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Le déclin de l'esclavage en Egypte

De
262 pages
L'auteur se penche dans cet ouvrage sur une tare de la société orientale : l'esclavage, en particulier sur les rives du Nil. C'est une coutume de l'Antiquité dont a hérité le monde moderne. Les religions issues du Livre l'ont intégré comme étant une dimension sociale indispensable au bon fonctionnement de la collectivité. Juifs et chrétiens l'ont abandonné au cours des âges, l'islam l'a conservé. Quels étaient les principaux marchés des captifs ? Comment étaient-ils traités ? Autant de questions abordées dans ce recueil.
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Jean-Jacques LUTHI
LE DéCLIN DE L’ESCLAVAGE EN éGYPTE
e e du XVIIIau XXsiècle
LE DÉCLIN DE L’ESCLAVAGE EN ÉGYPTE e e du XVIIIau XXsiècle
Jean-Jacques LUTHI de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer LE DÉCLIN DE L’ESCLAVAGE EN ÉGYPTE e e du XVIIIau XXsiècle
Du même auteur Histoire de l’art Émile Bernard, l’initiateur, Paris, Éditions Caractères, 1974. Préface de L. Hautecœur de l’Institut Émile Bernard à Pont-Aven, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1976 Émile Bernard en Orient et chez Paul Cézanne, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1978 Émile Bernard - Catalogue raisonné de l’œuvre peinte, Paris, Éditions S.I.D.E., 1982 Émile Bernard. Le destin d’un artiste,Paris, Éditions de l’Amateur, 2003 (en collaboration) Égypte (littérature, linguistique, ethnographie) Introduction à la littérature d’expression française en Égypte,Paris, Éditions de L'École, 1974. Préface de Maurice Genevoix de l'Académie Française Le français en Égypte - Essai d’anthologieécrivains), Beyrouth, Maison Naaman (50 pour la Culture, 1981 Égypte, qu’as-tu fait de ton français ?Paris, Éditions Synonymes, 1987 L’Égypte des rois (1922-1953),Paris, L’Harmattan, 1997 La vie quotidienne en Égypte au temps des khédives (1863-1914), Paris, L’Harmattan, 1998 Regard sur l’Égypte au temps de Bonaparte (1798-1799), Paris, L’Harmattan, 1999 La Littérature d’expression française en Égypte, Paris, L’Harmattan, 2000 Anthologie de la poésie francophone en Égypte, Paris, L’Harmattan, 2002 Égypte et Égyptiens au temps des vice-rois, Paris, L’Harmattan, 2003 En quête du français d’Égypte,Paris, L’Harmattan, 2005 L’Égypte en république.La vie quotidienne 1952-2005, Paris, L’Harmattan, 2006 (en collaboration avec A. Moghira) Entretiens avec des auteurs francophones d’Égypte, Paris, L’Harmattan, 2008 Lire la presse d’expression française en Égypte(1798-2008), Paris, L’Harmattan, 2009 Direction (en collaboration) Dictionnaire général de la francophonie, Paris, Letouzey & Ané, 1986 ;Supplément,1996 L’Univers des loisirs, Paris, Letouzey & Ané, 1990 © L'HARMATTAN, 2013 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-02263-5 EAN : 9782343022635
INTRODUCTION
Esclaves : «êtres meubles, et comme tels entrent dans la communauté »Code Noir, art. XLIV, 1685 Si l’esclavage prospéra à l’ombre des religions héritées de l’Antiquité, son abolition vient d’une société civile et non des religionsL’esclavage est une force de travail en l’absence d’énergies autres qu’animales est en rédigeant mes ouvrages sur la vie quotidienne en C e e Égypte du 18au 20siècle que je me suis aperçu de l’importance de la domesticité noire et blanche – acquise ou rétribuée – dans la société de l’époque. D’où venaient ces serviteurs, quel était leur nombre et leur fonction sociale ? Y avait-il des esclaves ailleurs, dans les pays voisins?… Ces questions se posaient à moi avec d’autant plus d’acuité qu’en e 1998, d’importantes manifestations commémoraient le 150 anniversaire de la libération des esclaves noirs déportés en Amérique, alors que très peu de chercheurs s’intéressaient au nombre d’individus déplacés d’Afrique orientale et centrale vers le Proche, le Moyen et même l’Extrême-Orient.
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Pourquoi ?C’est ce que j’ai cherché à savoir et à exposer dans les pages qui suivent. Pourquoi ce titre et pourquoi ce moment plus particulièrement ? Parce que c’est une époque de rupture entre esclavagistes et antiesclavagistes, entre Orient et Occident, entre chrétiens et musulmans. L’Égypte était alors sous la domination des Ottomans depuis 1517 et des Mamelouks avant eux, depuis plusieurs siècles déjà, et nul ne prévoyait de changement. Quand tout à coup surgirent sur les rives du Nil, Bonaparte, son armée et ses savants. Les trois années que dura l’expédition d’Égypte (1798-1801) amenèrent des bouleversements inouïs dans les mentalités, l’économie et l’ouverture du pays vers de nouveaux horizons jusqu’alors insoupçonnés. Ce n’était qu’un début. Mohamed-Ali pacha, vice-roi d’Égypte entre 1805 et 1848, recueillit l’héritage du général et le fit fructifier, malgré les résistances, la mauvaise volonté des uns et la jalousie des autres. Avec lui, l’Égypte s’engageait dans la voie du progrès et de la modernité. Il est évident que le pacha était aussi un homme de son époque et l’esclavage restait un des fondements de la société orientale. Je constate avec surprise que l’on a stigmatisé avec la dernière énergie le transport du «bois d’ébène» des rives occidentales de l’Afrique vers le Nouveau Monde. Des bibliothèques entières donnent une profusion de détails sur ce commerce honteux, mais rien ou bien peu, en revanche, sur la traite des esclaves à partir duCentrede l’ etEst Africain. C’est d’autant plus bizarre que le rapt d’hommes, de femmes et d’adolescent(e)s noir(e)s ainsi que leur vente en Afrique septentrionale et sur le littoral oriental de l’océan Indien remontent à l’Antiquité et se poursuivent discrètement de nos jours encore, alors que le transport d’esclaves vers les Amériques ne s’est vraiment développé qu’à partir du 16e siècle e pour décroître dès le milieu du 19siècle. Alors, pourquoi en parle-t-on si peu? Ce trafic, en somme, serait-il répréhensible sur les côtes occidentales de l’Afrique et légitime à l’est du
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1 continent ?Le grand public semble peu averti du phénomène, c’est ce qui m’a incité à l’analyser, d’autant que les renseignements restent là-dessus assez épars en l’absence de comptabilités, de livres commerciaux, de rôles d’équipage, etc. Et, dès que l’on aborde ce sujet avec les habitants de ces régions, les bouches restent closes. C’est également manifester, dit-on, une certaine animosité envers l’islam, qui se montre tolérant, par ailleurs, envers ce négoce.
Si la traite des Noirs vers le Nouveau Monde a connu une importante croissance à partir d’une période bien déterminée, il y a quelques millénaires déjà que la traite orientale maritime et transsaharienne était pratiquée. Elle alimentait le monde méditerranéen et même au-delà, et,du point de vue de la quantité, elle était bien plus importante que la somme des rafles occidentales à destination des Amériques. Si j’ai choisi de limiter mon propos aux deux derniers siècles de l’histoire contemporaine de l’esclavage e en Égypte, c’est qu’au 18siècle, les milieux intellectuels européens commençaient à réfléchir sur la condition des captifs dans les colonies. Montesquieu, Voltaire, Rousseau, parmi d’autres, donnaient des avis contradictoires sur la question. Il est évident que tous ceux qui avaient des intérêts dans le grand commerce étaient esclavagistes. Mais un humanisme diffus se faisait jour, que la Révolution française allait bientôt concrétiser en abolissant tout asservissement dans lescolonies américainesde la France (1794) comme l’a été le servage un peu plus tôt. e Aujourd’hui encore, au début du 21siècle, le scandale n’a pas entièrement cessé, même siofficiellementla plupart des États ont ratifié la Convention des Droits de l’Homme. Certes, le mot esclave disparaît,mais en réalité la servitude renaît sous de
1 La question est pourtant ancienne. M. J. Lapanouse, dans son étude sur Le Commerce des Nègres au CaireTout ce qui appartient au: «, écrit commerce des Nègres entrepris par les Européens depuis le e commencement du 16siècle sur la côte de Guinée est généralement connu, pourtant aucun voyageur célèbre n’a parlé dans ses relations du commerce des Nègres qui se fait au Caire… »,Mémoires sur l’Égypte, t. IV, Paris, Didot l’Aîné, An 9, p. 125. 7
nouvelles dénominations destinées à apaiser les consciences des 2 plus antiesclavagistes .
Signalons toutefois que la guerre de Sécession aux États-Unis (1861-1865) ferma la porte à la traite, d’une façon définitive, dans l’Atlantique, mais que celle de l’océan Indien et de l’est africain continua sans restriction aucune, car les Européens n’y avaient que peu d’intérêts. D’ailleurs, il était difficile de savoir quelque chose de vrai dans l’esclavage en Orient, où les témoignages probants sont rares.
e Remontons un peu le cours de l’Histoire. Vers la fin du 18 e siècle, mais déjà dès le 12siècle, les Mamelouks musulmans, maîtres de l’Égypte, s’accommodaient fort bien de l’esclavage. Ils avaient tout à y gagner: domesticité, soldats, scribes, taxes diverses, etc. Plus tard, au temps de l’Expédition d’Égypte (1798-1801), Bonaparte trouva sur place un florissant commerce d’esclaves. Pourquoi s’en priver? Il en engagea même une partie pour fonder sa Légion d’Orient censée colmater ses pertes en vies humaines. Ses successeurs continuèrent dans cette voie. Mohamed-Ali, vice-roi d’Égypte, en fit de même. Mohamed-Saïd pacha (1854-1863), sous couvert de sa bonne foi, fit mine de signer une convention condamnant la traite. Pendant ce temps, les Européens qui trafiquaient à Khartoum étaient mal vus et leurs agents orientaux torturés. De la sorte, il mit fin au négoce privé. Le vice-roi d’Égypte arriva ainsi, à force de mesures draconiennes, à expulser les Européens et à anéantir leur commerce à Khartoum. Puis en 1862, il plaça à la tête de la Nubie Moussa pacha, un Turc peu scrupuleux qui avait mis au point une manœuvre astucieuse. Il laissait remonter le Nil aux barques vides mais confisquait, à leur retour, tous leurs produits (esclaves, ivoire, etc.). Le gouvernement d’Égypte arriva à s’emparer de ce trafic juteux grâce aux moyens importants dont il disposait: armées, cavaleries, bateaux à vapeur… Or, en
2  VoirN. Schmidt,Combat pour une abolition inachevée, in «L’Histoire », o mensuel, n280, octobre 2003, p. 70 et passim. 8
Europe, on ne pouvait ignorer ces exactions, puisque des explorateurs, et non des moindres, dénonçaient les déprédations commises dans le Haut-Nil par les forces turco-égyptiennes :John H. Speke (1827-1864), James A. Grant (1827-1892), Samuel Baker (1821-1893), Tinné, Heuglin, Harmier, entre autres, et de la même époque des voyageurs tels que le baron d’Ablaing (1863) et le Belge Pruyssenaer (1864). Si l’on pouvait faire confiance à S. Baker, gouverneur du Haut-Nil, pour la lutte contre les esclavagistes, en revanche, les autorités égyptiennes, elles, n’étaient pas au-dessus de tout soupçon.
Profitant de la faiblesse de l’Égypte, à la suite des dépenses voluptuaires engagées par le khédive Ismaïl, qui amenèrent sa chute (1879) et son remplacement par son fils, le khédive Tewfik, l’Europe maintint ses dures exigences économiques. Ellefit aussi pression sur lui afin qu’il respectât les conventions antiesclavagistes signées naguère par son père (1877).
Un autre point important qu’il convient de mettre en évidence est l’établissement des Européens, dès la fin du 18e siècle, dans le sud de la mer Rouge, jusqu’alors farouchement gardé par les riverains. Certes, les Portugais, qui avaient fondé des comptoirs en 1497 et commerçaient avec les populations locales, ne prirent jamais pied dans la mer Rouge. Plus tard, les Anglais tentaient aussi de protéger la route vers l’Inde en s’installant dans l’île de Périm puis à Aden (1839). Peu après, les Français occupaient Djibouti et la côte des Somalis (1898). L’Italie, s’étant fixée en Érythrée (1890), convoitait déjà l’État voisin, l’Abyssinie. L’Allemagne n’était pas en reste puisqu’elle annexait le Tanganyika. L’Égypte, pour sa part, s’était emparée du Soudan.Il lui fallait assurer le débit constant du Nil qui lui était vital. Il s’agissait, par ailleurs, de découvrir le continent africain dans sa partie centrale ainsi que les sources des grands fleuves tels que le Nil ou le Congo, mais aussi mettre en valeur les richesses de ces contrées encore très mal connues. Si des explorateurs blancs furent les premiers à fouler le sol encore
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