//img.uscri.be/pth/8ca460a6d8b529460c1adba65631f2cf13e7971e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,89 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LE CHARMANT PRINCE DE LIGNE, PRINCE DE L'EUROPE

De
264 pages
Madame de Staël avait jugé le Prince de Ligne : " Il était unique " autant par la valeur de son œuvre que par sa forme et son ton assez singuliers dans les Lettres. Étranger mais partout recherché ; écrivain, ici, primesautier, là, moraliste, il est " modèle au lieu d'être un imitateur ". Sans prétendre faire de lui un Européen avant l'heure, reconnaissons qu'il est le meilleur connaisseur de l'Europe des Lumières.
Voir plus Voir moins

Le charmant Prince de Ligne Prince de l'Europe

({;) L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8050-0

Pierre Grenaud

Le charmant Prince de Ligne

Prince de l'Europe

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur

Notre Algérie littéraire, Éditions Fouque, Oran, Couronné par l'Académie Française. La Palatine, Mère du Régent et Commère du grand siècle, Les Lettres Libres. Montesquieu, Préface de Paul Guth, Les Lettres du Monde. La littérature au soleil du Maghreb, De l'Antiquité à nos jours, L'Harmattan, Couronné par l'Académie Française, 1994.

Pour mes sept petits enfants

INTRODUCTION

Le prince Charles-Joseph de Ligne, mieux qu'un autre, fut le représentant éclairé du XVIII" siècle épris de nouveautés, avide de savoir, différent du XVIIe siècle et de son classicisme. Figure emblématique de son époque, «le prince chéri» «l'un des plus plaisants et des plus aisés à vivre que j'aie jamais vu », comme Catherine II le jugeait, a brossé un tableau vivant de son temps. Ses nombreuses et harmonieuses activités jointes à son éclectisme rendent sa vie passionnante, tant il la montre sans détour avec ses aventures du corps et de l'esprit. Le siècle des encyclopédistes, il l'a éclairé par ses Mémoires, des pensées, des lettres, des portraits, comme il a participé avec les souverains et les hommes de lettres qu'il a fréquentés à la vie d'une Europe Centrale à la recherche d'un difficile équilibre. Une vie à bonnes fortunes bien que souvent sans fortune, avec ses strates fragiles, ses grands moments et ses petites cassures, qui se partage entre la mondanité, la littérature, la politique et la guerre ressemble à une tapisserie de haute lice aux reflets irisés qui plaisent à un homme parfois fantaisiste mais lié au traditionalisme, apanage des vieilles familles. Ligne a beau être chatouillé par l'envie de se livrer à quelques fredaines qui pimentent l'existence, il lui importe de rester digne de ses traditions. La fière devise des siens, il aura toujours à cœur de l'illustrer et de la confirmer: «Que rescumque cadunt, stat semper linea recta », «Quels que soient les événements, Ligne reste toujours droite », une devise qui défie les révoltes et les révolutions dont il est le spectateur attristé. En ce siècle de l'esprit, celui de Voltaire et de Montesquieu, de Diderot et de d'Alembert, de l'impétueuse

Germaine de Staël, de l'agité Casanova, le prince de Ligne, dans ses actes comme dans ses pensées, incarne brillamment l'esprit de son siècle. Pour cet écrivain né, épistolier, moraliste, critique, guerrier par goût, sa vitalité le prédispose en tous lieux à une existence éclatante et le rend partout disponible. On ne s'ennuie pas en compagnie d'un personnage aussi contrasté, mari certes peu assidu mais père chaleureux, amoureux passionné mais amant désinvolte, stratège réfléchi et guerrier enthousiaste. Si son attachement conjugal n'a pas toujours été celui qu'il aurait dû être, sa fibre paternelle, de tout temps, a corrigé ses licences amoureuses et les facilités sentimentales qu'il s'octroyait sur les horizons d'un continent qu'il avait la passion de découvrir. Le manque de tendresse familiale, une éducation fantaisiste confiée à des précepteurs bizarres ou ignares ont favorisé un besoin de liberté qui sera l'exigence et l'ornement de sa vie, et partant, un certain laissez-aller. Franc, loyal, juste et bon par nature, curieux de tout et de tous, lucide et pertinent observateur de son siècle, il en redoute l'avenir, tant l'actualité à laquelle il participe lui permet de craindre les turbulences et les ruines que prépare la mégalomanie de certains et qui provoquera la disparition de quelques autres. Homme de bon vouloir et de bonne compagnie, son affabilité s'accompagne parfois du défaut mondain de la moquerie qui pique plus qu'elle ne fait mal, sans pour cela altérer les relations sociales. Parce qu'il s'est fait lui-même, il lui manque le discret correctif de l'indulgence familiale. Pourquoi aurait-il l'âme chagrine alors qu'à son aise sous tous les cieux, il butine, lutine et gamine sans jamais se prendre au sérieux? Menippe sous les traits duquel il s'est peint sans complaisance est proche du romantisme de Chateaubriand. Mes Écarts, Les Contes Immoraux, s'estompent sous les diaprures des paysages d'Orient auxquels il succombe et qui préfigurent Le Voyage à Jérusalem et, comme l'auteur des Martyrs lui aussi s'avoue « accablé d'une surabondance de vie ». Tout l'anime, le séduit l'excite. En tous lieux et en tous milieux, il sait s'adapter aux goûts et aux habitudes de ses 8

hôtes, jouant au billard avec Louis XVI, flirtant avec MarieAntoinette, dissertant avec Catherine II de Russie, ironisant avec Voltaire, aidant Beaumarchais à fuir, ici, mondain, là boutefeu, aimant discuter stratégie avec Frédéric le Grand. Sans aucun doute, son européanisme, guide de sa vie, l'oblige à un rythme de vie excessif et discontinu car il passe plus de temps sur les routes d'Europe dans les chaises de poste qu'à l'attaque des redoutes ennemies. Il en est récompensé par sa connaissance des grands hommes que personne ne peut lui disputer-. Sa culture, son éclectisme le mettent de plain-pied avec les souverains, les hommes d'État et les littérateurs qui occupent la scène littéraire du siècle des lumières. La carte d'Europe, il lui est possible de vérifier qu'elle continue de bouger au gré des ambitions des monarques et de leurs coalitions. La Pologne convoitée par ses voisins est prête à être démembrée, pendant que la Russie de Catherine II poursuit l' œuvre de Pierre le Grand, désormais sans crainte des Turcs rejetés par l'Occident. Plus que jamais agressif, Frédéric II cherche à agrandir une Prusse militaire avide de conquêtes, alors que l'Autriche de Marie-Thérèse, celle qui devrait être «la commode Autriche », parfois prise en étau, s'acharne à défendre ses frontières. La Prusse «de grand appétit» état croupion devenu vorace, il en a pressenti le destin. Sans prétendre être devin, mais par le seul jeu des alliances et des guerres dont il est le témoin, il anticipe lorsqu'il évoque la possible venue d'un « caporal prussien» ou quand il compare sa maison de Vienne à «un collège des quatre nations» et envisage une armée européenne multinationale. Bien implanté dans son siècle, Ligne prince du Hainaut d'où il a été chassé après la victoire des Français à Fleurus (1794), observe avec intérêt le remue-ménage européen qui l'irrite et la révolution française qui le déchire, lui l'ami de Marie-Antoinette, sa chère princesse autrichienne, comme il jugera plus tard sévèrement Napoléon qu'il craint et avec lequel il n'a jamais voulu s'entretenir en pressentant la chute du Petit Tondu ambitieux.

* * * * *

9

Sa vie cependant a été plus empreinte de sagesse qu'elle ne fut dictée par une habituelle liesse mais plus conforme au principe de Rabelais:
Saulter, danser, faire des tours, Et boire du vin blanc et vermeil, Et ne rien faire tous les jours que compter escuz au soleil.

Sur les routes d'Europe il trouve plus d'occupations que de compter des écus qu'il aurait souhaité améliorer ses finances incertaines, encore qu'il lui soit plus facile de débiter des madrigaux ou de trousser les cotillons de filles plus consentantes que celles enlevées de haute lutte par le beau et bambocheur Giacomo Casanova curieusement devenu son ami. «Mon cœur est pour l'irrégulier », avoue-t-il, et loin d'être un leitmotiv, ces mots constituent un aveu de faiblesses facile à vérifier plus qu'un indispensable plaidoyer. Le guerrier autant que le courtisan qui rejette l'uniformité se plaît dans la fantaisie qui colore son existence. Sur le chapitre féminin, il lui est impossible de se contenter de l'égalité et de la banalité d'une manne quotidienne. Son cœur peut battre à la même cadence pour une Madame de Rênal comme en compagnie d'une Mimi Pinson. Joyeusement, il fait l'école buissonnière. Pas de limites à ses élans amoureux. Libre échangiste d'idées et de sentiments, conservateur et libéral à la manière de son cher Montesquieu, le charmant prince de Ligne participe à la vie d'une Europe dont il est le familier. Ses historiettes, ses aventures et ses opinions dans son parcours sentimental expriment la vie et la morale d'un homme décidé à vivre à sa gUIse. Le guerrier courageux de la guerre de Sept ans, l'Autrichien qui servit comme général d'artillerie dans les rangs de l'armée russe, au cours de la guerre Russo- Turque, le chargé de mission toujours dynamique n'en a pas moins . reconnu «la supériorité de l'esprit» plus que celle des armes. Sans peine, il aurait souscrit à la pensée de Napoléon qui l'intimidait et qu'il regarda seulement à la dérobée. «Il 10

existe au monde deux puissances, la force et l'esprit,. à la longue, l'épée sera soumise à l'esprit ». L'esprit, nul ne l'a mieux servi que lui, le plus français des étrangers, au contact des écrivains de son siècle, au centre des cours européennes qui l'apprécient autant qu'il les amuse. Sans vouloir en faire un Européen avant l'heure, gageons que son «éducation européenne» l'a aidé à comprendre l'Europe, à assimiler ses tendances, à la bien juger. Son tempérament ne peut que faciliter son intégration et l'inciter à devenir un homme sans frontières. Pour celui qui apprécie son «état d'étranger partout », corollaire de ses activités, la postérité ne sera pas avare de louanges. Ne jugeons pas ce paladin envié et admiré coupable de cosmopolitisme alors que Paul Morand, bon juge en matière d' européanisme, estimait qu'il était «le XVIIr siècle incarné ». Oui, « la vie est un rondeau» affirme Charles-Joseph de Ligne, car sa vie lui a prouvé qu'elle finit comme elle avait commencé. Habitué, dès son enfance, au son du canon, celui de Fontenoy qu'il entendit dans son Hainaut natal, il achève une existence mouvementée alors que les campagnes napoléoniennes trouvent leur conclusion au Congrès de Vienne trop mondain et dansant pour assurer à l'Europe la stabilité et la paix. Ayant eu la chance de trouver le bonheur dans son ciel astral, Charles-Joseph est né pour profiter des événements de son temps. Les femmes, il les aime avec un plaisir non dissimulé, affirmant qu'« en amour il n 'y a que les commencements qui soient charmants », lui toujours prêt à recommencer. Témoignage à la source, œuvre de plein air, ses Mémoires peuvent s'ouvrir au hasard des pages qui éclairent des hommes, des lieux, des guerres, l'essence et la trame d'une existence passionnante, celle d'un acteur du siècle des lumières que Gœthe jugeait «l'homme le plus joyeux» et l'un des meilleurs connaisseurs de cette Europe qui lui est chère. En lui se rejoignent un Commynes mémorialiste plaisant et de bon sens et le Chateaubriand amoureux de l'Orient. Il

11

pratique le langage des cours du premIer et le langage des cœurs du second. Entre les gambades du sieur de Fernay, les délires et les folies systématiques de Jean-Jacques Rousseau plus odieux qu'il n'est persécuté, les secrets d'alcôves de Casanova, les entretiens philosophiques avec Catherine de Russie et les dissertations stratégiques avec Frédéric le Grand, le parcours du prince de Ligne sur des routes que perturbe le vent de l'Histoire, avec ses sauts d'horizons et de relations prouve son appétit de la vie comme aussi son bon sens d'acteur brillant de son siècle. Humaniste distingué et observateur amusé des sphères du plaisir et de l'esprit, il voit son talent reconnu à la fin de sa vie. Avoir été intronisé dans les Lettres par l'impérieuse et turbulente Germaine de Staël pourrait paraître paradoxal pour celui qui n'a pas oublié sa vocation d'homme de guerre si elle ne l'avait bien jugé « le seul étranger qui, dans le genre français, soit devenu modèle, au lieu d'être imitateur ». Pour cette Corinne au cœur bouillant, familière de l'Europe, son hommage à l'écrivain et au feld-maréchal autrichien, aussi juste que mérité, assurait à celui-ci sa gloire viagère. Sur sa colline viennoise du Kahlenberg où il achève une existence un peu désordonnée mais attachante en ce lieu qui peut lui paraître emblématique par le souvenir de Charlemagne qui, à proximité, battit les tribus mongoles pour la défense de l'Occident, Charles-Joseph de Ligne comblé d'honneurs, admiré par tous, a pu songer avec un peu de nostalgie à la pensée de Gœthe: «Ce que nous ne pouvons terminer est ce qui nous fait grand ».

12

CHAPITRE I

Un fort joli garçon

Une personnede ma connaissancedisait:
assez sotte chose: c'est mon portrait ».

«

Je vais faire une
Montesquieu

Le 23 mai 1875, dans l'hôtel familial des princes de Ligne, à Bruxelles, naquit Charles-Joseph de Ligne descendant de l'une des plus anciennes familles du Hainaut alors province autrichienne. Figure ondoyante et contrastée d'un siècle épris de mutations, Charles-Joseph de Ligne en illustre la curiosité, la joie d'apprendre et de vivre dans tous les domaines. Sa passion d'écrire et son enthousiasme pour voyager et s'instruire prédisposent «le prince chéri» par ses contemporains à découvrir les hommes sur les routes cardinales du monde et à les comprendre. Nul ne montrera plus d'application et surtout plus d'exaltation que lui, esprit sélectif, peut-être parfois fantaisiste, celui d'un homme de guerre habile, avide d'exploits militaires et de gloire, d'un amoureux impénitent, d'un écrivain bouillonnant d'idées, d'un mondain chaleureux sur les scènes mouvementées d'une Europe guerrière, enfin d'un diplomate avisé dans des missions souvent malaisées près des cours royales. Sans doute, son nom et son physique agréable l' incitentils aux relations humaines que son caractère sociable, lui facilitera en tous lieux. Né heureux, curieux, bavard, «à la vérité fort joli », il avoue «me regardant sans cesse au' 13

miroir », «coquet et gourmand» par surcroît, croyant au pouvoir des couleurs, le rose et l'argent qui sont les siennes, bref bien dans sa peau, il est heureux de son sort de petit prince malgré quelques déconvenues dans son enfance.

Son satisfecit est peut-être atténué par cette réserve: « On
m'aimait sans que je m'en aperçusse et jamais sans qu'on le remarquât », bien que cet aveu, il le contredise par un
« l'aimais alors, j'étais aimé etje le savais ».

Très jeune, sevré de tendresse car il lui manqua celle d'une mère qui sait adoucir les aspérités de la vie, ElisabethAlexandrine, princesse de Salm, morte alors qu'il n'avait que quatre ans, le petit prince né pour les joies du corps et de l'esprit se sent déjà avide de fêtes et de galanteries. Paré d'une boucle d'oreille en or, le regard mi-appuyé mi-ennuyé, la lippe gourmande déjà prête au plaisir, il s'accommode d'une enfance où il a vite compris que la famille est pour lui un carcan autant qu'une auréole. Une éducation de prince peut bien s'agrémenter de fantaisie plus qu'elle ne souffre d'entraves. Très tôt, le gamin espiègle s'en aperçoit et va en profiter. Certes, ce n'est pas à l'assolement familial de Belœil situé à soixante-dix kilomètres de Bruxelles où il vécut dix ans, de 1740 à 1750, jusqu'à son départ pour la cour de Vienne, que l'enfant devra son enrichissement ni à l'affection des siens qu'il compense par un trop plein d'activité physique. Les exercices du corps qu'il pratique avec un plaisir non dissimulé lui vaudront des chutes et des blessures qu'il estime l'apprentissage indispensable à une âme bien née. Pour l'heure, le futur chambellan de l'Empereur d'Autriche se contente de dominer sa peur en se mettant en embuscade, la nuit, dans le jardin de l'hôtel de Ligne contre de prétendus voleurs, ou en montant la garde avec deux camarades de manège qui lui apprennent des choses autres que le mouvement de l'escopette. Aux bûches et aux embûches de l'enfance, il lui faut bien se plier avec une complaisance qui préfigure son dilettantisme d'homme du XVIII" siècle. Enclin à être casse-cou, il se rappelle avec une joie de gamin ses accidents, une chute de cheval qui l'entraîna, épuisé, avant qu'il puisse se libérer d'une botte, ou une culbute au bas de vingt-cinq marches d'un escalier où il 14

faillit se briser les jambes, blessure dont les eaux de Baden le guérirent, sans compter deux risques de noyade et une course de traîneau qui aurait pu finir tragiquement. S'il ne rêve que plaies et bosses, c'est qu'il aime avant tout provoquer la bagarre. Âgé de treize ans, décidé à se battre, il marche volontairement sur le pied d'un officier, prétextant que celui-ci l'a regardé d'un air... Le prétendu offensé se contente de rire et le traite comme un enfant, un enfant qui, à un bal de théâtre, se laisse caresser par deux petits masques aguicheurs qui l'excitent jusqu'à ce que le bon M. de la Porte, son précepteur, vienne le «tirer du plus charmant des précipices ». Peu lui importe d'avoir le dessous dans une lutte avec des gamins de son âge et de voir briser sa petite épée, il estime se forger ainsi une âme de preux, un corps endurci par ses nombreuses chutes. Appelé à vivre au gré des préceptorats éphémères et fantaisistes, une pareille éducation ne peut que l'inciter plus tard à certaines extravagances. En attendant les douceurs de la chair, le chérubin déjà truffé de tendresse en a bénéficié dans les bras de l'accueillante Mademoiselle Ducoron, qui le fait coucher avec elle et en le promenant « sur toute sa grosse personne jouait avec moi de bien des façons, confesse-t-il, et me faisait danser tout nu ». L'enfance devait lui ménager quelques autres surprises avec des éducateurs souvent ignares, les uns déistes, d'autres athées, chargés d'une instruction aux règles mal définies et qui éveillent son esprit sensuel précoce plus que l'esprit de la géométrie. Des mains du Chevalier des Essarts, inculte et borné, qui ne l'aimait guère, il passe dans celles d'un Chevalier de Saint-Maurice qui l'aimait trop et qui lui adressait des billets doux saisis par un oncle qui ne barguignait pas avec la pureté d'un bambin trop gracieux et vulnérable. Alors que complaisante s'était montrée la férule d'un Duport du Tertre qui lui laissait lire certain livre qui ne risquait pas d'obtenir l'imprimatur des Bons Pères, un nouveau précepteur sage, un choix enfin heureux l'introduit dans un monde littéraire où la voracité de l'adolescent trouve sa pâture. Après les étourderies, la réflexion et l'étude s'imposent. 15

Pourquoi aurait-il besoin de se contraindre puisqu'il a déjà ses préférences où pointe l'attrait des choses militaires? Il se pâme, pour Polybe et, à défaut des Commentaires de César, il se contente de ceux du Chevalier de Folard (16691752) en rêvant d'imiter Charles XII, le prince Eugène et Condé. A la dérobée, il lit Voltaire, se passionne pour La Fontaine, Boileau et Racine. Les Odes d'Horace, Les Bucoliques de Virgile, Les Tristes d'Ovide émoustillent un esprit aussi épris de sagesse antique qu'attiré par les doctrines des hommes de son temps qui corrigent son penchant guerrIer. Si, en effet, de bonne heure, Bellone a précédé de peu Vénus, deux muses dont, toute sa vie, il ne pourra se passer, la faute en revient à la guerre qui a laissé des traces sur les champs nordiques où, de tout temps, les peuples se sont affrontés. Un Ligne n' a-t-il pas le droit de se rappeler la bataille de Fontenoy (1745) dont il entendit les échos à quelques portées d'arquebuse de chez lui, tandis qu'en 1746, il assista au siège de Bruxelles où son père et son oncle sont faits prisonniers? Avoir entendu parler de Detingen, victoire remportée en 1743 sur les Français où Ligne-Infanterie et Ligne-Dragons avaient fait des merveilles a de quoi emballer un guerrier en herbe qui ne craint pas de se bagarrer avec sa minuscule épée dans des luttes plus risibles que cruelles. Ainsi, le petit garnement livré à lui-même doit-il s'accommoder d'une éducation instable et malaisée au château de Belceil que continue d'embellir Claude Lamoral II, ce père sévère qui le terrifie autant qu'il effrayait sa mère toujours esseulée, sous son vertugadin imposant comme « une tour prends garde ». Son père ne l'aimait pas, déclare-t-il, «je ne sais pourquoi car nous ne nous connaissions pas. Ce n'était pas la mode d'être bon père ni bon mari ». Ne l'avait-il pas un jour souffleté sans motif valable puis donné un coup de canne, «à la vérité avec une belle pomme d'or guilloché », piètre consolation, tout en lui affirmant qu'il serait «un sujet détestable ». Les gènes guerriers paternels devaient cependant trouver un terrain favorable chez le jouvenceau nourri des récits de batailles. Au Colonel jeune, Claude Lamoral a transmis sa combativité, celle du chef courageux de la guerre de
16

Succession de Bavière et de la capitulation de la citadelle d'Anvers, un exemple que confirmait celui de son oncle Ferdinand, combattant de Ramillies, d'Audenarde et de Malplaquet. «Il ne contribua pas peu à nourrir mon goût pour la guerre, écrit Charles-Joseph ajoutant «qu 'il lui avait passé en plus sa haine pour les Français» une haine dont, avec raison, le futur combattant de la guerre de Sept Ans saura, à bon escient, se débarrasser. En raison des blâmes paternels et des escarmouches où, par deux fois, le jeune prince se fera chasser de Belœil, les relations avec le terrible Claude Lamoral ne seront jamais au beau fixe, tant elles subsistent sous le signe de la crainte et de la contrainte. Aurait-il pu oublier certaine remarque désagréable comme le jour où son père lui ayant annoncé qu'il venait d'être promu colonel, il ajouta de sa voix de stentor: « Il était déjà assez malheureux pour moi, Monsieur, de vous avoir pour fils, sans avoir celui de vous avoir pour colonel ». Plus porté aux coups qu'aux cajoleries et aux flatteries, le rigide pater familias, sans doute aussi par besoin de faire sa cour plus que pour assurer l'avenir de son descendant, l'emmena à Vienne afin de le présenter à l'Empereur

François

rer.

Pendant que son père se trouvait chez

l'Impératrice, «L'Empereur me fait entrer chez lui, me traite à merveille, me caresse et me fait entrer dans l'antichambre où mon père arrivait ». «Furieux sans doute de se voir devancé, celui-ci le gronde de se trouver là où il ne peut entrer que des chambellans ». « C'est précisément ce qu'il est déclare François 1er. J'ai voulu vous en faire la surprise ». Le jeune protégé impérial, qui aimait être adulé, fier des attentions d'un souverain, vient de marquer un point. Homme de cour à quinze ans, et d'ici peu bien en cour, il ne cache pas sa joie de se voir ainsi distingué. Estimant qu'il a devancé l'âge d'homme, à son retour à Vienne, en passant par Munich, il juge qu'il est temps de prouver sa jeune virilité auprès d'une servante d'auberge de l'Ours Noir. Dans ces premiers plaisirs de la chair, force lui est de s'accommoder de l'exiguïté d'un lieu aisément dénommé. Jeter sa gourme lui a cependant prouvé qu'il peut se moquer de l'autorité paternelle, bafouer les contraintes sociales et pénétrer à sa guise dans le royaume de Tendre. 17

Pourquoi d'ailleurs nierait-il le signe de sa naissance, celui du taureau, de l'amour, qui animera sa vie sentimentale, depuis le premier essai maladroit jusqu'à la dernière passade qui clôt une carrière sensuelle bien remplie? Le taureau, n'est-ce pas le symbole du fonceur, du bagarreur qui ne recule ni devant des motifs parfois futiles, ni devant des hommes de toutes conditions? C'est aussi le signe de l'esprit toujours disponible, toujours tenté par les expériences charnelles et cérébrales et toujours sûr de lui. Aimer, le mot revient sans cesse dans ses Mémoires. Il interfère avec voyager, guerroyer, se divertir sur des horizons aussi divers que mouvementés, les trois axes d'une vie menée à grandes guides. Au milieu de ces occupations, perce le thème de la paternité auquel il sera fidèle; il compensera quelques déceptions, car s'il fut un mari peu attentionné, il se montrera un père attaché à ses enfants, son fils Charles, l'aîné, «la moitié de moi-même », disait-il, Louis, l'héritier, après la mort du préféré, puis ses filles, l'ornement de sa vie et de sa vieillesse. Allons! pour Charles-Joseph, les astres apparaissent plus bénéfiques que mélancoliques. Pour lui, l'amour aura été autant l'enfant de Bohême que celui de tous les horizons. Pour Françoise-Marie-Xavière, sa femme, née sous le signe du scorpion, son astre se révélera moins cruel que la nature malfaisante dont il charge parfois ses natifs. Est-elle une vraie scorpionne exigeante et dure ou se montre-t-elle une mère plus attentive qu'une épouse attendrie, tant se multiplient les absences d'un mari à l'humeur vagabonde? Reconnaissons que l'influence astrale se traduit par la discrétion, la perspicacité, la sérénité en face du malheur ou de la malchance. Elle est l'épouse qui maintient le nom et les traditions au foyer surtout déserté par un mari fébrile et trop passionné par la découverte du monde. Au milieu des nombreux incidents amoureux et d'expériences décevantes qui émaillent la trame de sa vie, Ligne découvre sa Maintenon, la femme forte, ni possessive ni abusive, mais prête à maîtriser les événements et qui assure la stabilité. Certaines unions s'avèrent peu probantes quand diffèrent les goûts et les idées. Alors que son prince aime butiner, 18

batifoler, papillonner au gré des vents du plaisir, FrançoiseMarie-Xavière préfère s'isoler et se concentrer afin de garantir à sa progéniture la tranquillité d'une éducation sérieuse et sereine. Passé le temps de boire le vin des burettes quand on l'obligeait à servir la messe ét d'avouer à son confesseur plus de fautes qu'il n'en faisait, le petit narcisse ne va plus se priver d'aller à dame, plus par jeu, peut-être, que par passion. L'autoritarisme paternel lui a imprimé une marque très forte pour ne pas l'affranchir et susciter sa désinvolture. Alors, il largue ses amarres, tout en restant attaché à cette terre de Belœil qui lui est chère par le souvenir qui ne le quitte pas des fêtes que son père donnait avec son habituelle magnificence. De son côté, il n'oublie pas de se mettre en scène avec le goût des plaisirs mondains, l'estampille de sa jeune personnalité. Faut-il lui en vouloir de «faire le beau », comme il le décIare, sur les tréteaux d'une jeunesse indépendante, revanche d'une éducation livrée à des précepteurs farfelus, en dehors du bon M. de la Porte et aussi insouciants les uns que les autres des progrès de leur élève. Jouer le rôle de Mars alors qu'il est âgé de dix-huit ans, puis celui d'Apollon qui, reconnaît-il, lui convenait mieux compose l'entracte d'une vie qui s'annonce brillante, à l'écoute des notes perlées des divertissements des cours et des salons. Nul «portrait dans un miroir» n'est plus aisé à peindre lorsqu'à ses bonnes grâces, le personnage y ajoute la flamme de son tempérament et la curiosité de son esprit.

19

CHAPITRE II

Aux fontaines du plaisir

« L'amour n'est que le roman du cœur, c'est le plaisir qui en est l' histoire».
Beaumarchais

« L'amour est un grand recommenceur

)).

Bussy-Rabutin

Né sous l~ signe du plaisir, familier de Vénus, sous toutes les latitudes de la galanterie, Charles-Joseph de Ligne se plaît à joindre son libertinage aux exigences où Mars l'entraîne au spectacle des coalitions européennes de son siècle. Point d'amours surprenantes et déconcertantes pour un don Juan précoce qui jette sa gourme à tous les vents et prend son plaisir dans les couches sociales les plus variées. Le singulier et l'inattendu le divertissent entre les bras d'une servante d'auberge ou ceux d'une sœur de charité qui acceptait de fauter, alors que chez le petit roué impudent, le défi est son pécM mignon. N'a-t-il pas, un jour étant dans l'armée, passé un marché avec son postillon: renoncer à une rente de huit ducats qu'il devait à son père pour une maison au moment où il serait maître de ses biens, à la condition de l'amener, dût-il crever ses chevaux, de bonne heure dans un château où sa Vénus l'attend, afin de l'embrasser à temps? En attendant d'être l'amant de la belle Angélique d'Hannetaire, fille du directeur du théâtre de Bruxelles ou, à la fin de sa vie, de la jeune comtesse polonaise Rosalie

21

Rzewuska, toujours curieux des recoins du cœur et de la chair, il a goûté à de nombreuses sources. Pourquoi, à l'âge où s'éprouve la sexualité, ne vaut-il pas mieux commencer par le bas de l'échelle sociale, là où l'approche est sans apprêt et sans complications? Puis changer de registre, faire un saut de milieux peut procurer quelques satisfactions quand il ne déplaît pas d'avoir été caressé par les deux sexes. Fier de son ascension sociale, le tombeur de filles faciles et l'attrape-cœurs à la recherche de voluptés où il se détend des fatigues de la guerre trouve son plaisir dans les sentiers hasardeux où l'accompagnent quelques relents de cynisme. Depuis qu'il a goûté le suc du plaisir défendu en cachette, peu lui importe la propreté des cotillons, qu'ils soient ajourés ou non. Si la fugue est la même, à condition que la portée en soit brève, il se fatigue vite d'une pareille musique. Le mélange excitant de chairs, certaines consentantes, d'autres effarouchées, flatte un sélectif amoureux toujours en quête de nouvelles maîtresses. Il est sans cesse prêt à varier, à l'aube de sa carrière de séducteur et d'homme de guerre, comme au dernier étiage de sa vie mondaine, à l'heure où il n'est plus que le spectateur désabusé d'un Congrès de Vienne qui danse sur les décombres de son Europe. Comment Ligne n'aurait-il pas été séduit par les grandes dames, les Françaises surtout, qui offrent avec une grâce parfaite où il reconnaît celles de sa race un parfum d'antan? Les vieilles dames, la maréchale de Luxembourg, la maréchale de Mirepoix, la maréchale de Villars «impressionnantes comme les ruines de Rome, aimables comme Athènes et galantes comme Versailles sous Louis XIV» sont devenues ses intimes plus que ses vestales. Pareilles conquêtes s'avèrent faciles et reposantes alors que celles des cœurs plus jeunes exigent plus d'impertinence et plus de présomption. A quelque condition qu'elles appartiennent, menu fretin ou femme de haut lignage, les femmes constituent son indispensable accompagnement autant que son bénéfice guerrier et mondain. Si la modestie grince parfois à la charnière de ses divertissements, il affirme qu'il ne se prend pas au sérieux dans une existence cahoteuse et décevante.

22

Étoiles filantes dans son firmament mondain assez mouvementé, la gamme de ses amours révèle une tonalité variée, qu'il s'agisse de Henriette Auesperg, de la belle comtesse polonaise Rosalie Rzewuska, de cinquante ans plus jeune que lui, de la comtesse Joséphine de Pachta, de la ravissante Mme de Crayen, la «reine de Leipzig» qu'il surnommait «première consul» car, disait-il, «elle était capable de prendre l'Égypte et le monde entier ». Il aime à varier ses fantaisies, depuis l'inquiète et inquiétante comtesse de Posel, favorite du roi Auguste II de Pologne que, par jalousie elle avait voulu tuer et qui la fit emprisonner pendant de nombreuses années, sans oublier une juive « belle comme le jour », car il a de la prédilection pour les juives, une belle Anglaise en garnison à Mons, « une céleste créature », mariée, qu'il voit en cachette et qui lui adresse, bien qu'en mauvais français, des lettres passionnées. Une petite digression l'entraîne vers le couvent des dominicaines de Marientaal où il se laisse aller à cajoler une religieuse, un penchant qui est aussi celui de Casanova, en attendant de viser plus haut en France, terre d'élection de ses amours, quand il inscrira la comtesse du Barry à son palmarès bigarré. A trop varier les genres féminins qui l'affriandent, il lui faut bien convenir avoir subi quelques déboires et commis quelques faux pas. Lors d'un séjour en Pologne, après avoir couché avec une femme du peuple, il avoue «j'en ai aimé deux que je n'ai pas eues et j'en ai eu deux que je n'ai pas aimées.. c'est ce qui arrive toujours ». Se serait-il consolé de certaines déconvenues en gravant sur un mur de sa dernière demeure du Kahlenberg les initiales d'une maîtresse bien aimée comme pour se persuader que c'est bien la dernière et que le chapitre est clos?

* * * * *
Sa jeunesse avide sera moins favorisée l'indisposer. Il en a traduit sa déception. de sensualité et de conquêtes féminines par un mariage imposé qui ne peut que conté le prologue avec une légèreté qui Comment n'aurait-il pas été surpris par

23

la rapidité de la manœuvre paternelle à laquelle, de but en blanc, il lui faut se plier? Son père, qui ne lui parlait jamais, l'emmène un jour à Vienne. Sans présentation, dans une maison où il y a « quantités de jolies figures épousées ou à épouser », ce qu'il ne savait pas, dit-il, on le place à table à côté de la plus jeune. Ayant appris qu'il s'agit de le marier, ébahi en sortant du dîner, il s'aperçoit qu'il ignore l'identité de la petite personne qui lui est destinée. «Huit jours après, j'épousai. J'avais dix-huit ans et ma petite femme en avait quinze. Nous ne nous étions rien dit». Le jeune prince qui, en réalité, a vingt ans et sa petite femme quatorze ans seulement donne raison à Beaumarchais lorsque celui-ci déclarait: «De toutes les choses sérieuses, le mariage étant la plus bouffonne ». Puisqu'il lui faut participer à cette bouffonnerie, l'indifférence est déjà au rendez-vous. La nuit de noces le sera aussi, une nuit affreuse, raconte-t-il, car les matrones avaient eu la drôle d'idée de placer sous son oreiller des petits paquets de reliques qui étaient descendues et lui avaient cassé les reins. Afin de compléter l'action des reliques, la belle-mère avait sans doute jugé indispensable de réveiller à l'aube le jeune couple et de lui faire changer de chemise, prétendant que «si les anciennes tombaient entre les mains de mauvaises gens, on n'y trouvât de quoi jeter un sort ». Et le prince d'ajouter: « Je m'aperçus bien que la famille dans laquelle j'étais entré n'était pas grande sorcière ». «Le jour même, dès potronminet, Charles-Joseph préfère s'éclipser et aller à la chasse, par air ou par goût », il ne s'en souvient plus... Dame Nature était plus accueillante. Ce n'est pas sans regret qu'il voit son bon gouverneur, M. de la Porte, le quitter le lendemain de son mariage, nanti par son père d'une pension qu'il juge trop modique. Il la complète, faisant alors sa première dette, en y ajoutant une somme de douze cents ducats, afin qu'il puisse acheter un petit terrain dans l'Agenais, sa patrie, où il mourut peu de temps après. Le futur sigisbée a déjà le cœur sur la main. Avant son mariage, promu capitaine dans le régiment de son père il prend le commandement de la compagnie d'un ancien officier à qui il laisse ses gages, un officier qui vivra encore 24

vingt ans. Plus tard, général-major à la tête d'une brigade, il laisse ses appointements à son ancien chef. Aussi, fera-t-il la guerre de Sept Ans, sans un sou, et devra-t-il servir pareillement pendant treize ans. Peu lui importe de faire des dettes que son père avait prévues. Bon viveur et vivotant toute sa vie, il se reconnaît un chevalier d'industrie. Si, généreux de nature, le jeune Ligne aime rendre service dès le début, il doit estimer qu'un mariage forcé ne l'oblige guère à la fidélité. En passant par Prague, à l'hôtel de Waldstein, il accorde ses faveurs à une femme de chambre de Mme de Nostitz. « J'étais marié depuis trois semaines» notet-il avec légèreté. Pour Françoise-Marie-Xavière, princesse de Liechtenstein, sa femme, née le 25 novembre 1740, le jeune mari a des attentions limitées à sa seule obligation d'assurer sa descendance. Dans cette union d'office, puisqu'elle est destinée à jouer les potiches, elle veillera solitaire à l'éduc'ation des enfants et, comme la mère scorpionne qu'elle est, possessive mais appliquée aux devoirs familiaux. Charles-Joseph et elle ne s'entendent jamais mieux que lorsqu'ils sont séparés, ce qui constitue, les premières années, leur règle de vie. La sérénité de leur couple viendra plus tard. Sans se désintéresser des occupations de son prince, sans illusions non plus, la délaissée maintient les traditions. Pour Charles-Joseph, elle est la gardienne et l'intendante de ses biens. Pourrait-il s'en plaindre lui toujours par monts et par vaux, batailleur, partout amoureux, avide de changements d'horizons où s'extériorise sa joie de vivre? L'homme de plaisir qu'est Ligne, le séducteur, l'optimiste à tous crins, doit se plier à des activités mondaines et guerrières trop nombreuses pour se préoccuper des questions financières. Aussi a-t-il chargé sa femme de percevoir les loyers en déléguant plus de pouvoir à son jugement qu'elle n'en a sur son cœur. De leur union à la marche irrégulière, naîtront cependant

sept enfants: en 1757, Christine, future princesse Clary « un
chef-d'œuvre de perfection », Charles, son préféré, en 1759, Louis, en 1766, d'où procède l'actuelle maison de Ligne, Aldebert Xavier, en 1767, mort en 1772, Euphémie, en 1773, dite «Féfé» qui épousera le comte Palfy et qui possède toutes les grâces possibles, «adorable et adorée des gens 25

mêmes qui ne s'y connaissent pas ». Quant à Flore, née en 1775, qui épousera le baron Spiegel, elle possède «un charme inexprimable ». Ces trois grâces sont pour lui des modèles parfaits qui le dédommagent des ennuis de son ménage. Il s'aime en elles plus qu'il n'aime et a été aimé. Quant à Fanny-Christine, dite «Titine », née en 1786, légitimée en 1810, épouse du comte O'Donnel, «la petite Ligne qui n'est pas droite », il lui accorde autant d'affection que pour les autres. Pourrait-il nier cependant que sa fibre paternelle pour son aîné Charles ait vibré tout au long de sa vie? Aussi, sa douleur sera-t-elle grande et plus cruelle lorsqu'il apprendra sa mort, en 1792, dans les rangs de Brunswick qui combattait contre les Français. Ne lui avait-il pas dit, au cours d'une offensive d'avantpostes contre les Prussiens: «Mon Charles, il serait joli que nous eussions ensemble ainsi une petite blessure ». Charles, né pour la guerre, et pareillement peu heureux en ménage est son double, sa copie parfaite en qui il retrouve ses émois, sa sensibilité, le besoin de figuration qui l'anime à la guerre comme dans la vie sociale. «Tout l'amusait, l'intéressait, écrit-il. Il ne connaissait que l'honneur et le plaisir. Il était adoré de l'armée, du peuple et de la société et plaisait sans cesse par une aimable et piquante originalité, de naïveté, de premier mouvement et de facilité. Je n'ai jamais vu plus d'élan pour la gloire, plus de talent pour la guerre ». Si cette affection qui s'imaginait sacrificielle et soudain sacrifiée il la rapporte sur Louis, le cadet, il avoue sa fierté d'avoir retrouvé en Charles ses gênes guerriers. «L'excellent ingénieur (qui) attaqua en règle Sabatsch et le prit d'assaut sous les yeux de l'Empereur, puis qui, au cours de la guerre contre les Turcs, avait mérité l'ordre militaire de SaintGeorges pendu au cou et fut le premier, le dernier et le seul qui ait celui de Russie et de Marie-Thérèse ». Pardonnons-lui d'exagérer quand il affirme que si son fils avait vécu «la campagne, la guerre et l'Europe eussent peut-être tourné autrement car il se serait emparé du duc de Brunswick et l'aurait empêché de les perdre et de se perdre lui-même ». Mère diligente, attachée à la bonne marche de la maison, la princesse de Ligne, bien que souvent en marge de la vie

26