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LE COMPAGNONNAGE DE L'AN 2000

De
336 pages
Peintre, fresquiste, sculpteur et tailleur de pierre, fondateur de l'Association Ouvrière des Compagnons du devoir du Tour de France, Jean Bernard a légué une pensée riche et visionnaire. Jean Bernard définit l'esprit, l'éthique et les valeurs que le Compagnonnage doit appliquer, s'il veut remplir sa mission au cours de ce siècle naissant…
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Le Compagnonnage

de l'an 2000

Essai sur la pensée de Jean Bernard rénovateur du Campagnonnage

Jean d'ALANÇON

Le Compagnonnage de l'an 2000
Essai sur la pensée de Jean Bernard rénovateur du Campagnonnage

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 102]4 Torino ITALlE

Ouvrages du même auteur

L'outil et l'homme au travail dans l'industrie, Éditions Saint-Paul, Paris, 1994 Raoul Follereau, fraternités spirituelles, Le Sarment/ Fayard, Paris, 1995 , Les risques du bonheur, conversation philosophique, Editions Brepols, Paris, 1997

A paraître Viens et suis-m9i, itinéraire sur la pensée de Jean-Paul II, F.-X. de Guibert Editeur, Paris, 2001

Publications
Les enjeux des services bancaires: hommes, techniques, marchés, Bureau International du Travail, Genève, 1993 L'outil entre sciences, philosophie et société, Revue des questions scientifiques, Bruxelles, 1995 Documents confidentiels, à la rencontre de ceux qui nous aident à être nous,-mêmes, préface, Centre des Jeunes Dirigeants, Vetter Editions, Bouxwiller (France), 1998

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1094-8

REMERCIEMENTS

J'exprime ma profonde gratitude au Compagnon Jean-Paul Jusselme, Compagnon Menuisier du Devoir, Auteur de Jean-Paul le Forézien, ,Compagnon Menuisier du Devoir, Paru aux Editions du Compagnonnage (1985), Directeur Général de la Fondation Coubertin, pour ses encouragements, le suivi de mes travaux et la confiance sans faille dont il me témoigne depuis de nombreuses années. Fidèle successeur de Jean Bernard à Coubertin, Il porte le nom exigeant et difficile de fils spirituel. Je remercie le Compagnon Marcel Levallois, Compagnon Serrurier du Devoir, pour ses encouragements et sa fidèle amitié. Je n'oublie pas les enfants du Compagnon Jean Bernard, en particulier Marion, qui ont facilité mes rencontres successives avec leur père et leur mère, Maud, épouse tant dévouée à son mari et à son œuvre. A mes enfants, que cet ouvrage contribue à favoriser leur épanouissement et à les enraciner dans la vie.

-

PRÉFACE

Traduire et diffuser, pour l'homme d'aujourd'hui, la pensée d'un grand humaniste de notre temps, Jean Bernard (1908-1994), tel est le but de ce livre. Ma contribution a consisté à aider et soutenir l'auteur qui actualise cette pensée. Il a cherché à l'analyser et à la promouvoir, dans un souci de fidélité, afin d'en faire surgir ce qui fut l'un des buts primordiaux, voire essentiels de la vie de Jean Bernard: définir, à la fois, la vocation du Compagnonnage et de ses structures, réussir la restauration de la plus ancienne organisation ouvrière. Docteur en philosophie et auteur, Jean d'Alançon a connu Jean Bernard et l'a rencontré plusieurs fois à la fin de sa vie. Initiateur de cet ouvrage, il a puisé dans la trame spirituelle de cette pensée, accumulée au fil de cinquante-deux années d'éditoriaux parus chaque mois dans le journal Compagnonnage et signés «La Fidélité ». Ce nom fut choisi par Jean Bernard lors de sa réception de compagnon, chez «les Honnêtes Compagnons passants Tailleurs de pierre du Devoir », à Bordeaux, pour la fête de l'Ascension 1941. Le travail entrepris par l'auteur de cet ouvrage a pour but de sortir de l'ombre une personnalité exceptionnelle et

d'inciter le lecteur à découvrir les écrits de « La Fidélité ».
Celui-ci y définit l'esprit, l'éthique et les valeurs que le Compagnonnage se doit d'appliquer s'il veut remplir sa mission au cours de ce siècle naissant. Les écrits de Jean Bernard ont constamment rappelé aux compagnons leur vocation. Ils ont toujours placé les objectifs à un niveau très élevé. Ainsi cet essai sur la pensée de celui qui a rénové et réactualisé un mouvement millénaire devait être

encouragé pour ceux qui souhaiteraient lire Jean Bernard. Ils le feront en consultant les ouvrages déjà parusl. Par ce travail, Jean d'Alançon dégage avec talent la richesse, la profondeur de la pensée de Jean Bernard. Dans un réel souci de fidélité et d'autonomie personnelle, il a su mettre en évidence l'héritage spirituel exceptionnel de ce témoin, doublé d'une activité manuelle exercée en de nombreux domaines. Rarement, main et esprit ont été ainsi unis par un accord parfait. Jean Bernard est né le 17 décembre 1908 à Argenteuil, dans la banlieue parisienne. Il était le fils de Joseph Bernard (1866-1931), sculpteur dont la réputation s'inscrit dans le sillage des Bourdelle et Rodin et qui lui a permis de prendre une place reconnue dans la statuaire du XX. siècle (Histoire générale de l'Art, Quillet 1957). Une étude dédiée au souvenir de son père est inclue dans un ouvrage important consacré à cet artiste, publié en 1989 par la Fondation de Coubertin. Le père de Joseph Bernard (Fleury Bernard, 18471907) fut compagnon Tailleur de pierre, lui-même, fils d'un compagnon Tanneur, marié à Françoise Remilly, fille d'un compagnon maréchal-ferrant. D'origine flamande, sa mère, Léonie Doutrelandt, fut traductrice d'anglais. Jean Bernard vécut avec ses parents dans un quartier de Paris proche de l'actuel Institut Pasteur, rue Gager-Gabillot. TI habitait un modeste immeuble de trois étages, devancé par un jardinet mitoyen de l'atelier d'un artisan marbrier. D'autres sculpteurs, dont l'animalier Navelier, étaient installés dans les rues voisines. Son père avait son atelier à une dizaine de minutes à pied, à la cité Falguière, à côté d'autres ateliers de sculpteurs et de peintres. Ce monde d'artistes et d'artisans se rencontrait et se connaissait. C'est le peintre Marcel Lenoir qui en 1919 prêta des pinceaux à Jean Bernard et lui fit faire sa première peinture à l'huile. Il accompagnait Pompon, le célèbre sculpteur animalier, au Jardin des Plantes. Régulièrement,
1. Compagnonnage, rencontre de la jeunesse et de la tradition, en un volume, PUF, 1972; textes fondamentaux rassemblés et classés par Melle Yvonne de Coubertin, et en deux volumes, édition revue et augmentée, PUF, 1982.

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il était témoin des relations qu'avait son père avec ses fondeurs et ses agrandisseurs. Pendant ses vacances, Jean Bernard quittait Paris pour se rendre à Vienne chez son oncle Louis, compagnon tailleur de pierre. C'est là qu'il connut cet attrait irrésistible et durable pour les métiers manuels. Jean Bernard fut ainsi très tôt, dès son enfance, mis au contact de ce milieu d'ouvriers, d'artistes créateurs et de réalisateurs manuels. C'est à cette période de sa vie qu'il a reçu le don et l'appel à se donner au travail des mains et à réfléchir à l'esprit qui s'en dégage. Son oncle, avec qui il taillait ses premières pierres, l'a profondément éclairé sur le, Compagnonnage. Ce milieu familial lui inculque l'esprit du Compagnonnage et, ce n'est pas un hasard, si très jeune il réfléchit à l'avenir de cette ancestrale organisation ouvrière. A l'âge de treize ans, ses études scolaires prirent fin. TI avait appris le latin et le grec. Puis il poursuivit sa formation en autodidacte, tout en rencontrant de nombreuses personnalités: philosophes, savants, artistes, médecins réputés, professeurs. Ces rencontres ont été provoquées par les relations amicales et professionnelles de son père. En mai 1921, la famille Bernard-Doutrelandt s'installa à Boulogne (dans la proche banlieue parisienne).
«

Quand l'atelier de sculpture fut achevé, j'aidais

mon père, et en même temps je travaillais pour moi. Je partis de chez mes parents au printemps 1927, pour aller passer un an chez le sculpteur Mars- Vallett, dans l a maison de Warrens au-dessus de Chambéry, vivant de quelques gravures et dessins que les uns et les autres m'achetaient. Car je dois dire que j'étais indépendant au point de vue financier, depuis mon adolescence ». A dix ans, des amateurs m'achetaient mes tableaux ». (Interview de Sirvente dans La France, 7 rue Molitg - 66500 Prades).

Pour pénétrer davantage dans la vie de ce jeune artiste au talent précoce et inné, il nous faut puiser dans des lettres d'archives. L'une d'entre elles a trait au travail 11

colossal qu'il a réalisé, pour }ill véritable chef d' œuvre, il s'agit de l'illustration de 1'« Evangile de Saint Jean ». Ce travail exceptionnel va influencer toute la suite de sa vie. Voici les principaux passages d'une lettre, datée du 22 mars 1940, adressée par le grand cardiologue lyonnais Louis Gallavardin à son ami le Professeur Froment, tous deux membres du Cercle des bibliophiles lyonnais:
«

En me donnant votre impression sur l'Évangile de

Saint Jean, vous m'avez fait un grand plaisir et avez touché en moi un point sensible. Cela a réveillé de vieux souvenirs, car, de 1927 à 1936, la réalisation de ce livre a tenu une grande place dans ma vie. Puisque vous vous intéressez à son histoire, je vais vous tracer les grandes lignes qui ont précédé sa publication. Vous savez que j'ai connu depuis 1922 Jean Bernard, encore enfant auprès de son père, Joseph Bernard, le grand sculpteur que je 'visitais souvent. Il vient à Lyon, en 1923, faire un court séjour chez Mme Baroley, et Ià, appelé un dimanche auprès de son père atteint de claudication intermittente, je vis Jean Bernard âgé de quinze ans, gravant et tirant à la presse des eaux-fortes. Il m'en remit un exemplaire fort bien venu. En 1926, Gellerat (éditeur du groupe) était venu un soir chez moi, et comme nous parlions d'artistes à choisir pour une illustration éventuelle de livre, je lui montrai cette eau-forte, et c'est alors que nous eûmes pour I a première fois l'idée, Gellerat et moi, de sonder Jean
Bernard à ce sujet. Et je me chargeais des négociations.

Quelques mois après, étant à Paris et rapportant à Lyon un exemplaire du livre de Tobie de Maurice Denis, je le montrai à Jean Bernard, venu me voir à l' hôte 1. C est alors que je lui fis part de la possibilité qui pourrait lui être offerte de faire lui-même un de ces livres. Après avoir réfléchi quelques semaines, il me fi t part de sa réponse: il acceptait, à condition que ce soit l'Évangile selon Saint Jean (seul livre qu'il se sentait tenté d'illustrer) et à condition aussi que deux exemplaires soient offerts gracieusement, au Pape et à Mgr Verdier, Cardinal de Paris. Il me dit à ce moment, malgré la modestie que vous lui connaissez, mais aussi

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avec la nette conscience de ses dons: «Je crois que je pourrais vous faire le plus beau livre illustré qui ait paru ». »

Puis le Docteur Gallavardin

continue:

«Comme je suis heureux de voir que vous av ez apprécié ce livre à sa juste valeur. Il est l' œuvre d'un homme, et que cet homme, que nous connaissons bien tous les deux, est au fond un des hommes les plus remarquables, par ses talents, par ses vues artistiques et
son élévation morale qu'il nous est donné d'approcher.
»

L'Évangile de Saint Jean fut terminé en 1936, le travail ayant duré huit ans. L'impression put commencer en 1933. La note de l'éditeur, Maurice Gellerat, indique:
« Durant plusieurs mois, ayant longuement médité ce texte, et avant toute tentative graphique, Jean Bernard élabora et établit un plan des illustrations qui devaient, suivant des rappels et des correspondances prévues, se poursuivre au cours des différents chapitres de cet Évangile. C'est ce plan, où la grandeur attribuée à chaque sujet était fixée avec soin suivant son importance respective, que nous reproduisons ci-contre: c'est lui qui constitue l'armature de l'œuvre et qui en reste 1e sommaIre. Soucieux avant tout d'obtenir l'union désirable entre la typographie et l'illustration, Jean Bernard ne voulut poursuivre la recherche de ses compositions que sur 1es pages mêmes où elles devaient figurer. Aussi consacra-til, tout d'abord, un an et demi à établir minutieusement, ligne par ligne, dans l'imprimerie des frères Lemerre et avec leurs caractères anciens, la disposition typographique du texte de l'Évangile, réservant en blanc, sur chaque page, les espaces destinés à recevoir ses illustrations. C'est alors que pendant près de trois ans, il couvrit d'innombrables essais originaux les pages de ces «exemplaires d'essai », modifiant sans relâche ses compositions, variant sans cesse ses coloris afin de

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s'approcher toujours plus près de l'idéal qu'il portait en lui. Ainsi devaient être assurés à la fois 1e perfectionnement de l'œuvre graphique et sa parfaite adaptation au cadre typographique qui lui servait de support. Cette préparation faite, Jean Bernard nous demanda, tâche qui aurait paru insurmontable à beaucoup, de graver lui-même les bois de ses illustrations. Cette gravure ne pouvait, selon lui, être la reproduction servile, si parfaite fut-elle, d'aquarelles originales, mais comme un nouveau jet, définitif celui-là simplement facilité par les études antérieures et discipliné par la manière dans laquelle il deva it s'inscrire. Ce souci de tout faire personnellement, et aussi d'assurer à un livre illustré digne de ce nom son indispensable unité, devait le conduire à nous demander encore de procéder lui-même à l"impression du texte et du tirage des bois ».

Plus de 2 000 planches de bois gravées furent nécessaires pour réaliser la polychromie des 250 illustrations. On peut consulter à la Bibliothèque municipale de Vienne, Le Moniteur viennois du 24 décembre 1932, dont la première et la quatrième pages sont consacrées à Jean Bernard. Emmanuel de Thubert écrit:
«Jean
possède tous les dons; jusqu'ici, le public l'a

connu pour tm peintre, mais les églises savent qu'il est musicien, et les ateliers, qu'il a taillé des statues qu'aimaient son père; il m'apparaît comme également doué des qualités d'esprit qui font l'architecte; je sa is enfin qu'il pourrait écrire, s'il daignait, mais il préfère user de ses dons d'artistes. Il descend de toute une suite de « compagnons» qui travaillaient la terre des potiers et la pierre des sculpteurs, l'écuelle dans laquelle on mange, la statue devant laquelle on prie. Les plus pratiques des hommes sont des mystiques. Il ne m'étonne donc point de voir Jean prendre en main tous les outils: pinceau, ciseau, rabot, marteau, truelle, et i 1 est capable de monter une maison; mais d'autre part, 14

burin, composteur L'Évangile de Saint

participe

entre presse, il bâtit un livre. Jean, dont il achève la composition, de tant de traits de son caractère... »

Jean Bernard reçut en 1932 le prix Blumental. Créée en 1919 pour aider la pensée et l'art français, cette fondation américaine distribue chaque année des bourses aux artistes âgés de moms de 35 ans. Soutenu par cette fondation, Jean Bernard exposera ses œuvres en 1938 à New York à la galerie Wildenstein. Tout semblait le disposer à poursuivre une carrière entièrement consacrée à l'art. Mais il ne s'en écartera jamais totalement. En août 1932, il épousa Maud Dufresne. De cette union, naquirent sept enfants. Pianiste, elle dût abandonner sa profession d'accompagnatrice à l'Opéra

de Paris, ayant d'ailleurs reçu le grand prix de la « Scola
cantorum ». Cette femme exemplaire portait une admiration sans limite à tout ce que son mari entreprenait, et elle l'a soutenu avec dévouement dans les souffrances des dernières années de sa vie. Le Cardinal Verdier souhaitait faire connaître cet artiste exceptionnel. Originaire de l'Aveyron, en contact avec le Père Rambaud, sulpicien dont le frère était à Millau, il oriente Jean Bernard sur le projet important d'une fresque pour l'église Notre-Dame. Après avoir présenté la maquette à Noël 1938, la commande lui est confiée. Elle concerne la décoration du chœur, soit 600 mètres carrés. En 1939, il entreprend cette fresque parmi les plus grandes de France. Ce travail l'occupera pendant deux ans. En contact avec les Compagnons du Devoir de Bordeaux, il demande un compagnon pour l'aider, Charles Mouharat, «La droiture de Lucey», sera volontaire. Depuis 1937, son intérêt pour la rénovation du Compagnonnage va grandissant. Certes, ses origines familiales le poussaient à cet intérêt. Son oncle Louis, ce compagnon Tailleur de pierre chez qui il a souvent passé ses vacances, lui avait beaucoup parlé des compagnons. 11 lui a permis de connaître le milieu du Compagnonnage en

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rencontrant ses amis. Mais un autre événement déterminant pour l'avenir se produit. Le 4 avril 1937, Emmanuel de Thubert, Secrétaire Général de la société des Architectes modernes fait paraître un article dans la revue La Construction moderne

sous le titre « Architecture ~t typographie»
«

en faisant

référence à la réalisation de l'Evangile de Saint Jean. Pour clore son exposé, l'auteur représentait une gravure de

La Trinité », sous-titrée « Le Saint Devoir de Dieu des

Honnêtes C9mpagnons du Devoir », copie de celle qui terminait l'Evangile illustré par Jean Bernard. Joseph Magrez, compagnon Tailleur de pierre, écrivit immédiatement au rédacteur de l'article, surpris et heureux de constater l'intérêt porté au Compagnonnage. C'est ainsi qu'il entre en contact avec Jean Bernard. Une nombreuse correspondance allait suivre et ne

s'arrêter qu'à la mort de Joseph Magrez, « La Volonté de
Bordeaux ».

Nous nous devons de rappeler que « La Fidélité»
entretient, à partir de cette période, une correspondance importante avec de nombreux compagnons. Ces échanges écrits vont lui permettre pendant des dizaines d'armées, de s'entourer d'une équipe réfléchissant à la mise en place et au développement des structures de l'Association Ouvrière des Compagnons du Devoir du Tour de France, puis à son évolution. Elles seront particulièrement nourries avec des compagnons qui vont l'entourer pendant un demi-siècle, en outre Yvan Duguet, René Despierre, Raymond Poitevin, Charles Mouharat, Marcel Bris, Pierre Morin, Richard Desvallières, Eugène Lamborot. Il écrit le 10 février 1938 à Joseph Magrez : «Je ne veux rien faire de personnel, j'estime simplement que, par les temps que nous vivons, et en prévision de ceux que nous allons vivre, l'idée compagnonnique - à condition qu'elle soit rénovée ou plus exactement qu'elle évolue, qu'elle s'affirme -, a W1 avenir exceptionnel. J'ai la perception que cette idée pourra s'ouvrir. Si les compagnons ne le font pas, ce qui est de leur devoir, ils sombreront. L'idée compa16

gnonnique représente une force naturelle, il ya une place à prendre, beaucoup d'organismes existent, ils sont vides d'esprit. Je n'ai strictement aucune ambition, mais reste à savoir, si, accompagné de quelques personnalités du monde compagnonnique, je ne pourrai servir de trait d'union, en réalité, je ne souhaite qu'être une étincelle ».

Jean Bernard sera cette étincelle. TI a des amis dans l'Union compagnonnique et dans le Devoir de Liberté. TIy a surtout l'oncle Louis avec lequel il passera de nombreux après-midi à travailler sur des textes regroupant toutes les associations de compagnonnage. TI fait le projet de regrouper toutes les corporations dans une même maison. Chaque région aurait sa maison-mère, d'autres plus petites pourraient l'entourer. L'accueil, avec le gîte et le couvert, remplacerait les passages dans les auberges. Chaque maison aurait sa bibliothèque, son centre de formation avec salles de cours et ateliers. Jean Bernard définit les bases d'une organisation avec un Conseil National, un Collège des Métiers, rien n'est laissé au hasard. Après une première année, tout en travaillant à la fresque de Millau, le projet prend forme. Avant de terminer, il souhaite entreprendre un véritable tour de France pour rencontrer ce qui reste du Compagnonnage, recueillir les avis, faire connaître le projet et associer le maximum de compagnons à ce travail de rénovation. Le 26 mai 1938, «La Volonté de Bordeaux », conscient que n'étant pas compagnon, il risque d'y avoir des réticences, lui remet le texte suivant:
« Je soussigné, Magrez Joseph, trésorier de la société des Compagnons Passants, Tailleurs de pierre du Devoir de la ville de Bordeaux, Président de la Chambre syndicale des entrepreneurs de maçonnerie de Bordeaux et de la Gironde, Vice-président de la Fédération du sud-ouest du Bâtiment et des TP, Juge au Tribunal de Commerce de Bordeaux, demande à tous les Compagnons du Devoir de réserver leur meilleur accueil à Monsieur Jean Bernard, petit-fils de compagnon et totalement dévoué à nos vieux Devoirs ».

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L'historien du Compagnonnage, Étienne Martin SaintLéon, avait affirmé soixante ans auparavant que le Compagnonnage était en voie d'extinction:
«

Le Compagnonnage est aujourd'hui presque ignoré

du grand public et son nom s'efface peu à peu du souvenir du peuple, sauf de trois ou quatre corporations où, sous l'influence de causes diverses, il a pu se perpétuer jusqu'à nos jours et conserver quelques vestiges de son ancienne influence. Le Compagnonnage est mort ou se meurt. Il ne regroupe plus qu'un nombre insignifiant d'adhérents. Les sources de recrutement se sont taries, ses coutumes, véritables codes de la vie professionnelle d'autrefois, ses rites qui furent entourés d'un si religieux respect, tout cela se dissout peu à peu, se fond lentement et s'évanouit déjà plus qu'à demi dans la nuit du passé. C'est à peine si quelques rameaux verdoient encore au sommet de l'arbre antique dont la sève se retire et dont le tronc creux et desséché ne résistera plus longtemps aux orages» (Le Compagnonnage, E. Martin Saint-Léon, Éditions Armand Colin, 1901, réédité en 1977 à la Librairie du Compagnonnage).

Après cette, prise de contact très large, ses convictions sont claires. A Charles Mouharat qui souhaite que le projet avance vite, il écrit le 6 septembre 1938 :
Il faut faire un travail dont chaque pensée, chaque phrase soit serrée, examinée sur toutes ses faces, c'est plus long que vous ne le pensez, c'est une question de méditation, j'ai fait plus déjà pour la pensée compagnon nique que notre grand Agricol Perdiguier ».
«

Plus loin, il précise:
« Excusez du ton ambigu, je veux vous éviter la plume d'orange maçonnique, je tiens aussi à vous éviter le sirop ecclésiastique ou la férule sans appel de l'Eglise, ce sont deux dangers très grands ».

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Jean Bernard souhaite un Compagnonnage indépendant, sa culture compagnonnique développée dès sa jeunesse par son oncle, son approfondissement des écrits de Saint Jean, lui ont permis immédiatement de faire une synthèse .et de voir le message spirituel que peut faire passer le Compagnonnage. Il connaît très bien les origines de cet ordre ouvrier très structuré à l'époque de la construction des cathédrales et fortement noyauté au XIxe siècle par les obédiences maçonniques. TI ne peut par conséquent accélérer en aucun cas le projet. TIse doit de le dire et de l'écrire aux compagnons qui l'entourent. TIle fait avec toute la clairvoyance qui a toujours guidé sa vie. En août 1940, Jean Bernard avait rejoint Lyon où sa famille s'était retirée. Là, il apprit que l'occupant considérait les associations de Compagnonnage comme des organisations secrètes. Les trois associations étaient alors menacées de dissolution, voire de poursuites, car assimilées à des sectes maçonniques. Les faits traduisent les craintes: des archives seront pillées en certains endroits, il était urgent d'intervenir. C'est ce qu'a fait Jean Bernard en cette période troublée. Il écrit à ce sujet:
« En un grand élan, je souhaitais que les Compagnons ne soient qu'un, et je couvris tout le monde; ce qui m'attira des désagréments par la suite. J'étais trop jeune

pour savoir que les hommes sont toujours divisés. » Alors qu'il n'était pas encore compagnon, Jean Bernard agit très vite. TIse souvient que le docteur Ménétrel a été un élève des médecins lyonnais qui l' ont souten~ alors qu'il était jeune artiste. Très proche du Chef de l'Etat, il reçoit Jean Bernard. en septe!fibre 1940. Ce contact avec les autorités officielles de l'Etat français aboutira à une charte qui protégera l'ensemble de ce qui restait des structures du Compagnonnage, mais elle va permettre également à l'équipe des compagnons de continuer son travail de rénovation. Si le projet a reçu un écho favorable, c'est tout simplement que sa sincérité ne pouvait être mise en doute et que la restauration des valeurs du travail ne pouvait être passée sous silence. 19

Dès la création de l'Association Ouvrière des Compagnons du Devoir du Tour de France, il lance le journal Compagnonnage qu'il dirigera jusqu'en 1992. Au début des années cinquante, il mettra en place l'imprimerie du Compagnonnage. Grâce à une subvention et à un don, la première maison est achetée à Lyon, rue Nérard. TI s'agit d'une ancienne teinturerie située dans le quartier de Vaise. Elle est remise en état de fonctionnement, au fur et à mesure de l'arrivée des dons en nature qui viennent de compagnons, d'amis et de différents syndicats professionnels. Le premier siège prototype d'une maisonmère de l'Association Ouvrière des Compagnons du De\.:oir voit le jour.A la Libération, de multiples réunions ont eu lieu pour unir les trois associations de Compagnonnage. Mais les vieux démons de la rivalité entre les hommes et leurs positions idéologiques ne permettent pas de sceller cette unité. En 1947, l'Union compagnonnique et le Devoir de Liberté reprennent leur autonomie.
«
«

J'espérais faire l'union entre les hommes, confiait
mais j'avais
hommes sont

La Fidélité »,
que les

tort;

c'était
»

une utopie,
On ne

parce

toujours

divisés.

progresse peut être que par la division?

Sans l'action de Jean Bernard, le Compagnonnage ne se serait pas rénové, et cette période troublée aurait mis fin à ce qu'il en restait. Depuis cette étape de Lyon, il faudrait plusieurs livres pour exposer le travail immense réalisé par Jean Bernard pour le Compagnonnage du Devoir. Mais il est important de se résumer. Dès la fondation de la Maison de Lyon et après la Libération, la jeunesse affluait. Dans cette même période, une commission travaille à l'élaboration des règles et rites. Ainsi définis, ils sont appliqués dans toutes les maisons fondées après celle de Lyon. Près de cent maisons existent dans les plus grandes villes de France et d'Europe, recevant chacune de vingt à cent cinquante jeunes. Cinq mille jeunes environ y séjournent en faisant leur Tour de France. Ils vivent dans nos hôtelleries, 20

suivent des cours professionnels complémentaires dans nos centres d'apprentissage et de formation attenant, s'adaptent aux nouvelles technologies. Face à ce développement important, le principal souci de «La Fidélité» était de maintenir les valeurs humaines, de form~r des hommes par l'exercice des métiers manuels, de conserver l'esprit de fraternité entre toutes les générations, en un mot de faire des compagnons, des témoins maîtrisant les difficultés dues à une évolution plus prête à affaiblir les consciences qu'à les ennoblir. Sera-t-il entendu? L'avenir le dira. Assisté de compagnons et de personnalités extérieures, Jean Bernard a mené une intense activité innovatrice dans le Compagnonnage. Le Collège des Métiers qu'il a conçu reste tout à fait d'actualité. Dès le début de l'Association, il créa cette structure en vue d'organiser la recherche et la mise au point de l'enseignement propre à chaque métier. Le Collège des Métiers coordonne la formation dispensée dans chaque maison. Jean Bernard fit appel à des architectes, des ingénieurs, des entrepreneurs et d'excellents compagnons issus de tous les corps de métiers. Le Collège des Métiers tient compte de la progression dans la formation manuelle et technologique. C'est ainsi que, par contrat avec la Bibliothèque Nationale, cent cinquante mémoires furent rédigés. La Maison de Lyon possède les plaques photographiques gravées sur verse, ayant servi à l'enseignement de plusieurs métiers. De sa rencontre providentielle en 1949 avec Yvonne de Coubertin, nièce du rénovateur des Jeux Olympiques, naîtra la Fondation de Coubertin. TIs'investira beaucoup dans cette œuvre. Au-delà de cette rencontre, ce sont deux milieux culturels très distincts et le plus souvent opposés qui entrent en contact. L'un et l'autre étaient persuadés que la

reconstruction du

«

sol humain» ne pouvait être maîtrisée

que par l'action concertée de l'esprit et de la main. C'est à la conception et à la mise en œuvre de cet enseignement alliant connaissance, savoir-faire et

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formation spirituelle, qu'ils vont ensemble consacrer leurs efforts. Destinée principalement à la jeunesse du Compagnonnage, au-delà d'une véritable université ouvrière, la Fondation de Coubertin est le point de rencontre de différents milieux, un lieu où l'homme retrouve son unité. Ses ateliers de maîtrise, encadrés par des Compagnons du Devoir sont statutaires et plus connus sous le nom d'Ateliers Saint Jacques et de Fonderie de Coubertin. Ils en sont la particularité et assurent la pérennité de la fondation, en permettant aux jeunes - une trentaine chaque année - un juste équilibre entre travail manuel et intellectuel, en contribuant à la conservation du savoirfaire, en assurant l'équilibre financier de la fondation. La Conservation des Collections possède plusieurs œuvres de Joseph Bernard données par son fils. Elle organise des expositions temporaires afin de faire connaître des sculpteurs qui méritent le soutien de la fondation. Son «Jardin des Bronzes », espace exceptionnel d'exposition, regroupe des chefs-d' œuvre de la sculpture de Rude à Zadkine. C'est en 1963, encouragé par Yvonne de Coubertin, que Jean Bernard décide de créer au sein de la fondation, une fonderie d'art. L'objectif est de conserVer la tradition millénaire de la fonte à la cire perdue tout en utilisant des matériaux de haute technologie qui assurent. une parfaite fiabilité au métal. «La Fidélité» s'entoura d'une équipe de compagnons et fit de nombreuses recherches avec sa ténacité habituelle, repoussant chaque fois les limites du possible. Cette fonderie exceptionnelle a coulé à la cire perdue entre autres, plusieurs «Portes de l'Enfer» de Rodin (8200 kilos d'un seul jet). La fréquentation des fondeurs de son père restait très présente à sa mémoire. La réhabilitation de cette technique pour réaliser des grandes pièces lui tenait à cœur. Parmi les autres œuvres les plus marquantes de Jean Bernard, retenons la décoration de l'église Saint-Antoine de Padoue à Paris (1948), l'illustration de l'Apocalypse de Saint Jean en gravures sur cuivre (1950), celle des trois Épîtres de Saint Jean et des cinq prières de Péguy en 22

gravure sur bois (1956), l'autel en pierre et en bronze de la Basilique Saint Victor à Marseille (1965), la porte monumentale en bronze de la Maison des Compagnons du Devoir de Toulouse (1968), ainsi que celle de la Collégiale de Saint-Lô (1974), œuvres coulées à la Fonderie de Coubertin. Jean Bernard reçoit le Grand Prix des Métiers d'Art en 1983. «La Fidélité» lança la promotion et l'édition d'une Encyclopédie des Métiers.
« Nous avons souvent écrit que le travail du Collège des Métiers devait prendre, sur le plan de l'essor du Compagnonnage, le relais de la construction des maisons. Certes nos maisons continueront à se construire, mais les problèmes qu'elles posent, passent au second plan. Ce n'est pas d'elles dont dépend l'avenir du Compagnonnage - nDn que ces problèmes ne soient pas importants ou délicats - mais ils sont moins essentiels maintenant pour la rénovation du Compagnonnage ».

Jean Bernard souhaite

dans ce projet, que l'inventaire

des métiers soit établi dans une « somme », dont l'intérêt
dépasse le cadre du Compagnonnage. Ainsi, les compagnons assistés de personnes compétentes se mettent à rédiger cette encyclopédie. Ce travail, auquel ils ne sont pas préparés, est long et difficile. La première publication a concerné la carrosserie, suivie de la charpente, de la maçonnerie, de la taille de pierre, de la couverture et de la plâtrerie. Les menuisiers ont terminé les tomes consacrés à l'escalier (publiés avec la charpente). Ils continuent leur travail de recherche et de rédaction. Cette œuvre restera unique dans l'histoire des métiers. C'est « un témoignage que les compagnons et leurs associés veulent rendre aux valeurs du travail », dit Jean Bernard. Ces écrits confirment le don généreux de sa personne au Compagnonnage. Son obstination, sa puissance de travail, ont souvent mis son entourage et ses collaborateurs à rude épreuve. Quelques-uns n'accédaient qu'à un certain niveau de réflexion qu'il menait en vue de 23

l'œuvre à accomplir. Parfois, c'était par méconnaissance des buts fixés ou par amour-propre, trouvant peu supportable l'exigence absolue à laquelle il se soumettait lui-même. D'où la difficulté pour certains de rester dans

sa trajectoire. il dit un jour à « Marcel Le Normand»

à

propos de sOn exigence: « Je ne suis rigoureux que pour le bien et la grandeur du Compagnonnage ». Faut-il considérer Jean Bernard comme un homme d'exception? Nous le croyons; et de surcroît, nous le considérons comme un visionnaire. S'il n'avait pas consacré sa vie au Compagnonnage, d'une part il n'y aurait plus de Compagnonnage, d'autre part quel renom aurait-il acquis par ses réalisations, que ce soit dans les arts manuels, dans l'écriture ou au plan intellectuel? Ne laisse-t-il pas entendre ces voies dans un éditorial du journal Compagnonnage de décembre 1981, dont voici quelques extraits:
«

J'aurais pu me réfugier en moi-même. C'est bien

simple: en consacrant mes forces à l'expression d'une recherche intérieure, en définissant aussi clairement que possible ma façon de concevoir les choses. Aussi je n'aurais pas été gêné par les hommes! Mais les hommes firent irruption. Et ce fut le Compagnonnage à rénover ». « En allant vers le Compagnonnage avec toute ma fa i et en y revenant, comme le fils prodige retrouve son père, en quittant le milieu de qualité où j'avais grandi en allant vers le Compagnonnage dont j'étais sorti et qui

m'appelait - un Compagnonnageque je sens toujours riche en hommes de qualité - j'ai cru rendre aux compagnons
tout ce que j'avais reçu de mes parents et de leurs amis. En cela, je me confondis avec la grande règle des compagnons, qui nous dit qu'on doit croire à la jeunesse, et que tout compagnon a le devoir de lui rendre tout ce qu'il a reçu des anciens, tout ce qu'il a amassé dans sa vie, et encore avec quelque chose de plus. Je ne sais si j'ai fa i t cette restitution avec un « petit» plus. J'ai essayé de I a

faire, mais je n'ai pas été entièrement suivi, loin de Ià. J'ai peut-être trop confondu ma foi en Dieu, celle que rai reçue de mon baptême, celle qui nous laisse notre indépendance et notre liberté de jugement, et ma foi en 24

les hommes, fussent-ils compagnons. Cela me cause quelques difficultés. D'ailleurs, aux compagnons qui m'ont demandé, lors ma réception, le nom que je voulais porter en Compagnonnage, et qui m'ont interrogé sur ce nom, je leur' répondis: « La Fidélité ». Ce mot comportait 1e singulier mélange de la fidélité qui venait de la foi et de la fidélité au groupe et aux hommes... Je confondis
volontairement les deux sens de ce mot
«

fidélité

». Et ce

qui n'arrange pas les choses, c'est que je vois dans un jeune, tout ce qu'il pourrait faire des dons qu'il a reçus ». « Quand je m'interroge sur le Compagnonnage (interrogation qui durera toute ma vie), je le vois pur, grand, parfait. J'ai tort sans doute, parce qu'il est fait d'hommes qui ne sont pas purs, ni grands, ni parfaits. C'est de l'utopie. A moins que je ne sois assez fort ou qu'ils ne soient assez forts pour changer quelque chose. Voilà bien l'objet de mes doutes. Je suis en même temps assailli par mes doutes et par ma foi. Je trouve en même temps que notre époque fait une place de choix au Compagnonnage, une place extraordinaire, qu'il n'a jamais eue, et en même temps si fragile, entre le syndicat ouvrier et le syndicat patronal, à condition que 1e Compagnonnage puisse rester absolument libre et indépendant. Trop souvent le métier a souffert entre ces deux camps peuplés d'adversaires. Certes 1e Compagnonnage n'est pas neutre: je le voudrais tirant ses forces du métier, et le métier n'est pas neutre, il tire ses forces de la conscience des hommes, qui n'est pas neutre. N'étant pas neutre et exigeant l'engagement, 1e Compagnonnage est une base de choix pour l'essor de 1a jeunesse: il n'est ni contre un aménagement nécessaire de l'instruction, ni à rebours de l'évolution des techniques à condition qu'elles ne soient pas une cause de dégradation de l'homme et qu'elles soient excellentes. Ainsi le Compagnonnage peut donner à la jeunesse en pleine puberté, celle qui désire devenir homme, des bases solides qui lui permettront de construire sa vie ».
Il écrit à plusieurs d'entre nous:

25

«

Tout ce qui me tient à cœur, ce n'est que le

Compagnonnage. C'est comme la famille, la plus belle chose au monde. C'est la transmission, c'est l'adolescent qui devient homme, et c'est cet homme qui peut s'accomplir, c'est donc magnifique. »

Dans un courrier de 1989, il m'écrit:
« Le destin du Compagnonnage ne s'est pas encore réalisé. Il faut me comprendre. Ce n'est pas une question de génération; c'est hors du temps. Il faut que le Compagnonnage témoigne en étant lui-même )}.

Dans un autre courrier de la même année:
«

Le Compagnonnage part du métier, à nous de

l'utiliser pour un second souffle, le premier aura été d'avoir pignon sur rue, le second est l'Encyclopédie des métiers, mais c'est le métier qui mène l'Encyclopédie
)}.

Dans tme longue conversation de la même époque, conversation difficile, son élocution étant fortement ralentie par la maladie, il écrit sur tme petite feuille: «N'oublie pas le Compagnonnage, c'est une question d'humanité ». Pendant les dernières années de sa vie, il est atteint d'aphasie totale. «La Fidélité» q?-ittera ce monde le 12 mai 1994 à l'âge de 86 ans. A l'occasion de ses ftmérailles, près de deux mille compagnons, aspirants et amis liés à sa famille, seront présents pour tm ultime et discret adieu, dans la basilique Saint-Denis. Maud Bernard, sa chère épouse l'a rejoint en août 1998.

Jean-Paul JUSSELME Jean-Paul le Forézien Compagnon Menuisier du Devoir

26

« Compagnons, quoiqu'il arrive, nous serons fidèles à l'esprit, et au pire, nous resterons comme les témoins

d'une conscience vivante. » La Fidélité d'Argenteuil

AVANT-PROPOS

Dans un monde en pleine transformation, plus encore, en complète mutation, que devient l'homme aujourd'hui, que sera-t-il demain? D'incessants progrès quasirévolutionnaires remettent en question les conditions de travail et de vie, jusqu'à soulever d'énormes enjeux existentiels. Le progrès n'a jamais été aussi manifeste et si vertigineux en des temps records. En quelques décennies, il a progressé beaucoup plus vite que dans les siècles écoulés. En effet, le monde actuel est marqué par la vitesse et l'instantané, et le progrès présente des enjeux qui bouleversent déjà la planète. En ce tout début du XXlesiècle, l'homme ne cesse d'améliorer ses conditions de vie. Des découvertes étonnantes lui permettent de bénéficier d'un confort ultramoderne, de combattre voire de corriger toutes sortes d'imperfections provenant des aléas de la nature et du corps humain, de s'émanciper des contraintes liées au temps, de continuer une course vers la maîtrise parfaite de la vie. Descartes, le philosophe de la certitude et de l'évidence avait écrit que l'homme était maître et possesseur de la nature et que, tel une machine, il pouvait se monter et se démonter. Aujourd'hui, le temps est réduit à l'instantané, et fort de cette capacité à y inclure l'espace, l'homme étend son avancée à une vitesse exponentielle. Et simultanément, tout se bouscule, tout est remis en question, tout est secoué. Le monde occidental avance à grands pas dans tous les domaines, dont la maîtrise appartient à quelques-uns et que la multitude entrevoit comme un mirage ou une fuite en avant sans possibilité de retour.

Ce monde d'aujourd'hui anticipe celui de demain, d'un demain si proche, que les esprits s'inquiètent ou s'emballent. Face à la puissance et au mirage des avancées technologiques, mais aussi à leurs déconvenues, combien de gens sont encore lucides? Peut-être plus qu'on ne le pense. Les gens simples souvent, simples non par leur ignorance mais par leur bon sens. De fait, tous sont dépassés par cette spirale sans fin, constatant un dilemme indescriptible entre des avancées prodigieuses et des risques sur leur vie et celle de leurs enfants. TIne s'agit donc pas de s'emballer ni de refuser par principe ou d'arborer un pessimisme rétrograde. TI s'agit seulement d'ouvrir sa conscience et d'acquérir une réelle lucidité, de regarder en face et de ne pas oublier ce qu'est le cœur de l'homme, son intelligence, sa vie, le sens de sa vie et de sa liberté. André Malraux avait clamé que le XXI" siècle serait spirituel ou ne serait pas. L'esprit humain n'est-il pas ce rapport fondamental entre l'intelligence et le cœur de l'homme? N'a-t-il pas plus que jamais besoin de se remettre en quête d'un réalisme simple et vrai, loin de tout simplisme et de toute nostalgie, s'il en était. Un esprit ouvert ne cesse d'apprendre quelque soit son âge, témoignant ensuite le meilleur de lui-même. Peut-être, l'homme aurait-il besoin d'admirer en redécouvrant ce qui lui est le plus connaturel, là où il retrouve les racines profondes de sa nature, là où le travail l'ennoblit, là où l'œuvre suscite un silence de communion entre les réalités physiques et humaines. Quoique l'on fasse de sa vie, quelle que soit l'activité professionnelle engagée, le détour d'un monument de toute beauté, le contact d'un objet façonné avec perfection, la rencontre fortuite avec un homme de métier de . au travail, provoquent un arrêt chargé d'émotion, respect et de vie. Pour ceux qui les croisent, les compagnons témoignent de l'existence présente de ces métiers d'un autre temps. Peut-être paraissent-ils d'un autre temps, mais quand nous entrons dans l'atelier d'un ébéniste, d'un ferronnier ou sur le chantier d'un tailleur de pierre ou d'un charpentier, le travail et l'œuvre fascinent même les plus indifférents. Ils paraissent d'un autre temps, mais ils sont là. Ont-ils refusé le progrès? Vivent30

ils comme au temps de Zola? La question mérite d'être posée, car elle l'est parfois. La réponse vient pour celui qui sait observer de plus Rrès. Zola n'est plus, mais le Compagnonnage demeure. A leur manière, ils veillent sur un dépôt sacré transmis de génération en génération. Selon l'utilité et la nécessité, ils intègrent les mutations successives, tout en préservant leurs besoins vitaux. Ne s'associant pas à la notion de pur rendement, bien qu'y étant souvent contraints, ils travaillent avec efficacité. Celle-ci ne relève pas uniquement de critères purement économiques, elle est plus complète, car l'efficacité d'un compagnon résulte d'un rapport étroit entre les besoins économiques et humains. Alors, qu'est-ce que l'homme? Que répond le philosophe, le scientifique, le théologien ou tout simplement l'homme de la rue? De fait, autant de questions valent autant de réponses, avec leurs divergences profondes et leurs points de rencontres.

***
Dans un ouvrage récent, Federico Mayor, Directeur Général de l'UNESCO, écrit: précédent

«On a laissé ce qu'on croyait être la vertu autorégulatrice du «marché» nous guider. On s'est trompé. Il nous faut sans tarder, faire appel à la sagesse

et à l'expérience humaines. Puis il ajoute:
«

»2

Le cœur lui-même semble en proie à un étrange

déficit, l'indifférence et la passivité croissent, le désert éthique lui-même s'étend, la force de l'émotion et de I a passion s'émousse, les regards se vident, et les

solidarités se dissolvent.
2. 3.
Federico Mayor, 1999, p. 12. Op. cit., p. 13.

»3

Un monde nouveau, Editions Odile Jacob, Paris,

31

Un peu plus loin, on peut lire :
« Parfois, il celui des dépression l'irrésistible la nausée nous gagne: le XXI' siècle sera-tparadis artificiels, des enfers réels, de I a dont toutes les statistiques démontrent progression... Il n'est ni prêt à endosser, ni
»4

prêt à penser. Plus loin encore:

«La paix ne se voit pas. On ne voit pas I a prévoyance, on ne voit pas l'amour, on ne voit pas l'espoir... Le bonheur, la paix, la santé, la connaissance et l'intelligence, la vraie générosité, et surtout l'amour
profond...
»5

Un constat:
«Partout l'homme d'aujourd'hui épuise la sève qui aurait nourri l'homme de demain. L'humanité sa it désormais qu'elle est mortelle, puisqu'elle a la capacité
technique de se suicider en tant qu'espèce.
»6

Dans Courrier international, on peut lire sur la couverture le titre de ce «numéro spécial nouveau millénaire» : «Eugénisme, clonage, immortalité, technoscience - l'homme-dieu - Enquête sur la fabrique du surhumain )/. En page 48, le dossier débute par le chapeau suivant: «Pour la première fois dans leur histoire, les hommes sont en passe d'imiter les dieux, de créer eux-mêmes de nouveaux êtres humains... «Jouer avec Dieu, c'est jouer avec le feu», reconnaît le philosophe Ronald Dworkin, mais on ne peut déjà plus revenir en arrière. .. Manipuler les cellules germinales, donc modifier l'espèce humaine, semble à portée de la main. Du
4. 5. 6. 7.
Op. cit., p. 14. Op. cit., p. 16. Op. cit., p. 20. Courrier international, janvier 2001.

n0529-530 32

du 21 décembre 2000

au 3

coup, des chercheurs s'emballent. À commencer par le Prix Nobel de physiologie et de médecine, James Watson,

qui rejette toute idée de restriction juridique.

»

Au milieu

d'un texte abondant, une petite phrase en dit long (p. 50): «Actuellement, c'est dans l'avidité boulimique de la technoscience et le cannibalisme du marché que se structurent nos rapports au monde, voire la pensée ellemême, et c'est là également que s'y déploient les nouveaux discours eugéniques et posthumanistes célébrant ce

re~odelage généralisé du vivant. »
A l'aube du )O(lCsiècle, que fait l'homme de l'univers, de lui-même et de sa vie? « Voici venue l'heure de vérité: en une ou deux décennie, c'est peut-être le sort de l'espèce humaine qui va se jouer - tant la conjonction des périls fait peser une lourde hypothèse sur le futur. L'enjeu est clair. .. La dictature du « temps réel» et de la courte vue, l'absence, unique dans l'Histoire, de pensée et de vision, nous condamnent à une impréparation chronique, à une frénésie stérile, à l'impossibilité de la transmission aux générations futures et à des surprises tragiques.»8 D'où une nouvelle question: «Comment maîtriser la maîtrise, et libérer la science de son complexe pr9méthéen de

domination de la nature
biotechnologies,

»9

et de l'homme? A propos des
fi a averti devant une foule

Jean-Paul

réunie: « Si le monde des techniques les plus raffinées ne
se réconcilie pas avec le langage simple de la nature en un sain équilibre, la vie de l'homme courra des risques toujours plus grands.»lO «Quelles politiques faut-il adopter et appliquer pour qu'une science en pleine mutation cesse de divorcer d'avec la conscience, elle-

même en évolution rapide?

»11

***

Les grands témoins du siècle écoulé n'ont cessé de défendre les valeurs humaines fondamentales, qu'elles
8. 9. 10. Il. Federico Mayor, Un monde nouveau, p. 23. Op. cit., p. 31. Op. cit., p. 59. Op. cit., p. 35. 33

soient éthiques, politiques, scientifiques ou religieuses. À l'inverse des fondamentalismes, ils prônent la justice et le respect de l'homme, le dévouement, la recherche de la vérité et l'amour dans la paix mutuelle. Quelles que soient leurs cultures, leurs origines et leurs responsabilités, ils sont unis par la défense de la personne humaine. Prix Nobel de la Paix, fondateurs ou serviteurs acharnés de la personne humaine et de l'humanité tout entière, ils ont combattu ou combattent encore contre vents et marées. Leur combat est à la hauteur des tempêtes que la nature soulève aujourd'hui, c'est-à-dire avec violence et d'une rare intensité. Souvent seuls, laissés pour compte ou réprouvés par les pouvoirs en place, ils ne s'arrêtent pas, car leur combat prendra fin avec leur mort. L'un d'entre eux reste peu connu du grand public. Défenseur des «manuels)} pendant toute la seconde moitié du xxe siècle, il a fondé l'Association Ouvrière des Compagnons du Devoir du Tour de France. Rénovateur du Compagnonnage, il avait compris que le travail de la main, l'école du métier, appartenaient au patrimoine de l'humanité, cependant sans être une fin en soi, que le Compagnonnage était l'école de la vie. Soucieux des divisions intempestives qui n'ont cessé de secouer cette institution, la plus ancienne des associations ouvrières, il s'y est engagé à la demande de ses pairs, bien qu'il n'avait que trente ans. il avait compris que l'unité ne pouvait se réaliser durablement qu'en dehors des compromis «politiquement corrects», des luttes d'intérêts ou des inventions dangereuses. il fallait que les Compagnons aient la clairvoyance et le courage de redécouvrir ce qui les unit fondamentalement, ce qui est à la source de leur existence et scelle la vérité de leur action. Le génie du Compagnon Jean Bernard, lié au caractère prophétique de sa pensée et de son action, ne peuvent laisser indifférents tous ceux qui cherchent à comprendre ce siècle, et ce millénaire naissant. Plus encore, il me paraît nécessaire et urgent de faire connaître la pensée de cet homme étonnant aux générations de l'an 2000. Mais, comme tous les hommes d'exception, il n'a cessé de livrer bataille. Pour lui, il s'agit de la promotion du travail humain et de son épanouissement, de la défense de 34

l'homme et de son accomplissement, tous deux inséparables de vérité et d'amour. Jean Bernard avait choisi le nom significatif de « La Fidélité d'Argenteuil ». TI

était originaire d'Argenteuil près de Paris. « La Fidélité »,
puisque toute sa vie fut consacrée au retour à la source de la fidélité. Faudrait-il que le Compagnonnage apparaisse comme du passé? Le progrès serait-il en conflit avec lui-même, dans un monde en quête d'unité mais en proie à d'inexorables divisions, malgré des prouesses d'ordre technique et économique? Le risque n'est-il pas aussi que la prouesse des uns ne mène au malheur accru des autres, que les avantages acquis dans certains domaines ne - présentent de graves désavantages dans d'autres? Le combat des grands témoins de ce siècle n'est pas retardataire, ni passéiste. Il ne rejette aucun progrès, dans la mesure où il sert l'homme et le respecte, où il entraîne un bien pour l'humanité. il a pour seul but d'éclairer la conscience de l'homme sur lui-même, sans démagogie ni fausses promesses. il est porté par un intense amour de l'humanité, la recherche d'un épanouissement et d'un accomplissement humains, sources d'unité intérieure et de bonheur. Le monde actuel sait-il encore ce qu'est la fidélité? Tous les clignotants signalent sa disparition, parce que la fidélité est inséparable de l'amour et de la vérité. L'amour ne peut se construire en se dissociant de la vérité. L'homme ne sait plus aimer. L'homme ne veut plus chercher la vérité, car la vérité rend libre et responsable, tant vis-à-vis de soi-même que des autres. L'individualisme contemporain tue progressivement l'homme profond. Alors, la science s'est revêtue du manteau de sauveur de l'humanité. Loin de la dénigrer ou de l'abaisser, elle doit cependant rester à sa place, car elle n'est pas la vie, encore moins la vie divine. Se mettre au service de la vie exige d'elle aujourd'hui une véritable conversion du cœur et de l'intelligence. En effet, la vie humaine n'implique-t-elle pas chaque jour une remise en question des pensées, des paroles et des gestes de chacun, quelles que soient ses responsabilités, pour discerner la vérité de ses actes? La conscience appelle la vérité dans 35