Le commandant Kieffer

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6 juin 1944. On l’oublie trop souvent, cent soixante-dix-sept jeunes volontaires, avec à leur tête le commandant Kieffer, sont les premiers et les seuls français à fouler les plages de Normandie. Rattachés à la première brigade spéciale britannique, ses hommes entraînés durement depuis des mois en Grande-Bretagne s’emparent du casino et du port de Ouistreham. Ces « Frenchies » font la jonction avec les parachutistes britanniques à Pegasus Bridge, fait d’armes immortalisé par le fi lm Le Jour le plus long.
Si cette troupe de choc est célèbre, on connaît moins l’homme qui lui a donné son nom. Rien ne le prédestine à devenir militaire à 42 ans. Né à Port-au-Prince à Haïti, de père alsacien et de mère haïtienne, il est banquier, marié et a deux enfants. Le 1er juillet 1940, il rejoint les forces navales françaises libres en Angleterre. Sa vie bascule. Il y découvre les méthodes et les succès des commandos britanniques. Dès le printemps 1942, il rassemble sous ses ordres une vingtaine de volontaires dans les environs de Portsmouth pour fonder une unité française. Loin de la légende, on découvre, à travers un récit haletant, la trajectoire incroyable d’un « civil en uniforme », militaire atypique, un brin marginal, et véritable héros du D-Day.
« Jamais il ne réclama de ses hommes quelque chose qu’il n’eût pu accomplir lui-même, et on l’aimait pour cela. »
Cornelius Ryan
Publié le : jeudi 22 novembre 2012
Lecture(s) : 23
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021000315
Nombre de pages : 416
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couverture
STÉPHANE SIMONNET

COMMANDANT KIEFFER

Le Français du Jour J

TALLANDIER

Introduction

20 mai 1942.

L’hydravion de l’amiral Auboyneau, vient de se poser sur le plan d’eau du Loch Arkaig.

Nommé il y a une semaine par le général de Gaulle, le nouveau patron des Forces navales de la France Libre a réservé l’une de ses premières visites à des marins Français rassemblés au Nord de l’Ecosse. Auboyneau avait entendu parler de cette poignée de Français libres qui s’entraînait à Achnacarry pour devenir des fusiliers marins commandos. Sans jamais l’avoir rencontré, il connaissait également de réputation leur chef, Philippe Kieffer, qui les avait recrutés pour ce stage commando. Auboyneau est aujourd’hui impatient de s’entretenir pour la première fois avec ce « meneur d’hommes » et de voir à quoi peuvent bien ressembler ces volontaires français ayant décidé de combattre sous l’uniforme britannique. Tandis que la chaloupe ramène vers le rivage Auboyneau et ses cinq officiers qui l’accompagnent, deux hommes se tiennent debout au bord du lac et suivent des yeux l’embarcation qui avance vers eux.

Le premier est Français. Engoncé dans son battle dress, Philippe Kieffer attend patiemment l’arrivée de l’amiral Auboyneau. Kieffer ne connaît rien de son futur interlocuteur qui vient de remplacer l’amiral Muselier à la tête des FNFL. Il y a quelques mois Muselier avait soutenu son idée de créer une unité française de commandos à condition que Kieffer se charge lui-même des recrutements et des négociations avec les Britanniques. Muselier hors course, tout était aujourd’hui à reconstruire avec son successeur Auboyneau.

Aux côtés de Kieffer se tient le colonel Vaughan, le maître des lieux qui coordonne d’une main de fer l’ensemble des entraînements commandos. Il est fier d’accueillir depuis quelques jours la trentaine de marins français dans son centre d’Achnacarry. Les hommes de Kieffer sont les premiers volontaires étrangers à franchir les grilles du camp d’entraînement. Cependant il ne leur accordera aucun privilège ni traitement de faveur. Les épreuves sont les mêmes pour tous les candidats, quels qu’ils soient. Vaughan est honoré d’accueillir dans quelques minutes le commandant en chef de la marine de la France Libre qui combat aux cotés des Britanniques les forces de l’Axe.

Si Kieffer et Auboyneau ne se sont jamais rencontrés, les deux hommes sont faits pour s’entendre. Tous deux appartiennent à la même génération, tous deux sont nés en 1899. Ils ont rallié le général de Gaulle parmi les premiers en juillet 1940. Et même s’ils ont emprunté ensuite des chemins différents, les deux officiers partagent à peu près les mêmes convictions sur les moyens à mettre en œuvre pour faire de cette marine du général de Gaulle une force navale véritablement moderne. A l’heure de leur première rencontre dans les Highlands écossais, peu de choses, si ce n’est leur fonction respective, séparent en réalité les deux marins.

Malgré cela le « meneur d’hommes » est aujourd’hui fébrile, tant l’enjeu de cette rencontre est important. Kieffer en a pourtant vu d’autre au cours des derniers mois. Il semble même avoir fait le plus dur depuis août 1941. Il a su convaincre les Opérations combinées et les Forces navales françaises libres de la nécessité de former une compagnie française de fusiliers marins commandos calquée sur le modèle des unités britanniques. Il s’est démené pour recruter dans les dépôts de la France Libre en Grande Bretagne les premiers volontaires qui accepteraient de le suivre dans cette aventure. Ses démarches et sa persévérance sont très certainement à l’origine de la décision du général de Gaulle de le mettre lui et ses hommes à la disposition des Britanniques une fois qu’ils seraient devenus commandos.

L’avenir semble donc clairement dégagé pour les 29 candidats français.

Pourtant cette visite de l’amiral Auboyneau reste une nouvelle épreuve pour Kieffer. Il lui faut à la fois rassurer le commandant des FNFL – qui peut lui fournir des moyens humains supplémentaires – et le patron d’Achnacarry – qui lui seul peut délivrer le fameux brevet commando – que tous deux ont fait le bon choix en misant sur lui et ses hommes. Aujourd’hui en terre écossaise tout doit être parfaitement exécuté : la prise d’armes, les démonstrations, les exercices de tirs… Tous les hommes doivent être à la hauteur et montrer un moral au beau fixe, une motivation exemplaire, une combativité sans limite… Auboyneau n’est que de passage, il fera son rapport à de Gaulle, il faut faire impression, et surtout laisser une bonne impression. Vaughan de son côté est intraitable, aucune manœuvre ne doit être approximative, au moindre écart les hommes seront définitivement éliminés du stage commando et renvoyés à leur unité d’origine. La pression sur Kieffer et ses hommes n’a jamais été aussi grande.

Kieffer sait que son embryon de troupe aujourd’hui réduit à 29 recrues est largement insuffisant et que ses effectifs doivent atteindre impérativement dans les mois qui viennent 180 hommes pour espérer partir en opération. C’est le principal défi qu’il doit relever : jouer constamment sur les deux tableaux et surtout convaincre sa hiérarchie. Convaincre pour espérer grandir, grandir pour espérer combattre. Dès lors, à partir du printemps 1942, toute l’action de Kieffer s’inscrit dans ce subtil jeu d’équilibre arbitré par les autorités de la France Libre et le commandement britannique des Opérations combinées. Durant deux longues années, Kieffer composera sans cesse pour organiser son groupe et parvenir à ses fins : s’appuyer sur les rouages, les moyens et les forces vives des FNFL dont il dépend, tout en gardant un œil sur les opportunités d’action et de combats offertes par les Opérations combinées en pleine expansion. L’engagement du Commando Kieffer dans le débarquement du 6 juin 1944 puis au cours de la campagne des Pays-Bas est l’aboutissement de ce processus et la plus grande réussite de Kieffer au cours de la guerre. Le mérite est d’autant plus grand que la partie était loin d’être gagnée pour un homme parti de très loin.

L’amiral Auboyneau s’apprête à serrer la main d’un officier qui trois ans auparavant n’était encore en effet qu’un civil, un banquier vivant paisiblement entouré des siens sur son île d’Haïti. Ce 20 mai 1942 à Achnacarry, le bon père de famille s’est mué en un véritable chef militaire avec à priori toutes les qualités requises pour commander des soldats : l’audace, le courage, l’énergie, un patriotisme et une détermination sans faille. Mais l’homme n’a rien d’un militaire de carrière, il reste avant tout un civil en uniforme. Et il le fait savoir en proclamant ouvertement qu’il quittera l’armée après la guerre pour reprendre le cours normal d’une vie ordinaire. Si son expérience de meneur d’hommes ne survit pas au conflit, son nom en revanche restera à jamais associé au 1er Bataillon de fusiliers marins commandos plus connu sous le nom de « Commando Kieffer ».

La chaloupe vient de toucher terre. Vaughan et Kieffer accueillent comme il se doit le patron de la marine du général de Gaulle. Salut militaire de circonstance, puis franche poignée de main entre les deux Français. Premiers regards, premières paroles échangées, Auboyneau dans son uniforme impeccable d’amiral, Kieffer dans sa tenue de combat britannique, casquette d’officier français vissée sur la tête. Il n’a pas échappé à l’amiral que Kieffer porte sur l’épaule droite de sa veste l’écusson à croix de Lorraine des FNFL et l’insigne cousu « France », signes évidents de son appartenance au monde de la France Libre. Mais Auboyneau a bien compris que l’homme a déjà basculé du côté des commandos. Derrière lui 28 fusiliers marins français en tenue britannique, l’arme au pied, prêts à parader pour lui démontrer que les commandos français sont déjà une réalité. Le patron des FNFL a également compris que Kieffer est un officier un peu particulier qui a décidé de bousculer les routines et les traditions des états-majors pour leur imposer l’idée de forces nouvelles non conventionnelles, ces « forces spéciales » dont il sera en France un des « pères fondateurs ».

Derrière Kieffer, le colonel Vaughan et l’amiral Auboyneau se dirigent maintenant vers le peloton français qui attend patiemment des ordres. L’histoire du « Commando Kieffer » est en marche. Sans son chef, sans ce marginal de la marine française, le Commando français du D Day n’aurait certainement pas vu le jour.

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