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Le banquet à travers les âges

De
374 pages
Le banquet est un thème riche tant sur le plan religieux, anthropologique et sociologique que philosophique, littéraire et iconographique ; il est à la fois lieu de sociabilité, de réflexion, de justice ou d'antagonisme, de manifestation et de contestation du pouvoir. Il se décline ici en une large gamme, du Banquet de Platon à la Cène et du banquet d'anniversaire de Pharaon aux oeuvres de Marco Ferreri.
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LEBANQUETÀTRAVERSLESÂGES
DEPHARAONÀMARCOFERRERILEBANQUETÀTRAVERSLESÂGES
DEPHARAONÀMARCOFERRERI
Éditépar
SydneyH. AUFRÈRE (CNRS,UMR6125,UniversitédeProvence)et
Michel MAZOYER(UniversitéParisIPanthéon–Sorbonne)
AssociationKUBABA,UniversitédeParisI
Panthéon–Sorbonne
12,placeduPanthéon75231ParisCEDEX05Reproductions de lacouverture:Banquet en province(Chagot)
La déesse KUBABA (VladimirTchernychev)
(Jean-Michel Lartigaud)
Directeur de publication: MichelMazoyer
Directeur scientifique: JorgePérez Roy
Comité derédaction
Trésorière:ChristineGaulme
Colloques:JesúsMartínezDorronsoro
Relationspubliques:AnnieTchernychev,SophieGarreau
DirectriceduComité delecture:Annick Touchard
Comité scientifique (SérieAntiquité)
Sydney H.Aufrère,SébastienBarbara,MarielleBéchillon,NathalieBosson,PierreBordreuil,
JacquesBouineau,DominiqueBriquel,GérardCapdeville,JacquesFreu, MichelMazoyer,
DennisPardee,EricPirart, JeanMichelRenaud,Nicolas Richer,Bernard Sergent,
ClaudeSterckx,PatrickVoisin,Paul Wathelet
Ingénieurinformatique
PatrickHabersack (macpaddy@chello.fr)
Avec lacollaborationartistique de Jean-Michel Lartigaud
et de VladimirTchernychev.
Ce volumeaétéimprimé par
© AssociationKUBABA, Paris
©L’Harmattan,Paris,2011
5-7,ruedel’ÉcolePolytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-55471-9
EAN:9782296554719BibliothèqueKubaba(sélection)
http://kubaba.univ-paris1.fr/
CAHIERS KUBABA
Barbares et civilisés dans l’Antiquité.
Monstres et Monstruosités.
Histoires de monstres à l’époque moderne et contemporaine.
COLLECTION KUBABA
1.SérieAntiquité
Dominique BRIQUEL, LeForum brûle.
Jacques FREU,Histoire politique d’Ugarit.
——, Histoire du Mitanni.
——, Suppiliuliuma et la veuve du pharaon.
Éric PIRART,L’Aphrodite iranienne.
——, L’éloge mazdéen de l’ivresse.
——, L’Aphrodite iranienne.
——,Guerriers d’Iran.
——,GeorgesDumézil face aux héros iraniens.
Michel MAZOYER, Télipinu,le dieu du marécage.
Bernard SERGENT, L’Atlantide et la mythologie grecque.
Claude STERKX, Les mutilations des ennemis chez lesCeltes préchrétiens.
Les Hittites et leur histoire en quatre volumes :
Vol. 1: Jacques FREU et Michel MAZOYER, en collaboration avec Isabelle KLOCK-
FONTANILLE,Des origines à la fn de l’Ancien Royaume Hittite.
Vol. 2:Jacques FREUet Michel MAZOYER,Les débuts du NouvelEmpire Hittite.
Vol. 3:Jacques FREUet Michel MAZOYER,L’apogée du NouvelEmpire Hittite.
Vol. 4: Jacques FREU et Michel MAZOYER, Le déclin et la chute du Nouvel Empire
Hittite.
Sydney H. AUFRÈRE, Thot Hermès l’Égyptien.Del’infiniment grand à l’infiniment petit.
Michel MAZOYER (éd.), Homère et l’Anatolie.
Michel MAZOYER etOlivier CASABONNE(éd.),
Mélanges en l’honneur du Professeur René Lebrun :
Vol. 1:Antiquus Oriens.
Vol. 2: StudiaAnatolica et Varia.
Richard-Alain JEANetAnne-Marie LOYRETTE, La mère, l’enfant et le lait enÉgypte ancienne.
osUne étude de sénologie égyptienne (Textes médicaux des Papyrus Ramesseum n III
et IV),édité parSydney H. AUFRERE.
Sydney H. AUFRERE et Michel MAZOYER (éd.), Remparts et fortifications.Du temple d’Edfou
au mur deBerlin.
Daniel GRICOURTetDominique HOLLARD,Cernunos, leDioscure sauvage.Patrick VOISIN et Marielle DE BECHILLON (éd.), L’Art du discours dans l’Antiquité :
de l’orateur au poète.
2.SérieMondemoderne,Mondecontemporain
Annie TCHERNYCHEV,L’enseignement de l’Histoire en Russie
Eysteinn ÁSGRIMSSON,Le Lys, Poème marial islandais. Présentation et traduction de Patrick
Guelpa.
Moëz MAJED, L’ambition d’un verger.
René VARENNES,Au-delà des mots.
3.SérieGrammaireetlinguistique
Stéphane DOROTHEE,À l’origine du signe : le latinsignum.
Michèle FRUYTet Sophie VAN LAER(éd.),Adverbes et évolution linguistique en latin.
Sophie ROESCH(éd.),Prier dans la RomeAntique.Etudes lexicales.
Claude MOUSSY, Synonymie et antonymie en latin.
Olga SPEVAK(éd.) Le syntagme nominal en latin.
4.SérieActes
Michel MAZOYER, Jorge PEREZ,Florence MALBRANT-LABAT,René LEBRUN (éd.),
L’arbre, symbole et réalité.Actes des premières Journées universitaires de Hérisson,
Hérisson,juin2002.
L’Homme et la nature. Histoire d’une colonisation.Actes ducolloqueinternationalde
Paris,décembre2004.
L’oiseau entre ciel et terre.Actes desDeuxièmes journées universitaires de Hérisson,
2004.Actes desJournées universitairesdeHérisson,18et 19juin2004.
La fête, de la transgression à l’intégration.Actes du colloque sur la fête, la rencontre
du sacré et du profane. Deuxième colloque international de Paris, organisé par les
Cahiers Kubaba (Université de Paris I) et l’Institut catholique de Paris, décembre
2000(2volumes).
D’âgeenâge.ActesdesTroisièmesjournéesuniversitairesdeHérisson,23-24juin2004.
Claire KAPPLERet Suzanne THIOLIER-MEJEAN(éd.),
Alchimies, Occident-Orient. Actes du Colloque tenu en Sorbonne les 13, 14 et 15
décembre2001,publiésavec leconcoursdel’UMR 8092(CNRS-Paris-Sorbonne).
Sydney H. AUFREREet Michel MAZOYER (éd.),
Clémence et châtiment. Actes du colloque organisé par les cahiers Kubaba
(Université de Paris I) et l’Institut catholiquede Paris, Institut catholique de Paris, 7-8
décembre2006.
SérieÉclectique
Élie LOBERMANN,Sueurs ocres.
Patrick VOISIN,Il faut reconstruireCarthage.
Christian BANAKAS, Les difficultés de l'anglais : la voix passive.SOMMAIRE
XI-XXIISydney H. AUFRÈRE, «J’aisongéàrechercherlaclefdu
Michel MAZOYER festinancien…»Quelquescléspour
ouvrircebanquet
SydneyH. AUFRÈRE 1-30LeBanquetd’anniversairedePharaon
(Gn40,20-22)etsonintertexte
Pedro AZARA 31-43Laphénoménologieducocktailde
crevettes
Dan BELNAP 45-70«Afeast,oBaal,weshallprovide.»
TheroleofthefeastintheUgaritic
mythologicaltexts
Buster BURK L’individuàtableaveclasociété:le 71-101
banquetmanquédanslesœuvres
d’Apollinaire
Alain-Robert COULON 103-108LebanquetduBouddha (Hotocke
Noutage-"6)(Lettreàl’ermite
Françoisdanslesmontagnesdu
Vercors)
Sophie DAVID Néronoulesdroitsdel’homme 109-118
Patrick ETTIGHOFFER 119-123LesamascoquilliersduMésolithique
enScandinaviedusud:unetentative
d’explicationcultuelle
Patrick GUELPA LibationetivressedansleNordancien 125-135
Banquetscinématographiques 137-152Marie-Pierre JAOUAN-
SANCHEZ
Davilla LEBDIRI 153-160Lesscènesdebanquetdansles
PastoralesdeLongusSOMMAIRE
Pierre LEVRON 161-201Banquetsambigus,oulatable
subvertie:enquêtesurlestextes
littérairesdesdouzièmeettreizième
siècles
Henri MATADEEN LesNocesdeCana(Jean2,1-11) 203-205
Michel MAZOYER 207-212L’aubergeaucœurdelaviecultuelle
chezlesHittites
Paul NGO DINH SI Lemot«Banquet»danslaBible 213-238
Hélène NUTKOWICZ 239-252Dufestind’électionauderniersouper:
unfunestedestin
Antonio PÉREZ ElAnti-Ágape 253-268
Sabrina SALMON Lafonctiondubanquetdans 269-277
l’idéologieimpérialeassyrienne
Marie-Agathe LesaubergesduProche-Orient 279-290
SCHOUSBOË hellénistiqueetromain
Cathie SPIESER Àproposdurepasdelafamilleroyale 291-306
àl’époqueamarnienne
Claude STERCKX Lemaîtredubanquetdel’autremonde 307-325
danslesmythologieceltes
Olivia VOISIN «Àlafête,aubaletaubanquet»:être 327-347
artisteautempsduCénacle
XLe banquet à travers les Âges.DePharaonàMarcoFerreri.
ÉditéparS.H.AufrèreetM.Mazoyer
Cahiers Kubaba,Paris, 2011,p. XI-XXIII.
————————————————————————————————————————
«J’AISONGÉÀRECHERCHERLACLEFDUFESTINANCIEN…»
QUELQUESCLÉSPOUROUVRIRCEBANQUET
Le «banquet» est un thème d’une richesse extrême tant sur les plans
anthropologique, sociologique que littéraire. Moment essentiel de la vie
collective et familiale, la société antique, moderne et contemporaine s’y
retrouve pour divers types de célébrations. Cette phrase-ci nous a servi de fl
d’Ariane: «Or, tout dernièrement m’étant trouvé sur le point de faire le
dernier couac! j’ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je
reprendrais peut-être appétit.» Ainsi s’exprimait Arthur Rimbaud dans le
prologue d’une Saison en enfer (1873). Il n’en fallait pas plus pour se jeter
1surles tracesdufestinantique quiperdurentjusqu’àaujourd’hui.
Le mot «banquet» vient de l’italien banchetto, mot qui véhicule l’idée
selon laquelle les tables étaient jouxtées de petits bancs, ce qui permet
d’établir un rapport de proximité et de côtoiement entre les convives, qui
sont des banqueteurs unis par une convivialité rituelle associée à une
consommation de nourriture et de boisson. Dès lors, on remarque un certain
écart entre ledit banchetto et le 4) μ+*2$’& les Grecs de l’Antiquité,
notamment dans le Banquet de Platon (vers 380), —mille fois traduit ou ré-
2écrit , — et auxquels font écho les 4) μ+’2$0%5 (Propos de table) de
1Voirégalement Banquets et fêtes du Proche-Orient ancien, Dossiers d’Archéologien° 260,
février 2003.Onsereporteraauxactesducolloqueorganisédu29au30mai 2007auCollègede
France«La fête au palais: banquet, musique et parures», où différents aspects du banquet en
Orient et en Extrême-Orient sont abordés. Plusieurs colloques ont été organisés sur ce thème:
Les Festins et les arts, 11-12 décembre 2008, Université d’Artois; Le Banquet du monarque
dans le monde antique: Orient, Grèce, Rome, 25 mars 2010 au 27 mars 2010, Université
erFrançois-Rabelais, Tours; Le Festin Nu de William Burroughs, 1-3 juillet 2009, Institut
britanniquedeParis.Voiraussi,pourle titre,Festins d’Afrique: l’animal cannibalisé, 2octobre
2009, Lyon. L’intérêt du festin et de ses divers aspects n’est pas près de décroître puisque deux
journées d’étude sont prévues en 2011 et 2013, dans le cadre du programme: Dispositifs
scéniques: corps, textes, images: Scène prandiale/scène de bouffe, Banquets, orgies et
représentation; sans compter un colloque international, en 2014: Consommations. L’orgiaque
etletrash.Scèneprandiale/desexe/decrime.
2Entre autres par Sören Kierkegaard, Milan Kundera On renverra à Marie-Pierre JAOUAN-
SANCHEz,icimême,p.137.S.H.AUFRÈRE,M.MAZOYER
3
Plutarque où, au contraire, les convives ne sont pas côte à côte, mais
4étendus sur des lits de table sur trois côtés d’un triclinium, le banquet
5couchéétantconsidérécomme une sortedeprivilègemasculin.D’ailleursle
Banquet de Platon réunit six convives autour du poète Agathon, à cette
différence qu’il est non un festin accompagné d’une beuverie, mais une
réception intime dont les propos des invités, toute ivresse rejetée, gravitent
autour d’un éloge de l’amour. C’est donc plus la réunion d’individus
discutant d’un thème que ripaillant dont il est question. Ce 4) μ+*2$’& de
6Platon, diffère de celui des Deipnosophistes d’Athénée de Naucratis , qui
réunit des savants autour du principal repas de la journée (#$*(&’&), en fn
d’après-midi, savants dissertant sur la nourriture, ses origines les diverses
7façons de l’accommoder . (En fait 4) μ+*2$’& et #$*(&’& « sont deux phases
8
complémentaires du banquet grec », qu’il ne faut pas confondre avec
l’,23#02$(, «action de donner un repas».) On ne peut trouver plus bel
hymne traitant des diverses façons de se rassembler autour de mets, de
boissons et de musique dans un but rituel, sacri fciel ou festif que dans les
Deipnosophistes. À son tour, ce banquet où l’on traite de tous les sujets est
bienéloignédeceluidel’affranchiTrimalciondansleSatyricon,lieude tous
les excès, où l’hôte s’impose comme le symposiarque qui donne le ton de
l’excès puisque on intègre là le domaine de la parodie. Bref, il y a bien
banquet et banquet: le banquet en tant qu’institution sociale, le banquet
9
gréco-romain , le banquet philosophique, le banquet sacri fciel, le banquet
associatif, puis le banquet juif, le banquet dans les églises de Paul, les
3Une importante documentation sur le banquet chez Plutarque est fournie dans l’ouvrage
édité par José Ribeiro FERREIRA, Del fm LEÃO, Manuel TRÖSTER & Paula BARATA DIAS,
SymposionandPhilanthropiainPlutarch,Coimbra,Classicadigitalia,2009.
4Voir Jean-Marie DENTZER, «Aux origines de l’iconographie du banquet couché», Revue
d'assyriologie et d'archéologie orientale, 1971; Le motif du banquet couché dans le Proche-
e eOrientetlemondegrecdu VII au IV siècleavantJ.-C.,BEFAR246,Rome,1982.
5Voiricimême,D. LEBDIRI,p.155.
6Cette œuvreoccupelecentreducolloqueLeBanquetdumonarquedanslemondeantique:
Orient,Grèce,Rome,25mars2010au27mars2010.
7De tels ouvrages pré fgurent les livres-banquets à l’instar de Gargantua et Pantagruel, tel
Le moyen de parvenirde François Béroalde de Verville (1556-1626), cet écrit inouï, qui allie la
truculence à la gourmandise des mots et des mets. (Il en existe de nombreuses éditions.) On
songera aussi à la vie considérée comme festin, ce qui aboutit, chez Rimbaud, à l’expression du
banquet littéraire: Anne-Emmanuelle BERGER, Le banquet de Rimbaud. Recherches sur
l’oralité,Seyssel,1992.
8Davilla LEBDIRI,icimême,p.153.
9On verra avec intérêt Katherine M.D. DUNBABIN, The Roman banquet: images of
conviviality,Cambridge, 2003.
XII«J’AISONGÉÀRECHERCHERLACLEFDUFESTINANCIEN…»
10
banquets des Évangiles et le banquet eucharistique . Et on n’oubliera pas
toutes les graduations du banquet, qui vont des Colloques d’Érasme (1466-
111536) , qui rappellent, dans une tonalité plus moderne, les 4) μ+’2$0%5 de
12
Plutarque,àlaparodiedeRabelais(†1553) du 4) μ+*2$’& dePlaton.
Une plongée dans la bibliographie permettra rapidement au lecteur de se
13rendre compte que le banquet, au sens de repas public , fait fgure, de
l’Antiquité à nos jours, de momentclé de la vie religieuse, funéraire et
14sociale . Pour autant, en dépit de certaines constantes, tous les banquets ne
se ressemblent pas et n’ont pas toujours la même signi fcation. Dans la vie
religieuse antique, c’est au cours d’un banquet que les décisions essentielles
pour le cosmos sont prises ; mais c’est également lors de banquets, consi-
dérés comme l’instant d’expression d’un pouvoir monarchique, aristo-
15
cratique, religieux, politique, que se prennent des décisions collectives . À
toutes les époques de l’histoire, leur tenue peut marquer le début ou la fn
d’un monde ou d’une époque, d’une dynastie, d’un règne, d’une famille. On
n’en fnirait pas d’exposer toutes les circonstances au cours desquelles sont
organisés ces banquets — qui ne sont pas toujours synonymes de festins
regorgeant de nourriture, — dès lors qu’on se penche sur les différentes
désignations quipermettentde représenterce qu’enfrançaisonnommeainsi.
Sià touteslesépoqueslebanquetenÉgypteestbienconnu, qui rassemble
des individus à l’occasion d’une cérémonie civile ou funéraire, il est très
10Cette évolution a été mise en lumière par Dennis Edwin SMITH, From symposium to
Eucharist:thebanquetintheearlyChristianworld,AugsburgFortress, 2003.Voir spécialement
p.3.
11VoirnotammentleConvivium poeticum(août1523),dontlebutest«demontrer queldoit
être le genre d’un banquet d’érudits, frugal, mais spirituel et enjoué, assaisonné de propos
lettrés, sans dispute, sans dénigrement ni inconvenance»; cf. Franz BIERLAIRE, Érasme et ses
Colloques:lelivred'unevie, coll.Travauxd'HumanismeetRenaissance,CLIX,Droz,Genève,
1977, p. 69. Voir aussi Érasme, Cinq Banquets, édité parJacques Chomarat et Daniel Ménager.
ÉditionsVrin,Paris,1981.CesBanquetsd’Érasmeontété réunis récemmentdansL’épicurienet
autres banquets le banquet profane, le banquet religieux, le banquet disparate. Introduction de
Michel Onfray, Paris, 2006. Le texte du Banquet religieux est disponible dans http://www.
scribd.com/doc/6545702/Erasme-de-Rotterdam-Le-Banquet-religieux.
12Romain MENINI, Rabelais et l’intertexte platonicien, Travaux d'humanisme et
Renaissance, 461 (= Études rabelaisiennes, 47), Droz, Geneva, 2009. On discerne bien derrière
l’AlcofribasdeRabelais,l’AlcibiadedePlaton,quiarriveenretardchezAgathon.
13Pauline SCHMITT-PANTEL, La cité au banquet. Histoire des repas publics dans les cités
grecques,Collectiondel’ÉcolefrançaisedeRome,n°157,Rome,1972.
14Yves SCHEMEIL, «Déjeuner en paix. Banquet et citoyenneté en Méditerranée médiévale»,
Revuefrançaisedesciencepolitique48,nos3-4,1998,p.349-375.
15 eVoir Agathe LAFORTUNE-MARTEL, Fête noble en Bourgogne au XV siècle. Le banquet du
Faisan (1454): Aspects politiques, sociaux et culturels, Cahiers d’Études médiévales Montréal
8,Montréal–Paris,1984.
XIIIS.H.AUFRÈRE,M.MAZOYER
dif fcilede surprendre un souveraindans un telmomentdanslamesureoù sa
fonction de roi le sépare des simples mortels. Il relève de la sphère divine.
Cathie SPEISER, tentant de cerner la notion de banquet royal en Égypte,
souligne qu’il n’existe pas, en dehors de l’époque amarnienne, de scènes
conviviales, où se trouvent associés le roi et les membres de sa famille,
comme si on avait affaire à un interdit tacite. Cependant, il faut plutôt parler
de scèneconviviale quedebanquetàproprementparler.Lepropriétairedela
tombe où se trouvent reproduites les scènes en question nous fait assister à
un moment d’intimité particulièrement rare dans l’art égyptien, qui témoigne
du lien du fonctionnaire à la famille royale et de sa position dans la
hiérarchie aulique d’Amarna. Outre cela, la représentation de ce banquet
royal nous renvoie au domaine de l’irréalité, puisqu’elle associe à ce mo-
ment les géniteurs du souverain, qui ne sont plus en vie: Amenhotep III et
Tiyi. Toujours est-il que ce moment iconographique, à la fois festif, joyeux
et sensuel, est en totale rupture avec une tradition de réclusion de la famille
royale.
Destiné à rassembler, le banquet est un moment d’union et de récon-
ciliation, comme dans L’Amphitryon de Plaute, hypertextualisé par Molière
(1668), car l’imposteur, qui n’est autre que Zeus, et qui a commis l’adultère
avec Alcmène épouse d’Amphitryon, se dénonce: l’honneur est sauf. Pour
distinguer le vrai du faux Amphitryon, il suf ft de savoir qui organise le
festin: «le véritable Amphitryon est l’Amphitryon où l’on dîne» est un
dicton devenu proverbial, permettant de déceler ce qui relève de la sphère
terrestre et ce qui relève de la sphère céleste. C’est sinon la réconciliation du
moins le ciment de l’union dont il est également question dans le texte de
ZARA. Évoquant l’Espagne, il constate «l’ef fcacité magique d’unPedro A
repas pris en commun, d’un banquet où la vie d’un groupe se joue, se
représenteetsedéfait». Il montre que le banquet de mariage dans la société
hispanique contemporaine est une forme dégradée du banquet initial. Si les
banquets permettaient aux hommes et aux dieux de se réunir, aujourd’hui ils
unissent les hommes dans leurs rêves de bonheur, vite remplacés. C’est à
dessein qu’il parle de «mise en (s)cène»: les salles de banquets vides se
reconstituentetattendentdenouveauxgroupes,où senouentd’autresdestins
autour de la communion que constitue le partage du gâteau. Il y a
«(s)cénarisation» du banquet de mariage, en d’autres termes travestis-
sementdu thèmeduNouveauTestament.
AudiredeDavilla LEBDIRI,ilaaussi unefonctiongalante,danslamesure
où il favorise des rencontres entre les deux sexes, soumises au regard des
autres. Dans les romans grecs, il est un «lieu où le désir peut s’exprimer»,
et donc s’avère un cadre codi fé à dessein. Évoquant le roman hellénistique,
l’auteur remarque que les banquets, présents au long des péripéties qui
XIV«J’AISONGÉÀRECHERCHERLACLEFDUFESTINANCIEN…»
jalonnent l’intrigue amoureuse, « sont l’un des topoi du roman grec ancien»
e eabordé sous l’angle des Pastorales de Longus (II -III siècle de notre ère) où
les scènes de banquets ponctuent de temps forts le récit, accentuant la
dimension sacréedoubléed’unefonctionéducatrice,«parlebiaisdescontes
mythologiques enseignés aux jeunes héros» —Daphnis et Chloé —
«conformémentàleuridentité sexuelle».
Pour le Moyen Âge, Pierre LEVRON parle du banquet comme d’un
moment de «cohésion du réseau vassalique par la réalisation d’une
convivialitéaristocratiquefondée surdeux valeursessentielles:lagénérosité
du seigneur et la joie de vivre». Mais il exprime toute l’ambiguïté qui se
e edégage de l’étude des banquets dans la littérature médiévale des XII et XIII
siècles, puisque l’on assiste à une véritable subversion littéraire de ce repas
festif solennel où expriment, de façon critique, tant l’idéal de défense de
l’organisation sociale que la capacité des individus à soumettre leurs désirs à
la morale collective. À travers ces banquets littéraires, il est possible de
dessiner uneanthropologiedel’individu.Maislebanquetestaussi unlieuoù
s’expriment à égalité des forces antagonistes, puisque l’on voit autant s’y
consolider que s’y dissoudre des liens sociaux. Il«ne favorise pas toujours
l’apaisement du con fit», écrit Antonio PÉREZ, car il existe, en parallèle au
banquet de la réconciliation, un banquet de la haine qui, généralement,
trouve sa source dans la hiérarchisation du festin. À l’échelle réduite au
microcosme du clan familial, on voit apparaître une série d’avatars au
nombre desquels il faut compter la commensalité des noces tragiques, où un
16clan adverse anéantit une famille , —c’est une des formes de l’anti-agape
d’Antonio PÉREZ, — jusqu’au simple repas d’affaires où se conclut un
contrat.
Les banquets permettent de rendre hommage aux forces de la nature. Les
banquets de crustacés et de coquillages scandinaves du Mésolithique
pourraient être, selon Patrick ETTIGHOFFER, qui étudie les amas coquilliers
sur les plages, une façon de rendre un culte à la déesse-lune et à son
in fuence sur les marées, lesquelles permettaient la prospérité de pêcheurs-
chasseurs-cueilleurs. Le banquet peut être le lieu où des hommes se
nourrissent de valeurs divines. On sait qu’à l’époque hittite le sacri fce
s’achevait par un banquet. (Cette même thématique se prolonge dans le
banquet eucharistique.) Le banquet est une af frmation de la hiérarchie en
Mésopotamie. Comme l’écrit Sabrina SALMON, dans la société mésopota-
mienne,lebanquetest un thème trèspopulaire,caril traduit un«momentoù
des enjeux, des décisions importantes ou des destins peuvent se dessiner et
se sceller». Il représente plus particulièrement un moment d’unité sociale
16VoirMarie-Pierre JAOUAN-SANCHEZicimême,p.138.
XVS.H.AUFRÈRE,M.MAZOYER
autour du souverain à des occasions festives, qu’il s’agisse d’un banquet
rituel ou un banquet gargantuesque offert à une population en liesse:
mariages, victoires, constructions d’édi fces religieux ou royaux. Le banquet
rituel ou royal s’inscrit dans le cadre d’une scénographie de légitimation
idéologique. Semblablement, Dan BELNAP, mettant en évidence la place que
jouent les banquets dans la Mythologie d’Ugarit, conclut que la fête, qui
associe nourriture et divertissement, est une façon, pour le monde des hom-
mes, d’accéder au divin, en notant que la fête jouait un rôle essentiel dans
l’interaction entre les structures sociales et en livrant une idée sur la vision
du monde propre à Ugarit. Le banquet est un lieu de représentation où se
fxent les éléments de la hiérarchie. À la fois remise en question des valeurs
et réorganisationdu systèmedes valeurs.
Le banquet divin peut aussi être un moment fait de modération et de
retenue. Dans sa lettre à l’ermite François, Robert COULON, qui a participé à
la célébration, dans un temple vietnamien, de l’hotoke noutage, voit s’effec-
tuer, dans une ambiance feutrée, « une prière au cosmos, un mariage du
microcosme et du macrocosme». L’eau, «l’essence du banquet de Boud-
dha», permet d’associer l’illusion du bouddhisme à l’allusion du christia-
nisme. Au contraire, face à ce liquide dont le rite souligne le caractère divin
mais qui ne conduit pas à l’ivresse, Patrick GUELPA remarque, quant à lui,
une spéci fcité de l’ivresse dans le grand Nord, ivresse découlant de la
libation qui, au sens étymologique du terme, consiste à boire en l’honneur
des dieux. Hydromel, bière, vin coulent lors des manifestations festives,
qu’elles soient traditionnelles ou chrétiennes. Dans l’ivresse nordique,
enracinée dans les croyances et notamment dans l’hydromel des scaldes que
consomme Ó/inn, faut-il y voir un héritage du paganisme nordique ou bien
doit-on y voiratavisme ?La réponseest, semble-t-il,dansla question.
Mais certains repas d’auberges peuvent rimer avec déshonneur, beuverie,
rixe et prostitution. Marie-Agathe SCHOUSBOÉ, livre un aperçu des auberges
(pandocheia) à caractère profane sur lesquelles elle a enregistré des infor-
e e
mations du VI siècle av. J.-C. au VII siècle apr. J.-C. et leur forme
e echristianisée du VI siècle av. J.-C. au VII siècle apr. J.-C.: le xenodocheion.
Il existait des auberges associées au domaine sacré de temples, à Délos et à
e
Delphes, au IV siècle av. J.-C. mais, parmi les auberges à caractère profane,
certaines étaient clairement vouées à la prostitution. En revanche, d’après
Michel MAZOYER, les auberges hittites (arzana) du second millénaire pou-
vaient avoir un rôle sacré et religieux. À travers les descriptions de l’arzana,
on voit se dessiner clairement un lieu où l’on mangeait, buvait, chantait,
faisait de la musique et où l’on pouvait se livrer à des ébats sexuels. C’est là
que le roi ou le prince, entourés de prostituées, revitalisaient leur fonction
virile,gaged’un royaume qu’on voulaitéternel.
XVI«J’AISONGÉÀRECHERCHERLACLEFDUFESTINANCIEN…»
Inversement, à en croire Sophie DAVID, il est aussi, lorsque Néron y
paraît, un moment de remise en question théâtralisé des dieux, un décorum
où les hommes rivalisent avec eux et remettent en cause la morale naturelle.
Sophie David évoque « une sexualité débridée qui permet de contester le
pouvoir des dieux et de substituer à l’autorité divine un pouvoir humain
inégalé», en mettant en scène une manifestation de l’Hybris propre à la
littérature grecque. Mais Néron n’invente pas pour autant le travestissement
au cours du banquet où les invités jouent chacun un rôle de dieu, puis-
qu’Auguste lui-même,avant d’être investi de ses pouvoirs, organisa de telles
rencontres parodiques, lesquelles ne prolongent-elles pas l’Hybris de
l’Orient hellénistique ? S’élevant à la hauteur du mythe, Ptolémée Évergète
II, qui offre son propre fls, Ptolémée Memphitès, démembré à son épouse-
sœur Cléopâtre II, ne parodie-t-il pas le festin tragique où périssent les
enfantsdeThyeste ?Ce sontlàdesdévoiements, quen’auraientpas reniéles
17dieuxégyptiens vus selonlesconteset textesmythologiques .
Mais ce sont également des moments de présentation, de justice et de
promotion, où peuvent se nouer ou se dénouer également des destins indivi-
duels ou collectifs, voire basculer des existences, selon des dramaturgies
diverses: moment de réunion d’une société sélectionnée, le banquet, où la
vigilance se relâche et les sens s’apaisent grâce à une absorption de nour-
riture et de boisson, est également un instant de fragilité propice à
18
l’assassinat où l’empoisonnement est toujours possible . La tradition du
lâche assassinat d’Osiris en est un exemple de la fn tragique fomentée lors
d’un 4) μ+*2$’&,oùlefuturdieu,d’aprèsle récitdePlutarque, succombepar
19
la ruse . Et dans un autre genre, la Nitocris d’Hérodote n’inonde-t-elle pas
la salle du festin où banquettent les assassins de son frère, avant de s’im-
20moler elle-même par le feu ? (On ne saurait d’ailleurs imaginer mort
antique plus baroque.) Le Banquet de Pharaon (Gn 40, 20), qui a un prolon-
gement dans le banquet eucharistique, est un lieu de jugement où l’on rend
justice à l’échanson et où le panetier est condamné à être pendu, mais ce
qu’il y a d’intéressant ce sont tous les hypertextes qui se sont développés à
partir du texte biblique, le tout considéré comme un intertexte au sens où
17On pense à divers épisodes des textes mythologiques, qu’il s’agisse des Papyrus de
Tebtynis,duPapyrusJumilhacetduPapyrusmythologiqueduDelta.
18Dámaris Romero GONZÁLEZ, «Veneno simposíaco: envenenamiento en los banquetes en
la obra plutarquea», dans José Ribeiro Ferreira, Del fm Leão, Manuel Tröster & Paula Barata
Dias (éd.), Symposion and Philanthropia in Plutarch, Coimbra, Classica digitalia, 2009, p. 255-
262.VoiraussiNunoSimões RODRIGUES,«Festinsdesangue:atradiçãodobanqueteaziagoem
Plutarco»,ibid.,p.231-244.
19SydneyH. AUFRÈRE,Pharaonfoudroyé.Dumytheàl’histoire,Gerardmer,2011,p.49-50.
20Ibid.,p.103-106,246-249.
XVIIS.H.AUFRÈRE,M.MAZOYER
l’emploie Riffaterre. Sydney H. AUFRÈRE remarque que la thématique de ce
banquet résulte d’une anastomose littéraire ou plutôt d’une greffe
interculturelle qui fnit par évoluer librement dans la pensée occidentale,
mais tout en perdant paradoxalement la raison qui en a motivé la création:
l’idée selon laquelle le banquet sous-entendait une réunion d’individus de
rang élevé et connotait un moment de mise en scène politique où tout
devenait possible: la promotion of fcielle d’un individu au zénith du succès
comme sa condamnation à la déchéance ou à la mort, ou les deux en
symétrie. Encore une fois, ce sont des structures interprétées à des degrés
diversenfonctiondeslieuxetdu temps.
Buster BURK visite le thème du banquet manqué chez Apollinaire, qui
21permet de mieux comprendre l’auteur , à travers la convocation au grand
banquet de la guerre. Apollinaire ne sera pas le seul à considérer que la
participation au banquet de la Grande Guerre est le ciment de la cohésion
sociale, comme il est essentiel à «la cohésion de la communauté civique»
dans le banquet grec. Rater le banquet de cette fraternité d’armes, si horrible
soit-il, peut être ressenti comme un drame dans la mesure où il permet à une
22génération de se constituer et de se reconnaître . Toujours est-il que pour
Apollinaire,la fndubanquet, quel qu’il soit,annoncele retouràla solitude.
Le banquet-bal d’Alexandre Dumas, où la société des artistes apparaît
sous un travestissement, constitue un sommet inégalé de la vie artistique.
Comme tous les banquets, il est même constituant d’un état d’esprit. Olivia
VOISIN considère que «les manifestations de joie de ces réunions d’artistes
qui se prolongeaient dans les rires ont guidé les artistes romantiques et ont
dicté, au delà de leur conduite, l’orientation de leur art.» Les artistes de ce
banquet, qui semble s’être échappé d’un tableau guidé par les principes du
romantisme historique, sont institués comme des êtres à part revendiquant,
en 1830, la «gaieté». C’est pourtant, sous le terme de «libertinage», —
«cette œuvre destructrice qui domine la vie de Paris, cette œuvre qui dévore
le plus pur de la substance de l’homme, que nous portons en nous, dans le
travail, qu’elleentrave,aubal»,— qu’EugèneDevériaévoqueen1848dans
son Journal, dénonçant les risques d’un tel programme en se rappelant les
frasques de sa jeunesse, les soirées dans la maison familiale, chez Nodier ou
dans les cabarets, «au temps de ces folies» où, dit-il, «[il] prostituai[t]
[son] talent à la satisfaction de toutes [s]es convoitises». Le bal chez
Alexandre Dumas marque incontestablement l’apogée du grand banquet
21Roger SHATTUCK, The Banquet Years. The Origins of the avant garde in France 1885 to
World War: Alfred Jarry, Henri Rousseau, Erik Satie, Guillaume Apollinaire,Harcourt Brace,
NewYork,1968.
22Henry de Montherlant aborde deux fois le thème: dans sa pièce L’Exil, qui ne sera publié
qu’en1929,etdansLeSonge,paruen1922.
XVIII«J’AISONGÉÀRECHERCHERLACLEFDUFESTINANCIEN…»
qu’était,en1830,leRomantisme. Banquetsd’artistes,banquetsdulobbydes
anciens de l’Expédition d’Égypte, banquets politiques se succèdent. Le
emoindre événement est prétexte à banquet. Le XIX siècle, jusqu’en 1918, est
23
une société de banquets permanents , un ars vivendi où franche gaîté rime
avec franche lippée, où l’on sert soit à la française, soit à la russe, qui sont
deux façons de considérer la convivialité. Selon que l’on choisit la seconde
au lieu de la première, on privilégie le service à la place par rapport au
mouvementdesinvités vers unbuffet.Sansoublier desmomentsplusgraves
quand on songe au caractère subversif des banquets organisés sous le règne
de Louis-Philippe lorsque ces réunions de table permettent de déjouer
l’interdiction de réunions politiques, promulguée par le souverain et le gou-
vernement de Guizot. Les banquets, qui se déroulent au cours de 1847 dans
24
toutelaFrance, sontdeslieuxde radicalisation , quipréparentlaRévolution
25de 1848 . Il n’est pas impossible que de tels banquets s’accordent à «la
notion de banquet dans les sociétés secrètes, particulièrement chez les
Maçons, évènement qui relie à la fois dans ses intentions les modèles d’un
26passé imaginé/souhaité et la création d’un présent souhaité/futur imaginé ».
D’ailleurs, c’est bien un franc-maçon, le marquis Charles de Villette (1736-
1796), qui ouvre l’esprit à l’idée des banquets civiques, ceux d’une fraternité
faisant table rase des différences sociales et qui durèrent pendant toute la
Révolution. D’ailleurs, les banquets républicains ou les banquets de rue
d’aujourd’hui n’en seraient-ils pas de lointains héritiers ? À côté de ces
banquetsaux fnspolitiques et aux rami fcations sociales secrètes, il ya ceux
de l’excentricité, à en croire le banquet médiéval organisé par Pierre Loti,
dans sa maison de Rochefort en 1888. La petite société conviée à ce repas
dans une pièce aux boiseries médiévales, que l’on visite encore, se travestit
depuis les vêtements, dessinés par Loti, jusqu’au discours, en vue de
27
reproduire une assemblée du temps de Louis XI . Marie-Pierre JAOUAN-
SANCHEZ, qui commente le flm de Marco Ferreri Le Banquet (1989),
montre que le banquet se prête bien, sous toutes ses formes, au cinéma, avec
23En matière de peinture, de poésie, de prose, de fction, de musique, les arts dramatiques et
la danse, on parle même d’année de banquet correspondant à la période 1885-1918; cf.
SHATTUCK,TheBanquetYears.
24 eSerge BERSTEINetPierre MILZA,Histoire du XIX siècle,Paris,Hatier, 2006.
25OnrenverraégalementàVincent ROBERT,Letempsdesbanquets-Politiqueetsymbolique
e ed'une génération (1818-1848), coll. Histoire de la France XIX -XIX siècle, Publications de la
Sorbonne,Paris, 2010.
26Bruno MARTY, Centre de conservation du Livre, Arles (communication personnelle lundi
24janvier 2011).
27VoirAlain QUELLA,«Unefête médiévale chez Pierre Loti en1888», dansS. ABIKER,A.
BESSON, F. PLET-NICOLAS, A. SULTAN (dir.), Le Moyen Âge en Jeu, actes du colloque d’avril
2008,Eidôlo n86,décembre2009.(Cf.http://lapril.u-bordeaux3.fr/spip.php?article345).
XIXS.H.AUFRÈRE,M.MAZOYER
ses règles s’accordant aux époques représentées, sachant que «les banquets
decinémapeuventêtrecomiques, tragiques, sublimes,drôles».Annoncépar
La grande bouffe (1973), dont l’auteur pense qu’il pourrait s’agir d’une
« sorte de pré fguration grinçante de l’adaptation du Banquet» de Marco
Ferreri, le flm invite, au-delà de l’œuvre-source de Platon, à une ré fexion
surla fnitude.
Changeons de registre avec Paul NGO. Ce dernier, dé fnissant le voca-
bulaire du banquet dans la Bible hébraïque, et notamment le terme mi&t’h
(hTcm) et d’autres (kêrâh, le h ’m), s’attaque à une rétrospective et à une
véritable catégorisation des banquets de la Bible en en montrant les
caractères sacréetprofane.Ilpasseen revuelebanquetau tempsdesPatriar-
ches, celui de la période des Juges aux Rois, les banquets des étrangers dans
le Bible, puis les banquets du sacri fce de communion et le festin méta-
phorique et eschatologique, pour terminer avec le Nouveau Testament et les
aspects signi fcatifs du festin néo-testamentaire. Le banquet de la Bible, qui
représente «le théâtre de la vie humaine», fournit de nombreuses
indications sur le comportement des individus à différents moments de
l’histoire et on voit qu’ils accompagnent des moments décisifs. Les liens
indissolubles entre le sacré et le profane sont mis en évidence par Hélène
NUTKOVITZ. C’est à la suite d’un banquet d’élection, qui s’accomplit selon
un cérémonial particulièrement étudié en vertu du rang des invités, — un
sacri fce de communion offert à YHWH, — que Saül se voit porté au
pouvoir.«Ce repas,associéàl’espacedu sacréetàlaprésencedivine, signe
d’hommage et de soumission, insère un sens politique novateur dont
l’élection de Saül est l’objet.» Mais le mystère du banquet reste impé-
nétrable tant que le prophète Samuel n’en a pas dévoilé la raison. c’est
paradoxalement que le règne de Saül s’achève avec le repas apprêté par la
nécromancienne tandis qu’ilpéritavec ses flslorsdel’affrontementavecles
troupes David, son destin lui ayant été révélé. «Préféré et élu pour régner
sur Israël, Saül est alors rejeté sans ménagement, passant d’unextrême à
l’autre, et la royauté con fée à un autre souverain, David. Il a failli, son
destinest scellé,la royautééchappeàjamaisà samaison.»
Choisissant un thème du Nouveau Testament, Henri MATADEEN, repla-
çant les noces de Cana dans leur contexte, observe que c’est au cours d’un
banquet que la nature divine du Christ apparaît. «Ce premier signe de Jésus
réunitdeux substancesdistinctesen une seulepourdonnerlieuà unmiracle:
l’eau transformée en vin.» Ce signe pré fgure l’ultime miracle du Christ au
cours de la dernière Cène, où Jésus transforme le vin en sang. «Texte para-
digmatique d’épiphanie, de manifestation divine», les Noces de Cana pré f-
gurentla transsubstantiationdumystèrechristique.
XX«J’AISONGÉÀRECHERCHERLACLEFDUFESTINANCIEN…»
On aurait pu ajouter bien des aspects du banquet à ce volume et l’on ne
s’étonnera pas que l’Égypte des banquets funéraires ne soit pas traitée, dans
la mesure où ceux-ci sont bien connus et toujours exposés, depuis l’Ancien
Empire, dans les tombes, à la vue de tous, avec leur ordonnance si parti-
culière. On n’a jamais si bien représenté la société thébaine qu’au moment
où elle fête le départ d’un des siens vers les Champs d’Osiris, ou lorsqu’elle
assiste à une cérémonie of fcielle. Légèrement raide, parfumée, pommadée,
ruisselant de graisse odoriférante, elle est là, portant à ses narines l’essence
des feurs de lotus, consommant des mets que l’on ne pourrait quali fer de
délicats tantils sont simplesmais quela traditionplaceenabondance surdes
guéridons, sans compter les boissons diverses proposées aux invités. À côté
de cela, si la société mange en esquissant simplement le geste d’une prise de
nourriture par souci de ne pas déclencher un processus biologique, rappelant
que l’on se nourrit de l’esprit des choses plutôt que des choses elles-mêmes,
on imagine l’appétit des dieux égyptiens devant lesquels sont déposés
rituellement des amoncellements de bœufs massacrés, d’offrandes alimen-
taires, les hommes se contentant d’en offrir l’esprit sous forme d’holocauste
et en en partageant la substance entre les prêtres. Mais personne ne veut
partiravec un sentimentdefaimoud’endurer unemort, qui seraitpire quela
première.Aussi,celainduit uncomportementen vertuduquel les vivantsont
l’obligation d’assurer aux morts un revenu funéraire et un banquet per-
manent, que l’on pérennise par des rites ayant lieu à certaines périodes de
l’année. Ce n’est pas là, naturellement, un trait typiquement égyptien. Les
mythologies celtes ne sont pas en reste, qui, selon Claude STERCKX, ima-
ginent la vie dans l’au-delà, convié par le maître du banquet. C’est bien le
banquet et l’abondance qui en découle, qui permettent au défunt de recon-
naître qu’il est dans l’autre monde, avec le chaudron magique inexhaustible
de Oirbsiu Manannán, «parce qu’il peut être inlassablement chargé de la
viande d’un ou de plusieurs porc(s) indé fniment cuisinable(s) et mangea-
ble(s)».
Dans le Prologue de Une saison en enfer (1873), Rimbauld, annonçant le
texte mis en exergue de cette introduction, montre la vie comme un éternel
festin: «Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient
tous les cœurs, où tous les vins coulaient.» Le monde des arts et de la
littérature a festiné sa jeunesse et se retrouve intégralement dans cette
citation, qui matérialise la quête effrénée des plaisirs. En prolongeant cette
perspective rimbaldienne, on aurait pu couler un dernier regard vers les
ultimes instants de la vie. Comme un grand festin, voici l’autre face, celui de
laguerred’Apollinaire (Merveille de la Guerre):
C’est unbanquet que s’offrela terre
Elleafaimetouvredelonguesbouchespâles
XXIS.H.AUFRÈRE,M.MAZOYER
La terreafaimet voici sonfestindeBalthasarcannibale
Quiauraitdit qu’onpûtêtreàcepointanthropophage
Et qu’ilfallût tantdefeupour rôtirlecorpshumain
À la fn de ce banquet, la mort est là, qui prélève hardiment sa part sur les
humains qui se con fent à ses soins en les dépouillant de cette chair si dure-
ment acquise, à moins d’anticiper par l’auto-banquet comme le rappelle
Antonio PÉREZ à propos du suicide par mutilation volontaire de Rudolf
Schwartzkogler(1940-1969), qui s’avèreplus unmythe qu’une réalité.Autre
fn banquetante. Le Don Juan de Molière, lui aussi, tire sa révérence sur un
ultime festin où, convié par le Commandeur, il se rend par bravade. Le titre
exactdelapièce, Dom Juan ou le Festin de pierre(1665),estexplicitecarla
statue (l’Invité de Pierre), qui émerge d’outre-tombe, interpelle Don Juan:
(La Statue): « vous m’avez hier donné parole de venir manger avec moi.»
Ce dernier festin, auquel on n’assiste pas, n’est autre qu’une mort minérale,
où Don Juan, dans un bruit de tonnerre et de grands éclairs, «devient un
brasier ardent». (Mais dans le livret de Da Ponte du Don Giovanni de
Mozart, au cours d’un banquet théâtral, lorsque la main de pierre se referme
sur celle de Don Juan, ce dernier sent un froid glacé l’envahir, à moins que
cela ne soit une manière d’évoquer le processus de pétri fcation. Le froid de
la mort fge le vivant impie, qui s’apprête à banqueter seul, n’attendant plus
celui que les librettistes italiens nomment Il Convitato di Pietra.) Il ne
revient pas à tous de fnir comme Don Juan. Dernier banquet où l’on est
convié,onestenmême tempsinvité àjeuneretàdevenirfestin soimême. À
lamort rongeanteetà sesauxiliaires,chacunpaye un tributhonorable qu’ont
refusé d’acquitter les Égyptiens pendant plusieurs millénaires grâce aux
baumes dont ils revêtaient les corps a fn que leurs morts pussent banqueter
enpaixpourl’éternité.
En guise de fnal, on reproduira à dessein l’épitaphe pleine d’esprit
qu’avait composée pour lui-même Pierre le Mangeur (1110-1179), ou Petrus
Comestor, au nom si éloquent, qui cultiva la scholastique et y invite ses
contemporains au grand banquet de la mort, digne d’une danse macabre: le
banquetdumangeurmangé.
Petrus eram quem petra tegit,
dictusque Comestor nunc comedor.
Vivus docui nec cesso docere mortuus,
ut dicant qui me vident incineratum
Quodsumus iste fuit,
erimus quandoque quodhic est
Pierrej’étais,celui quelapierrecouvre
etditleMangeur,àprésentmangé.
XXII«J’AISONGÉÀRECHERCHERLACLEFDUFESTINANCIEN…»
Vivantj’aienseigné,maismortjenecessed’enseigner
a fn queceux quime voientàl’étatdecendresdisent:
«Ce quenous sommes,ill’aété
et unjournous seronsce qu’ilest.»
Nonobstant cette épitaphe, les Deipnosophistes que nous sommes auront
beaucoup de mal à refermer le livre du banquet, cette victoire sur la mort,
quidonnecetavant-goûtdel’immortalitéautantpaïenne quechrétienne.
Les portes du banquet ne se referment pas pour autant et laissent entrevoir
des perspectives nouvelles, dès lors qu’on n’associe pas uniquement le festin
28
à l’idée d’une table bien servie. Bruno Marty , avec qui nous avons
longuementdiscutédece texte,nousfaitpartde«lanotiond’unbanquet qui
n’est plus, quelles qu’en soient les “outils” et les manifestations, matériel-
lement nourricier et “digérable” ou spirituel et psychopompe, mais basé sur
l’œuvre bâtie commune, alliant intention invisible et réalisation visible: la
cathédrale, le cromlech, le temple, la tombe, le monument aux morts, les
Twins, etc., banquets “de pierres” (ou de bois, ou de papier, de béton, etc.)
dontlesautresbanquetspeuventêtre àlafois,ouà tourde rôle,lesgéniteurs
et/oules “génités”. L’œuvre bâtie devenant dès lors unbanquet oùle partage
(matériaux,idées,gestescommunsetcomplémentaires,etc. se substituant —
métaphoriquement si l’on veut — aux denrées périssables du banquet tradi-
tionnel)aboutità une réelle “incarnation”dumondedesidées quicommençe
ainsi là où s'arrête le fragile univers des seules intentions, c’est-à-dire le
franchissement du seuil prométhéen que l’on nomme création.» Il y a là,
dans cette échappée, bien d’autres aspects potentiels du banquet sur lesquels
ilconviendra sansdoutede revenir.
SydneyH. AUFRÈRE,Michel MAZOYER
Polices de caractères. —Les hiéroglyphes utilisés ici sont ceux du programme
Jses h, de Serge Rosmorduc. Pour le grec: Ifaogrec Unicode dessinée par Jean-Luc
Fournet.Pourlecopte:IfaoNcopte©IFAO&JonathanPerez.
28Bruno MARTY,cf.supra,n.26.
XXIIILe banquet à travers les Âges.DePharaonàMarcoFerreri.
ÉditéparS.H.AufrèreetM.Mazoyer
Cahiers Kubaba,Paris, 2011,p.1-30.
————————————————————————————————————————
LEBANQUETD’ANNIVERSAIREDEPHARAON(GN40, 20-22)ET
SONINTERTEXTE
SydneyH.AUFRÈRE
Centre Paul-Albert Février
(UMR 6125 duCNRS)
Àl’intentiondeBernadette MENU,ensouvenirdeNîmes.
Il me semble que personne n’a tenté de traiter jusqu’à présent le thème sous-
jacent au contenu du syntagme «Banquet de Pharaon». Il faut que se
présente l’opportunité d’un tel volume pour se poser un certain nombre de
questionsconcernantl’exploitationdece thèmedanslalittératureégyptienne
et de sa réception dans le domaine des représentations, en entendant sous le
nom de «banquet» dans l’Antiquité, un moment festif, regroupant un
nombre plus ou moins important de convives, proposant une profusion de
mets et de boissons, et se déroulant dans un decorum et environné d’une
ambiance sonore, et cela à des degrés divers dépendant des lieux et des
circonstances. Du point de vue égyptologique, on en perçoit le caractère
oxymorique, c’est-à-dire la contradiction dans l’énoncé même car nul n’a
jamais, surleplaniconographique,découvertlamoindre tracede scèneoùle
souverain paraît à un festin of fciel, entendre un banquet organisé pour les
membres de la cour dans un lieu du palais —fermé ou découvert — affecté
1à cet usage . Encore moins en faisait-on mention, à ma connaissance, dans
les textes avant de me plonger dans cette étude. Traiter de ce thème équivaut
à démontrer comment on aboutit à ce que l’on pourrait quali fer d’oxymore
en suivant pas à pas une création littéraire fondée sur une intertextualité
égypto-judéo-hellénique et comment ce même oxymore s’est imposé comme
un fait digne de foi dans la pensée judéo-chrétienne. En outre, en parlant de
1Bien que l’article de SCHEMEIL («Déjeuner en paix») ne traite pas a priori du banquet
pharaonique, ce dernier aborde de façon latérale de nombreuses facettes se rapportant à cette
idée.S.H.AUFRÈRE
Banquet de Pharaon, on montrera que l’on induit un moment qui n’est pas
sans rapportavecdesdécisionspubliquesàportéepolitiqueoujuridique.
On abordera ici plusieurs thèmes tels que le rapport de Pharaon et des
dieux à la nourriture, le passage de Gn 40, 20 où il est question du banquet
d’anniversaire de Pharaon et des intertextes démotiques comme le banquet
de Pharaon dans les romans de Setne, puis on comparera les résultats ob-
tenus à la légende de Moïse enfant et la survivance du thème littéraire du
banquetdeGn40, 20dansl’iconographieetlescompositionsdesmanuscrits
du haut et du bas Moyen Âge, mais aussi chemin faisant dans la peinture des
e e
XVII et XVIII siècles.
Sur le plan méthodologique, mon propos répond délibérément à la volonté
de reconstituer ce que Michel Foucault, dans un livre qui fait date dans
l’histoire des sciences et de l’épistémologie — L’archéologie du savoir
2(1969), — nomme une «formation discursive », qui est fondée sur quatre
hypothèses,dontlapremièreestla suivante:
Les énoncés différents dans leur forme, dispersés dans le temps, forment un
3
ensemble s’ils se réfèrentà un seuletmêmeobjet .
Ici se trouve donc réuni un ensemble d’énoncés, sous des formes
littéraires ou iconographiques, dont on peut percevoir la forme ou le type
d’enchaînement, les concepts permanents et cohérents, l’identité et la
persistance des thèmes, qui sont les trois autres hypothèses sur lesquelles
repose le principe des formations discursives. Naturellement, il s’agit là
d’outils, que l’on peut marier à la notion d’intertexte et, quand on aborde la
narration, à la panoplie des outils narratologiques forgés par Gérard
4Genette . On peut aussi faire intervenir la notion d’intertexte, à savoir, selon
Michel Riffaterre (1924-2006), «la perception, par le lecteur, de rapports
5
entre une œuvreetd’autres quil’ontprécédéeou suivie ».
Dieux et Pharaon à table : réalité, tradition et satire
L’idée de Pharaon à table relève du domaine de l’imagination car un
interdit iconographique pèse sur cet acte physiologique, qui a touché tout le
monde égyptien sans exception, sauf, il faut le préciser, à de certaines épo-
ques de l’histoire où l’art s’oublie, notamment à la Première Période
2 FOUCAULT,L’archéologiedusavoir,p.44-54.
3Ibid.,p.45.
4GENETTE,Palimpsestes.
5RIFFATERRE,«Latracedel’intertexte»,p.4.
2LEBANQUETD’ANNIVERSAIREDEPHARAON
6intermédiaire . Autant l’idée du banquet royal est bien attestée en Méso-
potamie et, en général, dans les civilisations du Proche-Orient où l’on
banquette sans retenue, autant ce thème iconographique est parfaitement
inexistant dans la scénographie religieuse égyptienne. À en croire que
Pharaon, qui est presque un dieu, en est simplement réduit à des nourritures
célestes. On imagine que si le roi ne mange pas, c’est qu’il est assimilé à
une divinité dont on aurait du mal à penser qu’elle serait soumise à des
besoins physiologiques rappelant ceux de l’humanité commune. Car dès lors
qu’un roi mangerait ou serait représenté dans l’acte de manger, il af frmerait
parlà même son statut d’être humain.Il nousfaut donc explorer la littérature
et l’iconographie pour en savoir davantage en tentant de savoir s’il existe un
régimealimentairedivinetpharaonique spéci fque.
Le régime alimentaire divin
Pourtant —paradoxalement! —lesdieux,eux,mangent,dumoins sil’on
en croit le conte relatant les Aventures d’Horus et de Set h . Pourtant s’ils
consomment quelquenourriture,cen’estpaspourautantlagrandemangerie.
Leur alimentation se compose de l’aliment de base destiné à tout un chacun:
lepain.Iln’yestmêmepas questiondelaboissonlaplusordinaire:labière,
qui aurait prouvé que les commensaux divins n’étaient pas réduits à manger
leur pain sec. Les dieux, dans ce manuscrit, qui date du règne de Ramsès V
(1148-1144), sont présentés comme des êtres ayant des besoins physio-
logiques, ce qui est tout à fait étonnant si on prend cet écrit pour un texte
religieux, mais qui l’est moins si l’on tient compte le statut du texte, qui se
veut parodique quoique construit à partir d’extraits tirés de monographies
religieuses parfaitement reconnaissables. Les personnages sont campés dans
le statut d’êtreshumains qu’ilsétaient avantdedevenirdesdieux.Danscette
allusion évhémériste, les dieux ont faim, et ils se sustentent. (Notons aussi
qu’ils rient et que le rire, comme le souligne Rabelais, est bien le propre de
7l’homme .) Le conte contient plusieurs passages où ce mode de nutrition
humainestpatent:
6J’ai dé fni ce rapport à la nourriture dans«Nil, tables d’offrandes». Du plus petit jusqu’au
plus grand personne, dans la tradition, n’est représenté en train de manger. Les exceptions sont
extrêmement rares. L’acte de manger n’est jamais qu’esquissé. La main se tend vers une table
d’offrande mais personne ne sera fgé pour l’éternité en train de s’empiffrer: il y a là quelque
chosedecontraireàlabienséance.Voircependant VANDIER, Mo‘alla,pl. VII, XXVIII, quimontre
un cuisinier, faisant cuire des cuissots de bovidé et se fourrant un morceau de viande dans la
bouche.
7AUFRÈRE,«SénescencedeRê»,p.324-325; ID.,Pharaonfoudroyé,p.23-25.Enfait,c’est
l’humour qui est le propre de l’homme car certains animaux peuvent rire. Voir l’article«Rire»
danslaWikipedia.
3S.H.AUFRÈRE
Alors (les membres de) l’Ennéade traversèrent en bateau vers l’Île du milieu ;
ils s’assirentet mangèrent du pain (a‡w)(5,5-6).
(Isis au passeur Nemty:) « …Ça fait cinq jours jusqu’à aujourd’hui qu’il suit
quelquesbêtesdansl’île du milieu,et il a faim (jw "f H‡r).»(5,10-11.)
(Nemty à Isis:) «Que me donneras-tu pour que je te fasse traverser vers l’Île
du milieu ?» Isis lui répondit: «Je te donnerai cette miche de pain (wxA.t).»
(5,12.)
Or tandis qu’elle avançait à l’abri des arbres, elle regarda et vit l’Ennéade
assise,et mangeant du pain (a‡w)devant le Maître universel dans son pavillon.
(6, 2-3.)
Et Seth se leva alors qu’il était assis, et mangeait du pai navec la Grande
Ennéade, et il alla à sa rencontre alors que personne ne l’avait vue à part lui.
(6, 6-7.)(Trad.deG.Lefebvre retouchée.)
Quelle que soit l’interprétation que l’on fait de ce texte, nul ne viendrait à
penser que les dieux, en cet instant, font ripaille. Le terme employé est a‡w
«pain» et il n’y a pas lieu de penser qu’il ait signi fé «nourriture» (sinon
8nourriture, aliment de base, donc le pain) à en croire le sens de sa survi-
9
vance en copte %"#$ . Voici donc les neuf dieux de l’Ennéade, assis autour
de Rê-Harakhtès, le Maître universel, et qui, au lieu de festiner, consomment
une nourriture tout ce qu’il de plus ordinaire, ce qui montre au passage que
ces dieux n’ont rien à voir avec ceux de l’Olympe, qui se nourrissent de
nectar et boivent de l’ambroisie, lesquels procurent l’immortalité. Osiris
prétend être l’inventeur du froment et de l’orge qui servent à le faire, ce qui
laisse même les dieux sceptiques (15, 3), et permet, par suite, de noter au
passage le scepticisme égyptien sur ces concepts que nous serions enclins à
prendreaupremierdegrédanslamesureoùonles retrouvedanslalittérature
10
gréco-latine . Toujours est-il que l’expression wnm a‡w, plutôt que de la
prendre au pied de la lettre, «manger du pain», — acte alimentaire par
excellence, —pourrait signi fer « se restaurer» s’il n’était pas question
d’une «miche de pain» (wxA.t) comme prix convenu du pacte de corruption
proposéparIsisàNemty.
Le régime royal d’après Diodore.— Ce qu’il en coûte de s’en écarter
Mais qu’en est-il de Pharaon ? Est-il ce dieu que le silence des textes
astreint au jeûne ? Apparemment non même si, en tant qu’intercesseur
auprès des divinités, ce dernier est soumis à des règles d’hygiène alimentaire
sacerdotales, donc frugales, qui tranchent beaucoup avec celles de ses
87ERN6,CopticEtymologicalDictionary,p.120.
9CRUM,Dictionary,p.254a-b.
10Cesconcepts fgurentchezDiodore(I,XIV,1).
4LEBANQUETD’ANNIVERSAIREDEPHARAON
voisins orientaux. Diodore rapporte qu’il faisait même l’objet d’un régime
particulier, soumis à la plus vive attention. Selon un consensus, on rappelait
même que l’excès en cette matière était fustigé. Selon Diodore (I, XLV, 1),
eTnephactos (Tefnakht) (727-716), père du Bocchoris de la XXIV dynastie,
avait critiqué l’attitude de Ménas, en d’autres termes Ménès — premier
resouverain de la I dynastie, — qui passait pour avoir été le premier roi
fainéant égyptien à en croire le passage en questioncar il aurait enseigné «à
dresser des tables et des lits de table, à utiliser des couches somptueuses, et
d’unemanièregénérale»àintroduire«leluxeetla vie somptueuse».
Si on lit entre les lignes, Ménas aurait apprit aux Égyptiens une vie d’ex-
cès de table et de mollesse, bref de sybarite, une idée qui pouvait germer
dans l’imaginaire égyptien à la vue des scènes des tombes de l’Ancien
Empire où les défunts sont attablés devant des guéridons surchargés d’of-
frandes funéraires donnant argument à penser qu’ils eussent un appétit
11gargantuesque . Une lecture structurale permet de mieux comprendre le
développement de telles idées à l’époque tardive, en gardant ce qui doit être
gardé sous béné fce d’inventaire car il faut avouer que la vision du banquet
attribuée parDiodoreàMénasestentièrement construite sur unmodèlegrec,
12où l’on mange et boit allongé . Toujours est-il que l’accident causé par l’in-
tempérance menace un souverain qui ne se comporterait pas comme ses
ancêtres. Il faut se rappeler de l’information d’Élien (175-235), dans ses
Histoires diverses (V, 1),selon laquelle le roi Tachos —le Téos (362-360)
e 13delaXXX dynastie — seraitmortdedysenteriepouravoirabusédesmets
raf fnés alors qu’il était prisonnier en Perse, pays célèbre d’après Hérodote
(I, 133) pour ses continuelles mangeries et beuveries au cours desquelles
l’esprit allait bon train ainsi que les affaires de l’État. Il faut aussi admettre
que la mort de Tachos est causée par un banquet montré du doigt par la
tradition comme non conforme au code comportemental que doit observer
Pharaon. Dès lors qu’il bamboche comme un potentat oriental, il prend des
risquesauxquelsiln’estpaspréparépar sonmodede vie traditionnel.
En fn un pharaon qui mange!
Si Tachos est mort d’avoir fait trop bonne chère, il n’est pas utile d’atten-
edrejusqu’àlaXXX dynastiepour voir unpharaon selivrerauxplaisirsdela
table, mais il est bien seul à avoir osé affronter le carcan des convenances,
11 AUFRÈRE,«Tablesd’offrandes…».
12DENTZER, Le motif du banquet couché. Voir aussi, sur le plan iconographique, LISSA-
RAGUE, Un fot d’images. Sur les façons de se tenir au cours d’un banquet: NADEAU, «Cha-
pitreVI.—Unexempledetransfertculturel».
13AUFRÈRE,Pharaonfoudroyé,p.252-255.
5S.H.AUFRÈRE
un interdit tacite alors deux fois millénaire. Akhenaton est en effet le seul à
avoir rompu avec les effets d’un code iconographique dont on ne peut que
constater les effets. Ce dernier dicte de ne pas représenter le souverain dans
le cadre de sa vie privée, ce qui ne signi fe pas pour autant que la vie de ce
dernier ne soit pas assortie d’une étiquette — qui consiste en des règles
autour desquelles s’organise la vie de la famille royale, des courtisans et des
serviteurs affectés à l’entretien de la personne royale, — laquelle étiquette
s’impose à la vie de tout milieu aulique, sans pour autant devenir céré-
monial. À Amarna table rase est faite de ce passé, sous lequel on devine les
14
pesanteurs affectant au quotidien la vie royale. Cathie Speiser montre
qu’Akhenaton est pourtant représenté avec son entourage, son épouse et ses
flles, dans des scènes d’un réalisme stupé fant, se livrant aux plaisirs non
pas d’un banquet mais d’un simple repas familial. Ces représentations, on
s’en doute, n’ont pu qu’être avalisées par le roi puisque les artistes viennent
des ateliers royaux. Au Pays de Pharaon, le souverain est pourtant condamné
à s’effacer des scènes dès lors qu’il n’incarne pas une fonction religieuse ou
of fcielle, en sorte que seul le cérémonial est pris en compte. Il est pourtant
dif fcile de deviner le sentiment qui animait ceux qui s’étaient cantonnés à
l’idée d’un pharaon séparé du Monde par sa fonction et qui découvrirent sur
les parois des tombes de notables amarniens des tableaux où le monarque
décidait de montrer ce que la tradition avait tenu caché: l’humanité d’un
souverain non seulement se restaurant en public mais prodiguant à ses
15prochesde touchantesmarquesd’affection .Pourledireend’autresmots,il
semble que les contemporains d’Akhenaton ont transgressé par deux fois un
code iconographique, non seulement en matière de bienséance —c’est-à-
dire en représentant des scènes que la tradition jugeait incompatibles avec la
dignité royale, —mais aussi en élevant l’étiquette au rang du cérémonial,
qui est d’ordre religieux, ce qui ne laissait d’être doublement choquant dans
une société fondée sur le respect d’une tradition iconographique. Une des
16deux scènes d’ailleurs n’est pas ordinaire, qui place les personnes royales
sous la caresse vivi fante du soleil, accréditant ainsi son caractère céré-
17monial , à ceci près que la présence de serviteurs aux silhouettes réduites
s’affairant auprès de la famille royale indique bien le statut réel de cette
scènepalatiale.
14Cathie SPIESER,icimême,p.291-306.
15 Voir aussiAUFRÈRE, «L’Art amarnià». Dans un tout autre domaine, sans vouloir inférer
cecidecela,unautreRoi-Soleilinstitueralesdifférentsactesquotidiens,depuisleleverjusqu’au
coucher, en passant par les repas, comme des moments réglés par l’étiquette de la cour. Voir
ÉLIAS,Lasociétédecour.
16TombedeHouya: DAVIS,AmarnaIII,pl. IV, VI.
17deHouya: DAVIS,III,pl. IV.
6LEBANQUETD’ANNIVERSAIREDEPHARAON
Fig. 1 :Pharaon-Ichneumonbanquetant.
A fn d’éviter toute ambiguïté, qui aurait résulté d’une confusion entre
cette représentation exceptionnelle de repas privé et un banquet, il fallait
éclaircir cette situation. Cependant on note qu’au plan des apparitions
of fcielles de Pharaon, l’Égypte a, contrairement à ses voisins, renoncé à
ériger iconographiquement parlant le festin en un moment-clé de la vie de
l’État: la vie of fcielle semble exclure, par défaut de représentation, la
notion de commensalité, du moins au cours de l’époque classique. Dès lors
qu’il incarne des fonctions pharaoniques et doit respecter les devoirs de sa
charge, le roi a pour obligation de se séparer de ses sujets ; tous ses actes
sont alors revêtus d’une portée religieuse. (On reviendra sur la façon dont la
fgure du roi est de moins en moins conforme, à l’époque tardive, à l’idée du
rôle sacré qu’il incarne.) Il semble que l’idée de banquet se rapporte plus à
l’idée d’une réception royale, comme on peut l’induire d’une scène d’au-
18dienceàAmarna .
La caricature de Médamoud : l’ichneumon banquetant
Alors qu’aucune scène n’atteste un tel événement iconographique, on doit
paradoxalementl’induired’unecaricature.Au-delàdela simplemoquerie,la
caricature ou la satire présentent l’avantage de montrer en creux l’existence
d’habitudes à fustiger et de scènes que l’on ne représente pas au premier
18Leroidonnantaudience(DAVIS,AmarnaVI,pl.VI).
7S.H.AUFRÈRE
degré. En outre, elle est toujours réduite à une simpli fcation de l’expression
à quelques personnages principaux qui valent pour tout un système. Or plu-
esieurs blocs sculptés à la XXV dynastie découverts à Médamoud montrent
d’étranges représentations de cette nature qui poussent à s’interroger sur le
sensdela scène ( fg.1-2):
La scène comique semble représenter sur un fond de roseau (?) un banquet
royal avec musique. Le roi est un rat de Pharaon (?) vêtu d’une grande robe et
assis sur un trône. Il est assisté d’un chat dressé sur ses pattes de derrière qui
lui sert de majordome. Un petit chacal cuisinier et un singe fourrier, vêtu com-
me le roi d’une grande robe, préparent le repas. Un crocodile joueur de luth et
19
uneharpistedebout surlui,exécutent unduo.
Dans un autre fragment, on voit des chacals occupés à préparer une oie
20
troussée . La comparaison des divers éléments qui composent cet ensemble
iconographique montre que la scène
se déroule dans les marais ou à proxi-
mité, puisque des papyrus forment le
21fond. On peut sans doute con frmer
que Pharaon est campé sous l’aspect
d’un ichneumon (Herpestes ichneu-
mon), un animal vénéré au Nord. Le
crocodile jouant du luth tourne la
gueule vers une jeune musicienne, ce
qui est un trait très caricatural, qui
s’ajoute à l’idée que la scène se
déroule dans un milieu marécageux.
À la critique s’ajoute un second trait
22— travestissement — qui renforce
le premier, et on sait que les
Égyptiens ont réalisé des satires
savoureuses de la société thébaine
e 23
Fig. 2 :Pharaon-Ichneumonbanquetant huppée de la XX dynastie , au
moment où l’on assiste à la fn de(détail).
19 BISSONDELA ROQUE,Médamoud(1930),p.73-74, fg.54.
20Ibid.,p.74, fg.55.
21Onindiquera(cf.infra,n.24)quelabeuveried’Amasisducontesedérouleégalementprès
d’unlac.
22Voir CAPART,«Problèmesd’archéologie»,p.32-33.
23 Voir Musée égyptien, JE 31199; cf. SALEH, SOUROUZIAN, Musée égyptien, n° 232. Le
papyrusreprésente unedame sourisparéecomme uneélégantedeThèbes quedesdamesd’atour
chattescoiffentet serventàboire tandis quedes valets représentéscommedeschacals vaquentà
destâchesdomestiques.
8LEBANQUETD’ANNIVERSAIREDEPHARAON
l’Égypte triomphante. Bref, une telle satire sur les parois d’un temple de
l’époque éthiopienne pourrait décrire les habitudes d’un roi fainéant ou se
livrant à l’abus de boisson et de nourriture, bref le sybaritisme décrié par les
Égyptiens de Diodore et dont on rend le roi Ménas responsable, alors que
nous savons que les souverains éthiopiens étaient particulièrement pieux et
observaient les coutumes à la lettre. Dès lors, la critique ne peut que
dénoncer soit l’attitude du mauvais souverain, soit celle d’un roi non éthio-
pien. On se souvient du conte d’Amasis où ce dernier sombre dans le
24sommeil en raison de trop abondantes libations , ce qui lui vaut d’être
critiqué par ses proches car cela nuit à la bonne tenue des rênes du gouver-
nement,critiqueàlaquellefaitéchoHérodote(II,173-174), quiavaiteu vent
des penchants d’Amasis pour la boisson. L’attitude d’Amasis n’est pas com-
mune, même parmi les souverains saïtes. Il semble que,grandamidesGrecs,
25il vit à leur manière et s’adonne commeeux à la pratique du $+ μ.,$’)( , que
l’onpourraitimaginer,pourlesÉgyptiens,être uneconcessionàl’hellénisme.
La conclusion qui semble pouvoir être tirée ne peut-elle pas être celle-ci:
«Malheur au souverain qui fait bonne chère au lieu de se consacrer aux
dieux et aux affaires de l’État!» ? C’est une façon de rappeler a contrario
quelle doit être le code de bonne conduite d’un souverain, conformément aux
Enseignements, ces compositions littéraires qui insistent sur le bon compor-
tement en société. Le travestissement grotesque des personnages, fgurés
commedesanimaux,accuselaférocitédutrait.
Le banquet d’anniversaire de Pharaon (Gn 40, 20)
Il était important de dé fnir ce thème de Pharaon à table en Égypte même
car il n’est pas vraiment neutre, notamment dans l’histoire de Joseph, qui
intègre un grand nombre de clichés égyptiens empruntés aux contes et
26romans pharaoniques . Derrière ce thème quelque peu moralisateur, il en est
un autre, aux accents helléno-judéens. Voilà pourquoi il importe, si l’on
parle du repas comme moment important de la vie royale, d’en venir au
27festin donné à l’occasion du jour anniversaire de Pharaon , de Gn 40, 20,
28festindontlenom — mi.teh —est sansambiguïté.
24MASPERO,Contespopulaires,p.209-210.
25ORFANOSet CARRIÈRE(éd.),Symposium.
26 AUFRÈRE,«L’imagedel’ÉgyptedanslaBible»,p.182-189.Paul NGO,icimême,p.217,226.
27 La Bible. L’Ancien TestamentI.introductionparÉdouardDhorme.Traductionetnotespar
ÉdouardDhorme,«Pléiade»,Gallimard,Paris,1966,p.137.
28LESÊTRE, «Festin»; MCCLINTOCK, STRONG, Cyclopedia 1, p. 635b-639a; P. NGO DINH
SI,icimême,p.213-238.
9S.H.AUFRÈRE
Les traductions
On tentera d’approcher ce thème de façon hypertextuelle en sorte de créer
un effet de perspective. Voici donc la traduction de la version en hébreu
d’ÉdouardDhorme:
Il advint donc qu’au troisième jour, jour de naissance de Pharaon, celui-ci ft
un festi npour tous ses serviteurs. Il releva la tête du chef des échansons et la
tête du chef des panetiers au milieu de ses serviteurs. (21) Puis il rétablit le
chef des échansons dans sa charge d’échanson et celui-ci plaça la coupe sur la
paume de Pharaon. (22) Mais le chef des panetiers, il le pendit, selon ce que
leuravaitinterprétéJoseph.
29La traduction et les termes employés sont loin d’être neutres . À présent
voici la traduction de la Septantede l’ouvrage collectif coordonné par Cécile
30DogniezetMargueriteHarl :
Il arriva que le troisième jour était le jour de naissance de Pharaon et qu’il
offrait un repas pour tous ses serviteurs ; et il se souvint de la charge du chef
échanson et de la charge du chef des panetiers au milieu de ses serviteurs. Et il
rétablitlecheféchansondans sachargeetcelui-cimitlacoupedanslamainde
Pharaon ; quant au chef panetier, il le ft pendre, conformément à l’inter-
31prétationdeJoseph .
La concision de ce passage est telle que ce dernier suscitera bien des
interrogations en sorte que cette partie du Roman de Joseph deviendra
l’hypotexte d’un développement dans le Mistére du Viel Testament, un mys-
tère médiéval, que nous aborderons par la suite (cf. infra). Cependant, il est
nécessaire pour le moment de rapporter cet extrait à d’autres passages de la
Bible plus explicites, où un souverain étranger prend une décision of f-
29Il est curieux de constater que ces deux titres entrent en résonance avec ceux des deux
of fciersdebouchedelacourdeFrance(LITTRÉ,s.v.panetier):
«Autrefois, grand panetierde France, of fcier de la couronne qui commandait à la paneterie,
et qui dans les jours de cérémonie servait le roi à table avec le grandéchanson; il avait sa juri-
diction composée de plusieurs of fciers; les nouveaux maîtres boulangers de Paris lui rendaient
unhommage,quis’appelaitlepotderomarin.»
Il ne faut pourtant pas se laisser égarer par des parallèles qui n’auraient pas de sens mais qui
pourtantcontinuentàin fuerjusqu’àprésentsurlestraductions.
30LaBibled’Alexandrie,p.271.
31Édition Ralphs: (20) :#D+%2, $B :+ 2R = μD/K 2R 2/H2P = μD/\ #%+D1%60 >+ N\/\6, )\G
:.,H%( .J2,+ .L1( 2,S0 .\(1G+ \@2,T. )\G : μ+F1’& 2Q0 9/5Q0 2,T 9/5(,(+,5J,3)\G 2Q0 9/5Q02,T
9/5(1(2,.,(,T :+ μD1V 2W+ .\H$6+\@2,T (21) )\G 9.%)\2D12&1%+ 2I+ 9/5(,(+,5J,+ :.G 2E+
9/5E+\@2,T, )\G <$6)%+ 2I .,2F/(,+ %?0 2E+ 5%S/\ N\/\6, (22) 2I+ $B 9/5(1(2,.,(I+
:)/D μ\1%+, )\’A 13+D)/(+%+ \@2,S0 C61&4.
10LEBANQUETD’ANNIVERSAIREDEPHARAON
32cielle , dans le cadre d’un banquet, c’est-à-dire de façon publique: c’est le
33cas d’Assuérus (Esther 1, 3-22) , qui répudie la reine Vashti pour n’avoir
pas voulu semontrerauxdignitairesde toutelaPerse:
La troisième année de son règne, il ft un festin pour tous ses chefs et ses
serviteurs ; l’armée de Perse et de Médie, les gouverneurs et les chefs des
provinces [vinrent] en sa présence. (4) Il [leur] ft montrer la richesse de sa
gloire royale et l’éclat de sa magni fque grandeur, pendant de nombreux jours:
cent quatre-vingts jours. (5) Et lorsque ces jours furent achevés, le roi ft pour
tout son peuple qui se trouvait à Suse, la citadelle, — depuis le plus grand
jusqu’au plus petit —, un festin de sept jours, dans la cour du jardin de la
maison royale.(…)(9)La reineVashti ftégalement un festinpourlesfemmes
dans la maison royale du roi Assuérus. (10) Le septième jour, alors que le roi
avait le cœur joyeux sous l’effet du vin, il dit à Mehouman, à Biztha, à
Harbona, à Bigtha, à Anagtha, et Zéthar, et à Karkas, les sept eunuques au
service du roi Assuérus, (11) de faire venir devant le roi, la reine Vashti,
portant la couronne royale, car elle était très belle. (12) Mais la reine Vashti
refusa de venir à l’ordre du roi, transmis par les eunuques ; le roi en fut très
irrité et sa colère s’enfamma. (13) Le roi dit alors aux sages qui avaient la
connaissance des temps — car c’est ainsi que les affaires du roi [se réglaient]
en présence de tous ceux qui avaient la connaissance de la loi et du droit, et
ceux quiétaientauprèsdelui[étaient]Karshena,Shéthar,Admatha,Tharshish,
Mérès, Marsena, Mémoukan, les sept chefs de la Perse et de Médie, qui
voyaient la face du roi et siégeaient au premier rang du royaume — : (15)
« quefaire,d’aprèslaloi,àla reineVashti,pourn’avoirpasexécutél’ordredu
roi transmis par les eunuques ?» (16) Memoukan dit en présence du roi et des
chefs: «Ce n’est pas seulement contre le roi que la reine a mal agi, mais c’est
contre tous les chefs et contre tous les peuples qui [sont] dans toutes les
provinces du roi Assuérus. (17) Car l’action de la reine sera connue de toutes
les femmes et fera mépriser leurs maris à leurs yeux, lorsqu’on dira: « Le roi
Assuérusavait dit defaire venir la reine Vashti en saprésence, et elle n’est pas
venue!»(18)Etdèscejourmême,lesprincessesdePerseetdeMédie quiont
appris cette action de la reine, en parleront à tous les chefs du roi ; d’où mépris
et colère ! (19) Si le roi le trouve bon, qu’une ordonnance royale soit publiée
de sa part, qu’elle soit écrite dans les lois de Perse et de Médie et qu’elle ne
soit pas transgressée ; cette ordonnance portera que Vashi ne paraisse plus en
présence du roi Assuérus et que le roi donne son titre de reine à une autre,
32 Daniel 5,1: «Le roi Balthasar ft un grand festin pour mille de ses grands, et en présence
decesmille, ilbutdu vin.(2)Ayantgoûtéle vin,Balthasar ordonnad’apporterles vasesd’oret
d’argent que sonpèreNabuchodonosoravaitenlevésduTempledeJérusalem, a fnd’y boire,le
roi, ses grands, ses femmes et ses concubines.» —Esther 1, 3-22. —Esther 2, 18: «Le roi ft
un grand festin pour tous ses chefs et ses serviteurs: le festin d’Esther. Il donna un [jour de]
reposauxprovincesetaccordadesprésents,commelamainduroi [peutlefaire].»
33Voir DA SILVA, LESSARD,Esther.EtPaul NGO,icimême,p.219-220.
11S.H.AUFRÈRE
meilleure qu’elle. (20) Et l’ordonnance, que le roi aura publiée, sera connue
dans tout son royaume qui est grand, et toutes les femmes auront du respect
pour leurs maris, depuis le plus grand jusqu’au plus petit.» (21) Cette
propositionplutau roietauxchefs,etle roiagit selonlaparoledeMemoukan.
(22) Alors le roi envoya des lettres dans toutes les provinces —pour chaque
province selon son écriture, et pour chaque peuple selon sa langue —, a fn que
touthommefûtmaîtredans samaisonetparlâtlalanguede sonpeuple.
34
On peut opposer la brièveté de Gn 40, 20 au caractère développé du
texte du banquet royal d’Esther 1, 3-22. C’est dans les circonstances de deux
festins que s’annoncent, dans le premier cas, la montée sociale de Joseph et
l’accueil des Juifs en Égypte, et, dans le second, l’élévation d’Esther au rang
35de reineetlalibérationdesJuifs .
Revenons en Égypte. Le moment du banquet décrit fait suite aux fameux
rêves que font les eunuques qui se sont rendus coupables l’un et l’autre
d’une faute qui a irrité Pharaon. C’est l’interprétation de ces songes qui lui
vaudra de connaître son heure de gloire auprès de Pharaon et, incarnant la
plus haute fonction administrative, de soulager la misère de ses frères. Selon
la prédication de celui-ci, l’échanson rentre en grâce auprès du souverain,
tandis que le destin du panetier est scellé puisque son existence s’achève la
corde au cou. Le passage tient en peu de choses. Pharaon célèbre son anni-
versaireetpourcelaorganise unbanquet.
Si l’on se tourne du côté égyptien, rien ne permet d’af frmer que Pharaon
eût organisé une telle manifestation lors de son anniversaire même si on sait,
par ailleurs, que les banquets étaient à l’honneur dans la bonne société de
Thèbes. Les tombes thébaines du Nouvel Empire sont ornées de scènes de
festin. Si la notion d’anniversaire est bien attestée en Égypte (cf. Wb II, 500,
6), et bien qu’il soit question de l’anniversaire de Ramsès II dans la stèle de
Kouban («la jubilation se répandit dans le ciel le jour de sa naissance» nHm
m p.t hrw n mzw.t "f), la célébration de l’anniversaire royal n’est pas attestée
avant l’époque grecque, notamment dans le Décret de Canope (ligne 3) (2A
36 37#%+Y’*(\ 2,T ]\1(*Y60) et dans le Décret de Rosette(lignes 46-47) (idem) .
34Cf.paraphrasedeFlaviusJosèphe,AntiquitésjudaïquesV,3
35Dans Dan V, 1-30, c’est encore un festin dont les conséquences sont la mort de Balthasar
et l’arrivée du Perse Darius. On est frappé par le parallélisme entre les romans de Joseph et
d’Esther,quiestainsicon frmé.Leursparcourssontidentiques;cf. MACHI,«Textesd’Esther»,
p.77-78.
36 SETHE, Hieroglyphische Urkunden II, 127, 17. Le Décret de Canope évoque, quant à lui,
l’anniversairedePtoléméeIIIle5Dios.Cejouranniversaireestceluiaucoursduquellesprêtres
se sont réunis et décident d’une grande Panégyrie. Sur l’organisation de fêtes à l’occasion de
l’anniversairedePtoléméeIII (stèlebilingued’Akhmîm),voir CHAUVEAU,«Démotique»,p.2.
12LEBANQUETD’ANNIVERSAIREDEPHARAON
Cependantonn’aaucune traced’unbanquet royalorganiséàcetteoccasionni
dansl’antiquitéégyptienneniàl’époquegrecque.
Au cours du Banquet de Pharaon, un fonctionnaire retrouve of fciellement
ses fonctions, un autre trouve la mort. Cet exemple pris dans la Bible permet
de déceler dans le festin organisé par Pharaon la volonté d’en faire le lieu de
38manifestation et de représentation du pouvoir . Il fait ainsi pendant à l’idéo-
logie assyrienne ou perse où le banquet est un lieu de décisions importantes
destinéesàfrapperl’imaginationde tous.
Des « eunuques » de Pharaon paradoxalement sexués
Comme nous l’avons vu, l’échanson et le panetier sont désignés comme
39des eunuques , fgures des milieux auliques des temps tardifs et notamment
des époques perse et grecque, alors que ce titre n’est aucunement d’usage
courant en milieu égyptien, sauf de façon allusive. Un fragment d’un auteur
edu V siècle avant notre ère, Ctésias (fragment 29, 9), rapporté par Lucien de
Samosate (120-180) dans son ouvrage sur la déesse syrienne (dea Dyria),
40évoque le cas de Kombabos . Les témoignages de Lucien sont toujours
intéressants car il a occupé à la fn de sa vie une fonction administrative en
Égypte.Voilàle résumédel’histoiredeKombabos.Sacri fant sa virilitépour
eréviter d’être accusé d’adultère avec la reine Stratonikè par Séleucos I
41Nicator (305-280), Kombabos devient le parangon de la fdélité . Dans une
étude brillante, Georges Posener a démontré que ce nom avait été translittéré
42en égyptien avec son sens sémantique ( ) et ne correspondait pas à
37 SETHE, Hieroglyphische Urkunden II, 194, 1. La Pierre de Rosette évoque le 30 Mésoré
comme la fête de la naissance de Ptolémée Épiphane. On célèbre aussi le 17 Paophi, date à
laquelleilsuccèdeàsonpère.
38On renverra le passage du «Banquet de Pharaon» à l’écho littéraire du «Miracle de
el’Hippodrome» quiestplacéparl’auteurduIII LivredesMaccabées sousle règnedePtolémée
IV Philopator, et par Flavius Josèphe (Contre Apion 2,49-55) à l’époque de Philométor et
Cléopâtre II (MÉLÈZE, Juifs d’Égypte, p.117-127, et spécialement p. 120). Le roi organise un
grand festin et libère les Juifs injustement condamnés tandis qu’il punit les mauvais conseillers.
Onnepeuts’empêcherdevoirdanslesdeuxthèmesdesstructuresparallèles.
39J’ai réuni quelques exemples dansPharaon foudroyé, p.107-108, 111, 162-163, 183, 197,
204, 207, 275, 311-312. Voir JONCKHEERE, L’eunuque en Égypte pharaonique; POSENER, «Du
nouveausurKombabos»; VITTMANN,«Kastraten».
40BRIANT, Histoire de l’Empire perse, p.283. Voir ANDERSON, Studies in Lucian’s Comic
fction,p.78-80.
41 BRIANT, op.cit., p. 283-284. L’eunuchisme et l’éviration sont traités aux p. 284-285. Sur
lestitresetlesfonctionsdeseunuques,voirp.285-288.
42 POSENER, «Du nouveau sur Kombabos». Ce dernier montre qu’un Égyptien, un certain
Imhotep, d’après une stèle du Sérapéum du Louvre n° IM 1244, contemporain du règne de
erDarius I ,estle ‡ppSduroi.
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