Le Chili d'Allende et de Pinochet dans la presse française

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Quand Salvador Allende se suicide dans son palais présidentiel, l'économie chilienne est en lambeaux, et le pays au bord de la guerre civile. Les journalistes ne regardent cette situation dramatique qu'à travers le prisme déformant de la théorie du complot américain, sans prendre en compte le blocage institutionnel du pays, les tensions majeures au sein de l'Unité populaire, ni l'utopie fondatrice qui est au coeur même du projet de la "voie pacifique vers le socialisme". Une lecture neuve de l'histoire chilienne au-delà de nos mythologies.
Publié le : mardi 1 novembre 2005
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EAN13 : 9782336262697
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LE CHILI D'ALLENDE ET DE PINOCHET DANS LA PRESSE FRANÇAISE

www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9455-6 EAN : 9782747594554

Pierre VAYSSIÈRE

LE CHILI D'ALLENDE ET DE PINOCHET DANS LA PRESSE FRANÇAISE
Passions politiques, informations et désinformation 1970-2005

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris FRANCE
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Avant-propos
«

Quand on crée une utopie, on ne tient compte ni du passé, ni de
l' histoire, ni des faits ni des mœurs. .. » Chateaubriand, Voyage en Amérique, 1826, La Pléiade, 1969, p. 883/884.

« La France s'est trop longtemps repliée dans la contemplation de ses progrès et dans la confiance qu'elle se croyait le droit d'avoir en sa force. Ses habitants émigrent peu et son esprit encore moins. Les choses du dehors ne la touchent que dans les circonstances où elles ont un rapport direct avec les débats de la politique intérieure, et là encore l'opinion publique, plus prompte que réfléchie, risque souvent de mal juger les aspirations, les intérêts, les ressources des gouvernements et des peuples étrangers. » Revue des deux Mondes, 1875, p. IV. « A Paris, si on cherche à apporter des informations et des nuances,

on risque fort d'être accueilli comme des fascistes...

»

Philippe Nourry, Le Figaro, 4 octobre 1973 « Le deuil le plus cruel: celui de l'imaginaire... » Claude Cabanes, Directeur de L'Humanité, août 2004

Après trois décennies d'« overdose» médiatique, voici que le Chili disparaît peu à peu des « unes» de la presse française. En 1976, le père jésuite François Francou, qui a vécu et travaillé pendant sept ans dans un bidonville de Santiago, affirmait: « C'est un défi de parler du Chili, et même une aventure ». Trente ans plus tard, écrire sur le Chili d'Allende présente toujours un risque pour I'historien, tant ce pays a nourri de passions idéologiques, dans le sens donné à ce mot par Théodore Zeldin. On sait aussi que cette histoire chilienne très récente s'inscrit dans le cadre d'une révolution politique, laquelle est bien vite apparue comme un autre prétexte au renforcement du partage traditionnel entre la gauche et la droite hexagonales. La presse

parisienne a présenté l'histoire de Salvador Allende et de l'Unité populaire comme une révolution pacifique, qui voulait concilier changement social et démocratie, mais qui aurait été étouffée par les Etats-Unis. D'une certaine façon, I'histoire de l'Unité populaire chilienne appartient désormais à la mythologie de la gauche française, pour qui elle constitue une sorte de récit sacré, une croyance à laquelle il est bien difficile d'opposer une approche de type historique, fondée sur la lecture critique des documents. N'oublions pas, par ailleurs, que l'histoire d'Allende s'inscrit dans le temps long des utopies américaines. Depuis 1'« invention» de l'Amérique au XVIe siècle, ce continent improbable autant qu'imprévu est devenu pour les Européens objet de récits mythiques. Au vingtième siècle, on a beaucoup fantasmé autour de l'icône du « Che» Guevara, que l'on continue de révérer, même en déformant son message. Les «neuf commandants» de la révolution nicaraguayenne, la théologie de la Libération ou les messages subliminaux du «souscommandant» Marcos au Chiapas n'ont pas cessé de nourrir l'imaginaire et l'utopie d'une partie de l'élite intellectuelle autoproclamée du Quartier latin. Le mythe de Salvador Allende et de l'Unité populaire est, selon nous, un autre rêve projeté sur la terre américaine, bien que beaucoup moins élitiste dans la mesure où il prétendait mettre le paradis socialiste à la portée de tous... Quand Salvador Allende se suicide dans son palais présidentiel, la réalité triviale du pays semble échapper au regard des correspondants et des envoyés spéciaux: l'économie chilienne est en lambeaux, et le pays au bord de la guerre civile. Mais la plupart des journalistes ne regardent cette situation dramatique qu'à travers le prisme déformant de la théorie du complot américain, sans jamais prendre en compte ni le blocage institutionnel du pays ni les tensions internes majeures au sein de l'Unité populaire, ni surtout l'utopie fondatrice qui est au cœur même du projet de la « voie pacifique vers le socialisme », une utopie résumée par cette question faussement naïve de l'historienne Ingrid Seguel-Boccara : « comment comprendre une révolution légale? ».

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Introduction - Le Chili: une nouvelle passion politique française?

Pendant plusieurs siècles, les Français se sont désintéressés de ce pays « du bout du monde» ; voyageurs et hommes politiques décrivaient un monde isolé, fortement marqué par la colonisation hispanique, et finalement peu attirant pour nos commerçants et nos industriels.
Un pays longtemps méconnu

Les premiers marins français à débarquer sur la côte de la « Mer du Sud» - Frézier, Bougainville, La Pérouse - dénoncent la « sauvagerie» des indiens Araucans, la méfiance des maîtres créoles et la superstition du clergé. Au XIXe siècle, la prestigieuse Revue des Deux Mondes publie quelques rares articles « pittoresques» sur ce peuple métissé, «pas distingué mais robuste ». André Bellessort démystifie l'illusion donnée par le nom de Valparaiso, « Val du Paradis» : « (...) Les beaux noms, comme les beaux yeux, promettent plus qu'ils ne donnent (...). Les
vaisseaux qui reviennent en Europe rapportent du scepticisme dans les ris de leurs voiles» I. Les écrivains-voyageurs soulignent volontiers les « imperfections» de cette « race nouvelle» : un pays partagé en deux classes, où les métis pauvres (rotos), sclérosés par la paresse et l'ivrognerie, n'éprouvent même pas le désir de se révolter. Mais ces mêmes chroniqueurs font (déjà !) une nette distinction entre la société chilienne, son système politique et son armée. La constitution chilienne de 1833, inspirée de la Charte française de 1830, leur apparaît comme « l'une des plus sages de l'Amérique du Sud ». Pour Charles Wiener, « en dehors de la légalité, point de salut au Chili ». Un autre observateur, André Cochut, notait déjà en 1859 la stricte soumission de l'armée au pouvoir politique:
1.André Bellessort, « Antofagasta », Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1897.

« L'armée chilienne a donné un exemple de loyauté et de discipline sans pareil dans l' histoire de l'Amérique latine» 1. Un constat qui sera renouvelé après la grande réforme de 1885, qui vit l'influence prussienne pénétrer l'Académie militaire chilienne jusque dans ses règlements, ses uniformes et sa démarche au pas de l'oie2. Mais comme le remarquait Henri Lorin en 1912, ce bel outil n'avait pas été seulement modelé par des instructeurs germaniques: depuis des siècles, en effet, le Chili « civilisé» avait constitué pour l'empire espagnol une véritable «marche» défensive face aux indiens Araucans; il en était résulté pour le corps social une forte imprégnation de l'esprit militaire. Et Henri Lorin de conclure sur ce point: « Soldats par vocation héréditaire, les Chiliens tiennent passionnément à leur armée et à leur marine C...) Le Chili est une puissance militaire en raison même des habitudes et des goûts de ses citoyens... »3. Pour bien montrer le poids des institutions militaires sur la société civile, un autre voyageur, pétri d'humanités classiques, risquait un parallèle entre ce pays et la Rome antique: «Même esprit tenace et fier C...) ; leur nation est une. Quel contraste avec le Pérou et l'Argentine! C...) Le Chilien est comme le Romain: soldat remarquable par sa discipline, la décision de ses chefs (...) Le Chili ignore la lutte des patriciens et des plébéiens. Il demeure, comme à l'origine, une puissante oligarchie, et la plèbe est soumise »4. Discipline de l'armée et du corps social, illustrée par la devise: « par la raison ou par la force! » : les témoignages anciens sur le Chili notaient donc précocement le poids des militaires dans la culture nationale. Jusqu'à la Seconde guerre mondiale, les relations politiques et diplomatiques entre la France et le Chili furent plutôt distendues. La petite « colonie» française - soit dix à quinze mille résidents, constitués surtout de Basques et de gens du Sud-Ouest - se plaignait souvent de l'indifférence et de l'incompétence de nos
I. André Cochut, «Le Chili en 1859 », Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1859. 2. Jean-Pierre Blancpain, Les Allemands au Chili, Paris-Cologne, 1974, p. 702750. 3. Henri Lorin, « Impressions du Chili », Revue des Deux Mondes, 1912, p. 199. Notons qu'au lendemain du coup d'Etat contre Allende, des affiches officielles proclamaient: « Dans chaque soldat, il y a un Chilien. Dans chaque Chilien, il y a un soldat! ».
4. A. Bellessort,
La jeune Amérique:

Chili et Bolivie, P., Perrin, 1897, p. 329-36.

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consuls, lesquels, en retour, critiquaient le caractère routinier de notre Chambre de commerce à Santiago. Les investissements français sont en recul constant après 1918, car seuls le nitrate et le cuivre intéressent nos importateurs. Mais si nous ne brillons pas dans le commerce ou la banque, nous faisons encore illusion sur le plan culturel, par le biais de nos premiers «coopérants» scientifiques, et surtout par notre Alliance française, très présente dans les coins les plus reculés du pays. La « culture» française, sous la forme de la mode et des livres, continue de s'exporter vers Santiago, même si la Première guerre mondiale marque un réel temps d'arrêt dans ce domaine La création de deux instituts français à Santiago (1947) et à Valparaiso (1950) semble, un bref moment, relancer la coopération culturelle entre les deux pays. Mais il faut attendre une conjoncture politique nouvelle pour observer un nouvel intérêt hexagonal pour ce pays lointain: en 1964, le démocrate-chrétien Eduardo Frei, présenté par le journal Le Monde comme « un révolutionnaire et un humaniste» est élu président du Chili. C'est l'époque où le général De Gaulle lance une sorte de défi à l'Amérique de Lyndon Johnson en proposant au nouvel élu chilien une coopération, qui pourrait constituer comme un trait d'union entre la France et l'Amérique latine, au nom d'une « même civilisation chrétienne et latine ». Le Monde commentait à sa façon ce nouveau programme démocratechrétien de la « révolution dans la liberté» : il s'agissait pour le président Frei de prendre la tête des nations latino américaines révoltées contre l'impérialisme américain... Mais cette coopération « tous azimuts» - de l'enseignement jusqu'à la construction d'un métro - commence à s'effriter à partir de 1967, sous l'effet de divers facteurs; la mort du « Che» Guevara, figure symbolique de la guérilla, fait prendre conscience aux partis de gauche que la révolution violente est compromise pour longtemps et que l'arrivée au pouvoir par des voies légales n'est plus tout à fait une utopie. . . Les images et les mots Le 4 septembre 1970, le candidat socialiste Salvador Allende arrivait en tête de l'élection présidentielle, avant d'être officiellement confirmé, six semaines plus tard, par le Parlement. Dès le début, la « France de gauche» s'intéressa au nouvel élu avec une empathie quasi militante, qui tranche avec sa quasi

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indifférence au sort des autres pays du Cône Sud. Alors, se pose une première question. Pourquoi cet intérêt nouveau pour un pays si longtemps négligé? Pourquoi avoir tant pleuré sur le Chili, et si vite oublié l'Argentine, l'Uruguay ou le Brésil? Cet écart dans le traitement médiatique pourrait, bien sûr, s'expliquer par la violence même du coup d'Etat. Redoutablement efficaces dans leur stratégie répressive, les généraux chiliens se révélaient de bien piètres communicateurs. Mais en étalant sa frénésie répressive, apparemment aveugle, la junte militaire cherchait sans doute aussi à décourager toute résistance armée, dans un pays déjà au bord de la guerre civile. Des journées durant, les télévisions diffusèrent « en boucle» les mêmes scènes de transgression démocratique: le bombardement du palais présidentiel de la Moneda ; l'arrestation brutale des membres de la garde rapprochée du président; l'autodafé des livres « subversifs» ; les visites « guidées» du stade national de Santiago, transformé en un vaste lieu de détention à ciel ouvert. Une image, surtout, fit le tour du monde: celle de l'agence Gamma montrant le nouvel homme fort du Chili, impassible, le regard masqué par ses lunettes noires, entouré des officiers de son Etat-major, tous sanglés dans un uniforme impeccable «à la prussienne ». Quelques jours plus tard, les Européens purent voir quelques images furtives de l'enterrement du poète Pablo Neruda, Prix Nobel de littérature et ancien ambassadeur du Chili en France, dont la dépouille fut accompagnée au cimetière central de Santiago par quelques centaines de militants qui, le poing levé, chantaient l'Internationale, encadrés par des militaires nerveux. Pour beaucoup de téléspectateurs de bonne foi, ces premières images du « putsch» ont été perçues comme l'expression d'une puissante machine de guerre «barbare », dirigée contre une démocratie fragile et impuissante. Elles se sont durablement enracinées dans l'imaginaire français sur le Chili, confirmant cette «loi» de I'Histoire qui veut que « les représentations sont infiniment plus durables que les réalités qui les ont fait naître» 1. Malgré cette force de frappe écrasante des images, nous avons choisi de travailler, plus modestement, sur des traces écrites. Certes, on dit que la presse est versatile, voire incohérente, avec ses
I. J.-J. Becker, G. Candar, Histoire des gauches en France, La Découverte, 2004, 2, p. 719.

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titres dramatiques et racoleurs, et ses récits sans cesse réactualisés. Mais 1'historien peut espérer tirer profit de ces sources fragiles dans une double approche. Il s'agira, d'abord, de rétablir avec le plus de précision possible, la chronologie des évènements, avant de s'intéresser à la manière dont les hommes les ont vécus ou se les sont représentés I. Une ample revue de presse comparative peut avoir le mérite de relativiser les perspectives et de montrer la diversité des croyances politiques et des idéologies. Opinion publique ou opinion dominante? Depuis les travaux de Pierre Laborie, on sait combien la notion d'« opinion publique» est complexe, mouvante et « fluide» dans ses manifestations de surface, qui occultent souvent les vagues de fond. Sur ce concept d'opinion « publique », nous partageons les réserves de Jean-Jacques Becker et de Jacques Ozouf, qui préfèrent parler d'une «pluralité» d'opinions, voire d'un «grouillement d'opinions particulières ». L'« opinion publique» n'est, trop souvent, que l'expression bruyante d'une minorité de rédactions puissantes et d'envoyés spéciaux. Philippe Bénéton réserve quelques amabilités à l'élite autoproclamée de la presse parisienne, qui s'enivre parfois de son pouvoir d'influence: « ... Le sens de l' Histoire est fixé: attention aux' archaïques', aux' dépassés', aux 'rétrogrades', aux' conservateurs', aux' réactionnaires', car

l'Histoire a tranché

»2.

Depuis leurs salles de rédaction, ces leaders

du «journalisme assis »3 fabriquent la seule « opinion publique» recevable: celle qui convient à leurs abonnés et au lectorat fidèle4. La presse constitue donc bien ce quatrième pouvoir, capable en quelques images ou en quelques lignes, de condamner ou de broyer irrémédiablement un homme ou un régime. Ce pouvoir, qui n'a jamais sécrété de contre-pouvoir, peut devenir injuste et intolérant. Tout journal dit d'opinion informe et désinforme à la fois, particulièrement dans le domaine de la politique étrangère où il

'. Jean Leduc, Les historiens et le temps, Seuil, Point-Histoire, 1999, p. 81. 2. Philippe Bénéton, Lesfers de l'opinion, PUF, 2000, p. 39. 3. Jacques Mouriquand, L'Ecriture journalistique, PUF, 2005, p. 54. 4. Les journalistes choisissent l'information, ils trient les messages: un grand journal reçoit 2 500 nouvelles par jour et n'en diffuse approximativement que 300. En ce sens, les journalistes sont bien des leaders d'opinion, Judith Azar, L'opinion publique, Paris, Sirey, 1995.

Il

jouit d'un quasi-monopole auprès de ses lecteurs: ici, en effet, pas ou peu de débats parlementaires, pas de sondages, pas de rapports de préfets ni de manifestations de rue. La presse écrite demeure la « source-vedette» - pour reprendre une expression de Jacques Ozouf -, vraie créatrice de stéréotypes et de préjugés. Foisonnement d'articles et d'auteurs Dans la presse parisienne des années 1970-901, les références au Chili sont très nombreuses: dépêches d'agences, «brèves» et « filets», articles de synthèse, points de vue et autres « tribunes libres », billets d'humeur, éditoriaux, etc. A ces formes classiques du journalisme « assis », il faut ajouter les nombreux articles de correspondants ou d'envoyés spéciaux: interviews d'hommes politiques chiliens, reportages à l'occasion d'élections importantes, portraits de leaders, enquêtes, etc. Nous estimons à plusieurs milliers le nombre d'articles sur la crise du Chili contemporain2. Une interrogation sur le site internet du Monde a produit des résultats significatifs: pour la période qui court de 1987 à 2003, le nom d'Allende figurant dans un titre d'article est revenu 58 fois, et ce même nom a produit 728 occurrences dans le corps même des articles. Pour Pinochet, les occurrences respectives étaient de 409 articles pour les « titres» et de 1698 pour le contenu. . . Pour aborder cette documentation foisonnante et dispersée, nous avons choisi de travailler sur les « Dossiers de presse» du Centre de Documentation de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, une source qui, par ailleurs, a le défaut majeur d'être composée de coupures de presse, classées en une douzaine de dossiers « thématiques ». On peut, par ailleurs, regretter que ces coupures de journaux ne puissent être replacées dans le corps même du '.
En France, pays fortement centralisé, on distingue volontiers la presse

parisienne et la presse de province. Selon Michel Charasse, François Mitterrand aurait dit souvent: « Quand je veux savoir ce qu'on pense dans le quadrilatère de Saint-Germain-des- Prés, je lis les titres de la presse parisienne; quand je veux savoir ce que pensent les Français, je lis ceux de la presse de province» (Le Figaro, 16 août 2003). 2. Hervé d'Esparbes emploie l'expression « unité rédactionnelle» pour désigner un article de journal, quelle que soit sa taille - Hervé d'Esparbes, Une contribution à l'étude de l'image de l'Amérique latine dans la presse française: crise et démocratie au Chili, au Pérou et en Colombie dans Le Monde, Le Figaro, L'Humanité (1984-86), Thèse NR, Bordeaux, 1996.

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journal, ce qui interdit de les évaluer par rapport à la surface imprimée ou à la surface rédactionnelle du journal. Il arrive aussi, trop souvent, qu'on ne puisse resituer l'emplacement précis (<<tête», « ventre» ou « pied») de tel ou tel article dans la page qui l'abrite; or, un tel emplacement est souvent un signal visuel fort de l'importance accordée par la rédaction à cette information. .. Parfois, le « surtitre » de l'article est escamoté et la légende d'une photo n'apparaît pas dans la coupure... Cette ample revue de presse, qui s'étend sur près de quatre décennies (1963-2002), nous a néanmoins permis de prendre en compte quarante-trois revues ou journaux, allant de l'extrême gauche à l'extrême droite. A partir de ce vaste corpus de milliers d'articles l, nous avons, à notre tour, opéré un second tri, en gardant systématiquement les articles de fond, du moins ceux qui semblaient représentatifs de la ligne éditoriale du journal ou du périodique. Notre corpus correspond donc à un choix personnel, réalisé à partir d'une première sélection « institutionnelle ».
Articles 250

200

150

100

50

0 1963

1973

1983

1993

2003

-

Articles

J. Ces coupures de presse, de tailles et d'ampleurs diverses, sont assez difficiles à manipuler. Sur près de quatre mille coupures, nous en avons consulté plus de mille cinq cents.

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Comme on peut le voir sur le diagramme 1, la fréquence des articles est étroitement calqué sur la trame des évènements, tant il est vrai que la presse fournit une documentation conjoncturelle et réactive, en dents-de-scie : après un premier « pic» en 1973 et 1974, le nombre d'articles sur le Chili décline jusqu'en 1982, malgré une brève remontée en 1978, au moment du premier référendum gagné par le général Pinochet. Le rythme des publications s'intensifie à nouveau en 1983, avec l'explosion des « protestas », et à nouveau en 1988/89, deux années marquées par la défaite de Pinochet au référendum d'octobre 1988 et par la victoire de la coalition d'opposition, en décembre 1989. Le retour de la démocratie, à partir de mars 1990, se traduit par une diminution sensible des publications sur le Chili, mais l'arrestation de Pinochet à Londres, en octobre 1998, relance la fièvre médiatique dans presque tous les quotidiens, prolixes jusqu'en 2001. Une dernière «flambée» éditoriale est perceptible en septembre 2003, à l'occasion du trentième anniversaire du coup d'Etat.

L'expression dominante d'une sensibilité de gauche Autre enseignement de la statistique: les vrais spécialistes de la politique chilienne ne sont pas nombreux dans notre échantillon. La majorité des « chroniqueurs» identifiés n'avaient jamais visité le Chili avant le coup d'Etat; et la plupart d'entre eux restent des auteurs « de circonstance », qui n'ont guère écrit plus de deux ou trois articles sur ce pays (voir Annexe 1). L'échantillon est éclectique: on y trouve, pêle-mêle, des politologues et des sociologues (Alexandre Adler, Roland Cayrol, Olivier Duhamel, Maurice Duverger, Alfred Grosser, Alain Touraine), des politiciens français (Bernard Stasi, Edgar Faure, François Mitterrand, Maurice Papon, Alain Peyrefitte, Michel Rocard), et des politiciens chiliens (Jacques Chonchol, Eduardo Frei, Ricardo Lagos, Volodia Teitelboim, Armando Uribe). On peut aussi lire la signature d'intellectuels français ou latino-américains reconnus, voire prestigieux: Raymond Aron, Régis Debray, Jean-Edern Hallier, Eugène Ionesco, François Maspero, Jean-François Revel, Guy Sorman, les écrivains chiliens Jorge Edwards et Luis Sepulveda, le Mexicain Carlos Fuentes, le Péruvien Mario Vargas Llosa, le Colombien Gabriel Garcia Marquez... Sans oublier, bien sûr, des

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journalistes confirmés, comme André Fontaine, Jacques Amalric, Raymond Barillon, Bernard Guetta ou Georges Suffert. Ces rédacteurs d'un jour « réagissent» à un événement, à un voyage, à un film ou à un livre traitant du drame chilien. Il existe aussi un « noyau dur» de collaborateurs plus féconds: trente-trois auteurs ont écrit chacun plus de 13 articles en moyenne sur le thème chilien, et même une quinzaine d'entre eux plus de 21. Ce sont donc ces derniers qui apparaissent comme les «vrais» informateurs sur le Chili. Parmi eux, les chroniqueurs du Monde arrivent largement en tête (dix sur trente-trois). Cette position « hégémonique» du Monde s'explique par la présence de correspondants permanents et d'envoyés spéciaux, contrairement à des quotidiens comme Le Figaro, L'Humanité ou Libération, qui se contentaient souvent d'un envoyé spécial lors des grands évènements, l'essentiel des articles étant rédigé à Paris par des membres de l'équipe de rédaction, à partir des dépêches d'agence. A gauche, les positions sont loin d'être homogènes, entre l'esprit critique de Combatl, le ton modéré du Matin de Paris, les prises de positions radicales de Libération (recréé en 1973), les engagements militants de Tribune socialiste, et le style constamment agressif, voire outrancier, de L'Humanité. L'Express, hebdomadaire proche de la « deuxième gauche », évoluera vers des positions plus modérées au cours des années 1980, tendant ainsi à se rapprocher du Point et de L'Evènement du Jeudi. Quant à la presse d'extrême droite, représentée par Aspects de la France (royaliste), National Hebdo (Front national) et Rivarol (<<opposition nationale et européenne»), elle reste marginalisée et donc « inaudible», bien qu'elle dispose de « plumes» acérées, qui atteignent parfois leurs cibles, que ce soit la gauche chilienne ou la gauche française. Si l'on cherche à classer les articles du corpus en fonction des sensibilités, on observe une suprématie écrasante de 1'« argumentaire» de gauche. C'est ainsi que les journaux les plus représentés dans ce dossier de presse sont: Le Monde (530 unités rédactionnelles), L'Humanité (149), Libération (130), soit 809 sur

I. Combat n'était inféodé à aucun parti politique, mais ses lecteurs avaient une « sensibilité de gauche ». D'après Jacques Godechot et al., Histoire générale de la presse française, PUF, 1976, tome V, p. 377.

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1506 u.r. (près de 54 % du total). Ce rapport est encore plus favorable à la «famille» de gauche si l'on ajoute les articles émanant d'autres quotidiens ou périodiques qui ont peu publié sur le Chili: au total, 1343 u.r., avec un pourcentage écrasant de 89 % exprimant une sensibilité de gauche... Cette prédominance, par ailleurs bien connue, d'une sensibilité de gauche dans la profession journalistique a été confirmée par un sondage publié par Marianne en 2001, qui montre que près des deux tiers des journalistes étaient disposés à voter pour un candidat présidentiel appartenant au camp de la gauche, contre seulement 6 % pour un candidat de la droite et 0 % pour le candidat d'extrême droite. Tel est bien le paradoxe majeur du microcosme journalistique: « Dans un pays électoralement partagé pour moitié entre gauche et droite, les scrutins syndicaux montrent que 80 % des journalistes apportent leurs voix aux organisations de gauche... Force est de constater que ce milieu professionnel n'est pas réparti comme l'opinion publique: le fléau de sa balance incline à
gauche» 1.

Rappelons, enfin, la place primordiale du Monde qui, à lui seul, représente 35 % de notre échantillonnage. Dans les années 1970/80, ce quotidien affirmait ne pas avoir d'orientation idéologique claire2: le ton se voulait généralement «mesuré », neutre et détaché, offrant toutes les apparences de l'objectivité, de l'indépendance politique et du non-engagement. Ce quotidien du soir prétendait appartenir à une presse d'élite et de «référence dominante» (G. Imbert), affichant une forte ambition documentaire et didactique, digne de 1'« homme du XXe siècle », à la fois progressiste et ouvert - mais pour Rivarol, «l'œil de Sirius» est toujours rouge (on sait que depuis 1968 la société des rédacteurs du Monde et les employés détiennent la moitié des actions du journal). Bien que perçu majoritairement comme un
I. Jean Sevillia, Le terrorisme intellectuel, Perrin, « tempus », 2004 (2000), p. 262 et 125/6/. Autre résultat significatif du sondage: 87 % des journalistes se disent favorables à une régularisation automatique et sans conditions des «sans papiers» ... 2. Au lendemain de la guerre, à l'époque de Jacques Fauvet, d'André Fontaine, de Pierre Drain et de Pierre Viansson-Ponté, Le Monde se voulait un journal plus « nuancé» - André Ghedj et J. Girault, « Le Monde ». Humanisme, objectivité et politique, Ed. sociales, 1970. Voir aussi Nouvelle Critique, N° 28, novembre 1969.

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journal de centre gauche, Le Monde a pris des positions nettement plus radicales dans l'affaire chilienne). Cette prééminence du Monde dans notre échantillon ne fait que confirmer le poids de ce quotidien dans le « formatage» de l'opinion dite « éclairée », la haute fonction publique, les décideurs politiques, les cadres du tertiaire, les universitaires, les étudiants. . .

Un point de méthode... Sans doute un historien formé à la philologie ou à la linguistique aurait pu s'essayer à des méthodes quantitatives sur la fréquence lexicale ou à des analyses de contenus à partir d'indexations automatiques et de programmes informatisés. Mais cela eût nécessité un énorme travail théorique pour des résultats hypothétiques, pas toujours à la hauteur de l'effort consenti. Nous avons préféré nous appuyer sur la bonne vieille méthode du commentaire, qui cherche à saisir en priorité le sens explicite, quitte parfois à se risquer, dans un second temps, à une sorte d'herméneutique textuelle, en quête des intentions sous jacentes et de l'implicite... Antoine Prost a pu brocarder cette pratique un peu naïve, qui abuse de la citation, utilisée trop souvent comme une preuve de vérité historique2, alors qu'elle s'apparente davantage à la rhétorique du prétoire. Admettons, néanmoins, qu'un ensemble de références émanant de sources diverses peut souvent renforcer la présomption d'authenticité. Face à une histoire devenue déjà quasiment mythique, il convient d'accumuler des preuves et de renforcer (parfois jusqu'à la saturation du... lecteur), l'argumentaire. Cet essai s'organise en deux parties. Les cinq premiers chapitres présentent les réactions quasi spontanées' de la presse française aux évènements chiliens, depuis l'arrivée de Salvador Allende au pouvoir, en octobre 1970, jusqu'à l'inculpation de
I. Toute l'ambiguïté du Monde est révélée par le sondage sur les représentations que les lecteurs se font de sa ligne éditoriale: 51 % le classaient au centre gauche, 17 % au centre, 9 % au centre droit, 12 % à gauche et 4 % à droite; mais au total 60 % des lecteurs classaient leur quotidien à gauche - Hervé d'Esparbes, Une contribution à l'étude de l'image de l'Amérique latine dans la presse française... Op.cit., 1996. 2. «La citation illustre l'analyse et elle en établit la possibilité, voire la vraisemblance; non la vérité », Antoine Prost, « Les mots », in René Rémond, Pour une histoire politique, Paris, Seuil, 1988, p. 258.

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Pinochet en décembre 2004. Les quatre suivants proposent des lectures «transversales» ou thématiques: représentations de Salvador Allende et d'Augusto Pinochet, évaluation de la désinformation et de la manipulation dans l'émergence d'une opinion dominante sur le Chili.

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PREMIERE PARTIE

Chroniques françaises du Chili

1

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LES INTERROGATIONS DE LA PRESSE SUR L'UNITÉ POPULAIRE

Durant les trente-quatre mois de la présidence de Salvador Allende, la presse française, toutes tendances confondues, n'a cessé de s'interroger sur les chances de réussite de ce «front populaire» des antipodes. Le Monde, dont l'audience restait déterminante auprès du public éclairé, publiait des articles de plus en plus pessimistes sur l'avenir de l'Unité populaire. Mais ce diagnostic, qui fut à l'origine d'un débat riche autant que passionné au sein de la gauche française, semble avoir été étrangement « oublié» dès le lendemain du coup d'Etat. Peut-être parce qu'il apparut, rétrospectivement, prémonitoire. Pourtant, tout avait bien commencé pour l'Unité populaire, après l'accès au pouvoir de Salvador Allende, le 4 novembre 1970: la gauche renforçait même sa position aux élections municipales du 4 avril 1971, en recueillant près de la moitié des suffrages exprimés. Elle fit voter la nationalisation du cuivre le Il juillet 1972, décrété par un Parlement unanime «jour de la dignité nationale ». Le modèle socialiste semblait alors hésiter entre réformisme et révolution I, au point d'attirer des personnalités de la

l, Cette ambiguïté idéologique de la gauche se traduisit par plusieurs scissions, en particulier celle du ministre de l'agriculture Jacques Chonchol, qui se retira du

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gauche aussi différentes que François Mitterrand et Fidel Castro, qui se croisèrent à Santiago en novembre 1971. Mais au début de 1972, les difficultés économiques s'amoncellent. La pénurie et l'inflation commencent à toucher les approvisionnements de base. En juin 1972, Allende décide de faire une « pause» dans les réformes, à un moment où des négociations délicates se prolongeaient avec le « Club de Paris» autour de la dette extérieure chilienne. Sur la proposition du parti démocratechrétien, le parlement adoptait plusieurs projets de loi, qui interdisaient au gouvernement de recourir à une vieille loi d'exception de... 1932, qui permettait de nationaliser des entreprises sans l'accord du congrès. Par ailleurs, les compagnies américaines protestaient contre le refus chilien de les indemniser dans le processus de nationalisation du cuivre: en septembre 1972, la société Kennecott obtenait même du tribunal de grande instance de Paris la saisie-arrêt d'une cargaison de cuivre dans le port du Havre. Le mois suivant, le pays était paralysé par une longue grève des camionneurs, dont Allende ne sortira qu'en proposant des portefeuilles ministériels à trois généraux (le 3 novembre 1972). Le président chilien entreprend même un voyage à Moscou pour solliciter - en vain - un financement d'importations alimentaires... La presse s'interroge: l'Unité populaire pourra-telle tenir jusqu'aux législatives de mars 1973 ? Ces élections, qui coïncident curieusement avec celles qui se déroulent en France, vont faire l'objet de commentaires passionnés et contradictoires: pour la gauche, c'est une victoire de l'Unité populaire, dans la mesure où la droite parlementaire n'a pas obtenu la majorité des deux tiers, qui lui eût permis de renverser le président; pour la droite, c'est au contraire une défaite décisive pour Allende, privé de majorité à l'Assemblée, et qui ne pourra donc jamais imposer ses réformes par la voie parlementaire. ..

MAPU (Mouvement d'Action populaire unitaire), jugé trop radical, pour adhérer au Mouvement de la gauche chrétienne (31 juillet 1971).

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Le Monde de plus en plus critique sur la voie« légaliste»
En parcourant Le Monde, on prend conscience que la crise de l'Unité populaire a commencé... dès l'arrivée au pouvoir de S. Allende. Le correspondant Pierre Kalfon1 notait alors que dans ce
pays «si chatouilleux de la légalité », des groupes armés « hystériques» étaient déjà actifs dans les deux camps, ceux de l'extrême gauche agissant par « haine de classe instinctive» (L. M., 2 avril, 25 mai et 19 juin 1971). Il estimait aussi que le refus d'indemniser les compagnies nord - américaines pèserait lourd sur les relations avec les Etats-Unis, qui avaient fait de l'indemnisation la condition préalable à toute aide économique et financière ultérieure (L. M., 30 septembre 1971)2.

« Le socialisme chilien n'en finit pas d'être malade de la

légalité. .. »
Au fil des mois, le correspondant du Monde n'hésite plus à critiquer, souvent de façon acerbe, les partis au pouvoir, tout en manifestant une grande compréhension à l'égard du MIR, cette frange de la gauche révolutionnaire qui prétendait soutenir l'Unité populaire tout en la critiquane. Il donne assez rarement la parole aux responsables de la gauche, à laquelle il reproche de ne pas former un «bloc historique» au sens gramscien du terme. Il n'hésite d'ailleurs pas à en dévoiler les tares: sectarisme, bureaucratie, opportunisme et gaspillage. Le jugement de Kalfon est souvent sans appel: « Salvador Allende récolte les fruits amers de ses propres erreurs et de ses atermoiements» (L. M., 23/10/72). Il lui reproche de se désintéresser des masses et de conduire une politique «par le haut», qui ne peut que décevoir les militants
1. Pierre Kalfon a rassemblé dans un ouvrage l'essentiel de ses articles de correspondant du Monde pour la période 1971-1973. Allende, Chili: 1970-73, Chronique, Atlantica, 1998. 2. A I'hostilité de Washington allait bientôt s'ajouter, au début du mois d'août, la longue grève des 4500 ouvriers de la mine El Salvador (L. M., 7 août 1971). 3. P. Kalfon accuse le parti démocrate chrétien de faire d'Allende un « prisonnier du parlement» et de pratiquer une « guérilla parlementaire». Il accusait aussi ce parti de pratiquer la « stratégie du robinet », qui aurait consisté, selon lui, à ouvrir la bouteille d'oxygène à l'adversaire afin qu'il puisse reprendre souffle, avant de la refermer aussitôt. .. (Le Monde, 17juillet 1972).

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[d'extrême gauche ?]. Il critique à demi-mot la réforme agraire du ministre Jacques Chonchol, conçue selon lui dans un esprit trop dirigiste, et qui s'est traduite par une baisse de la production et par

l'extension du marché noir (L. M., 17 août 1972) 1. Le correspondant fait parler les «prochinois» du parti communiste révolutionnaire (PCR), qui reprochent à ce gouvernement «réformiste» de servir les intérêts de la bourgeoisie, d'entraver les luttes sociales et de vouloir exploiter la classe ouvrière en lançant sa « bataille de la production». Car pour l'ultra-gauche, il va de soi que «la voie chilienne pacifique et légaliste n'existe pas »2. « Est-il possible de se libérer légalement de l'impérialisme? C' es t la thèse originale mais périlleuse soutenue jusqu'ici par le gouvernement chilien ». Car pour ce journaliste, la légalité reste bien la «pierre de touche» et le véritable talon d'Achille du gouvernement (L. M., 26 août et 10 octobre 1972). « Le socialisme à la chilienne n'en finit pas d'être malade de la légalité, car la voie révolutionnaire est la seule possible dans un pays sous-développé, où il est bien difficile de modifier les structures en profondeur, tout en respectant rigoureusement les règles du jeu des démocraties occidentales ». Et de poursuivre: « tel est le grief essentiel: le gouvernement de l'UP sombre dans le réformisme, tout en continuant à parler de révolution... ». Vive la lutte des classes! L'affrontement entre les deux camps serait-il donc inévitable? Dès le mois de mars 1972, les « papiers» du Monde alimentent la chronique d'une guerre civile annoncée. Ainsi: « La crise aiguise la polarisation politique des Chiliens en deux camps prêts à s'affronter» (L. M., 7 mars 1972). Ou encore, le 15 avril 1972: « De part et d'autre, on commence à se compter ». « Chacun craint des affrontements ». A nouveau, en octobre 1972, à un moment de grande tension: «Le moment de vérité est-il arrivé pour le Chili? ». Et un peu plus tard: « L'impasse d'Allende: soudain, la
I. Dans une interview à l'ORTF, le 9 août 72, P. Kalfon ira jusqu'à reprocher à l'UP d'avoir « oublié» les ouvriers agricoles et les habitants des bidonvilles... 2. Le correspondant du Monde rappelle que le MIR, longtemps « guévariste », avait conservé l'appareil politico-militaire qu'il avait mis en place dans la « clandestinité », avant 1970 (L. M., 17janvier 1972).

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voie chilienne menace d'être barrée (...). Les derniers évènements peuvent faire craindre le pire: chacun sait que le renversement violent d'Allende signifierait la guerre civile au Chili... » (L. M., 23 octobre 1972)1. En 1973, les nombreux articles de P. Kalfon sur le Chili contribuent à renforcer l'image d'un pays coupé en deux. D'un côté, il y a les « bons», essentiellement la classe ouvrière et les organes du pouvoir populaire, et de l'autre, les «méchants », responsables des malheurs du pays: la démocratie chrétienne et les partis de droite. P. Kalfon reproduit le slogan du socialiste Carlos Altamirano, de retour d'URSS: «C'est le socialisme ou le fascisme! ». Le journaliste du Monde salue la « combativité de la classe ouvrière», et sous sa plume, les prolétaires deviennent des êtres «conscientisés» : «C'est que les rotos (prolétaires) ont appris à se servir du bulletin de vote: c'est le vote de classe, la
conscience de classe»

.

Avec l'extrême

gauche

chilienne,

il

souhaite que le gouvernement «mobilise les masses populaires organisées» (L. M., 15 mai 1973), qu'on ne saurait confondre avec ces « éléments issus des bas-fonds» sur lesquels s'appuierait l'extrême droite, lors de certaines manifestations dans les beaux quartiers (L. M., 29 avril 73)2. Le journaliste expose volontiers l'objectif prioritaire du parti socialiste (trotskyste, faut-il le rappeler ?) : « renforcer les organes du pouvoir populaire» (L. M., 19 juin 73), afin de pouvoir compter sur une « classe ouvrière combative et généreuse» (L. M., 20 juin 1973), bras armé d'un futur « pouvoir populaire» qui « barrera la route au fascisme» (L. M., 23 juin). A un mois du coup d'Etat, P. Kalfon évoque, une fois encore, les groupuscules de gauche qui « tentent de mettre en place un pouvoir populaire de type nouveau dans les usines» (L. M., 10 août 1973), tant il est évident (pour lui comme pour le MIR et pour

1. Dans un article du Nouvel Observateur, du 17 juillet 1972, P. Kalfon semblait appeler la guerre civile de ses vœux: « Quand le moment de la bataille décisive arrivera-t-il? ». En octobre 1972, Pierre Kalfon doute plus que jamais de la révolution « légale », et donc du « modèle chilien» tant admiré par la gauche française, soulignant au contraire l'impasse du réformisme légaliste. 2. Pour Kalfon, il y a deux catégories de prolétaires: ceux qui soutiennent la cause de l'Unité populaire, et le « lumpen », manipulé par les fascistes. ..

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le PS) que « la lutte des classes avance par les masses plus que par les appareils» (L. M., 29 août 1973) I. Désordres de la rue, mais aussi désordre dans l'économie... Le journaliste du Monde en attribue la cause exclusivement à la droite qui a « cassé l'économie du pays »2. Fidèle à la ligne orthodoxe de l'extrême gauche, P. Kalfon déplore qu'Allende ait refusé jusqu'à présent de se lancer dans une « économie de guerre» (L. M., 29 mars 1973). Au mois de juin, le correspondant du Monde admet pourtant que l'économie est chaotique, et qu'avec un taux supérieur à 300 %, le pays est « malade de l'inflation », mais il s'empresse de reprendre à son compte l'analyse « orthodoxe» du bulletin Chile hoy : «L'inflation est l'expression de la lutte des classes, une lutte inégale conduite par les possédants au détriment des faibles ». Ou encore: « La bourgeoisie organise le marché noir», et «l'inflation n'est que le résultat économique d'un processus politique d'étranglement mené à l'extérieur» (L. M., 20 juin 1973). Pierre Kalfon ne manque pas de signaler le « climat de désordre grandissant », ou encore «l'explosion» ou 1'« escalade» de la violence: mise à sac de sièges de partis ou de journaux, explosion de pylônes électriques ou d'antennes de TV, sabotages divers, barricades, affrontements de rues. Mais comme pour l'économie, cette violence politique est d'abord attribuée à la droite, alors que l'Unité populaire est présentée comme passive, ou seulement « réactive»... P. Kalfon ne semble connaître que les « troupes de choc de la droite », et lorsqu'on dénombre un mort dans les rangs du mouvement d'extrême droite «Patrie et Liberté », il laisse entendre à ses lecteurs qu'il s'agit d'un « auto-attentat d'extrême droite»... (L. M., 13 mai 1973). Le journaliste a longtemps minimisé l'agitation des militants du MIR, car s'ils descendent dans la rue, c'est toujours «au nom du peuple»... Dans les dernières semaines, alors que déjà la guerre civile est dans tous les
1.À quinze jours d'un coup d'Etat depuis trop longtemps annoncé, la gauche reste « combative» et si la guerre civile devait avoir lieu, «il n'est pas sûr que l'impérialisme ait le dernier mot... »(L. M., 27 août 1973). 2. Aidée, en cela, admet-il d'un mot, par la mauvaise gestion du ministre des Finances, le communiste R. Millas - à plusieurs reprises, Kalfon dénoncera dans ses chroniques la priorité donnée par les communistes à la fameuse « bataille de la production» (L. M., 18 avril 1973).

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esprits, le correspondant du Monde est bien obligé d'admettre la réalité de cette violence à gauche, mais il la justifie en affirmant que la grève générale ne suffira pas pour barrer la route au fascisme: « De chaque côté, on se prépare à l'affrontement. Des deux côtés, on cherche plus ou moins discrètement à s'armer, y compris dans les usines» (L. M., 7 juillet 1973). Il reconnaît même que des groupes gauchistes tentent de mettre en place un « pouvoir populaire de type nouveau» (L. M., 18 août 1973)1.

« Dans la campagne organisée pour renverser Allende, la CIA apparaît partout» Le correspondant du Monde croit fermement à la théorie du complot américain. Déjà, en mars 1972, il diffusait la rumeur d'une machination ourdie contre le président Allende, à partir des révélations du journaliste américain Jack Anderson2. Il dénonce volontiers le «blocus invisible» organisé par les Etats-Unis, fustigeant le drapeau noir de la « piraterie Kennecott» au sommet de la tour Eiffel (L. M., 5 octobre 1972)3. Il va même jusqu'à insinuer que le cours du métal rouge aurait pu être manipulé à la baisse à des fins politiques, feignant d'oublier les « lois d'airain du marché »4. Ainsi présente-t-il le discours prononcé en novembre 1972 par le président Allende devant les Nations Unies comme une dénonciation officielle du « blocus américain» contre le Chili. Il s'attarde sur le «boycottage économique et financier des EtatsUnis», ou sur les « dollars américains» donnés à l'opposition. Il révèle même l'existence d'un « complot contre le communisme»
). Pour autant, le correspondant du Monde se garde bien de reprendre une dépêche AFP du 10 juillet, qui accuse le président Allende de vouloir créer une milice armée, avec des recrues étrangères.La dépêcheAFP affirmait: « Il est certain que des armes sont distribuées, des dispositions stratégiques adoptées et des instructions lancées comme si le Chili était au bord de la guerre civile ». 2. La CIA et la compagnie américaine lIT, aux activités bien présentes à Santiago, auraient été impliquées, mais pour les démocrates-chrétiens, ce supposé complot n'était qu'un «rideau de fumée gouvernemental» monté par le ministre de l'intérieur... (L. M., 31 mars 1972). 3. Kalfon condamne la décision du tribunal français et soutient les manifestations de solidarité des partis et des syndicats de la gauche française dans cette affaire. 4. Mais, dans un autre « papier» en date du 16 janvier 1972, il admettait que la stagnation des cours du cuivre pouvait s'expliquer, plus classiquement, par l'existence de stocks importants de métal rouge dans le monde...

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fomenté à partir de l'Argentine (toujours par des intérêts américains). Négligeant les théories sur l'inflation de rareté, P. Kalfon écrit encore, en juin 1973: «L'inflation n'est que le résultat économique d'un processus politique mené à l'extérieur par une super-puissance décidée à mettre fin à une nouvelle rébellion dans sa chasse gardée ». L'expression même de « Vietnam silencieux» donné au titre de son article du 20 juin 1973 renvoyait à une image forte et parlante, bien qu'inexacte I. A quelques jours du coup d'Etat, alors que les attentats se multiplient, Kalfon accuse: « Pour le gouvernement, la main de la CIA ne fait plus aucun doute... » (L. M., 21 août). Le nom de la CIA réapparaît encore dans l'article du 24 août, et surtout dans celui du 27, où pour une fois, le journaliste ne s'abrite plus derrière ses sources et assume ses propres allégations: «Dans la campagne organisée pour renverser Allende, la CIA apparaît partout ». Le journaliste se lance alors dans un long réquisitoire contre l'Amérique, évoquant la guerre froide et la «chasse aux sorcières» du temps d'Alan Dulles, dont il cite l'ouvrage « La technique de l'espionnage »2. Pierre Kalfon se montre beaucoup plus nuancé dans son analyse des forces armées chiliennes. En mars 1973, il estime même qu'elles restent « fidèles à la constitution» 3, et lorsque le général Carlos Prats entreprend une tournée aux Etats-Unis et en Europe, le journaliste rappelle aux lecteurs français que le commandant en chef des forces armées chiliennes est « l'ami d'Allende» et que la tradition d' apolitisme de l'armée chilienne «se maintient fermement» (L. M., 26 mai 1973). Au lendemain du putsch avorté du 29 juin (1973), il réaffirme que les militaires ont fait preuve jusqu'ici d' «une fidélité exemplaire envers le régime ». C'est seulement au début du mois de juillet 1973, après que l'armée eut refusé de participer à un cabinet de la dernière chance, qu'il
J. Faut-il préciser que, contrairement au Vietnam, on ne trouve aucun engagement militaire américain au Chili? Par ailleurs, on ne saurait comparer l'ampleur des dégâts matériels et humains réalisés au Vietnam avec les problèmes financiers de l'Unité populaire, en cette année 1973... 2. D'ailleurs, l'Amérique était déjà intervenue dans la campagne présidentielle de 1964, où l'on vit le démocrate-chrétien Eduardo Frei l'emporter sur son vieux rival Salvador Allende grâce aux dollars américains! 3. Le Secrétaire du PC chilien, Luis Corvalan, avait, lui aussi, exprimé sa confiance dans le légalisme de l'armée qui, à ses yeux, « n'est pas au service d'intérêts nationaux» (L'Humanité, 7 octobre 1970).

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rapportait des rumeurs sur d'éventuels « bruits de botte... » (L. M., 7 juillet). Quelques semaines plus tard, il s'interroge sur la « fiabilité» politique des quatre militaires qui ont accepté de participer à un nouveau cabinet d'Allende1. C'est seulement à trois semaines de l'événement fatidique que le processus d'intervention militaire lui paraît engagé irrémédiablement, et il se contente alors de signaler les évènements, sans vraiment les commenter. Le 24 août, il titre: « Des généraux auraient adressé un ultimatum au président Allende », et le 25 : «La démission de Prats, (imposée par l'institution militaire elle-même), « risque de priver M. Allende du soutien de l'armée ». Mais il pense encore qu'Augusto Pinochet est un militaire « loyaliste », proche de la démocratie chrétienne... C'est seulement dans les derniers jours que P. Kalfon signale la préparation d'un « putsch », mais d'un putsch qui serait - selon lui - télécommandé de l'extérieur, ce qui est encore une façon de dédouaner l'armée: il souligne que le nombre d'agents américains au Chili aurait triplé en une année, et il signale l'ouverture prochaine des grandes manœuvres navales américano-chiliennes « Vnitas », au large des côtes du Chili. Il feint de s'étonner de cette « étrange coïncidence... », car ces manœuvres (au sens large, cette fois-ci) lui rappellent l'opération Djakarta de 1965, où l'on vit le « cerveau américain» guider l'armée indonésienne: «Comme en Indonésie, alors, il s'agit ici [pour les Etats-Unis] de persuader l'armée chilienne que le communisme s'est infiltré dans ses rangs ou que ce danger est imminent, de façon à provoquer de la part des militaires un sain réflexe de rébellion susceptible de sauver la nation du marxisme» (L. M., 27 août 1973). A la veille du coup d'Etat, le journaliste note, presque résigné: « Ouvriers et militaires échangent des coups de feu dans la banlieue de Santiago ». La machination américaine est en route... Sans le savoir, Pierre Kalfon vient de fournir à Costa Gavras le futur scénario de Missing, ce film accusateur que le cinéaste franco-grec tournera en 1982 (v. chap. 8). Trente ans plus tard, on peut décoder les messages implicites adressés par le correspondant du Monde à ses lecteurs: en vieil
I. L'immixtion progressive des militaires dans les affaires civiles gêne avant tout l'armée elle-même, qui ressent un « profond malaise », à cause de sa neutralité... (L. M., 21 août).

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admirateur de la Cuba révolutionnaire, P. Kalfon ne croyait pas du tout à la possibilité d'une marche « pacifique» vers le socialisme. Il souligne les insuffisances ou les erreurs du pouvoir en place, et il en vient même à exprimer, à plusieurs reprises, son scepticisme à propos du concept de « révolution légale », défendu par Salvador Allende et par le parti communiste chilien. Il critique, enfin, l'incapacité du gouvernement à écouter la «classe ouvrière », selon lui toujours aussi combative.

Les journaux militants déplorent les divisions de l'Unité populaire La presse de gauche soutient sans réserve la « voie chilienne
vers le socialisme» Les journaux de gauche ont, bien sûr, applaudi à la victoire d'Allende, qui rappelait aux plus anciens le Front populaire de 19361. Dans L' Humanité, Antoine Acquaviva et René Piquet célébraient cette« révolution à la chilienne», qui s'ouvrait à un « monde nouveau », tout en maintenant le pluralisme et les libertés fondamentales. Le Secrétaire général du parti communiste chilien Luis Corvalan retraçait dans le quotidien communiste la « longue marche du monde ouvrier », qui rassemblait chrétiens, marxistes et francs-maçons en une « colonne vertébrale solide et souple» (L'Humanité, 19janv. et 3 novo 1970). Même euphorie dans Témoignage chrétien2, Réforme et Le Nouvel Observateur. C'est l'époque où la gauche française rêve plus de « rupture» que de réformisme. Le Nouvel Observateur espère un «basculement rapide dans le camp socialiste », et une ouverture des échanges avec l'URSS et les « pays frères », Chine, Albanie, Vietnam, Corée du Nord, sans oublier bien évidemment Cuba... (N. O., 2 novo 1970).
J. La gauche française ignorait, dans son ensemble, l'existence d'un premier front populaire chilien en 1938... 2. Dans Témoignage chrétien, Roger Trefeu saluait ce « militant généreux et modeste, habile et tenace, raisonnable et énergique... », dans un pays qui n'avait rien de tropical et qui n'avait pas I'habitude de jouer avec les constitutions... (T.Ch., 29 oct. et 12 déco 1970).

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