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Le combat pour la liberté des noirs dans le Journal de la Société de la Morale Chrétienne

De
277 pages
En dépit de l'abolition de la traite négrière imposée par l'Angleterre au Congrès de Vienne, l'infâme trafic se poursuit illégalement entre l'Europe, la côte d'Afrique et la mer des Caraïbes. En France, le Journal de la Société de la Morale chrétienne dénonce le commerce du "bois d'ébène" et rend compte du combat mené par les philanthropes protestants jusqu'à la loi de mars 1831.
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LE COMBAT POUR LA LIBERTÉ DES NOIRS DANS LE JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DE LA MORALE CHRÉTIENNE

Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

COLLECTION AUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation : voir en fin de volume

LE COMBAT POUR LA LIBERTÉ DES NOIRS DANS LE JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DE LA MORALE CHRÉTIENNE Tome I : 1822-1825

Présentation de Marie-Laure Aurenche

L’HARMATTAN

En couverture : Cargaison d’un bateau négrier. Gravure exécutée d’après les plans du navire négrier The Brooks, accompagnant l’ouvrage de Th. Clarkson, Le Cri des Africains (1821)

© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12747-0 EAN : 9782296127470

INTRODUCTION par Marie-Laure Aurenche

Du même auteur
Édouard Charton et l’invention du Magasin pittoresque (1833-1870), Paris, Champion, 2002 Correspondance générale d’Édouard Charton (1824-1890), 2 vol., Paris, Champion, 2008 « L’Égypte contemporaine dans le Magasin pittoresque entre 1833 et 1870 : les silences d’Édouard Charton, saint-simonien républicain », dans Études saint-simoniennes, Philippe Régnier (dir.), Presses universitaires de Lyon, 2002 « Les peuples sauvages dans le Magasin pittoresque (1833-1870) : le pouvoir des images », in La Construction de la notion de « races » dans la littérature et les sciences humaines, Sarga Moussa (dir.), Paris, L’Harmattan, 2003 « Pierre-Euryale Cazeaux, un saint-simonien landais : la direction de la Compagnie agricole et industrielle d’Arcachon (1837-1847) », dans Louis Rousseau, les saint-simoniens et la Bretagne, Actes du colloque de Daoulas (1er-2 avril 2005), Brest, CRBC, 2005 « Émile Souvestre et Édouard Charton. Histoire d’une amitié : du saintsimonisme à la collaboration littéraire », dans Émile Souvestre écrivain breton porté par l’utopie sociale, Actes du colloque de Morlaix, (3-4 février 2006), Brest, CRBC, 2007 « Londres-Paris-Mexico ou la naissance de la presse périodique illustrée (1830-1850 », in Actes du projet ECOS Paris-Mexico, Lise Andries et Laura Suarez de la Torre (dir.), Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2009 « Le combat pour faire cesser la traite et abolir l’esclavage : de la Société de la Morale chrétienne (1822-1834) à la Société française pour l’abolition de l’esclavage (1834-1848) », in Littérature et esclavage (XVIIIe-XIXe siècles), Sarga Moussa (dir.), coll. L’esprit des lettres, Paris, Desjonquères, 2010 « Publications encyclopédiques et presse périodique de vulgarisation au XIXe siècle », in Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle, D. Kalifa, M.-E. Thérenty, Ph. Régnier et A. Vaillant (dir.), Paris, Nouveau monde éditions, 2010

INTRODUCTION En 1815, le rétablissement de la royauté en France instaure une monarchie autoritaire qui laisse craindre un retour à l’Ancien Régime. Mais la fin du blocus continental imposé à l’Europe par Napoléon permet de rétablir les relations avec l’Angleterre et d’ouvrir la voie en France à des foyers de liberté intellectuelle et d’action philanthropique, qui portent le nom de « sociétés ». Parmi elles, on peut compter les sociétés savantes, comme la Société de géographie (décembre 1821) et la Société asiatique (avril 1822), les sociétés religieuses, telles la Société biblique française (1818) et la Propagation de la foi (mai 1822) et enfin les sociétés philanthropiques, désignées alors sous le nom de « sociétés de bienfaisance ». Deux d’entre elles ont occupé une place capitale et durable au XIXe siècle. La première, la Société pour l’instruction élémentaire, créée dès 1815, a introduit en France la méthode de l’enseignement mutuel, pratiquée en Angleterre par Bell et Lancaster, pour développer l’instruction dans les classes populaires. La seconde, la Société de la Morale chrétienne est une société protestante dans la mesure où le terme « chrétien » désigne alors les adeptes du christianisme (calvinistes, luthériens, anglicans et baptistes) qui n’appartiennent pas à l’église catholique officielle. Elle accueille cependant plus largement, à titre individuel, des catholiques qui adhèrent à son idéal philanthropique. Tous ces « amis de l’humanité », qui appartiennent aux classes les plus fortunées de la société française et sont paternalistes sans état d’âme, financent euxmêmes les causes qu’ils défendent. À l’intérieur de la Société, ils pratiquent la bienfaisance de proximité auprès des réfugiés grecs (Comité des Grecs), des prisonniers (Comité des prisons), des indigents (Comité de charité et de bienfaisance), des victimes des jeux (Comité pour l’abolition des jeux et loteries), des jeunes gens (Comité des jeunes gens). Tout autres sont les objectifs du premier Comité constitué en mars 1822, trois mois après la fondation de la Société : le Comité pour l’abolition de la traite, devenu en 1827 Comité pour l’abolition de la traite et de l’esclavage et transformé en 1834, pour mieux atteindre son but, en Société française pour l’abolition de l’esclavage. Les membres regroupés sous cette bannière ne se préoccupent pas de récolter des moyens matériels ou financiers pour vii

venir en aide aux victimes de la traite et de l’esclavage, mais luttent à la fois en aval de la législation pour dénoncer la pratique illicite de la traite et en amont pour faire voter une loi qui mette un terme à l’esclavage. Au sein de la Société de la Morale chrétienne, le Comité n’est donc pas à proprement parler une organisation « philanthropique », mais plutôt politique, dont le gouvernement ultra contrôle les faits et gestes. C’est pourquoi, le Journal de la Société, publié à raison de six numéros annuels d’une soixantaine de pages, qui est à la fois le bulletin de liaison d’une association philanthropique et, à l’époque du « Réveil »1, une publication foncièrement protestante, est surtout, d’après le Règlement de la Société, « spécialement consacré à faire remarquer la salutaire in uence des préceptes du christianisme sur les institutions, la civilisation et la prospérité des peuples, et à faire connaître tout ce qui, dans les documents recueillis par la Société, paraîtra utile et digne d’imitation »2 : c’est dire qu’il est l’arme de combat que le Comité pour l’abolition de la traite et de l’esclavage manipule avec profit, mais circonspection, sous le régime autoritaire de la Restauration. Même si les esprits éclairés du Comité se placent dans le sillage de la philosophie des Lumières, le Journal ne fait aucune référence explicite au mouvement abolitionniste français du XVIIIe siècle (articles de l’Encyclopédie), à la prise de conscience des années 1780 (Ré exions sur l’esclavage des Nègres de Condorcet, ou Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal). Ils ne se réclament pas davantage de la Société des Amis des Noirs, fondée en 1788, qui cependant, à bien des égards, préfigure le Comité de 1822 (liens avec les sociétés abolitionnistes anglaises, diffusion des écrits contre l’esclavage, action politique auprès du gouvernement3). Pour l’opinion publique sous la Restauration, les philosophes du XVIIIe siècle comme les Amis des Noirs restent, les uns et les autres, à l’origine de l’abolition précipitée de l’esclavage par la Convention en 1794 et, de là, coupables des massacres de Saint-Domingue.
1 Sur les sociétés « du Réveil », voir D. Robert, Les Églises réformées en France (1800-1830), Paris, PUF, 1961. 2 JSMC, t. I, n° 1, p. 13. 3 Marcel Dorigny et Bernard Gainot, La Société des Amis des Noirs (1788-1799). Contribution à l’histoire de l’abolition de l’esclavage, coll. « Mémoire des Peuples », UNESCO, 1998.

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Le Comité est, en fait, l’héritier du cercle de Coppet qui, sous l’Empire, a rassemblé autour de Germaine de Staël et de Benjamin Constant les esprits européens les plus brillants. Sur la « question noire », la fille de Necker avait écrit dans sa jeunesse des nouvelles publiées en 17951 ; lors de son voyage en Angleterre elle avait rencontré les abolitionnistes anglais et en particulier Wilberforce2, et enfin lors du congrès de Vienne, elle avait lancé un Appel aux souverains réunis à Paris, pour en obtenir l’abolition de la traite des nègres (1814)3. Ses prises de position contre l’esclavage ont marqué ses proches à tel point que le discours de Benjamin Constant, son compagnon d’exil, à la Chambre des députés le 27 juin 1821 et le discours du duc de Broglie, son gendre, à la Chambre des Pairs le 28 mars 1822, sont à l’origine même de la création du Comité pour l’abolition de la traite le 8 avril 1822, proposée alors par Auguste de Staël, son fils, sous couvert de l’intervention d’un Quaker venu de Londres ! Si Benjamin Constant, membre éminent de la Société de la Morale chrétienne, ne fait pas partie du Comité, Auguste de Staël et Victor de Broglie en deviennent aussitôt les ardents protagonistes et leur voyage en Angleterre au printemps 1822, pour y rencontrer les abolitionnistes anglais en apporte la preuve absolue : « Quelque service que mon zèle puisse jamais rendre à notre cause, j’en suis trop payé d’avance par le bonheur d’avoir connu Wilberforce, les deux Macaulay, Clarkson, Smith, Allen, ces héros chrétiens de nos temps modernes »4. Le duc de Broglie a été nommé Pair de France par Louis XVIII dès le 14 juin 1814 parce qu’il appartient à l’aristocratie catholique française. Il adhère à la Société de la Morale chrétienne dès sa création en décembre 1821 et fait partie des membres fondateurs du Comité pour l’abolition de la traite dont il deviendra le président (1825-1828), parce qu’il a été élevé par d’Argenson dans les idées libérales et qu’il a fait sienne la générosité philanthropique de sa belle-mère. Quant à Auguste de Staël, il est pour ainsi dire l’âme du Comité. Après avoir
1 Mirza ou Lettre d’un voyageur, Adélaïde et Théodore, Histoire de Pauline, dans Recueil de morceaux détachés, Lausanne, Chez Durand Ravanel et Cie, 1795. 2 Voir la Préface pour la traduction d’un ouvrage de M. Wilberforce sur la traite des nègres, Letter on the abolition of the slave trade, addressed to the freeholders and other inhabitants of Yorkshire, publié en 1807. 3 Le texte sera publié dans ses Œuvres complètes, Treuttel et Wurtz, 1820-1821. 4 Rapport d’Auguste de Staël, à la deuxième assemblée générale de la Société, voir infra t. I, p. 62-65.

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reçu du pasteur vaudois Cellerier une éducation religieuse qui le marque à jamais, il milite, dès son arrivée à Paris en 1818 après la mort de sa mère, dans les sociétés protestantes issues du « Réveil », la Société biblique protestante de Paris, puis dès 1821 la Société des traités religieux, la Société des Missions évangéliques de Paris et enfin la Société de la morale chrétienne. Après sa mort prématurée en novembre 1827, le Journal de la Société, comme les publications protestantes, célébreront à la fois sa piété, sa générosité et son engagement dans le combat pour l’abolition de la traite. Les membres du Comité attestent de son caractère pluriconfessionnel : lors de sa fondation, le 8 avril 1822, il comprend le duc de Broglie et le comte de Lasteyrie (catholiques), le baron de Turkheim (luthérien), le baron de Staël et le pasteur Marron (calvinistes) : à la séance du 2 mai, il compte dix membres : MM. Wilder, négociant ; le pasteur anglican Mark Wilks, l’historien protestant Charles Coquerel, Laffon-Ladebat, ancien député, et Llorente, prêtre espagnol, docteur en droit canon1 ; puis en 1824, le Comité accueille encore cinq autres membres qui lui donnent un caractère plus cosmopolite : des correspondants étrangers, Joseph Price et le général Macaulay, à Londres ; ou lointains, Élie et Bonnet, négociants à Haïti2 (sur l’évolution ultérieure du Comité, voir infra). Mais qu’on ne s’y trompe pas, si un prêtre espagnol, auteur d’une Histoire critique de l’Inquisition (qui d’ailleurs mourra en Espagne l’année suivante) fait partie des fondateurs du Comité, pas de place à la Société de la Morale chrétienne pour le sulfureux abbé Grégoire qui pourtant dénonce dans son ouvrage paru précisément en 1822, Des peines infamantes à in iger aux négriers, « les armateurs, affréteurs, actionnaires, commanditaires, assureurs, colons planteurs, gérants, capitaines, contremaîtres, et jusqu’au dernier des matelots, participant à ce trafic honteux ». En donnant la parole au Quaker Joseph Price à la séance du Conseil d’administration de la Société du 8 avril, Auguste de Staël fait du Comité une émanation du mouvement anglo-saxon des Quakers qui, les premiers, se sont interdit toute pratique esclavagiste dès 1759 et ont fondé dans les années 1770 à Philadelphie une « société d’émancipation des noirs libres et illégalement réduits à la servilité »,
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Voir infra t. I, p. 3-4. Voir infra t. I, p. 137-138.

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qui ont converti à leurs vues les hommes politiques américains (B. Franklin, Th. Jefferson, G. Washington) et fait abolir l’esclavage dans le Vermont, la Pennsylvanie, le Massachusetts etc., au début du XIXe siècle. À lire les premiers tomes du Journal, on peut se demander si le Comité pour l’abolition de la traite n’est pas une simple « succursale » des sociétés antiesclavagistes anglo-saxonnes. En effet, aussitôt constitué, le Comité français reçoit de la Société de la paix de Londres1 ou des Sociétés de la paix américaines (Rhodes Island, New York et de Boston), de l’Institution Africaine2 (société missionnaire présidée par le duc de Gloucester), ou de la Société pour l’adoucissement et l’abolition graduelle de l’esclavage de Liverpool créée en 1823 (devenue Anti-Slavery Society)3, des prospectus, des tracts, des publications, des extraits de journaux qui doivent l’aider dans son combat contre la traite. On ne doit pas s’étonner de trouver en 1824 dans la bibliothèque du Comité4 plus de trente titres signés d’antiesclavagistes anglais ou américains (Wilberforce, Clarkson, Forster, Bénezet, etc.) ou des brochures anonymes envoyées par les sociétés philanthropiques d’outre-Manche. Une dizaine d’ouvrages seulement sont d’origine française. Deux écrits sont signés par des membres de la Société des Amis des Noirs, le premier, La Cause des esclaves nègres, et des habitants de la Guinée, portée au tribunal de la justice, de la religion et de la politique (1789), provient du pasteur Frossard (membre de la Société de la Morale chrétienne) et le second, une Adresse à l’Assemblée nationale, de son président Clavière, décédé en 1793. Aucun ouvrage de l’abbé Grégoire, prêtre jureur et peut-être régicide, alors même qu’il est le seul à avoir porté le ambeau de l’abolitionnisme pendant près de quarante ans5. Parmi les ouvrages contemporains figurant dans la bibliothèque du Comité, seul est retenu le Discours du duc de Broglie à la Chambre des pairs (1822), ainsi que des brochures de quelques pages datées de 1823 (l’affaire d’un bateau négrier, un poème et un article sur les gens de couleur libres).

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Voir infra t. I, p. 60. Voir infra t. I, p. 11-13. 3 Voir infra t. I, p. 62. 4 Voir infra t. I, p. 113-115. 5 N. Schmidt, Victor Schœlcher et l’abolition de l’esclavage, Paris, Fayard, 1994.

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Le combat pour la disparition de la traite illicite française La traite a été abolie par l’Angleterre et les États-Unis en 1807, puis par la Suède, le Danemark et les Pays-Bas en 1813-1814. Sous la pression de l’Angleterre, le Congrès de Vienne impose à tous les États européens la suppression de la traite, que Napoléon accepte lors des Cent Jours, pour se concilier l’Angleterre et que Louis XVIII confirme par le Traité de Paris en 1815. Le commerce des esclaves, devenu illicite par suite de l’ordonnance royale de 1817 et la loi de 1818, continue cependant sous pavillon français avec la tolérance passive du ministère de la Marine et en dépit de la surveillance des mers par la Croisière anglaise dans une France soit indifférente, soit ignorante, soit abritée derrière la position de l’Église catholique : celle-ci, à la suite d’Aristote et des pères de l’Église, considère la pratique de l’esclavage comme naturelle et légitime, justifie la traite par l’évangélisation (on célèbre encore la messe sur les bateaux négriers) et soutient le parti des planteurs dans les colonies au point de rapatrier en métropole des missionnaires trop favorables aux esclaves. Ce n’est qu’en 1839 que le pape Grégoire XVI condamnera la traite et ce n’est qu’en 1890 que le pape Léon XIII consacrera une Encyclique à la réconciliation des esclaves et des hommes libres1. Le Comité n’a pas de pouvoir politique pour dénoncer la poursuite illicite de la traite : dans le Journal de la Société, il confronte, pour frapper ses lecteurs, les textes successifs des ordonnances royales, (lois, déclarations des ministres de la Marine) et les « Faits de traite » commis sur la côte d’Afrique ou dans la mer des Caraïbes. Parmi les Ministres de la Marine sous la Restauration, plus ou moins tenus par le lobby des armateurs et des colons, le baron Portal, lui même armateur bordelais, a permis une prise de conscience des abus commis, mais n’a pas su ou pu abolir la traite ; le comte Gaspard de Clermont-Tonnerre, royaliste ultra a tenté en vain de proposer des mesures efficaces ; Christophe de Chabrol enfin s’est contenté d’appliquer la deuxième loi reconnaissant à la traite un caractère criminel. Sous le titre « Nouvelles de la traite », le Journal rapporte inlassablement les abus commis. Pour publier de longues listes des arrestations des négriers et des confiscations de leurs bateaux par la
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N. Schmidt, Abolitionnistes de l’esclavage et réformateurs des colonies, 18201851 : analyse et documents, Paris, Karthala, 2001, p. 163.

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Croisière anglaise, puis par la Croisière française créée dès 1818, comme pour énumérer les condamnations des armateurs et des capitaines par les tribunaux de la métropole ou des colonies, il puise ses sources dans les journaux français (le Moniteur, le Courrier français, le Journal du commerce, les Annales maritimes), ou anglais comme le Anti-Slavery Monthly Reporter, puis en provenance des colonies elles-mêmes (la Gazette royale de Sierra Leone – dont il avoue qu’il faudrait vérifier la véracité ! – Gazette de la Jamaïque, Journal commercial de la Pointe à Pitre). Il publie aussi des témoignages individuels de première main : lettres des officiers de la Royal Navy et de la Marine française, lettres de négriers confisquées sur leurs bateaux – ces dernières montrant l’inconscience et l’outrecuidance des marchands de bois d’ébène1 ; lettres de correspondants de la Société aux Antilles, etc. Mais le Comité ne se contente pas d’opposer l’insuffisance de la législation et l’accumulation des abus commis. Il emploie d’autres moyens pour frapper l’opinion : dans la tradition du XVIIIe siècle, il reprend le lancement des concours académiques portant sur des sujets politiques ou sociaux controversés. Il emboîte le pas à l’Académie française qui a lancé en 1823 un concours sur « l’abolition de la Traite des Noirs ». Un article du Journal loue le Rapport de l’Académie, où l’auteur reconnaît « une vraie leçon de morale chrétienne »2 parce qu’il rappelle les temps où l’Église condamnait l’esclavage. À son tour, le Comité organise un concours annoncé à l’Assemblée générale de la Société en 1823, qui, faute de mémoires satisfaisants, ne peut donner lieu à des prix ! Puis, à l’exemple de l’Angleterre où les représentants des églises protestantes – et en particulier baptistes – ont déjà mobilisé la population avec le plus grand succès pour signer des pétitions d’abord en faveur de l’abolition de la traite, puis de l’esclavage, le Comité encourage en février 1826 la pratique des pétitions, mais sans grand effet : alors que les pétitions anglaises recueillent des milliers de signatures, les pétitions lancées dans les ports français convainquent moins d’une centaine de négociants3.

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Voir en particulier infra t. II, p. 36-40 et 37-43. Sur les pratiques de la traite au XVIIIe siècle, voir capitaine William Snelgrave, Journal d’un négrier au XVIIIe siècle, intr. et notes de Pierre Gibert, s. j., Témoins, Gallimard, 2008. 2 Voir infra t. I, p. 85-92. 3 Voir infra t. II, p. 83.

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Constatant l’inefficacité des concours et des pétitions, le baron de Staël engage alors une action spectaculaire, absolument inédite à l’époque. L’arrêt de la Cour de Cassation du 16 janvier 18251 qui offre à la répression la possibilité d’arrestation dans les ports pendant la construction des bateaux et avant l’appareillage, incite M. de Staël à extirper le mal à la racine : aller enquêter dans le port de Nantes pour y visiter les bateaux négriers et les ateliers de fers à esclaves2. À son retour, il livre à la Société un récit circonstancié des faits constatés et fait exposer dans la salle de la rue Taranne (siège des Sociétés savantes et philanthropiques de l’époque) les barres de justice, les paires de menottes et de poucettes rapportées de Nantes. Puis il présente sa « collection de fers » à la famille royale horrifiée et publie ensuite son récit sous le titre Faits relatifs à la traite des noirs, dans une brochure illustrée d’un bateau négrier et de planches d’instruments de torture, largement distribuée et vendue au prix de 2 fr., au bureau de la Société3. Ce « coup médiatique », surprenant dans le contexte social de l’époque, n’est pas étranger au vote de la deuxième loi sur la traite (janvier 1827). Mais le baron de Staël ne verra pas le couronnement de ses efforts, le vote de la troisième loi abolitionniste par 190 députés sur 227, décrétant enfin le caractère criminel de la traite, votée dès le 4 mars 1831 à l’initiative de l’ex-duc d’Orléans devenu roi des Français et du comte d’Argout, ministre de la marine, sous le ministère de J. Laffitte, tous trois membres de la Société sous la Restauration4. À cette date, le vote de la loi ne suscite aucun article, ni commentaire dans le Journal et dans le bilan de l’action du Comité présenté en 1834, le président de la Société de la Morale chrétienne considère la loi comme l’aboutissement logique de l’action menée pendant près de dix ans : un autre combat mobilise désormais les abolitionnistes de la Société, l’abolition directe de l’esclavage.

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Voir infra t. II, p. 51. Voir infra t. II, p. 28-32. 3 Voir infra t. II, p. 85. 4 Voir Serge Daget, La Répression de la traite des Noirs au XIXe siècle : l’action des croisières françaises sur les côtes occidentales de l’Afrique, 1817-1850, Paris, Karthala, 1997, p. 47-55.

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L’abolition de l’esclavage Convaincus par l’exemple de l’Angleterre que l’abolition de la traite doit précéder celle de l’esclavage, les philanthropes de la Société de la Morale chrétienne ont donc, sous la Restauration, concentré leur action sur la disparition du commerce triangulaire. Mais constatant que les deux combats étaient indissociables, ils ont cherché dans le même temps les moyens de parvenir à la suppression de l’esclavage. Dès 1826, l’échec du premier concours « en faveur de l’abolition de la traite des Noirs », encourage Auguste de Staël à élargir le sujet avec un « concours pour l’abolition graduelle de l’esclavage »1 ; enfin, preuve suprême de l’évolution de ses objectifs, le Comité devient en 1828 « Comité pour l’abolition de la traite et de l’esclavage ». Mais, comme tous les abolitionnistes ont en mémoire les conséquences sanglantes du décret précipité de la Convention sur l’abolition immédiate et totale de l’esclavage en 1794, les massacres de SaintDomingue et le décret de Napoléon rétablissant l’esclavage en 18022, ils acquièrent la conviction que l’abolition de l’esclavage doit être progressive et non pas brutale : en Angleterre, dix ans séparent la création à Liverpool de la Société pour l’adoucissement et l’abolition graduelle de l’esclavage (1823) et le Bill d’abolition du 1er août 1833. Après la mort du baron de Staël, le Comité évolue : il passe en 1828 de 15 à 26 membres et alors qu’il était jusque-là constitué de personnalités des églises protestantes, de la noblesse et de la banque, il accueille peu à peu de jeunes libéraux pour la plupart avocats, le plus souvent républicains ou gagnés par le saint-simonisme qui ne se réfèrent plus directement aux modèles abolitionnistes anglais. On pourrait penser que sa nouvelle dénomination de « Comité pour l’abolition de la traite et de l’esclavage » est significative de l’évolution de son champ d’action : pourtant, à partir de là, dans les tomes IX (1828), X et XI (1829), et XII (1830) du Journal le nombre des articles consacrés à la traite et à l’esclavage des Noirs se réduit singulièrement à une dizaine pour les quatre tomes. Les nouveaux membres de la Société qui militent dans plusieurs comités privilégient les actions de proximité dans les Comités de charité et de
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Voir infra t. II, p. 82. Voir Pierre Brenda et Thierry Lentz, Napoléon, l’esclavage et les colonies, Le grand livre du mois, Paris, Fayard, 2006.

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bienfaisance, des prisons ou des orphelins, au détriment du Comité pour l’abolition de la traite et de l’esclavage. À quoi se réduit alors l’action de ce Comité ? Désormais le Journal ne rend plus compte de publications anglaises ou américaines, mais accorde un grand intérêt à des ouvrages français, issus d’expériences vécues dans les colonies. Les abolitionnistes de la Société n’avaient dit mot des pétitions de Joseph Elzear Morenas adressées aux Chambres en 1820 et 1821. En 1829, en revanche, un article courageux mais hélas anonyme vante les qualités de son Précis historique de la traite des noirs et de l’esclavage colonial1 dédié à Jean-Pierre Boyer, le président d’Haïti, et orné des portraits des trois antiesclavagistes de la Martinique, MM. Bissette, Fabien et Volny, condamnés alors aux galères à perpétuité. Le botaniste Morenas, au retour de missions scientifiques aux Indes et au Sénégal, puis d’un voyage à Haïti, écrit en connaissance de cause sur les formes de l’esclavage pratiquées en Afrique et dénonce sans hésiter les complicités que les négriers et les colons trouvent dans les bureaux du ministère de la Marine à Paris ou dans d’autres administrations de la métropole. De même, les deux ouvrages présentés au second concours lancé par le Comité, qui traitent de l’esclavage dans les colonies françaises2 sont longuement analysés. Dans son Mémoire de l’abolition graduelle de l’esclavage dans les colonies européennes et notamment dans les colonies françaises, Pierre Armand Dufau – qui certes n’a jamais vu les colonies, mais qui s’est appuyé sur le Traité de législation (182627) de M. Comte (membre de la Société) – propose l’affranchissement graduel de l’esclavage : « le nègre resterait dix ans engagé au service de quelque maître qui le nourrirait et lui donnerait le quart des produits de son travail. » Le second mémoire, Abolition de la traite et de l’esclavage dans les colonies françaises présenté aux deux Chambres, est publié par Auguste Billiard qui a longtemps habité l’île Bourbon et qui est revenu en Europe avec toute la confiance des colons : à ses yeux, seuls les colons « encouragés par la métropole » sont habilités à détruire l’esclavage et peuvent procéder à un affranchissement graduel. L’auteur joint à son mémoire un projet de Code noir pour mettre en

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Voir infra t. II, p. 113-116. Voir infra t. II, p. 129.

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pratique ses théories. L’essentiel de ce mémoire consiste à encourager la collaboration de la métropole et des colonies. Ces ouvrages apportent, tous les trois, sans faire référence aux abolitionnistes anglais, des points de vue nouveaux sur l’esclavage et offrent des projets d’émancipation graduelle pour les colonies françaises. Après la Révolution de 1830, le Journal rend compte des initiatives prises dans les colonies soit par des hommes de couleur, soit par des colons fouriéristes. Deux sujets mobilisent alors les abolitionnistes de la Société de la Morale chrétienne : le statut des hommes de couleur libres et l’émancipation des négresses. Sur les hommes de couleur, l’abbé Grégoire avait publié un Mémoire en faveur des gens de couleur ou sang-mêlé de Saint Domingue en 1789, et la Convention leur avait accordé la pleine citoyenneté en 1792. Mais leur statut n’avait jamais été effectivement reconnu dans les Antilles françaises. Aussi dès septembre 1830, le gouvernement tente-t-il de former une commission (dont font partie Isambert et de Tracy, membres de la Société) pour établir la complète assimilation des Libres de couleur aux colons de souches européennes pures : Bissette et Fabien, mandataires des hommes de couleur en métropole, participent aux travaux qui aboutiront à la charte coloniale promulguée le 24 avril 1833 : que toute personne libre de couleur de plus de vingtcinq ans et résidant depuis plus de deux ans sur le territoire d’une commune puisse élire et être éligible. Dans le même tome du Journal, il n’est plus question du Comité fondé en 1822 par Auguste de Staël, mais de la création d’un nouveau « Comité de rédemption de femmes esclaves », à la suite d’un projet fouriériste envoyé de l’île Maurice par Évenor Dupont, membre de la Société ; le 28 février 1832, au nom de la Société de la Morale chrétienne, son président et son secrétaire général envoient aux Chambres un projet de pétition pour le rachat des négresses demandant la fixation d’un tarif légal de rachat, qui ne sera pas retenu1. Cependant, comme le gouvernement de la monarchie de Juillet ne fait aucune proposition concernant l’abolition de l’esclavage, la Société resserrée autour de son nouveau président, le marquis Gaétan de La Rochefoucauld-Liancourt, fils du premier président, tourne à
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Voir infra t. II, p. 169.

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nouveau ses regards vers l’Angleterre. Le Journal consacre alors de longs articles au projet d’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques et au rôle joué par les associations religieuses anglaises ; il cite le texte de l’acte d’abolition qui prendra effet le 1er août 18341. La décision du Parlement anglais et le calme qui règne dans les colonies britanniques remplissent d’espoir les abolitionnistes de la Société de la Morale chrétienne et les poussent à créer – pour atteindre plus rapidement leur but – une nouvelle association, la Société française pour l’abolition de l’esclavage, dont les membres sont pour la plupart issus de la Société de la morale chrétienne, « le duc de Broglie, Victor de Tracy, Alexandre de La Borde, La Rochefoucauld-Liancourt, Bérenger, Isambert, Eusèbe Salverte et autres amis de l’humanité » et dont le Journal présente le programme, à la date du 8 décembre 18342. Enfin il ne manque pas d’annoncer la fondation de la Société britannique et étrangère pour l’abolition universelle de l’esclavage des nègres et de la traite des esclaves (British and Foreign Anti-Slavery Society) qui prolonge l’action de la Société fondée en 1823 par Wilberforce (l’Anti-Slavery Society). Les Noirs et la liberté Dans le contexte de la Restauration où le trône et l’autel ont partie liée, le Journal de la Société de la Morale chrétienne constitue une force d’opposition aussi bien religieuse que politique. Sans lancer la moindre polémique contre l’Église catholique de la Restauration, qu’il semble ignorer absolument, le Journal ne manque pas de rappeler à deux reprises que « l’esclavage et le trafic de l’espèce humaine » étaient condamnés aux premiers temps de l’Église et que les déclarations des papes Léon X et Paul III lors de l’extermination des Indiens étaient sans équivoque3. C’est donc au nom des principes fondateurs du christianisme énoncés dans l’Évangile, que les philanthropes de la Société consacrent leurs efforts pour rendre leur dignité d’hommes aux Africains enlevés de force à leur terre natale et

Voir infra t. II, p. 233-234. Voir infra t. II, p. 246, 248 et 267. 3 Voir infra l’article de J. B. Berton sur le concours lancé en 1823 par l’Académie française sur « L’Abolition de la traite des Noirs » t. I, p. 85-92 et le bilan du président de la Société en 1834, t. II, p. 270-280.
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à la race noire que l’oppression tient courbée vers la terre, et qu’ils ne cessent de considérer comme des « frères » et comme des « égaux ». Intervenant dans le domaine politique, en collaboration avec la Revue encyclopédique (fondée en 1819 par Marc-Antoine Jullien, futur membre de la Société) et le Globe (fondé en 1824 dont Charles de Rémusat, secrétaire du Comité, sera un des principaux rédacteurs), le Journal de la Morale chrétienne livre les ré exions et prises de position du courant libéral face aux partisans du maintien de l’esclavage. Charles Coquerel développe dans la Revue encyclopédique en août 1820, les considérations qu’il exprimera dans le Journal en 1824 et 18251 ; de même Charles de Rémusat reprend en 1825 dans trois articles du Globe ses idées émises dans le Journal2. Plutôt que de développer le contenu de tous ces articles qui mettent en pièces les préjugés bien connus des esclavagistes (les Noirs n’appartiennent pas à l’espèce humaine ; ils descendent de la race maudite de Cham ; leur faciès (préjugé de l’angle facial) révèle leur infériorité intellectuelle3 ; la traite permet aux Africains d’échapper à la mort des sacrifices païens et, par suite, l’esclavage est pour eux un bienfait ; le système colonial est une nécessité politique contre les révoltes des esclaves ; le travail servile est économiquement plus rentable que le travail libre, etc.), il semble plus intéressant de suivre – sous la plume émue des philanthropes de la Société de la Morale chrétienne – les premières expériences que les Noirs ont faites de leur liberté. Le grand nombre d’articles consacrés à la Sierra Leone et au Libéria montre que les abolitionnistes de la Société de la Morale chrétienne portent le plus grand intérêt à la fondation de ces colonies africaines. On découvre que Villenave, membre éclairé de la Société mais non pas militant du Comité, attire l’attention sur une Dissertation parue en 1780 dans le Journal de Monsieur en faveur de la liberté des Noirs4 : pour la première fois en Europe, son auteur (anonyme, hélas) avait proposé « un plan de civilisation et d’émancipation pour les Noirs » : à savoir « qu’on rendît à l’Afrique tous les Noirs transportés
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Voir infra t. I, p. 112, p. 175-184 et p. 201-211. Voir infra t. I, p. 138-150 et p. 184-190 ; le Globe, août 1825, II, p. 145-148. 3 Voir l’ouvrage de l’abbé Grégoire, De la littérature des nègres ou recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, Paris, Maradan, 1808 (repr. in abbé Grégoire, Écrits sur les Noirs, t. I, Autrement Mêmes 49, Paris, L’Harmattan, 2009). 4 Voir infra t. I, p. 100-106 l’article signé de Villenave.

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dans les colonies et que les Blancs seuls fussent admis à la culture de nos îles ». Dans le Comité, Charles de Rémusat et Charles Coquerel s’interrogent sur le succès de la colonisation africaine. Le premier annonce l’arrivée et l’installation des colons en Sierra Leone1 et le second ensuite justifie le retour des Noirs américains, en reprenant le fil historique de leur libération par les Anglais en 1787, après la guerre d’indépendance des États-Unis et de leur émigration en qualité « d’hommes libres » dans la colonie africaine. Et Charles Coquerel de s’extasier devant les progrès accomplis : la race noire profite « de l’affranchissement pour s’éclairer avec une rapidité qu’aucune race humaine n’a surpassée jamais »2. Mais dans la colonie de Sierra Leone, les progrès de la christianisation (présence de l’Institution africaine et de la Société biblique de Londres qui a déjà distribué une quarantaine de bibles arabes, plus de cent évangiles anglais et près de six cents bibles anglaises) ne peuvent occulter aux yeux du philanthrope la stratégie impérialiste : à partir de l’acte d’abolition de la traite en 1807, la marine royale anglaise qui arraisonne les bateaux négriers sur la côte d’Afrique, institue à Freetown, devenue une « base stratégique », une cour de justice de l’amirauté anglaise, chargée du jugement des capitaines négriers et de la libération des esclaves. À propos de la fondation de Libéria au sud de la Sierra Leone à partir de 1820, J.-B. Say est tout aussi admiratif sur le travail accompli par la Société américaine de colonisation : « qu’il lui a fallu de persévérance pour vaincre les premières difficultés ! » À l’appui de ce cri du cœur, il cite des témoignages de Noirs désireux de retourner en Afrique et voit dans la création de tels États le moyen d’établir de nouveaux échanges commerciaux entre l’Amérique et l’Afrique3. En 1833, la supériorité de la colonie américaine sur ses voisines, celles des Français et des Anglais, est sans appel : « le seul établissement qui ait réellement prospéré, c’est celui de Libéria, fondé par les Américains »4, parce qu’aucun homme de race blanche (à l’exception des médecins et des missionnaires) ne peut y acquérir une propriété. Cette vision enthousiaste est inspirée d’un article de G. de Félice paru dans
Voir infra t. I, p. 16-20, « Sur la colonie de Sierra Leone ». Voir infra t. I, p. 201-211, « Sur la sociabilité de la race noire ». 3 Voir infra t. I, p. 150-160, « Notice sur la première colonie formée par les Américains en Afrique ». 4 Voir infra t. II, p. 198-202, « De l’établissement de Libéria ».
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la Revue encyclopédique en 1831, qui présente un tableau enchanteur « non plus du bon sauvage, mais du bon noir civilisé et civilisateur »1. En effet, en 1828, d’après un rapport de la Société de colonisation américaine et une lettre de son agent, M. Ashmun2, six écoles sont ouvertes au Libéria où se pratique l’enseignement mutuel et en 1834, un long article décrit le degré d’implantation du christianisme en Afrique occidentale (la Gambie, la Sierra Leone, le Libéria, le cap Palmas et la Côte d’or) pour y célébrer les devoirs et les succès de la charité chrétienne : les progrès de l’Évangile sont dus à des missionnaires nombreux et vertueux qui implantent, en dépit du climat, des obstacles matériels et des résistances du paganisme, le christianisme dans les âmes des Noirs de l’Afrique3. Le sentiment d’avoir rendu ses enfants à l’Afrique et la confiance dans l’avenir de ces « États » africains apportent aux philanthropes de la Société de la Morale chrétienne la preuve que les Noirs savent mettre à profit la jouissance de leur liberté. Un autre sujet remplit de satisfaction les membres du Comité, celui de la République d’Haïti depuis son indépendance en 1804. Preuve des liens que la Société a établis dès sa fondation en 1822 avec l’ex-colonie de Saint-Domingue, la présence dans le Comité de deux correspondants résidant dans l’île, Élie et Bonnet « négociants à Haïti » où il faut souligner la mention « Haïti » qui remplace l’ancienne dénomination « coloniale ». Avant même sa reconnaissance par Charles X en 1825, le Journal ne cesse d’évoquer la « perle » des Antilles où les Noirs « depuis plusieurs années, sont tranquilles, soumis aux lois qu’ils ont faites eux-mêmes ; les crimes sont devenus rares dans Hayti [sic] ; le voyageur ne craint point d’être dépouillé ; la justice est bien administrée ; la propriété a ses garanties ; l’industrie, sa liberté »4. Et dès l’annonce de cette reconnaissance par la France, le Journal confie la célébration de l’événement à la plume enthousiaste de Sophie Doin, épouse d’un membre de la Société : « O fils d’Haïti ! quand luira pour vos frères d’Afrique le beau jour de la liberté ? Alors ils apprendront à chérir une patrie ; alors cette patrie s’ouvrira à la

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Revue encyclopédique, « Notice sur la colonie de Libéria », t. 50, p. 266. Voir infra t. II, 125-126, « Établissements d’éducation de la colonie de Libéria ». 3 Voir infra t. II, p 256-265. 4 Voir infra t. I, p. 100-106.

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religion, à la morale, aux progrès de l’intelligence ; alors, pour jamais aura disparu l’esclavage1 ! » Désormais, le Journal parle d’Haïti comme d’un État à part entière2 et sans reprendre ici toutes les allusions faites à la prospérité de Haïti dans les tomes suivants du Journal et en particulier au nouveau Code noir mis en place par le président Boyer, il faut souligner qu’en 1834 dans son bilan sur les travaux de la Société (1821-1834), le marquis de La Rochefoucauld-Liancourt, livre du passé de l’île une vision idéalisée : il ne fait pas mention des massacres des colons, de la triste fin de Toussaint Louverture ou des 150 millions de francs or imposés par Charles X à la nouvelle république pour indemniser les colons, et, à propos de son avenir, il espère que ses échanges commerciaux se développeront3. Avant d’établir le bilan du combat mené par la Société de la Morale chrétienne pour conduire les Noirs à la liberté, on peut se demander pourquoi la France n’a mis un terme définitif à la traite négrière qu’en 1831, alors que l’Angleterre avait voté sa suppression dès 1807 et pourquoi la monarchie de Juillet (en dépit de la présence d’anciens membres de la Société de la Morale chrétienne au gouvernement tels le duc de Broglie ou Guizot, et de députés déterminés tels Lamartine, Isambert ou Gasparin), n’est pas parvenue à abolir l’esclavage avant 1848, alors que l’Angleterre lui en donnait l’exemple dès 1833. Ce décalage dans le temps est dû à plusieurs facteurs. Le mouvement abolitionniste, né dès la fin du XVIIIe siècle avec les ouvrages de Bénezet, Clarkson, Wilberforce et autres, s’est rapidement développé dans les pays anglo-saxons, alors qu’en France, l’abolition brutale de l’esclavage par la Convention en 1794 et son rétablissement par Napoléon en 1802 ont provoqué un retour en arrière et empêché toute évolution de l’opinion publique en faveur de l’abolition. À ces écrits s’ajoutent les prédications des pasteurs protestants (anglicans, baptistes ou presbytériens), qui font naître dans la population anglaise des sentiments de fraternité chrétienne avec la race noire, alors qu’en France la hiérarchie catholique comme les membres du clergé ne participent absolument pas au mouvement de
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Voir infra t. I, p. 211-214. Sophie Doin est l’auteur d’un ouvrage sur l’esclavage, La Famille noire, présentée par D. Kadish, dans une réédition de la collection Autrement Mêmes, Paris, L’Harmattan, 2002. 2 Voir infra t. II, p. 28. 3 Voir infra t. II, p. 270-280.

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libération en faveur des Noirs. De plus, la multiplication des Sociétés abolitionnistes dans les grandes villes anglaises comme à Londres fait ré échir les hommes politiques et les ministres, alors qu’en France la Société de la Morale chrétienne est la seule à porter le ambeau abolitionniste et que son Journal ne touche qu’un cercle limité de convaincus (les membres des Sociétés savantes et philanthropiques et le parti libéral). Enfin, les pétitions rassemblent outre-Manche des milliers de signatures, alors qu’en France il faudra attendre les dernières années de la monarchie de Juillet pour constater la mobilisation de l’opinion publique. Même dans les milieux esclavagistes, les capitalistes anglo-saxons de Liverpool et autres ports, ainsi que des colonies anglaises se convertissent dès le début du XIXe siècle à l’idée que le travail libre et mécanisé est économiquement plus rentable que le travail servile, alors que les planteurs des colonies françaises restent attachés à leurs privilèges esclavagistes, sans mesurer les avantages apportés par le progrès industriel. C’est pourquoi, en 1834, lorsque le président de la Société de la Morale chrétienne présente à la Société française pour l’abolition de l’esclavage nouvellement créée les efforts accomplis depuis dix ans par ses militants1, il les associe à ceux des Anglo-Saxons, montrant que tous les « amis de l’humanité » livrent le même combat, celui de l’Europe chrétienne et civilisée pour apporter aux Noirs la liberté assortie de l’instruction, de la religion et de la prospérité. Aux membres de la Société française pour l’abolition de l’esclavage de poursuivre l’œuvre accomplie depuis dix ans par le Comité de la Société de la Morale chrétienne et de faire voter au plus vite une loi qui, à l’exemple du Bill voté par le Parlement anglais en 1833, accorde aux Noirs la jouissance de la liberté : mais l’histoire de la monarchie de Juillet montre que les bons sentiments ne suffisent pas à faire prendre les bonnes décisions politiques2 !

Idem. Sur la continuité du combat abolitionniste de 1815 à 1848, voir Marie-Laure Aurenche, « Le combat pour faire cesser la traite et abolir l’esclavage : de la Société de la Morale chrétienne (1822-1834) à la Société française pour l’abolition de l’esclavage (1834-1848) », in Littérature et esclavage (XVIIIe-XIXe siècles), s.l.d. Sarga Moussa, coll. L’esprit des lettres, Paris, Desjonquères, 2010, p. 301-317.
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NOTE TECHNIQUE ET REMERCIEMENTS Le Journal de la Société de la Morale chrétienne, que nous avons consulté à la Bibliothèque historique du protestantisme français, 54 rue des Saints-Pères, à Paris, est également mis en ligne (tomes II à XI) sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France. Le Journal de la Société de la Morale chrétienne, a été publié de 1822 à 1830, en 12 tomes, par numéros d’une soixantaine de pages (numéros 1 à 90), avec une pagination continue à l’intérieur de chaque tome. Cette 1ere série comprend 6 numéros par tome de 1822 à 1828 (tomes I-IX) et 12 numéros par tome de 1828 à 1830 (tomes X-XI-XII). En 1830-1831, la publication se poursuit, sous le titre Archives Philanthropiques (tomes I-II), à raison de 12 numéros, du n° 1 au n° 12, avec une pagination continue à l’intérieur de chaque tome. À partir de 1832, la publication reprend son titre initial de Journal de la Société de la Morale chrétienne, avec la mention 2e série, mais avec une pagination propre à chaque numéro dans le tome I, puis continue comme dans la première série à partir du tome II. Dans la présente réédition, en tête de chaque article, figurent ses références au Journal et un titre ajouté par nous pour annoncer le contenu du texte. La hiérarchie des titres en capitales et les sous-titres en italiques, telle qu’elle se présente dans le format du Journal, n’a pas été conservée. Les discours, rapports, et lettres figurent entre guillemets (« »). Dans les notes, le titre du Journal est abrégé en JSMC et les références renvoient aux pages de cette réédition et – après le signe : – à celles de l’édition première. L’orthographe des noms propres (lieux et personnes) est uniformisée selon la règle actuelle. Dans les articles, les noms des sociétés, les titres de journaux ou d’ouvrages, les mots étrangers et les noms de bateaux figurent en caractères italiques. Tout ajout entre crochets est par ailleurs de notre fait. Je remercie Françoise Notter-Truxa, infographiste à l’UMR LIRE (CNRS Lyon 2), d’avoir bien voulu réaliser les illustrations de couverture. Je remercie également Roger Little qui, par sa compétence éclairée, a contribué à la mise en œuvre de la présente édition. M.-L. A.

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CHRONOLOGIE de l’abolition de la traite et de l’esclavage (1760-1834)
Angleterre / États-Unis 1770 : fondation par les Quakers d’une société antiesclavagiste à Philadelphie 1787 : création de l’Anti-Trade Slavery Society à Clapham (Clapham Sect) 1787 : achat par les Anglais d’un territoire sur la côte d’Afrique pour y établir la colonie de Sierra Leone 1788 : création de la Société des Amis des Noirs août 1791 : insurrection des esclaves de Saint-Domingue 24 mars 1792 : décret de la Convention accordant aux hommes libres de couleur l’égalité civique 4 févr. 1794 : décret de la Convention abolissant la traite et de l’esclavage dans les colonies début 1800 : abolition de l’esclavage dans les états du Nord des Etats-Unis 20 mai 1802 : rétablissement par Bonaparte de l’esclavage et de la traite 1er janvier 1804 : proclamation de l’indépendance de Saint-Domingue 23 février 1807 : abolition de la traite atlantique par le Parlement britannique 2 mars 1807 : abolition de la traite par les États-Unis 1807 : fondation de l’African Institution à Londres (1807-1827) 29 mars 1815 : abolition, par décret de Napoléon Ier de la traite négrière 8 janvier 1817 : ordonnance royale prévoyant la confiscation des bâtiments négriers français France 1760-1780 : Encyclopédie et écrits des philosophes

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