riches de fresques religieuses uniques qui témoignent de l'existence de deux grandes écoles dans l'art serbe (l'école de Raska et l'école serbo-byzantine). Actuellement, l'existence même de ces monastères symbolise, pour les Serbes, une propriété historique et culturelle sur ces régions. Témoins de la présence et de la culture serbe, à une certaine époque (la plus lointaine possible), les monastères sont intégrés complètement à l'héritage national, et il devient alors aisé de comprendre pourquoi, dans les consciences populaires (puisque nation serbe et Eglise serbe ne font qu'un pour se confondre) se séparer du Kosovo serait un acte hérétique. C'est sur la base de ces "traces" nationales que les nationalistes serbes actuels réclament ce Kosovo qu'ils estiment historiquement serbe. Pourtant, il faut rappeler qu'au Moyen Age, mais pas plus aujourd'hui, il n'existait d'Etat-Nation, ni au sens territorial car il s'agissait d'un amalgame de peuples souvent en mouvement, ni au sens politique (la conscience nationale n'existait pas), ni au sens culturel (aucune unité linguistique ou encore religieuse). La période éphémère du tsar (seulement 24 ans) est devenue un mythe, elle a été embellie, amplifiée, transformée pour devenir a-historique et se transformer en symbole national. Les territoires contrôlés par les Serbes sous Dusan représentent le territoire serbe de référence, des régions qui auraient "toujours appartenu aux Serbes". Ces territoires sont complètement intégrés aux discours politiques actuels. Par exemple, Vuk Draskovié, dirigeant charismatique d'un parti royaliste, ne s'en est pas caché lorsqu'il déclara, en décembre 1990 lors de la campagne électorale, qu'il revendiquait "tous les territoires où se trouvent des cimetières serbes". Les mêmes revendications territoriales sont partagées par un autre parti royaliste serbe, une scission du précédent qui se réclame des cetnik, celui de Vojislav Seselj. Plus explicite encore, la revue publiée par ce même parti, appelée "La grande Serbie, revue du mouvement cetnik", annonce la couleur: outre le territoire du tsar Dusan, les territoires serbes englobent aussi la Bosnie-Herzégovine, Krajina, Slavonie et Vojvodina. Il y a à la fois un mélange d'ethnicité et d'historicité. Explicite ou non, élargie ou restreinte, la carte des territoires contrôlés par Dusan est dans toutes les têtes, symbolisant à la fois la propriété et la bravoure des ancêtres. Les stratégies d'agrandissement de la Serbie vont se fonder sur ces références historiques. L'Etat se dote de stratégies géopolitiques pour revendiquer les territoires de l'Etat-Nation.

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Carte A.3. L'Empire du tsar Dusan à son apogée.
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L'histoire particulière du Monténégro confère à cette région une identité complexe. Pendant longtemps, l'histoire des Monténégrins se confond avec celle des Serbes, puisqu'aucune terminologie distinctive n'est utilisée. L'aire géographique occupée subit des modifications selon les

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époques. Auparavant appelé Duklja, le Monténégro prend le nom de Zeta au XIe siècle. D'abord vassale de Byzance, elle faisait partie d'une union avec le territoire serbe (Raska) à partir du milieu du XIIe siècle, union dans laquelle prédominait l'Etat serbe. L'appellation Crna Gora (Monténégro, littéralement la Montagne Noire) fut utilisée pour la première fois sous le règne de Milutin (1282-1321), pour réapparaître dans un traité en 1425 (entre Burdo Brankovié et MleCié). Connaissant de courtes périodes d'indépendance, le Monténégro devait passer sous administration ottomane en 1499.

3- La chute des territoires serbes. L'occupation complète de tous les territoires
La présence ottomane va marquer durablement les Balkans tant dans les faits que dans les esprits. L'introduction de l'Islam va modifier les catégories sociales et renforcer plus tard la politisation de la religion. Après la Slovénie, Croatie, Dalmatie, Slavonie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine, ce fut au tour des territoires serbes de tomber aux mains d'une puissance étrangère. L'ambition et les intérêts particuliers des principaux seigneurs serbes rivaux les empêchèrent de s'unir et de se structurer solidement afin de combattre l'Empire ottoman. Ce dernier était doté d'une organisation politique et militaire de plus en plus efficace, ce qui lui permettait, selon une logique impériale, de conquérir une grande partie des Balkans et de remplacer l'ancien Empire byzantin. Ephémère, l'Empire du tsar Dusan allait rapidement s'écrouler, et l'incompétence du fils de Dusan, Uros (1355-1371) contribua à la chute de la Serbie. Le prince Lazar Hrebeljanovié (1371-1389) ne fit que retarder de quelques décennies l'avancée turque. Nis tombe en 1386 après Sofia (1385) et plusieurs villes albanaises. Pour les Serbes (mais aussi les Grecs et d'autres peuples), cette période d'occupation ottomane représente le début d'un cauchemar, l'interruption d'une émancipation territoriale et donc étatique, nationale. Selon les Serbes eux-mêmes, l'arrivée des Osmanlis dans les Balkans les aurait empêchés de réaliser leur dessein national. Il s'agirait d'une malédiction, une mauvaise étoile, un acharnement historique qui se serait manifesté à plusieurs reprises dans l'histoire du peuple serbe. La date symbole de cette époque est le 28 juin 1389 : la bataille de Kosovo Polje (Ie Champ des Merles) située à environ 5 kilomètres de Pristina, au lieu dit "Gazimestan". Lorsque la nouvelle de la bataille de

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Kosovo Polje parvint à Paris, on sonna les cloches de Notre-Dame en l'honneur de la victoire. En fait, c'était une fausse nouvelle: les chrétiens (Serbes mais aussi Albanais) avaient été écrasés par les armées du Sultan. Même si les deux protagonistes principaux, serbe (Lazar Hrebeljanovié ) et turc (Mourad 1er) y trouvèrent la mort, la victoire turque fut éclatante et annonçait l'occupation complète du territoire serbe jusqu'au XIXe siècle. Le fils de Mourad, Bâyezîd, allait hériter d'un Empire solidement établi dans les Balkans. Cette bataille, devint un symbole national et fut immortalisée par de nombreuses poésies épiques, comme par exemple La mort de la mère des Jugovié21, qui fut recueillie par le réformateur linguistique du XIXe siècle, Vuk Stefanovié Karadzié. Les récits des batailles et des guerres ont souvent été modifiés, "arrangés", les combattants changeant parfois de camp, les collaborateurs se transformant en martyrs: par exemple, le célèbre Kraljevié Marko, héros de la bataille du Kosovo (mais que l'on rencontre d'ailleurs également dans la poésie épique bulgare ou grecque) serait en réalité mort du côté turc lors d'une bataille contre les Serbes. La bataille de Kosovo est constamment rappelée à la mémoire des Serbes. Elle est devenue un mythe, une tragédie de l'histoire serbe, un symbole de l'héroïsme du peuple serbe et de l'humiliation des Ottomans. Elle représente également une tentative de sauvegarde de la chrétienté face à l'Islam. D'ailleurs, elle fait tellement partie intégrante des particularités serbes que l'on arrive même à en oublier (ou occulter) la présence des Albanais aux côtés des Serbes. A l'époque, les Albanais, catholiques ou orthodoxes, n'étaient pas encore islamisés, et se battaient aux côtés des Serbes contre l'ennemi turc. Il s'agissait en fait plus d'une bataille de la Chrétienté contre l'Islam, que d'une bataille d'un groupe national spécifique qui, à l'époque, n'existait pas, contre un autre. La référence à cette bataille est utilisée aujourd'hui par les Serbes pour se distinguer des Albanais et revendiquer les territoires où vivent ces derniers. L'histoire est manipulée pour légitimer des revendications territoriales belliqueuses. La légende veut que les pivoines (boiur) de Kosovo Polje soient devenues rouges du sang des combattants répandu sur le sol (environ 35000 "Serbes", il vaudrait mieux dire "Chrétiens", et 100000 Turcs). D'ailleurs, c'est ce qui était rappelé le 28 juin 1989, lors du 600e anniversaire de la bataille (célébrer une défaite n'est pas chose commune, il faut l'avouer!), bataille que Slobodan Milosevié a su habilement exploiter dans son discours. Des badges étaient distribués, avec l'emblème d'une pivoine rouge, et on y spécifiait qu'''Au Kosovo encore, les pivoines fleurissent", avec les dates 1389-1989.
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Consulter \' Annexe. 40

Le fils de Lazar, Stevan Lazarevié (1389-1427), devait gouverner un territoire de plus en plus petit, protectorat d'abord soumis à la Hongrie, puis tombé sous la coupe de l'Empire ottoman. Profitant de la faiblesse des Turcs à la suite de la grande défaite qu'ils subirent à Ancyre (1402) au cours de la Guerre des Mongols de Tamerkan, le successeur de Stevan Lazarevié, Durad Brankovié (1427-1456), hérita d'une mince bande de terre le long de la Sava et du Danube, qui fut totalement occupée par les Turcs avec la chute de Smederevo (1459). Bien évidemment, les Serbes nationalistes actuels ne font aucune allusion à ces Etats serbes restreints, préférant les références glorieuses au vaste Empire de Dusan. Belgrade tombera aux mains des Turcs en 1521. L'éphémère Etat serbe de Brankovié, soumis à une double vassalité de la part des Ottomans et de la Hongrie, a pu apparaître comme une sorte d"'Etat-tampon" destiné à contenir la poussée ottomane vers le centre de l'Europe. Après le partage Rome-Byzance, c'est le partage VienneContantinople des Balkans. Avec la chute de Smederevo (1459), l'Etat serbe perd toute autonomie et passe sous la domination ottomane. Mehmed II trouve dans cette conquête une source de revenus importante avec l'exploitation de la région minière serbe de Novo Brdo (1455). Après la Bosnie (1463), l'Herzégovine est aux mains des Turcs en 1481. La Zeta (Monténégro) passe sous administration turque en 1499. La Macédoine est déjà dépendante depuis la fin du XIVe siècle. Dans la première moitié du xvI" siècle, la Porte dirigé par le fils de Selim 1er(1512-1520), Süleyman II (Soliman le Magnifique) qui régna de 1520 à 1566, consolida ses positions sur la rive droite du Danube avec la prise de Belgrade (1521) et la conquête de l'actuelle Vojvodina. Au début du XVIe siècle, la majeure partie du pays est passée sous domination ottomane. L'Empire ottoman est à son apogée, il est la première puissance mondiale. Le nord-ouest, c'est-à-dire la Slovénie, la Slavonie et la Croatie sont sous la domination des Autrichiens et des Hongrois. L'Istrie et une partie du littoral sont occupés par Venise. Dubrovnik (Raguse) devint vassale des Turcs afin de se protéger des attaques de Venise et de la Hongrie. Une longue série de traités ont réglé les rapports de la Croatie et de la Slovénie avec la Hongrie, à partir de la domination hongroise (1096). En 1527, Ferdinand 1erde Habsbourg est élu au trône de Croatie. Jusqu'au XVIIIe siècle, les Habsbourg consolident le pouvoir central absolutiste. Dans les régions occupées par les Autrichiens et les Hongrois, le féodalisme se renforce et la majorité des paysans deviennent des serfs (kmet).

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Les Monténégrins sont, eux, divisés en tribus (pleme) et clans (bratstvo); à partir de 1515, un chef spirituel (vladika), le prince-évêque, élu par le peuple, qui était toujours slave siégeait à Cetinje. De 1696 à 1918, le prince évêque était choisi dans la famille des Petrovié, la charge passant d'oncle à neveu. Un statut d'indépendance était conféré à la population. C'est avec Bajo Nikolié dit "Pivljanin", chef militaire mort en 1685 à côté de Cetinje en s'opposant à l'armée du vizir Sender, qu'apparaît le terme cetnik pour la première fois; il s'agit d'un détachement de francs-tireurs d'environ cinq cents à mille hommes. Les Monténégrins n'ont jamais été ni totalement soumis, ni totalement indépendants, menant une lutte permanente dans leurs montagnes22. Rétifs à la domination ottomane, les Monténégrins trouvèrent appui, selon les circonstances, auprès de Venise, de l'Autriche, et surtout auprès des Russes dès le début du XVIIIe siècle. La décadence de la Sublime Porte va permettre aux Autrichiens de faire des incursions sur le territoire ottoman et les Serbes participèrent à ces offensives contre les Turcs. Le traité de Karlovac (Karlowitz, 1699) oblige les Turcs à faire de nombreuses concessions en faveur des Autrichiens, particulièrement la province au nord de la Sava. Pendant cette période de domination ottomane, de nombreuses vagues d'émigration ont lieu. Fin XVIIe siècle, la victoire autrichienne sur les Turcs entraîna le ralliement des autorités religieuses serbes à l'Autriche. Entre 1690 et 1694, un exode massif de plus de 200 000 Serbes a lieu du Kosovo i Metohija23vers la région de Sremski Karlovci (Karlovac va remplacer le patriarcat de Peé aboli en 1766 par les Ottomans), mené par le patriarche Arsenije III Cmojevié qui prêcha l'insurrection contre les mécréants. En 1689, c'est la fuite du patriarche avec 30 000 familles vers le nord du Danube; mêmes attitudes contre la Sublime Porte de son successeur Arsenije IV en 1737, qui se réfugie en Hongrie. Lors de l'exode des Serbes, les Albanais musulmans s'établirent au Kosovo i Metohija, permettant aux Ottomans d'assurer la
22Ivo Andrié, dans L'éléphant du vizir, le fait dire à l'un de ses "Bosniaques" : -"Aljo, voila, nous nous disputons: qu'est-ce qu'il y a de pire et de plus affreux au monde, de meilleur et de plus doux?

- Le pire,

c'est de passer la nuit dans les montagnes pierreuses du Monténégro,

quand il fait

du vent, avec un détachement de Monténégrins par devant et un autre par derrière". 23 Metohija : (du grec metochos, domaine agricole qui appartient à un monastère), sous l'occupation turque, ce toponyme représentait les terres fertiles rattachées aux grands monastères orthodoxes de la région (par exemple Peé, Decani, etc.). Par extension, le terme Metohija est utilisé pour désigner la vaste plaine de la partie orientale de la région autonome du sud de la Serbie, Kosovo i Metohija (ou Kosmet en abrégé). Selon les voeux des communistes albanais qui estimaient cette appellation trop reliée à l'orthodoxie, le Comité Central du Parti la supprima de la dénomination officielle en 1966, pour ne conserver que le terme de Kosovo. Rejetée par les Albanais, elle est réutilisée par les Serbes.

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colonisation massive de l'ancien centre de l'Etat serbe. Par ailleurs, les migrations des populations musulmanes suivaient les contours de l'Empire ottoman et plus particulièrement les pertes de territoire. Selon Alexandre popovie4, les musulmans de la Pannonie émigrèrent vers la Serbie et la Bosnie-Herzégovine, ceux de la Lika et de la Dalmatie (actuellement en Croatie) également vers la Bosnie-Herzégovine, ceux du Monténégro (selon A. Popovié les survivants des massacres de musulmans des XVIIe et XVIIIe siècles) en Bosnie-Herzégovine, en Albanie, au Kosovo et en Serbie; et enfin ceux de Serbie au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine. Au XVIII" siècle, l'Empire autrichien et le Royaume de Hongrie mènent une politique de repeuplement de la Vojvodina et de la Slavonie, ces régions nouvellement libérées du joug ottoman. En contrepartie, les nouveaux arrivants doivent servir dans l'armée et faire face aux agressions venant du sud. Différentes nationalités viennent s'y installer: Hongrois, Ruthènes, Slovaques, Valaches, Bulgares, Grecs, Allemands, Tchèques, Roumains, mais aussi des insurgés Serbes. Ces populations sont au service des Habsbourg et bénéficient de nombreux privilèges, notamment une certaine autonomie culturelle (école, associations religieuses et littéraires). A partir de cette époque, un habitat rural s'implante, de préférence au pied des hauteurs (podgora) et sur le rebord des terrasses de loess au-dessus des vallées marécageuses. Installées dans les provinces militaires frontières (Vojna krajina, au pluriel vojne krajine), les populations déplacées ont joué un rôle militaire important pour défendre l'Empire autrichien et le royaume de Hongrie contre les ennemis extérieurs, ou encore pour mater les insurrections internes comme la révolution hongroise en 1848-1849. Telle est l'origine des territoires comme la Vojvodina ou encore ce que l'on appelle aujourd'hui les krajine, ces régions de la Croatie disposées en croissant de lune autour de la Bosnie-Herzégovine et peuplées d'une majorité de Serbes Gusqu'en 1995). La politique autrichienne de constitution des confins militaires équivalait à la création de véritables "zones tampons" entre l'Autriche et l'Empire ottoman. L'idée que la Serbie pouvait constituer une zone d'amortissement (de containment25 pourrait-on dire à l'époque contemporaine) de la poussée ottomane en Europe n'est pas chose nouvelle. Dès l'irruption des Turcs dans les Balkans, on s'était, dans l'Occident chrétien d'alors, préoccupé de ces coreligionnaires qui affrontaient des musulmans et, en particulier, de leur capacité à résister.
24Alexandre Popovié, Les musulmans des Balkans à l'époque post-ottomane. Histoire et politique, Les Editions ISIS, Istanbul, 1994, p, 59. 25 La doctrine américaine de l'endiguement (containment) a été élaborée en 1947 par George Kennan, doctrine selon laquelle il convient de s'opposer, au besoin par la force, à tout empiètement de l'adversaire. 43

4- Les reliqions et l'influence de la qéostratéqie
A un passé de dominations différentes pour chaque peuple, il faut également ajouter l'aspect confessionnel, à savoir les luttes entre Byzance et Rome - comportements orthodoxes et catholiques -, puis entre l'Islam et la Chrétienté. Au lye siècle, l'Empire romain dont faisait partie la péninsule balkanique avait déjà été partagé par Théodose, en Empire d'Orient et d'Occident. Les Slaves du sud, selon leur région d'installation, allaient inexorablement être marqués par ce partage qui, même s'il était plus symbolique que réel, allait peu à peu se confirmer avec le temps. On peut dire que la ligne de fracture Orient/Occident menaçait déjà de diviser les peuples frères. Dès le IXe siècle, ces jeunes peuples sans écriture furent convoités par Rome et Constantinople soucieux d'élargir leur sphère d'influence religieuse. Il faut rappeler que la langue parlée par les Croates, Serbes, Bulgares slavisés et Macédoniens slaves était fort peu différenciée et Cyrille et Méthode, deux frères d'origine grecque envoyés par Byzance, traduisirent les évangiles dans une langue comprise par tous, un dialecte de type bulgaro-macédonien (vieux slave) qui deviendra slavon sous l'influence

des langues locales. Ils les transcrivirent en glagolitique26, soucieux de
diffuser le christianisme. Malgré de nombreuses controverses vieilles de plusieurs siècles, un majorité de scientifiques pensent que le glagolitique, par l'intermédiaire du cyrillique, est à l'origine des alphabets modernes serbe, macédonien, bulgare, russe, ukrainien et biélorusse. Le slavon sera utilisé comme langue littéraire et religieuse chez tous les Slaves orthodoxes: slavon serbe, russe, etc. Croates et Serbes admettent la glagolite. Celle-ci prédomina en Croatie jusqu'à la fin du Xye siècle, date à laquelle ils adoptent l'alphabet latin. En Serbie, la glagolite est remplacée vers la fin du XIe siècle par le cyrillique formé à partir de l'onciale grecque en Bulgarie. Croates et Slovènes, christianisés par les Carolingiens, se tournèrent vers Rome, alors que Serbes, Monténégrins et Macédoniens furent convertis à l'orthodoxie, non sans hésitation pour les souverains serbes. A la fin du XIe siècle, la christianisation était entièrement réalisée, et les rivalités entre
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Glagolitique : (du vieux slave glagolati, parler). Il s'agit d'un alphabet composé des

minuscules grecques et de quelques signes coptes et arméniens permettant la prononciation du slavon. Les Croates (catholiques) conserveront le glagolitique dans leur littérature jusqu'à la fin du XVe siècle, mais continueront de l'utiliser dans leur liturgie jusqu'au XlXe siècle, avant d'adopter définitivement l'alphabet latin.

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chrétiens d'Orient et d'Occident se renforcèrent. En 1054, c'est le schisme d'Orient dû à des divergences plus rituelles que doctrinales (hormis la Trinité), mais les influences byzantines restèrent fortes au-delà des territoires serbes. Cependant, cette fracture religieuse allait diviser durablement des peuples très proches, non seulement sur le plan religieux mais encore géographiquement. En raison de l'expansion territoriale médiévale de Nemanja, son fils Sava (1174-1235) lui proposa des assises spirituelles, Il avait pour objectif de convaincre les autochtones de se joindre à leur projet étatique, c'est-àdire de se réunir au sein d'un même Etat, avec une même religion. Afin de réaliser un grand Etat, il était préférable d'avoir une même religion et surtout une Eglise indépendante, qui n'était ni sous la tutelle de Rome ni sous celle de Byzance. D'abord catholique, Nemanja commença par se convertir à l'orthodoxie et Sava, fin diplomate avant tout, obtint de Byzance la fondation de l'archevêché serbe. Défenseur actif du rite orthodoxe, il devint le premier archevêque de l'Eglise autocéphale serbe qui fut créée en 1219. D'abord à Peé, le siège fut transféré à Zica puis à Smederevo jusqu'à la chute de la ville (1459). La création de cette Eglise autocéphale serbe ne plaisait ni à l'archevêché d'Ohrid, ni au Patriarcat orthodoxe de Constantinople, qui lutteront pendant des siècles contre cette autocéphalie serbe. Avec la suppression du patriarcat de Peé (après celui du patriarcat bulgare en 1393), le patriarcat grec retrouvait son influence d'antan perdue lors de la création de ces Eglises autocéphales nationales. A l'initiative de Mehrned Sokollu (Sokolovié), grand vizir de Bosnie, le patriarcat de Peé fut rétabli en 1557, après une tentative de l'archevêché d'Ohrid de l'englober. Irrité par les regroupements des Serbes devant la dépouille de Saint Sava dans le monastère de Mileseva, Sinan-Pasa la fera brûler le 27 avril 1594, provocation qui ne fera que renforcer le sentiment orthodoxe dans la conscience populaire. Actuellement, l'Eglise orthodoxe serbe se présente comme "le gardien de tous les Serbes", de la culture populaire serbe. Pourtant, aux xvue et XVIIIe siècles, elle représentait davantage la culture savante réservée aux monastères, caractérisée par un esprit étroit et traditionnel et restait en opposition à la culture populaire, un monde distinct avec ses cycles épiques, ses coutumes encore teintées de paganisme, etc. De plus, l'Eglise orthodoxe avait conservé tous ses privilèges (comme le pouvoir de gérer les biens, nommer les religieux, assumé par le Patriarcat de Peé (de 1557 à 1766) et ses richesses. Néanmoins, elle permettait aux orthodoxes de se regrouper au sein d'une même communauté religieuse (millet) dans l'espace ottoman. Les orthodoxes des autres territoires, et surtout les Russes, en appelaient à une solidarité religieuse. Transitant par Byzance, les 45

relations entre la Russie et les territoires serbes ont été longtemps menées au nom de la religion. En puissance orthodoxe, la Russie des tsars se présentait comme la protectrice des chrétiens de l'Empire ottoman. Le but de la Russie était de déstabiliser son rival de l'intérieur, tout en continuant à le combattre de l'extérieur par une série de guerres russo-turques. Son discours masquait une préoccupation géostratégiques majeure: se ménager une ouverture sur la Méditerranée (au niveau de l'Adriatique ou de l'Egée) qui lui permettrait de ne plus être totalement dépendante des détroits contrôlés par les Turcs. Ainsi, à partir du XVIIIe siècle, les Russes œuvrent au développement d'insurrections nationales dans les Balkans. Après avoir un certain temps misé sur les Grecs, le développement d'un courant panslaviste les amène à s'intéresser aux Serbes puis aux Bulgares. Par exemple, on se souvient de Pierre le Grand qui, avec la déclaration de guerre à la Sublime Porte (1711) lançait appel à l'insurrection des orthodoxes contre les Turcs. C'est au nom de cette solidarité qu'elle conviait les Serbes, tout comme les Grecs, à se rebeller contre les Turcs, et à se joindre à ses côtés lors des guerres russoturques. Les Slaves catholiques, c'est-à-dire les Slovènes, les Croates, et les Dalmates étaient soumis à la tutelle d'une hiérarchie religieuse omniprésente politiquement dans les royaumes autrichien et hongrois. Ils étaient considérés comme un atout important dans la lutte des Etats combattant l'Islam et l'Empire ottoman. L'Eglise catholique, par le truchement du bas clergé, avait pour mission de niveler les populations plus ou moins rétives et de diriger les âmes des peuples autochtones. L'étendue des territoires occupés par les Autrichiens et les Hongrois, permettait au Vatican de bénéficier des revenus conséquents de la part des puissants clergés locaux dotés de propriétés foncières considérables. D'ailleurs, à la veille de la Première Guerre mondiale, le Vatican tirait une part essentielle de ses rentes des richesses des prélats de l'Empire austro-hongrois. L'autre partie des chrétiens vivait au sein de l'Empire Ottoman et gardait leurs spécificités. L'Islam apparaît dans les territoires yougoslaves avec l'invasion ottomane. Et ceci quoiqu'en disent certains nationalistes musulmans que l'on rencontre en Yougoslavie et qui, pour valider leur hypothèse que le "peuple" musulman (les Musulmans) serait foncièrement différent des Slaves du Sud, font remonter la présence des Musulmans (en tant que peuple) sur les territoires yougoslaves à la fin du xe siècle. Selon Sevko Omerbasié (président de la Communauté islamique de Croatie et de Slovénie) que j'avais rencontré à Zagreb en février 1993, les Musulmans seraient venus de Hongrie en tant qu'Ismaëlites; il y aurait aussi parmi les Musulmans des descendants des Bogomiles, qui eux, selon lui, viennent d'Asie Centrale et auraient adopté l'Islam en 922. 46

C'est de l'époque ottomane que date la coutume de raisonner en communauté religieuse, les millets, c'est-à-dire les communautés ethnicoreligieuses (le mot "millet" étant synonyme de religion). Le thème d'un Empire ottoman barbare et sans principes, persécutant la population chrétienne, a été largement utilisé au XIXe siècle dans le mouvement de renouveau national des provinces chrétiennes de l'Empire. S'il est vrai que la Sublime Porte a fait preuve, à maintes reprises, d'intolérance, guidée par un sentiment de supériorité vis-à-vis des autochtones et que les premiers contacts entre les Ottomans et les autochtones furent difficiles, il faut noter que l'autorité turque évolua au cours des siècles. Au départ, rien n'était plus redoutable que les troupes auxiliaires de l'armée 27, les akindt-s, qui dévastaient le pays ennemi (villes, villages, lieux de cultes, etc.) et se payaient sur le butin. Certains lieux de cultes furent transformés en mosquées. Mais une fois la vassalité des autochtones acquise, la terreur se relâcha. A côté de la spécificité musulmane de l'Etat, un règlement organique (kânûnname) organisait la cohabitation des. non-musulmans et des musulmans (maintien des langues locales, des spécificités culturelles et religieuses, etc.). Cela n'empêchait pas la hargne des ottomans contre les orthodoxes et le déclenchement de vagues d'islamisation (particulièrement au XVIIIe siècle) : tel fut le cas en 1737, lorsqu'Arsenije IV dut se réfugier en Hongrie avec ses fidèles, ou encore avec la fermeture du Patriarcat de Peé en 1766. La mise en place du statut de dhimmî représentait un réel avantage par rapport aux régions du reste de l'espace yougoslave occupées par l'Autriche ou la Hongrie, où l'on pratiquait conversions forcées et persécutions à l'encontre des populations orthodoxes ou juives. Le statut de dhimmî établissait une certaine protection aux chrétiens ou aux juifs (selon la loi islamique cheria tirée du Coran), leur permettant de pratiquer leur religion dans leurs propres lieux de culte, moyennant une taxe annuelle (harâdj). Sur le plan administratif, la soumission au Sultan était totale mais n'excluait pas la promotion, jusqu'aux niveaux les plus élevés, d'individus issus des peuples soumis, Slaves, Albanais, Arméniens ou Grecs. La domination turque était militaire et administrative, extrêmement disciplinée, avec un ordre unitaire et une monarchie stable. Le turc était la seule langue employée dans l'administration. Il est donc exagéré, en faisant référence aux plus de quatre siècles d'occupation ottomane, de parler de "nuit noire", d'oppression constante, d'aliénation de l'identité nationale ou encore d'esclavage comme le colportent les discours nationalistes. Il est
27Consulter Alexandre Popovié, Les musulmans, op. cité, pp. 217-218. 47

indiscutable néanmoins que les Ottomans se sont livrés à des actes barbares, comme en témoigne le ramassage des janissaires, ou encore la tour de Nis construite avec presque 1000 crânes d'insurgés serbes (Cele Kula). Si l'Empire ottoman fondait son Etat sur la spécificité religieuse (musulmane), on ne peut parler d'islamisation forcée et l'essentiel pour lui était de maîtriser les territoires conquis et d'obtenir de la population des indemnités (danak) intéressantes. La présence de musulmans sur le sol yougoslave résulte d'une conversion volontaire des populations locales à l'Islam, et non d'un apport massif de populations turques. Les vaincus pouvaient accéder à des postes élevés dans l'administration, à condition qu'ils se convertissent à la religion musulmane. Ce nouveau statut leur permettait d'échapper à certains impôts et au "ramassage" (devsirme) des janissaires, les janissaires

étant la hantise des autochtones28. De jeunes garçons chrétiens étaient
enrôlés de force dans le corps d'infanterie du Sultan. Appelés janissaires, ils étaient islamisés et servaient principalement sur les champs de bataille, ou encore à la garde des forteresses. Les plus brillants étaient destinés à des postes civils ou militaires à responsabilité (administration, services du palais). Au Monténégro, ceux qui se convertirent étaient considérés comme des traîtres et exclus de leur clan et tribu. Même si les nationalistes serbes actuels rejettent cette version de l'histoire, les communautés religieuses ont ainsi continué de fonctionner. Elles désignaient des groupes spécifiques qui se sont nationalement définis au XIXe siècle dans le cadre des projets de construction d'état-nation. Les Serbes, mais aussi les Monténégrins, les Macédoniens et toutes les autres populations chrétiennes ou juives ont pu conserver leur spécificité religieuse malgré l'occupation ottomane. Dans le processus de glorification historique, l'occupation ottomane est présentée comme une période de terreur pendant laquelle la souffrance serbe était à son comble, et le peuple serbe toujours motivé pour former des groupes de guerriers organisés, hajduk ou ceta. Ceci expliquant aussi la tradition guerrière du peuple serbe que veulent présenter les nationalistes actuels! Ce qu'il faut encore savoir, c'est qu'aucune des communautés chrétiennes ou non n'a jamais cherché à s'unir, à se regrouper, pendant tous ces siècles d'occupation étrangère, autrichienne, hongroise ou ottomane, pour lutter véritablement et efficacement contre l'occupant. Il faudra attendre le XIxe siècle pour voir les premières révoltes nationales qui, du
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On peut consulter les romans de l'écrivain yougoslave Ivo Andrié, et plus particulièrement, les descriptions de ces "ramassages" dans son livre Il est un pont sur la Drina.

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reste, furent majoritaires dans l'Empire ottoman, et que des groupes nationaux s'organisent, chacun essayant plus ou moins de se structurer en nation indépendante et former un Etat cherchant à faire coïncider identité culturelle et identité politique.

5- Les révoltes nationales
En Europe, les guerres répétées entre l'Autriche et la Turquie étaient considérées comme permanentes dans les esprits. Par exemple, Victor Hugo écrivit un poème29en juin 1828 traduisant cette préoccupation occidentale, cette lutte contre l'Empire ottoman; pourtant, à l'époque où ce poème fut écrit, il n'y avait aucune guerre turco-autrichienne. En août 1876, ce même poète30s'indignait encore lorsqu'il apprenait les massacres de populations chrétiennes dans les territoires serbes par des soldats turcs (les fameux bachi-bouzouks31): "Nous allons étonner les gouvernements européens en leur apprenant une chose, c'est que les crimes sont des crimes, c'est qu'il n'est pas plus permis à un gouvernement qu'à un individu d'être un assassin, c'est que l'Europe est solidaire, c'est que tout ce qui se fait en Europe est fait par l'Europe, c'est que s'il existe un gouvernement bête fauve il doit être traité en bête fauve; c'est qu'à l'heure qu'il est, tout près de nous, là sous nos yeux, on massacre, on incendie, on pille, on extermine, on égorge les pères et les mères, on vend les petites filles et les petits garçons (..). Ce que les atrocités de Serbie mettent hors de doute, c'est qu'il faut à l'Europe une nationalité européenne, un gouvernement, un immense arbitrage fraternel, la démocratie en paix avec elle-même, toutes les nations sœurs ayant pour cité et pour che.flieu Paris, c'est-à-dire la liberté ayant pour capitale la lumière. En un mot, les Etats-Unis d'Europe. C'est là le but, c'est là le port." Jusqu'au XIXe siècle, il n'y eut aucune révolte sérieuse parmi les peuples de l'Empire ottoman. C'est à partir de là que la vie des régions balkaniques allait profondément changer, avec la renaissance nationale et ses nombreuses révoltes qui aspiraient à une autonomie politique, plus particulièrement dans les régions sous occupation ottomane. Les régions sous occupation austro-hongroise connurent quelques troubles notamment pendant le «printemps des peuples» de 1848, troubles fortement réprimés
29"LeDanube en colère" (Les Orientales, XXXV). 30 C'est dans Le rappel que Victor Hugo écrivit cet appel contre la répression turque en Serbie, intitulé "Pour la Serbie". 31Bachi-Bozouk ou Bachi-bouzouk en français, basibozuk en serbo-croate (mot turc ba/jibozuk) qui représente des groupes d'ex-soldats (ou encore des soldats de l'armée régulière turque mais qui échappent à toute discipline) qui se livrent aux pillages et à toutes sortes d'exactions sur leur passage. 49

par l'Empire. Néanmoins, ce mouvement de contestation fut limité par la relative passivité de la paysannerie soumise aux grands propriétaires terriens. Il contribua pourtant à la prise de conscience des élites nationales qui allaient jouer un rôle décisif dans la formation des mouvements d'indépendance. Conséquence de ce réveil national, des groupes nationalistes slovènes exigèrent l'indépendance de cette région. En Croatie, l'unanimité n'était pas établie sur la marche à suivre afin d'obtenir l'indépendance et le mouvement se partageait entre le développement d'un nationalisme croate étroit et celui, beaucoup plus large d'un panslavisme

yougoslave, dont le linguiste Ljudevit Gaj 32 (1809-1872) était l'un des
adeptes. Certains comme Josip Juraj Strossmayer (1815-1905) proposent une collaboration hungaro-croate, d'autres, comme Ivan Maiuranié (18141890) une collaboration austro-croate. Ante Starcevié (1823-1896) refuse toute collaboration, toute union des Slaves du Sud et propose de lutter contre les Serbes. Pendant la révolution hongroise (1848-1849), le ban de Croatie Josip JelaCié (1801-1859) prend parti pour Vienne. La monarchie austro-hongroise (créée en 1867) se partage les territoires. François-Joseph devient empereur d'Autriche et roi de Hongrie. Avec le Congrès de Berlin, une double gestion s'est instituée: la Slovénie et la Dalmatie sont administrées par l'Autriche; la Croatie, la Slavonie, et la Vojvodina par la Hongrie. La solidarité "yougoslave" reste minoritaire". Sous l'occupation fTançaise (campagnes de Napoléon, 1809-1813), la Slovénie, la Croatie méridionale et la Dalmatie sont intégrées aux provinces illyriennes aux dépens de l'Autriche. Des réformes sont engagées, les écoles sont ouvertes et la pratique de la langue slovène autorisée. Cette période fortement influencée par les idées de la philosophie des Lumières et de la Révolution française, favorisent l'éveil de la conscience nationale, surtout chez les intellectuels et dans une partie de la bourgeoisie. L'aspiration à l'unification de la Slovénie dont le peuple était réparti sur trois états (Italie, Hongrie, et Autriche) se renforça. On revendiquait aussi des droits politiques et culturels (entre autres l'usage de la langue slovène) et l'abolition des relations féodales. Trois courants s'opposaient: les conservateurs ou "Vieux Slaves" plus modérés (Janez Blajvajs et Jemej Kopitar), les libéraux ou "Jeunes Slaves" plus radicaux (France Presem), et enfin les adeptes du mouvement illyrien (Stanko Vraz) favorables à une union avec la Croatie. En mars 1848 à Ljubljana, des révoltes estudiantines auxquelles participèrent des ouvriers, des paysans et une partie de la bourgeoisie, se déclarèrent et furent sévèrement réprimées. Devant faire face à d'autres révoltes nationales dans le reste de son royaume, l'Autriche renforça son pouvoir autoritaire
32

Ce sont Ljudevit Gaj le Croate et Vuk Stefanovié Karadiié le Serbe qui vont créer la langue nationale serbo-croate. Voir le chapitre C-2. 50

également en Slovénie, ainsi que la germanisation du peuple slovène, afin d'empêcher toute récidive contestataire. A partir de 1860, le régime s'assouplit. L'Autriche développa le réseau ferroviaire (première ligne reliant Vienne à Trieste), ce qui favorisa l'industrialisation. Avec une faible bourgeoisie nationale, le capital allemand était prépondérant. En 1868, la Slovénie fut divisée, la plus grande partie revint à l'Autriche, le reste à la Hongrie et à l'Italie. En 1871, les Confins militaires (Vojna krajina) sont démilitarisés. De 1890 à 1914, la vie politique s'organisa, avec des partis politiques divers (Parti catholique, Parti populaire, Parti social-démocrate yougoslave, etc.) qui se battaient pour obtenir des droits nationaux, tout en restant au sein de l'Empire austro-hongrois. Seuls les groupes des Jeunes et des Socialistes regroupés autour d'Ivan Cankar, souhaitaient la fin de l'Empire et l'union de tous les peuples yougoslaves. Quant aux Serbes et Monténégrins, ils allaient être alors dirigés par des dynasties nationales. Les Serbes allaient profiter de la décadence de l'Empire ottoman, de l'aide des puissances occidentales soucieuses de contribuer à la disparition de cet Empire musulman et assister à la formation, à sa place, des Etats chrétiens. Ils furent également influencés par les idées nationales européennes et la révolution française. Le processus d'émancipation nationale, de création d'une organisation politique territoriale se mettait en place mais surtout dans les villes. L'élite serbe souhaitait créer un état spécifique doté d'une administration, d'une armée, d'une police, d'une industrie et d'un commerce, d'un système éducatif nationaux. Les insurrections nationales se multiplièrent, sans toutefois être forcément guidées par des exigences idéologiques véritablement définies. Il semblerait par exemple que le soulèvement dirigée par Dorde Petrovié dit Karadorde (Georges le Noir, kara signifiant noir en turc) en 1804 en Sumadija et qui se solda par un échec, ait été davantage dicté par des préoccupations économiques. En effet, soucieux de développer leur petit commerce, les riches propriétaires terriens souhaitaient maîtriser complètement leur production et ne plus dépendre de l'occupant turc. Néanmoins, la révolte populaire de février 1804 avait pour cause directe l'exécution de certains chefs de villages éminents (les knez) soupçonnés de fomenter un soulèvement contre les dahis, ces janissaires qui prétendaient se soustraire aux ordres du pouvoir ottoman centralisé. La rivalité entre les Petrovié et un autre mouvement dirigé par les Obrenovié devait conduire à l'assassinat de Dorde Petrovié en 1817. La seconde insurrection de 1815, cette fois-ci conduite par Milos Obrenovié, plus diplomate que son rival, permit à la Serbie de préparer le terrain à des concessions turques et choisira Kragujevac comme capitale. Mais cette principauté n'aurait pu se faire sans la politique balkanique de la Russie. Les interventions russes dans les Balkans ont, tout d'abord abouti à une première 51

autonomie en 1815 accordée par les Ottomans, puis au Traité d'Andrinople (1829), les Russes promettant aux Serbes de rediscuter la question de leur autonomie, ce qui fut fait en 1830. La Russie tsariste nourrissait le projet de prendre la place occupée par la Turquie dans les Balkans, avec les débouchés maritimes de la côte adriatique en ligne de mire. Pour arriver à ses fins, elle savait utiliser à la fois les forces serbes et les forces bulgares, tout en sachant que les intérêts serbes et bulgares étaient souvent antinomiques. Grâce à une entente directe avec les Ottomans, la principauté de Serbie prenait forme, et l'autonomie fut reconnue en 1830, avec Belgrade pour capitale. L'autonomie de l'Eglise serbe est rétablie en 1831. Milos Obrenovié, reconnu prince héréditaire, ajoutait six districts supplémentaires, agrandissant la principauté de Serbie d'un tiers. Petite et limitée, elle allait tout de même concentrer les énergies nationales insurrectionnelles. La première principauté serbe autonome forma, avec la Moldo-Valachie plus à l'Est, une sorte de cordon séparant les deux Empires rivaux autrichien et ottoman. Alors qu'au XVIe siècle, l'avantage était aux Ottomans, au XIXe siècle l'affaiblissement de ces derniers laissa le champ libre aux ambitions autrichiennes dans les Balkans. Les révoltes nationalistes serbes se nourrirent du désir d'indépendance face à ces deux impérialismes. Dans l'esprit de certains, la création d'une conscience nationale serbe devait permettre de fonder un Etat national. Encore aurait-il fallu que les promoteurs de ce genre de projet s'entendent sur la forme à donner à cet état. Les uns préconisaient un Etat nationalement restrictif créé pour les Serbes et dirigé par eux. L'idée d'une grande Serbie fut développée par Ilija Garasanin (1812-1874), dans L'Esquisse (Nacertanje33). Parallèlement au développement de ces idées nationales exclusives, d'autres, plus cosmopolites et souvent plus démocrates, cherchaient à promouvoir des options de type fédéral ou confédéral réunissant les nombreux peuples des régions. Ces solutions rejetant toute hégémonie et préférant mentionner l'égalité des peuples, ont germé dans l'esprit de certains intellectuels Slaves du Sud. Imprégnée de la conception universaliste des philosophes des Lumières, l'idée de former une union des Slaves du Sud sous forme d'un Etat-nation est née au XIXe siècle. C'est le mouvement romantique illyrien du croate Ljudevit Gaj (1809-1872) qui, le premier, formula ce type de projet, avant de séduire des intellectuels d'autres nationalités, notamment serbe. L'une des étapes notables de la concrétisation de l'idée yougoslave fut la création d'une langue commune à

33 Haljepmm-tje.

flpozpClM

cnOlbaUlI-be U HaljuoHMHe

nOJlUmUKe Cp6uje

Ha KOHlJY 1844.

zoiJuHe,MJE, Eeorpa,l:(,1991. En tant que Ministre des affaires étrangères (1861-1867), il proposa une politique étrangère assez moderne pour l'époque. Consulter le chapitre C-I. 52

la majeure partie des Slaves du Sud, le serbo-croate (ou croato-serbe)34,avec le serbe Vuk Stefanovié Karadzié (1787-1864). Le projet yougoslave prônait la création d'un territoire commun aux peuples de la région, et qui, surtout, réunirait des citoyens égaux en droit quelle que soit leur appartenance nationale. Les promoteurs de cette idée considéraient que les similitudes linguistiques et l'origine commune des peuples slaves leur permettraient de transcender les clivages géographiques, historiques ou religieux apparus au cours des siècles. Ils soulignaient, en outre, que jamais aucun peuple des Balkans n'avait vécu dans un Etat coïncidant avec ses frontières ethniques et qu'il était impossible de modifier cette réalité, sauf à provoquer des migrations massives et à supposer que les contours identitaires de chaque peuple soient clairement définis. Ils dénonçaient les programmes nationaux expansionnistes soutenus par une bonne partie de la bourgeoisie (serbe ou croate, mais aussi albanaise, slovène ou encore musulmane de BosnieHerzégovine), et leur opposaient un projet d'union, à la fois politique, économique et culturel. Créer un Etat yougoslave ou faire une Fédération balkanique? Telles étaient les options proposées, options qui seront très largement discutées chez les sociaux -démocrates et les socialistes et communistes de ce XIXe siècle et du XXe siècle. Mais on est loin de cette union puisque tous les peuples ne sont pas libérés des puissances étrangères. Il faudra attendre le Congrès de Berlin (13 juillet 1878) pour une indépendance complète de la Serbie, ainsi que du Monténégro. La Serbie s'accroît de Il 000 km2 (soit environ 30 %) ce qui lui donne une superficie de 48 400 km2; le Monténégro double presque son territoire, passant de 4 900 km2 à 8 600 km2. Quelques enclaves à la frontière serbe sont administrées par la Bulgarie. Au Congrès de Berlin, la vallée de la Morava de Nis à Vranje est cédée à la Serbie et le Monténégro obtient un débouché sur la mer (le port de Bar). Quant au Sandzak35 de Novi Pazar, il est administré par l'Autriche de 1878 à 1905, puis par les Ottomans de 1905 jusqu'en 1912. Le projet de l'Autriche-Hongrie est de constituer un Etat croato-bosniaque à l'intérieur de l'Empire dans le but de contrer l'expansionnisme serbe; elle avait donc besoin d'administrer le Sandzak de Novi pazar en plus d'occuper la Bosnie-Herzégovine. Cette région constituait le point de transit commercial entre les deux Empires, le cordon sanitaire entre les terres chrétiennes et l'Empire ottoman. En 1912, elle fut de nouveau occupée par l'Autriche-Hongrie dans le but de couper l'accès de la Serbie à l'Adriatique. A l'issue des Guerres balkaniques, le Sandzak est
Consulter le chapitre C-l. 35Sandiak : circonscription administrative de l'Empire ottoman, appellation qui est restée jusqu'à nos jours. On parle du sandiak de Novi Pazar. C'était un point de passage vers la Bosnie-Herzégovine à l'époque ottomane. 34

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finalement partagé entre la Serbie et le Monténégro. Actuellement, malgré un intérêt économique limité, il reste le seul itinéraire possible entre la Serbie et le Monténégro, permettant aux Serbes d'atteindre le littoral adriatique. L'Empire austro-hongrois était un soutien puissant de l'Allemagne récemment unifiée (1871). A la grande déception de la Serbie, il occupa la Bosnie-Herzégovine pendant 30 ans, puis l'annexa en 1908, barrant ainsi la route à toute possibilité d'extension de la Serbie (dépourvue d'accès à la mer) vers l'Adriatique, mais aussi coupant cours à toute révolte nationale s'opposant à la double gestion étrangère. L'empire austro-hongrois disposait d'une possibilité de "surveiller" les nouveaux Etats indépendants de Serbie et Monténégro en particulier et de contrôler le commerce extérieur de la Serbie. Par ailleurs, cette stratégie permettait à l'Autriche de maintenir un lien physique avec l'Empire ottoman, pour d'évidentes raisons commerciales. Serbie et Monténégro, malgré leur indépendance, étaient menacés de partout. Des migrations de musulmans eurent lieu avec cette occupation autrichienne, principalement vers la Turquie, mais aussi vers des régions orientales voisines appartenant encore à l'Empire décadent. Les quelques révoltes paysannes spontanées de Bosnie-Herzégovine échouèrent, faute d'idéologie et d'organisation politiques structurées. Déçus de par la diplomatie russe qui joua la carte bulgare36, les Serbes chercheront appui auprès des Autrichiens dans la lutte engagée contre les Turcs. De son côté, la Russie tsariste intensifie ses relations avec le Monténégro qui devient le principal support et intermédiaire de sa politique dans les Balkans. Mécontents de la coopération économique inégalitaire qu'ils ont avec les Austro-Hongrois, les Serbes se tournent à nouveau vers la Russie au début du XXe siècle, et aussi vers la France, mais l'Empire des tsars ne sera pour eux qu'un piètre allié lors de la Première Guerre mondiale. Faisant obstacle à leur politique expansionniste dans les Balkans vers l'Est (Bulgarie, Russie et Roumanie) et le sud (mer adriatique, empire ottoman), la Serbie rencontrera l'hostilité des deux Empires centraux (Allemagne et AutricheHongrie). La nation serbe gênait l'Autriche-Hongrie en raison de l'attraction grandissante qu'elle exerçait sur de nombreux peuples slaves dominés par le concerné par la survie de l'Empire austro-hongrois, en raison des richesses
36

vieil Empire de plus en plus contesté 37. Le Vatican était directement
Les Russes vontjouer la carte bulgare et esquisser les contours d'une "grande Bulgarie",

englobant la Macédoine de l'époque et s'ouvrant sur le mer Egée comme sur la mer Noire (traité de San Stefano, mars 1878). Cette avancée russe sur les rivages de la méditerranée inquiète les Occidentaux qui obtiennent l'ajournement du projet au Congrès de Berlin. 37Consulter à ce sujet le magnifique roman de Joseph Roth, La marche de Radetzky, Points, Seuil, 1995. 54

immenses du clergé catholique dont elle bénéficiait directement. Par ailleurs, le Vatican, par l'intermédiaire des Balkans et plus précisément de la Serbie, continuait de rester fortement hostile à la France "pro-serbe", ne pardonnant pas aux révolutionnaires français de 1789 d'avoir largement dépossédé le haut clergé de ses richesses considérables. Quant à la Macédoine, les révoltes sont plus tardives. C'est pourtant la région la plus opprimée, mais le Congrès de Berlin ne change rien pour elle; elle reste aux mains des Ottomans. En 1893, l'Organisation pour l'Unité Nationale Macédonienne (Y.M.R.O) est créée, et fixe sa première constitution en 1894. Son mot d'ordre est "La Macédoine aux Macédoniens". Des formations militaires se créent dès 1896. L'insurrection nationale du 2 août 1903 va permettre la formation éphémère de la république de Krusevo. Toutefois, il faut attendre les guerres balkaniques pour assister au départ définitif de l'Empire Ottoman. Puisque les grandes puissances ne s'étaient pas intéressées au sort des Albanais du Kosovo, ceux-ci décidèrent de prendre leur destin en main et de fonder la Ligue de Prizren, du nom de la ville où elle fut créée le 10 juin 1878. Le but de ce mouvement national était de défendre les droits du peuple albanais, la reconnaissance de l'entité albanaise au sein de l'Empire ottoman. Mais au Congrès de Berlin, l'autonomie qu'ils réclamaient n'est pas reconnue et le Kosovo reste turc. Devant l'incompréhension des grandes puissances, maîtresses du jeu dans la région, la Ligue a proclamé en 1880 un "gouvernement provisoire d'Albanie", contrôlant le Kosovo et la Macédoine occidentale. Des tensions internes fragilisent la Ligue, une partie étant pour une autonomie nationale complète et l'autre, plus timide, pour une reconnaissance des droits des Albanais mais tout en restant sous la coupe des Ottomans. Le gouvernement provisoire est balayé par la reconquête ottomane de 1881. Des violences entre Serbes et Albanais provoquent le départ de nombreux Serbes vers le royaume de Serbie. Au Monténégro, un Etat moderne avait commencé à se dessiner avec

le règne de Petar 1er Petrovié

(1782-1830) qui, afin d'augmenter la

puissance militaire contre la Sublime Porte, tenta de réconcilier clans et tribus divisés par des conflits sanglants (vendettas) et inculquer un sentiment national. De 1830 à 1851, Petar II Petrovié Njegos, de la tribu Njegusi, succéda à son oncle. Evêque, philosophe et poète très cultivé, il continua la construction politique commencée par son oncle, restructurant le régime qu'il dirigeait tout en lui conservant son caractère absolutiste d'antan. Il présidait un Sénat composé de douze représentants (les vojvode) des tribus et clans monténégrins. Ce Sénat était à la fois organe judiciaire, législatif et exécutif. Son successeur Danilo (1851-1860), qui prit le titre de prince (knez), laïcisa le système et édicta un nouveau code en 1852, condamnant vivement la vendetta (krvna osveta). Le Monténégro cherchait à se 55

débarrasser de la tutelle d'Istanbul et de grandes révoltes eurent lieu en 1853 puis en 1857. Le prince Nikola 1er (1860-1914) succédant à son oncle Danilo s'allia même à la Serbie pour soutenir la révolte paysanne de 18751876 en Bosnie-Herzégovine, qui fut un échec. Au Congrès de Berlin de 1878, l'indépendance du Monténégro reconnue, il retrouvait un débouché sur la mer. Mise en place par l'élite, l'idéologie nationale (serbe, croate, etc.), allait très lentement gagner la population avec ses conceptions de l'identité, de la communauté nationale, de la Nation, de l'Etat-Nation, mais sans toutefois mobiliser les foules de façon spectaculaire. Il est vrai que le discours nationaliste ne correspondait pas forcément à la réalité sociale. En effet, il n'y avait pas, à proprement parler, de nation en tant que construction politique, précisément formée, se sentant responsable, et capable d'exprimer une identité commune, un groupe national spécifique. A défaut de nation parfaitement constituée, la grande masse des individus vivait son enracinement social au niveau local le plus étroit, la petite région, le village, le clan, la famille. Ce qui unissait les personnes, c'était le territoire, qui exprimait l'univers principal d'enracinement de l'individu. Ce territoire était modeste par sa taille et en aucun cas comparable à celui revendiqué par les nationalistes actuels. S'ajoutaient à cela les ancêtres (plus ou moins éloignés), et tous les événements, traditions, importants de la naissance et de la mort. Cependant, les individus ne se sentaient pas appartenir à une nation précise. Il n'existait pas de nation serbe, croate ou autre et c'est le nationalisme serbe, croate, etc. qui a créé la nation correspondante. L'existence de la conscience nationale induit l'existence de la nation: c'est une construction intellectuelle, même si à la base elle se nourrit d'une réalité à savoir la dépendance et l'oppression des groupes en question. L'idée fut ensuite diffusée auprès de la population. Contrairement à ce que prétendent les nationalistes actuels, on ne naît pas serbe, croate, albanais, etc. on le devient. Dans tous les cas, une historiographie particulière était indispensable pour conforter le projet national retenu, et c'est pour cette raison, pour légitimer sa propre existence, que chaque mouvement national va scruter les faits historiques et ne retenir que ce qui lui permettra de s'ancrer dans un passé lointain.

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Carte A.4. Les Balkans après le Congrès de Berlin.

6. Les départs définitifs
En ce début de XXe siècle, on observe d'importants mouvements dans l'histoire yougoslave. En Croatie, les protestations contre les Hongrois se multiplient et particulièrement contre l'utilisation de la langue hongroise dans certaines fonctions comme les transports ferroviaires. Si l'élite intellectuelle et politique reste faible, les paysans commencent à s'organiser et à se politiser. Les positions sur la question nationale se durcissent, les options nationalistes se radicalisent et des démonstrations antiserbes (comme ceux qui vivent dans les territoires sous occupation hongroise) se multiplient. En 1904, le Parti paysan croate, un parti nationaliste, sous la direction des frères Antun et Stjepan Radié est créé. Pourtant, en 1905, une coalition croato-serbe se forme, ce qui représente un grand événement dans l'histoire des relations entre Serbes et Croates; y participent le Parti du droit, le Parti progressiste croate, le Parti national indépendant serbe et le Parti 57