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LE CAMPUS MARTYR

De
353 pages
L'ouverture démocratique, décrétée le 24 avril 1990 par le dictateur lui-même, a aussitôt été bloquée par une volte-face officielle suivie d'un " avertissement " sanglant aux démocrates : dans la nuit du 11 au 12 mai 1990, des paracommandos mobutistes ont été débarqués sur le campus du Lubumbashi où ils ont massacré sélectivement des dizaines d'étudiants taxés d'anti-régime ; leur corps ont disparu et les familles des victimes n'ont pu se plaindre. Le massacre de Lubumbashi marque le début de la première désolidarisation des États occidentaux d'avec Mobutu.
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Mémoires lieux de savoir

-

Archive congolaise

collection Sous la direction de B. Jewsiewicki

Mémoires lieux de savoir Archive congolaise En attendant la renaissance de l'industrie du livre au Congo, la collection s'efforce de contribuer à la meilleure connaissance de ces formes des savoirs que construisent les mémoires urbaines partagées à l'échelle du pays. En République démocratique du Congo, comme dans l'ex-Zaïre, les savoirs pratiques, inlassablement remis à jour par une mémoire que la rumeur irrigue, guident les actions de la population et les décisions des acteurs politiques. Au cœur de la tourmente qui secoue le pays de fond en comble, c'est la Mémoire qui suggère comment établir une relation significative entre l'événement qui vient de se produire et ceux que le souvenir rappelle alors à l'attention des acteurs sociaux. La Mémoire (une temporalité, un espace et des lieux de mémoire qu'ont en commun les mémoires urbaines) propose une continuité qui semble actuellement plus crédible que celle enseignée hier par I'Histoire.

Muela Ngalamulume Nkongolo

LE CAMPUS MARTYR Lubumbashi 11-12 mai 1990

Préface de B. lewsiewicki

& V.-Y. Mudimbe

Postface de M. Veys

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

La présente édition a été préparée au Centre d'études interdisciplinaires sur les lettres, les arts et les traditions des francophones en Amérique du Nord (CELAT) de l'Université Laval, Québec, Canada. Mise en page: Raymonde Julien

C9L'HARMATTAN,2000

ISBN 2-7384-7338-5

TABLE DES MATIÈRES Préface de B. Jewsiewicki & V.- Y. Mudimbe
PREMIÈRE PARTIE

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SITUATION GÉNÉRALE DE L'UNIVERSITÉ À L'AUBE DE L'ANNÉE 1990

Introduction

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Chapitre I - Structures du parti-État et organisations diverses au sein de l'Université de Lubumbashi 27 1. Structures I.A. La Jeunesse du Mouvement populaire de la révolution (JMPR) 27 I.B. Le Secrétariat Permanent du Mouvement populaire de la révolution (MPR) 29 I.C. La Brig~de estudiantine 30 I.D. Les Services de sécurité 32 2. Organisations 33 2.A. Les mutuelles estudiantines 33 2.A.I. Les mutuelles ethno-tribales 35 2.A.I.I. Les mutuelles des étudiants du Shaba 36 2.A.I.2. Les mutuelles des étudiants du Haut-Zaïre 39 2.A.I.3. Les mutuelles des kasapards 42 du Kasaï-occidental 2.A.I.4. Les mutuelles des kasapards 47 du Kasaï-oriental 2.A.I.5. Les mutuelles des étudiants du Kivu 51 2.A.I.6. Les mutuelles des étudiants du Bandundu 56 2.A.I.7. Les mutuelles des kasapards du Bas-Zaïre 59 2.A.I.8. Les mutuelles des étudiants de l'Équateur 63 2.A.I.9. Les étudiants venus de Kinshasa 68 2.A.2. 69 Les mutuelles régionales 2.A.3. 72 Les cartels 2.B. 74 Les cercles culturels et les associations 2.B.I. Les associations 75 2.B.2. Les cercles culturels 77 2.B.2.1. Le Cercle culturel « La Balance» 78 2.B.2.2. La conférence sur le contentieux belgo- zaïrois 82

2.C. 2.C.l. 2.C.2. 2.C.3. 2.C.4. Chapitre 1. I.A. 1.B. 1.C. 1.D. 2. 2.A. 2.B. 2.C. 3. 3.A. 3.B. 3.C. 3.D. 3.E.

Les partis politiques à l'Université de Lubumbashi (UNILU) Le Mouvement Populaire de la révolution (MPR) L'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) Le lumumbisme Le katangisme II - Vie des kasapards Réalités quotidiennes à la Kasapa Le « Bloc XI » Le logement Les conditions d'enseignement Les kasapards et le « kitoyo » Pratiques mobutistes à l'UNILU « Kanza ni Kanza » « Wongo » « Kosukisa » Éveil des kasapards La prise de conscience Les hommes politiques et les kasapards Les consultations populaires

89 90 90 93 93 96 96 98 100 103 104 104 106 108 117 118 121 123 132 136

.

à l'UNILU
Les élections de la JMPR de 1990 Les kasapards et leur environnement
DEUXIÈME PARTIE

LE SOULÈVEMENT DES ÉTUDIANTS ET LE MASSACRE

Chapitre 1. 2. 2.A. 2.A.l. 2.A.2. 2.A.3. 2.A.4. 6

III - Les causes du soulèvement Les causes lointaines Les véritables causes L'égorgement de l'étudiant Asha et ses conséquences L'égorgement du camarade Asha L'attaque année du campus et la mort du camarade Mampasi La révolte du 25 février 1989 Le deuil de Asha et de Mampasi

138 139 139 139 145 147 153

2.A.5. 2.B. 2.C.

2.C.1. 2.C.2. 2.C.3. 2.C.4. 2.C.5. 2.C.6. Chapitre 1. I.A. 1.B. 1.C. 2.

Témoignage de l'étudiante Marie Mukaya Le meurtre de l'étudiant Namusenge Le discours du 24 avril 1990, ses acquis, ses conséquences et le retournement du 3 mai 1990 Le discours du 24 avril et les kasapards Les manifestations Le Syndicat national « Solidarité »(SNS) Le retournement du 3 mai 1990 et
les kasapards

157 159

162 162 163 170 176 178 179 184 184 188 190 193 193 194 195 200 205 205 207 213 214 216 220 224 7

Les incidents de l'Université de Kinshasa (UNIKIN) et les kasapards La lettre dite « Lettre des étudiants de l'UNIKIN »

IV - Le soulèvement Mercredi 9 mai 1990 : Le déclenchement Les premiers incidents Le cas Marie-Rose Baramoto L'incident-clef Jeudi 10 mai 1990 : Calvaire, poursuite, jugement et condamnation des mouchards 2.A. Le calvaire des mouchards 2.B. La poursuite des mouchards Jugement et condamnation: « Le procès» 2.C. 2.D. Intervention de la soldatesque 3. Vendredi Il mai 1990 : Affrontements, négociations et siège Affrontements kasapards-soldats 3.A. 3.B. Négociations pour la rencontre avec Koyagialo Siège de la Kasapa par la soldatesque 3.C. mobutiste Complot et menaces de vengeance 3.D. contre les étudiants kasapards 3.E. Mesures anti-complot Chapitre V - Le massacre 1. L'arrivée des assaillants 2. Le massacre

Chapitre VI - Les conséquences immédiates du massacre 1. Désertion du campus de la Kasapa (12 mai 1990) Bouclage des lieux par l'année 2. (12 mai 1990) À la recherche du « cerveau moteur» : 3. Muela Nkongolo et le rapport de l'Agence nationale d'immigration (ANI) 4. L'arrestation du paroissien Digekisa
TROISIÈME PARTIE

252

254

256 262

RÉACTIONS ET TÉMOIGNAGES

Chapitre 1. I.A. 1.B. 1.C. 1.D. 2. 3. Chapitre 1. I.A. 1.B. 1.C. 1.D. 2. 2.A. 2.B. 2.C. 2.D.

VII - Les réactions Les réactions nationales Réaction de l'honorable Lusanga Ngiele Le Conseil de Zone de Lubumbashi Le président Kapeta Kazadi Les partis politiques Les réactions internationales Manœuvres et contre-réactions zaïroises VIII - Les témoignages Témoignages directs des rescapés « L'aube rouge au campus de Lubumbashi» Témoignages de l'étudiant Kapanga Tshimanga Communication de B. Beya au Comité des droits de l'Homme de l'ONU « La nuit du massacre» (Digekisa) Témoignages par des non-étudiants Le professeur Mufuta Kabemba Déclaration de Nguza Karl-i-Bond « Le terrible massacre de la nuit de la vengeance» « Un massacre fondateur»

270 274 276 279 290 291 294

301 302 306 307 314 326 326 330

331 333 ~338

Postface de M. Veys Abréviations . ~ --'--..~

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Préface Dans certaines situations, et c'est bien le cas du livre de Muela, il s'avère utile d'exposer au lecteur les raisons du choix des auteurs de la préface. Dans le cas présent, il s'agit plutôt d'une relation à l'événement qu'à l'auteur, même si nous nous trouvons dans la situation où l'auteur, au moins dans son identité corporative, se confond avec l'événement dans sa portée symbolique. v. -y Mudimbe, en plus d'être ancien professeur, tout comme Bogumil Jewsiewicki, à l'Université Lovanium de Kinshasa, puis à l'Université nationale du Zaïre, campus de Lubumbashi, en a également été, dans les années 1970, doyen de la Faculté des Lettres. Il est aussi un ancien étudiant de l'Université Lovanium. Pour des raisons différentes, tous deux ont quitté le Zaïre et cessé d'y enseigner avant que ne se produisent les événements dont fait part Muela ; si le départ de B. Jewsiewicki a été volontaire, celui de Y.-Y Mudimbe a été imposé par une nomination politique que l'intéressé a apprise par la voie de la radio nationale. Comme nous le disons dans la suite de ce texte, de telles nominations étaient non négociables: entre la compromission que signifiait l'acceptation et la prison que notifiait le refus, il n'y avait que l'exil. De nationalité étrangère, Bogumil Jewsiewicki a pu revenir périodiquement au Zaïre, en particulier à Lubumbashi, où il a maintenu de nombreux contacts autant avec les étudiants qu'avec le corps professoral. À l'annonce du massacre du Il mai 1990, il a adressé au président Mobutu une lettre ouverte, parue dans plusieurs journaux au Québec et qu'ont suivie les pressions exercées par l'Association canadienne des études africaines enjoignant au gouvernement canadien de sanctionner Mobutu pas l'annulation de la tenue du sommet de la francophonie prévu la même année à Kinshasa. Au cours de la première moitié des années 1990, Bogumil Jewsiewicki a reçu plusieurs témoignages d'étudiants témoins oculaires du massacre. Parvenu à Monique Chajmowiez des éditions L'Harmattan, le manuscrit de Muela était sans aucun doute le plus intéressant du lot, aussi bien par la position que l'auteur a occupée au cœur des événements que par la qualité de 9

son récit. D'autres témoignages, complétés par une enquête, qui a eu lieu à Lubumbashi en 1995, auprès des étudiants témoins du massacre, constituent un dossier à venir, troisième volet de la documentation initiée par le volume intitulé Le massacre de Lubumbashi, Zaïre, 11-12 mai 1990, paru, en 1993, chez L'Harmattan. L'événement a acquis entre-temps le statut de lieu de mémoire national. Une enquête récente, menée au moment du 30e anniversaire de la répression brutale de la manifestation étudiante de 1969 à Kinshasa, montre que le massacre de 1990 est revendiqué par les étudiants de Lubumbashi à titre de haut lieu de leur contribution, en tant que corps social, à la lutte nationale pour la démocratie. Rappelons qu'après la prise du pouvoir en 1997 le gouvernement de L.D. Kabila a décrété la date anniversaire du massacre de Lubumbashi journée nationale de la jeunesse. À Kinshasa, le nom d'une place commémore aujourd'hui les victimes de la répression de 1969.

Tout en faisant partie du genre littéraire« mémoire », le texte de Muela le déborde à plus d'un égard. Témoignant du massacre de la nuit du Il au 12 mai 1990 en qualité de dirigeant et représentant d'un corps social congolais qui, depuis 1960, s'est investi et a été perçu comme chargé de la mission de construire une institution congolaise politique moderne, soit l'État-nation, Muela s'acquitte de son devoir de mémoire. Ainsi, contrairement à l'attente prévisible de la part de lecteurs de mémoires, l'auteur y est peu présent comme individu. Il s'y présente et se met en scène, comme dirigeant d'un corps social doté d'une mission politique, un acteur politique qui anime un processus politique conduit par un groupe dont le lecteur connaîtra surtout les dimensions politiques. C'est plutôt à titre de dirigeant effectif du Syndicat national Solidarité qu'à titre personnel, pour rétablir une vérité historique, qu'il polémique avec Victor Digekisa Piluka dont le témoignage constitue la pièce maîtresse de l'ouvrage Le massacre de Lubumbashi. Malgré l'apparence de la description d'une expérience, tout ce qui nous est présenté sur les conditions de vie et d'études des étudiants du campus universitaire de Lubumbashi concourt à souligner l'exclusion du politique, à

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justifier les actions afin de capter le politique. Muela témoigne au nom de l'acteur collectif principal, les étudiants en tant que corps social chargé de l'avenir de la nation. Les abominables conditions d'hygiène sur le campus universitaire de Lubumbashi, qui forcent les étudiants à transformer la nature environnante en toilettes, sont pour eux autant un symbole d'exclusion de la modernité qu'une atteinte directe d'abord à leur dignité collective, puis à l'honneur personnel de chacun. Cette brousse souillée d'excréments humains, le Bloc XI enjargon étudiant, est un secret de Polichinelle et pourtant jalousement gardé, une honte qu'on s'interdit de partager avec ceux qui n'appartiennent pas à ce corps social à la fois béni et profané. Ce n'est pas le lieu pour débattre en détails des raisons de la surpolitisation du corps étudiant dans l'histoire récente du Congo/ Zaïre. Il n'y a pas de doute dans notre esprit que cette situation date d'avant le « règne» de Mobutu. Il est cependant indéniable que la politisation extrême de l'ensemble de la vie culturelle, sociale et économique sous la Seconde République a accentué ce phénomène autant dans la direction de l'exclusion que dans celle, opposée, de l'inclusion. Devint alors impraticable une position médiane, celle que l'on dirait normale dans une démocratie électorale de type occidental où l'acteur social, économique, intellectuel n'intervient en politique qu'occasionnellement, lorsqu'un problème l'interpelle ou qu'un groupe de pression le sollicite, puis retourne dans le champ (dans le sens que Bourdieu donne à ce terme) qui lui est propre. Au Zaïre, le parti-État interdisait à tout acteur, qui potentiellement pouvait disposer d'un capital susceptible d'être converti en base d'action politique autonome, d'intervenir politiquement ; à moins qu'il ne se fasse coopter par le pouvoir. Rappelons seulement les nominations subites (les congédiements brutaux aussi), à l'insu de la personne concernée, aux postes ministériels ou dans les sphères dirigeantes du parti unique (facilitées par le fait que, selon la loi, tout citoyen, et ce depuis sa naissance, était membre du parti). Il en a été de même de l'incorporation forcée des étudiants, y compris ceux des grands séminaires, dans la branche «jeunesse» du parti unique. Le dictateur recourait à la destruction systématique de toute entreprise économique d'importance (la Banque de Kinshasa en est le meilleur exemple) dont le Il

propriétaire refusait d'être inclus dans le réseau pyramidal dont Mobutu était la tête dirigeante. Au début des années 1970, l'incorporation par la « zaïrianisation », cette nationalisation à la Mobutu, de l'ensemble de l'économie dans le politique a fait de la surpolitisation le mode de fonctionnement de la dictature. Tout intellectuel d'importance et les vedettes de la culture de masse, comme ce fut le cas du célèbre musicien Franco, ou encore les leaders d'Églises ont soit joint le parti à titre de chantres, soit été bannis, souvent relégués dans le village « natal». Le parti et le politique, dont ce parti avait le monopole, fut un trou noir aspirant tout ce qui se trouvait dans la galaxie nommée Zaïre. Jusqu'aux années 1980, l'opposition, sous ses formes les plus diverses, partageait cette obnubilation par le politique s'efforçant maladroitement de confronter le pouvoir là où il était le plus fort, au sein du seul champ que Mobutu manipulait à volonté. La première partie du présent livre, l'apport fondamental du témoignage de Muela à notre connaissance de son pays, montre très bien que c'est à partir d'autres champs, du social et du culturel, qu'une opposition effective a surgi, menaçante au point où, pour sauver sa peau, il n'est plus resté au dictateur aux abois que la violence à l'état pur. Les étudiants hantent l'État congolais/zaïrois depuis que, alors colonel, Mobutu s'est servi de ceux de l'Université Lovanium afin de former, en 1960, le Collège des commissaires qui a conféré une légitimité, tant interne qu'externe, à son premier coup d'État déguisé en redressement moderne et rationnel de la politique congolaise. Il est possible de voir dans le massacre de 1990 l'aboutissement de trente ans de relations dramatiques entre l'autocrate et un corps dressé en acteur politique central, sur lequel il a toujours cm avoir la haute main, mais qui n'a cessé de se rebiffer et de lui contester toute légitimité d'exercice du pouvoir. Il faut reconnaître, sans pouvoir entrer dans les nuances du processus historique, qu'en 1960 Mobutu ne pouvait disposer à sa guise des « évolués » (cette catégorie sociale à destin politique non accompli que le pouvoir colonial a forgé à son corps défendant et à la dernière minute de son existence*). Il n'en
* Voir Jean-Marie Mutamba Makombo Kitatshima, Du Congo Belge au Congo indépendant 1940-1960. Émergence des « évolués» et genèse du nationalisme, Kinshasa: Institut de formation et d'études politiques, 1998. 12

a jamais fait partie, contrairement à un Lumumba et à d'autres figures marquantes de la politique congolaise. Même si plusieurs se sont ensuite affranchis de l'idéologie du groupe, ils en ont néanmoins tiré un prestige social certain et un indéniable capital politique. Mobutu ne pouvait ravir la légitimité sociale aux évolués, même s'il les a politiquement et économiquement renvoyés en marge de la société. Du point de vue politique, la seule action rentable consistait à dresser contre eux un groupe de même nature mais plus « moderne» par l'éducation, plus radical par l'idéologie professée et capable, aux yeux de la population, de porter haut la promesse d'une vie de blancs pour tous. Ayant écarté de la participation au pouvoir les anciens évolués en tant que corps social dont il n'a pas fait partie, Mobutu ne pouvait pas se prévaloir du prestige de l'armée puisque la perception qu'en en avait société était entachée de l'image de la coloniale Force publique opprimant le colonisé, puis de l'expérience des soldats pillant la population au début des années 1960. L'échec militaire des Rébellions, lesquelles, idéologiquement, se réclamaient de Lumumba, premier ministre du Congo uni et martyr du nationalisme radical, mais qui dans la pratique ont opposé le Congo profond des villages à la modernité postcoloniale, a disqualifié pour un temps la « tradition». Il n'est alors resté à Mobutu, se donnant pour le vainqueur des Rébellions, que les étudiants d'universités. Ils étaient un groupe très restreint mais fort du prestige de l'éducation dans une université moderne de niveau européen et, dans le cas de l'Université Lovanium, de celui de l'Église catholique, à l'époque très puissante. Ils surpassaient en qualifications formelles plusieurs anciens fonctionnaires coloniaux blancs mais les étudiants, qui n'avaient d'expérience ni politique, ni professionnelle, pouvaient sembler très malléables aux mains de quelqu'un capable de leur donner l'illusion du pouvoir et, surtout, les avantages d'y être associés. Très vite, le colonel a dû déchanter. Certes, la cooptation des individus n'a pas été difficile mais le corps social est non seulement resté rebelle, a non seulement désavoué ceux de ses ex-membres qui ont joint le pouvoir, mais surtout n'a cessé de se donner pour mission la critique du pouvoir, la dissidence à l'égard de toute institution émanant de l'État postcolonial estimé inféodé

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à l'impérialisme mondial. Les étudiants ont également trouvé parmi le corps professoral, qui, dans les années 1960 et 1970 était largement d'origine étrangère, des appuis, certains professeurs allant jusqu'à prendre la position de maître à penser de l'opposition radicale. Benoît Verhaegen a, sans aucun doute, été le plus important parmi ces derniers. En 1971, le volet politique de la zaïrianisation donne une réponse à la commémoration étudiante de la répression sanglante de leur manifestation à Kinshasa en 1969. Devaient venir à bout de l'indocilité de ce corps: l'incorporation de tous les étudiants dans l'armée, une nationalisation rapide du corps professoral-

espéré ainsi plus docile -, le déplacementhors de la capitale des
facultés des Sciences sociales, Lettres et Sciences de l'éducation. Benoît Verhaegen, qui quitte alors la capitale, a « choisi» de joindre cette dernière faculté à Kisangani. Il y a certes eu une dizaine d'années d'accalmie relative dans la contestation étudiante, assurée surtout par un jeu du bâton et de la carotte: plusieurs leaders de la manifestation étudiante de 1971 ont été condamnés à mort, puis on a vu cette peine réduite à l'emprisonnement, finalement, ils ont été graciés et autorisés à terminer leurs études. Divers services de sécurité ont infiltré les campus universitaires, tous les étudiants étaient d'office membres de la section «jeunesse» du parti unique, plusieurs se sont vus offrir des postes importants et surtout lucratifs à la fin de leurs études, y compris de nombreux opposants en exil invités à revenir, etc. L'appauvrissement général, dû largement à l'échec lamentable de la zaïrianisation économique, l'incapacité de Mobutu de faire militairement face aux deux guerres dites du Shaba et la corruption, qui a gangrené toutes les institutions y compris le pouvoir judiciaire et l'université, relancent la contestation estudiantine dans les années 1980. Ajoutons, que la contestation étudiante ne dépendait plus dans les années 1980 d'un support idéologique des maîtres à penser d'origine étrangère. Le corps étudiant s'est entièrement autonomisé, on pourrait dire nationalisé dans le sens de son identité politique. Il avait désormais ses propres martyrs et son propre lieu de mémoire en la répression de la manifestation de 1969, il avait aussi ses propres maîtres à penser nationaux et

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ce malgré soit leur position ambiguë à l'égard du pouvoir (Mabika Kalanda), soit leur exil. Sous le double parapluie des publications savantes et de la coopération culturelle belge, un périodique, Analyses sociales, qui donnait la parole à la remise en question modérée pouvait même paraître à Kinshasa des années 1980. Enfin, et c'est un élément politiquement non négligeable, une certaine forme d'ethnicité a acquis de la légitimité parmi les étudiants, contrairement au nationalisme dur des années 1960 et 1970, qui vomissaient tout tribalisme. Ce sont les mutuelles dont parle abondamment Muela. Une fois de plus, ce n'est pas l'endroit pour faire une analyse de cette évolution de la doctrine et de la pratique politiques des étudiants. Il faut néanmoins souligner l'émergence d'un espace, désormais légitime, réservé à l'entraide assurée par des associations de type territorial ou ethnique. Cette entraide est alors importante dans l'ensemble de la société zaïroise qui se trouve confrontée à une transformation de l'État en structure de rançonnement généralisé. Dans les années 1980, une certaine autonomisation des barons politiques de la clique mobutiste a donné aux mutuelles un élan additionnel. On pouvait se prévaloir d'un tel patron en vertu de l'appartenance territoriale ou ethnique; en cas de dissidence modérée, on pouvait faire un appel discret à sa protection, puisqu'une mutuelle offrait au baron un certain potentiel de mobilisation quasi politique, par exemple lors des élections autorisées par Mobutu dans les années 1980. Cependant, et Muela le montre bien, la vie sur le campus, en particulier à Lubumbashi, était aussi traversée par des clivages entre les mutuelles, qui y reproduisaient les conflits internes au sein de la classe politique dont Mobutu était toujours l'arbitre tout-puissant, même s'il n'en était plus le chef d'orchestre. Ces conflits, obéissant en grande partie à une partition idéologique du pays entre l'Ouest, qualifié de promobutiste, et l'Est, donné comme bloc opposé, ont produit leur propre logique de résistance et de répression. Muela montre bien l'importance de cette logique à moyen terme (qui n'a été que de quelques mois) de l'ouverture du pouvoir à un dialogue, ouverture aussitôt close qu'elle ne fut ouverte. Les étudiants estimaient avoir un rôle important à jouer dans cette ouverture et se sont précipités dans la brèche. Le

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massacre a été dans l'immédiat le résultat des frictions entre deux blocs quasi politiques, l'Est et l'Ouest. Le pouvoir discrétionnaire dont jouissaient, surtout en dehors de la capitale, Kinshasa, certaines forces de sécurité dépendant directement de la présidence a mis le feu aux poudres. Une étincelle a allumé le brasier. Ce fut la capture de deux étudiants ngbandi « mouchards» et le traitement dégradant infligé à la sœur du général Baramoto, appartenant au même groupe ethnique et chef d'une des forces de sécurité, après qu'elle eut insulté les étudiants. L'exécution de la vengeance, qui se voulait exemplaire, a suivi les lignes de fracture de la nouvelle ethnicité politique. Dans cette optique, le massacre des étudiants du campus de Lubumbashi a préparé et annoncé la politique de nettoyage ethnique, celle de la promotion des « originaires» d'une région administrative contre d'autres nationaux,« étrangers» à la région. Mobutu a promu cette ligne d'action dans les années 1992-1996 afin de noyauter l'opposition politique. Le Katanga en a été le terrain d'une application particulièrement violente, avec force complicités locales y compris au sein de la hiérarchie de l'Église catholique. Le slogan: le Katanga aux « vrais» Katangais, puisait non seulement dans une ancienne et forte tradition de demande d'autonomie, mais aussi s'appuyait sur le mécanisme d'accumulation primitive au profit d'une nouvelle bourgeoisie politique locale. La spoliation des Katangais d'origine kasaïenne et le pillage des ressources de l'entreprise minière (Gécamines, ex-Union minière du Haut-Katanga), que Mobutu n'a pas encore extraites à ses fins personnelles, ont fait éclore un petit groupe

d'hommes politiques - seigneursde pillage - ayant pour chef le
gouverneur d'alors Kyungu. C'est aussi cette logique qui, après un bref interlude qu'a marqué l'installation de Kabila à Kinshasa, préside aux conflits, inspirés par les pays voisins, dont le Congo fait les frais depuis 1998. Nous avons situé l'événement qui se trouve au centre du présent ouvrage, un lieu de mémoire au sens que Pierre Nora donne à ce terme, dans son contexte historique et exposé du même coup l'importance du présent témoignage ainsi que le contexte de sa rédaction. Ce qui a surtout attiré notre attention, c'est le

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pourquoi du devoir de mémoire, dont s'acquitte Muela, et le sens politique qu'il accorde à ce devoir. La préparation éditoriale du manuscrit a été assurée par Bogumil Jewsiewicki. Martin Kalulambi et Olivier Maligne se sont occupés de la correction linguistique. Marie Lacasse a assuré la saisie des corrections successives. La préparation de ce manuscrit pour publication a été réalisée dans le cadre du projet de recherche sur l'identité et le lien social dirigé par Jocelyn Létourneau et Bogumil Jewsiewicki et qui bénéficie de l'appui financier du Fonds pour la formation des chercheurs et l'aide à la recherche du Québec. Avant de clore cette brève mise en contexte du livre, il faut rappeler au lecteur qu'il s'agit d'un témoignage; ce n'est pas une analyse systématique et méthodique ni du massacre d'étudiants au campus de Lubumbashi ni des événements qui y ont conduit. Comme dans tout témoignage, et ce malgré l'effort considérable qu'a fait l'auteur pour réunir des documents à l'aide d'amis et de parents restés au Congo, on y trouve des zones d'ombre et certaines contradictions, surtout relatives à l'ampleur de tel ou tel événement, au nombre de victimes d'une action répressive des soldats, etc. Un féru de la critique historique remarquerait à juste titre que la lettre de Marie Mukaya, collaboratrice et amie de l'auteur, ne lui a visiblement pas été adressée et pourtant il dit l'avoir fait retrouver par des parents dans ses notes de cours abandonnés à Lubumbashi. Techniquement, la lettre des étudiants de Kinshasa à leurs confrères de Lubumbashi est un document forgé et l'auteur raconte comment ce fut fait. Pourtant, dans le feu de l'action, que son témoignage prolonge, ill' oublie et le document en question devient authentique puisque nécessaire pour mobiliser les étudiants contre la dictature, pour la démocratie. Il ne faut pas perdre de vue que la valeur première de ce livre est de témoigner au nom des étudiants, de donner au lecteur accès à la dynamique interne de leur mouvement, de jeter les bases, certes virtuelles, d'un monument à la mémoire de ceux qui sont morts. Il ne faut pas lui demander la comptabilité précise des victimes, ni la rigueur de la critique historique appliquée aux documents

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dont il s'est servi. Cette tâche incombe à d'autres et son urgence est moindre. C'est la dignité de ses camarades que l'auteur souhaite réhabiliter en témoignant des efforts, souvent désespérés mais jamais vains, de penser et d'agir en tant qu'acteurs sociaux et politiques autonomes, ceux qui ne prennent d'ordres qu'auprès d'eux-mêmes en tant que corps social.

Bogumil Jewsiewicki CELAT et Département d'Histoire Université Laval, Québec Centre d'études africaines CNRS/EHESS

V.-Y. Mudimbe Duke University, Durham, NC Stanford University, Stanford, CA

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Remerciements

Je dois des remerciements particuliers à mes frères Daddy Mukadi Nkongolo, Chantal Mbayo wa Ilunga, Muenko Kabengele ainsi que à mes amis Lee Maax et Peter Kabongo Ntambwe qui m'ont encouragé et soutenu pendant la rédaction de cet ouvrage. J'exprime également ma gratitude à Madame Proscovia Svard et à mon amie Anna-Maria Sjoberg qui, malgré leurs occupations professionnelles et leurs charges familiales, ont consacré de longues heures à la saisie sur ordinateur d'une grande partie du manuscrit de ce travail. Mes remerciements vont enfin à Bogumil Jewsiewicki ainsi qu'à Martin Kalulambi Pongo et Olivier Maligne qui ont relu cet ouvrage et ont apporté les corrections nécessaires. Sans l'engagement personnel du premier, ce livre n'aurait, peut-être, jamais été publié.

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L'auteur Muela Ngalamulume Nkongolo est né le 30 mars 1967 à Tshijiba, zone de Miabi au Kasaï Oriental (République démocratique du Congo). Après ses études primaires et son cycle d'orientation dans cette localité, il se rendit à Mbujimayi où il termina ses humanités littéraires à l'Institut Bupuekele, en 1985. Inscrit officiellement à l'Université de Lubumbashi (UNI LU) en octobre 1986, après y avoir suivi les cours comme étudiant non-inscrit pendant toute l'année académique 1985-1986, il décrocha son diplôme de gradué en Droit en 1989. Le massacre de Lubumbashi, auquel il survécut presque miraculeusement interrompit son cycle de licence en droit. Animateur principal de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) à l'UNILU (1988-1990), président du Cercle culturel « La Balance» de la Faculté de Droit (1989-1990), président de la mutuelle des étudiants de sa région à l'UNILU (1990), co-fondateur, vice-président, mais premier responsable du Secrétariat général du Syndicat national Solidarité créé en avril 1990, son activité intense et son engagement ferme contre la dictature mobutiste à l'UNILU lui valurent des actes de répression répétés. Accusé, le jour même du massacre, d'être « le cerveau moteur des troubles» dans cette université, il a été recherché par les services de répression du régime pour avoir fait démanteler les réseaux de la sécurité au sein de cette institution, démasquer et condamner les «mouchards ». Poursuivi et traduit par défaut devant les tribunaux, il a été obligé de quitter le Zaïre le 12juin 1990. Grâce à l'intervention du Haut commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés (HCR) qui l'accueillit à Lusaka, en Zambie, il obtint l'asile politique en Suède où il poursuit actuellement ses études. L'auteur vient d'obtenir le grade de Master of Arts à l'Université Uppsala en Suède. Nommé vice-représentant de l'UDPS en Suède en 1992, Muela Nkongolo qui reste membre à part entière de cette formation politique, a démissionné de ce poste en 1997.

20

A

ma mère Mbuyi wa Nkongolo, qui s'est sacrifiée pendant des années pour

m'envoyer aux études et qui n'a pu s'empêcher de verser des larmes à l'annonce du carnage dont parle ce livre.

A tous

les Congolais victimes de la dictature.

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Abréviations

ABAZI : ANAPEZA : ANEZA : AND: ANI: AZAP: BSRS: CADER: CLN: CNS: CRAA : CONACO: CSJ: DSP: FAZ: FENADEK: FIS: Gl,G2,G3:
GECAMINES: HCR/PT:

INRS : IPN: ISES : ISP: ISS: JMPR : Kasapa :

Alliance des Bayanzi Association nationale des parents d'élèves et d'étudiants zaïrois Association nationale des entreprises zaïroises Agence nationale de documentation Agence nationale d'immigration Agence zaïroise de presse Brigade spéciale de recherches et de surveillance Corps des activistes et des défenseurs de la révolution Comité national du Congo Conférence nationale souveraine Centre des recherches agro-alimentaires Confédération nationale du Congo Cour suprême de justice Division spéciale présidentielle Forces armées zaïroises Fédération nationale des démocrates katangais Force d'intervention spéciale 1re,2e ou 3e graduat (premier cycle d'études universitaires au Zaïre) Générale des carrières et des mines Haut conseil de la république / Parlement de transition Institut national des recherches scientifiques Institut pédagogique national Institut supérieur d'études sociales Institut supérieur pédagogique Institut supérieur des statistiques Jeunesse du Mouvement populaire de la révolution Nom donné aux cités universitaires de l'Université de Lubumbashi et servant aussi à désigner le camp militaire situé au sud-ouest de ces cités ainsi que la prison centrale de Lubumbashi. Appellation de toute la zone où sont situées ces institutions. 23

Kasapard( e) : LI, L2 :

LLA:
Méd. V ét. :

MÉBAZ: MÉKO: MÉKOC: MÉKI : MÉTÉQ : MNC: MOPAP : MPR: MPRien : PDSC : PO: PRI: Pt: RDC: RI : SARM : SNEL: SNIP: SNCZ: SPA: UDPS : UFERI : UNIKIN : Unikinois : UNILU : UNTZA :

Étudiant(e) de l'Université de Lubumbashi 1reLicence, 2e Licence (deuxième et dernier cycle d'études universitaires au Zaïre) Département des langues et littératures africaines, Faculté des Lettres, UNILU. Faculté de médecine vétérinaire Mutuelle des étudiants du Bas-Zaïre Mutuelle des étudiants du Kasaï oriental Mutuelle des étudiants du Kasaï occidental Mutuelle des étudiants du Kivu Mutuelle des étudiants de l'Équateur Mouvement national congolais Mobilisation, propagande et animation politique Mouvement populaire de la révolution ce qui a trait au MPR, qui appartient au MPR Parti démocrate et social chrétien Professeur ordinaire Parti républicain indépendant Point République démocratique du Congo Département des relations internationales à l'UNILU Service d'actions et des renseignements militaires Société nationale d'électricité Service national d'intelligence et de protection Société nationale des chemins de fer zaïrois Département des sciences politiques et administratives, UNILU Union pour la démocratie et le progrès social Unions des fédéralistes et des républicains indépendants Université de Kinshasa Étudiants de l'Université de Kinshasa Université de Lubumbashi Union nationale des travailleurs zaïrois

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PREMIÈRE

PARTIE

SITUATION GÉNÉRALE DE L'UNIVERSITÉ À L'AUBE DE L'ANNÉE 1990

Introduction

L'année 1990 était pour les étudiants et pour la majorité des Zaïrois une année d'espoir. Les événements qui l'avaient précédée le déclin de nombreux régimes totalitaires à travers le monde, la libération de Nelson Mandela qui était vue sur le continent comme celle de toute l'Afrique, etc. - suscitaient cet espoir. Si la dictature mobutiste n'avait pu empêcher le peuple zaïrois de partager laj oie et l'espérance que ces différents événements avaient apportées aux autres peuples du monde, elle s'était impitoyablement évertuée à surveiller étroitement les mouvements et les éléments porteurs d'idées favorables aux changements au sein de la société. L'opposition au régime était, malgré sa forte progression dans le pays, réduite à Tshisekedi - alors en résidence surveillée à Kinshasa - et à son parti (UDPS)l. La situation économique du pays était catastrophique. Le gouvernement de l'époque, dirigé par Kengo wa Dondo, serviteur incontournable de la dictature, bradeur expérimenté de l'État et pion des banques étrangères, n'était composé que des marionnettes du maréchal Mobutu qui, tout en continuant leur

l Suite aux accords de Gbadolite de mars 1987, des irréductibles de l'UDPS réintègrent le MPR acceptant ainsi de jouir, à l'intérieur de ce parti-État, du droit de tendance tel que proposé par Mobutu. On vit donc Kibassa Maliba entrer au Conseil exécutif où on lui confia le ministère des sports et loisirs, et Ngalula Mpandanjila au Comité central du MPR. Ces accords allaient totalement décourager aussi bien le peuple zaïrois que les combattants de l'UDPS, s'il n'était resté quelqu'un en dehors. Tshisekedi wa Mulumba développa à ce sujet une réflexion fort intéressante lors d'une conférence de presse qu'il donna en septembre 1987 à Bruxelles. Il considérait en effet qu'étant conçue comme « la nation zaïroise organisée politiquement », le MPR n'était pas un parti politique et que dans ces conditions, « Il n'y avait plus» pour lui que « l'UDPS comme parti politique », au Zaïre. Résultat: le leader de l'UDPS fut triomphalement accueilli lors de son retour à Kinshasa. Côté pouvoir, il fut traité de fou et fut confié aux médecins psychiatres pour examen. Lire notamment lC. Willame, Chronique d'une opposition politique, l'UDPS (19781987), Cahiers du CEDAF, nO?, 1987, p. 106-109. 25

œuvre de destruction et de décomposition du Zaïre, prétendaient le relever de la faillite économique dans laquelle elles l'avaient précipité. Les milieux étudiants étaient confrontés à des difficultés de plusieurs ordres et vivaient dans l'étouffement et dans l'impasse. Cependant, malgré cette situation, les étudiants étaient conscients des difficultés du moment et de leurs causes, et restaient particulièrement sensibles à ce qui se passait aussi bien à l'intérieur du pays qu'à l'extérieur. Ils croyaient fermement au changement, un changement susceptible de donner un nouvel élan aux affaires du pays et de l'engager sur le chemin des réformes démocratiques et économiques sincères, conçues dans l'intérêt de nos populations. Une prise de conscience à laquelle il ne manquait alors que la détermination, et donc la traduction dans les faits, faisait petit à petit son chemin. Vigilante comme d'habitude, la dictature essoufflée chercha à récupérer la perestroïka et à la « zaïrianiser ». Préoccupée par la tension qui régnait dans le pays et des troubles latents dans les milieux étudiants, elle procéda en vain à des réformes factices: décentralisation, restructuration des organes centraux du parti-État, augmentation du nombre des régions, etc. De la création du Ministère des droits et des libertés des citoyens (1986) qui n'eut finalement que deux représentations dans le pays (Kinshasa et Lubumbashi), on passa sans résultat aux consultations populaires à travers tout le pays. De toutes les façons, la profondeur du malaise dans la population, la misère et le désespoir faisaient face à la somptuosité et à l'arrogance des dirigeants du parti-État et de leurs proches. La vie estudiantine était l'expression même de cette misère et de ce désespoir. La colère des pauvres et celle des opprimés montaient. Mais la peur guettait. Et les services de la dictature chargés d'inspirer ce sentiment aux Zaïrois se faisaient de plus en plus présents et menaçants. Les étudiants kasapards avaient compris cette situation et savaient qu'ils avaient, eux aussi, le devoir de traduire dans les faits la volonté générale, de soutenir l'opposition dans ses revendications et de faire pression sur le régime. Pouvaient-ils y arriver? Leur situation désespérée pouvait-elle leur permettre de se déchaîner contre les abus du régime de Mobutu? Allaientils se libérer des structures dans lesquelles ils étaient enfermés? Avaient-ils le courage de les supprimer?

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CHAPITRE S;RUCTURES

I
DE

DU PARTI-ÉTAT

ET ORGANISATIONS DIVERSES AU SEIN DE L'UNIVERSITÉ LUBUMBASHI

1. Structures La mise sur pied des structures du parti, le Mouvement populaire de la révolution (MPR), au sein des institutions d'enseignement supérieur et universitaire du Zaïre, remonte au début des années 1970. Elle était justifiée par le souci de répondre aux objectifs politiques, sociaux et culturels du MPR qui était la seule structure politique autorisée par le nouveau régime. Officiellement destinées à encadrer la jeunesse estudiantine, ces structures servaient, en réalité, à embrigader les étudiants dans le but de mieux les contrôler. I.A. La Jeunesse du Mouvement populaire de la révolution (JMPR)
Comme tout Zaïrois était obligatoirement membre du MPR, tout jeune zaïrois devait être membre de la JMPR qui était devenue à son tour la jeunesse zaïroise organisée politiquement. Le militantisme des élèves des écoles primaires et secondaires se limitant aux chansons et aux slogans à la gloire et à l'honneur du guide et de sa « révolution authentique »1, c'était aux étudiants des instituts supérieurs et à ceux des universités qu'il incombait d'assimiler les idéaux du parti et d'en faire application. N'étaientils pas, selon la propagande mobutiste, l'élite de demain? Quoiqu'il en soit, leur propension à la contestation, leurs tentatives répétées de rejet du mobutisme ainsi que leur indiscipline caractérisée envers le parti-État devaient faire d'eux des cibles privilégiées des organes de répression de la dictature.
1

L'authenticité

impliquait le recours aux traditions, aux valeurs culturelles

et morales propres au peuple zaïrois, à la redécouverte de sa culture dans ce qu'elle avait d'utile à la vie moderne. Le président Mobutu en avait fait sa philosophie, l'idéologie de son parti, celle de l'État et celle du peuple zaïrois tout entier. 27

Pour les contraindre à la docilité et canaliser leurs actions, il fallait cette institution. A l'UNILU, la JMPR avait à sa tête un comité de section qui était en fait une sorte de gouvernement des cités universitaires avec un dirigeant de section et des commissaires. Ces derniers s'occupaient de toutes les affaires des cités universitaires: affaires sociales, affaires économiques et finances2, culture, sports, logement, condition féminine, mobilisation, propagande et animation politique (MOPAP), etc. L'emprise de la JMPR s'étendait jusqu' aux facultés dotées chacune d'un dirigeant soussectionnaire, aux départements avec leurs dirigeants cellulaires, et aux promotions avec leurs dirigeants sous-cellulaires. La JMPR avait également une représentation dans les blocs (habitations d'étudiants) ; chaque bâtiment était une sous-section du parti, chaque niveau du bâtiment une cellule, et ces dernières étaient dirigées respectivement par un dirigeant sous-sectionnaire et un dirigeant cellulaire. Il ne restait plus aux chefs nationaux du MPR qu'à ériger en représentation sous-cellulaire chaque chambre d'étudiant et chaque escalier des bâtiments. Éligible chaque année, le dirigeant sectionnaire de la JMPR devait être un inconditionnel du parti, mieux, un pantin entre les mains de la hiérarchie du parti. Son équipe devait être constituée sur base des mêmes critères et être d'une docilité exemplaire. Le comité jouissait de certains avantages (chambre et mobilier gratuits, etc.) et d'un peu de« shaba3 »de temps à autre. Les membres du comité pouvaient facilement s'attribuer le mobilier (lits, chaises, tables...) ou le distribuer aux leurs. Ils disposaient aussi d'un peu de liberté quant aux recettes que généraient les quelques activités lucratives organisées sur les cités universitaires. Mais leur comportement envers les autres étudiants
2

Le commissaireaux affaires économiqueset aux finances s'occupait

principalement de prélever des taxes auprès de petits commerçants et des tenanciers des bars du campus. La particularité de cette parenthèse est de faire remarquer les disputes qu'il y avait souvent au sujet du partage des recettes que généraient ces différentes activités, entre le dirigeant de la JMPR et le commandant de la Brigade, d'une part, la JMPR et le secrétaire permanent du MPR, d'autre part. Même le recteur de l'UNILU se mêlait aussi de ces magouilles.
3

Nom donné à l'argent par les kasapards.

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n'était pas toujours apprécié. Nous y reviendrons dans la section consacrée à la vie de ces derniers. La JMPR avait à sa tête l'étudiant Mungandji jusqu'en février 1990. Il fût alors remplacé à ce poste par l'étudiant Mupupa de 1re licence de sociologie. Nous verrons plus loin dans quelle mesure l'action et le comportement de ces deux dirigeants ont influé sur la situation aux cités universitaires au cours de cette période précédant le massacre.

I.B. Le Secrétariat Permanent du MPR Sur le plan hiérarchique, la JMPR était directement placée sous le contrôle du Secrétariat permanent du parti-État. Cet organe était le cordon ombilical d'une part entre le comité de la JMPR et les autorités, et d'autre part entre la JMPR et les autorités régionales du parti. Les rapports d'activités de la JMPR lui étaient transmis. Assurant par ailleurs la permanence à tous les niveaux au sein de l'université, ce service s'occupait également de la surveillance du corps enseignant et du personnel administratif de l'établissement. Ceci impliquait en vérité le suivi des directives du parti-État et des efforts constants en vue de l'enracinement, dans la conscience des Zaïrois et des étudiants kasapards en particulier, des idéaux du parti et de la réception toujours positive de l'image du « guide de la nation zaïroise authentique» auprès de ses compatriotes. Ni plus, ni moins! Bien plus, au-delà de la préséance du recteur de l'université et de ses subordonnés directs, le secrétaire permanent était le véritable gardien du parti au sein de l'UNILU. C'était un personnage important auquel rien n'échappait. De l'inscription d'un étudiant à sa sortie de l'université, de la nomination d'un assistant ou d'un professeur à l'affectation d'un agent de l'administration, etc. Le secrétaire permanent suivait, guettait et s'assurait de l'observation par le nouveau venu des idéaux du parti-État. Ayant compris l'importance de ce poste, les différentes personnalités qui s'y succédaient en profitaient énormément. Elles en avaient fait leur gagne-pain. Elles s'y accrochaient jalousement et s'y appliquaient avec tellement de zèle et de soumission qu'il était parfois difficile à l'autorité qui les nommait de les remplacer. 29

La formule du tourniquet n'était apparemment prévue que pour les instances nationales du MPR. Le secrétaire permanent était le plus souvent choisi au sein du personnel administratif de l'université, très rarement au sein du corps enseignant. Il devait être une personnalité dont les idées et les actions ne devaient jamais aller à l'encontre de celles du parti ni s'écarter de celles de ses chefs directs; c'est-à-dire, donc, un garçon de courses de ses chefs, une marionnette. Le Secrétariat permanent et la JMPR avaient fonctionné normalement jusqu' au mois de mars 1990. Fragilisés peu après les consultations populaires, ils tentèrent en vain de reprendre le contrôle des événements. La vigilance des kasapards à leur égard ayant été renforcée, ils furent dans l'obligation de s'acquitter de leurs devoirs avec beaucoup plus de prudence jusqu'au 24 avril 1990.

I.C. La Brigade estudiantine
La Brigade estudiantine venait renforcer la JMPR et lui donner les moyens de s'imposer aux étudiants. C'était une sorte de police ou plutôt une branche de l'armée qui devait efficacement assurer la discipline et l'ordre tels que l'entendaient les caciques du parti-État. Comme aimaient le répéter les différentes personnalités du MPR qui défilaient chaque année sur le campus de la Kasapa, la Brigade avait pour mission de défendre la révolution mobutiste, d'appliquer les décisions des instances du parti et d'aider, au besoin par la force, à l'orientation des étudiants dans la direction voulue par le président fondateur du MPR, le président de la République, Mobutu Sese Seko. Pour garantir le bon fonctionnement de cette brigade et la consolider, les stratèges du parti mobutiste accompagnèrent leur décision de modalités pratiques précises: le commandement de la brigade ne devait être confié qu'à un Mungwandi (et il l'a toujours été dans les faits)4et la majorité de ses éléments devaient être de la région du président de la République. La Brigade fut dotée de pouvoirs étendus et d'une grande liberté d'action. La faveur faite aux étudiants des autres régions du pays ne consista
4 Qui appartient à la tribu Ngwandi (ou Ngwandi), celle du président Mobutu.

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que dans la possibilité pour eux de briguer la direction d'une cellule JMPR, sans réel pouvoir vis-à-vis de la Brigade. Il est à noter par ailleurs que certains des éléments de cette brigade étaient des militaires de la Division spéciale présidentielle qui étaient inscrits comme étudiants dans les universités et instituts supérieurs du pays. Leur rôle véritable était, de ce fait, dissimulé et leur identification rendue difficile, voire impossible. En introduisant ces éléments au sein des institutions, les serviteurs de la dictature pensaient qu'avec eux le contrôle de la situation au sein de ces dernières était totalement assuré. De fait, le temps a montré que jusque vers la fin des années 1980, ce contrôle était effectivement assuré. La Brigade estudiantine avait tous les moyens nécessaires à l'accomplissement de sa mission. Un uniforme spécial, qui ne différait pas tellement de celui de certaines unités de l'armée régulière, lui était octroyé. Des bureaux situés à l'intérieur des bâtiments annexes de l'ancien restaurant de la Kasapa étaient mis à sa disposition. Et c'était aussi dans ces annexes que se trouvait la « salle de méditation» où les mobutistes qui commandaient cette institution de répression enfermaient les étudiants coupables d'avoir enfreint les lois du MPR, et les soumettaient à la torture.
Les mesures qu'appliquaient cette Brigade étaient les suivantes:

- L'enfermement (ou méditation) qui pouvait aller jusqu'à trois ou quatre jours ou même toute une semaine. Cette mesure était généralement appliquée en fin de semaine pour qu'il ne fût fait aucune publicité à ce sujet ou qu'il fût impossible à une quelconque autorité d'intervenir ou de faire intervenir des personnalités susceptibles de faire relâcher les étudiants détenus. Cette mesure s'appliquait aussi bien aux étudiants internes qu'aux étudiants externes. - La confiscation du mobilier que les chefs de la Brigade

n'appliquaient qu'aux étudiants habitant sur les cités universitaires. Par cette mesure, un kasapard pouvait voir sa table, ses chaises, son lit, etc., confisqués par les brigadiers pour diverses raisons: s'être moqué du parti ou de ses dirigeants, avoir manqué de respect à ces derniers ou pour tout autre fait banal! La durée

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de la confiscation était laissée au pouvoir discrétionnaire du commandant de la Brigade. - La troisième mesure était le fouet. Cette sanction dépendait de la gravité des faits et était décidée soit par le commandant de la brigade, soit par certains de ses subordonnés - les chefs de peloton - soit par les agents des services secrets rattachés à cette institution. Les militaires faisant office de brigadiers avaient toute latitude dans cette matière. - Le nettoyage des bureaux de la Brigade estudiantine et de sa cour était d'application pour des manquements à la discipline du parti dont la gravité était considérée comme légère. C'est l'exemple de l'arrogance ou de la désobéissance envers un brigadier ou un commissaire de la JMPR [. . .] Par ailleurs, contrairement à ces différentes mesures qui n'étaient pas assez sévères de l'avis des mobutistes, les situations les plus graves étaient toujours sanctionnées de la manière la plus sévère. Ainsi, pour un fait auquel une qualification de cette nature était donnée, il n'y avait que la perte du logement et le renvoi définitif de l'université. Mais si la confiscation du logement pouvait être décidée par le secrétaire permanent du MPR, le renvoi définitif de l'université ne relevait que de la compétence du seul recteur de l'établissement. Longila, 1relicence Droit, avait le commandement de cette Brigade en 1990. I.D. Les Services de sécurité
Les Services de sécurité de la dictature avaient leurs agents au sein de l'UNILU. Utilisant la même tactique que la Brigade estudiantine, leurs responsables avaient fait inscrire leurs agents comme étudiants à l'université. On rencontrait même ces agents parmi les brigadiers. De l'avis des kasapards, il n'était pas surprenant que, dans l'intérêt du pays, ces services recourent aux méthodes de ce genre. Mais le fait que ces agents soient au service exclusif de Mobutu et de sa tribu, œuvrant pour le renforcement de leur pouvoir et pour sa pérennité, n'était pas acceptable. De fait, les kasapards étaient régulièrement dénoncés et réprimés par des agents relevant de ces services et dont l'identification par nous ne fut possible qu'au cours des premiers mois de l'année 1990.

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La multiplication de ces services était, elle aussi, à la base du gaspillage des ressources financières du pays et contribuait à l'enfoncer davantage dans la récession. Car à chacun de ces services (DSP, SARM, AND, ANI, Garde civile, FIS, CNRI, SN!...), il était accordé régulièrement des fonds importants pour l'entretien de leurs réseaux dans le pays et pour la réussite dans leur mission5. De plus, leurs agents étaient aidés dans cette tâche par la totalité des étudiants de la tribu du président Mobutu et par un nombre non négligeable de kasapards de sa région. Mais la liste de ces collaborateurs ne s'arrêtait pas là. Des dizaines et des dizaines d'étudiants des régions autres que celles de Mobutu monnayaient, pour diverses raisons, leurs services à ces inconditionnels de la dictature mobutiste.

2. Organisations
Comme d'autres universités, l'UNILU regorgeait d'organisations socio-culturelles ou régionales particulières (langue, origine régionale, etc.). Certaines organisations de cette dernière catégorie avaient une particularité qu'il n'est pas souhaitable de passer sous silence dans ce témoignage. Communément appelées « mutuelles », elles n'avaient pas, à leur création, la caractéristique ethnique et tribale, mais furent entraînées dans cette voie par l'évolution de la vie politique de notre pays. 2.A. Les mutuelles estudiantines Le terme « mutuelle» n'avait pas, dans le vocabulaire des étudiants zaïrois en général et dans celui des kasapards en particulier, le sens que lui donnent les dictionnaires. Il était synonyme d'organisation ethnique et tribale et il était devenu, du moins en ce qui concerne l'étudiant kasapard, presque honteux de le prononcer en public de peur d'être traité de tribaliste, et donc de serviteur des seuls intérêts de sa tribu, de son ethnie ou de sa région en lieu et place de ceux de son pays. Ce mot était
5

Lire à de sujet Dungia, E., Mobutu et l'argent du Zaïre, Paris,
1992, p. 50-52.

L'Harmattan,

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cependant écrit et utilisé régulièrement dans des réunions, dans des rencontres et à des occasions de toutes sortes auxquelles les membres de ces organisations prenaient une part active ou qu'ils organisaient eux-mêmes. Le courant tribaliste a fait son chemin vers le milieu des années 1970 parmi les étudiants. Il a gagné lentement du terrain vers la fin de cette décennie, se renforçant au rythme des changements politiques que connaît le Zaïre pendant cette période. Mais c'est au cours des années 1980 qu'on le voit s'installer dans les mentalités, s'institutionnaliser et atteindre une importance démesurée vers la fin de la décennie. À partir de cette période précise, le tribalisme était déjà un fléau que bon nombre de compatriotes, non atteints par le pourrissement du mobutisme, détestaient et qu'ils s'évertuaient à dénoncer non sans virulence. En effet, la gestion « tribale» du pouvoir sous Mobutu n'avait pas permis de renforcer la cohésion nationale de la manière voulue et attendue par tous. Elle n'a pas non plus favorisé l'unité des consciences des Zaïrois autour des objectifs précis concernant l'avenir de leur pays ni pu établir, en ce qui concernait les étudiants, l'égalité de traitement et de chance de tous dans le domaine de l'enseignement et de bourses d'études. Dans un réflexe commun et assimilable à ce que ferait n'importe quel groupement humain placé dans les mêmes circonstances, les étudiants réagirent en suivant l'exemple donné par le premier responsable du pays. Ils exprimèrent cette réaction par le renforcement de la cohésion de leurs organisations jusquelà culturelles, amicales et sans référence tribale ou ethnique. Cependant, devant la montée en puissance et l'omniprésence des originaires de la tribu et de la région du président dans tous les domaines de la vie nationale, et devant le favoritisme dont jouissaient la plupart des étudiants de cette même partie du pays dans toutes les institutions d'enseignement supérieur et universitaire, les étudiants des autres parties du pays manifestèrent leur mécontentement en dénonçant ces pratiques tribales, séparatistes et discriminatoires du régime. Du fait de la régionalisation et de la tribalisation de la Brigade estudiantine, les kasapards, qui n'avaient aucun moyen à leur disposition pour changer le cours des choses, répondirent par la transformation de leurs différentes organisations socio-culturelles 34

en mutuelles ethno-tribales et régionales. De plus, l'exercice abusif de l' autorité p~r cette Brigade ainsi que par la JMPR suscita la plus grande méfiance de la part des étudiants et leva leurs doutes sur la nature véritable de ces services, consolidant ainsi leur opposition face au régime de la Deuxième République. À leur création, les mutuelles se préoccupaient surtout des questions relatives à la survie de leurs membres. Mais elles acquirent au fil des années une très forte influence parmi les étudiants et finirent par s'imposer et se comporter à la fois comme des groupes de pression, comme des regroupements d'opposants
-

notion à relativiser à l'époque

-

et comme de véritables

chefferies traditionnelles. Leurs chefs étaient d'ailleurs considérés par les étudiants kasapards comme des chefs coutumiers. Bien plus, au fur et à mesure qu'elles se renforçaient, ces mutuelles se multipliaient. Il y avait, au début de l'année 1990 à l'UNILU, dix mutuelles régionales et une vingtaine de mutuelles tribales et ethniques, toutes regroupées en deux blocs différents. 2.A.I. Les mutuelles ethno-tribales La carte ethnique de notre pays permet d'inventorier plus d'une centaine d'ethnies et plusieurs centaines de tribus. L'observateur non averti pourrait s'imaginer que le nombre des mutuelles existant à l'époque où le massacre de l'UNILU a eu lieu devait être proportionnel à celui de nos ethnies et/ou tribus. Il est nécessaire de faire remarquer que ces ethnies et tribus n'avaient pas toutes des étudiants à l'université. Certaines avaient un nombre d'étudiants tel qu'il n'était pas possible à ces derniers de se constituer une mutuelle de quelque nature que ce fût. Il est utile d'indiquer que tous les étudiants n'étaient pas membres effectifs des mutuelles. Même si le régime les comptabilisait souvent en fonction de cette classification, les kasapards n'étaient pas tous actifs dans ces organisations. Les raisons justifiant cette situation étaient multiples: soit ils n'y connaissaient pas grand-chose, soit ils avaient peur de se faire remarquer par les tortionnaires au service de la dictature, soit ils se désintéressaient des problèmes du pays et des solutions politiques à y apporter.

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