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Soins, rituels et symboles
souffrants en négociant le pardon de leurs âmes fautives auprès d’esprits
N°25
Soins, rituels et symboles
LE CORPS
Société des Études Euro-Asiatiques
EURASIE
EURASIE
une étude sur les corps… tatoués, pour le symbole ou l’esthétique ? Mais déjà il est temps de remonter le temps, huit siècles avant J.-C., à bord d’un vaisseau chargé d’amphores d’huiles parfumées et médicinales, faisant voile vers le Ponant. Le sixième récit nous fait redescendre le cours normal du temps en quête de peignes, objets terriblement protéiformes ! Du Paléolithique, on traverse la Grèce mythique, l’Occident celtique et ses légendes, un Moyen Âge aussi saint que païen, puis après avoir erré de l’Orient russe à son extrême catalan, on échoue chez un barbier drolatique !
Textes réunis et présentés par Christian Malet
déInition satisfaisante dans le maquis inextricable des théories qui lui furent consacrées. Celui auquel nous pensons associe le corps-objet, simplement matériel, et le corps-propre ou corps-sujet, spirituel, cognitif. La réunion de recherches participant de problématiques différentes pourrait s’avérer d’un maigre proIt, si elle n’était source d’occurrences surprenantes. Qu’on en juge !
le premier, d’un défunt qu’on honore par des rites pour lui assurer un au-delà serein ; le second, d’une enfant, qu’on torture pour lui ménager un mariage fortuné ici-bas. L’article suivant rapporte les
Société des Études euro-asiatiques Le corps Soins, rituels et symboles
COLLECTIONEURASIE________________________________________________________ La collectionEURASIEregroupe des études consacrées aux diverses traditions culturelles des peuples du continent euro-asiatique et à leurs mutuelles relations. D’inspiration principalement ethnologique, elle est largement ouverte aux spécialistes d’autres disciplines : historiens, géographes, archéologues, spécialistes des mythes et des littératures La collectionEURASIEpubliée, au rythme d’un volume annuel, par la Société des est Etudes euro-asiatiques, dont elle reflète les travaux. Directeur de collection:Yves VADÉ Secrétariat de rédaction: Muriel HUTTER Comité de rédaction: Bernard DUPAIGNE, Danielle ELISSEEFF, Antonio GUERREIRO, Bénédicte MARTIN-GUERREIRO, Rita H. RÉGNIER, Yves VADÉ Volumes précédemment parus : 1 - Nourritures, sociétés, religions. Commensalités (1990) 2 - Le buffle dans le labyrinthe  1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est (1992) 3 - Le buffle dans le labyrinthe  2. Confluences euro-asiatiques (1992) 4 - La main (1993) 5 - Le sacré en Eurasie (1995) 6 - Maisons d'Eurasie. Architecture, symbolisme et signification sociale (1996) 7 - Serpents et dragons en Eurasie (1997) 8 - Le cheval en Eurasie. Pratiques quotidiennes et déploiements  mythologiques (1999) 9 - Fonctions de la couleur en Eurasie (2000) e 10 - Ruptures ou mutations au tournant du XXI siècle.  Changements de géographie mentale ? (2001) 11 - La Forge et le Forgeron.  1. Pratiques et croyances (2002) 12 - La Forge et le Forgeron.  2. Le merveilleux métallurgique (2003) 13 - Sentir. Pour une anthropologie des odeurs (2004) 14-15 - Ethnologie et Littérature (2005) Nouvelle série : 16 - Europe-Asie. Histoires de rencontres (2006) 17 - Oiseaux. Héros et devins (2007) 18 - Etoiles dans la nuit des temps (2008) 19 - De l’usage des plantes (2009) 20 - Retour sur le terrain. Nouveaux regards, nouvelles pratiques (2010) 21 -Regalia. Emblèmes et rites du pouvoir (2011) 22 - Histoires de fantômes et de revenants (2012) 23 - Mémoire culturelle et transmission des légendes (2013) 24 - Traditions en devenir. Coutumes et croyances d’Europe et d’Asie face au monde moderne ème Ce volume est le 25 de la collectionRÉDACTION : Musée du quai Branly, 222 rue de l’Université, 75343 Paris Cedex 07 La Rédaction laisse aux auteurs la responsabilité des opinions exprimées.
COLLECTION EURASIE Publiée par la Société des Études euro-asiatiques
Le corps Soins, rituels et symboles
Textes réunis et présentés par Christian Malet
L’Harmattan
© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-07890-8 EAN : 9782343078908
INTRODUCTION Christian MALET Membre de l'Institut Ricci Ancien conseiller scientifique à l'Institut Polaire Français Le corps. Soins, rituels et symboles…en Eurasie est-il besoin de le préciser ? La question est doublement superfétatoire, Eurasieétant également l'organe de la Société des études euro-asiatiques ! Mais encore, pourquoi l'Eurasie ? Il faut reconnaître que notre supercontinent qui, du fait de son origine fusionnelle, s'étend sur près de 54 millions de kilomètres carrés et compte 5 milliards d'habitants, dispose d'un trésor de ressources naturelles, culturelles, spirituelles tel que les patrimoines cumulés pourtant considérables de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie ne sauraient jamais l'égaler. Il ne s'agit pas pour autant de nous en enorgueillir au seul motif que, pour paraphraser Beaumarchais, nous ne nous sommes donné que la peine d'y naître ! Ce rappel en quasi-profession de foi n'est que l'expression de cette part de fureur divine qu'on nomme enthousiasme, mise au service d'une grande cause, la connaissance et la valorisation des innombrables cultures de notre cher « Vieux continent. » Nous allons donc parcourir l'Eurasie en suivant la course apparente du soleil, des confins océaniens de l'Insulinde, au Ponant méditerranéen, en passant par la Thaïlande, la Birmanie, le Cambodge, le Laos, le Vietnam, la Chine, l'Inde, le Proche-Orient. Immense odyssée qui poussera jusqu'au Grand Nord de l'Europe, l'Arctique fennoscandien et russe, la Laponie, terre ancestrale des Sames (cf. croquis, p. 9). Revenons à la thématique de ce vingt-cinquième volume d'Eurasie: « Le corps». Pouvait-on espérer un champ aussi vaste offert à l'observation, à l'interrogation, à l'expression de collaborateurs érudits dans des domaines aussi divers que
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l'archéologie, l'histoire, la paléographie, l'art, la mythologie, la sinologie, l'ethnologie, la médecine ? Aussi la très grande richesse d'interprétations qu'elle a suscitée chez nos auteurs justifiait-elle cette introduction. Une première question vient à l'esprit, qu'entendre par le corps ? Il s'agit bien évidemment du corps humain, mais encore ? La réponse n'est pas univoque, on pouvait s'en douter et les quelques définitions ci-après, ont déjà fait l'objet de débats passionnés par le passé. Nul n'ignore que, pour Descartes, le corps est la substance matérielle étendue, spatiale,l'âme est la substance immatérielle pensante sans laquelle il n'y aurait pas d'activité psychique qui, selon lui, siégeait dans la glande pinéale (épiphyse). Bien que ces deux substances soient distinctes, elles n'en sont pas moins unies dans une interaction causale étroite. C'est ce « bi-substantialisme » qui rend possibles les actes de la vie courante auxquels contribuent le corps aussi bien que l'âme, tels manger, boire, aimer, etc. Cette théorie dualiste était à l'opposé du monisme présent chez Parménide (540-450 av. J.-C.), puis Aristote (384-322 av. J.-C.) pour lesquels l'âme et le corps participaient de la même substance. À Baruch Spinoza (1632-1677), contemporain de Descartes dont il était un grand admirateur sans en partager pour autant le dualisme, nous devons cette admirable définition du monisme « L'âme est unie au corps de ce que le corps est l'objet 1 de l'âme… ». Pour la phénoménologie, puis l'existentialisme, il convient de distinguer deux corps : un corps-objet avec lequel les relations sont extérieures, superficielles, mécaniques et qui est « objet d'étude » pour l'anatomiste, le clinicien, etc. ; un corps propre ou corps sujet, comme puissance d'action et de perception dans le monde, selon l'expression de Merleau-Ponty : « la conscience est 2 l'être à la chose par l'intermédiaire de mon corps ». La relation corps-esprit ayant suscité tant d'interprétations au cours de la longue l'histoire de la philosophie qu'il serait vain de 1  B. Spinoza,Ethica, Ethique.Vrin, Paris 1977. «Mentem unitam esse Corpori ex eo ostendimus quod scilicet Corpus Mentis sit objectum…», Propositio XXI, p. 170-171.2  Cité L.-M. Morfaux inVocabulaire des sciences humaines,A. Colin, Paris 1988, p. 67. 6
pousser plus loin cette brève digression liminaire. Elle n'avait d'autre intention que de donner une ébauche d'ordrea posteriori dans la présentation des textes des sept intervenants dont on appréciera la surprenante diversité. La première partie,De l'usage du corps,a pour décor l'Extrême-Orient. Danielle Elisseeff :Du bon usage du corps au début de l’Empire chinois : quelques règles tirées des « Mémoires sur les rites(Lĭ Jì⿞䁈)»Notre voyage commencera par la Chine et puisera au plus profond de sa culture pour nous faire pénétrer dans un domaine réservé à une élite d'érudits dont l'auteure fait partie, de par sa triple formation de paléographe, d'historienne de l'art et de sinologue. Il convient d'en être prévenu car la simplicité de son style, son élégance, vont nous faire évoluer avec une aisance trompeuse dans un univers autrement plus complexe qu'il n'y paraît, pour un Occidental non averti. Ainsi en va-t-il des notions de corps et d'esprit, comme l'ont si bien présenté Marcel Granet et, plus près de nous Jacques Gernet, notions qui n'ont rien à voir avec notre opposition cartésienne du corps matériel à l'âme, purement spirituelle comme nous l'avons vu. Ainsi Chéng Hào〻井 (1032-1085),de l'unité anthropocosmique, chantre disciple comme son frère cadetChéng Yí〻乔(1033-1107) de 3 Zhōu Dūnyí de l'école du Principe , écrit : « Dans l'ordre du monde rien n'existe isolément sans son opposé ». Là où notre logique parle d'exclusion, la pensée chinoise préfère l'inclusion, la complémentarité. Or, D. Elisseeff écrit : « Dans les premiers textes taoïstes de l'Antiquité chinoise, l'univers est perçu comme une sorte de corps, est composé de deux parties, une entité solaireyanget lunaireyin qui jouent un rôle matériel et moral, s'unissant dans un mouvement perpétuel et créateur. » La pensée chinoise est holistique, analogique, on peut aussi bien parler de monisme.
3 Lĭ xué䎮⬠, école néo-confucéenne. Les deux frères étaient très versés dans l'étude du Classique des changements, ce qui n'étonnera personne, du Mémoire des Rites dont s'est inspirée D. Elisseeff, et bien entendu des Entretiens de Confucius.
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Comment résister à la tentation de rappeler à ce propos ce qu'écrivit André Breton au début duSecond Manifeste du Surréalisme(1930) : « Tout porte à croire qu'il existe un point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas 4 cessent d'être perçus contradictoirement » ; et Pierre Voyer de conclure avec une pertinence qui est en phase avec la pensée chinoise : « La sémiotique de la pensée se fait à partir de ce point où le rationnel et l'imaginaire cessent d'être perçus comme 5 contradictoires pour être envisagés comme complémentaires ». Il en va ainsi, nous apprend la sémiotique, lorsque l'hémisphère gauche du cerveau qui serait le siège de la pensée discursive, et l'hémisphère droit, siège de la pensée holistique, s'échangent des signes, à la condition que « le symbole soit… chargé d'une référence à la matérialité et l'indice symbolisé – d'une référence 6 conceptuelle ». Tout est donc dit… ou presque sur la cosmologie chinoise qui, dans son esprit, est restée fidèle à ses lointaines origines. Encore faut-il savoir lire les sinogrammes… entre les lignes. À quelle philosophie rattacher ce brillant exposé ? Au monisme, évidemment, et à l'holisme. Il évoque – et pour cause – ce rêve d'immortalité taoïste : le retour à l'unité primordiale. Christian Malet :Les petits pieds des Chinoises : Réalité, mythes et fantasmes C'est de corps meurtris, torturés qui, espérons-le, ont disparu à jamais de la Chine profonde que l'auteur, médecin et anthropologue, a décidé de parler.En fait, c'est à leurs victimes innocentes que ce travail est dédié, pour rappeler les souffrances de millions de petites filles pendant plus d'un millénaire. Leur
4  Citation extraite de l'excellent texte de Pierre Voyer,Sémiotique de la pensée.Neurosemiotics. com, 2008, 112 p., p. 6.5 Ibidem. 6 Ibid. Le langage de la sémiotique est complexe et suppose une approche rigoureuse. En clair, P. Voyer prend un exemple dans l'électricité : « un courant négatif et un courant positif n'ont de charge qu'en opposition l'un avec l'autre… tout est dans l'échange, sans que le quant à soi de chaque "partie" soit sacrifié. »
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+ LAPONIEY. de Sike
+ EUROPEY.Vadé
+ MEDITERRANEE D. Frère & al.
+ CAMBODGE B. Dupaigne
+ CHINE D. Elisseeff
+ CHINEC. Malet
+ SUD-ESTASIATIQUEA. Guerreiro
Fig. 1. L'Eurasie et les terrains des auteurs du volume 25.(+) indique que le terrain ne se limite pas au territoire pointé par la flèche, mais le déborde largement. martyre commençait à quatre, cinq ou six ans, un âge qui, pour n'être point encore « de raison », était celui où leur sensibilité naissante était la plus fragile, leur besoin d'amour maternel, de tendresse, le plus vif ; or la tradition exigeait que c'était à leur mère qu'il revenait précisément d'être leur bourreau. La douleur allait inhiber la soif spontanée d'espace et de mouvement des fillettes en laissant dans la mémoire et la chair des survivantes de hideuses cicatrices. Car, on ne le dira jamais assez, la pratique tuait, torturait, estropiait ; on nous opposera qu'étant interdite depuis plus d'un demi-siècle, elle appartient désormais aux oubliettes d'un passé dont il serait donc vain et un rien inconvenant de reparler. S'il est un impératif auquel nous ne nous saurions nous dérober, non seulement à l'égard de nos contemporains mais aussi des générations futures, c'est bien du devoir de mémoire. Or, on observe en Chine comme en Amérique, un courant
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