Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le combat pour la liberté des noirs dans le Journal de la Société de la Morale Chrétienne

De
297 pages
Pour parvenir à l'abolition de l'esclavage, le Journal de la Société de la Morale chrétienne publie les expériences et les témoignages venus des colonies françaises qui s'opposent au lobby des planteurs et révèle le rôle joué par cette Société, à l'origine directe de la Société française pour l'abolition de l'esclavage, fondée en 1834 après le vote du Bill anglais.
Voir plus Voir moins

LE COMBAT POUR LA LIBERTÉ DES NOIRS DANS LE JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DE LA MORALE CHRÉTIENNE Tome II

COLLECTION AUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc. Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.
« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation : voir en fin de volume

LE COMBAT POUR LA LIBERTÉ DES NOIRS DANS LE JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DE LA MORALE CHRÉTIENNE Tome II : 1826-1834

Présentation de Marie-Laure Aurenche

L’HARMATTAN

En couverture : « Monument élevé dans l’île d’Haïti par les Nègres, en mémoire de leur émancipation » Le Magasin pittoresque, 1838, p. 217

© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12748-7 EAN : 9782296127487

1ère série, tome VI (1826) n° 31, p. 59-60 : Sur des captures de négriers et des condamnations de colons Notre station navale des Antilles, commandée par le contre-amiral Jurien, a capturé, le 26 mars dernier, le brick français l’Adeline, au moment où il venait de débarquer des Noirs de traite à la Pointe-duPêcheur, île de la Martinique. La procédure dont ce navire a été l’objet a dû se poursuivre devant les tribunaux de la Martinique. Surinam1. – Paramaribo, le 21 juin. Le tribunal de cette colonie a prononcé, le 6 de ce mois, sa sentence dans une affaire de l’office fiscal, contre les nommés M. Boullemer et P. M. Le Frapper, prévenus d’avoir clandestinement introduit un certain nombre de Nègres de la côte d’Afrique, à bord du schooner français la Franchise. Ces individus ont été, aux termes de l’arrêté royal du 17 septembre 1818, condamnés à une détention de cinq années, aux frais, et déclarés infâmes. Le sieur H. Dykman, directeur de la plantation À-la-Bonheur, où, le 29 janvier dernier, la justice arrêta les deux individus susdits, et trouva les deux cent douze Nègres qu’ils avaient importés, a été, à cause de sa conduite imprudente, condamné seulement à une amende de 3.000 orins et au tiers des dépens. La sentence ne stipule rien à l’égard des Nègres saisis, ces hommes ayant immédiatement après été mis à la disposition du gouvernement, sont employés comme ouvriers volontaires au service de l’État, aux travaux du fort New-Amsterdam. Dans une séance précédente, le même tribunal a prononcé dans l’affaire qui a causé tant de rumeur, du subrécargue, du capitaine et de l’équipage du négrier français la Légère, arrêté par sir Thomas Cochrane, commandant d’une escadre anglaise, au mois de septembre dernier, dans les eaux du Poste-Orange, et livrés à notre gouverne1

[Lors du congrès de Vienne, les trois colonies de l’Essequibo, de Berbice et de Demerara (soit le Guyana) sont restées à la Grande Bretagne, et celle du Surinam aux Pays-Bas.]

5

ment. Par jugement du 13 décembre 1823, les individus impliqués dans ce procès avaient été acquittés de l’accusation de faire de la traite, mais le tribunal avait décidé que le navire avec les trois cents Nègres qui se trouvaient à bord, serait convoyé vers une des possessions françaises. Le subrécargue, J. M. Bled, ayant, à ce qu’il paraît, voulu se soustraire au convoi, avait trouvé moyen de faire nuitamment débarquer la plus grande partie des Nègres et de les cacher dans une plantation au Jonkermenskreck, où il se rendit lui-même, ainsi qu’un homme J. Pallu ; mais y ayant été découverts, ces deux individus furent [en italiques dans le texte] reconduits à Paramaribo. Le subrécargue et ceux qui avaient prêté la main à transporter les Nègres et à les cacher, furent de nouveau mis en jugement, comme prévenus ou complices de trafic de Nègres. Bled et Pallu ont été déclarés coupables du crime de rébellion, et condamnés au bannissement à perpétuité de la colonie. Comme une preuve que l’administration s’occupe efficacement à protéger les esclaves contre les mauvais traitements de leurs maîtres, on peut citer la sentence portée dans le courant de l’année dernière contre le directeur de la plantation la Solitude, qui, convaincu de mauvais traitements envers une esclave, a été condamné à la fustigation, à la marque et au bannissement ; et ses trois complices à une amende de 3 000 orins et au bannissement. n° 32, p. 88-90 : Sur des condamnations de négriers sur la côte d’Afrique Nous continuons à mettre sous les yeux du lecteur les renseignements que nous fournissent nos correspondances avec l’Angleterre et les journaux d’Afrique. Nous voyons d’abord dans la feuille du samedi 11 décembre 1824, que les trois bâtiments portugais dont il a été question dans un de nos précédents numéros, la Diane, les Deux Amis du Brésil et l’Aviso, ayant été traduits devant la cour de commission mixte AngloPortugaise de Sierra Leone, ont été convaincus de traite et condamnés. Les noirs qu’ils portaient ont été sur-le-champ mis en liberté. Ces trois procès ont servi à constater un abus qui ajoute encore à l’horreur de la Traite. C’est la fraude pratiquée par les armateurs ou patrons qui, au moyen d’une fausse description de leur navire, obtenaient ainsi la permission de transporter un nombre, ou plutôt une masse d’esclaves, supérieure au poids et à l’encombrement autorisés par les règlements. 6

Le même jour (11 décembre), il est arrivé en vue de la colonie, un brick de guerre de Sa Majesté très chrétienne, que le journal appelle la Bressane, et qui est commandé par le lieutenant de vaisseau Le Hubie. Cet officier a salué le fort de 21 coups de canon ; il avait l’ordre de rejoindre l’Hébé et le Dragon qui font partie de l’escadre française au Cap-Mont. On espérait beaucoup des soins et de la surveillance de cette croisière pendant la saison qui commençait. (Royal-Gazette, 18 décembre 1824, n° 342.) Les feuilles suivantes accusent en effet le pavillon espagnol plus que le nôtre. Seulement le commodore du vaisseau le Maidstone, a rapporté au commencement de janvier que ses embarcations envoyées dans le Sherbro y avaient reconnu plusieurs négriers des deux nations qui attendaient comme à l’ordinaire leur chargement, et qui ne pouvaient être légalement molestés. (Id., 15 janvier 1825, n° 346.) Indépendamment des obstacles que la marine de toutes les nations civilisées oppose avec plus ou moins de zèle et de succès à la prolongation de la Traite, l’exemple des établissements destinés à servir de refuge et d’école aux Noirs doit avec le temps exercer une salutaire in uence. Telle est celui de Sierra Leone ; telle est aussi la colonie naissante fondée par des Américains non loin du cap Mesurado, sous le nom de Libéria. Les premières difficultés attachées à toute fondation paraissent franchies, et le sol paraît propre aux cultures qui doivent à la fois entretenir la colonie, et commencer par le travail la civilisation des Noirs. Mais il faut en convenir, ces entreprises, dont la sphère d’action est resserrée, n’obtiendront jamais qu’un succès local, et jusqu’au jour où tous les gouvernements poursuivront avec énergie un crime trop longtemps épargné, l’humanité n’en devra espérer la répression que de cette immense surveillance exercée sur toutes les mers par les croiseurs anglais, et de cette juste publicité in igée par le gouvernement britannique à tous les coupables qu’il découvre. n° 32, p. 90-93 : Sur des témoignages de négriers Dans les derniers papiers imprimés par ordre de la Chambre des Communes, nous remarquons une lettre du vice-amiral sir L. W. Halsted, commandant la station de la Jamaïque. Il y donne connaissance aux lords de l’Amirauté d’un rapport du lieutenant John Cawley, commandant le cutter de S. M. [le] Grecian, qui annonce que dans le mois de janvier dernier, il a avisé et visité, aux environs de l’île de la Tortue, deux croiseurs colombiens, dont l’un a été reconnu pour 7

un bâtiment de Saint-Jago de Cuba. Sa construction et son ornement, dont il joint une description détaillée, ainsi que la pièce suivante trouvée à bord, ne laissent point de doute sur sa destination. Saint-Jago de Cuba, 12 décembre 1824. « Sous les auspices de M. Couronneau de Bordeaux, notre ami, nous avons l’honneur de vous offrir nos services pour cette place. Vous savez, MM., que l’avantage que présente notre marché pour le débit de l’ébène1, lui assure la préférence sur toute autre de nos colonies, et cette circonstance, nous l’espérons, vous engagera à y envoyer quelques chargements de cette espèce. Nous avons reçu cette année un grand nombre de cargaisons de cet article, au compte des négociants de Nantes, et vers la fin de janvier nous attendons ici d’autres vaisseaux partis de ce dernier port. Toutes nos ventes ont été couronnées d’un heureux succès ; les crédits les plus longs sont de quatorze mois. Il est toujours assez difficile d’avoir de l’argent mais en faisant des sacrifices, on peut encore réussir à recouvrer le montant de l’armement ; nous devons cependant vous dire que notre ville est une de celles où les paiements sont le plus ponctuels, et notre dernier compte de vente a laissé un capital de plus de la moitié en caisse, et le reste en effet à douze mois de date. La dernière cargaison vendue ici est celle de la Henriette de Nantes. 328 souches2 se sont trouvées au débarquement, déduction faite de celles qui étaient endommagées, à 225 dollars chacune, payable partie en argent comptant, partie en effets de huit mois, partie en effets de vingt. Cette marchandise était d’une qualité fort ordinaire, et avait beaucoup souffert ; en vous délivrant de la cargaison en une fois, vous pouvez faire une bien meilleure affaire. Jusqu’ici ces bâtiments ont touché à la petite baie de Uragua-Grande, située à six lieues de la pointe du Morro3 ; c’est un lieu où le débarquement est facile et s’effectue convenablement. Après le débarquement, le vaisseau entre dans le port, et le …… regagne la plantation où ils sont très bien …… 4. C’est de cet endroit que les vaisseaux doivent s’efforcer d’approcher, en usant en même temps de beaucoup de précaution, à cause des croiseurs. Ils doivent se garder de reconnaître Guantanamo, et en avançant le long de la côte, ils doivent passer au sud de Saint-Domingue et garder le large. Si en touchant
C’est le nom que, dans l’argot de leur métier, les négociants négriers donnent aux nègres ; on les appelle également, à Nantes, du bois-noir ; peut-être même estce le nom que le traducteur anglais a rendu par ebony. 2 Voyez la note précédente. 3 [Sur la côte de l’Amérique du sud (baie de Sao Paulo).] 4 Mots en blanc dans l’anglais, et qui apparemment n’ont pu être déchiffrés.
1

8

Uragua, ils découvrent un vaisseau suspect, ils doivent immédiatement tendre vers Morro, et jeter l’ancre sous le fort en faisant leurs signaux. Là ils recevront des instructions relatives au lieu où ils doivent aborder, et ils peuvent sans inconvénient envoyer une embarcation à terre ; le commandant, qui nous est dévoué, lui remettra une lettre d’instruction pour le capitaine. Dans le cas où l’on donnerait la chasse au navire, il serait bon qu’il continuât sa course sous le vent, jusqu’à une petite baie appelée Assaradero, qui est située à environ six lieues du fort Morro, où il trouverait assistance, en observant que dans le cas d’un danger imminent, on peut courir à terre dans la première petite crique qui se présente ; il y a là toujours des Indiens par lesquels on peut envoyer une lettre à la ville. Lorsqu’une fois la cargaison est à terre, tout risque est passé. Nous avons aujourd’hui à vous communiquer une circonstance qui sans aucun doute vous intéressera autant que nous. « Le brick les Deux Nations, capitaine Pettier, qui a été dernièrement capturé par un croiseur anglais, au moment où il a paru devant Uragua avec une cargaison d’ébène, et par suite conduit à Kingston, a été relâché, l’amiral ayant déclaré que personne n’avait le droit de prise sur le pavillon français ; en conséquence de cela, le brick est revenu à Uragua où il a débarqué 456 souches. Si le bois avait été bon, il aurait fait une belle affaire ; mais vu le mauvais état de la masse de la cargaison qui avait beaucoup souffert, c’est une vente du dernier ordre. La libération du bâtiment nous offre l’assurance que désormais notre pavillon sera respecté. Les trois vaisseaux qui étaient en croisière devant notre côte ont été immédiatement rappelés à la Jamaïque. « Quant au pavillon hollandais, il n’y a qu’un seul vaisseau de guerre anglais dans notre latitude qui soit commissionné pour le capturer. Ce droit est entièrement refusé aux autres. « Nous considérons en conséquence qu’il n’y a plus aucun risque dans nos parages, et que les bâtiments peuvent se présenter en toute sûreté devant Uragua, où nous entretenons constamment un pilote. Les ventes d’ailleurs ne rencontrent aucune opposition, et s’opèrent jusqu’à un certain point publiquement. « Notre café est toujours en baisse, personne ne veut le payer actuellement plus de neuf ou neuf et demi pour la meilleure qualité ; de très beau a été vendu dernièrement à huit et huit et demi. « Nous avons l’honneur de vous saluer. Signé : L. Dutocq et compagnie. » 9

Ce document parle de lui-même, il révèle avec une rare naïveté les opinions et les procédés du commerce aux colonies relativement à la Traite. La fraude, l’ironie, l’insolence, tout ajoute dans cette lettre à l’horreur du sujet ; et la froideur du rédacteur caractérise mieux l’esprit et la conscience des trafiquants négriers que les plus véhémentes accusations. n° 32, p. 103-105 : Sur un affranchissement en Virginie Le Norfolk-Herald annonce qu’un habitant de la Virginie, nommé David Minge, demeurant près de Sandy-Point, sur les bords du James, a affranchi tous ses esclaves au nombre de 87, dont la valeur, aux prix courants, s’élevait à 26.000 dollars1. Il a dépensé 1.200 dollars à acheter pour eux des charrues, des houes, du fer et d’autres instruments d’agriculture, ainsi que des vêtements et des provisions, et il les a envoyés à Haïti par un navire dont le nolis [prix du transport] lui a coûté 1.600 dollars. Au moment de l’embarquement, cet excellent homme se fit apporter un sac d’argent et le distribua à ses affranchis, à raison de 7 dollars par tête. M. Minge est un jeune homme de 24 à 25 ans, non marié, qui jouit d’une fortune considérable, et qui a eu l’avantage d’être élevé à l’université d’Harvard ; il a dit qu’il voulait rendre service à son pays en le débarrassant de ses esclaves, que tous étaient de bons serviteurs, mais qu’ils feraient encore de meilleurs citoyens. n° 32, p. 106 : Sur la cruauté d’un négrier Traite. – Tandis que de lents efforts se succèdent et préparent, pour un temps qui semble perdu dans l’avenir, l’entière délivrance d’un peuple esclave, le petit nombre des hommes qui s’intéressent vivement à cette lutte déplorable de la charité chrétienne contre l’intérêt, porte sans cesse des regards inquiets vers les rivages de l’Afrique ; l’âme émue se dépeint les scènes déchirantes qui s’y renouvellent à chaque instant : en vain on veut fuir la vue de ce triste tableau, la vraie pitié qui proscrit une lâche terreur nous arrête, nous crie que l’odieux commerce se poursuit sans relâche, que les embarcations se pressent et que les cruautés commencent. Et qu’on ne dise pas qu’entraînés par notre zèle, nous exagérons les plaies des enfants de l’Afrique ; non, trop de voix ont attesté qu’aucune barbarie n’est incroyable de la part de gens démoralisés par un trafic infâme,
1

Le dollar vaut 5 francs 35 centimes.

10

habitués à marchander, à transporter les nègres comme des bêtes de somme. Nous citerons un trait de cruauté gratuite, pris dans un rapport publié depuis assez longtemps par un membre du comité de Londres. Puisse-t-il exciter encore un mouvement d’indignation dans l’âme de ceux que mille exemples semblables ont, pour ainsi dire, habitués à la froide barbarie des commerçants d’esclaves. M. N... fut témoin du trait suivant, à bord du vaisseau.... Parmi les esclaves qu’on avait amenés à bord se trouvait une petite négresse de l’âge d’environ deux ans, qui était avec sa mère ; elle poussait à chaque instant des cris à fendre le cœur. M. N..., qui venait de prendre le commandement du vaisseau, à la mort du capitaine N..., dit en entendant ce bruit, qu’il en ferait bien souvenir l’enfant. Là-dessus, il lia une de ses petites jambes à un billot de bois. Dans cet état, la petite se traînait, et ne faisait que crier plus fort qu’auparavant. Alors il la saisit à plusieurs reprises par un bras, et la tenant suspendue la fouettait avec une baguette. Les jambes de l’enfant commencèrent à en er sensiblement. Sur ce, il dit qu’il voulait la guérir, et il donna l’ordre d’apporter de l’eau bouillante dans un baquet. Comme il allait mettre les jambes de l’enfant dans cette eau, la personne qui avait apporté le baquet lui dit de songer à ce qu’il allait faire, observant que la chaleur de l’eau était trop grande. Mais le misérable, sans paraître même entendre ce qu’on lui disait, plongea les jambes de l’enfant dans cette situation dans l’eau brûlante. L’enfant jeta des cris comme dans la plus grande agonie, et l’on vit en tirant ses jambes de l’eau, que ses ongles étaient tombés. La pauvre petite languit encore deux jours, après lesquels elle mourut. n° 32, p. 108-109 : Sur une Nouvelle dénonçant les crimes de la traite et de l’esclavage La Famille noire, ou la Traite et l’Esclavage, par Mme Sophie Doin1. Quelque faibles et disproportionnés que soient les efforts de la Société de la Morale chrétienne, contre ce trafic exécrable appelé Traite des Noirs, quelque insensibles que soient peut-être ses progrès, on ne saurait lui contester ce mérite, qu’elle a popularisé l’examen de questions dont l’attention publique avait quelque temps paru se détourner, et qu’elle a réveillé la réprobation et la haine dont les âmes généreuses doivent poursuivre de tels forfaits.
1

[La réédition de La Famille noire suivie de trois Nouvelles blanches et noires a paru à Paris, L’Harmattan, coll. Autrement mêmes n° 6, avec une présentation de Doris Y. Kadish, 2002.]

11

Une nouvelle que vient de faire paraître Mme Sophie Doin, et qui a pour titre la Famille Noire, ou la Traite et l’Esclavage, nous semble être à la fois une preuve de ces premiers succès et une garantie de succès futurs. Mme Doin a voulu s’associer aux efforts dirigés contre ces odieux excès. Sous la forme plus facile et plus attrayante d’une Nouvelle, elle fait à la miséricorde du pouvoir et à la sympathie des hommes, un appel qui sera peut-être mieux entendu de l’opinion publique. C’est surtout aux cœurs des femmes que parlera cette expression de la sensibilité d’une femme. Les mères et les épouses, les filles et les sœurs sentiront vivement des souffrances que Mme Doin leur a retracées avec une énergie si réelle et si véridique. « Ce livre, dit-elle dans sa préface, n’est pas un roman ; c’est l’histoire scrupuleusement fidèle des crimes qu’ont entraînés avec eux dès leur origine, et que perpétuent de nos jours la Traite et l’Esclavage des Noirs ». L’idée de réunir ainsi sous la forme heureuse d’une Nouvelle intéressante, la substance des diverses publications du Comité de la Morale chrétienne nous paraît ingénieuse, et nous n’avons que des éloges à accorder au développement que lui a donné Mme Doin. Une narration animée, des ré exions où respire l’amour de l’humanité, de la justice et de la liberté, une chaleur digne d’un sujet qui pénètre si profondément les entrailles des hommes ; tels sont les titres qui recommandent la lecture de la Famille Noire. Le succès de ce livre, qui se lie intimement à celui de l’Abolition de la Traite, pourra servir de mesure de l’horreur qu’inspire aujourd’hui ce éau qui fait la honte de la civilisation moderne, et un auxiliaire comme Mme Doin ne peut que contribuer puissamment à décider la victoire du Comité de la Traite, sur les crimes qu’il combat avec une si honorable persévérance. J. A. n° 32, p. 109-125 : Sur l’amélioration du régime des esclaves dans les colonies anglaises Second Rapport du Comité de la Société pour l’adoucissement et l’abolition graduelle de l’esclavage dans les possessions anglaises, lu à la réunion générale de la Société, le 30 avril 1825. Ce Rapport contient, sur l’objet dont s’occupe la Société, des faits et des vues d’un grand intérêt et, à ce qu’il nous semble, d’une grande nouveauté. Nous en donnerons un extrait fidèle, sans nous porter pour garants de tous les renseignements d’après lesquels la Société raisonne. 12

Le Rapport commence par un exposé des mesures adoptées et des tentatives commencées pour l’amélioration du régime des esclaves. Un ordre du Roi dans son conseil, portant règlement général sur cette matière, a été promulgué à la Trinité. On peut l’apprécier par les plaintes et les remontrances qu’il a excitées de la part des blancs, propriétaires dans l’île. Ils le regardent, ont-ils dit, comme « ruineux pour la propriété des maîtres, injuste pour les esclaves, propre à les démoraliser, et spécialement dangereux pour la vie des hommes de couleur libres » ; en conséquence ils en ont demandé la suspension. Le gouverneur a résisté, et un Comité de planteurs a été formé pour rédiger un Mémoire au Roi. Voici, selon la Gazette de la Trinité du mois d’août 1824, répétée et copiée en cela par celle de la Jamaïque, les observations qui doivent déterminer la révocation de l’ordonnance. Nous citons en abrégeant, mais textuellement : « L’ordonnance fait révolution dans la condition des Noirs, c’est-à-dire d’une population privée de ses droits naturels, et que rien que la force de l’habitude, et une idée brutale et confuse de la supériorité et du pouvoir immuable de ses maîtres, peut tenir dans la sujétion. » Changer cela, c’est ce que les planteurs appellent démoraliser les esclaves. Poursuivons : « L’ordonnance condamne l’ancien mode de punition (elle interdit de fouetter les femmes, et de conduire à coups de fouet les travailleurs d’un sexe quelconque). Or ceux qui ont le plus médité sur cet objet dans cette colonie, regardent le fouet comme identifié avec l’existence de l’esclavage. Les différents moyens coercitifs substitués par le nouveau règlement, indiquent que les principes élémentaires de l’esclavage sont maintenant presque inconnus en Europe. Quelle coopération utile les réformateurs peuvent-ils attendre d’un maître fatigué et irrité, pour l’amélioration morale des esclaves ? Toute idée de ce genre est à présent éteinte dans la colonie. La classe inférieure des propriétaires ne songe plus qu’à inventer des moyens de punition dans les termes de l’ordonnance, qui fassent travailler les Nègres, et la classe élevée voit avec indignation le pouvoir établi et rationnel qui maintenait l’ordre, renversé pour faire place à de ridicules innovations tout au moins propres à corrompre les esclaves. Ainsi les esprits sont loin de méditer des perfectionnements. Au contraire, désormais aucune offense ne peut être pardonnée ; un pouvoir reconnu peut se montrer libéral ; une autorité disputée doit nécessairement être jalouse et sévère. » À de tels aveux, les philanthropes s’écrient : « Vous le voyez, messieurs, je ne le lui fais pas dire ». Et en effet, souvent jusqu’ici les avocats du régime colonial avaient traité de déclamation la brutalité où leurs adversaires 13

reprochaient aux maîtres d’entretenir les esclaves. M. Ellis, président du corps des colons, avait dit que le fouet n’était nullement employé pour stimuler au travail, qu’il n’était qu’un signe d’autorité, un symbole, non un instrument correctif. À cela, les colons de la Trinité répondent que si l’on ne fouette pas les Noirs pour les faire travailler, on les démoralise, et que le fouet est le palladium des colonies. Telle est donc l’opinion des habitants libres de la Trinité (quoique les blancs seuls se montrent ici, et que rien n’annonce que les hommes de couleur libres soient de leur avis), sur une mesure qui cependant n’entre dans la voie de la nouveauté que timidement et avec des restrictions fort désapprouvées des philanthropes anglais. Une lettre de lord Bathurst, en date du 26 juillet 1824 au gouverneur de la Barbade, avait promis l’application des mêmes dispositions à Demerara, Berbice, Sainte-Lucie, Maurice, et au cap de Bonne-Espérance. Cependant rien encore n’a été fait, et l’on dirait que l’opposition des colons arrête le gouvernement. On désire peut-être que les autorités locales, là ou elles sont indépendantes, prennent l’initiative de l’amélioration ; mais il faut peu l’espérer. À la Barbade, par exemple, les deux dernières sessions législatives, bien que l’une et l’autre eussent débuté par les plus belles promesses, n’ont rien produit. Ceux pourtant qui s’annoncent pour des réformateurs, ont commencé par s’emporter contre les mensonges diaboliques, les infâmes calomnies d’un petit nombre d’hypocrites intéressés qui veulent la perte des blancs, contre les terribles machinations de l’institution détestable qui travaille à la destruction des colonies. Ces déclamations n’ont pu réussir à procurer la moindre popularité aux novateurs, et il est curieux de voir quelles modifications au Code des esclaves (Slave Code), a discutées et proposées l’assemblée de la Barbade. « Les personnes dont la qualité d’esclave n’est pas prouvée, doivent-elles ou non jouir des privilèges des hommes libres ? La punition qui doit être in igée par le maître à l’esclave, doit-elle être limitée ou illimitée ? La tentative de la part d’un esclave de frapper un blanc, doit-elle ou non être excusée, si le blanc de son côté avait voulu tuer… Le fouet ou le Cat-o-nine-tails (le chat à neuf queues, espèce de fouet) doit-il être l’instrument adopté pour forcer les Noirs au travail ? Tout blanc, mulâtre ou noir libre, coupable du crime de mariage avec une esclave, doit-il être, en forme de punition, soumis à l’ignominie de voir le témoignage des esclaves généralement admis contre lui ? » Voilà les questions que l’on débat aux colonies, et ceux qui inclinent pour la solution la moins rigoureuse, sont les libéraux du pays. On se fait une 14

réputation de philanthropie à la Barbade, pour avoir préféré le Cat-onine-tails au fouet. On ne s’étonne plus du soin avec lequel certains Créoles s’opposent aux travaux des missionnaires. Ils ont besoin que les Nègres ne deviennent pas chrétiens, pour continuer eux-mêmes à n’être pas des hommes. Aussi dans la même île, une chapelle méthodiste à Bridgetown a-t-elle été détruite, et le missionnaire Shrewsbury indignement chassé. Récemment un autre missionnaire, M. Rayner, n’a pu y pénétrer ; son bâtiment a même été menacé et contraint de chercher la protection du canon d’un vaisseau de guerre. À Demerara, on continue à montrer contre les missions un esprit d’hostilité qui paraît aussi se répandre à la Jamaïque. Toutefois les choses ne sont pas poussées au même point dans les autres établissements. Le parlement de la Jamaïque est digne de celui de la Barbade. Il a annoncé, lors de sa réunion, en novembre dernier, le dessein de prendre en grande considération les propositions du gouverneur relatives à l’amélioration du régime des esclaves ; selon toute apparence elles sont analogues aux dispositions de l’ordonnance rendue à la Trinité. La session s’est terminée sans aucun résultat, et la seule innovation qui semble avoir été proposée, d’admettre en justice le témoignage des esclaves dans certains cas contre d’autres esclaves, a été rejetée par une majorité de trente-quatre voix contre une. La principale affaire de l’assemblée a été le rapport d’un Comité secret sur les derniers troubles de la colonie ; le grand point était de rattacher ces troubles aux discussions du parlement britannique concernant l’esclavage ; et tout ce que parvient à prouver le rapport, c’est la légèreté des preuves, la faiblesse des témoignages sur lesquels les condamnations les plus graves ont été prononcées, et le mépris effronté de toute forme, et même de toute bienséance, dans la conduite d’une procédure qui a traîné tant de malheureux à la mort. Une seule colonie a prononcé des réformes réelles ; c’est celle de Tobago. Dépassant même en un point les limites posées par l’ordonnance de la Trinité, elle a admis le témoignage des esclaves dans les cas de meurtre d’un esclave par un homme libre, blanc ou autre, pourvu que le témoignage fût direct. D’autres dispositions assurent aux esclaves leurs droits de propriété et les moyens de travailler pour leur compte ; d’autres réduisent à vingt coups de fouet la justice arbitraire du maître, etc. ; mais cet exemple n’a point d’imitateurs. La réforme des colonies est donc bien peu avancée. De toutes celles qui ont une représentation locale, Tobago est la seule qui ait fait 15

un pas en avant, et même parmi celles qui sont régies directement par la couronne, l’entreprise n’a été tentée qu’à la Trinité. Et cependant l’oppression continue, et chaque moment qui s’écoule est un outrage de plus pour l’humanité. Deux partis restent à prendre ; l’un est l’intervention du parlement anglais dans la législation intérieure des colonies, et l’on ne peut que faire des vœux pour que cette intervention soit prompte et hardie ; l’autre est l’abolition du monopole des Indes occidentales. Voici quelles sont les bases actuelles de ce monopole. 1°. Une prime de six schellings en sus, par quintal de sucre raffiné à l’exportation, ce qui élève le prix non seulement de tout le sucre exporté, mais de tout le sucre consommé. 2°. Un droit de dix schellings sur le sucre de l’Inde orientale, en faveur de celui des Indes occidentales, ce qui donne à l’un un avantage de près de 50 pour 100 sur l’autre, et tend à exclure le premier de la consommation. 3°. Le café des îles est protégé par un droit de 28 schellings par quintal. On peut évaluer le prix du monopole des Indes occidentales, tel qu’il résulte seulement de l’existence de la prime, à environ 1.200.000 livres sterling par an. Telle est la somme énorme que, sans compter le reste, l’Angleterre paie aux producteurs de sucre ; grâce surtout au maintien du régime colonial ; c’est là ce que l’esclavage des Noirs coûte aux Anglais. Peut-on se demander maintenant quel serait le vrai moyen de l’abolir ? On a calculé qu’il y a aux Indes occidentales à peu près 1 800 plantations à sucre. La somme que le peuple anglais paie en sus du prix probable du sucre, si le commerce était libre, divisée par 1 800, donne à peu près 700 livres sterling par chaque propriétaire ; et cela indépendamment de la hausse produite par le maintien du droit de protection qui grève le sucre d’Asie. Si l’on proposait au parlement d’allouer à chacun des 1 800 planteurs, une pension annuelle qui variât de 500 à 5.000 livres sterling, proportionnellement à la quantité de sucre qu’il obtient, le fouet à la main, du travail de ses esclaves, le tout formant un total de 1.200 mille livres sterling ; comment serait reçue une telle proposition ? Elle ne ferait cependant que présenter l’état des choses sous une autre forme ; seulement dans ce cas le citoyen paierait à l’Échiquier ce qu’il paie au marchand de sucre. Ici se présente l’objection déjà tant de fois combattue, du danger de la baisse des sucres pour les esclaves mêmes. Mais n’est-elle pas déjà suspecte par le fait seul qu’elle vient des colons ? Les pertes des maîtres, disent-ils, affameraient les esclaves. Mais ne nous disent-ils pas en même temps, ainsi que tous les écrivains, que très peu de jours 16

suffisent au Noir pour faire produire au sol sa nourriture annuelle ? C’est même sur leur témoignage, sur la déclaration des représentants des îles devant le conseil privé et le parlement, que la loi a alloué aux esclaves de 14 à 16 jours par an, sans compter les dimanches ; d’où il suit qu’ils peuvent vivre et s’entretenir en travaillant pour eux-mêmes seulement la vingt-cinquième partie de leur temps. Or maintenant il est évident que le haut prix du produit du travail servile fait renchérir la valeur de l’esclave, et met obstacle à son affranchissement en le rendant plus coûteux. Supposé que l’esclave puisse se racheter au moyen des profits de sa propre industrie, la difficulté de son rachat doit croître en proportion de l’augmentation de sa valeur. À Demerara et à la Barbade, la population noire est à peu près la même ; mais grâce à la fertilité supérieure du sol de Demerara, le travail y est plus productif, et les esclaves plus chers qu’à la Barbade. Aussi dans la période écoulée du 1er janvier 1808 à la fin de 1821, les rapports parlementaires prouvent-ils que les affranchissements se sont élevés à la Barbade environ à 126 par an, tandis qu’à Demerara ils n’ont pas dépassé 27. Voilà ce que gagne l’esclave à l’accroissement du prix de son travail. L’effet naturel du haut prix d’une denrée est de stimuler la production. Or, dans les îles où l’importation des Noirs est prohibée, la production ne peut être accrue, sans que le travail du Nègre soit augmenté. Un accroissement dans la quantité du sucre ou du café ne peut donc être obtenu que si l’on abrège le temps alloué au noir pour cultiver ses provisions, ou si l’on exige de lui plus d’effort, d’activité, de fatigue musculaire pendant qu’il travaille pour son maître. Le bas prix produit les effets directement opposés. Si nous supposons que la plantation de A, donnant annuellement 200 tonneaux de sucre, est exploitée par 300 esclaves, ménagés de manière à ce que leur nombre reste toujours le même, et que A entre en marché avec B, dans un temps où les sucres se vendent au prix de 30 liv. sterling le tonneau, pour lui louer pendant dix ans sa propriété sur le pied de 1.000 liv. sterl. par an. Les autres frais se montant à 20 liv sterl. par tonneau, ou en masse à 4.000 liv., il restera à B un revenu net de 1,000 liv. sterl., ou 5 liv. sterl. par tonneau. Supposons encore qu’il soit stipulé entre les deux contractants que tout le mobilier sera estimé au commencement et à l’expiration du bail, et que les détériorations seront payées par B, tandis qu’il lui sera tenu compte des améliorations.

17

Si maintenant il veut ajouter à son revenu en portant sa récolte de 200 à 250 tonneaux, cette addition élèvera le produit brut de 6.000 liv. à 7.600 et les rentes et charges déduites laisseront un revenu de 1.500. Mais évidemment pour atteindre ce résultat, il faut qu’il augmente d’un cinquième le travail ordinaire du Nègre et du bétail. Or, s’il met en ligne de compte la fatigue et la souffrance résultant de cette surcharge de travail, il ne sera pas tenté de chercher une augmentation qu’il serait obligé de compenser et au-delà, en indemnisant A pour la dépréciation inévitable de sa propriété à la fin du bail. Mais supposons que le prix général du sucre monte de 30 à 50 ; 4.000 liv. sterl. seront ajoutés au revenu par la simple vente des 200 tonneaux ; et si, craignant que cette circonstance ne soit passagère, il désire ajouter, par un accroissement de travail, 50 tonneaux à sa récolte, même au prix de la force et de la vie des travailleurs, il est clair qu’il aura intérêt à le faire. Le prix des 50 tonneaux ajoutés dépassera de beaucoup la dépense en hommes et en bêtes. Si au contraire, au lieu de monter, les sucres tombaient à 25 liv., les revenus suffiraient à peine aux frais de loyers et d’exploitation, et une augmentation de produit, obtenue par force, n’équivaudrait pas au déchet produit par la fatigue et la mort. L’intérêt évident du fermier serait en ce cas de tourner ses soins vers l’amélioration de la propriété, et d’accroître son fonds en Noirs et en bétail, afin d’avoir à réclamer du propriétaire une indemnité considérable pour améliorations. De cette manière, au lieu d’obtenir 50 tonneaux de plus par an, il aurait à la fin la valeur de 50 ou 100 Nègres à se faire rembourser. Cet exemple peut s’appliquer au propriétaire lui-même. Si en gagnant 500 liv. sterl. par l’augmentation de son produit, il perd en bétail et en esclaves 500 liv. sterl., il ne persistera pas dans une telle opération ; mais si le prix de sa denrée est quatre ou cinq fois plus fort que le montant de sa perte, il cédera à une tentation aussi puissante, et même avec plus de confiance et de sécurité que le fermier qui se sait comptable des esclaves défaillants. Ce phénomène économique n’est pas rare. Il se réalise en Angleterre quand il survient une élévation soudaine dans les profits de la poste pour un district particulier, surtout si les chevaux de poste se remplacent difficilement : les chevaux alors souffrent et meurent davantage. De même, une hausse dans la demande d’un objet manufacturé, hâte la détérioration des machines qui le produisent. Les colons seront-ils contents ? Il me semble que ce ne sont pas ici des raisonnements philanthropiques, des déclamations sentimentales. On leur parle commerce et économie ; on leur présente les Noirs 18

comme des bêtes ou des machines ; on ne risque pas ainsi de les démoraliser, ni d’ébranler le pouvoir rationnel. Si l’on demande comment il se fait que les vraisemblances ordinaires de l’économie politique soient ainsi démenties, puisque ordinairement l’augmentation dans la demande d’un article tourne au profit des travailleurs employés à le produire ; nous répondrons que c’est parce que ces travailleurs sont libres, tandis que le Nègre est esclave. L’augmentation de la demande accroît les salaires ; mais l’esclave n’a point de salaire, il ne retire point de bénéfice de son travail ; à proprement parler, ce n’est point un ouvrier, c’est un outil. Comment donc le bon marché des denrées coloniales pourrait-il empirer la condition du Noir ? Son salaire ne peut baisser ; il ne restera pas sans ouvrage, et d’ailleurs peu lui importe. Est-ce qu’on lui retirera le terrain ou le temps que la loi lui accorde pour cultiver les vivres qu’il consomme ? Cela n’est pas possible. L’effet naturel de la baisse des sucres est de porter le colon à n’y consacrer que ses meilleures terres, en accordant plus d’espace soit aux vivres, soit à d’autres productions ; et tout changement en ce genre ne peut qu’être favorable à l’esclave. Les faits, au reste, confirment ces ré exions ; partout la culture du sucre, encouragée et comme enrichie par les systèmes de douane, in ue défavorablement sur le sort de la population noire. Bahama ne produit pas de sucre. Le progrès de la population noire y est plus grand que dans toute autre colonie ; il est d’environ deux et demi pour cent par an, comme aux États-Unis. Le seul établissement anglais où la population s’accroisse, après Bahama, c’est la Barbade, parce qu’on y récolte peu de sucre en proportion du nombre des esclaves. L’accroissement est d’un peu plus d’un tiers par cent chaque année. En 1821, les Noirs étaient 79.000, et la quantité de sucre exportée en Angleterre, de 180.000 quintaux seulement, ce qui donne deux quintaux et un quart pour chaque esclave. La proportion est différente dans toutes les autres colonies ; aussi dans toutes, la population noire diminue-t-elle. Voyez le tableau suivant qui contient une évidente leçon. Noms des colonies St Christophe Jamaïque Population noire en 1821 20.000 340.000 Quintaux de sucre exportés en 1821 90.000 1.770.000 Quintaux de sucre exporté / esclaves 2½;1 5¾;1 Décroissance annuelle de la population ½% ½% 19

St Vincent La Grenade Tobago Demerara

24.450 25.700 14.600 77.000

216.000 184.500 109.000 536.500

8¼;1 7;1 7½;1 7;1

½% 2% 3% 3%

D’où viennent de pareilles différences ? D’où vient que l’abondance relative du produit, que le haut prix auquel il se vend, ruine, que dis-je, tue le travailleur ? D’où vient qu’à Bahama, la plus pauvre, la moins fertile de nos colonies, la population agricole croît rapidement, qu’elle croît encore à la Barbade, la moins abondante en sucre des colonies qui en produisent, tandis qu’elle dépérit sur le sol admirablement fécond de Demerara ? Quelle cause pervertit ainsi le cours ordinaire de l’industrie, les bienfaits même de la nature ? une seule cause, l’esclavage. On dira que l’abolition des primes et droits de faveur accordés aux denrées coloniales ruinerait les colons. Mais c’est d’abord une question que de savoir si les intérêts de seize à dix-huit cents planteurs peuvent balancer la liberté, le bien-être, la vie de sept ou huit cent mille créatures humaines. Doit-on, pour soutenir un petit nombre de particuliers obérés, maintenir, aux dépens de la masse des consommateurs anglais, une hausse factice, soutenue par des droits qui ont tous les caractères d’une taxe des pauvres ? Le véritable intérêt des colons ne le demande même pas. Leur véritable intérêt n’est pas de persister dans leurs préjugés, dans leur indolence, dans leurs pratiques routinières, et l’on ne peut qu’applaudir à l’intention annoncée par le gouvernement de réduire d’environ moitié la prime à l’exportation du sucre. Reste le droit de faveur (protecting duty), de 10 schellings par quintal ; tant qu’il subsiste, le mal est à peine affaibli. Mais c’est trop peu dire ; et pour qui veut bien y regarder, les colons gagneront les premiers au changement de système. Le système actuel est caduc, ils le sentent eux-mêmes ; leur intérêt est d’accepter, de seconder même la réforme. Une culture forcée comme celle du sucre, ne se peut soutenir que par un prix monopole. Supprimez ces restrictions, les prairies ou d’autres cultures gagnent du terrain, et le sucre, exclusivement cultivé sur les terres de qualité supérieure, coûte moins cher à produire, et retrouve aisément son prix. Le propriétaire est obligé à résidence, et la grande plaie des Indes occidentales est fermée. De nouveaux procédés agricoles s’inventent ou s’introduisent ; la charrue, d’autres instruments, des machines même rendent le travail moins lent et plus économique. La population s’accroît et s’améliore ; l’ordre s’établit, les affranchissements se multiplient, et 20

les Noirs font successivement connaissance avec le travail salarié, et avec le fermage. Enfin, les plus fertiles contrées de la terre deviennent capables d’entrer en marché pour leurs produits avec tout autre pays, et de supporter une concurrence qui jusqu’ici est restée au-dessus de leurs forces1. L’évidence nous paraît tellement forte sur tous ces points, que les défenseurs des colonies n’auront, nous n’en doutons pas, d’autre ressource que d’accuser les Noirs, et de les présenter comme incapables d’ordre et de travail, si la loi les affranchit. Mais d’abord entre affranchir sans restrictions et alléger le joug, il y a quelque différence. Et l’on ne voit pas qu’en général la population noire dépérisse et se désordonne à mesure qu’elle est mieux traitée. On peut citer l’accroissement rapide de la race des Nègres marrons à la Jamaïque, la situation orissante des Noirs libres dans toutes les îles, enfin l’exemple accablant pour les colonies de Saint-Domingue renouvelé. Cette île est presque entièrement peuplée de Noirs ou de descendants de Noirs ; elle ne connaît ni primes, ni droits de faveur ; elle fournit à ses propres dépenses et se soutient par elle-même. En 1790, la partie française comptait de 450.000 à 500.000 âmes, et la partie espagnole de 80 à 100.000. La révolution et les guerres ont bien dû réduire ce nombre de 200.000 ; et en effet, le continuateur de sir Bryan Edward estimait sa population totale, en 1805, à environ 400.000. Eh bien ! en 1824, un dénombrement ordonné par le gouvernement d’Haïti, a donné un résultat de 935.000 âmes. C’est une augmentation annuelle de 133 pour cent. Telle est cette race qui devait dépérir, livrée à elle-même, et s’éteindre dans le désœuvrement. Il est vrai que Haïti n’exporte point de sucre. Mais les habitants en sont-ils plus malheureux, les propriétaires moins aisés ? L’île n’a-telle pas, dans l’année 1822, échangé ses produits contre une valeur de trois millions sterling en marchandise étrangère ? Déjà il existe un projet suivant lequel les États-Unis lui céderaient leur population noire et de couleur. Près de six mille individus de ce genre ont accepté avec empressement les libérales propositions du président d’Haïti, et sont maintenant établis sur ce sol fertile. Espérons que le nombre va s’en accroître encore.

1

Sur toute cette partie de la question nous devons renvoyer à la circulaire du 9 février, donnée par la Société pour l’abolition graduelle de l’esclavage, et dont nous avons inséré la traduction dans notre numéro 28, p. 257-268. [Voir supra t. I, p. 193-201.]

21

Lors même que les prédictions des colons se réaliseraient, que l’émancipation réduirait l’exportation coloniale, qu’arriverait-il après tout ? ce qui arrive par tout pays, que la diminution des produits serait couverte par la hausse des prix. C’est d’ailleurs l’idée la plus étroite et la plus fausse que de considérer l’état servile des Noirs comme la ressource unique des colonies. Ce n’est là qu’une circonstance déplorablement importante sans doute, mais dont le changement amènerait d’autres chances, et ouvrirait à la production de nouvelles sources. À la Trinité, une bonne moitié de la propriété territoriale appartient aux Noirs libres ou à leurs descendants, et l’on ne leur reproche ni défaut d’industrie, ni manque d’intelligence, ni esprit de trouble et de désordre. À la Grenade, les habitants noirs et sang-mêlé sont au moins trois fois plus nombreux que les blancs ; et lorsque, il y a quelques années, ils demandèrent une extension de leurs droits civils, leur pétition fut admise par l’assemblée, qui déclara qu’ils formaient une classe respectable par sa conduite et ses propriétés. La Jamaïque contient 40.000 citoyens dans cette condition mixte, nombre qui excède de beaucoup celui des blancs, et le rôle des taxes suffit pour prouver dans quelle large proportion ils contribuent au revenu de l’île, et combien par conséquent ils ont d’industrie et de richesses. Et cependant bien des restrictions gênantes limitent encore leurs droits civils : il y a peu d’années encore qu’ils ne pouvaient posséder ni recevoir en héritage plus de 2.000 liv. sterl., ni mettre en mer un navire qui leur appartînt. On cherche vainement quel argument peut rester encore aux défenseurs de l’esclavage colonial ; et l’on ne doute pas que, plus l’ordre actuel sera examiné de près, plus il se discréditera aux yeux des personnes désintéressées. Rien ne doit arrêter le parlement ; aucune raison solide ne peut l’empêcher 1° de pourvoir par des mesures efficaces à l’exécution, de ses bienfaisantes résolutions de 1823 ; 2° d’abolir ces règlements fiscaux qui protègent le travail de l’esclave contre le travail de l’homme libre. L’entreprise n’est ni aussi difficile ni aussi coûteuse qu’on le croit. M. Barham, qui n’est pas porté à diminuer les droits des colons, estime le revenu net annuel qu’ils tirent de leurs propriétés à 2.100.000 liv. sterl. Si cette estimation n’est pas exagérée, seize ans de revenu doivent racheter le fonds ; et certes cette estimation est élevée dans un pays où d’ailleurs l’argent est à 6 pour 100, et quand il s’agit de propriétés soumises à tant de chances diverses. C’est donc un capital de 33.600,000 liv. sterl. qui peut être complètement liquidé à trois et demi pour cent, par une annuité perpétuelle de 1.176.000, somme moindre que celle que la 22

nation paie chaque année aux Indes occidentales, par suite du monopole et de tout l’ensemble du système colonial. On voit qu’il serait possible ainsi de trancher toute difficulté par une simple opération financière. Certes, les gouvernements en ont fait de plus onéreuses et de moins utiles que celle-là. » Nous devons en terminant cet extrait, faire remarquer combien les considérations qu’il présente se recommandent à la ré exion de tous ceux qui s’occupent d’affaires publiques, ou qui s’intéressent au sort de l’humanité. Elles s’appliquent également à toutes les colonies du golfe du Mexique ; et en changeant les noms, on peut dire de nos Antilles presque tout ce qui est dit ici des plantations anglaises. On peut même, sans trop de prévention, conjecturer que, grâce à l’infériorité de la France à l’égard de l’Angleterre, en matière de gouvernement et d’économie publique, le mal est encore plus grand dans nos établissements, où il se complique à la fois des préjugés des colonies et de ceux de la métropole. Nous désirons que cette publication contribue à éclairer et la métropole et les colonies. n° 33, p. 185-192 : Sur le voyage à Nantes de M. le baron de Staël Lettre à M. le Président de la Société de la Morale chrétienne1. « Monsieur, La lecture du Journal de la Morale chrétienne, celle des documents publiés par le parlement d’Angleterre et les lettres de mes propres correspondants m’avaient convaincu depuis longtemps de la triste vérité qu’il existe à Nantes quelques négociants avides et cruels qui se livrent à la traite des Nègres. Toutefois, je supposais qu’un trafic condamné par nos lois, et en abomination à toute âme honnête, ne se poursuivait qu’avec une sorte de réserve, et que les précautions employées par les Négriers, pour dissimuler leurs œuvres d’iniquité, pouvaient rendre difficile à l’administration de constater les faits et de réprimer le crime. J’ai voulu connaître la vérité ; j’ai été à Nantes, et j’en reviens le cœur navré de douleur et de honte. Voici ce que je tiens des hommes les plus dignes de foi, voici ce que j’ai vu par moi-même. Si ces détails, que je vous garantis, ne parviennent pas enfin à ouvrir les yeux de l’autorité, du moins j’aurai rempli mon devoir d’homme et
1

[Le texte qui suit, présenté sous la forme d’une lettre signée par « un membre de la Société de la Morale chrétienne », sera publié par le Comité avec des planches figurant les instruments de torture et le plan d’un bateau négrier (voir infra t. II, p. 85 : n° 38, p. 125.]

23

de citoyen en protestant hautement que la France n’est pas complice de la sanglante cupidité de quelques misérables. « Il est malheureusement incontestable que la traite des Noirs, loin d’avoir diminué, se fait aujourd’hui, à Nantes, avec plus d’étendue, plus de facilité et moins de mystère qu’à aucune autre époque. Le taux de l’assurance fournit à cet égard une donnée positive ; ce taux est de 25 pour % après avoir été de 33 et 36, et ce genre de risques est fort recherché par une certaine classe d’assureurs qui ne rougissent pas de les nommer des Assurances d’honneur. À la Bourse, dans les cercles, on entend parler publiquement de la traite, et ceux qui trempent leurs mains dans ce commerce de sang ne prennent pas même la peine de désigner leurs victimes sous les noms consacrés dans leur argot de mulets, de ballots ou de bois d’ébène. « M. un tel, vous dit-on, a fait un heureux voyage, il a pris un chargement de Noirs sur la côte de Guinée ; il en a perdu une vingtaine dans la traversée ; mais il en a débarqué tant sur un tel point, et il a encore gagné sur la cargaison de retour. Heureux voyage en effet que celui qui commence par le vol et par l’incendie, qu’une cruauté homicide accompagne, et qui se termine par la vente de victimes humaines ! Les noms des armateurs qui font la traite ne sont ignorés de personne ; les uns figurent déjà sur les Rapports de la Société Africaine ; d’autres ne sont pas moins connus. Je pourrais vous citer, sans craindre d’être contredit par aucun Nantais de bonne foi, tel trafiquant d’esclaves qui ose prétendre au titre d’ami de la liberté, et qui ne pense pas apparemment y déroger lorsqu’il fonde sur l’esclavage de ses semblables l’espoir de sa honteuse fortune ; tel autre qui affecte la dévotion, et qui ne craint pas de dire, avec une exécrable hypocrisie, que s’il fait la traite, c’est pour convertir les Nègres au christianisme. Un troisième passe pour particulièrement heureux ; il a réussi jusqu’à présent dans toutes ses expéditions ; 8.000 fr., qui lui ont été confiés par un fonctionnaire public, en ont produit 16.000 et les 16.000 en produiront bientôt 32.000. « Le Journal de la Morale chrétienne a signalé quelques-uns des artifices, au moyen desquels on élude la surveillance de l’autorité et la loi évidemment illusoire qui prohibe la traite. Vous avez expliqué comment c’est un prête-nom qui figure sur les rôles d’équipage comme capitaine du navire, tandis que le véritable capitaine s’embarque en qualité de second ; vous avez expliqué comment l’on achète des matelots, la promesse qu’ils mentiront sur le but de leur voyage devant le commissaire de la marine, apparemment pour s’assurer de leur fidélité par un double parjure. Je dois le dire pourtant, 24

à la louange de quelques-uns de ces marins, il en est qui sont revenus de la traite si révoltés des horreurs dont ils ont été témoins que, moins endurcis que leurs chefs, ils ont déclaré ne vouloir recommencer pour aucun prix un pareil voyage. Des gens dignes de foi m’ont assuré que les capitaines se procurent, à prix d’argent, des rôles d’équipages en blanc, mais déjà revêtus du timbre de l’administration, en sorte qu’il ne s’agit plus que de les remplir et de contrefaire la signature du commissaire des classes, en ajoutant le crime de faux à tous les autres crimes dont la traite se compose. A-t-on lieu de croire qu’un bâtiment négrier, à son retour à Nantes, sera soumis à un examen un peu sévère ; les armateurs en sont promptement informés, et des lettres sont à l’instant expédiées au capitaine, par l’entremise des pilotes côtiers, pour lui donner ordre de changer de route, et de se rendre soit à Lisbonne, soit plus habituellement à Anvers. « Plus le trafic des Noirs a pris d’extension, plus les armateurs ont cherché à accroître le nombre de leurs complices. Aujourd’hui, la plupart des ouvriers qu’ils emploient, le voilier, le cordier, le forgeron, sont, en quelque sorte, contraints de prendre eu paiement d’une partie de ce qui leur est dû des actions dans la traite. Ces actions ne sont en général que de 1,000 francs, afin d’être à la portée des plus modiques fortunes. Les constructeurs, ceux du moins dont les noms m’ont été cités, ne paraissent pas être directement intéressés dans les expéditions de traite ; mais la coupe et la distribution intérieure des navires qui leur sont commandés, ou qu’ils construisent par spéculation, ne sauraient leur laisser la plus légère ombre de doute sur la destination de ces navires. « Les estimations les plus modérées portent à plus de 80 le nombre des bâtiments qui sont aujourd’hui employés à la traite dans le port de Nantes. La plupart de ces vaisseaux, admirablement bien construits pour la marche, sont des bricks, des goélettes ou des lougres de petites dimensions. Il en est peu qui excèdent 200 tonneaux : plusieurs ne vont pas même jusqu’à 100. C’est là que l’on entasse les malheureux Nègres comme des veaux que l’on conduit à la boucherie, et que l’imagination des négriers s’ingère à trouver le moyen d’empiler 300 créatures humaines dans un espace où 10 pourraient à peine respirer à l’aise. Qu’importe que l’attitude forcée dans laquelle on les enchaîne devienne le plus atroce des supplices pendant un long voyage, sous le climat des tropiques ; qu’importe qu’il en meure quelques-uns dans la traversée, si, malgré ces avaries, le reste de la cargaison se vend avec profit ! 25

« Je n’avance rien qui ne soit de notoriété publique ; mais il est temps que je vous rende compte de ce que j’ai vu de mes propres yeux. Accompagné d’un marin de ma connaissance, j’ai désiré parcourir le port de Nantes, et visiter quelques navires qui eussent fait la traite, ou qui fussent évidemment destinés à la faire. Le moment n’était pas favorable ; car, peu de jours auparavant, environ quinze bâtiments négriers avaient mis à la voile : on pouvait donc supposer qu’il n’en restait pas d’autres en rivière ; mais c’eût été mal juger de l’activité de cet exécrable commerce. « Dès les premiers pas, je vis sur le quai un grand nombre de barriques d’eau prêtes à être embarquées, et dont tout œil tant soit peu exercé ne pouvait méconnaître la destination. On sait que les barriques en usage à bord des bâtiments négriers sont plus grandes, et construites en bois plus mince que celles des autres navires, parce qu’elles ne servent que pour un seul voyage, et qu’au retour on les remplit de sucre ou de café. « Je me rendis sur le chantier. Parmi les navires en construction, j’en reconnus quatre que leur coupe signalait de loin pour des négriers. L’un d’eux était presque achevé, et venait d’être mis en vente. Je montai sur le pont, et un coup d’œil suffit pour transformer en certitude les soupçons trop légitimes que l’aspect extérieur du bâtiment m’avait inspirés. En effet, la dimension des écoutilles, les mortaises toutes prêtes à recevoir le grillage qui doit les recouvrir, et la plate-forme déjà mise en place à deux pieds et demi au-dessous du pont, ne pouvait plus laisser l’apparence d’un doute. C’est sur cette plate-forme, c’est dans cet espace de deux à trois pieds de haut que les malheureux noirs, par centaines sont arrimés comme des ballots, sans qu’on paraisse se proposer d’autre problème que d’en faire tenir le plus grand nombre dans le moindre espace possible. Survient-il une tempête, on recouvre l’écoutille d’une toile goudronnée qui, en empêchant l’eau de pénétrer dans le navire, intercepte aussi le passage de l’air. Quand ensuite l’orage se dissipe, et que l’on vient à soulever cette toile, l’odeur effroyable qui s’exhale de l’entrepont apprend aux bourreaux qu’une partie de leurs victimes a péri suffoquée, et que l’autre respire à peine au milieu des cadavres et des excréments. « Mais ce n’est pas seulement sur le chantier que j’ai vu des navires évidemment destinés à la traite. Sept autres bâtiments, dont la destination n’était pas plus méconnaissable, se trouvaient en rivière. L’un d’eux, bâtiment neuf dont on réparait le doublage, n’était pas encore nommé, trois autres avaient leurs noms effacés ; car, d’ordinaire, les négriers changent de nom après chaque voyage : c’est 26

aussi l’usage des voleurs et des escrocs ; trois autres enfin portaient leurs noms inscrits sur la poupe. Le dernier, la Bretonne, brickgoélette de 106 tonneaux, est le seul dont je vous entretiendrai, parce que je me suis rendu à bord, et que je l’ai examiné en détail. Ce navire, qui avait déjà fait un voyage, était en vente. Une cuisine en fer, amarrée sur le pont, et dont les dimensions auraient suffi pour un vaisseau de guerre, semblait placée là comme pour indiquer au plus ignorant à quelle espèce de commerce la Bretonne était destinée. La plate-forme avait été enlevée pour faire place à la cargaison de retour, mais l’odeur cadavéreuse dont la cale restait encore imprégnée, rappelait les souffrances des malheureux nègres qu’on y avait entassés. « Combien d’esclaves peut contenir ce bâtiment ? demandai-je au matelot qui était de garde. Cet homme, qui avait lu apparemment dans nos regards le sentiment d’horreur dont mon âme était pénétrée, conçut des soupçons, hésita et ne me donna qu’une réponse évasive. Combien, reprit la personne qui m’accompagnait, deux cent cinquante, n’est-ce pas, ou environ ? – Plutôt davantage que moins, répartit alors ce matelot, entraîné par la force de l’habitude. – Plus de deux cent cinquante esclaves sur un navire de 106 tonneaux !!! « Ce n’est pas tout. Il faut des fers pour se rendre maître de tant de victimes ; et des fers auprès desquels les chaînes de nos galériens sont des guirlandes de roses. Il faut des entraves pour leurs jambes ; il faut des tringles pour lier ensemble et pour tenir immobile toute une rangée d’esclaves ; il faut des menottes pour serrer leurs poignets, il faut des poucettes pour mettre à la gêne ceux qui ont un sentiment trop énergique de la cruauté de leurs bourreaux. J’avais vu les dessins de ces instruments de torture ; je devais croire qu’il s’en fabriquait à Nantes ; je voulus en avoir la preuve ; ce ne fut pas difficile. Mon compagnon entra dans la première boutique de forgeron que nous rencontrâmes sur la Fosse ; et, après quelque pourparler avec le maître-ouvrier, on le conduisit à un entresol où il vit entassés par centaines les fers qui faisaient l’objet de ma recherche. Ce fut dans cet arsenal du crime qu’il choisit, au hasard, les menottes et les poucettes que je vous prie de déposer sur votre bureau, comme une preuve entre mille de l’impudeur inouïe avec laquelle la traite se fait à Nantes1.
1

En lisant ces horribles détails, quelques personnes voudront peut-être avoir des renseignements sur le sort des esclaves noirs ; nous les engageons à lire un petit ouvrage que Madame Sophie Doin vient de publier sous le titre de La Famille Noire ; là sont consignés, avec une touchante énergie et une vérité déchirante, les

27

« Tous ces faits sont de notoriété publique ; il n’est pas de voyageur qui ne puisse les vérifier aussi bien que moi. Est-il croyable que les agents du gouvernement soient les seuls qui les ignorent ? C’est ce que je n’ai point à examiner ici. Ou la loi est insuffisante, ou ceux à qui l’exécution en est confiée manquent à leur devoir : voilà ce que personne aujourd’hui ne saurait révoquer en doute. « Quelque triste que soit ce récit, une pensée consolante vient adoucir notre peine : c’est que s’il est certain que des hommes avides se livrent aujourd’hui à la traite avec tout l’aveuglement d’une cupidité effrénée, il n’en est pas moins incontestable que dès l’instant où le gouvernement adoptera des mesures plus efficaces, la traite sera supprimée sans la moindre difficulté. Hâtons-nous de le dire ; si le trafic des noirs, n’est pas encore couvert de toute la haine et de tout le mépris qui en sont le juste salaire, du moins il n’a pas, même à Nantes, poussé de profondes racines parmi nous ; l’opinion publique le condamne ; il est repoussé par quiconque a quelque religion, quelque vertu, ou même quelque sentiment de pudeur. Deux des maisons qui s’y livrent avec l’activité la plus notoire sont d’origine étrangère, et tous les négociants honorables rougiraient d’y prendre la moindre part. Un membre de la Société de la Morale chrétienne. Paris, 5 décembre 1825. » n° 34, 209-215 : Sur l’efficacité de la croisière française pour supprimer la traite des Noirs1 Affaire du navire de la Martinique, les Deux-Sœurs. Depuis que notre gouvernement a reconnu celui de l’île d’Haïti, la cause de l’abolition de la traite peut être plaidée plus hautement que jamais. Il est évident qu’une nation qui traite désormais avec la nôtre sur un pied d’égalité, et dont les ambassadeurs peuvent d’un jour à l’autre être accrédités auprès de notre cour, et montrer leurs fronts noirs dans nos fêtes royales, ne saurait appartenir à une race irrévocablement dévouée à la servitude et à l’abrutissement. Nul doute que notre gouvernement, s’il est conséquent, ne soit conduit dans peu à porter les derniers coups à la traite, et les premiers à l’esclavage colonial.
maux nombreux qui pèsent sur les malheureux nègres, et les crimes multiples qu’entraînent la Traite et l’esclavage. 1 [Aussitôt votée la première loi française interdisant la traite négrière (15 avril 1818), le gouvernement avait mis en place le 24 juin 1818 une croisière française pour réprimer la traite transatlantique.]

28

C’est donc, non pas avec plus de zèle, mais avec plus d’espoir que nous continuerons à porter la lumière sur les iniquités furtives d’un trafic homicide, et à exciter autant qu’il est en nous l’indignation publique, pour les tableaux que multiplient depuis dix ans les odieuses spéculations d’une poignée de contrebandiers. Les journaux d’Afrique du mois d’avril dernier rendent compte de l’affaire d’un navire français, traduit devant la cour d’amirauté de la colonie de Sierra Leone. Les détails de ce procès méritent d’être connus. Le cutter les Deux-Sœurs, de la Martinique, armé par M. Hippolyte Delaroche, de Saint-Pierre, et commandé par Henri Mornet, naviguait avec un rôle d’équipage de neuf hommes, un port de quarante-un tonneaux, et cent trente-deux esclaves à bord, lorsqu’il fut pris le 15 janvier dernier par M. Perceval, écuyer, collecteur et officier de la marine, dans le port ou la rade d’une des îles de Loos. Il paraît qu’il avait recueilli sa cargaison à l’embouchure de la rivière de Boom ou de Shebar, principalement à la factorerie de Jem Tucker, espèce de courtier de noirs très fameux sur cette côte. Sur le livre de cargaison, figuraient toutefois les noms de deux de ses frères, John et Henri Tucker, de Henri Caulker, de A. Salmon, de William Skinner, du roi Couba, et Carri son frère. Ce sont là ceux qui l’avaient fourni de noirs, lesquels étaient désignés tantôt sous le nom de bûches, tantôt sous celui de fagots. Le fret de la cargaison s’élevait à 36.721 fr. 10 sous, et le tout était destiné pour la Martinique. On prétendait venir des îles du Cap-Vert, quoiqu’il parût qu’on n’y eût point touché en venant au Shebar. Depuis le moment où l’on avait quitté ce point, le journal de mer ne contenait d’observations que pour vingt-quatre heures. Il paraît que deux jours environ après qu’on eut perdu la terre de vue, les esclaves s’étaient soulevés. De la déposition assez peu claire de l’un d’eux, il résulte qu’après avoir mis à mort une partie de l’équipage, ils avaient permis au reste, c’est-à-dire au capitaine et à deux hommes, de manœuvrer le bâtiment et de les conduire à la terre la plus voisine, qu’ils avaient joint les îles de Loos, et passé outre ; deux jours avant de voir l’embarcation qui les captura, et que dès que le capitaine l’aperçut, il fit courir le navire et essaya de s’échapper. Le capitaine de son côté a prétendu n’être pas capable de signer son nom, quoiqu’on ait trouvé à bord des lettres souscrites de lui, adressées au capitaine en second Durand, qui est mort dans le Shebar ; il disait aussi ne point entendre la navigation, et n’avoir point reconnu quelle terre était devant lui, en vue des îles de Loos. Enfin, il a déclaré 29