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LE DEFI DU LIBAN D'APRES-GUERRE

De
312 pages
Le Liban se caractérise par la coexistence islamo-chrétienne qu'il a tenté de préserver. Mais ce pays est-il encore en mesure de porter l'étendard du dialogue et de la convivialité entre chrétiens et musulmans, à plus forte raison après les événements du 11 septembre 2001 ? A la lumière des développements internationaux, c'est un défi supplémentaire auquel est confronté le Liban, mais aussi le Moyen-Orient où le sort des minorités demeure vulnérable. Les chrétiens et musulmans devront prouver au monde qu'il est encore possible de construire à deux une société de droit, respectueuse des différences, en un mot démocratique.
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LE DEFI DU LIBAN D'APRES-GUERRE FAITES TOMBER LES MURS

Collection Comprendre le Moyen-Orient dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dernières parutions

Joseph KHOURY, Le désordre libanais, 1998. Jacques BENDELAC, L'économie palestinienne, 1998 Ephrem-Isa YOUSIF, L'épopée du Tigre et de l'Euphrate, 1999. Sabri CIGERLI, Les Kurdes et leur histoire, 1999. Jean-Jacques LUTHI, Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, 1999. Fabiola AZAR, Construction identitaire et appartenance confessionnelle au Liban, 1999. Akbar MOLAJANI, Sociologie politique de la révolution iranienne de 1979,1999. Hassane MAKHLOUF, Cannabis et pavot au Liban, 2000. David MENDELSON, Jérusalem, ombre et mirage, 2000. Elias ABOU-HAIDAR, Libéralisme et capitalisme d'État en Égypte, 2000. Gérald ARBOIT, Aux sources de la politique arabe de la France, 2000. Jean-Pierre TOUZANNE, L'islamisme turc, 2001. Jamal AL-SHALABI, Mohamed Heikal entre le socialisme de Nasser et l'Yntifah de Sadate (1952-1981), 2001. Amir NIKPEY, Politique et religion en Iran contemporain, 2001. Claude BRZOZOWSKI, Dufoyer national juif à l'État d'Israël, 2001. Annie CHABRY, Laurent CHABRY, Identités et stratégies politiques dans le monde arabo-musulman, 2001. Annabelle BOUTET, L'Egypte et le Ni!, 2001. Khalid HAJJI, Lawrence d'Arabie, 2001. Georges CORM, La Méditerranée, espace de conflit, espace de rêve, 2001.

Carole H. DAGHER

LE DEFI DU LmAN D' APRES-GUERRE FAITES TOMBERLES MURS
Traduit de l'anglais par Danielle Saleh

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A mes frères, Nagib et Nabil, qui, comme des millions avant eux, ont «choisi» l'Occident pour y épanouir leur héritage libanais et maronite, leurs talents et leur espoir

En couverture, photo du Centre Catholique d'Information Beyrouth

(CCI),

Titre original, Bring Down the Walls. Lebanon's Post-War Challenge, Editions 51. Martin's press - New York et MacmillanLondres

(Ç) L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-1991-0

Remerciements

Cet ouvrage n'aurait pas vu le jour sans l'aide et le soutien de nombreuses personnes. J'aimerais remercier tout d'abord JohnLEsposito pour ses conseils et ses commentaires pertinents qui m'ont aidée à garder mon analyse dans la bonne voie. Il a cru dès le début à ce projet et m'a fourni l'environnement adéquat pour travailler et écrire, au Centre de compréhension islamochrétienne (Center for Muslim-Christian Understanding) à l'Université de Georgetown, où j'ai bénéficié de la collaboration du personnel de la faculté, ainsi que de mes collègues chercheurs associés au centre, sur les plans professionnel et privé, dans une atmosphère animée et chaleureuse. Le professeur John O. Vall m'a dispensé en toute amitié ses inestimables conseils. Les professeurs Yvonne Haddad et Diane Apostolos-Cappadona méritent une mention particulière pour leur patience et leur humour, qui ont souvent aidé à calmer l'angoisse de leur collègue d'à côté qui s'était posé avec rigidité une date limite pour la publication de cet ouvrage et les interrompait sans arrêt avec ses diverses questions. Toute ma gratitude va au père Drew Christiansen, s.j. du Centre Théologique (WTC) de Woodstock à l'Université de Georgetown. C'est grâce à lui que j'ai pu poursuivre mon travail à titre de visiting fellow au WTC et que j'ai pu rédiger cet ouvrage qui m'a mobilisée pendant des années. Je suis également redevable à toute la famille du Centre Théologique de Woodstock pour les moments précieux partagés avec Izu, Sekhar, Cristina, Budi et Terence, mes cinq collègues du Centre. L'appui, l'amitié et le dévouement de nos collègues du wrc, ainsi que nos retrouvailles «casse-croûte», ont été pour moi une source d'inspiration. Je remercie également le père James Connors, s.j., directeur du Centre, pour sa présence chaleureuse et discrète et ses encouragements. Je tiens aussi à exprimer ma profonde estime pour Richard N. Haass, alors vice-président de la Brookings Institution, et pour le père John J. Donohue, s.j., de l'Université St Joseph, pour avoir pris le temps de lire mon manuscrit et pour leurs suggestions qui m'ont été d'une grande utilité. Toute ma reconnaissance va en 5

particulier à S. Enders Wimbush pour ses conseils judicieux et son enthousiasme. Je voudrais finalement mentionner quelques personnes qui ont été pour moi une source d'inspiration, alors que j'abordais le sujet délicat des relations entre chrétiens et musulmans au MoyenOrient: le père Michel Hayek, pour les entretiens à longue distance que j'ai engagés avec lui au cours de la rédaction de mon ouvrage, pour sa spiritualité contagieuse et ses remarques perspicaces; l'ancien nonce apostolique au Liban Pablo Puente, pour avoir rempli avec une conviction profonde et un engagement personnel une tâche extrêmement difficile, durant les années cruciales et les moments sombres de sa mission au Liban; et le regretté père Yoakim Moubarac qui a constamment réclamé un aggiornamento de l'Eglise Maronite libanaise dans la période d'après-guerre. J'ai la chance d'avoir des parents formidables, Henri et Renée Dagher. Leur soutien infaillible et leur tendresse ont constitué au fil des ans des atouts indispensables dans ma vie et ma carrière. A l'ère de la communication globale, mon père s'est même branché sur l'Internet afin de suivre l'évolution de mon travail par e-mail et de continuer à me dispenser son humour subtil et sa sagesse dont je ne pourrais me passer. Je les remercie pour leur patience et leur amour et je rends grâce à Dieu de les avoir à mes côtés. Je tiens à remercier particulièrement l'équipe de 5t Martin's Press et surtout la rédactrice en chef Karen Wolny ainsi que Ruth Mannes et Brook Partner qui ont exécuté un admirable travail de correction d'épreuves. J'aimerais, en conclusion, remercier mes amis: Lydia Borland pour avoir été à mes côtés; Nassib Ziadé pour son infinie gentillesse; et Mark Gage. Leur présence chaleureuse et leur soutien m'ont considérablement aidée à achever mon ouvrage sans trop m'essouffler!

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Préface
par John L. Esposito

«Le Liban qui était n'est plus». Ce sont ces mots-là que choisit un ami à moi qui avait passé le plus clair de sa vie au Liban, pour intituler un article sur la situation au Liban, au cours de sa longue et sanglante guerre civile. Comme l'Iran, le Liban était considéré parmi les pays les plus stables, développés et prospères du MoyenOrient. Sa capitale Beyrouth était souvent désignée comme le Paris du Moyen-Orient, abritant un centre commercial, bancaire et universitaire. Le Liban a toujours été un pays multireligieux et multilingue. Il est connu pour être une terre où cohabitent chrétiens, musulmans et druzes. Le titre de l'article reflétait la transition qu'avait subie le pays, alors que la mosaïque libanaise éclatait sous la pression de la guerre civile qui exacerbait et mettait en relief les écarts confessionnels. Plusieurs facteurs alimentèrent la guerre civile. Parmi les plus importants figurent les transformations démographiques (la population musulmane sunnite et chiite avait connu une croissance démographique et dépassait à présent les chrétiens en nombre), l'émigration palestinienne au Liban, après que les Palestiniens eurent été chassés de Jordanie et suite aux opérations militaires de l'OLP contre Israël, l'invasion israélienne du Liban, le siège de Beyrouth visant à en déloger l'OLP, et l'occupation israélienne du Liban Sud, la révolution iranienne, et plus particulièrement l'entraînement des éléments du Hezbollah et du Djihad Islamique en Iran et l'appui que ce pays leur procurait. Dans la foulée de la révolution iranienne, le pays devint la scène principale de l'activisme chiite, où les milices chiites affrontaient les autres milices libanaises, les troupes israéliennes et l'intervention de l'Occident, en particulier la présence américaine en tant que troupes, gouvernement et personnel civil. En dépit des aspects positifs de la mosaïque libanaise, le sectarisme ou confessionnalisme religieux découlait d'une longue histoire de conflits, et non seulement de coopération. La coopération réciproque s'accompagnait de soupçons et de
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méfiance mutuelle, du maintien des milices, de rivalité et parfois même de conflits. Le système de représentation proportionnelle sur la base du recensement de 1932, qui visait apparemment à assurer une distribution équitable du pouvoir entre chrétiens maronites, sunnites, chiites et druzes au sein du gouvernement, de la bureaucratie et des forces armées, devint un moyen de maintenir le statu quo prévalant dans un Etat à dominante chrétienne -plus précisément maronite. Malgré, ou plutôt en raison précisément de la croissance démographique de la population musulmane, aucun nouveau recensement de la population ne fut entrepris, ce qui alimenta les accusations musulmanes, et plus particulièrement chiites, d'inégalité, et l'appel à une distribution plus équitable du pouvoir et des richesses. Moussa Sadr, un leader religieux chiite charismatique ayant émigré d'Iran et étudié à Qom, émergea comme figure de proue et instigateur d'un mouvement social, le Mouvement pour les Déshérités, et, plus tard, de sa milice et de son parti AMAL (acronyme des Bataillons de la Résistance Libanaise). Le Hezbollah (parti de Dieu) sembla percer sur la scène libanaise en réponse à l'invasion israélienne du Liban et à la révolution iranienne. Bénéficiant de l'entraînement et de l'appui de l'Iran, il se transformera en une milice puissante et redoutée. Les objectifs nationalistes plus laïques de AMAL étaient rejetés par le Hezbollah qui prônait, lui, l'avènement d'un Etat islamique. Alors que divers facteurs politiques, économiques et sociaux avaient conditionné la guerre civile du Liban, la religion (leaders/acteurs religieux, symboles et idéologies) avait eu pour effet de renforcer l'identité et l'appartenance communautaires, mobiliser la base populaire et de légitimer diverses revendica tions, agendas et actions. La guerre ne monta pas seulement les musulmans contre les chrétiens, elle nourrit également les rivalités intercommunautaires et les luttes confessionnelles. AMAL affronta le Hezbollah et les troupes (les unités chrétiennes de l'armée libanaise) loyales au général Aoun (un catholique maronite) engagèrent un bras de fer armé contre les Forces Libanaises commandées par son rival chrétien Samir Geagea, ainsi que contre les forces armées et les milices musulmanes appuyées par la Syrie. Alors que certains leaders religieux appelaient à la modération, d'autres encouragèrent et légitimèrent la violence et l'effusion de sang, véhiculant tout un héritage de méfiance et de haine. Nombreux furent ceux qui se demandèrent si le Liban pouvait un jour «redevenir le Liban» et se remettre de ses plaies. Les ravages politiques, économiques et sociaux (humains) de la
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guerre semblèrent se condenser dans les nombreux villages et banlieues détruits. La reconstruction du Liban d'après-guerre s'accompagna de problèmes politiques, financiers et écologiques de taille. Le Liban émerge d'une guerre dévastatrice. Ce processus se déroule toutefois dans un environnement où le cynisme et la méfiance côtoient l'espoir. Reconstruire le Liban en tant que nation concerne le peuple au même titre que les institutions. La reconstruction physique du pays est plus facile que la guérison humaine/spirituelle, indispensable après les combats inter-religieux/confessionnels. Dans Faites tomber les murs, Carole Dagher, journaliste et auteur libanaise, brosse un tableau lucide, par moments provocateur, des réalités et des défis de la réconciliation dans le Liban d'aujourd'hui. Elle donne un aperçu d'une rare perspicacité des questions politico-religieuses et des dimensions humaines de la lutte visant à restaurer l'âme du Liban. Comme elle le fait remarquer, bien que de nombreuses personnes se montrent cyniques quant à la possibilité réelle d'établir un dialogue et à sa valeur, taxant un tel dialogue de «duperie mutuelle» et de «supercherie réciproque», le fait est qu'il n'existe pas d'autre choix véritable. Malgré tout, les défis restent nombreux. Ils reflètent les réalités démographiques changeantes du Liban et du monde arabe, où le nombre des chrétiens a diminué, entraînant l' affaib lissement de leur statut politique et économique. Musulmans et chrétiens arabes ont besoin de redéfinir et d'élargir les concepts de pluralisme et de tolérance au sein de leurs sociétés et communautés confessionnelles. Dagher dresse la chronique de la lutte des chrétiens du Liban, particulièrement les chrétiens maronites, qui affrontent la perte de leur position privilégiée, leur peur grandissante de la marginalisation, ainsi que les réactions des leaders musulmans. Faites tomber les murs révèle les craintes et les espoirs, les débats et les conflits qui entourent la reconstruction, ou plus précisément la reconstitution de l'identité nationale libanaise. Tout en insistant sur le fardeau et la lutte des chrétiens, des leaders religieux et politiques libanais, ainsi que du Vatican, Faites tomber les murs met en valeur la dimension multireligieuse de ce processus, à l'heure où les Libanais, chrétiens et musulmans, cherchent à reconstruire leur pays. Le Liban qui existait pourrait fort bien ne plus être. Cependan 1, comme avance Dagher de manière convaincante, l'espoir et la tâche des chrétiens et musulmans libanais est de reconnaître la nécessité de reconstruire l'unité nationale sur un processus de réconciliation nationale. 9

L'acceptation de l'histoire passée et des griefs mutuels doit découler de la reconnaissance de leurs intérêts respectifs et de leur héritage religieux commun, alors qu'ils cherchent à jeter des ponts de compréhension et de respect réciproques, indispensables à la résurgence et à la renaissance d'un Liban à nouveau indépendant et prospère.

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Introduction

Ce livre entend mettre en garde contre une métamorphose radicale des sociétés du Moyen-Orient et de leur culture, qui aurait des conséquences incalculables, les condamnant à un déclin irréversible à l'âge de la globalisation. Cette décadence n'aurait d'égale que la longue léthargie de 400 ans dans laquelle le monde arabe avait sombré sous le règne ottoman, avant que le mouvement de la Nahda (renaissance) de la fin du 1ge siècle ne vienne secouer la poussière de l'obsolescence des esprits, de la littérature et des sociétés arabes. Cette fois-ci cependant, il est fort à craindre qu'il n'y ait point de renaissance, car les forces cosmopolites qui l'ont déclenchée il y a un siècle auront disparu. En effet, un des traits distinctifs de la civilisation arabe, et qui fut son atout majeur, se délite inexorablement à l'aube du troisième millénaire: il s'agit de cet élément catalyseur qu'est la diversité, également connu sous le nom de pluralisme. C'est en effet par le biais des multiples groupes ethniques et religieux vivant en son sein, et plus particulièrement les chrétiens d'Orient, que le monde arabe a longtemps respiré l'oxygène de la modernité et puisé son ingéniosité. Mais les chrétiens d'Orient émigrent en masse de la région où le christianisme est né et où ils furent un jour majoritaires. La présence chrétienne au Moyen-Orient connaît aujourd'hui une décroissance rapide et serait même menacée d'extinction, à en croire certains démographes, sociologues et historiens. Ceux-là considèrent que le flot ininterrompu des chrétiens d'Orient partant vers l'Occident (l'Europe, les deux Amériques, le Canada, l'Australie), l'exode des cerveaux et la fuite de l'intelligentsia sonneront le glas de la présenc e chrétienne dans la région d'ici à cinquante ans. Au fil des générations, ces émigrés se dissolvent dans les sociétés occidentales suivant un processus inévitable d'intégration. Leurs Il

frères chrétiens restés sur la terre de leurs ancêtres, avec leurs leaderships politiques et leurs autorités religieuses, se voient avec angoisse réduits au statut de minorités affaiblies, avec ce que cela implique en termes de mise à l'écart des centres de décision politique, leur spécificité devenant de plus en plus précaire, sinon même menacée, leur droit à la différence contesté, leurs ouvertures culturelles sur le monde extérieur regardées avec suspicion. Le destin des chrétiens d'Orient pourrait cependant avoir -il a déjà- des répercussions redoutables pour l'ensemble de la région. La marginalisation des minorités chrétiennes dans un environnement de plus en plus islamisé se traduit par une absence de démocratie qui nuit à toutes les franges de la population et à tous les groupes dont se compose la société. Pendant ce temps, le monde arabe, pris dans les mailles d'un processus de paix long et compliqué, glisse dans la récession économique et est secoué de spasmes islamiques qui mettent aux prises extrémistes religieux et laïcs au sein d'une même communauté, et même fondamentalistes et réformistes au sein d'un même courant, comme en Iran. L'issue d'un tel bras de fer politique et intellectuel au sein des sociétés musulmanes aura, sans nul doute, des conséquences importantes pour toutes les minorités religieuses du Moyen-Orient. Ce n'est qu'au cours des toutes dernières années du 20ème siècle que l'Occident s'est davantage intéressé au sort des chrétiens vivant au Moyen-Orient. Livres, conférences, séminaires, et, aux Etats-Unis, une législation visant à prévenir la persécution religieuse dans diverses parties du globe, ont fleuri presque du jour au lendemain, rappelant au souvenir du public l'existence de ces descendants des premiers disciples de Jésus qui furent appelés chrétiens pour la première fois dans la ville d' Antioch e, au début du premier siècle. Cet intérêt soudain de l'Occident pour les minorités chrétiennes d'Orient s'explique en partie par la résurgence des conflits ethno-religieux après la fin de la guerre froide, mais surtout par l'apparition de doctrines présentant l'islam comme le nouveau péril menaçant l'Occident. Bientôt le diptyque «Islam et Occident» allait marquer une nouvelle ère caractérisée par ce que Samuel Huntington surnomma «le choc des civilisations». Cette théorie explosive qu'il lança sur le marché des idées de l'après-guerre froide fit l'effet d'un champignon nucléaire tant dans les cercles académiques que politiques. Elle a essentiellement accrédité la notion que l'islam ne 12

peut vivre avec aucune religion ou culture différente de la sienne. C'est le président iranien Mohammed Khatami qui prit sur lui de contrer la thèse huntingtonienne en proposant, lors de son célèbre entretien télévisé sur CNN, le «dialogue des civilisations». Cette vision n'a pas manqué de séduire plus d'un académicien, en Amérique et ailleurs dans «le reste»du monde (pour reprendre les termes de Huntington). Mais dans leurs nouvelles rhétoriques basées sur le «dialogue des civilisations», les savants et érudits occidentaux ont oublié ou feint d'ignorer que ce dialogue entre Islam et Occident commence entre chrétiens et musulmans d'Orient. Par leur culture, les communautés chrétiennes d'Orient sont partie intégrante de la civilisation arabe. Par leur religion, elles partagent les valeurs et l'héritage de l'Occident. Elles sont un pont naturel entre l'Islam et le monde occidental et, de ce fait, elles se situent - géographiquement et culturellement - à l'intersection si délicate de ces deux civilisations. Seuls une poignée d'intellectuels au Liban et en Egypte sont conscients des dangers inhérents à une rupture éventuelle de l'association historique qui lie chrétiens et musulmans en terre d'Orient. La disparition du christianisme de la région qui fut son berceau confirmerait la thèse de Huntington, priverait l'Islam de son partenaire séculaire dans la formation de la civilisation arabe en même temps qu'elle le priverait d'un intermédiaire utile dans son dialogue houleux avec l'Occident. De plus, l'Islam se retrouverait isolé dans les méandres et les tribulations d'une paix hypothétique au Moyen-Orient. Dans la quasi-totalité de la région, les voix chrétiennes ne sont plus que des échos du passé ou sont devenues inaudibles. Un processus irréversible de dilution de la présence chrétienne et d'émigration a activé le compte à rebours de la coexistence islamo-chrétienne. A cause de sa population chrétienne encore relativement importante, le Liban est le dernier bastion de cette coexistence. Avec ses quinze années de guerre à la fois interne et internationalisée, il a été le précurseur des conflits ethna-religieux qui démembrent tant de pays aujourd'hui. De son épreuve de feu et de sang pourtant, il a émergé toujours unifié, avec un seul gouvernement central, un Parlement pour un peuple, et tous les attributs formels d'un Etat souverain (mais guère indépendant) sur un territoire non divisé (quoique occupé). Mais bien plus important est le fait que le Liban soit resté, malgré 13

tout, le point d'ancrage des relations islamo-chrétiennes au MoyenOrient, les coulant dans un moule national et constitutionnel singulier. La plus haute expression de cette coexistence codifiée est la formule de partage du pouvoir et de représentation confessionnelle que les pères fondateurs de l'Etat du Liban moderne ont établie et qui a été préservée malgré la guerre civile. Ce concept unique de partage du pouvoir entre chrétiens et musulmans est toutefois mis à rude épreuve aujourd 'hui par l'affaiblissement politique des chrétiens et la diminution de leurs prérogatives constitutionnelles depuis les accords de Taëf qui ont amendé le Pacte National de 1943. S'ajoutant à une démographie anémiée et à la tentation de l'émigration parmi les jeunes, ces données font que les chrétiens du Liban redoutent fort que le temps ne soit compté pour eux. Le fameux Pacte tiendrait-il au cas où les chrétiens deviendaient une minorité dans le pays créé par eux et pour eux au Moyen-Orient? Le Liban serait-il toujours le même sans l'apport et le dynamisme de sa population chrétienne? Comment les musulmans libanais perçoiventils les retombées de ces bouleversements éventuels? A bien des égards, le destin des chrétiens du Liban reflète celui des chrétiens d'Orient. Ceci explique pourquoi, tout au long de ces dernières années, le Saint-Siège, et plus particulièrement Jean-Paul II, s'est employé à sauver le Liban et les chrétiens du Liban. Au cours de sa tumultueuse histoire, ce pays fut, pour toutes les minorités persécutées du Moyen-Orient, un refuge où celles-ci trouvaient la liberté qui leur permettait de s'épanouir et de prospérer. Pour plusieurs, il fut aussi leur porte de sortie vers l'Occident où ils finirent par émigrer. Cependant toutes les Eglises d'Orient ont un siège au Liban. Cette terre est l'ancre qui les rattache à la région, à leur religion, à leur identité et à leurs traditions. De l'aveu même des chefs des Eglises d'Orient, le succès ou la faillite de la formule libanaise de partage du pouvoir dans la période de l'après-guerre libanaise déterminera le sort des communautés chrétiennes dans toute la région. Si cette tentative politique au Liban se révèle incapable de garantir la participation politique et la juste représentation des minorités dans la vie publique, alors l'émigration va s'accélérer et englobera non seulement les élites chrétiennes, mais très probablement aussi les élites musulmanes. De tels développements auraient des répercussions inévitables sur le paysage culturel du monde arabe, le modifiant en profondeur et le 14

condamnant à traîner dans le peloton de queue d'un 21ème siècle ultra-compétitif. L'échec de l'expérience libanaise sonnerait le glas d'une civilisation arabe autrefois féconde et riche, et signalerait qu'il faut désespérer de l'islam en tant que religion autrefois tolérante. Cet échec inaugurerait aussi une nouvelle ère d'une «Eglise du silence» qui ne ferait que survivre sur la terre de son Seigneur, mais qui aurait la voix et les cloches étouffées par les sables de l'intolérance et du totalitarisme, et ses communautés écrasées par le poids des tragédies liées à plusieurs décennies d'un conflit israélo-arabe sans merci. Si la création de l'Etat d'Israël a eu des implications terribles au niveau des souffrances endurées par les peuples de la région, chrétiens de Palestine, du Liban et du reste du monde arabe inclus, très souvent le conflit israélo-arabe a également fourni une excuse commode aux dirigeants régionaux pour éviter toute démocratisation dans leur pays et continuer à exclure les groupes minoritaires du processus de décision. La plupart des systèmes politiques arabes contemporains en effet n'ont pas su ou voulu régler le problème de la participation de leurs minorités ethniques ou confessionnelles et assurer un environnement propice à leur intégration politique. Le Liban est le seul Etat de la région à s'être engagé dans cette entreprise historique visant à établir un modus vivendi constitutionnel entre ses différentes composantes communautaires. Cet édifice politique et constitutionnel élaboré avec pas mal d'ingéniosité n'est cependant que la partie visible de l'iceberg: il est la traduction d'un certain équilibre (numérique, culturel, économique) entre les divers groupements confessionnels et minorités religieuses dont est composée la société libanaise. Quelles sont les perspectives d'avenir de la formule libanaise de partage du pouvoir entre chrétiens et musulmans? D'une manière réaliste, quelle serait encore son espérance de vie? Est-elle une exception ou bien pourrait-elle être un modèle d'édification d'une seule et même nation faite de chrétiens et de musulmans? Quelles seraient les conséquences de l'abolition du «confessionnalisme politique» (une clause constitutionnelle qui donne lieu à des joutes homériques) et quelles en seraient les retombées sur le plan de la participation politique des minorités? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire d'englober tous les aspects de la coexistence islamo-chrétienne. Dans une société 15

pluraliste avec un système politique de représentation communautaire, le facteur démographique ainsi que l'influence culturelle et le pouvoir économique sont autant de leviers qui permettent à chaque communauté d'appuyer ses revendications politiques. Et les débats qui soulèvent le plus de passions et de controverses ont souvent une consonance davantage culturelle (voire même sémantique) que politique. Ce qui est fréquemment en jeu dans ce pays-mosaïque qu'est le Liban est plutôt lié au système éducatif, aux tendances démographiques dans la société, à la perception que chaque communauté a de ses traits culturels distinctifs, à sa propre lecture de l'histoire du Liban et de la légitimité de ses prétentions historiques. Il faut ajouter à cela l'inévitable dimension religieuse qui soustend les multiples controverses nées dans la période de l'après-guerre libanaise. Depuis 1991 Ouste après la fin officielle de la guerre), chrétiens et musulmans libanais se sont embarqués dans une introspection générale, confrontant leurs idées et leurs idéaux, leurs valeurs profondes et leurs convictions, leur système éducatif, leurs systèmes de solidarité sociale, leurs styles de vie, leurs conceptions souvent divergentes de la liberté et de la démocratie, de la souveraineté, du pluralisme, de la participation au pouvoir, de leur héritage culturel, de leurs relations avec leur environnement arabe, avec l'Occident, et finalement de leurs relations entre eux-mêmes. Mais dans cette mêlée idéologique, le débat théologique a été soigneusement évité, afin que le dialogue ne se heurte pas à un mur et n'atteigne ses propres limites, comme l'a abruptement affirmé le Supérieur des Jésuites, Peter-Hans Kolvenbach, lors de son intervention au synode sur le Liban tenu au Vatican en 1995. Par contre, il n'est pas un thème de portée nationale qui n'ait été soulevé par les différents protagonistes du dialogue, non pas toujours dans l'optique d'un «rapprochement» mais pour marquer des points et mettre en exergue les différences. Ce dialogue n'est pas un dialogue facile, qui va de soi; il est bien souvent entrecoupé de polémiques acerbes, chargé de suspicion réciproque et encombré de procès d'intentions. Il est même juste de se demander si ces altercations fréquentes sont caractéristiques d'un vrai dialogue ou si elles sont simplement des plaidoiries visant à défendre ou à faire avancer les intérêts de chaque communauté. L'aspérité de ces échanges verbaux reflète la nature du dialogue 16

inter-communautaire repris après la guerre, avec des efforts notoires de tolérance déployés de part et d'autre pour se prouver à soi-même d'abord que la démocratie est (en apparence du moins) sauve. Mais le succès de cette démocratie requiert d'abord et avant tout un minimum de vouloir vivre en commun, suivant la définition d'une nation par Ernest Renan. Elle requiert aussi une série de conditions, qui sont les suivantes: 1) une prise de conscience que le dialogue est le moyen privilégié permettant de préserver l'unité d'un pays et d'empêcher sa désintégration, sachant que tout dialogue implique compromis et concessions et que, dans une société plurielle ou pluraliste, nul ne peut tout retenir pour lui seul; 2) la nécessité de sauvegarder la souveraineté du pays et de ne pas avoir recours à une puissance étrangère pour faire avancer ses propres revendications; 3 )la présence d'une armée nationale forte; comme les exemples libanais et yougoslaves l'ont démontré, la fragmentation d'une société multi-confessionnelle commence par la neutralisation de l'armée nationale, rendue incapable d'agir. L'autodéfense de la société est alors prise en charge par les milices; 4) l'existence d'un lexique politique et culturel com m un: dans les sociétés pluralistes, les mots et le vocabulaire ont rarement la même signification, mènent souvent à des malentendus et peuvent alimenter tension et violence; 5) un environnement régional stable, d'où l'importance du processus de paix au Moyen-Orient; 6) une vision commune de ce que devraient être les relations étrangères, celles-ci ayant tendance à se greffer sur les clivages confessionnels et les liens historiques tissés par les diverses communautés à travers leur histoire; 7) plus d'emphase sur l'éducation dans les écoles et les universités afin de permettre aux jeunes de diverses confessions de s'ouvrir sur la culture et l'histoire des autres groupes communautaires. Dans les sociétés multiconfessionnelles, la tentation est trop forte en effet de créer des îlots culturels isolés. Cette tentation nourrit une culture de guerre, non une culture de paix basée sur la connaissance de l'autre. L'une des leçons essentielles à tirer de l'expérience libanaise, c'est l'importance des pactes dans les sociétés pluralistes: la mémoire collective des souffrances engendrées par la guerre n'est pas un facteur dissuasif suffisant en l'absence d'un accord, d'une convention, d'un pacte qui serait le fruit d'un consensus. Les accords de Dayton, ceux d'Irlande du Nord, tout comme l'accord de Taëf sont des exemples parfaits à cet égard; leur précarité et les difficultés 17

liées à leur exécution sont tout aussi significatives. Ils ont aussi en commun d'avoir été signés sous les auspices des Etats-Unis. En ceci, ils reflètent la dimension internationale des conflits locaux dits «complexes». Le cas libanais reste toutefois spécifique car il réunit les trois dimensions caractéristiques de ces conflits: la dimension interne, liée à la lutte des minorités pour leur survie et l'affirmation de leur identité; la dimension internationale, qui a pour effet de transformer un conflit local en une guerre «par procuration», ce qui rend le pays concerné otage d'un enjeu très vite devenu régional et international; et enfin la dimension institutionnelle directement liée au processus démocratique de libre expression et de participation politique des minorités. La mise en train d'une série de mesures démocratiques est en effet la seule solution possible aux conflits ethno-religieux, y compris ceux impliquant émulation politique et lutte pour le pouvoir entre chrétiens et musulmans. La démocratie au ,Liban est mise au défi chaque jour et reste à réinventer. Les Libanais ont une tendance naturelle à la liberté d'expression et de pensée et sont tous d'accord pour reconnaître que la démocratie est le seul régime politique viable dans une société aussi plurielle que la leur. Ils ont assimilé l'idée que leur démocratie est une «démocratie du Pacte», une démocratie consensuelle, mais ils se disputent toujours sur les règles de fonctionnement de cette démocratie. Bien que l'accord de Taëf ait endossé les règles élaborées au lendemain de l'indépendance par les pères du Liban moderne, celles-ci s'adaptent davantage cependant à une phase transitoire. D'une manière ou d'une autre, les Libanais sont déjà entrés dans l'ère post- Taëf et les polémiques qui les mettent aux prises les uns avec les autres révèlent qu'ils n'ont pas encore trouvé un terrain d'entente sur le type de démocratie qu'ils entendent instaurer après leur longue guerre destructrice: cette démocratie adopterait-elle la règle de la majorité? Garantirait-elle la participation des minorités dans les mécanismes de prises de décision politiques? Quels seraient ses fondements culturels et historiques? Le «Pacte National» se réduirait-il à une pure équation numérique comme base de répartition des charges politiques et administratives ou bien serait-il en mesure de transcender les aspects formels et mathématiques de la formule libanaise pour être l'expression d'un consensus véritable entre les divers groupes religieux et communautaires et d'une vision d'avenir partagée?
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Jean-Paul II contre Huntington Là où les idées et les concepts divergent et s'entrechoquent -revêtant par moments l'allure d'un affrontement de civilisations ou de valeurs au sein d'une même société et d'une même civilisation-, à cet endroit précis où jaillit l'étincelle de la confrontation se trouvent les pierres angulaires qui devraient servir de fondations pour la renaissance d'une nation éparpillée, quoique toujours une et bouillonnante de vie. Chrétiens et musulmans ont émergé de la guerre parfaitement conscients que leur destin irrévocable est de continuer leur chemin ensemble - pour le meilleur ou pour le pire. Contraints par la géographie et par l'histoire à la coexistence, ils n'ont pas d'autre choix. Mais la question est de savoir combien est forte et sincère leur volonté de vivre ensemble. A travers ce dialogue multiséculaire ardu et toujours recommencé que représente leur longue vie commune, ils découvrent que la volonté de coexistence doit découler d'un ensemble de valeurs partagées et d'un sentiment d'allégeance nationale profond qui remplacerait l'adhésion subnationale purement confessionnelle. Mais il est communément admis qu'il n'y a pas qu'une seule représentation du Liban dans l'esprit des Libanais: il y a plutôt autant de Libans qu'il y a de communautés libanaises. Et il n'est pas certain que c'est en imposant sa propre définition du nationalisme, un seul livre d'histoire «unifié» et un seul référent culturel, que le discours officiel d'après-guerre bâtira le nouvel homo libanicus. Dans aucun autre pays les idées n'ont un tel impact et ne jouent un rôle aussi déterminant dans l'élaboration de l'avenir. Pas plus la Bosnie que le Kosovo, l'Irlande du Nord que l'Afrique du Sud, l'Asie du Sud-Est que le Timor oriental n'ont leur destinée liée au pouvoir des mots et aux aléas de l'interprétation humaine. Dans ces contrées, les règlements politiques, la distribution du pouvoir, les solutions énergiques, les interventions internationales, les opérations de maintien de la paix peuvent mettre ou ont déjà mis un terme aux conflits qui les déchiraient. Dans le cas du Liban, l'accord de Taëf signé sous l'égide internationale a mis fin à la guerre, mais les affrontements rhétoriques nés du choc des idées et de concepts différents entraînent fréquemment les Libanais au bord du précipice. Leur pays est en effet le seul endroit au monde où les idées 19

contribuent effectivement au destin de la nation. Le Liban lui-même n'est-il pas le produit d'une idée ou d'une vision de l'esprit? Selon les propres termes de Jean-Paul II, «le Liban est plus qu'un pays, c'est un message». Dans le Liban d'après-guerre, ce message est mis au défi par la théorie explosive du «choc des civilisations» de Samuel Huntington, lancée dans l'après-guerre froide à partir d'un autre pays, les EtatsUnis, dont les fondements reposent eux aussi, tout comme le Liban, sur une idée de base, sur cette aspiration fondamentale qu'est la liberté. Le «choc des civilisations» de Huntington, illustré aux yeux du monde entier par les attentats du Il septembre contre le World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington, veut tout simplement dire qu'un pays comme le Liban ne peut pas fonctionner. Pour les Libanais, le défi des années 90 devait consister précisément à infirmer cette théorie, à conjurer sa menace et à empêcher qu'elle ne se réalise. Un homme leur a donné son plein appui et a pesé de tout son poids prestigieux pour faire pencher la balance en faveur du Liban-message; cet homme, c'est le pape Jean-Paul II. Son apport s'est révélé décisif. L'un des moments les plus significatifs de l'après-guerre libanaise est en effet l'initiative lancée par Jean-Paul II visant à réunir un synode sur le Liban, au Vatican même et sous son égide directe et personnelle. Ce moment-là fut un tournant et un moment de vérité dans l'histoire moderne du Liban. Six ans devaient s'écouler entre son appel pour la tenue du synode (12 juin 1991) et la convocation de l'Assemblée Spéciale des Cardinaux et Evêques catholiques chargée d'examiner l'avenir du Liban et celui de ses églises (fin novembre 1995), puis de la période post-synodale jusqu'à la visite historique du pape au Liban (10-11 mai 1997) - sa première visite dans un pays du Moyen-Orient. Au cours de cette «période de grâce», comme le Saint-Père l'a surnommée, chrétiens et musulmans libanais ont été amenés à réfléchir sur la sincérité de leur désir de recommencer, dans le respect mutuel et la compréhension, une nouvelle vie ensemble dans ce pays si peu ordinaire qu'est le leur. Mais tracer de nouveaux sentiers pour la coexistence n'est pas une tâche aisée. Certains observateurs estiment qu'il faudra encore une génération avant que ne soient posés les jalons des valeurs communes partagées par tous. D'autres insistent qu'il appartient au contraire à 20

cette même génération qui vécut la rencontre inoubliable avec le pape Jean-Paul II à Notre-Dame de Harissa et qui fut le dépositaire de son message adressé aux jeunes du Liban, qu'il lui appartient donc d'assumer cette responsabilité et de conduire le pays sur le chemin de l'espoir. De quel espoir s'agit-il cependant si cette génération à laquelle il est demandé d'être à l'écoute de l' «autre» est celle-là même qui a grandi et continue de grandir dans des ghettos culturels? Des courants contradictoires se partagent le Liban d' aujourd 'hui. Plus que jamais, le dialogue islamo-chrétien est une priorité et consume les efforts des intellectuels de part et d'autre. Mais ce dialogue est devenu aussi, et de l'avis de beaucoup, rien de plus que pure encre sur papier, et fait du surplace. Toute paix durable requiert des dirigeants personnellement engagés à préserver une coexistence pacifique, à encourager la réconciliation et à instaurer le respect de la loi. Les programmes éducatifs destinés à inculquer aux générations futures le sens de l'intégration et de l'inclusion sont aussi nécessaires que les projets de reconstruction physique et les accommodements politiques. Pour mieux aller de l'avant et reconstruire une société réconciliée avec elle-même, certains pays tels que l'Afrique du Sud n'ont pas hésité à former une «commission de vérité» (truth commission) chargée d'exorciser les fantômes du passé; d'a utres pays, comme le Liban, ont choisi l'amnésie nationale à travers une loi d'amnistie votée par le Parlement (ou plutôt l'amnésie partielle, puisque l'ancien chef de la milice chrétienne des «Forces Libanaises», Samir Geagea, est le seul seigneur de guerre à purger une peine de prison à vie). La «purification de conscience» prônée par le pape est encore à venir. Aura-t-elle lieu? Le principe de coexistence n'est-il qu'un vœu pieux? La coexistence est-elle un combat de chaque instant? Est-elle condamnée à des cycles de violence récurrente? A plusieurs égards, la coexistence équivaut aujourd 'hui à vivre l'un à côté de l'autre, non pas l'un avec l'autre. Pour les pessimistes ou les fatalistes qui ont tendance à voir le verre à moitié vide, tous les ingrédients d'un nouvel affrontement inter-sectaire dans une ou deux générations sont réunis; mais toutes les promesses d'un avenir meilleur miroitent aussi à l'horizon, pour les incurables optimistes qui voient le verre à moitié plein et pour ces nationalistes résolus qui déploient des trésors d'énergie afin de garder le verre rempli.
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Il est difficile de prédire qui aura raison. Un seul facteur fera peutêtre la différence: la détermination inébranlable de ceux parmi les Libanais qui sont de bonne volonté. Ce livre raconte les développements survenus au cours des années 90 au Liban, qui laisseront leur marque dans l'histoire du pays aussi sûrement que la guerre et ses conséquences ont laissé la leur. C'est un exposé des faits, des événements, des polémiques et des courants qui ont jalonné l'après-guerre libanaise. Ils constituent les données de base qui permettent de prévoir l'avenir, qu'il soit sombre ou rose. Mais ni le Liban ni le Moyen-Orient n'ont jamais été un terrain propice pour les prévisions. Parfois, des hommes de vision et d'initiative peuvent déjouer tout prognostic et faire croire à l'impossible... à condition que ces hommes existent. Dans la première partie de cet ouvrage, j'expose les vues des chrétiens et des musulmans concernant la coexistence, ce qu'ils en pensent, comment ils la perçoivent, ce qu'ils attendent du dialogue, ainsi que les points de friction ou de contention qui font buter le dialogue islamo-chrétien, notoirement les concepts d' arabité, de pluralisme, de démocratie consensuelle, de participation politique, de déconfessionnalisation politique, de différence culturelle. L'on peut aisément parler d'une «guerre de concepts» qui entraîne souvent le pays au bord d'une nouvelle ligne de démarcation; soudain une barrière invisible mais très palpable ~épare à nouveau les Libanais et le spectre d'une tension insoutenable plane sur le pays des jours et des semaines. Quels sont l~s risques et les limites du dialogue islamochrétien? Ce dialogue est-il basé sur la connaissance réciproque des traditions et de la religion de l' «autre»? Dans la deuxième partie, je présente la réalité de la coexistence basée sur les faits et les chiffres. Ces chiffres et cette réalité révèlent une érosion physique de la présence chrétienne dans la région comme au Liban. Exilés aux quatre coins du monde, déplacés dans leur propre pays, les chrétiens sont devenus une communauté fragilisée, dont l'affaiblissement se répercute sur la balance du pouvoir mais aussi sur la vitalité culturelle et économique de la société dans laquelle ils vivent. Les chefs politiques et religieux musulmans au Liban (en particulier ceux d'une communauté chiite en plein essor) ont exprimé à plusieurs reprises leur inquiétude quant à l'avenir de la
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présence chrétienne et leur attachement à la participation politique égale de tous. Ils ont même été jusqu'à mettre en garde contre le danger que représentent l'émigration massive des chrétiens d'Orient et l'exclusion de ceux-ci d'une paix éventuelle au Proche-Orient. Mais quelles initiatives ont-ils prises ou favorisées afin de prévenir une fin potentielle aussi dramatique? Les chrétiens du Liban ont anxieusement observé les tentatives du leader druze Walid Joumblatt visant à permettre aux déplacés du Chouf de retourner dans leurs villages d'où ils avaient été délogés lors des massacres de 1983-84. Les ouvertures du Premier ministre Rafic Hariri vers l'Eglise maronite et ses visites répétées auprès du patriarche Sfeir dans sa résidence de Bkerké ont également alimenté la chronique et soulevé des points d'interrogation sur la marge de manœuvre du président du Conseil. Et puis surtout les signaux fréquents émis par la Syrie en direction du patriarche maronite et sa politique de la «main tendue» vers les partis politiques chrétiens et vers l'opposition ont laissé plus d'un analyste perplexe. Dominant la sphère politique libanaise d'une main de fer et contrôlant les «initiatives» des officiels libanais, la Syrie ne manque pas de dérouter quand elle joue de la modération et de susciter des réactions de méfiance quant à ses intentions véritables. Dans quelle mesure ses gestes d'apaisement et ses «messages» étaient-ils inspirés par une réelle volonté de dialogue et quelles étaient les conditions de ce dialogue? Sachant que la base chrétienne est le segment de la population le plus farouchement opposé à la présence militaire syrienne au Liban, présence qui sert de détonateur direct ou indirect à l'émigration des jeunes en désepérant d'un avenir «souverain», les ouvertures syriennes avaient de quoi intriguer. Dans leurs contacts d'après-guerre, chrétiens et musulmans libanais ont appris qu'il leur était quasiment impossible d'avancer ensemble, de lever certains obstacles qui se trouvaient entre eux et de résoudre certains problèmes sans l'appui ou la «bénédiction» de leur puissant patron syrien. Le dialogue islamo-chrétien est ainsi devenu plus souvent un dialogue à trois. Pour les observateurs de la scène libanaise, il est incontestable que le dialogue inter-communautaire ne peut guère être mené qu'à travers un médiateur central: la Syrie. Cette réalité est à double tranchant: d'une part, elle souligne le rôle stabilisateur joué par ce pays dans le Liban d'après-guerre, comme «amortisseur» des chocs et des ressentiments inévitables qui auraient pu mener à des accrocs sur le terrain entre les ex-protagonistes de la 23

guerre, mais d'autre part, les participants au dialogue ont eu le temps de réaliser que la présence d'un intermédiaire ou d'une troisième partie inhibe tout échange profond et franc et empêche en fait l'émergence d'une vision nationale unifiée et d'une planification à long terme de l'avenir de leur pays. Même des Etats tels que la France et le Vatican, l'Iran et l'Arabie Saoudite, qui sont respectivement les alliés traditionnels des chrétiens et des musulmans du Liban et les principaux intervenants internationaux dans l'arène libanaise, ont compris qu'eux aussi devaient transiter par Damas s'ils voulaient continuer à jouer un rôle auprès des différentes communautés libanaises et avoir accès à leurs amis libanais, leurs alliés ou leur clientèle politique. Quoi qu'il en soit, les leaders chrétiens et musulmans affirment avec un bel ensemble que le Liban ne serait plus le Liban sans l'interaction de ses chrétiens et de ses musulmans. Même le groupe fondamentaliste du Hezbollah a pratiqué une politique d'ouverture en direction du camp chrétien, à commencer par le patriarche maronite. S'intégrant (non sans succès) dans le paysage politique libanais, le Hezbollah a (publiquement du moins) renoncé à son objectif déclaré d'établir une République islamique, «à moins que la population dans sa majorité absolue ne vote pour», selon les chefs du Parti de Dieu. Avec le temps, la démographie décidera-t-elle de l'enjeu? Avoir une diaspora plus vaste que la population locale d'origine est le dilemme crucial qu'affrontent les Eglises d'Orient. C'est aussi l'un des points de friction avec l'Eglise de Rome, qui exerce son empire direct sur les chrétiens d'Orient expatriés. La Chrétienté d'Orient est-elle en voie d' occidentali sation? «Non», a décrété Rome, invitant les Eglises d'Orient à recouvrer leur héritage oriental, leur liturgie, leur spiritualité. «Restez fidèles à vos traditions et à votre environnement arabe». Telle est l'essence du message de Jean-Paul II, dans son étonnante Exhortation Apostolique adressée à l'Eglise Catholique du Liban et rendue publique lors de sa visite historique au pays des Cèdres. La troisième partie de ce livre raconte cette visite qui eut lieu deux ans après le synode tenu à Rome (l'histoire du synode est développée dans la deuxième partie). La troisième partie explique aussi pourquoi paix et prospérité au Liban et au Moyen-Orient seraient factices sans les chrétiens d'Orient. Le déclin tragique de la population chrétienne en Terre Sainte, de 18% en 1948 à moins de 24

2% en 1999, soulève la question relative aux conditions de vie désespérantes sous occupation israélienne. Paix et justice sont les seules véritables réponses au drame de cette région éprouvée. Mais la paix peut-elle régner sans coexistence? Et sans liberté, démocratie et reconnaissance de l'autre, la coexistence est-elle possible? Telles sont les questions primordiales auxquelles chrétiens, musulmans et juifs doivent répondre s'ils veulent léguer une terre où il fait mieux vivre à leurs enfants. Grosso modo, le défi qu'affronte le Liban d'après-guerre est aussi le défi de toute une région. La démocratie libanaise du Pacte National peut-elle être un modèle pour les peuples et les sociétés multi-ethniques et multi-religieuses du Moyen-Orient?

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PREMIERE PARTIE: lA COEXISTENCECOGNITIVE

Chapitre 1
INTERROGATIONS CHRETIENNES

La route suit les contours de la colline boisée, bifurque à droite, puis, franchissant la barrière de l'entrée principale, pénètre dans le parc. Au bout de l'allée se dresse l'église, grande et moderne, avec son dôme reconnaissable des lieues à la ronde; elle est flanquée à sa gauche d'un agréable bâtiment de pierre de deux étages abritant l'administration. A droite, le collège avec ses classes spacieuses s'étage en pente douce jusqu'aux pieds de la colline où les courts de tennis, le terrain de basket et un des stades d'athlétisme les plus sophistiqués du Liban s'étirent entre les pins et les campings des scouts du collège que délimite la clôture de pierre ceinturant le domaine jésuite. Pour les anciens du collège aussi bien que pour les nouveaux venus, il est difficile de résister au sentiment poignant, mélange d'avenir et de nostalgie, qui flotte dans l'air, les bois, les cours de récré et les salles de classe de Notre-Dame de Jamhour. Dominant Beyrouth et ses environs, avec une vue exceptionnelle sur la mer d'un côté et sur le mont Liban de l'autre, le «Petit et Grand Collège» jésuite est crédité d'avoir élevé des générations d'élites supercultivées qui ont joué un rôle prépondérant dans l'histoire moderne et la vie politique et culturelle du Liban. La plupart de ces élites ont ensuite poursuivi leurs études supérieures (de droit, dans la plupart des cas) à la prestigieuse Université St-Joseph, rue Huvelin, dans le coeur chrétien de la capitale. Le campus de la rue Huvelin abrita un jour le collège avant que celui-ci ne déménage dans les années 50 sur les hauteurs de Jamhour, laissant l'université en pleine ville. L'an 2000 représente le 125ème anniversaire de la fondation de IUniversité StJoseph par les jésuites. J'ai dit que le collège jésuite et l'université sont «crédités» pour avoir formé les classes dirigeantes du Liban durant des décennies, mais j'aurais pu tout autant écrire qu'il leur est simultanément reproché d'avoir façonné une classe politique accusée d'avoir échoué 29

dans l'édification de l'Etat-N ation. Que la critique soit justifiée ou pas, un fait est certain: en dépit d'une longue tradition d'immersion dans les cultures local es, d'ouverture sur l'islam et d'échanges culturels \ le collège et l'université jésuites ont été perçus comme étant un sanctuaire occidental, dispensant une éducation qui devait couper les Libanais de leur environnement culturel. Depuis leur arrivée au Liban vers la fin du XVlème siècle, les jésuites ont eu avec les habitants du pays, et notamment avec les maronites, des relations parfois houleuses mais certainement fécondes. Leur rôle n'a pas manqué de revêtir un caractère ambivalent, dominateur et libérateur à la fois. A une époque où les consuls de France et la Congregatio de propaganda fide au Vatican encouragent le flux des missionnaires latins dans l'Empire ottoman, les jésuites, qui relèvent directement du pape, conduisent une campagne énergique d'expansion culturelle française. Ils entreprennent aussi (conjointement avec d'autres ordres tels que les franciscains et les dominicains) la latinisation plus ou moins forcée de l'Eglise maronite, la première Eglise catholique d'Orient (reliée à Rome dès le Xllème siècle), non sans se heurter à son esprit frondeur. L'action latinisante des missionnaires provoque en effet d'incessantes frictions avec le clergé maronite et laissera un triste souvenir des pères Eliano, Jérôme Dandini, Pierre Fromage et Terracina qui ont présidé à cette action. De vieux manuscrits syriaques contenant la doctrine et la spiritualité de l'Eglise maronite seront ainsi relégués dans les combles de l'histoire (certains ont même subi l'autodafé sur recommandation explicite du dominicain Terracina au XVlème siècle). Le synode de Louayzé dans le mont Liban (1736) consacre la latinisation de l'Eglise maronite, lui imposant une discipline centralisatrice et précisant les pouvoirs du siège romain à son égard2. Prise dans son ensemble, l'influence des jésuites a néanmoins été bénéfique, marquant un tournant dans le renouveau culturel de la région dont les maronites seront l'avant-garde. A plusieurs égards, «romanisation» allait aussi être synonyme de «modernisation». Sous les auspices des jésuites, des écoles sont ouvertes, des subsides alloués, de nombreuses institutions sociales et religieuses voient le jour. Grâce à l'apport des missions catholiques au Levant (les jésuites en particulier mais aussi les franciscains, les capucins, les carmélit es, les dominicains et les lazaristes) et plus tard, au XIXème siècle, des missions protestantes (dont la contribution essentielle fut la fondation 30

du Collège Protestant Syrien, devenu IUniversité Américaine de Beyrouth), les chrétiens d'Orient, et plus spécialement les maronites, opèrent une mutation intellectuelle formidable. Le Collège Maronite de Rome est fondé en 1584 pour la formation du clergé oriental. Les prêtres qui en sont issus diffusent ensuite en Orient' les nouvelles idées-forces de modernité, de renaissance, d'humanisme et de rationalisme dont ils se sont imprégnés en Occident. En contrepartie, ils font connaître en Europe les livres de littérature, de science et de philosophie arabes et islamiques, préparant ainsi le terrain au courant orientaliste. Le synode de Louayzé devait prescrire l'ouverture d'un plus gra~d nombre d'établissements scolaires. Les premières imprimeries en Orient font aussi leur apparition dans le mont Liban: à la fin du XVlème siècle dans le monastère de St-Antoine de Qozhayya (en caractères syriaques) et, un siècle plus tard, dans le couvent de Khounchara (en caractères arabes). L'arrivée, au XIXème siècle, des missions protestantes et anglo-saxonnes patronnées par le American Board for Foreign Missions de Boston, dynamise l'activité éditoriale. Les jésuites relèvent le défi et fondent à Beyrouth leur éminente «Imprimerie Catholique» (1848). Ayant transmis au monde arabe l'héritage philosophique de la Grèce antique, les chrétiens d'Orient, dont les maronites deviennent rapidement le fer de lance, sont maintenant en position de convoyer en Orient la culture du monde moderne et les valeurs humanistes apprises. Cette avance intellectuelle leur permettra de jouer un rôle moteur dans l'aggiornamento du monde arabe au XIXème siècle. A partir de leurs places fortes au Liban, à Alep et au Caire, ils conduiront le réveil et la libération d'une nation arabe qui avait glissé dans la léthargie d'une domination ottomane vieille de quatre cents ans. George Antonius, dont l'histoire du mouvement national arabe, «L'Eveil Arabe» (The Arab Awakening), fait date dans la littérature de l'époque, écrit que «des siècles de décadence et de mauvaise gestion avaient débilité l'esprit collectif de la population (arabe) et relâché sa cohésion initiale». Et il ajoute: «Avec la déliquescence du pouvoir et de la civilisation arabes, qui reçurent leur coup de grâce lors de la conquête ottomane, les traditions de l'âge arabe classique s'étaient perdues... et la langue elle-même dégénérait». Antonius souligne les efforts déployés par l'Eglise maronite pour prodiguer un enseignement supérieur, «notamment dans le village de Aïn Toura, 31