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Le Brésil Chroniques d'une Démocratisation

De
176 pages
Depuis 20 ans, le Brésil a beaucoup changé. Alors qu'il sortait de la dictature militaire, il a été une des premières victimes de la " globalisation ". Le Brésil a eu recours à l'inflation, système qui bouleversa l'économie et la vie des Brésiliens. Dans ce chaos, la violence, la corruption, tous les trafics se développèrent rapidement. La nation et ses institutions politiques ne cédèrent pas. La monnaie a été stabilisée. Le développement s'est accéléré et le processus de démocratisation a repris son cours. Aujourd'hui, les Brésiliens ont retrouvé leur allant. En l'an 2000 le pays aura 500 ans. Ce ne sera plus seulement le pays du football et du Carnaval pour l'Occident.
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,

LE BRESIL:
CHRONIQUES D'UNE DÉMOCRATISATION

Jean-Jacques Faust

LE BRÉSIL:
CHRONIQUES D'UNE DÉMOCRATISATION

L' Harmaltan ~-7. rue de rr\'ole-Pnlytechnique 7,";00,";Paris - FR/\NCT

L'Harmattan Ine 55. rue Saint-Jacques
Montréal (QC) - C/\N/\O/\ 112Y I K

<9L'Harmattan. \99X ISBN: 2- nX4-MXo-o

Des hommes encore, dans le vent, ont eu cette façon de vivre et de gravir. Des hommes de fortune menant, en pays neuf, leurs yeux fertiles comme des fleuves. Mais leur enquête ne fut que de richesses et de titres.. Les buses sur les cols, prises aux courbes de leur vol, élargissant le crique et la mesure de l'avoir humain. Et le loisir encore, riche d'ombres, étendait ses audiences au bord des campements. La nuit des sources hébergeait l'argenterie des vice-rois... Et puis vinrent les hommes d'échange et de négoce. Les hommes de grands parcours gantés de buffle pour l'abus. Et tous les hommes de justice, assembleurs de police et leveurs de milices. Les gouverneurs en violet prune avec leurs filles de chair rousse au parfum de furet. Et puis les gens de Papauté en quête de grands Vicariat: les Chapelains en selle et qui rêvaient, le soir venu, de beaux diocèses jaune paille aux hémicycles de pierre rose.

Saint-John Perse, Vents III

A Jean Hippolyte et Jean Beaufret mes professeurs A Julio de Mesquita et Oliveiros S.Ferreira qui m'aidèrent à essayer de comprendre A Darcy Ribeiro A mes amis Avec mes remerciements à Philippe d'Abzac et Sara Davidson

I - LA CATASTROPHE

DE LA DETTE

Juin 1985. Le Président de la République du Brésil monte doucement la rampe du palais du Plana/to situé sur la place des Trois Pouvoirs à Brasilia. Lieu à la fois surréaliste et empreint d'une rationalité austère, s'y font face les palais de l'Exécutif, du Législatif et du Judiciaire. Au centre brûle pour l'éternité une torchère qui célèbre la fondation de cette capitale, il y a vingt-cinq ans, au beau milieu du plateau central brésilien. Ville d'élite conçue par une élite pour une élite. Orgueil de la classe politique qui prend ses pénates, marque son domaine au milieu d'une immensité vide. Washington, de béton, dessiné au carré, sans les artifices d'architecture rapportés de Rome ou d'Athènes. La place, et d'ailleurs toute la ville semblent sorties non de la pensée mais du rêve d'un disciple de Descartes. L'homme s'y proclame maitre et seigneur de la nature. Au cœur d'une savane de végétation plutôt rare, dont le sociologue français Claude Lévi-Strauss disait qu'elle n'offrait de spectacle qu'au ciel dans le tournoiement des nuages, l'homme a érigé des monuments: à la nation, aux institutions, au fond à luimême. Cartésiens, les pères de Brasilia l'étaient à leur façon: le président Juscelino Kubitschek qui jeta le Brésil en avant dans la modernité et dans l'inflation et l'architecte Oscar Niemeyer, communiste comme le fut Aragon, qui traça les plans du siège du parti français Place du Colonel Fabien. Architecture massive de béton et de verre que les arcades allègent un peu mais sans réussir à lui donner un véritable charme. Heureusement, il y avait près d'eux un autre architecte, paysagiste et poète, Lucio Costa, qui savait la beauté de l'eau et des plantes. 11fit des lacs et des parcs. La ville aujourd'hui a un sens. Elle a été, elle est l'un de ces panneaux indicateurs que de temps en temps les nations mettent en place pour se fixer une direction. La symbolique de Brasilia, telle qu'elle a été voulue par les géomètres qui la dessinèrent à la règle et au compas, faisait hommage à la raison. Mais, en filigrane, dans ce spectacle architectural permanent qui témoigne la foi orgueilleuse du Brésil dans son avenir, et son ambition d'harmonie politique, se lit bien clairement le vieux, l'insatiable, le toujours neuf désir de conquête. Brasilia regarde vers l'Ouest. Le sens profond, le sens historique de la capitale, 7

est que le pays est encore en marche, qu'il ne s'est pas pris au piège de ses plages atlantiques, qu'il regarde vers son Far West, que la tradition des conquérants, des bandeirantes n'est pas morte. Le mot d'ordre que lance Brasilia est le même que l'ancienne proclamation des cow-boys d'Amérique du Nord: Young men go West. La jeunesse ici est dans Je goût de l'aventure, dans l'attrait pour l'inconnu, dans la course au trésor. Brasilia a survécu. Elle est capitale politique et administrative de la plus vaste des républiques latinoaméricaines. De la plus jeune aussi par le niveau moyen de la pyramide des âges. Capitale économique, elle ne l'est pas, elle laisse ce rôle à Sào Paulo la géante. Mais elle est un relais décisif sur la route de l'Ouest. Le Président qui monte la rampe du palais n'est pas jeune. C'est un quinquagénaire moustachu. Il paraît très ému. En fait, il l'est car il a, sans le souhaiter et sans rien faire pour cela, outrepassé son ambition. Curieux destin que celui de José Sarney. Destin d'un politicien professionnel qui, toute sa vie, a milité dans les partis de gouvernement. Sans faire de scandale ni d'ailleurs tirer une vaine gloriole de sa faculté d'adaptation,

José Sarney s'est toujours rangé du côté des vainqueurs. .
Sagement, naturellement. Ainsi a-t-il survécu aux vicissitudes de la dictature militaire qui vint au pouvoir en 1964 alors qu'il faisait ses débuts dans sa lointaine province du Maranhào, sous le drapeau de l'UDN (Union Démocratique Nationale), vieux parti conservateur issu de l'aristocratie foncière. Déjà, il était dans le camp des modérés, laissant à droite le champ libre au fougueux gouverneur de Rio de Janeiro, Carlos Lacerda. La force de José Sarney ne tient pas seulement à son sens du placement sur l'échiquier parlementaire. Certes, le président est bon à la manœuvre mais ne l'est pas moins dans la bataille des urnes. Il s'est assuré l'atout majeur dans une carrière parlementaire: il a son fief, son État natal, le Maranhào précisément. . La capitale porte le nom du bon roi Saint Louis,
, José Sarney, aprés avoir quitté la présidence, s'est fait élire sénateur de l'État d'Amapa, a l'extrème nord du Brésil, a la tTontiére de la Guyane fTançaise. Au début de 1995, il est devenu président de la Chambre Haute. Le Maranhào, cependant, n'est pas sorti de la famille. Sa fille Roseane en a été élue gouverneur.

. Le

Brésil est une république fédérale, composée de 28 Etats. Le régime est

présidentiel. Les lois ont besoin de la sanction de parlement pour ètre promulguées mais le président est autorisé à prendre des décrets dont la validité est immédiate, mème si passé un certain délai, i Is dOIvent ètre soumis à l'approbation des Chambres pour rester en application. chaque Etat, de la mème façon, élit un gouverneur pour un mandat de quatre ans, désormais renouvelable. Il élit aussi une Assemblée Législative. Un systéme

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Sào Luis do Maranhào. Elle l'a reçue d'un navigateur français, Daniel de la Touche, seigneur de la Ravardière, qui avait exploré la Guyane en 1604 et qui, avec le titre de lieutenant général du Roi pour les Indes Occidentales, était venu tenter fortune dans ces parages. A Sào Luis, on est au sommet du triangle que décrit le continent brésilien. On est tout près de ('Equateur. Il fait chaud, très chaud presque toute l'année et le régime des pluies est un peu celui des moussons. L'eau délave les bâtiments, les arbres et les gens aussi. La cité, pourtant, a conservé assez de monuments pour être classée Patrimoine de l'Humanité en décembre 1997. La moiteur souvent torride de cette région équatoriale ne prédispose pas à l'effort. Le kaléidoscope des idées reçues représente facilement le Maranhense à l'aise - la famille Sarney l'est - en train de se balancer dans un hamac sous l'auvent d'une véranda avec quelques cocotiers au premier plan de l'image.Pourtant, l'événement qui a porté José Sarney à la présidence de la République n'a rien d'une de ces grâces équatoriales. C'est, bien au contraire, une tragédie. La mort du président de la République élu, Tancredo Neves, victime d'un cancer. Tragédie classique comme Sophocle eut aimé. Parlementariste qui avait tenté mais, en vain de désamorcer le détonateur de la Révolution militaire, Tancredo Neves, mineiro de Sào Joào DeI Rey, représentant patenté du Brésil profond, avait joué la carte de l'Union nationale à l'heure où l'armée reprenait le chemin des casernes. Cette carte, il l'avait si bien jouée que lorsque la mort le saisit sur un lit d'hôpital à Sào PaÜlo, après plusieurs semaines d'agonie entrecoupées de chirurgies de plus en plus désespérées, il était déjà monté au ciel de la politique. Saint Tancredo, héros de la nouvelle république civile. Le peuple lui fit des funérailles somptueuses à force de cris et de larmes. Sa place sur la terre, ilIa laissait à José Sarney. Or, dans la dernière configuration du parlement, telle que dessinée par les militaires, Tancredo Neves était chef de l'opposition et José Sarney, leader du parti du gouvernement. Opposition de Sa Majesté, parti sans beaucoup de cohésion, mais tout de même, il fallait faire le saut. Au Brésil, on a tendance à éviter les grands mots ou alors on les dit si vite qu'on les oublie encore plus vite. Quelques caricatures montrèrent José Sarney engoncé dans une
analogue se retrouve au niveau municipal. Autant dire que la puissance publique pèse un d'un grand poids dans la vie brèsilienne. Les elections en sont donc naturellement des temps forts comme les championnats de football ou le Carnaval.

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veste retournée mais le deuil était si profond que la satire semblait déplacée. Et puis il y avait la joie de voir enfin terminée cette première étape du retour à la démocratie. Sans plus de façon, donc, le colistier, candidat à la vice présidence s'installa dans le fauteuil du président élu - et décédé. Tancredo Neves avait été élu par les deux chambres du Parlement réunies en Congrès. La gauche, en dépit de l'appui de beaucoup de démocrates zélés, n'avait pas réussi à faire rétablir le suffrage universel. Sur le thème « Elections, tout de suite» de grandes et belles réunions, avaient attiré des foules immenses. La majorité des députés et sénateurs avait cependant préféré garder le contrôle des affaires. Le président sortirait de leurs chapeaux. Le suffrage universel, on verrait cela en 1989. Au Maranhào, Sarney a déjà été député, sénateur, gouverneur. Journaliste et poète. La littérature, c'est le jardin secret, la vanité aussi du nouveau président. Il écrit des vers gentils du genre élégiaque. Littéraires ou politiques, les succès ne changent rien pourtant à la lourde vérité enseignée tout à la fois par I'histoire et la géographie: le Maranhào, c'est la province, et quelle province! La ville est baignée des flots puissants du fleuve Maranhào, l'une des artères principales de ce monde aquatique qu'est l'Amazonie. A l'aube du XVIe siècle lorsque les premiers marins d'Europe touchèrent au rivage des pays de l'Inde, qu'ils croyaie~t rencontrer au bout de l'Océan, la déception fut grande. Ils ne trouvèrent que des plages dont le sable vite se perdait dans un formidable fouillis d'eaux et de plantes. Les Indiens, qu'ils avaient rêvés couverts d'or et de pierreries, étaient nus et paraissaient démunis. Portugais, puis Français, puis Français et Portugais, qui allaient se livrer de furieuses batailles pour I'honneur de souverains et d'églises, qui pourtant se réclamaient du même Christ-Roi, les marins conquérants n'avaient pas l'idée d'une colonisation: ils étaient en expédition. Mais, d'une incursion à l'autre dans la forêt, ils ne tardèrent pas à repérer la seule source possible d'enrichissement dans la profusion végétale brésilienne. C'étaient les bois précieux, les grumes somptueux, le pau Brasil que les Normands appelaient le bois de braise. Alors, dans les campements improvisés au terme de voyages trop longs et trop éprouvants, ces hommes brûlés de soleil et d'embruns choisirent la mise en exploitation des Indiens pour la mise en exploitation de la forêt. Ils n'avaient pas passé tant de semaines en mer, couru tant de risques, investi tant d'argent pour faire les bûcherons dans cette chaleur. Ils menèrent les femmes dans leurs lits et les hommes aux chantiers d'abattage 10

des grands arbres jusqu'à ce moment inviolés. Ils en firent tant et tant que le bruit de leurs exactions fut jusqu'à Lisbonne. Au XVII" siècle, la Compagnie de Jésus allait être le meilleur instrument de défense des Indiens sous l'influence du père Antonio Vieira qui jouissait de la confiance du Roi du Portugal Jean IV et accomplit plusieurs missions à Sào Luis. Déjà, plus tôt dans le siècle, les capucins qui accompagnaient Daniel de la Touche avaient dénoncé l'esclavage des Indiens mais, dès 1615, Sào Luis était abandonné aux Portugais. Vieira le jésuite ne mâchait pas ses mots: «Tous les hommes du Maranhào, ou presque tous, confisquent le travail d'autrui, tous ou presque tous se condamnent aux yeux du Seigneur. »Le Maranhào, lentement, s'arracha à son histoire. La modernité au Brésil est arrivée par le Sud, par Rio de Janeiro, Sào Paulo, Porto Alegre. Ce n'est qu'au cours des dernières années qu'un début d'industrialisation a touché le Nord grâce à la transformation des minerais d'Amazonie. José Sarney est un homme du Nord. Il représente une culture et des traditions encore profondément enracinées dans le Brésil rural et forestier depuis l'époque de la colonisation

portugaise' .
Mais l' histoire de son Etat natal n'est pas seule à peser sur les épaules de Sarney pendant qu'il gravit la rampe du Planalto. Les conditions même de son investiture sont étranges. l' tient la place du mort. Ilia tient de justesse parce que Tancredo Neves, son chef de liste qui a été plébiscité postmortem, a été terrassé par la maladie à l 'heure d'être investi. Si le Président élu n'a pas pris ses fonctions, son compagnon de bonne fortune peut-il se targuer de la dignité de vice-président? L'usage politique brésilien n'avait jamais donné beaucoup de prestige au métier. Souvenir du temps des vice-rois qui n'étaient que des relais commandés de Lisbonne ou bien lecture tropicale de l'adage selon lequel il vaut mieux être le premier dans son village que le second à Rome? Du Vice, on se moquait. Question oiseuse au demeurant à ce moment précis. Le président sortant, le général d'armée Joào Batista Figueiredo, n'a pas jugé bon d'être présent pour la cérémonie de la

. Un diplomate

français

écrivait dans les années 80 depuis Brasilia:

.. La politique,

ici,

est question de personnes et de régions, fort peu d'idées. Abolie, la dictature militaire et disparus les hommes à poigne comme Vargas, on se retrouve à jouer à la balle mais sans le mur où la faire rebondir. Ce qui serait, en Europe, sans doute le théme des discours est ici laissé à la gestion. Sur les questions économiques, les finances extérieures ou publiques. presque tous ont les mêmes idées. Au fond, le gouvernement est paradoxalement absent du débat politique".

II

transmission

des pouvoirs au premier président civil de la

République après vingt ans d'occupation militaire des palais de la nation. Les Forces Armées. ou du moins leurs chefs. ne boudent pas officiellement José Sarney. Pour la fonnation de son gouvernement, elles ont fourni à Tancredo Neves son contingent de ministres militaires: les ministres des trois annes, terre, air, mer auxquels s'ajoutent le chef de la maison militaire de la Présidence, le chef du Service National d'lnfonnations et le chef de l'état major inter-annes. La maladie puis le décès du président élu n'ont pas modifié leur attitude. Ils ont même contribué à faire valoir l'opinion des spécialistes de droit constitutionnel qui se sont prononcés en faveur de l'élévation

de Sarney à la présidence
Assemblées parlementaires,

-

contre les présidents des

par exemple. Le général Ivan

Mendes, chef du Service National d' Infonnations - les services
spéciaux - est un homme intelligent et sage. Non, le geste du général Joào Batista Figueiredo relève d'une décision personnelle. Ce n'est pas le signe d'une ambition déçue: le général a écarté toutes les offres qui lui ont été faites de prolonger, voire de renouveler son mandat. Il a exécuté la mission qui lui avait été confiée par son prédécesseur, le général Ernesto Geisel, promoteur de l'ouverture politique qui devait rendre la République aux civils. Cet homme de devoir, simple et sans détours, fonné dans la camaraderie des casernes, connut au début de son mandat une certaine popularité. Il annonçait le changement. Sa femme l'y aidait par le plaisir évident qu'elle prenait à danser dans les fêtes de Carnaval. Puis sa santé lui joua de mauvais tours: infarctus du myocarde, hernies discales. Pour le cavalier fervent qu'il était, il y avait de quoi se mettre en colère. Il s'y mit et ne s'en remit pas. Il devint grincheux. Comme dit le populaire, il laissa tomber. Après moi, on verra. « Je ne souhaite que d'être oublié », dit-il dans sa dernière interview à la télévision, pour laquelle il arborait un survêtement de sport et le visage du dégoût. Sans la moindre réserve, il exprima son mépris de la politique et plus encore, des politiciens. L'affront à Sarney n'était donc que la conclusion d'un long processus. au sens où l'entend le Roger Vailland de la Loi parlant de son vieux chef italien. L'homme est encore en place mais il est déjà parti. Tout à la satisfaction d'accéder au palais du Planalto, avec ou sans écharpe, le nouveau président fit celui qui ne s'était aperçu de rien. Le malheur voulut qu'il ne prêta guère attention à la leçon de l'héritage qu'il recevait. 12

Leçon complexe, il est vrai. Que s'était-il passé? D'abord, les forces armées avaient tenu leur promesse. Elles étaient rentrées dans les casernes. Pour récompense de leur bon comportement, elles recevaient une quittance de tous comptes. Pas question de se lancer à posteriori, comme allait le faire en Argentine le bon président Alfonsin, dans une investigation des crimes qui avaient pu être commis dans la répression des activités subversives qui avait suivi le coup d'état, la fameuse « révolution» de 1964. Tout le monde en convenait: en Argentine il y avait eu une sorte de guerre civile ave", des morts par milliers, au Brésil les portes de la violence avaient été ouvertes, une résistance s'était organisée avec son cortège de tortures, d'exécutions et plus encore de bannissements. Mais enfin, avec la proclamation de la Nouvelle République qui, dans cette période de transition, n'était jamais qu'une version civile de la précédente, le moment n'était pas venu de crier vengeance. En apparence, à Brasilia, l'espace attribué aux militaires dans l'appareil exécutif ne diminue pas d'un pouce. Il ne s'agit pas seulement des six généraux ayant rang de ministres mais aussi bien des fonctionnaires qui veillent sur les télécommunications, les voyages, la santé, la sécurité du président. Tous sont militaires. Sous Sarney comme avant lui. Et pour cause: les forces armées étaient et restent à ce jour le seul « grand corpS» au service de l'Etat qui jouisse d'une organisation à peu près rigide, qui obéisse à une discipline relativement sévère et qui réfléchisse collectivement sur les conduites à tenir. Dans le monde politique, les allées et venues du nouveau président de la République, ancien chef du parti du gouvernement, passé à l'opposition pour prendre le pouvoir avec elle, montraient à elles seules le flou des frontières partisanes. Circulation libre pour des hommes libres...Quant à l'administration, elle était en proie aux affres du changement, l'Etat brésilien étant soumis comme celui des USA au système des dépouilles. Lorsqu'une administration « politique» cède la place à une autre, une présidence à une autre, tout le sommet de la pyramide de la fonction publique suit. Vaste loterie: au pot, il y a plus de mille postes de confiance. Ces affaires subalternes et quasi rituelles n'auraient pas dû empêcher le président de lire le message, capital celui-là, que traçait sur tous les murs de tous les palais et de toutes les mesures le gouvernement sortant: « Attention à l'inflation. »

13

Ce serait faire offense à José Sarney que de prétendre qu'il ne prit pas connaissance du message. Mais il ne mesura pas l'étendue du péril et, lorsqu'il traita le sujet en 1986, il s'y prit comme s'il s'agissait de politique ordinaire. En faisant des compromis avec les uns et avec les autres, Pourtant le souvenir de la catastrophe de 1982 était encore frais dans toutes les mémoires, Frais comme on le dit du sang qui vient de couler,.. La catastrophe arriva du Nord en septembre 1982. Elle n'était pas inopinée mais personne ne s'y était préparé, C'était un temps où le monde occidental se remettait difficilement des séquelles de la grande crise pétrolière des années 1970. La hausse brutale des prix de l'énergie avait d'abord freiné la marche générale de l'économie en multipliant par trois ou quatre les coûts de production. Puis, les pays producteurs d'or noir n'ayant vraiment pas d'emploi pour les recettes qu'ils avaient su créer si rapidement par leur audacieuse politique de cartel, on avait assisté aux reflux des pétrodollars vers les banques occidentales. Ce second chapitre de l 'histoire allait être encore plus mouvementé que le premier: avec les eurodollars, les banques américaines avaient déjà porté à un sommet l'art du leverage, de l'effet de levier. Sans hésiter un instant, elles l'appliquèrent lorsqu'elles reçurent en placement les créances acquises par les Arabes, les Iraniens et autres nouveaux riches du pétrole sur les compagnies, voire sur les gouvernements de l'Occident. Les banques européennes se mirent de la partie et, dans l'allégresse, les instruments de paiement se multiplièrent. Le métier de banquier est ainsi fait que si on a de l'argent, il faut le prêter. Sans emploi, il ne rapporte pas. Prêté, il reste dans les livres du bailleur et il rend des intérêts. La demande européenne, encore sous le coup du choc pétrolier, restait molle. Les prêteurs se tournèrent vers le Tiers Monde. L'Amérique latine n'avait pas mauvaise mine. Même si la révolution cubaine avait écorné la doctrine de Monroe' , elle était dans la zone d'influence des Etats-Unis. Fidel Castro d'ailleurs n'avait pas vraiment réussi à exporter sa version « tropicalisée » du marxisme-léninisme, Che Guevara était mort en Bolivie pour la gloire d'une certaine .Jée de l'homme que les Indiens n'avaient pas comprise et dans les républiques du Cône Sud, les militaires avaient placé les forces dites populaires

. James

Monroe

fut le cinquième

prèsident

des Etats-Unis

et demeure

dans l' histoire

pour avoir posè en 1823 le pnnc1pe de l'interdiction de la colonisation europèenne dans les Amènques. L' Amèrique est maîtresse chez elle. au Nord comme au Sud. disaIt Monroe.

14

sous haute surveillance. Politiquement, c'était bon pour les gestionnaires. Economiquement, ce n'était pas mal non plus. Les généraux au pouvoir avaient repris à leur compte les ambitions de développement industriel nourries par les bourgeoisies nationales désireuses d'assurer une relève pour leurs investissements traditionnels dans le commerce et l'agriculture. Investissements qui avaient dans leur ensemble largement prospéré à la faveur des grandes pénuries alimentaires dont l'Europe avait souffert pendant et après la Deuxième Guerre Mondiale. C'était notamment vrai en Argentine où les productions de viande et de blé, heureusement combinées dans des conditions de profitabilité exceptionnelles, donnaient naissance à une agro-industrie. Plus ou moins spontanément, le conflit mondial avait aussi encouragé le processus de substitution des importations, freiné dans le passé par la contrainte coloniale. Au Brésil à la fin des années 50, le président Juscelino Kubitschek avait fait du développement une sorte de doctrine d'Etat. Avec l'accord des élites très minoritaires mais influentes dans un pays de structures encore pseudo-féodales et déjà frottées aux charmes des sociétés de consommation d'Europe et d'Amérique du Nord, il avait installé la modernité au pinacle des idées forces de son mandat. Personnalité séduisante, libéral du type enjoué, JK, comme l'appelait le peuple qui l'aimait, avait été un apôtre audacieux de la course en avant. Chez les intellectuels, le débat sur les avantages et les inconvénients de la modernité fut tout à fait profitable et, comme il est naturel, n'a jamais été clos, même s'il s'est un peu perdu dans la préciosité en débouchant sur la post-modernité. Mais la leçon de choses restait valable, y compris dans les étatsmajors. C'était sans doute à la jonction de l'économie et de la sociologie que le tableau était le plus attrayant - et le plus vivant. Nul ne dira jamais assez l'impact formidable des progrès de la médecine - et de la pharmacie - dans le Tiers Monde. Politiciens et idéologues disent volontiers qu'ils vont changer la vie. Sir Alexander Fleming et sa pénicilline comme Pasteur et Sabin avec leurs vaccins l'ont fait. A Rio de Janeiro, Oswaldo Cruz, dès 1904, gagnait la bataille contre la fièvre Jaune. Cette victoire sur la mort a donné au Tiers Monde une puissance démographique à proprement parler sensationnelle. Dans le cas du Brésil, c'est flagrant. La population se situait 15