Le contrôle de la vie religieuse en Amérique

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Le phénomène religieux est étroitement lié à l'expansion coloniale européenne en Amérique. Dès les débuts de la colonisation, la monarchie espagnole va non seulement tenter d'exclure les indésirables (juifs, musulmans, protestants) de ses nouvelles possessions mais aussi contrôler étroitement les pratiques des colons et des indigènes, qu'elle s'efforce de faire évangéliser rapidement. Les autorités civiles et ecclésiastiques auront pour tâche de faire respecter et contrôler l'orthodoxie religieuse en Amérique.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782296198821
Nombre de pages : 280
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Le contrôle de la vie religieuse
en A11lérique
Cahiers d'Histoire de l'Amérique Coloniale n°3@ L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05691-6
EAN : 9782296056916Bernard Grunberg (éd.)
Le contrôle de la vie religieuse
en Amérique
L'HarmattanS.H.A.C.
Séminaire d'Histoire de l'Amérique Coloniale
Université de Reims
"L'HISTORIEN N'EST PAS CELUI QUI SAIT.
IL EST CELUI QUI CHERCHE"
Lucien Febvre
.. Editeur: Bernard Grunberg
Il Assistant éditeur: Eric Roulet
II Collaborateurs Josiane Grunberg, Thomas Moniot, Alicia
Oiffer-Bomsel.
Mise en page et maquette: éditeur.
(page 1 de couverture: Diego Munoz Camargo, DescnpcÙJn de la ciudady provincia de
Tlaxcala, San Luis Potosi, 2000, planche n06 : "la prédication des moines à
Tlaxcala")
Publié avec le concours de
l'Equipe d'Accueil 2616
Centre d'Etudes et de Recherche en Histoire Culturelle
(Département d'Histoire de l'Université de Reims)
Contact: Bernard Grunberg, Professeur d'Histoire Moderne, Université de Reims,
UFR Lettres & Sc. Humaines, Département d'Histoire, 57 rue P. Taittinger, 51096
Reims cedex - France.
Tél. & fax: 03 26 91 36 80. / E-mail: bernard.grunberg@univ-reims.frPrésentation
Le phénomène religieux est étroitement lié à l'expansion coloniale
européenne en Amérique, non seulement parce qu'il constitue un des
fondements des sociétés de l'époque moderne mais encore parce qu'illégitime
la conquête et l'installation des Européens dans le Nouveau Monde. Dès les
débuts de la colonisation, la monarchie espagnole va non seulement tenter
d'exclure les indésirables Guifs, musulmans, protestants) de ses nouvelles
possessions mais aussi contrôler étroitement les pratiques des colons et des
indigènes, qu'elle s'efforce de faire évangéliser rapidement. Les autorités civiles
et ecclésiastiques auront pour tâche de faire respecter et contrôler l'orthodoxie
religieuse en Amérique. Au Mexique, Fray Domingo de Betanzos, à l'origine de
l'implantation de l'Inquisition apostolique dès 1527, jugera en quelques mois
une vingtaine de blasphémateurs, tentant ainsi de discipliner le monde
hétéroclite des conquistadores et des colons (B. Grunberg). Dans le
indigène, malgré l'encadrement des nouveaux convertis au christianisme par les
missionnaires des ordres mendiants, ces derniers se heurtent cependant aux
stratégies déployées par les Indiens, qui visent tout autant à satisfaire leurs
nouveaux maîtres qu'à préserver leur identité, notamment dans la province
d'Oaxaca au XVIe siècle (E. Roulet). En d'autres lieux, comme au Michoacan,
les augustins et les franciscains se lancent dans l'édification d'hôpitaux
d'Indiens, institutions qui vont revêtir un nouveau caractère du fait d'une
adaptation opérée par les Indiens, qui en font le noyau central de la vie
indigène (S. Sanchez deI Olmo). Dans le nord de la Nouvelle-Espagne, la
conquête des territoires chichimèques, plus tardive et fragile qu'au centre, est
suivie de l'action missionnaire des franciscains, qui tentent de convertir les
populations nomades guerrières mais subissent des révoltes violentes, voire le
martyre, montrant ainsi le refus de soumission de ces Indiens de frontière (11.
Péron). Dans les Petites Antilles, la situation apparaît tout aussi difficile au
XVIIe siècle, comme le montrent les limites atteintes par la mission
apostolique menée auprès des Indiens Caraibes, notamment du fait de la
faiblesse des moyens alloués, des querelles entre les ordres religieux, des luttes
intestines au sein de la société coloniale naissante, des conflits avec les
Amérindiens et de l'incompréhension entre les religieux et les CalHnagos (B.
Roux). Ce dossier est complété de plusieurs documents fondant la politique
religieuse en Amérique, les bulles "Omnimoda" (1521) et "Veritas ipsa" (1537),
ainsi que le Règlement et les Ordonnances pour les gouverneurs, maires et
alguazils indiens de Tepeaca (1539), parfait exemple du contrôle de la viereligieuse des communautés indigènes.
Dans la seconde partie, A.-M.Vié-Wohrer montre, à l'aide d'une étude
minutieuse du Codex de Tepetlaoztoc, les abus des encomenderoset la
contestation par les Indiens du tribut qui leur est imposé. A. Regalado Pinedo
analyse les relations entre conquistadores en Nouvelle Galice; il montre
notamment comment Nuiio de Guzman est parvenu à constituer autour de lui
tout un réseau de relations, qui lui a permis de maintenir son pouvoir dans
cette région. C. Perin, à travers l'étude des tissus des Indiennes dans le
manuscrit de Guaman Poma de Ayala, tente d'établir le lien entre les motifs des
tissus des Indiennes et le système de classification sociale et géographique inca.
H. Vignaux nous donne de nombreux exemples de la contrebande du trafic
d'esclaves, une pratique généralisée malgré la lutte active de quelques
fonctionnaires tout au long de l'époque coloniale. D. Goncalvès montre que
l'invasion napoléonienne entraîna d'abord une rupture avec le monarque mais
les propriétaires des plantations sucrières surent éviter une dérive vers
l'autonomie avant de se constituer en soutien de la monarchie absolue.
Les deux derniers articles nous ouvrent d'autres perspectives. Celui de M.
Suarez présente la permanence d'un discours de contre-pouvoir en Amérique
latine, à travers l'ouvrage poétique d'Ernesto Cardenal, El estrechodudoso, qui
remet en cause les versions officielles de l'histoire de la Conquête espagnole.
Enfm, M. Huerta montre qu'au cours des cent dernières années, dans la
diffusion mutuelle des cultures française et latina-américaine, les revues, en
particulier, ont été d'actifs pourvoyeurs d'images du sous-continent.
Ces cahiers s'achèvent avec des comptes rendus et les résumés en trois
langues (français, espagnol, anglais) de tous les articles.
Bernard Grunberg
Professeur d'Histoire Moderne
Directeur du SHAC
6Le contrôle de la vie religieuse en Atnérique1
Les premiers procès de l'Inquisition apostolique: le cas des
blasphémateurs (Mexico 1527)
Bernard GRUNBERG2
L'Inquisition américaine revêt la forme d'une Inquisition apostolique, du
nom même dont les monarques espagnols qualifient les inquisiteurs dans le
Nouveau Monde car ces derniers tirent leurs pouvoirs inquisitoriaux du
Saint-Siège; ces pouvoirs se caractérisent par la toute-puissance que la
métropole délègue à l'inquisiteur apostolique, en l'absence de tout l'appareil
inquisitorial, tel qu'il existe alors en Espagne, et notamment d'un tribunal
formel du Saint-Office, qui ne verra le jour qu'en 1569 et n'entrera en fonction
qu'en 1570-71. Le caractère le plus marquant de Inquisition apostolique réside
dans la lutte que cette institution engage pour discipliner les conquistadores et
leurs descendants, ainsi que les colons, toujours plus nombreux à venir
s'installer dans le Nouveau Monde.
L'Inquisition apostolique au Mexique connut deux étapes3. La première fut
monastique de 1521 à 1535: le faible effectif des clercs séculiers en
Nouvelle-Espagne amena la couronne et le Saint-Siège à déléguer, grâce à la
bulle Omnimoda4, les pouvoirs inquisitoriaux aux grands ordres monastiques
présents dans la colonie. C'est d'abord le franciscain, fray Martin de Valencia,
qui exerce les fonctions de commissaire de l'Inquisition entre 1524 et 1526
mais nous ne connaissons guère ses activités. Son successeur est fray Tomas
Ortiz, puis fray Domingo de Betanzos qui accomplira sa mission durant
l'année 1527. C'est lui le véritable installateur de l'Inquisition monastique, qui
engage les premiers procès à Mexico, uniquement à l'encontre de
blasphémateurs. La deuxième étape de l'Inquisition apostolique se caractérise
1
Dossier coordonné par Eric Roulet.
2 Professeur d'Histoire Moderne à rUniversité de Reims; directeur du SHAC.
3 GRUNBERG, Bernard. L'Inquisition apostoliqueau Mexique. Histoire d'une institution et de son impact
dans une sociétécoloniale(1521-1571 J. Paris, 1998.
4 Cf. la traduction française de cette bulle p. 97-99.par l'Inquisition épiscopale, c'est-à-dire par le pouvoir délégué aux évêques,
entre 1535 et 1570-71.
Il faut s'interroger sur l'origine des premiers procès de l'Inquisition
apostolique. Il y a près de 30 ans, R. Greenleaf avait émis quelques
hypothèses1. Ce brillant chercheur, qui est aussi un excellent paléographe Qes
procès de cette époque sont rédigés avec une écriture souvent difficile à
déchiffrer), avait dénombré une vingtaine de conquistadores parmi les accusés,
dont beaucoup étaient des partisans de Cortés. il s'était donc demandé s'il n'y
avait pas d'implications politiques dans les jugements et il arrivait à cette
conclusion que" lesjugements pour blaphèmes ... paraissent montrer que 11nquisition
dominicaine était un instrument politique contre lafaction de Corté!'z.
Il nous semble utile aujourd'hui de revenir sur cette conclusion, d'abord
parce que nous connaissons beaucoup mieux certains personnages accusés en
1527, ensuite parce que devons replacer ces procès, non seulement dans le
cadre de rivalités politiques, mais aussi dans un cadre plus large, celui de la
naissance d'une société de type colonial et des réalités de la vie quotidienne en
Nouvelle-Espagne à cette époque.
I - Les origines de la campagne contre les blasphémateurs (avril 1527)
Fray Domingo de Betanzos3, né à Leon entre 1470 et 1480, étudia à
l'université de Salamanque, où il obtint le grade de licencié; puis il prit l'habit
dominicain et partit aux Indes en 1513, où il demeura jusqu'en 1526. Il se
joignit aux premiers dominicains envoyés par la métropole en
Nouvelle-Espagne, lors de leur halte à Saint-Domingue, où l'Audience donna
les pouvoirs de commissaire de l'Inquisition à Tomas Ortiz4. Les moines
arrivèrent à Mexico fm juillet 15265. Les démêlés de Tomas Ortiz avec Cortés
le poussèrent-ils à repartir6? Toujours est-il qu'à peine arrivé, il retourna en
Espagne, à la fm de l'année 1526. Il laissa comme prélat de l'ordre, et par
conséquent responsable de l'Inquisition, fray Domingo de Betanzos, qui
accomplira sa mission durant l'année 1527; il ne reste plus alors au Mexique
que 2 frères profès (Domingo de Betanzos y Gonzalo Lucero) et 4 novices.
Betanzos est alors vicaire général de son ordre et inquisiteur apostolique. Il se
doit d'abord d'établir son ordre sur ces terres mais aussi de veiller à
GREENLEAF) E. La InquisicÙ;n en Nueva Espana (siglo XVI) Mexico) 1985 [1969].
2 . .. les juicios por basfemia ... parecen mostrar que la Inquisicion dominica era un instrumento politico"
contra la faccion de Cortéi') ibidem) p.23.
3 DAVILA PADILLA) Agustîn. Historia de la fundacion y discurso de la provincia de Santiago de México de
la orden depredicatores [1596]. Mexico) 1955) p.5-48.
4 REMESAL) Fray Antonio de. Historia general de las Indias occidentalesy particular de la gobernacion de
Chiapay Guatemala. Madrid) 1964) 1)6) p.89. Notons que c'est sur le même navire que voyage le
juge Luis Ponce de Leon, envoyé par Charles Quint pour faire la résidence de Cortés.
5 C'est 3 semaines après l'arrivée de leur supérieur Tomas Ortiz.
6 DIAZ DEL CASTILLO) Bernal. Historia verdaderade la conquista de la Nueva Espana (manusctito
"Guatemala"). Mexico) 2005) chap.191-192.
8l'orthodoxie de la conduite de ses habitants. Son caractère semble assez bien
résumé par le portrait qu'en fait Mendieta: "FrayDomingodeBetanzoséngeatoutes
cesfondations [religieuses) à Mexico dans un espn't de stn'cte observance, car il suivit toujours
d'une manière très austère la rigueur de sa pénitence,. il fut un homme exemplaire et le
maître de toutes les vertus, de sorte qu ~'lse voua tout entier à l'implantation de sa religion
dans le respect des coutumes et les cérémonies saintes, comme cefut le cas au début de la
fondation [de l'Ordre], au temps de saint Dominique. Et tous les compagnons qu~'l eut à
cette époque-là sejozgnirent à lui avec une ferveur extrême, cheminant à pied et revêtant de
pauvres habits, à l'instar de leursfrères franciscains. Ils ne voulurent jamais accepter aucun
revenu, et il enfut ainsi durant trente annéef'l. Et Davila Padilla de noter: "l'une des
choses auxquelles ce saint homme veillait fort judicieusement était de punir avec sévén'té les
blasphèmes et lesparjures, en avertissant lesfidèles combien il importait assurément defuir
toutes les occasions de commettre despéchés tels que l'habitude dejurer le nom de Dieu... Il
prêchait guidé par l'Esprit du ciel et mettait en garde contre cespén'Is dans ses homélies,. il
persuadait [les pénitents) du bienfondé de ses avertissements, pendant l'exercice de la
confession, et réservait dans son tn'buna4 à ceux qui se rendaient coupables de ces en'mes, un
châtiment exemplaire. . ."2. Si ces deux portraits comportent des traits
hagiographiques, nous verrons cependant qu'il ne sont pas aussi éloignés de la
réalité que cela.
Quelle fut l'activité de Betanzos durant la courte période où il résida à
Mexico? Nous n'en savons pratiquement rien. Cependant il nous semble que
lors du Carême de 1527, le dominicain prend un édit de grâce et (ou ?) un édit
de foi. En effet, lorsqu'un inquisiteur s'installe dans un nouvel endroit, il
décrète un temps de grâce: celui-ci s'ouvre par un sermon prêché un jour de
fête devant tous les habitants du lieu, clercs et laïcs, obligatoirement présents.
Tous jurent, en levant la main vers la croix et les évangiles, d'être fidèles au
Saint-Office. Puis le prédicateur accorde un temps de grâce, qui peut varier de
trente à quarante jours: toute personne coupable de péché contre la foi
(blasphème, hérésie, apostasie, judaïsme, etc.) qui se présentera spontanément
devant l'inquisiteur pour confesser son erreur ne subira ni condamnation au
bûcher, ni prison perpétuelle, ni confiscation de biens, mais une simple
pénitence spirituelle, publique ou privée (selon la gravité de l'erreur), et devra
abjurer ses péchés. Il lui faudra, en plus, dénoncer tout coupable. Ceux qui ne
se seront pas présentés dans les délais impartis encourront des pénitences
1 MENDIETA,Jeronimo de, .l-:listtm~Inciana[1870]. México, 1980, cf IV,l, p,365: "Aquelloy
esto de México funda el padre Fr. Domingo de Betan!{ps en grande obseroancia, porque fue hombre austerisimo en el
as! todo se ocupo en plantar surigor de la penitencia de su propia persona, demplar y maestro de Ioda virtuel, Y
religion en la guarda de las costumbres y ceremonias santas en que habia comenzado en el principio de su fundacion
en el tiempo deI padre Santo Domingo. Y todos los companeros que en aquella era tuvo, 10 sig;tieron con extremado
fervor, andando a pie y con habitos pobres, como sus hermanos los frailes de San Francisco. Y en ninguna manera
quisieron admitir rentas y duro ésto por espacio de treinta alloi'.
2
DAVILA PADILLA, op.cit., XIII, p.43 : "Una de las cosas en que con mucha ra!(fJn reparava el varon
santo, era castigar severamente las blasfemias y petjurios, amonestando quan de veras importava evitar las
ocasiones de aquestos males, que es la costumbre de jurar el nombre de Dios ... Esto predicaba con espiritu deI
cielo, esto amonestaba en sus platicas, persuadialo en las confesiones, y castigabalo en su tribunal exemplarmente
"
9beaucoup plus graves. Cet édit de grâce sert à lancer les dénonciations, ce qui
permet à l'inquisiteur d'obtenir rapidement de nombreux témoignages à charge
et de connaître les coupables qui ne se sont pas présentés. Il peut donc très
rapidement prononcer un grand nombre de condamnations.
A cet édit de grâce s'ajoute un édit de foi, qui à cette époque était un texte
lu chaque année, pendant les fêtes de Pâques, qui exhortait la population à
dénoncer, sous peine d'excommunication, tous ceux qui portaient ombrage à la
foi catholique. Il s'agit d'une liste des délits poursuivis par l'inquisition et des
indices permettant de les reconnaître, lue publiquement dans les églises pour
susciter des dénonciations et accompagnée d'une menace d'excommunication à
l'encontre de tous ceux qui, connaissant des délinquants, s'abstiennent de les
dénoncer. Certes, le texte des édits devait être préalablement soumis aux
autorités civiles, qui veillaient à ce que la juridiction que revendiquaient les
inquisiteurs n>empiétât pas sur celle que se réservaient leurs propres tribunaux.
Nous n'avons aucun document qui indique que cela fut fait mais dans un
contexte très troublé, nous pouvons penser qu'avant de lancer ses édits,
l'inquisiteur ait averti les autorités coloniales; depuis le 1er mars 1527, le
gouvernement de la Nouvelle-Espagne était aux mains du trésorier Alonso de
Estrada et du justicia mqyor, Gonzalo de Sandoval, bras droit de Cortés lors de la
conquête de Mexico1.
La campagne que va mener Betanzos contre les blasphémateurs en 1527
débute probablement par un édit de grâce et/ou un édit de foi, lus le 31 mars
1527, en la cathédrale de Mexico, à l'occasion de la messe dominicale. En effet,
nous savons que le dimanche des Rameaux est célébré le 14 avril et le
dimanche de Pâques le 21 avril. Le Carême a commencé le mercredi des
Cendres (6 mars) et la Mi-carême, qui marque une interruption provisoire du
jeûne, intervient donc fm mars; le dimanche 31 mars doit correspondre
probablement à la reprise du jeûne et c'est probablement ce jour-là que le ou
les édits furent lancés, car le lendemain les premières dénonciations arrivèrent
chez l'inquisiteur; elles concernaient Rodrigo Rengel. Puis quelques jours plus
tard, d'autres furent également enregistrées. L'inquisiteur examinera, entre les
mois d'avril et de juillet, plus d'une vingtaine de cas.
Outre la mise en cause de R. Rengel, que nous aborderons plus loin, les
premiers cas connus concernent 5 blasphémateurs qui ne font l'objet que de
dénonciations (4 cas) ou d'une simple information (1 seul cas)2. Le premier cas
est celui de Pedro de Ircio, un conquistador venu avec Cortés3. Cinq personnes
dénoncent le conquistador entre le 7 avril et le 9 avril, parmi lesquelles 3
conquistadores: Andrés Gallego, Diego Ramirez et Juan Volante4. Tous se
rapportent à des faits antérieurs: après la chute de Mexico, Pedro de Ircio a dit
à un serviteur du gouverneur ''je me détournede Dieu sije nepeux faire ce qui me
1 Aetas de cabildo de la ciudad de México [CAB/MX]. Mexico, 1889-1906, 54 vols., cf..1/111/1S27.
2
Archivo General de la Naci6n, Inquisicion [AGN/INQUISITION], 1,18+19+21.
3 GRUNBERG, Bernard. Dictionnaire des conquistadoresde Mexico [DICTIONNAIRE]. Paris, 2001,
n0493; 1NQ/1,18, f.68r.
4 DICTONNAlRE, n0331+839+1159.
10plaît, que ça plaise à Dieu ou que ça lui déplaise". Juan Volante précise qu'il a
entendu dire que Pedro de Ircio "était hidalgo. .. et qu'on le tenaitpour un mauvais
chrétienetpeu craintif de Dieu", qu'il avait l'habitude de dire "je ne me croispas plusqueje ne suis maure", qu'il était de notoriété publique qu'il "était mauvais
chrétien et très grand blasphémateur' et qu'il disait souvent ''pese a dios, no creo,
despechode dios, mal grado hqya dios, destuco de dio!'. Tous les dénonciateurs
s'accordent sur ces faits. Diego Ramirez va jusqu'à rajouter qu'il est un
"blasphémateur. .. qui, dans les blasphèmes,était réputéaussi blasphémateurque &nge!,l.
Bernal Diaz deI Castillo confirme que Pedro de Ircio se laissait parfois aller à
prononcer des paroles répréhensibles2 et, dans le jugement de résidence de
Cortés, il est qualifié d' "homme depeu de sérénité,depeu de savoir et blasphémateur',
qui jurait souvenf. Si la culpabilité de l'accusé est clairement établie, il n'en
demeure pas moins que l'un des témoins, et non l'un des moindres, Juan
Volante, qui avait été l'alférez de Pedro de Ircio, fut aussi le rival en amour de
ce dernier (pour une femme qui était venue avec Narvaez)4. Nous avons dans
ce cas précis, peut-être, l'exemple d'une vengeance personnelle. Mais aussi une
dénonciation "gratuite" car Pedro de Ircio venait de mourir à l'époque des
dénonciations I
Entre le 9 et le 12 avril 1527, 5 colons (pobladores)se présentent devant
l'inquisiteur et dénoncent trois blasphémateurs\ le premier, Nicolas Veneciano
(Venerano), un jeune homme "d'une ville sujète du Ture', aurait dit que "Notre-
Dame avait conçupar la semencede saint Joseph"6;il ne sait ni le pater noster,ni l'ave
maria, et le témoin de préciser qu'il a proposé de les lui enseigner mais que
l'accusé a décliné son offre. Le second, un nommé Robledo (Robredo),
lorsqu'il était au Guatemala et Hibueras, avait dit à plusieurs reprises "reniegode
dio!', ''pese adios e a santa marid', "no creo","destuco", "mal grado haya dios i santa
maria", "reniegode dios e de santa maria e de lossanto!'7. Les différents témoignages
coïncident mais nous n'en savons pas plus car ces 2 individus ne sont pas
connus par d'autres sources. Le cas du troisième est plus intéressant. Il s'agit de
Francisco de Oliveros, un conquistador venu avec Narvaez8. Non seulement il
aurait dit, lorsqu'il était au Guatémala ''pesea dio!', "no creo","descreo","reniegode
1 AGN/INQUISITION, 1,18, f.68r : "destuco de dios si no averode hazer 10queyo quieroa un que dios no
quierd'; "era hidalgo... e que 10 tenia por mal cristiano y poco temeroso de diol'; "no creo mas cristiano que yo
soy moro"; ''pese a dios, no creo, despecho de dios, mal grado haya dios, destuco de diol'; "hombre blasfemador
. .. que era tenido en las blasfemias por tan blasfemador como Rangel'.
2
DÎAZ DEL CASTILLO,. op.cit., chap. 96.
3
Sumario de la residencia tomada a don Fernando Cortés gobernador y capitan general de la Nueva Espana y
a otros gobernadores y o/iciales de la mirma (paléographie de 1. LOpez Rayon). Mexico, 1852, voll,
43+50+92+256; Coleccion de documentos ineditos reLativos al descubrimiento, conquista y
organisacion de Las antiguas posesiones de América y oceania, sacados de los archivos deI reinoy muy
especialmente del de Indias. Madrid, 1864-1884, vol XXVI, p.406.
4 DIAZ DEL CASTILLO, op.cit., chap. 151.
s AGN/INQUISITION, 1,21, £75v.
6 1,21, f.75v : "nuestra senora avia romavido del vaho de sanjosej:l'.
7
Ibidem," reniego de diol', ''pese adios e a santa marid', "no cret!', "destuct!', "mal grado haya dios i
santa marid', "reniego de dios e de santa maria e de los santol'.
8
DICTIONNAIRE, n0727.
Ildio!' mais surtout un témoin, Pedro Rodriguez Descobar rapporte que 3 ans et
demi auparavant, à Colima, en parlant avec certains Espagnols de l'idolâtrie des
Indiens, Oliveros, habitant de Colima, leur avait déclaré qu'idolâtrer, c'était
adorer les pierres et les idoles, alors que les indigènes adoraient le soleil, la
lune, les étoiles, disant, notamment, que" le soleilest le visagede Dieu'l, c'est à dire
qu'il sous-entendait qu'ils n'étaient pas idolâtresl Nous avons là un des tout
premiers exemples d'une certaine compréhension de la religion indigène de la
part d'un Espagnol, à l'opposé de tout ce que nous connaissons généralement.
Tous ces blasphémateurs ne semblent pas avoir été poursuivis. Le 27 avril
1527, l'inquisition enregistre une information concernant Francisco Bonal2. Ce
conquistador, venu avec Cortés, était alcaldede Veracruz3; il est dénoncé par un
habitant de Medellin pour avoir dit, plus d'un an et demi auparavant, 3 ou 4
fois, "no creoen Dio!', et "reniegode Dio!'. Le blasphémateur ne sera pas inquiété.
II - Les blasphémateurs condamnés par Betanzos.
Nous avons d'abord des marchands, qui pour la plupart effectuent leurs
affaires entre Veracruz et Mexico. Reinaldos de Luna est incarcéré dans la
prison de l'église pour avoir "avecpeu de craintede Dieu, blasphéméet ditje reniesaint
François et saint Pierre et je renie saint Paul' ; malgré ses dénégations il est
condamné par Betanzos à payer 6 pesos d'or et à aller au sanctuaire de Nuestra
Senora de los Remedios4. Hernando Garcia Sarmiento, accusé de dire ''pese a
san Pedro", devra payer le coût du procès et se rendre au sanctuaire de Nuestra
Senora de los Remedios5. Juan Martin Bejenrel, traduit devant Betanzos pour
avoir dit ''pese a dios en se querellantavecun Indien", implore miséricorde; il devra
aller à Nuestra Senora de los Remedios et payer le coût du procès6. Alonso de
Carrion est accusé d'avoir, pendant qu'il jouait, "levé lesyeux au cielet s'êtremis à
blasphémer et cracherpar terre aussi [enjurant] : que le diable emporte Dieu et avec lui celui
ou celle qui me fait tant de mal ;je ne croispas en Dieu, je nie Dieu et renie celle qui l'a
enfanté; je ne crois pas en Jésus-Chris!,7 ; il nie tout mais nous n'avons plus le
1 AGN/INQUISITION, 1,21, f.75v : "el sol es la cara de diol'.
2 1,19, f.69r.
3 DICTIONNAIRE, n0139; il est alcalde de Veracruz en 1524 et teniente de Medellin en 1525.
4 AGN/INQUISITION, la,14, fs.23rv : "con poco temor de dios blasftmio y dixo reniego de san francisco y
de san pedro et reniego de san pabld'. Ce sanctuaire de Nuestra Senora de los Remedios, encore
appelé Nuestra Senora de la Vitoria, fut fondé sur ordre de Cortés en hommage à la Vierge
pour ravoir protégé, lui et ses hommes, durant les dures épreuves de Mexico, notamment lors
de la Noche Triste, cf. DORANTES DE CARRANZA, Baltazar. Sumaria relacÙJnde las cosas de la Nueva
Espana, con noticias individuales de los descendientes legitimos de conquistadores y primeros pobladores espanoles.
Mexico: Imprenta del Museo N acional, 1902, p.39.
5 AGN/INQUISITION, XIV,2, fs.37rv
6 1,12, £49r : ''pese adios riniendo con un indid'.
7 1,26, fs.82rv : "myro ha!(jael cieloy luegodixo de diabloy escupioabajo
asimismo, pese a dios con quien tanto mal me haze; descreo de dios, no creo en dios, reniego de quien 10 pario;
descreo de jesu cristd'.
12jugement1. Alonso de Espinosa, tenancier de l'auberge de Teguacan, ayant
proféré à de nombreuses reprises "reniego de dios' et ''pese a dios', demande
miséricorde et il est condamné à une amende de 6 pesos ou à 30 jours de
prison, et il devra, lui aussi, faire un pèlerinage au sanctuaire de Nuestra Senora
de los Remedios et entendre une messe debout, une chandelle à la main et
nu-tête2.
Mais les différentes strates de la société mexicaine sont représentées.
Hernando de Escalona3, habitant de Veracruz, est incarcéré dans la prison de
l'église pour avoir dit "no creoen dios' (sur le folio, on a 2 fois rayé reniegode dios
qui a été remplacé par no creoen dios) et ''pese a dios'. Dans ce procès mutilé, on
apprend qu'il a déjà été puni pour des faits similaires par Motolinia mais qu'il
n'a pas accompli tout de suite sa pénitence ''par négligence";il accepte la
sentence, notamment une pénitence spirituelle, un cierge allumé à la main.
Francisco Nunez est condamné par Betanzos, pour avoir dit ''por vida vuestray
myay de dios'\ à aller à N. S. de los Remedios et à payer le coût du procès5. Le
cas d'Alonso Orellana est particulier: pour avoir dit "no creoen dios"6et ne pas
se rappeler avoir dit de tels blasphèmes, il est condamné par Betanzos à porter
durant cinq jours une couronne à travers la ville. Gil Gonzalez de Benavides,
frère du conquistador Alonso de Avila qui avait été alcalde mayor de
Nouvelle-Espagne, est jugé pour un ''pese a dios' et est condamné à passer 15
jours dans la prison de l'audience ou à aller 2 fois au sanctuaire de N. S. de la
Vitoria7, ou à payer une amende sous 3 jours8. Bartolomé Quemado, jugé pour
de nombreux "descreode dios', "no creoen dios', devra payer le coût du procès,
plus de 8 pesos, et assister à deux messes debout une chandelle à la main ou
purger une peine de 30 jours de prison9. Quant à Juan de Cuevas, il semble
avoir été jugé mais son procès est manquant1o.
Sur les 25 cas enregistrés en 1527, 12 concernent des conquistadores de
Mexico, dont 6 vel1USavec Cortés et 4 avec Narvaez.
Parmi les hommes de Cortés, Gregorio de Monjarraz, pour des "no creoen
dios' et des ''pese adios', est condamné à passer 6 jours en prison et à entendre
3 messes, debout, une chandelle à la main; il devra en outre payer le procèsll.
1 AGN/INQUISITION, 1,26, fs.82rv.
2 1,15, f.52rv; contrairement à ce que dit R. Greenleaf, ce ne peut être le
colon, natif de Palos, qui passe à Cuba en 1520, puis en 1523 au Honduras et Hibueras où il
participe à la conquête; il n'arrive que vers 1530 au Mexique, et épouse la fille de l'ermite de
T1axcala; il sera corregidor et vecino de Zacatula, cf. ICAZA, Francisco A. de. Diccionario
autobiografico de conquistadores y pobladores de Nueva Espana. Guadalajara, 1969 [1923], n0338.
3 AGN/INQUISITION, 1,7,fs.l0r-13r; procès fragmentaire.
4
''porvidavuestra y myay dedioi',
5 1,24, fs.80rv. Contrairement à ce que supposait R. Greenleaf, il ne s'agit
pas du licentiadohomonyme qui défendait les intérêts de Cortés.
6 AGN/INQUISITION, la,15, fs.14rv.
7 TIs'agit de Nuestra Senora de los Remedios.
8 1,10,fs.45rv
9 1,14,fs.51rv
10 ICAZA. op. cit., n0386; AGN/INQUISITION, la,14 (procès manquant).
11 DICTIONNAIRE, n0654, 1,7, f.81r
13renieDiego Garcia, devenu muletier entre Veracruz et Mexico, qui avait dit ''je
la Trinité,je renieDieu,je ne croispas et malgréDieu,je renieDieu et l'ave man:a", avait
déjà été châtié par le juge de Veracruz; sa récidive lui valut d'aller deux fois à
N. S. de los Remedios, et de se nourrir exclusivement de pain et d'eau pendant
7 vendredis de suite, de donner 3 livres de cire blanche, d'assister à la messe,
un cierge à la main, et de payer le coût du procès1. Juan Rodriguez de
Villafuerte, un hidalgo qui, sur l'ordre de Cortés, fonda le sanctuaire de N. S.
de los Remedios, était un grand blasphémateur; pour avoir dit de nombreuses
fois ''pese adios, descreode dios, mal grado hC!)la dios' et ne pas s'en souvenir, il fut
condamné à 20 jours de prison chez lui, à donner une arrobe de cire à l'église, à
payer le fiscal et le procès2.
Parmi les hommes de Narvaez, Juan Bello, déjà jugé pour avoir dit ''pese a
diosy a sant agustin", récidive avec "no creoen dios'; il demande miséricorde à
Dieu et l'inquisiteur le condamne à une amende de 12 pesos d'or, à un
pèlerinage à Nuestra Senora de la Vitoria et au paiement du coût du procès3.
Francisco Gonzalez, le portem de Mexico, pour avoir dit le mercredi saint4 ''por
vida de dios', doit payer 6 pesos, se rendre à une messe nu-tête, sans manteau,
debout, un cierge à la main et payer les frais. Lucas Gallego, aubergiste sur la
route de Veracruz à Mexico, est condamné pour blasphème mais il n'y a plus
trace du procèss. Quant à Cristobal Diaz, habitant de Coatzacoalcos et
muletier, jugé le 1er juillet pour de nombreux" descreode dios' et ''pese adios', il
nie tout mais le conquistador est condamné à une amende de 4 pesos, à donner
de l'huile pour chrême et à entendre une messe nu-pieds et nu-tête, sans
oublier de payer le coût du procès6.
Comme nous l'avons dit plus haut, il n'y a pas de trace d'un antagonisme
entre partisans de Cortés et d'autres clans, ni de conflit entre pouvoir laïque et
pouvoir religieux. Les peines sont le plus souvent les mêmes: une amende
inférieure à 10 pesos, qui était celle infligée à l'époque par les autorités de
Mexico. Un bon nombre de condamnés sont astreints à un pèlerinage au
sanctuaire de N. S. de los Remedios et quasiment tous doivent supporter,
comme c'était la norme à l'époque, le coût du procès. Ces délits occasionnent
des procès assez rapides (de quelques jours à quelques semaines, en général)
mais la punition frappait chaque coupable, selon la gravité des propos.
Il semble bien, qu'en l'occurrence, fray Domingo de Betanzos ait fait
preuve de modération. Notons d'ailleurs que la condamnation de 1527 ne
gênera pas les blasphémateurs dans leur vie quotidienne. Ainsi, Gil Gonzalez
de Benavides sera élu alcalde ordinaire de Mexico en 1528, Bartolomé
Quemado obtiendra, l'année suivante, l'adjudication du marché de la viande
1 DICTIONNAIRE, n0349, AGN/INQUISITION, 1,23, fs.79rv
2 n0898, 1,11, fs.48rv.
3 n0123, 1,9, fs.45rv
4 "Miercoles detinieblai'.
5 DICTIONNAIRE, n0337, AGN/INQUISITION, Ia,17 (procès manquant).
6 n0258, 1,13, fs.50rv.
14(boeuf, porc, mouton)1, Juan Rodriguez de Villafuerte continuera à jouer de
fortes sommes et à blasphémer.
III -Le cas Diego N ufiez2.
C'est l'un des 2 procès les plus complets de l'époque et pour cause. Le 1er
août 1527, Diego Nunez est accusé devant fray Betanzos de s'être rendu
coupable de blasphèmes mais aussi et surtout d'avoir fait tomber une croix en
lançant des pierres; il est décrit par ses détracteurs COtnnle quelqu'un dont le
comportement n'est pas celui d'un chrétien. Il est possible qu'il ait été
soupçonné d'être un judaïsant. Le 2 août, ses maigres biens sont mis sous
séquestre; il ne possède qu' "un habit, une casaque,une épéeet une esclave"3; il est
arrêté et emprisonné dans la prison de l'audience.
L'inquisition fait comparaître les témoins à charge. Le premier, Pedro
Sanchez Farfan, un conquistador de Cortés, regidor de Mexico depuis 15264, a
entendu dire que l'accusé est ftis de convers. Il précise qu'il ne l'a pas vu depuis
2 ans aller à l'église ni agir comme un bon chrétien et qu'il a entendu Juan
Guisardo raconter qu'alors que l'accusé était dans le village (Chilapa) de
Cristobal Flores, regidoret alcaldede Mexico, il "était devant un brasero,aupied de la
croix et chaquefois il lançait despierres... et il a atteint la croix et l'a renversée"5,
sous-entendant clairement que celui-ci se servait de la croix comme cible pour
la faire tomber à coups de pierre. Pedro Sanchez ajoute qu'en cheminant avec
Diego Nunez vers le Michoacan, celui-ci avait dit à plusieurs reprises "pese a
dio!'. Le second témoin, Hernando Damian6, qui ne connaît l'accusé que
depuis 8 mois a entendu dire qu'il était convers et disait ''pesea dio!' et "reniego".
Il ajoute qu'il ne l'avait jamais vu aller à la messe le dimanche et répète
l'épisode des pierres et de la croix qu'il a entendu de la bouche de Guisado.
Mais surtout, ce témoin indique que" en ce lieu, ily a beaucoupde conver!,7.Juan
Guisado, le troisième témoin, connaît l'accusé depuis 3 ans et ne l'a vu ni
communier ni se confesser ni se signer ni réciter I:Ave Maria; il ajoute que
Nunez vit en concubinage avec une Indienne et décrit minutieusement
l'incident de la croix, dont il fut le témoin, ajoutant que ce fut un scandale car
ce fut fait en présence d'Indiens. Et Guisado mentionne aussi que Diego
1 CAB/MX, 29/111/1528.
2 DICTIONNAIRE,n0714, AGN/INQUISITION, 1,7,fs.13r-27v; mais pas de trace des folios 9r à
12v et 25rv.
3 AGN/INQUISITION, 1,7, f.13v : "una ropa e un sayo e un esparla e una escfavaprendd'.
4 n0971.
5 1,7, f.19 : "apostaba defante un brasero e estaba al pie de fa cruz e que carla vez
tiraba con una piedra por alto. .. clio en fa cruz e fa derrocr/'.
6 Le 7/1/1527, il est destitué de son office de teniente de alguacil, qu'il avait obtenu le 17/IX/
1526; mais est renommé à ce poste par Estrada le 16/IX/1527, le 4/11/1527, il est reçu vecino
de Mexico (CAB/MX)
7
AGN/INQUISITION, 1,7, f.19v: "en este lugar hay muchos conbersoi" ; le témoin déclare
également qu'il a vu un auto de fe à Séville avec un bûcher et des réconciliés.
15Nunez disait souvent ''pese a diol'. Le dernier témoin à charge, Francisco de
Higueros, confirme les blasphèmes (pese adios, descreode dios), ajoutant que
c'était par habitude qu'il les disait. il ajoute qu'il ne sait rien d'autre.
Le 26 août 1527, Juan Rodriguez de Villafranca, défenseur de Diego
Nunez, fait paraître 4 témoins à décharge, tous habitants de Mexico. Juan Diaz
de Real, lieutenant de l'alguaci!, connaît l'accusé depuis 5 ans, l'a vu aller à la
messe et réciter des prières et a entendu dire qu'il aurait jeté une pierre sur une
croix. Francisco de Terrazas2, conquistador et capitaine de la garde de Cortés,
le connaît, lui aussi depuis 5 ans ; il a été avec lui à l'église et indique que c'est
un bon chrétien. Il connaît l'histoire du jet de pierre et de la croix, par Maria de
Estrada, la femme de Pedro Sanchez Farfan. Pedro Arballos connaît Nunez
depuis l'enfance car il est, comme lui, natif de Gibralean et affirme que ses
parents sont "de bons vieux-chrétiens".Quant à Gaspar Ramirez, il le connaît très
bien car il est aussi de Gibraleon; il connaît sa mère, qui était de "bonne
générationet [issue}de vieux-chrétienl', et son père, qui était de Moguer et qui fut
alcaldeet regidor,il le tient ''pour un homme de bonne vie et réputation et qui craignait
Dieu"; il l'a vu aller à l'église; pour lui, c'est un "homme de bonne vie et un bon
chrétien"3.
Le 3 septembre, le prévenu est interrogé; il s'agit de Diego Nunez de San
Miguel, un conquistador de Mexico, arrivé à Veracruz sur le navire de Ponce
de Lean, qui participa à la fm de la conquête de Mexico, puis à celle de la
Nouvelle-Espagne. Il déclare être baptisé, nomme ses parrains, dit avoir été
confirmé avec le chrême par l'évêque de las Palmas dans l'île de Grande
Canarie, où son père l'avait amené, lors d'un voyage d'affaires. Il indique qu'il a
un frère, Juan Nunez, qui est clen:gode misa et vit à Gibraleon. Il dit s'être
confessé, avoir reçu le saint sacrement de l'eucharistie. Il connaît les
conquistadores Pedro Sanchez Farfan, Cristobal Flores et Juan Diaz, le prêtre4.
A cette époque, D. Nunez semble vivre chez certains conquistadores. Il
confirme n'avoir pas mangé de la viande les jours d'abstinence sauf quand il
partit au Michoacan avec Pedro Sanchez, lorsqu'il n'avait pas autre chose à
manger. L'inquisiteur s'enquiert de ses connaissances en matière de religion.
Diego Nunez avoue ne pas savoir les articles de la foi mais déclare connaître
les commandements de Dieu; à la question du nombre de ces
commandements, il répond 121 Il ne connaît pas le contenu des
commandements de l'Eglise, ni ne sait combien il y a de péchés mortels ni en
quoi ils consistent. Il affirme qu'il n'a pas l'habitude de blasphémer mais se
rappelle l'avoir fait une fois, lors d'un voyage vers le Michoacan avec Pedro
Sanchez, il avait dit: ''pese a ta!' et son compagnon lui avait dit que c'était mal.
Il précise qu'il n'a accompli aucun "n:tejudaïque oupaïen" ni ne les a vu faire.
1 CAB/IvfX,8/111/1527.
2 DICTIONNAIRE, n01040.
3 ombre de huma vida e lama e temeroso de diol';"ombre de huma vivimda como huen cristianrl',''lor
AGN/INQUISITION, 1,7, fs22v-23.
4 Ce prêtre participa à Yexpédition de Juan de Grijalva (1518) et fut aux côtés de Cortés lors de
la conquête de Mexico, cf. DICTIONNAIRE, n0265.
16Quant à l'histoire de la croix, il dit que c'est en lançant des pierres dans un
brasero que, par ricochet, l'une d'elles a touché la croix, qui est tombée et s'est
brisée. Il précise encore qu'il suspecte Juan Guisado de l'avoir dénoncé car il
l'avait accusé d'avoir pendu un domestique indien. Il signe sa déposition. Son
avocat paraît devant l'inquisiteur pour répondre à l'accusation du fiscal de
l'Inquisition, Sebastian de Arriaga; il déclare que cette accusation est mal faite,
qu'il n'y a pas de preuve contre son client, qui est un "vieux-chrétienet un homme
qui craint Dieu", et qu'il n'a pas commis de tels délits. Il semble bien à la lecture
du procès que son accusateur principal lui en voulait pour l'avoir dénoncé à la
suite du meurtre d'un Indien. Certes D. Nunez ne connaît pas bien le dogme
catholique, mais en cela, il n'est guère différent de ses contemporains de la
métropole. L'inquisiteur Betanzos ne s'y trompe pas et il ne retiendra que les
blasphèmes, pas le bris de croix; il le condamne soit à 30 jours de prison soit à
un pèlerinage à N. S. de los Remedios, ainsi qu'au paiement du procès. Diego
Nunez acceptera et ne sera plus inquiété. Notons qu'il se marie en 15271 avec
une Indienne ou une Espagnole, Isabel Nunez, et qu'il vivra à Mexico jusqu'à
sa mort, vers 1568.
IV - Le procès d'un "grand blasphémateur,,2.
L'accusé est un personnage singulier et pittoresque. Rodrigo Rengel est en
effet un conquistador puissant et riche, doté d'une forte personnalité mais qui
se fait essentiellement remarquer par ses blasphèmes, évoqués par Bernal Diaz
deI Castillo 3, et par des actes de provocation et de cruauté. Né au milieu du
XVe siècle à Medellin,comme Cortés4, il est à Cuba en 1518 et passe, en 1519,
en Nouvelle-Espagne,avec Heman Cortés, dont il sera le camarero. Cortés le
nomme lieutenant et capitaine de Veracruz. Après la chute de Mexico, cet
alcalde mqyor de Veracruz traite fort mal les habitants et est démis de ses
fonctions. Après la conquête de Mexico, il participe à de nombreuses
opérations de pacification et obtient l'encomiendade Cholula. En 1524, il est élu
alcalde ordinaire de Mexico et, en 1526, il est regidor. C'est donc un des
hommes importants de cette période, un fidèle de Cortés. A la différence de la
plupart de ses compagnons, il ne sait ni lire ni écrire.
Les dénonciations débutent le 1er avril 1527, après l'édit de foi; elles sont
enregistrées par Domingo de Betanzos. Du fait de la personnalité de Rengel,
l'inquisiteur, fort prudemment, réunit de très nombreux témoins à charge, une
trentaine, parmi lesquels il y a 18 conquistadores, dont 6 venus avec Cortés et 5
avec Narvaez, et 5 hommes d'église (dont 3 dominicains et 1 franciscain). Mais
ICAZA, n0164; secreta conquistadores. Informes dei archiva personal dei emperador Carlos V
que se conserva en la Biblioteca dei Escorial anos 1539-1542. Mexico, 1979, p.35; Archiva General de
Indias, Audientia de México, 96,4.
2 Ibidem, 1,17, fs. 54-67 + 73-74 + 83-92 et XL,20, fs. 124-125.
.3 DIAZ DEL CASTILLO, op. cit., chap. 169, p.497.
4 DICTIONNAIRE, n0854, AGN/INQUISITION, 1,17, fs.83-84.
17le plus remarquable, c'est que l'immense majorité de ces témoignages (27) ont
été enregistrés entre le 1er et le 13 avril (on trouve deux fois la mention du
mois de mars mais ces 2 dépositions se trouvent écrites parmi celles d'avril, il
s'agit donc d'une erreur d'écriture)1.
L'acte d'accusation est lancé le 1er mai 1527 contre le vieux conquistador,
âgé de 80 ans, par le fiscal, Sebastian de Arriaga, ''parce qu'il a dit de nombreuses
hérésies, de grands et abominables blasphèmes contre Dieu, Notre Dame et ses Saints, contre
notre Sainte Foi catholiqueet qu~l a commisd'autres mauvaisesactions'z. Les 27 et 28
juin, Rengel reconnaît ses fautes. Le 15 juillet 1527, fray Domingo de Betanzos
donne pour prison à Rodrigo Rangella maison de Gonzalo de Sandoval et lui
enjoint de ne pas en sortir "souspeine d'une amendede cinq millepesos d'orpour lefisc
de sa mqjesté et souspeine d'excommunication mqjeure et d'être considéré comme contumax et
désobéissantenversla sainte mère Eglise, toutespeines qu ~l encourraipsofacto"3. Le 31
juillet, son avocat, Gaspar de la Plaza, commence d'abord par établir l'origine
chrétienne de son client. Mais chose remarquable, il ne le fait pas devant le
Saint-Office mais devant Juan de la Torre, alcalde ordinaire, c'est à dire la
juridiction civile de Mexico. L'avocat souligne peut-être ainsi la prééminence de
cette juridiction. Il recueille les témoignages prouvant l'origine chrétienne des
ancêtres du vieux conquistador, sa conduite religieuse et son passé. Puis il
établit la gravité de sa maladie. Cortés, en personne, témoigne en faveur de son
compagnon.
Tandis que Rengel confesse ses erreurs et demande miséricorde, Gaspar de
la Plaza, Cortés et les autorités civiles font, semble-t-il, pression sur le
Saint-Office. Si nous ne connaissons ni les tractations, ni les pressions exercées,
nous en avons cependant une preuve avec la décision du Cabildo de Mexico de
donner un terrain (huerta) à Rengel, le 30 août 15271 On comprend ainsi
pourquoi Qe 17 août) fray Domingo de Betanzos passe la juridiction du procès
aux franciscains, notamment à fray Luis de Fuensalida qui, en septembre,
délègue son pouvoir à fray Toribio de Motolinia.
Rappelons ici que les franciscains sont à la fois les alliés et les amis de
Cortés. Dans une longue lettre, le supérieur des franciscains établit la gravité
des fautes de Rodrigo Rengel mais lui accorde des circonstances atténuantes en
raison de sa maladie et pour sa confession spontanée; il demande à son
délégué de tenir compte de l'origine de l'accusé, de sa noblesse et des services
rendus lors de la conquête. Fray Motolinia suit les recommandations de son
supérieur dans sa sentence, datée du 3 septembre. En plus d'une amende de
500 pesos d'or, qui sera payée le 10 septembre, Rengel sera obligé de nourrir,
tous les vendredis, cinq pauvres pour une durée indéterminée, de faire achever
un ermitage et d'entreprendre la construction de 36 tables pour le couvent de
1 On trouve aussi des témoignages le 4 mai, le 7 mai, le 1er août et un autre sans date.
AGN/INQUISITION, 1,17, f.57 : "porque ha dicho muchas herejias e grandes y abominables bla.ifemias
contra Dios e Nuestra Smora e sus Santos y contra nuestra Sancta Fe catolica y ha hecho otras ma/as obral'.
3 1,17, f.74 : "so pena de cinco mil pesos de oro para la camara ejisco de su majestad
e so pena de excomunÙJn mayor e de ser habido por cotumas e desobediente a la santa madre Iglesia en /as cuales
penas incurrâis ipso factrl'.
18San Francisco. Rengel devra en plus montrer son repentir en assistant à la
messe debout, un cierge à la main, ce qu'il fera le 7 janvier 1528. il devra aussi
passer plusieurs mois dans un monastère pour méditer sur ses fautes et faire
pénitence.
Il ne fait aucun doute que Rodrigo Rengel est un horrible blasphémateur.
Tous les témoignages concordent, et à cette époque, quand on parle d'un
blasphémateur, c'est toujours à Rengel que l'on fait référence. Ainsi dans la
dénonciation faite contre Pedro de Ircio, ne dit-on pas que celui-ci était plus
blasphémateur que R. Rengel1 ? Les blasphèmes de Rengel sont de toute nature
; sur la cinquantaine qui lui sont reprochés, nous retrouvons les plus classiques,
"no creoen Dios, descreode Dios, reniegode Diosy malgradohaya Dios e no ha poder en
Diol', etc. Mais dans d'autres, il met en doute le pouvoir de Dieu à guérir les
hommes et à les laver de leurs péchés, il invoque le diable et les enfers2, crache
vers le ciel, traite la Vierge de putain3, ne croit pas à sa virginité, raconte que
Joseph a eu des relations charnelles avec Marie et qu'il est donc le père de
Jésus. Il remet en cause le sacrement du mariage et profère de nombreuses
obscénités. Le dominicain Diego de Hinojosa témoigne des chants
blasphématoires du conquistador; fray Gonzalo, un autre dominicain, l'a
souvent non seulement entendu blasphémer mais aussi raconter des histoires
obscènes. Parmi ses autres méfaits, il a annulé le mariage d'une femme pour en
faire sa concubine, il a violé le droit d'asile d'un monastère et d'une église,
menaçant du fouet un prêtre qui s'interposait. C'était aussi un grand joueur de
dés et de cartes qui invoquait l'aide du diable, lorsqu'il perdait. Il apparaît aussi
sous un aspect plus sinistre: il s'amusait à faire déshabiller ses jeunes esclaves
indiens et les faisait suspendre et fouetter devant lui4 ; il était aussi cruel envers
ses domestiques. Francisca Ramirez, l'une d'entre elles, en témoignera dans son
procès. Cet homme, qui s'amusait à chercher querelle aux autres, avait
d'ailleurs été accusé d'avoir tué un homme à Cuba, mais on ne sait dans quelles
circonstances. Il n'était guère apprécié de ses compagnons d'armes car son
autoritarisme et son attitude emportée et colérique les effrayaient. Francisco de
Solis raconte que les hommes feignaient de blasphémer en jouant sur les
sonorités pour ne pas le mettre en colère, disant ''pese a viol' au lieu de''pese a
Diol'. Et, comme certains le noteront dans le jugement de résidence de Cortés,
ce grand blasphémateur ne fut jamais puni par son chef. Le témoin Diego
Ramirez, qui connaît Rengel depuis 8 ans, dit à l'inquisiteur ce que les gens
pensaient de cet individu, à savoir "qu'on le tenait pour hérétique et que selon ses
blasphèmes on devait le brûlel's.
AGN/INQUISITION,1,18,
2 AGN/INQUISITION, 1,17, f.57v : "valgame e/ diab/rJ'.
3 1,17, £58 : "reniego de toda /a potencia de Diosy de /a puta de Santa Marid'.
4 1,17, f.58 : "Pasa tiempo hacia desnudar a/os muchachos y muchachas indios
esc/avos y esc/avas y/os hacia muy crue/mente a!(!Jtary pingar en su presencia teniendo esto por de/eite y
pasatiempo hartandose de sus penas y tormentos como hombre enemigo de /a natura/eza humana y de /as
criaturas criadas a imagen y semqanza de Dioi'.
5 AGN/INQUISITION, 1,17, f.66v : "que /0 tenia en posesion de herqe e que segun sus blasfemias /0 debian
quemal'.
19Un trait marquant, et qui sera une caractéristique de certains encomenderos
puissants, c'est Fray Luis de Fuensalida, supérieur du couvent franciscain de
Mexico, qui le note: Rengel permettait aux Indiens de son encomiendade
Cholula de lancer des flèches contre les religieux qui venaient dans leurs
villages et il les autorisait à garder des idoles1. Enfm, 6 témoins rapportent
qu'ils ont entendu dire que Rengel était un convers. Le plus précis est le
conquistador Bartolomé de Perales, natif lui aussi de Medellin; il connaît
Rodrigo Rengel depuis plus de vingt-quatre ans ; par sa mère, Rengel
appartient à une famille de bons hidalgos, il a entendu dire, à Medellin, que son
père était convers. Nous n'en savons pas plus.
Les témoins de la défense assurent eux, à l'instar d'Bernin Cortés
lui-même, "que Alonso de Porras et sa femme sont tenus et reconnus comme de
vieux-chrétienshidalgos'z. Si nous ne pouvons pas affirmer que notre conquistador
n'ait pas eu de sang convers, il faut noter que seule une minorité esquisse cette
possibilité. En tout cas, là aussi, comme dans le procès de Diego Nunez,
l'Inquisition n'ira pas au-delà.
Si l'Inquisition ferma les yeux sur les accusations d'être un convers, elle ne
pouvait le faire sur les blasphèmes, qui étaient de notoriété publique. D'ailleurs
l'accusé reconnut ses fautes dans ses confessions. Mais il se trouva des
circonstances atténuantes disant "être un mauvais chrétienetpenser du mal de notre
Sainte Foi Catholique, et avoirproféré de très nombreux et multiples blasphèmes contre notre
Seigneur Dieu et contre sa glorieuse Mère et contre les saints, - que ceux-ci soient loués et
bénis- .. .par considération pour les très nombreuses souffrances, si grandes et excessives et
presque insupportables que j'ai dû subir tout au long de la conquête et de la pacification de
ces contrées, ainsi qu'en raison et en considération de cette cruelle et grave maladie qu'est la
syphilis et des douleurs qui en découlent, et dont je suis atteint depuis six ans et à un tel
degré que, bien souvent, je perds la raison et ma faculté de discernement, comme il est de noto-
n'été publique"3. Quant à l'importance de son rôle lors de la conquête, Bernal
Diaz deI Castillo résume fort bien ses exploits: "il neJit rien à la guerre qui mérite
de se souvenir de lul'4.
C'est sa maladie qui lui valut les circonstances atténuantes et l'accusé, son
avocat et ses témoins surent exploiter cet élément du dossier. Il était en effet
affligé de bubons, c'est à dire de syphilis, et en portait les marques dès son
1 AGN/INQUISITION, 1,17, f.58 : "el dicho Rodrigo Rangel erafavorecedor de la idolatria e ritos gentiles e
coma hombre contrario a nuestra santa catolica, no consentia que los padres franciscanos derrocasen los eues yJe
oratorios de los indios ni les quitasen sus ritos gentilitos, mas con poco temor de Dias, mando a los indios que los
flechasen y maltratasen y que no les diesen de comer euando fuesen a su puebla a derrocar los eueS".
2
AGN/INQUISITION, 1,17, f.85 : "que los dichos Alonso de Porras e su mujer eran habidos e tenidos e
conocidos par cristianos viejos hy'osdalgrJ'.
3 1,17, f.59 : "ser mal cristiana e sentir mal de nuestra santa Je catolita e haber dicho
muchas e diversas blasJemias en ofensa de Nuestro SeRor Dias e de su gloriosa madre e de sus santos benditos ...
par respeto de los muchos e grandes e excesivos trabajos quasi insoportable que en la conquista e pacificacion de
estas se me ha ofrecido, coma par causa e respeto de la cruel e grave enfermedad de las bubas e dolores de ellas que
de seis aRas a esta parte me ha sobrevenido de que muchas veces conforme ha ejecta salir de mi seso e
entendimiento natural segun que es publico y notorirJ'.
4
DÎAZ DEL CASTILLO, op. cit., chap. 205 : "no fué en la guerra para que de él se hiciese memorid'.
20arrivée à Cuba. D'après les témoignages, cette maladie était à son paroxysme et
il gardait des séquelles d'une paralysie qui l'avait partiellement immobilisé
pendant plusieurs années. On peut donc penser que cette maladie le faisait
délirer et que, dans ces moments, il proférait d'affreux jurons et des obscénités.
Mais il est fort probable qu'il avait, bien avant d'être malade, cette mauvaise
habitude qu'un mauvais caractère ne fit qu'amplifier.
Motolinia avait bien jugé l'accusé mais surtout il fit preuve de modération
et d'un certain sens politique car le comportement d'un tel accusé, aussi
important fût-il, aurait été très durement châtié en Espagne. L'amende infligée
était énorme pour l'époque mais le blasphémateur était très riche; la pénitence
était bénigne d'autant que le condamné n'en avait plus pour très longtemps à
vivre - il mourra en 1528 ou au début de 1529 des suites de sa syphilis. Ainsi
Motolinia, et ce n'est pas un mince exploit, parvint à contenter toutes les
parties, y compris l'inquisiteur Domingo de Betanzos.
Conclusion.
Un premier constat s'impose: comme en Espagne, l'Inquisition apostolique
s'attaqua essentiellement aux Européens, donc aux vieux-chrétiens. Le
blasphème est le délit que l'on relève le plus fréquemment à l'origine des
l,procès de l'Inquisition. Les blasphèmes, avec les paroles malsonnantes
représentent 38,6% de l'ensemble des cas traités par l'Inquisition apostolique
mexicaine (28,6% de blasphèmes et 10% de paroles mal sonnantes) 2. Précisons
que, contrairement à H.-C. Lea, qui considérait le blasphème comme un trait
du caractère espagnol:;, celui-ci ne semble pas un phénomène typiquement
espagnol, puisqu'on le rencontre dans toute l'Europe, à la même époque et
au-delà. Mais si le monde espagnol a attiré l'attention, c'est peut-être surtout
parce que l'Inquisition s'en est mêlée plus que partout ailleurs. Elle ne
considérait pas le blasphème comme une manifestation de l'individu contre le
destin contraire, mais comme l'expression concrète de l'inconscient de
l'individu, qui n'était pas toujours prêt à interpréter son destin comme la
manifestation de la volonté divine, mais qui y voyait plutôt un phénomène
beaucoup plus naturel et terrestre. L'inquisition poursuivait ainsi l'oeuvre du
Moyen Age, où les autorités civiles et religieuses engageaient des poursuites
contre ceux qui insultaient Dieu.
Les colons mexicains ne diffèrent pas des Espagnols de la métropole. Il
était dans la nature de ces hommes de jurer; dans l'incapacité de se taire,
certains se retrouvèrent devant l'inquisiteur. Aux Indes, comme en Espagne, le
1 Les paroles malsonnantes, irrévérencieuses ou scandaleuses consistent en propos plus ou
moins choquants pour les oreilles de tout bon chrétien, sans comporter, bien entendu, de
propositions manifestement hérétiques.
2 GRUNBERG, Bernard. L'Inquisition apostoliqueau Mexique, ... op.cit.
3 LEA,Henry Charles. TheHistoryoJtheInquisitionojSpain.New York, 1906-1908, vo1.4,p.378.
21blasphème, généralement prononcé sous le coup de la colère ou du dépit, se
défmit comme un outrage à Dieu; la plupart sont l'expression de la négation
de la puissance de Dieu; le plus fréquent est surtout ''pese a dio!' mais on
trouve aussi souvent" no creoen dio!', "reniegode dio!', ''por vida de dio!', etc. Les
accusés appartiennent à toutes les couches de la société mais les femmes sont
peu concernées. Les professions les plus atteintes sont celles qui s'exercent au
contact d'un large public (muletiers, marchands, aubergistes, etc.). Les
inquisiteurs auront soin de toujours infliger un châtiment, même léger, dans
l'idée que de telles inconduites étaient non seulement répréhensibles mais
qu'elles pouvaient conduire leurs auteurs ou ceux qui les écoutaient à l'hérésie.
Au Mexique, l'année 1528 verra un net ralentissement de la poursuite des
blasphèmes. Il n'y aura que trois blasphémateurs traduits devant l'inquisition
mais on trouvera aussi 3 judaïsants, un condamné pour proposition hérétique
a d'abord l'exercice de laet 3 cas divers. Pourquoi un tel ralentissement? Il Y
charge qui passe à fray Vicente de Santa Maria. Ce dernier est beaucoup plus
préoccupé par la présence de judaïsants en Nouvelle-Espagne. Dès le mois de
mai 1527, le Conseil Municipal de Mexico avait déjà pris des mesures1 sans que
l'inquisition ne prenne réellement le relais. La remarque d'un des témoins de
1527, disant que "en ce lieu, ily a beaucoupde converso!'n'était pas anodine2. Le
"gibier" de l'Inquisition était désormais différent. Mais le bûcher de 1528, qui
verra périr deux judaïsants, mettra en péril l'équilibre que fray Domingo de
Betanzos avait essayé de trouver. Il faudra attendre les débuts de l'inquisition
épiscopale pour que la chasse aux vieux-chrétiens reprenne.
La grande singularité de l'Inquisition apostolique réside dans sa relative
clémence, par opposition au modèle de la métropole. Il n'y eut qu'un très faible
%pourcentage de condamnations à mort (moins de 1 pour toutes les Indes);
l'emploi de la torture fut presque inexistant et presque tous les condamnés
bénéficièrent de la réconciliation et le plus souvent, une fois leur peine purgée,
ils purent se réinsérer dans la société.
Pourquoi l'Inquisition apostolique fut-elle créée? Ou, en d'autres termes,
pourquoi n'avoir pas implanté un tribunal du Saint-Office comme en
1 CAB /MEX, 17 IV 11527 : "Este dia los dichos S mores hordenaron e mandaron que por quanto su
magestad por su cedula e provisyon real manda que en esta nueva Espana no baya ningund judio hijo nieto ni
vi1!1ieto de quemado ni de reconciliado dentro dei cuarto grado so cierta pena en la dicha provisyon contenida la
qual se mando pregonar por mandado del muy magnifico Senor Don Herndndo Cortes governador e capitan
general de esta dicha nueva Espana por sus magestades ymponiendo/as otras penas en el dicho pregon contenidas
mandandoles que dentro de tres meses se fuesen de esta nueva Espana e no tornasen a entrar en ella so la dicha
pena no embargante la quai se han estado y estan en esta licha nueva Espana en 10 quai la real voluntad de su
magestad no se cumple ni la dicha pena se executa por tanto que se pregone de nuevo que ningun judio hijo nieto
ni vi1!1ieto de reconciliado ni quemado ni que el mismo sea reconciliado no este en esta dicha nueva Espana antes
que en el primer navio 0 caravela que de cualquier de los pumos de esta nueva Espana saliere se vayan e no seau
osados de venir ni tornar a ella so /as penas que sobre elle estan puestas que es en perdimiento de todos sus bienes
la tercia parte para la camara e jisco de su magestad e /as dos tercias partes para el juez e denunciador. E
mandaronlo apregonar publicamente 10 quai se pregono este dicho dia testigos los dichoi'.
2 AGN/INQUISITION, 1,7, fs.19v-20r.
22métropole? La question est délicate car de nombreuses réalités déterminèrent
l'évolution de l'Inquisition dans la colonie. D'abord, le coût d'implantation
d'un vrai tribunal du Saint-Office était beaucoup trop élevé. Ensuite et surtout,
aux yeux de la monarchie espagnole, il fallait, dans un premier temps, donner la
priorité à la conquête et à la colonisation, tout en veillant à préserver, tant bien
que mal, l'orthodoxie religieuse. La conversion des Indiens et la surveillance de
leur conduite chrétienne constituaient des phénomènes nouveaux qui
nécessitaient des expériences dans la lutte contre l'idolâtrie et les pratiques
ancestrales. Les Européens faisaient, eux aussi, l'objet d'une surveillance, qui
ne devait cependant pas décourager la colonisation. La création de cette
Inquisition particulière outre-mer correspond vraisemblablement à ces
objectifs, comme le prouvent le petit nombre d'exécutions et la clémence des
sentences. Dans le dernier quart du XVIe siècle, la colonisation était bien
établie et la métropole pouvait désormais intensifier sa lutte contre toutes les
déviations religieuses en implantant deux tribunaux du Saint-Office dans les
colonies d'Amérique1. Ils prirent alors le relais de l'Inquisition apostolique, qui
avait été un parfait instrument de la normalisation de la société coloniale.
1
C'est en 1569 que les tribunaux du Saint-Office de Mexico et de Lima sont créés, celui de
Nouvelle-Grenade ne le sera qu'en 1610.
23Les stratégies de conversion des Indiens de la province d'Oaxaca
au XVIe siècle
Eric ROULET1
De l'aveu même des religieux et des prêtres séculiers, tous les Indiens de
Nouvelle-Espagne convertis au christianisme ne témoignent pas au XVIe siècle
du même zèle dans la pratique de leur nouvelle religion. Assurément, ils ne
l'abordent pas de la même façon: certains font preuve d'un réel attachement à
leur nouvelle foi, d'autres accomplissent leurs dévotions sporadiquement et
d'autres enfm continuent de se comporter en vrais païens. Ils expliquent ces
différences par les obstacles rencontrés dans cette tâche: le manque de
moyens, le peu de soutien des encomenderos, comme si les Indiens en général ne
pouvaient qu'adhérer au christianisme et que seuls des éléments extérieurs
(perturbateurs ?) pouvaient les en dissuader ou les en détourner. Il convient de
poser en fait la question de l'intervention des Indiens dans le processus
d'évangélisation. Sont-ils des acteurs de leur conversion? Ont-ils choisi
d'adhérer au christianisme? Peut-on dès lors voir des stratégies de
conversion des Indiens et en particulier des élites?
Les procès de l'Inquisition apostolique, parce qu'ils donnent la parole aux
Indiens, qu'ils soient accusés ou simples témoins, idolâtres ou auxiliaires des
clercs, peuvent nous servir pour explorer ces pistes. Certes, les Indiens n'ont
aucun intérêt à se livrer trop franchement devant le tribunal s'ils ne veulent pas
être inquiétés davantage par l'institution. D'ailleurs, dans un premier temps, les
accusés nient ce qui leur est reproché, reproduisant un discours convenu, selon
lequel ils sont de bons chrétiens et que ces accusations ne sont que des
calomnies dues à des inimitiés personnelles. Ils livrent par la suite de nombreux
faits et enseignements moins attendus, où transparaît leur vision du
christianisme. Les procès de l'Inquisition nous fournissent donc une matière
considérable pour apprécier la situation religieuse de la région et le
positionnement des élites indiennes, les principaux animateurs de ces rites
païens ou au contraire leurs détracteurs, face au christianisme et peuvent nous
aider à poser un certain nombre de jalons dans notre réflexion sur l'identité
religieuse des Indiens.
Nous nous intéresserons ici à la position des chefs indiens dans la province
d'Oaxaca, à Yanhuitlan, à Cuestlauaca (ou Coixtlahuaca) et à Coatlan, accusés
d'idolâtrie (il est question de sacrifices humains, d'anthropophagie et d'attaques
contre les ministres du culte chrétien) au milieu des années 15402. Ces affaires
1 PRAG à YUniversité de Reims..
2
L'affaire de Yanhuitlan (1544-1546) comporte deux volets. L'uns'attache à la culpabilité des
trois chefs de Yanhuidan (AGN/INQUISITION, XXXVII,8, fs. 103r-126v, 10,
fs.156r-209v-343v) et Yautre aux prêtres indiens (ibidem, 10, fs.344r-357v). Le procès de
Cuesdauaca n'est pas daté mais une note en marge indique: "1546 ?" (ibidem, 11, fs.358-360). Le
troisième procès (1544-1547) concerne le cacique et les principales de Coatlan (ibidem, 9,
fs.127r-155v). Ce sont les seuls procès de YInquisition apostolique concernant la province deoffrent une certaine unité. Elles concernent les chefs des communautés
indigènes: des caciques, des gouverneurs et des principales,baptisés, confirmés
et mariés à l'église depuis plusieurs années.
A Yanhuitlan, ce sont le cacique don Domingo et les gouverneurs don
Francisco et don Juan qui sont inquiétés par l'Inquisition; à Cuestlauaca, le
gouverneur Domingo, le cacique don Hernando, Anton, frère du cacique de
Tequecistepec et responsable indigène, un tequitlato prénommé Anton; et à
Coatlan, le cacique don Hernando et ses deux frères, don Juan et don
Francisco1. Ces affaires offrent un certaine unité de lieu. Nous sommes dans la
vallée d'Oaxaca. Yanhuitlan et Cuestlauaca sont au nord, dans la haute
Mixtèque, et Coatlan au sud, en pays zapotèque. Ce sont des villes indigènes
parmi les plus importants de la province. En 1548, Yanhuitlan compte 13.563
Indiens et Coatlan, 30.3772. Ces affaires offrent surtout une unité de temps,
elles se produisent sur une courte période (entre 1544 et 1547) alors que la
charge d'inquisiteur est assurée par le visiteur Francisco Tello de Sandoval.
Nos trois localités ont été évangélisées sensiblement aux mêmes époques, entre
1530 et 1535, par les dominicains. Les affaires se produisent donc entre dix et
quinze ans après l'évangélisation des Indiens. Le milieu des années 1540 peut
s'avérer le temps d'un premier bilan.
Les évangélisations de ces régions ont suivi des schémas proches. Ce sont
les dominicains qui ont assuré les premières conversions. L'évangélisation de la
région de Yanhuitlan remonte à la fm des années vingt. Fray Bernardino de
Minaya fonde la première maison de la Mixtèque à Yanhuitlan vers 1529. Mais
le site est bientôt abandonné3. Peut-être Yanhuitlan connaît-elle des visites
depuis le couvent voisin d'Oaxaca. Il semble qu'un certain fray Dionisio officie
à Yanhuitlan dès les années 1536/15374. En 1538, fray Francisco Marin et fray
Pedro Fernandez sont envoyés à Yanhuitlan par le provincial fray Pedro
Delgado. Ils sont rejoints plus tard par fray Francisco Murguias. Fray Domingo
de Santa Maria arrive à Yanhuitlan vers 15396. De Yanhuitlan, les dominicains
Oaxaca. Nous ne discuterons pas ici de ce point mais il mériterait de larges développements.
1
TIest question à Coatlan à plusieurs reprises d'un autre principal, don Andrés, mais il ne
dépose pas.
2 BORAH, Woodrow, COOK, Shebume.F. The Population ojCentralMexicoin 1548.An AnalYsisoj
the Suma de visitas depueblos. Berkeley/Los Angeles, 1960, p.159 et 179.
3 AGN/INQUISITION, XXXVII,8, fs.l03v et 114v,10, f.261r. Les dominicains restent un an.
4 AGN/INQUISITION,xxxvn,10, f. 190r. TIpeut s'agir de fray Dionisio de Rivera vicaire de
Yanhuitlan en 1544, cE GAY,].A. Historia de Oaxaca. Mexico, 1998, p.182.
5 BURGOA, Fray Francisco de. Palestra historial Mexico, 1989, chap. 10, p.86-88. Fray Pedro
Delgado devient le nouveau provincial lors du chapitre de Mexico de 1538, cf. MÉNDEZ, Fr.
Juan Bautista. Cronica de la provincia de Santiago de México de la orden de Predicadores. Mexico, 1993,
live II, chap. 6, p.96.
6 AGN/INQUISITION,:xxxvII,8, fs.117v et 119r. Méndez donne l'année 1538, cf. MÉNDEZ,
Cronica, op. cit., live II, chap. 6, p.96. Burgoa fait de fray Domingo de Santa Maria le vrai
fondateur de l'église à Yanhuitlan, cE BURGOA, Fray Francisco de. Geogrdfica descripcion de la parte
septentrional deI polo artico de la América y, nueva iglesia de las lndias occidentales, y sitio astronomico de esta
provincia depredicadores de Antequera, valle de Oaxaca [1674]. Mexico, 1989, t. 1, chap. 24, p.286.
26visitent les villages de la région, dont celui de Cuestlauaca1. Le couvent de
Yanhuitlan est à nouveau abandonné en 1541. C'est à ce moment que fray
Francisco Marin s'installe à Cuestlauaca et qu'une maison est fondée2. Ce
départ ne signifie pas l'abandon de l'encadrement des Indiens. Les dominicains
viennent en visite dans les estanciasde Yanhuitlan3. L'évangélisation de la région
de Coatlan est un peu plus tardive, semble-t-il. Elle remonterait aux années
1534/15354. Fray Francisco Marin et fray Pedro Fernandez ont pu pousser leur
périple dans la province en 1538 jusqu'à la côtes.
Ces villages bénéficient aussi d'un encadrement par des prêtres séculiers
depuis la fm des années trente. En 1537, l'évêque d'Oaxaca, Juan LOpez de
Zarate, envoie des séculiers à Yanhuitlan et Cuestlauaca6. Martin Carrasco
semble être le premier en charge de la "doctrine" de Yanhuitlan. Il reste deux
ans. Lui succèdent Juan Ruanes, Juan de Rojas en 1545, puis Francisco GOmez
en 15467. Coatlan a un vicaire vers 1538-1540,Juan Martinez. Quelques années
plus tard, en 1544, arrive un nouveau vicaire Bartolomé Sanchez y Reyna. Le
village voisin de Tututepec a lui aussi un curé, Pedro de Olmos depuis
est encore en 15468.1542-1543. li Y
Afm de saisir la façon dont les chefs indigènes, adultes au moment de la
conquête espagnole, évangélisés par les dominicains et encadrés par les curés
dans leur paroisse, perçoivent le christianisme, nous verrons comment ils
manifestent leur attachement à leur nouvelle foi, puis leurs motivations dans la
conversion avant de nous interroger sur les limites de leur conversion.
I -Les signes d'appartenance au monde chrétien.
Nous pouvons observer que les Indiens de Yanhuitlan, de Cuestlauaca et
de Coatlan, accusés d'idolâtrie, donnent des signes de leur appartenance au
monde chrétien. Ils nient en bloc toutes les accusations portées contre eux, les
concubines, les sacrifices. Ce ne sont que mensonges, ouï-dire et racontars loin
de toute vérité, qu'ils attribuent à leurs ennemis des villages voisins. lis se
1 AGN/INQUISITION,x:xxvrI,10, f.205v.
2 Elle existe en 1544 (AGN/INQUISITION,x:xxvrI,8, f.lllr). La maison de Yanhuidan
semble quant à elle abandonnée de 1541 à 1548. Le chroniqueur dominicain Méndez note qu'il
n'y a pas de mentions de cette maison dans les actes des chapitres de l'ordre pour cette période,
cf. MÉNDEZ, Cronica, op. cit., liv. III, chap. 3, p.156.
3 f.184v.
4 AGN/INQUISITION,x:xxvrI,9, f.134r.
5 BURGOA, Palestra historia4 op. cit., chap. 10, p.88.
6 SEPULVEDA Y HERRERA, Maria Teresa. "Descripci6n de las laminas", Codex de Yanhuitlan,
Mexico/Puebla, 1994, p.125. Nochixtlan, TIaxiaco reçoivent aussi la visite de séculiers. Tilan-
tongo compte un prêtre séculier vers 1532, cf. GERHARD, Peter.A Guide to the Historical Geogra-
phy New Spain. Norman, 1993, p.201.of
7
AGN/INQUISITION,x:xxvrI,10, fs.191r et 311r . En 1545, Martin Carrasco est chantre de
l'église de Oaxaca (ibidem, f.207r). Juan Ruanes n'est plus à Yanhuidan en octobre 1544. En
1546, il est vicaire à Mexico (ibidem, 8, f.lllr et 10, f.256r).
8
AGN/INQUISITION,x:xxvrI,9, fs.136r, 138r, 139r et 146rv.
27défmissent comme des chrétiens, baptisés, confirmés et mariés à l'église. Ils se
confessent aussi parfois. Ils semblent cependant effectuer tout cela avec plus
ou moins de rigueur.
. Les sacrements.
Les chefs de Yanhuitlan offrent le visage de bons chrétiens. Le gouverneur
de Yanhuitlan, don Francisco, et deux principales, don Juan et don Domingo,
ont été baptisés vers 1528/1529 par le dominicain fray Bernardino de Minaya.
Ils ont reçu la confirmation de l'évêque d'Oaxaca et ont alors changé de
prénom. Don Francisco s'appelait avant Alonso et don Juan Cristobal1. Don
Domingo a épousé dofia Ana à l'église vers 1542. Ils ont deux enfants, un
garçon et une fuIe, qui sont baptisés2. Don Francisco s'est lui aussi marié à
l'église. Son épouse est décédée au moment du procès3. Ils se confessent et se
rendent à l'église4. Les caciques sont, semble-t-il, la première génération de
convertis car le seigneur de Yanhuitlan, Acace ou Calci, qui a transmis le
caciquat à son neveu don Domingo, est décédé sans s'être convertis. Mais la
situation politique semble plus complexe. En fait, à sa mort, la seigneurie
revient à sa fuIe dofia Maria Co quahu, puis à son petit-fus, Gabriel de
Guzman. Comme celui-ci est mineur, son oncle, don Domingo de Guzman,
assure la régence6. Il doit s'agir de notre cacique, don Domingo. Don Domingo
n'exercerait donc le pouvoir qu'au nom de son neveu.
Le cacique et les principales de Coatlan sont baptisés depuis de nombreuses
années: don Hernando depuis 1534 et don Juan a été baptisé en 1538 par un
certain père Juan (probablement Juan Martinez) à Coatlan. Don Alonso dit
avoir été baptisé 8 ans auparavant à Oaxaca (donc en 1538) par un padre qui est
depuis rentré en Espagne7. Les Indiens de Cuestlauaca mis en cause sont
chrétiens comme en attestent leurs noms. Le cacique don Domingo dit même
être chrétien depuis longtemps8. Mais selon nombre de témoins, ils ne
respecteraient pas toujours les engagements auxquels les tiennent les
sacrements de l'Eglise qu'ils ont reçus. Ils se moqueraient du mariage chrétien
1 AGN/INQUISITION,xxxvII,8, f. 105r + 10, fs. 186v, 211r, 261r, 347v.
2 AGN/INQUISITION,xxxvII, fs.263r et 282r. Elle est vraisemblablement de Toc azaguala,
une estancia de Yanhuidan (ibidem, 7, f.198v et 10, f.276v).
3 Certains disent que c'était une esclave (AGN/INQUISITION,xxxvII,10, f.188r et 8, f.115v).
D'autres parlent d'une devineresse du nom de Xigua (ibidem, 10, f.203r). Ce mariage aurait été
accompli selon certains témoins pour se moquer des religieux (ibidem, 8, f.115v). TI refuse à
plusieurs reprises de se remarier comme le lui demande le chantre de Oaxaca, Martin Carrasco,
en raison de son grand âge (ibidem, 10, f.207r).
4 AGN/INQUISITION,xxxvII,10, £229r.
5 AGN/INQUISITION,xxxvII,8, f.l05r ; vraisemblablement vers 1539, cf. SEPULVEDA Y
HERRERA, M.T. Procesospor idolatria al cacique,gobernadores y sacerdotesde Yanhuitlan 1544-1546.
Mexico: INAH, 1999, p.64. TI semble que ce Calci soit le seigneur de Yanhuidan, Na mahu
8-mort, dont parlent les codex mixtèques (ibidem).
6 CASO, Alonso. Reyes y reinos de la Mixteca. Mexico, 1996, t. I, p.ll0. Don Domingo de
Guzman décède en 1558 (ibidem).
7 AGN/INQUISITION,xxxvII,9, fs.149, 150v, 152.
8
AGN/INQUISITION,xxxvII,ll.
28

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